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Chroniques de Majipoor

Chroniques de Majipoor

Аннотация

    Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
    II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
    Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.


Robert Silverberg Chroniques de Majipoor

PROLOGUE

    La quatrième année du rétablissement au pouvoir du Coronal lord Valentin, une idée pleine de malice germe dans la tête du jeune Hissune, commis de bureau à la Chambre des Archives du Labyrinthe de Majipoor. Depuis six mois, la tâche de Hissune consiste à préparer un inventaire des archives des collecteurs d’impôts – une interminable liste de documents que personne n’aura jamais besoin de consulter – et il semble que cette besogne doive le tenir occupé pendant encore un an, voire deux ou trois. En pure perte, du point de vue de Hissune, car qui donc pourrait s’intéresser aux rapports de collecteurs d’impôts provinciaux ayant vécu sous le règne de lord Dekkeret, de lord Calintane ou même de lord Stiamot ? On avait laissé ces documents pêle-mêle, sans nul doute avec juste raison, mais un sort malin a choisi Hissune pour les mettre en ordre, et, autant qu’il puisse en juger, c’est un travail inutile, à cela près qu’il aura une belle leçon de géographie et une vivante expérience de l’immensité de Majipoor. Tant de provinces ! Tant de cités ! Les trois continents géants sont divisés, subdivisés et divisés encore en milliers d’unités municipales comptant chacune des milliers d’individus et, à mesure que son travail avance, l’esprit de Hissune déborde de noms : les Cinquante Cités du Mont du Château, les grands districts urbains de Zimroel, les mystérieuses agglomérations du désert de Suvrael, un torrent de métropoles, un tribut vertigineux aux quatorze mille ans de fertilité ininterrompue de Majipoor : Pidruid, Narabal, Ni-moya, Alaisor, Stoien, Piliplok, Pendiwane, Amblemorn, Minimorn, Tolaghai, Kangheez, Natu Gorvinu – il y en a tant, tant, tant ! Une infinité de noms de lieux ! Mais à quatorze ans on ne peut supporter qu’une certaine dose de géographie, puis on commence à s’impatienter.
    Et l’impatience s’empare de Hissune. La malice qui, chez lui, n’est jamais très loin de la surface, monte et déborde.
    À proximité du petit bureau poussiéreux de la Chambre des Archives où Hissune passe en revue et classe ses montagnes de rapports, se trouve un endroit beaucoup plus intéressant, le Registre des Ames, auquel n’a accès que le personnel autorisé, et il paraît que rares sont ceux qui font partie de ce personnel autorisé. Hissune en sait long sur cet endroit. Il en sait long sur chaque partie du Labyrinthe, y compris sur les endroits interdits, en particulier sur les endroits interdits… car n’a-t-il pas, depuis l’âge de huit ans, gagné sa vie dans les rues de la grande capitale souterraine en guidant dans le dédale des touristes désorientés, faisant appel à son astuce pour grappiller une couronne de-ci, de-là ? « La Chambre des Archives », annonçait-il aux touristes. « Il y a à l’intérieur une salle où des millions d’habitants de Majipoor ont laissé des enregistrements de souvenirs. On prend une capsule et on la glisse dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était la personne qui a fait l’enregistrement, et on se retrouve au temps de lord Confalume ou de lord Siminave ou bien en train de participer aux Guerres des Métamorphes avec lord Stiamot… mais, bien entendu, presque personne n’a le droit de pénétrer dans la salle des enregistrements de souvenirs. » Bien entendu. Mais serait-il vraiment difficile, se demande Hissune, de s’insinuer dans cette salle sous prétexte d’avoir besoin d’informations pour ses recherches dans les archives des impôts ? Et de pouvoir vivre alors dans une infinité d’autres esprits à une infinité d’autres périodes, à toutes les plus grandes et les plus glorieuses époques de l’histoire de Majipoor… oh ! oui.
    Cela rendrait certainement sa tâche plus supportable s’il parvenait à se distraire de temps à autre en jetant un coup d’œil au Registre des Ames.
    Il ne lui faut pas longtemps pour passer à la réalisation de ce projet. Il se munit des laissez-passer appropriés – il sait où tous les tampons sont conservés dans la Chambre des Archives – et un jour, en fin d’après-midi, il s’engage dans les corridors sinueux et brillamment éclairés, la gorge sèche, rempli d’appréhension et vibrant d’excitation. Cela fait longtemps qu’il n’a plus éprouvé la moindre excitation. Il était excitant de vivre d’expédients dans la rue, mais cette époque est révolue ; on l’a civilisé, on l’a rendu docile, on lui a donné un travail. Un travail ! Et qui est ce on ? Eh bien, c’est le Coronal en personne ! Hissune n’en est pas encore revenu. À l’époque où lord Valentin errait en exil, dépossédé de son corps et de son trône par l’usurpateur Barjazid, le Coronal était venu au Labyrinthe et Hissune l’avait guidé, reconnaissant en lui celui qu’il était réellement ; et cela avait été le début de la chute de Hissune. Car, tout de suite après, lord Valentin s’était remis en route vers le Château pour reconquérir sa couronne, l’usurpateur avait été renversé, et à l’occasion du second couronnement, Hissune avait été convoqué, le Divin seul savait pourquoi, pour assister aux cérémonies au Château de lord Valentin. Quels bons moments ce furent ! Lui qui n’avait jamais mis les pieds hors du Labyrinthe pour voir la lumière du jour, il se retrouvait en train de voyager dans un flotteur officiel, remontant la vallée du Glayge, passant devant des cités qu’il n’avait vues qu’en rêve, et la masse haute de cinquante kilomètres du Mont du Château s’élevant dans le ciel comme une autre planète lui apparut, et il fut enfin au Château, un gamin crasseux de dix ans aux côtés du Coronal et échangeant des plaisanteries avec lui… Oui, cela avait été magnifique, mais Hissune avait été pris par surprise par ce qui avait suivi. Le Coronal estimait que Hissune promettait beaucoup. Le Coronal désirait qu’il reçoive une formation pour obtenir un poste gouvernemental. Le Coronal admirait l’énergie, l’astuce et l’esprit d’initiative du garçon. Bien. Hissune deviendrait un protégé du Coronal. Bien. Très bien. Alors retour au Labyrinthe… et à la Chambre des Archives ! Pas si bien. Hissune a toujours détesté les bureaucrates, ces idiots au visage masqué qui brassent de la paperasse dans les entrailles du Labyrinthe, et voilà qu’il doit à la faveur de lord Valentin d’être devenu l’un d’eux. Certes, il suppose qu’il lui faut bien, pour gagner sa vie, faire autre chose que de promener les touristes… mais il n’avait jamais imaginé que ce serait cela ! Rapport du collecteur d’impôts pour le Onzième District de la Province de Chorg, Préfecture de Bibiroon, 11e Pont. Kinniken Cor. lord Ossier – oh ! non, non, pas toute une vie à faire cela ! Hissune espère qu’il en a pour un mois, six mois ou un an à faire son petit boulot dans la bonne petite Chambre des Archives, puis que lord Valentin le fera mander et l’installera au Château comme aide de camp et que la vie aura enfin une certaine valeur ! Mais le Coronal semble l’avoir oublié, comme on pouvait s’y attendre. Il a tout un monde de vingt ou trente milliards d’individus à gouverner, et quelle importance peut avoir un simple petit garçon du Labyrinthe ? Hissune soupçonne que sa vie a déjà passé son point culminant, la brève et glorieuse période passée sur le Mont du Château, et que maintenant, par quelque amère ironie, il a été métamorphosé en gratte-papier du Pontificat, condamné à brasser des documents sa vie durant…
    Mais il y a le Registre des Ames à explorer.
    Même s’il ne doit jamais plus quitter le Labyrinthe, il pourra – si personne ne le surprend – s’immiscer dans l’esprit de millions d’individus morts depuis longtemps, explorateurs, pionniers, guerriers, voire Coronals et Pontifes. C’est tout de même une consolation, non ?
    Il pénètre dans une petite antichambre et présente son laissez-passer au Hjort à l’œil terne qui est de garde.
    Hissune est prêt à déverser un flot d’explications : mission spéciale du Coronal, importantes recherches historiques, besoin d’établir une corrélation entre des détails démographiques, nécessaire corroboration de profil – oh ! il s’entend à ce genre de discours et il est prêt à le débiter.
    — Vous savez utiliser le matériel ? se contente de lui demander le Hjort.
    — Cela fait longtemps. Vous devriez peut-être me montrer de nouveau.
    La créature hideuse à la chair flasque, à la face verruqueuse et aux multiples mentons se lève lentement et mène Hissune à une cabine qu’elle ouvre en manœuvrant prestement un poucier. Le Hjort lui montre un écran et une rangée de boutons.
    — Votre pupitre de contrôle. Demandez les capsules dont vous avez besoin. Elles s’enfoncent ici. Signez pour tout. N’oubliez pas d’éteindre les lumières quand vous aurez fini.
    C’est tout. Quel système de sécurité ! Quel gardien !
    Hissune se retrouve seul avec les enregistrements de souvenirs de tous ceux qui ont jamais vécu sur Majipoor.
    Enfin presque tous. Nul doute que des milliards de gens n’aient vécu et ne soient morts sans se donner la peine de faire des capsules de leur vie. Mais tout un chacun a le droit, tous les dix ans, à compter de l’âge de vingt ans, d’apporter sa contribution, et Hissune sait que, bien que les capsules soient minuscules, d’infimes fragments d’informations, il y en a des kilomètres et des kilomètres dans les niveaux d’entreposage du Labyrinthe. Il pose les mains sur les boutons de commande. Ses doigts tremblent. Par où commencer ?
    Il veut tout savoir. Il veut traverser les forêts de Zimroel avec les premiers explorateurs, il veut repousser les Métamorphes, naviguer sur la Grande Mer, tuer des dragons de mer au large de l’Archipel de Rodamaunt, il veut… il veut… il tremble, en proie à un désir ardent. Par où commencer ? Il étudie les touches qui sont devant lui. Il peut spécifier une date, un lieu, l’identité d’une personne particulière… mais sur une durée de quatorze mille ans – non, plus près de huit ou neuf mille ans, car il sait que les enregistrements ne remontent que jusqu’à l’époque de lord Stiamot ou un peu avant – comment peut-il choisir un point de départ ? Pendant dix minutes, il est paralysé par l’indécision.
    Puis il enfonce des touches au hasard. Quelque chose d’ancien, se dit-il. Le continent de Zimroel ; l’époque du Coronal lord Barhold, qui a vécu avant même Stiamot ; et la personne… eh bien, n’importe qui ! N’importe qui !
    Une petite capsule brillante apparaît dans la fente.
    Frémissant d’étonnement et de plaisir, Hissune l’enfonce dans la prise d’écoute et coiffe le casque. Il a des grésillements dans les oreilles. De vagues traînées bleutées, vertes et écarlates passent devant ses yeux derrière ses paupières closes. Ça marche ? Oui ! Oui ! Il perçoit la présence d’un autre esprit ! Quelqu’un qui est mort il y a neuf mille ans, et l’esprit de cette personne – une femme, une jeune femme – envahit celui de Hissune jusqu’à ce qu’il ne sache plus s’il est Hissune du Labyrinthe ou l’autre, cette Thesme de Narabal…
    Avec un petit frémissement de joie il se dégage entièrement du moi avec lequel il a vécu durant les quatorze années de sa vie et laisse l’âme de l’autre prendre possession de lui.

I. Thesme et le ghayrog

1

    Depuis maintenant six mois, Thesme vivait seule dans une hutte qu’elle avait bâtie de ses propres mains, dans la dense jungle tropicale à une dizaine de kilomètres à l’est de Narabal, un lieu que les brises de mer n’atteignaient pas et où l’air lourd et humide collait à tout comme une gangue pelucheuse. Elle n’avait jamais vécu seule auparavant, et au début elle se demanda comment elle allait s’en sortir ; mais elle n’avait jamais non plus bâti de hutte et elle s’était fort bien débrouillée, coupant de jeunes sijaneels à la tige élancée, les dépouillant de leur écorce dorée, fichant dans le sol meuble et humide leur extrémité glissante et appointée, les attachant ensemble avec des lianes et fixant finalement cinq énormes feuilles bleues de vramma pour faire un toit. Ce n’était certes pas un chef-d’œuvre d’architecture, mais cela protégeait de la pluie et Thesme n’avait pas à se soucier du froid. Au bout d’un mois, ses troncs de sijaneel, bien qu’ils eussent été élagués, avaient tous pris racine et des feuilles nouvelles et résistantes poussaient à leur extrémité supérieure, juste au-dessus du toit ; et les lianes qui les retenaient étaient encore vivantes elles aussi et projetaient des vrilles rouges et charnues qui cherchaient et trouvaient le sol riche et fertile. Ainsi la maison était maintenant une chose vivante, devenant de jour en jour plus confortable et plus solide, à mesure que les lianes se resserraient et que les sijaneels grossissaient, et Thesme l’aimait. À Narabal rien ne restait longtemps mort ; l’air était trop chaud, le soleil trop brillant, les averses trop abondantes, et tout se transformait rapidement en quelque chose d’autre avec l’aisance exubérante et joyeuse des tropiques. La solitude elle aussi se révélait facile. Elle avait vraiment eu besoin de s’éloigner de Narabal où sa vie s’en allait à vau-l’eau : trop de confusion dans son esprit, trop de tapage intérieur, des amis devenant des étrangers, des amants se transformant en ennemis. Elle avait vingt-cinq ans et elle avait besoin de faire une pause, de réfléchir longuement à tout, de changer de rythme de vie avant qu’il ne la détruise. La jungle était l’endroit idéal pour cela. Elle se levait tôt, se baignait dans une mare qu’elle partageait avec un vieux gromwark indolent et un banc de minuscules chichibors cristallins, cueillait pour son petit déjeuner des baies de thokka, marchait, lisait, chantait et écrivait des poèmes, faisait la tournée de ses pièges pour y trouver des animaux capturés, grimpait aux arbres et prenait des bains de soleil dans un hamac fait de plantes grimpantes suspendu haut au-dessus du sol, somnolait, nageait, parlait toute seule et se couchait avec le soleil. Au début, elle croyait qu’il n’y aurait pas assez à faire et qu’elle ne tarderait pas à s’ennuyer, mais cela ne semblait pas être le cas ; ses journées étaient bien remplies et elle gardait toujours quelques projets en réserve pour le lendemain.
    Au début, elle pensait aller à Narabal à peu près une fois par semaine pour acheter des produits de base, choisir des livres et des cubes nouveaux, assister de temps à autre à un concert ou à une représentation, ou même rendre visite à sa famille ou à ceux de ses amis qu’elle avait encore envie de voir. Pendant quelque temps, elle alla effectivement assez souvent en ville. Mais c’était une marche qui la rendait moite de sueur et qui prenait une demi-journée ou presque, et au fur et à mesure qu’elle s’accoutumait à son existence retirée, elle trouvait Narabal de plus en plus bruyante, de plus en plus perturbante, et rares étaient les avantages qui contrebalançaient les inconvénients. Là-bas les gens la regardaient en écarquillant les yeux. Elle savait qu’ils pensaient qu’elle était excentrique, voire un peu folle, qu’elle avait toujours été une nature singulière et était devenue bizarre, vivant là-bas toute seule et s’élançant d’arbre en arbre. Ses visites se firent donc plus espacées. Elle n’y allait que lorsque c’était indispensable. Le jour où elle découvrit le Ghayrog blessé, elle n’avait pas mis les pieds à Narabal depuis au moins cinq semaines.
    Elle errait ce matin-là dans une zone marécageuse à quelques kilomètres au nord-est de sa hutte, ramassant des champignons jaunes et parfumés connus sous le nom de calimbots. Son sac était presque plein et elle envisageait de faire demi-tour quand elle aperçut quelque chose d’étrange à quelques centaines de mètres de là : une étrange créature à la peau d’un gris luisant d’aspect métallique et aux membres épais et tubulaires était étendue par terre dans une posture disgracieuse sous un grand sijaneel. Elle lui évoqua un reptile prédateur que son père et son frère avaient tué un jour dans le Chenal de Narabal, un animal lisse et allongé, aux mouvements lents, avec des griffes recourbées et une grande bouche à la forte denture. Mais à mesure qu’elle s’approchait, elle vit que l’être vivant avait une conformation vaguement humaine, avec une tête ronde et massive, de longs bras et des jambes puissantes. Elle se dit qu’il était peut-être mort, mais il remua légèrement à son approche et se mit à parler.
    — Je suis blessé, dit-il. Je me suis conduit stupidement et maintenant je le paie.
    — Pouvez-vous remuer les bras et les jambes ? demanda Thesme.
    — Les bras, oui. J’ai une jambe cassée, et peut-être les reins. Voulez-vous m’aider ?
    Elle s’accroupit et l’étudia attentivement. Il avait vraiment l’air reptilien, avec des écailles brillantes et un corps lisse et ferme. Il avait des yeux verts et froids qui ne cillaient absolument pas ; sa chevelure était une curieuse masse d’épaisses boucles noires qui se tortillaient lentement, comme animées d’une vie propre ; sa langue était une langue de serpent, rouge vif et fourchue, qui allait et venait constamment entre les lèvres étroites et minces.
    — Qu’êtes-vous ? demanda-t-elle.
    — Un Ghayrog. Avez-vous entendu parler de ma race ?
    — Bien sûr, répondit-elle, bien qu’en réalité elle n’en sût pas grand-chose.
    Toutes sortes d’espèces non humaines s’étaient installées sur Majipoor depuis une centaine d’années, toute une ménagerie d’étrangers invités par le Coronal lord Melikand parce que les humains n’étaient pas assez nombreux pour remplir les immensités de la planète. Thesme avait entendu dire que certains étaient dotés de quatre bras, que d’autres avaient deux têtes, qu’il y en avait de minuscules avec des tentacules et ceux-ci, à la peau squameuse, à la langue et aux cheveux de serpent, mais aucun de ces êtres venus d’ailleurs n’était encore arrivé jusqu’à Narabal, une ville au bout du monde, aussi loin de la civilisation que l’on pouvait aller. C’était donc cela un Ghayrog. Étrange créature, songea-t-elle, presque humaine par la forme de son corps et pourtant pas le moins du monde humaine dans les détails, un monstre en vérité, un être de cauchemar, mais pas particulièrement effrayant. En fait, elle avait pitié du pauvre Ghayrog, un vagabond, doublement perdu, loin de sa planète natale et loin de tout ce qui comptait sur Majipoor. Et gravement blessé, en outre. Qu’allait-elle faire de lui ? Lui souhaiter bonne chance et l’abandonner à son sort ? Faire toute la route jusqu’à Narabal et organiser une mission de sauvetage ? Cela prendrait au moins deux jours, en admettant que quelqu’un veuille bien lui venir en aide. Le ramener à sa hutte et le soigner jusqu’à ce qu’il soit rétabli ? Cela semblait être la meilleure chose à faire, mais qu’adviendrait-il alors de sa solitude, de son intimité, et, d’ailleurs, comment soignait-on un Ghayrog, et voulait-elle réellement assumer cette responsabilité ? Sans parler du risque : c’était un être d’un autre monde, et elle n’avait aucune idée de ce qu’il fallait attendre de lui.
    — Je suis Vismaan, dit-il.
    Était-ce son nom, son titre ou simplement une description de son état ? Elle ne posa pas la question.
    — Je m’appelle Thesme, dit-elle seulement. Je vis dans la jungle à une heure de marche d’ici. Comment puis-je vous aider ?
    — Laissez-moi m’appuyer sur vous tandis que j’essaie de me relever. Pensez-vous être assez forte ?
    — Probablement.
    — Vous êtes de sexe féminin, n’est-ce pas ?
    Elle ne portait que des sandales. Elle sourit et effleura de la main ses seins et ses hanches.
    — Oui, de sexe féminin.
    — C’est bien ce qu’il me semblait. Je suis un mâle et peut-être trop lourd pour vous.
    Un mâle ? Entre les jambes il était aussi lisse et asexué qu’une machine. Elle supposa que les Ghayrogs avaient leur sexe ailleurs. Et si c’étaient des reptiles, ses seins ne lui révéleraient rien sur son sexe à elle. Il était tout de même étrange qu’il ait eu besoin de le demander.
    Elle s’agenouilla près de lui, se demandant comment il allait pouvoir se relever et marcher avec les reins brisés. Il passa le bras autour de ses épaules. Le contact de sa peau contre la sienne la fit tressaillir : elle était fraîche, sèche, rigide et lisse au toucher, comme s’il portait une armure. Mais la texture n’en était pas déplaisante, seulement curieuse. Une odeur forte émanait de lui, une odeur de marécage, âcre, avec un arrière-goût de miel. Il était difficile de comprendre pourquoi elle ne l’avait pas remarquée plus tôt, car elle était pénétrante et insistante ; elle décida qu’elle avait dû être distraite par ce que cette rencontre avait d’imprévu. Maintenant qu’elle en avait pris conscience, il n’était plus question de ne pas y prêter attention, et au début elle la trouva profondément désagréable, bien qu’elle cessât de l’importuner au bout de quelques instants.
    — Essayez de tenir bon, dit-il. Je vais me relever.
    Thesme s’arc-bouta, enfonçant ses genoux et ses mains dans le sol et, à son grand étonnement, il réussit à se hisser avec un curieux mouvement onduleux, prenant appui sur elle et portant pendant quelques secondes tout son poids entre les omoplates de Thesme qui en eut le souffle coupé. Et il se retrouva debout, chancelant, s’accrochant à une liane qui pendait. Elle se prépara à le rattraper s’il tombait, mais il restait droit.
    — J’ai la jambe cassée, lui dit-il. Le dos est touché mais je ne pense pas qu’il soit brisé.
    — La douleur est-elle très forte ?
    — La douleur ? Non, nous n’éprouvons guère de douleur. C’est un problème fonctionnel. Ma jambe refuse de me porter. Pouvez-vous me trouver un gros bâton ?
    Elle se mit en quête de quelque chose qui pourrait faire office de béquille et aperçut au bout d’un moment la racine aérienne d’une plante grimpante qui pendait du dais de feuillage. La racine noire et luisante était épaisse mais cassante, et elle la tordit en tous sens jusqu’à ce qu’elle réussisse à en briser un morceau de près de deux mètres. Vismaan s’en saisit, passa l’autre bras autour de Thesme et fit précautionneusement porter son poids sur sa jambe valide. Avec difficulté il fit un pas, un second, puis encore un autre en traînant sa jambe. Il sembla à Thesme que son odeur corporelle avait changé : plus vinaigre et moins miel. La fatigue de la marche, sans doute. La douleur était probablement moins minime qu’il ne voulait le reconnaître. Mais en tout cas, il parvenait à avancer.
    — Comment vous êtes-vous blessé ? demanda-t-elle.
    — J’ai grimpé sur cet arbre pour embrasser du regard le territoire qui s’étendait devant moi. Il n’a pas supporté mon poids.
    Il fit un signe de tête en direction du tronc mince et brillant au grand sijaneel. La branche la plus basse, qui se trouvait au moins à une dizaine de mètres au-dessus de Thesme, était brisée et ne tenait plus que par des lambeaux d’écorce. Elle fut stupéfaite de voir qu’il avait survécu à une chute d’une telle hauteur ; au bout d’un moment, elle se demanda comment il avait bien pu réussir à monter si haut sur le tronc lisse et glissant.
    — Mon intention est de m’installer dans cette région et de cultiver des produits agricoles, dit-il. Avez-vous une ferme ?
    — Dans la jungle ? Non, je vis juste ici.
    — Avec un compagnon ?
    — Seule. J’ai toujours vécu à Narabal mais j’avais besoin de partir et de me retrouver seule pendant quelque temps.
    Ils arrivèrent au sac de calimbots qu’elle avait laissé tomber dès qu’elle l’avait aperçu étendu par terre et elle le jeta sur son épaule.
    — Vous pouvez rester avec moi jusqu’à ce que votre jambe soit guérie, dit-elle. Mais cela va nous prendre tout l’après-midi pour revenir à ma hutte à cette allure. Êtes-vous sûr de pouvoir marcher ?
    — Je suis en train de marcher, répliqua-t-il.
    — Dites-moi quand vous voudrez vous arrêter.
    — En temps voulu. Pas encore.
    Il fallut en effet près d’une demi-heure de progression lente et certainement douloureuse en clopinant avant qu’il demande à faire une halte, et même alors il resta debout, appuyé contre un arbre, expliquant qu’il lui semblait peu judicieux de s’imposer une seconde fois toute la pénible opération nécessaire pour se soulever. Il paraissait tout à fait calme et relativement peu gêné, bien qu’il fût impossible de déchiffrer la moindre expression sur son visage impassible ou dans son regard qui ne cillait pas ; l’agitation constante de sa langue fourchue était l’unique indice d’émotion apparente qu’elle pouvait observer, et elle ne savait absolument pas comment interpréter ce va-et-vient incessant. Après quelques minutes de repos ils reprirent leur marche. La lenteur de l’allure lui pesait, comme pesait le corps du Ghayrog contre son épaule, et elle sentait ses propres muscles se contracter douloureusement et protester à mesure qu’ils avançaient à travers la jungle. Ils parlaient peu. Il semblait préoccupé de la nécessité d’exercer un contrôle sur son corps estropié et elle se concentrait sur le trajet, cherchant des raccourcis, réfléchissant pour éviter les cours d’eau, les sous-bois denses et autres obstacles qu’il ne parviendrait pas à franchir. Quand ils furent à mi-chemin, une pluie tiède commença à tomber et, après cela, ils furent enveloppés dans un brouillard chaud et moite pendant le reste du trajet. Elle était au bord de l’épuisement quand elle arriva en vue de sa petite cabane.
    — Ce n’est pas vraiment un palais, dit-elle, mais c’est tout ce qu’il me faut. Je l’ai bâtie moi-même. Vous pouvez vous allonger ici.
    Elle l’aida à avancer jusqu’à son lit en duvet de zanja. Il se laissa tomber dessus en émettant un léger sifflement qui exprimait certainement du soulagement.
    — Voulez-vous quelque chose à manger ? demanda-t-elle.
    — Pas maintenant.
    — Ou à boire ? Je présume que vous voulez juste vous reposer un peu. Je vais sortir pour que vous puissiez dormir sans être dérangé.
    — Ce n’est pas ma saison de sommeil, dit Vismaan.
    — Je ne comprends pas.
    — Nous ne dormons qu’une partie de l’année. D’ordinaire en hiver.
    — Et vous restez éveillés tout le reste du temps ?
    — Oui, dit-il. J’en ai fini avec le sommeil de cette année. J’ai cru comprendre que c’est différent chez les humains.
    — Extrêmement différent, dit-elle. Je vais quand même vous laisser vous reposer seul. Vous devez être terriblement fatigué.
    — Je ne voudrais pas vous chasser de chez vous.
    — Ne vous inquiétez pas, dit Thesme.
    Elle sortit. La pluie recommençait à tomber, la pluie familière, presque rassurante, qui tombait toutes les trois ou quatre heures, tout le long du jour. Elle s’affala sur un tapis de mousse-caoutchouc sombre et élastique et laissa les gouttelettes tièdes de pluie laver la fatigue de ses épaules et de son dos endoloris.
    Un invité, songea-t-elle. Et un être d’une autre planète, s’il vous plaît. Eh bien, pourquoi pas ? Le Ghayrog ne paraissait nullement exigeant : froid, distant, serein même dans le malheur. Il était manifestement plus gravement atteint qu’il ne voulait le reconnaître, et même ce trajet relativement court à travers la forêt lui avait demandé beaucoup d’efforts. Il n’était pas question qu’il pût parcourir à pied dans son état tout le chemin jusqu’à Narabal. Thesme se dit qu’elle pouvait aller en ville et s’arranger pour demander à quelqu’un de venir le chercher en flotteur, mais l’idée lui déplaisait. Nul ne savait où elle vivait et elle n’avait aucune envie d’amener quelqu’un ici. Et elle se rendit compte, non sans un certain trouble, qu’elle ne voulait point abandonner le Ghayrog, qu’elle voulait le garder ici et le soigner jusqu’à ce qu’il ait recouvré ses forces. Elle doutait que quelqu’un d’autre à Narabal eût donné asile à un être d’un autre monde, et cette pensée provoquait en elle une agréable sensation de perversité, cela la mettait un peu plus à part des citoyens de sa ville natale. Depuis un ou deux ans, elle avait entendu bien des murmures à propos des habitants d’autres mondes qui venaient s’installer sur Majipoor. Les gens craignaient et avaient de l’aversion pour les Ghayrogs reptiliens, les Skandars géants, balourds et velus, et les autres, petits et retors, aux nombreux tentacules – les Vroons, c’était bien cela ? – et le reste de cette bizarre engeance, et bien que ces immigrants fussent encore inconnus dans la lointaine Narabal, l’hostilité envers eux y existait déjà. L’incorrigible et excentrique Thesme, songea-t-elle, était bien le genre à héberger un Ghayrog, à lui faire prendre remèdes et bouillons de légumes, ou ce qu’il fallait donner à un Ghayrog ayant une jambe cassée. Elle ne savait pas vraiment comment il fallait le soigner mais elle n’avait pas l’intention de se laisser arrêter par cela. Il lui vint à l’esprit qu’elle n’avait jamais soigné personne dans sa vie, faute d’en avoir eu l’occasion ; elle était la benjamine de la famille et personne ne lui avait jamais laissé prendre aucune responsabilité de quelque ordre que ce fût, et elle ne s’était pas mariée, ni n’avait mis d’enfants au monde, ni même eu d’animaux familiers, et durant la période mouvementée de ses innombrables et tumultueuses liaisons, elle n’avait jamais jugé bon de rendre visite à un seul de ses amants quand ils étaient malades. Elle se dit que c’était très probablement pourquoi elle se trouvait soudain si résolue à garder le Ghayrog dans sa hutte. L’une des raisons pour lesquelles elle avait quitté Narabal pour aller dans la jungle était qu’elle voulait mener une vie différente et rompre avec les traits de caractère les plus laids de la Thesme d’antan.
    Elle décida d’aller en ville le lendemain matin, de découvrir, si elle le pouvait, le genre de soins dont le Ghayrog avait besoin et d’acheter les médicaments et les provisions qui paraîtraient appropriés.

2

    Au bout d’un long moment, elle retourna à la hutte. Vismaan était allongé dans la position où elle l’avait laissé, sur le dos, les bras raides le long du corps, et il ne semblait pas bouger du tout, hormis la perpétuelle ondulation serpentine de ses cheveux. Était-il endormi ? Après tous ses discours sur le fait de ne pas avoir besoin de sommeil ? Elle s’approcha de lui et examina attentivement l’étrange silhouette massive étendue sur son lit. Il avait les yeux ouverts, et elle vit qu’il la suivait du regard.
    — Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle.
    — Pas bien. La marche dans la forêt a été plus pénible que je ne le pensais.
    Elle posa la main sur son front. Sa peau ferme et squameuse était froide. Mais l’absurdité de son geste la fit sourire. Quelle était la température normale d’un Ghayrog ? Étaient-ils sujets à la fièvre et, dans ce cas, comment pouvait-elle le savoir ? Ils étaient des reptiles, après tout. Les reptiles faisaient-ils de la température quand ils étaient malades ? Soudain, tout cela lui sembla grotesque, cette idée de soigner une créature d’un autre monde.
    — Pourquoi me touchez-vous la tête ? demanda-t-il.
    — C’est ce que nous faisons quand un humain est malade. Pour voir s’il a de la fièvre. Je n’ai pas d’instruments médicaux ici. Savez-vous ce que je veux dire quand je parle de fièvre ?
    — Une température au-dessus de la normale. Oui. La mienne est élevée en ce moment.
    — Souffrez-vous ?
    — Très peu. Mais mes systèmes sont perturbés. Pouvez-vous m’apporter un peu d’eau ?
    — Bien sûr. Et avez-vous faim ? Quel genre de choses mangez-vous normalement ?
    — De la viande. Cuite. Et des fruits et des légumes. Et beaucoup d’eau.
    Elle alla lui chercher à boire. Il se mit sur son séant avec difficulté – il semblait beaucoup plus faible que lorsqu’il avait clopiné dans la jungle ; il souffrait très probablement d’une réaction à retardement à ses blessures – et vida goulûment le bol en trois gorgées. Elle observait avec fascination les mouvements furieux de sa langue fourchue.
    — Encore, dit-il.
    Elle lui versa un second bol. Sa cruche à eau était presque vide et elle sortit pour la remplir à la source. Elle cueillit aussi quelques baies de thokka et les lui apporta. Il tint à bout de bras l’une des juteuses baies bleu-blanc, comme si c’était la seule manière dont il pouvait accommoder sur elle, et s’essaya à la faire rouler entre deux doigts. Thesme remarqua que ses mains étaient presque humaines, bien qu’il y eût deux doigts de plus et qu’il n’eût pas d’ongles, seulement des bourrelets écailleux courant latéralement le long des deux premières phalanges.
    — Comment s’appellent ces fruits ? demanda-t-il.
    — Thokkas. Ils poussent sur une plante grimpante partout dans Narabal. Si vous les aimez, je vous en apporterai autant que vous voulez.
    Il goûta la baie avec circonspection. Puis sa langue se mit à aller et venir plus rapidement, il engloutit le reste et tendit la main pour en avoir une autre. Thesme se souvint de la réputation d’aphrodisiaque qu’avaient les thokkas, mais elle détourna la tête pour dissimuler son sourire et choisit de ne rien lui dire. Il avait dit qu’il était un mâle, donc les Ghayrogs avaient de toute évidence des sexes, mais avaient-ils des relations sexuelles ?
    Elle eut soudain une image extravagante de Ghayrogs mâles répandant leur semence provenant de quelque orifice caché dans des baquets dans lesquels des Ghayrogs femelles grimpaient pour se féconder. Efficace mais pas très romantique, se dit-elle en se demandant si c’était effectivement ce qu’ils faisaient – fécondation à distance, comme les poissons, comme les serpents.
    Elle lui prépara un repas de thokkas, de calimbots frits et de petits hiktigans aux nombreuses pattes et à la saveur délicate qu’elle prenait au filet dans le ruisseau. Il ne lui restait plus de vin, mais elle avait fait récemment une sorte de jus fermenté d’un gros fruit rouge dont elle ignorait le nom et elle lui en donna. Il semblait avoir un robuste appétit. Plus tard, elle demanda si elle pouvait examiner sa jambe et il acquiesça.
    La fracture était dans la partie supérieure, dans le gras de la cuisse. Aussi épaisse que fût sa peau écailleuse, on distinguait à cet endroit des signes d’enflure. Elle y posa très délicatement le bout de ses doigts et palpa. Il émit un sifflement à peine audible, mais rien d’autre n’indiqua qu’elle accentuait son inconfort. Il sembla à Thesme que quelque chose remuait à l’intérieur de la cuisse. Les fragments brisés de l’os, peut-être. Mais les Ghayrogs avaient-il des os ? Elle en savait si peu, songea-t-elle maussadement – sur les Ghayrogs, sur la thérapeutique, sur tout.
    — Si vous étiez humain, dit-elle, nous utiliserions nos machines pour voir la fracture, nous la réduirions et la maintiendrions en place jusqu’à ce que les parties se soudent. Est-ce la même chose pour vous ?
    — L’os se soudera de lui-même, répondit-il. Je vais rapprocher les parties de la fracture par des contractions musculaires et les maintenir jusqu’à ce qu’elle guérisse. Mais je dois rester allongé pendant quelques jours pour éviter que le poids de ma jambe ne rouvre la fracture quand je serai debout. Cela vous ennuie-t-il si je reste ici durant ces quelques jours ?
    — Restez aussi longtemps que vous voudrez. Aussi longtemps qu’il vous faudra rester.
    — Vous êtes très gentille.
    — J’irai en ville demain chercher des provisions. Voulez-vous quelque chose de particulier ?
    — Avez-vous des cubes de divertissement ? Musique, livres ?
    — Je n’en ai que quelques-uns ici. Je pourrai en prendre d’autres demain.
    — Je vous remercie. Les nuits seront très longues pour moi quand je resterai allongé sans dormir. Les gens de ma race sont très friands de distractions, vous savez.
    — J’apporterai tout ce que je pourrai trouver, promit-elle.
    Elle lui donna trois cubes, une pièce, une symphonie et une composition chromatique, et vaqua à son rangement du soir. La nuit était tombée, de bonne heure comme d’habitude, si près de l’équateur. Elle entendit dehors une pluie légère qui recommençait à tomber. À l’ordinaire, elle aurait lu un peu, jusqu’à ce qu’il fasse trop sombre, puis elle se serait allongée pour dormir. Mais ce soir-là, tout était différent. Une mystérieuse créature reptilienne occupait son lit ; elle allait devoir installer par terre une nouvelle couche pour elle-même ; et toute cette conversation, la première qu’elle ait eue depuis tant de semaines, lui avait laissé l’esprit vibrant d’une vivacité inaccoutumée. Vismaan semblait satisfait avec ses cubes. Elle sortit et ramassa des feuilles de bubblebush, une double brassee puis une autre, et les répandit sur le sol près de la porte de sa hutte. Puis, allant voir le Ghayrog, elle lui demanda si elle pouvait faire quelque chose pour lui ; pour toute réponse, il secoua légèrement la tête sans détourner son attention du cube. Elle lui souhaita bonne nuit et s’allongea sur son lit de fortune. Il était assez confortable, plus qu’elle ne l’aurait cru. Mais elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Elle se tournait et se retournait, se sentant à l’étroit et ankylosée, et la présence de l’autre à quelques mètres d’elle semblait être signalée par une pulsation tangible dans son âme. Et il y avait l’odeur du Ghayrog, âcre, à laquelle elle ne pouvait échapper. Elle avait cessé d’y prêter attention pendant le dîner, mais là, allongée dans l’obscurité, ses terminaisons nerveuses au maximum de leur sensibilité, elle la percevait comme elle aurait perçu une sonnerie de trompette répétée à l’infini. De temps à autre, elle se dressait sur son séant et fixait dans l’obscurité Vismaan qui restait allongé, immobile et silencieux. Puis elle finit par succomber au sommeil, car quand les bruits du petit matin lui parvinrent, l’ensemble mélodieux et familier des cris et des pépiements, et que la lumière matutinale commença à pénétrer par l’embrasure de la porte, elle se réveilla désorientée comme on l’est souvent quand on a dormi profondément ailleurs que dans son lit habituel. Il lui fallut quelques instants pour rassembler ses idées, pour se souvenir où elle était et pourquoi.
    Il l’observait.
    — Vous avez passé une nuit agitée, dit-il. Ma présence vous dérange.
    — Je m’y habituerai. Comment vous sentez-vous ?
    — Ankylosé. Endolori. Mais je pense que cela commence à s’arranger. Je sens que le processus est en cours.
    Elle lui apporta de l’eau et un bol de fruits. Puis elle sortit dans l’aube douce et brumeuse et se plongea rapidement dans la mare pour se baigner. Quand elle revint à la hutte, l’odeur la frappa avec violence. Le contraste entre l’air pur du matin et l’atmosphère de la hutte où flottait l’odeur âcre du Ghayrog était saisissant. Mais, une fois de plus, elle ne tarda pas à l’oublier.
    — Je ne serai pas de retour de Narabal avant la nuit, dit-elle en s’habillant. Est-ce que cela ira si vous restez ici tout seul ?
    — Si vous me laissez de la nourriture et de l’eau à portée de la main. Et de la lecture.
    — Il n’y a pas grand-chose. Je vous en rapporterai d’autre. Je crains que la journée ne soit bien morne.
    — Il y aura peut-être de la visite.
    — De la visite ! s’écria Thesme avec angoisse. Qui ? Quel genre de visite ? Personne ne vient jamais ici ! Ou bien voulez-vous parler d’un autre Ghayrog qui voyageait avec vous et qui vous chercherait ?
    — Oh ! non, non. Il n’y avait personne avec moi. Je pensais que, peut-être, des amis à vous…
    — Je n’ai pas d’amis, annonça gravement Thesme.
    Cela lui parut stupide dès l’instant où elle le dit – s’attendrir ainsi sur soi-même avec ce ton mélodramatique. Mais le Ghayrog ne fit aucun commentaire, lui interdisant toute possibilité de se dédire, et pour cacher son embarras, elle s’affaira à passer avec soin son sac sur ses épaules.
    Il garda le silence jusqu’à ce qu’elle fût prête à partir.
    — Narabal est-elle une très belle ville ? demanda-t-il.
    — Vous ne l’avez pas vue ?
    — Je suis venu de Til-omon par l’intérieur. À Til-omon on m’a dit que Narabal était une ville superbe.
    — Narabal est sans intérêt, dit Thesme. Des cabanes. Des rues boueuses. Des plantes grimpantes qui recouvrent tout et mettent les bâtiments en pièces avant qu’ils aient un an. On vous a dit cela à Til-omon ? On s’est moqué de vous. Les gens de Til-omon méprisent Narabal. Les villes sont rivales, vous savez – les deux principaux ports tropicaux. Si quelqu’un à Til-omon vous a dit que Narabal est une ville merveilleuse, il mentait, il vous raillait.
    — Mais pourquoi faire cela ?
    — Comment le saurais-je ? dit Thesme en haussant les épaules. Peut-être pour vous faire quitter Til-omon plus rapidement. En tout cas, n’espérez rien de Narabal. Dans mille ans, ce sera quelque chose, je suppose, mais pour l’instant, ce n’est qu’un trou perdu.
    — Je souhaite tout de même la visiter. Quand ma jambe ira mieux, pourrez-vous me montrer Narabal ?
    — Bien sûr, dit-elle. Pourquoi pas ? Mais vous serez déçu, je vous le promets. Et maintenant il faut que je parte. Je veux avoir fait la route jusqu’à Narabal avant le plus fort de la chaleur.

3

    Tandis qu’elle se dirigeait d’un bon pas vers Narabal, elle se vit arrivant en ville un jour prochain en compagnie d’un Ghayrog. Comme ils allaient apprécier cela à Narabal ! Vismaan et elle seraient-ils accueillis par une grêle de pierres et de mottes de terre ? Les gens les montreraient-ils du doigt en ricanant et la repousseraient-ils quand elle voudrait les saluer ? Probablement. C’est encore cette folle de Thesme, se diraient-ils, qui amène en ville des créatures venues d’ailleurs, qui s’affiche avec des Ghayrogs au corps de serpent et qui fait probablement avec eux toutes sortes de choses contre nature là-bas dans la jungle. Oui, oui, se dit Thesme en souriant. Ce pourrait être drôle de se promener dans Narabal en compagnie de Vismaan. Elle essaierait dès qu’il serait capable de supporter une longue marche à travers la jungle.
    Le sentier n’était rien d’autre qu’une piste grossièrement tracée, avec des encoches sur les arbres et de loin en loin un cairn, et il était envahi par la végétation en de nombreux endroits. Mais elle était devenue experte à voyager dans la jungle et elle perdait rarement son chemin pendant longtemps ; elle atteignit les plantations des faubourgs en fin de matinée et bientôt Narabal elle-même fut en vue, s’étageant à flanc de coteau et dégringolant de l’autre côté en formant un arc de cercle légèrement sinueux le long de la côte.
    Thesme ne comprenait pas pourquoi quelqu’un avait voulu fonder une ville à cet endroit – aux antipodes de tout, à l’extrême pointe sud-ouest de Zimroel. C’était une idée de lord Melikand, le Coronal qui avait invité tous les habitants d’autres mondes à s’installer sur Majipoor, afin d’encourager le développement sur le continent occidental. À l’époque de lord Melikand, Zimroel n’avait que deux cités, toutes deux terriblement isolées, de véritables accidents géographiques, fondées aux premiers temps de la colonisation humaine de Majipoor, avant qu’il devienne manifeste que l’autre continent allait être le centre de la vie de la planète. Il y avait Pidruid au nord-ouest, avec son climat merveilleux et son impressionnant port naturel, et Piliplok, tout à fait de l’autre côté, sur la côte orientale, où les pêcheurs des dragons de mer migrateurs avaient leur base. Mais il y avait maintenant aussi un petit avant-poste appelé Ni-moya sur l’un des grands fleuves de l’intérieur. Til-omon avait surgi de terre sur la côte occidentale à la liséré de la zone tropicale, le bruit courait que dans les montagnes du centre on était en train de fonder une colonie, on supposait que les Ghayrogs fondaient une ville à environ quinze cents kilomètres à l’est de Pidruid ; et il y avait Narabal dans le sud étouffent et pluvieux, à la pointe du continent, encerclée par la mer. Quand on se tenait au bord du Chenal de Narabal et que l’on regardait vers la mer, on sentait peser de tout son poids la conscience d’avoir derrière soi des milliers de kilomètres d’étendues sauvages et derrière cela des milliers de kilomètres d’océan qui vous séparaient du continent d’Alhanroel où se trouvaient les vraies cités. Quand elle était jeune, Thesme trouvait terrifiant d’imaginer qu’elle vivait dans un lieu si éloigné des centres de la vie civilisée qu’il aurait aussi bien pu être sur une autre planète ; à d’autres moments, Alhanroel et ses cités prospères lui semblaient purement mythiques et Narabal était le véritable centre de l’univers. Elle n’était jamais allée ailleurs et n’avait aucun espoir de le faire. Les distances étaient trop grandes. La seule ville relativement proche était Til-omon, mais elle était déjà éloignée et ceux qui y étaient allés disaient qu’elle ressemblait beaucoup à Narabal, mais avec moins de pluie et le soleil brillant en permanence dans le ciel comme un gros œil vert inquisiteur et assommant.
    À Narabal elle sentait des regards inquisiteurs posés sur elle partout où elle allait : tout le monde la fixait, comme si elle était venue en ville dans le plus simple appareil. Ils savaient tous qui elle était – Thesme l’excentrique qui s’était enfuie dans la jungle – et ils lui souriaient et lui faisaient des signes de la main et lui demandaient comment cela allait, et derrière ces menues civilités il y avait les yeux fixes, pénétrants et hostiles, qui la perçaient comme des vrilles et la sondaient pour découvrir les vérités cachées de sa vie. Pourquoi nous méprises-tu ? Pourquoi nous as-tu abandonnés ? Pourquoi partages-tu ton foyer avec un homme-serpent répugnant ? Et elle leur rendait leurs sourires et leurs signes de la main et disait : « Ça fait plaisir de vous revoir » et « Tout va pour le mieux » et elle répondait silencieusement aux regards inquisiteurs : « Je ne déteste personne. J’avais simplement besoin d’échapper à moi-même. J’aide le Ghayrog parce qu’il est temps que j’aide quelqu’un et qu’il s’est trouvé sur mon chemin. » Mais jamais ils ne pourraient comprendre.
    Chez sa mère il n’y avait personne. Elle alla dans son ancienne chambre et bourra son sac à dos de livres et de cubes, puis elle pilla l’armoire à pharmacie pour y prendre des médicaments qu’elle pensait pouvoir être utiles à Vismaan, un pour réduire l’inflammation, un autre pour favoriser la guérison, un remède spécifique contre les fortes fièvres et d’autres encore… probablement tous inutiles pour un être de sa race, mais elle se dit que cela valait la peine d’essayer. Elle erra dans la maison qui était en train de lui devenir étrangère, bien qu’elle y eût vécu presque toute sa vie. Des planchers de bois à la place de feuilles jonchant le sol, de vraies fenêtres transparentes, des portes sur des gonds, un purificateur, un véritable purificateur mécanique avec des boutons et des poignées ! – toutes ces choses civilisées, les mille et une humbles petites choses que l’humanité avait inventées des milliers d’années auparavant sur un autre monde et auxquelles elle avait allègrement renoncé pour aller vivre dans sa petite hutte humide sur les murs de laquelle poussaient des branches vivantes…
    — Thesme ?
    Elle leva les yeux, surprise. Sa sœur Mirifaine venait d’entrer : sa jumelle, pour ainsi dire, même visage, mêmes jambes et bras minces et longs, mêmes cheveux bruns et raides, mais de six ans son ainée, dix ans pour se faire à son mode de vie, une femme mariée, une mère, une travailleuse acharnée. Thesme avait toujours trouvé affligeant de regarder Mirifaine. C’était comme se regarder dans un miroir et se voir vieille.
    — J’avais besoin d’un certain nombre de choses, dit Thesme.
    — J’espérais que tu avais décidé de revenir à la maison.
    — Pourquoi ?
    Mirifaine se prépara à répondre – selon toute vraisemblance l’habituelle homélie, reprendre une vie normale, s’intégrer dans la société et se rendre utile, et cetera, et cetera – mais Thesme la vit changer d’avis avant d’avoir ouvert la bouche.
    — Tu nous manques, ma chérie, dit finalement Mirifaine.
    — Je fais ce que j’ai à faire. Cela m’a fait plaisir de te voir, Mirifaine.
    — Tu ne peux pas au moins passer la nuit ici ? Maman ne va pas tarder à revenir… Elle serait ravie si tu restais dîner…
    — J’ai une longue route à faire. Je ne peux pas rester plus longtemps.
    — Tu as bonne mine, tu sais. Hâlée, en bonne santé. On dirait que la vie d’ermite te réussit, Thesme.
    — Oui. Beaucoup.
    — Cela ne te gêne pas de vivre seule ?
    — J’adore ça, répondit Thesme en ajustant son sac à dos. Et toi, comment vas-tu ?
    — Comme d’habitude, fit Mirifaine avec un haussement d’épaules. J’irai peut-être passer quelque temps à Til-omon.
    — Veinarde.
    — Oui, je crois. Cela me plairait bien de quitter la zone d’humidité et de prendre quelques vacances. Holthus y a travaillé tout le mois, sur un grand projet pour bâtir des villes nouvelles dans les montagnes – des logements pour tous ces étrangers qui commencent à arriver. Il veut que j’emmène les enfants, et je crois que je vais le faire.
    — Des étrangers ? demanda Thesme.
    — Tu n’es pas au courant ?
    — Raconte-moi.
    — Les habitants des autres mondes qui vivaient dans le nord commencent à arriver par ici. Il y a une race qui ressemble à des lézards avec des bras et des jambes humains qui aimerait établir des fermes dans la jungle.
    — Les Ghayrogs.
    — Alors tu en as entendu parler ? Et il y en a d’autres, tout bouffis et couverts de verrues, avec une tête de grenouille et une peau gris foncé – d’après Holthus, ils occupent presque tous les postes administratifs à Pidruid, douaniers, commis des marchés, des choses comme ça… en tout cas, on les embauche ici aussi maintenant, et Holthus et une association d’habitants de Til-omon dressent les plans de logements pour eux à l’intérieur des terres…
    — Pour qu’ils ne souillent pas les villes côtières ?
    — Comment ? Oui, je suppose que cela entre en ligne de compte… après tout, personne ne sait comment ils vont s’intégrer ici. Mais en fait, je pense que c’est seulement parce que nous n’avons pas de place à Narabal pour une telle quantité d’immigrants et je crois qu’il en va de même à Til-omon, alors…
    — Oui, je vois, dit Thesme. Eh bien, embrasse tout le monde pour moi. Il faut que je me remette en route. J’espère que tu passeras de bonnes vacances à Til-omon.
    — Thesme, s’il te plaît…
    — S’il te plaît quoi ?
    — Tu es si brusque, si froide, si distante ! fit tristement Mirifaine. Cela fait des mois que je ne t’ai vue et c’est à peine si tu supportes mes questions, et tu me regardes avec une telle colère… pourquoi de la colère, Thesme ? T’ai-je jamais fait du mal ? N’ai-je pas toujours été affectueuse ? Ne l’avons-nous pas tous toujours été ? Quel mystère tu es, Thesme !
    Thesme savait qu’il était vain de tenter une fois de plus de s’expliquer. Personne ne la comprenait, personne ne la comprendrait jamais, surtout pas ceux qui prétendaient l’aimer.
    — Considère cela comme une rébellion tardive d’adolescente, Miri, dit-elle en essayant de s’exprimer avec douceur. Vous avez tous été très gentils avec moi. Mais rien n’allait comme je le voulais et j’ai été obligée de partir.
    Elle effleura du bout des doigts le bras de sa sœur.
    — Peut-être reviendrai-je un de ces jours, poursuivit-elle.
    — J’espère.
    — Mais n’espère pas que cela se produise bientôt, dit Thesme. Dis bonjour à tout le monde pour moi.
    Elle sortit.
    Elle traversa la ville en tout hâte, mal à l’aise et tendue, craignant de se trouver nez à nez avec sa mère ou l’un de ses vieux amis, et en particulier l’un de ses anciens amants ; et en faisant ses courses, elle regardait furtivement autour d’elle, comme une voleuse, enfilant à plusieurs reprises une ruelle pour éviter quelqu’un qu’il lui fallait éviter. La rencontre avec Mirifaine avait été assez inquiétante. Elle ne s’était pas rendu compte, jusqu’à ce que Mirifaine le lui dise, qu’elle montrait de la colère ; mais Miri avait raison, oui, Thesme sentait encore en elle des vestiges étouffés de fureur frémissante. Ces gens, petits et sinistres, avec leurs petites ambitions, leurs petites craintes et leurs petits préjugés, coulant petitement des jours dénués de sens… ils la mettaient en rage. Se répandant sur Majipoor comme un fléau, grignotant les forêts inexplorées, écarquillant les yeux devant l’immensité infranchissable de l’océan, fondant des villes laides et boueuses dans des lieux d’une stupéfiante beauté, sans jamais s’interroger sur la fin de quoi que ce fût – c’était cela le pire, leur nature affable et passive. Ne levaient-ils jamais les yeux vers les étoiles en se demandant ce que tout cela signifiait, ce déferlement de l’humanité hors de la Vieille Terre, cette reproduction de la planète mère sur mille mondes conquis ? Se sentaient-ils concernés ? Cela aurait fort bien pu être la Vieille Terre, pour l’importance que cela avait, sauf que cette dernière n’était plus qu’une enveloppe pillée et vidée, morte et oubliée, alors que Majipoor, même après des siècles et des siècles d’occupation humaine, était encore belle ; mais, il y avait longtemps de cela, la Vieille Terre avait sans aucun doute été aussi belle que Majipoor l’était maintenant ; encore cinq mille ans, et Majipoor lui ressemblerait, avec des cités hideuses s’étalant sur des centaines de kilomètres partout où se portait le regard, des encombrements partout, des rivières remplies d’ordures, les animaux exterminés et les pauvres Changeformes dépossédés parqués dans des réserves, toutes les vieilles erreurs encore une fois renouvelées sur un monde vierge. Thesme bouillait d’une indignation si violente qu’elle en était stupéfaite. Elle n’avait jamais soupçonné que sa querelle avec le monde fut si totale. Elle avait cru qu’il s’agissait simplement de liaisons amoureuses ratées, de nerfs à fleur de peau et de buts personnels confus, mais pas de ce mécontentement véhément envers le genre humain tout entier qui l’avait si brusquement submergée. Mais en elle la fureur ne retombait pas. Elle avait envie de prendre Narabal et de la jeter dans l’océan. Mais elle ne pouvait pas faire cela, elle ne pouvait absolument rien changer, elle ne pouvait arrêter pendant une seule seconde la marche de ce qu’ils appelaient ici la civilisation ; tout ce qu’elle pouvait faire c’était prendre la fuite, retourner dans sa jungle, retrouver les plantes grimpantes entrelacées, l’air humide et brumeux et les animaux farouches des marais, regagner sa hutte, repartir auprès de son Ghayrog éclopé, qui faisait lui-même partie de la vague qui déferlait sur la planète mais dont elle allait s’occuper, qu’elle allait même chérir, parce que le reste de l’humanité le détestait, voire le haïssait, et qu’elle pourrait ainsi se servir de lui pour se distinguer d’eux d’une autre manière encore, et également parce qu’il avait besoin d’elle en ce moment et que nul n’avait jamais eu besoin d’elle.
    Elle avait mal à la tête, les muscles de son visage étaient contractés et elle se rendit compte qu’elle marchait la tête rentrée dans les épaules, comme si le fait de les détendre eût été se soumettre au genre de vie qu’elle avait répudié. En toute hâte, elle s’enfuit encore une fois de Narabal ; mais ce ne fut qu’après avoir marché deux heures sur la piste de la jungle et lorsque les derniers faubourgs de la ville furent loin derrière elle qu’elle sentit la tension retomber. Elle fit halte à un petit lac qu’elle connaissait, se déshabilla et se plongea dans ses profondeurs fraîches pour se purifier des dernières souillures de la ville, puis, ses vêtements de ville jetés avec désinvolture sur l’épaule, elle reprit nue sa marche dans la jungle jusqu’à sa hutte.

4

    Vismaan était allongé sur le lit et ne semblait pas avoir bougé du tout pendant l’absence de Thesme.
    — Vous sentez-vous mieux ? demanda-t-elle. Avez-vous réussi à vous débrouiller tout seul ?
    — Ce fut une journée très calme. Ma jambe semble un peu plus enflée.
    — Faites-moi voir.
    Elle la palpa précautionneusement. Elle semblait effectivement plus gonflée, et il eut un léger mouvement de recul quand elle le toucha, ce qui signifiait probablement qu’il y avait vraiment quelque chose qui n’allait pas, si la sensation de la douleur chez les Ghayrogs était aussi faible qu’il le prétendait. Elle délibéra pour savoir si elle devait l’emmener à Narabal pour le faire soigner. Mais il n’avait pas l’air inquiet et elle supposait que, de toute façon, les médecins de Narabal ne s’y connaissaient guère en physiologie ghayrog. De plus, elle voulait qu’il reste. Elle déballa les remèdes qu’elle avait apportés de Narabal et lui donna celui qui réduisait l’inflammation et celui qui faisait tomber la fièvre, puis elle prépara des légumes et des fruits pour son dîner. Avant qu’il ne fît trop sombre, elle alla faire la tournée des pièges en bordure de la clairière et y trouva quelques petits animaux, un jeune sigimoin et deux mintuns. Elle leur tordit le cou d’une main experte – cela avait été terriblement difficile au début, mais il était important pour elle d’avoir de la viande et dans la jungle personne n’allait se charger de tuer les animaux à sa place – et les prépara pour les faire rôtir. Quand le feu eut pris, elle retourna dans la hutte. Vismaan jouait avec l’un des nouveaux cubes qu’elle lui avait rapportés mais il le posa quand elle entra.
    — Vous n’avez rien dit de votre visite à Narabal, remarqua-t-il.
    — Je n’y suis pas restée longtemps. J’ai pris ce qu’il me fallait, ai eu une petite discussion avec l’une de mes sœurs, suis repartie énervée et déprimée et me suis sentie mieux dès que je me suis retrouvée dans la jungle.
    — Vous détestez vraiment cet endroit.
    — C’est tout ce qu’il mérite. Ces gens ennuyeux et lugubres, ces petits bâtiments trapus et laid…
    Elle secoua la tête.
    — À propos, reprit-elle, ma sœur m’a dit que l’on va fonder à l’intérieur des terres des villes nouvelles pour les habitants des autres mondes, parce qu’ils sont trop nombreux à descendre dans le sud. Surtout des Ghayrogs, mais aussi une autre race à la peau grise et couverte de verrues…
    — Des Hjorts, dit Vismaan.
    — Peu importe. Elle m’a dit qu’ils aimaient travailler dans les douanes. On va les installer à l’intérieur, parce que, à mon avis, personne ne veut d’eux à Til-omon ni à Narabal.
    — Je ne me suis jamais senti indésirable parmi les humains, dit le Ghayrog.
    — Vraiment ? Peut-être, ne l’avez-vous pas remarqué. Je pense qu’il y a beaucoup de préjugés sur Majipoor.
    — Cela ne m’a pas semblé évident. Bien sûr, je ne suis jamais allé à Narabal, et peut-être sont-ils plus forts qu’ailleurs. Il est certain que dans le nord il n’y a aucune difficulté. Vous n’êtes jamais allée dans le nord ?
    — Non.
    — À Pidruid nous sommes bien accueillis par les humains.
    — C’est vrai ? Il paraît que les Ghayrogs se bâtissent une ville quelque part à l’est de Pidruid, bien à l’est, sur le Grand Rift. Si vous vous trouvez si bien à Pidruid, pourquoi aller vous installer ailleurs ?
    — C’est nous qui ne nous sentons pas tout à fait à l’aise au milieu des humains, répondit calmement Vismaan. Nos rythmes de vie sont tellement différents des vôtres… nos habitudes de sommeil, par exemple. Nous trouvons difficile de vivre dans une ville plongée dans le sommeil huit heures par nuit, alors que nous-mêmes restons éveillés. Et il y a d’autres différences. Voilà pourquoi nous construisons Dulorn. J’espère que vous la verrez un jour. Elle est merveilleusement belle, entièrement bâtie avec une pierre blanche qui luit d’une lumière intérieure. Nous en sommes très fiers.
    — Mais alors pourquoi n’y habitez-vous pas ?
    — N’est-ce pas votre viande qui brûle ? demanda-t-il.
    Elle s’empourpra et sortit en courant, juste à temps pour arracher leur dîner des broches. Quelque peu renfrognée, elle coupa la viande en tranches et la servit accompagnée de thokkas et d’une bouteille de vin qu’elle avait achetée l’après-midi à Narabal. Vismaan s’assit dans le lit pour manger, non sans difficulté.
    — J’ai vécu quelques années à Dulorn, dit-il au bout d’un moment. Mais c’est une région très sèche et je viens d’un endroit sur ma planète qui est chaud et humide, comme Narabal. Alors je suis descendu ici pour trouver des terres fertiles. Mes ancêtres éloignés étaient des fermiers et j’ai eu envie de retrouver leur mode de vie. Quand j’ai appris que l’on pouvait faire six récoltes par an sous les tropiques de Majipoor et qu’il y avait partout de la terre à volonté, j’ai entrepris d’explorer le territoire.
    — Seul ?
    — Oui, seul. Je n’ai pas de compagne mais j’ai l’intention de m’en procurer une dès que je serai installé.
    — Et vous allez faire pousser des récoltes et les vendre à Narabal ?
    — C’est mon intention. Sur ma planète natale il n’y a presque pas de terres incultes et il en reste à peine assez pour l’agriculture. Savez-vous que nous importons la majeure partie de notre nourriture ? Et Majipoor exerce sur nous une grande fascination, cette planète gigantesque à la population clairsemée et aux vastes étendues vierges attendant d’être exploitées. Je suis très heureux d’être ici. Et je pense que vous n’avez pas raison de dire que nous sommes mal accueillis par vos concitoyens. Les habitants de Majipoor sont des gens doux et gentils, aimables, respectueux des lois et disciplinés.
    — Pourtant si les gens savaient que je vis avec un Ghayrog, ils seraient scandalisés.
    — Scandalisés ? Pourquoi ?
    — Parce que vous venez d’un autre monde. Parce que vous êtes un reptile.
    Vismaan émit une sorte de curieux grognement. Un rire, peut-être ?
    — Nous ne sommes pas des reptiles ! Nous avons le sang chaud, nous allaitons nos petits…
    — Reptilien, alors. Comme des reptiles.
    — En apparence, peut-être. Mais nous sommes presque autant mammifères que vous, j’insiste.
    — Presque ?
    — Avec cette différence que nous pondons des œufs. Mais il y a aussi des mammifères de cette sorte. Vous vous trompez fort si vous croyez…
    — Peu importe, en réalité. Les humains vous perçoivent comme des reptiles et nous ne nous sentons pas à l’aise avec les reptiles et il y aura toujours une gêne entre les humains et les Ghayrogs à cause de cela. C’est une tradition qui remonte aux temps préhistoriques sur la Vieille Terre. En outre…
    Elle se retint juste avant de faire allusion à l’odeur ghayrog.
    — En outre, reprit-elle maladroitement, vous faites peur.
    — Plus qu’un énorme Skandar velu ? Plus qu’un Su-Suheris à deux têtes ? demanda Vismaan en se tournant vers elle et en fixant sur elle son troublant regard sans paupières. Je pense, Thesme, que vous voulez dire que vous, vous vous sentez mal à l’aise avec les Ghayrogs.
    — Non.
    — Les préjugés dont vous parlez ne m’ont jamais été apparents pour moi. C’est la première fois que j’en entends parler. Est-ce que je vous dérange, Thesme ? Faut-il que je parte ?
    — Non. Non. Ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire. Je veux que vous restiez ici. Je veux vous aider. Je n’éprouve ni crainte ni répulsion, absolument rien de négatif. J’essayais seulement de vous dire… j’essayais de vous expliquer comment sont les gens à Narabal, ce qu’ils ressentent, ou ce que je pense qu’ils ressentent et…
    Elle but une grande gorgée de son vin.
    — Je ne sais pas comment nous en sommes arrivés là, reprit-elle. Je suis désolée. J’aimerais parler d’autre chose.
    — Bien sûr.
    Mais elle soupçonnait qu’elle l’avait blessé, ou au moins suscité une gêne en lui. À sa manière froide et mystérieuse, il semblait avoir une considérable pénétration, et peut-être avait-il raison, peut-être était-ce ses propres préjugés et sa propre gêne qui se faisaient jour. Elle avait mis un terme à toutes ses relations avec les humains ; elle se dit qu’il se pouvait fort bien qu’elle fût incapable de s’entendre avec qui que ce fût, humain ou créature d’une autre planète, et qu’elle eût montré à Vismaan par mille détails inconscients que son hospitalité n’était rien d’autre qu’un acte de volonté, artificiel et fait à moitié à contrecœur, dans le but de dissimuler une horreur fondamentale de sa présence dans la hutte. En était-il bien ainsi ? Il lui semblait, à mesure qu’elle vieillissait, comprendre de moins en moins bien ses propres motivations. Mais où que se trouvât la vérité, elle ne voulait pas qu’il eût la sensation d’être un intrus. Elle prit la décision de trouver dans les jours à venir des moyens de lui montrer que le fait de l’accueillir et de le soigner répondait à une sincérité profonde.
    Cette nuit-là, elle dormit plus profondément que la nuit précédente, bien qu’elle ne fût pas encore habituée à dormir par terre sur un tas de feuilles de bubblebush ni à avoir quelqu’un avec elle dans sa hutte, et elle se réveilla toutes les deux ou trois heures. Chaque fois qu’elle se réveillait, elle regardait le Ghayrog et, chaque fois, elle le voyait occupé avec ses cubes. Il ne lui prêtait aucune attention. Elle essaya d’imaginer ce que c’était de prendre tout son sommeil pendant trois mois d’affilée et de passer le reste de son temps constamment éveillé ; elle se dit que c’était ce qu’il y avait de plus étranger dans sa nature. Et rester allongé heure après heure, incapable de se lever, incapable de dormir, incapable de dissimuler la gêne causée par sa blessure, utilisant les distractions qu’il avait sous la main pour passer le temps – rares étaient les tourments qui pouvaient être pires. Et pourtant son humeur ne changeait jamais : serein, calme, placide, impassible. Tous les Ghayrogs étaient-ils ainsi ? Ne se soûlaient-ils jamais, ne se mettaient-ils jamais en colère, ne se bagarraient-ils jamais dans les rues, ne se lamentaient-ils jamais sur leur sort et ne se querellaient-ils jamais avec leurs compagnons ? Si Vismaan était un échantillon représentatif, ils n’avaient aucune faiblesse humaine. Mais elle se rappela qu’ils n’étaient pas humains.

5

    Le lendemain matin, elle fit prendre un bain au Ghayrog, l’épongeant jusqu’à ce que ses écaillent luisent, et changea sa literie. Après lui avoir donné à manger, elle sortit pour la journée, selon son habitude ; mais elle se sentit coupable de se promener seule dans la jungle tandis qu’il restait cloîtré dans la hutte et se demanda si elle n’aurait pas dû rester avec lui, pour lui raconter des histoires ou bien lui faire la conversation afin de soulager son ennui. Mais elle était consciente que si elle restait constamment à ses côtés, ils n’auraient bientôt plus rien à se dire et se porteraient très vraisemblablement sur les nerfs ; et, de toute façon, il avait des dizaines de cubes pour l’aider à échapper à l’ennui. Peut-être préférait-il rester seul la majeure partie du temps. En tout cas, elle-même avait besoin de solitude, plus que jamais maintenant qu’elle partageait sa hutte avec lui, et, ce matin-là, elle fit une longue reconnaissance, ramassant un assortiment de baies et de racines pour le dîner. À midi, il plut, et elle trouva refuge sous un vramma dont les larges feuilles la protégeaient parfaitement. Elle resta les yeux dans le vague et fit le vide dans son esprit, sentiments de culpabilité, doutes et craintes, le Ghayrog, sa famille, ses anciens amants, son chagrin et sa solitude. La paix qui s’installa en elle dura bien avant dans l’après-midi.
    Elle s’accoutuma à vivre avec Vismaan. Il continuait à être accommodant et facile à contenter, s’amusant avec ses cubes et faisant montre d’une grande patience pour son immobilité. Ce n’est que rarement qu’il lui posait des questions ou amorçait quelque conversation que ce fût, mais il se montrait assez amical quand elle discutait avec lui et lui parlait de sa planète natale – pauvre et affreusement surpeuplée d’après ce qu’il semblait – et de la vie qu’il y menait, du rêve qu’il caressait de s’installer sur Majipoor et de l’excitation qui s’était emparée de lui quand il avait vu pour la première fois la beauté de sa planète adoptive. Thesme essaya de se le représenter manifestant de l’excitation. Ses cheveux serpentins s’agitant dans tous les sens, peut-être, au lieu de simplement se tortiller lentement. À moins qu’il n’exprimât l’émotion par des changements de son odeur corporelle.
    Le quatrième jour, il quitta le lit pour la première fois. Avec l’aide de Thesme il se hissa debout, prenant appui sur sa béquille et sur sa jambe valide et posant précautionneusement l’autre par terre. Elle perçut une âcreté soudaine de son odeur – une sorte de grimace olfactive – et en conclut que sa théorie devait être exacte, que c’était bien de cette manière que les Ghayrogs exprimaient leur émotion.
    — Comment va la jambe ? demanda-t-elle. Fragile ?
    — Elle ne supportera pas mon poids. Mais la guérison est en bonne voie. Encore quelques jours, et je pense que je pourrai me tenir debout. Allez, aidez-moi à marcher un peu. Cette longue inactivité m’a rouillé.
    Il s’appuya sur elle et ils sortirent, allant clopin-clopant jusqu’à la mare et en revenant lentement et précautionneusement. Il parut revigoré par la petite promenade. À sa grande surprise Thesme se rendit compte qu’elle était attristée par cette première manifestation d’amélioration, parce que cela signifiait que bientôt – dans une semaine ou deux ? – il serait assez fort pour partir, et elle ne voulait pas qu’il parte. Elle ne voulait pas qu’il parte. C’était une perception si étrange qu’elle en fût sidérée. Il lui tardait de retrouver son ancienne existence recluse, le privilège de dormir dans son propre lit, les promenades et les plaisirs de la forêt, sans avoir à se préoccuper de savoir si son hôte avait de quoi se distraire et tout cela ; par certains côté, elle trouvait de plus en plus irritant d’avoir le Ghayrog chez elle. Et malgré cela, et malgré tout cela, elle se sentait abattue et troublée à l’idée qu’il allait bientôt la quitter. Comme c’est étrange, se dit-elle, comme c’est bizarre, comme cela me ressemble bien.
    Elle l’emmenait marcher plusieurs fois par jour maintenant. Il ne pouvait toujours pas utiliser sa jambe cassée mais il devenait plus agile et il disait que l’enflure diminuait et l’os paraissait se souder de manière satisfaisante. Il commençait à parler de la ferme qu’il allait établir, des récoltes et des moyens de défricher la jungle.
    Un après-midi de la fin de la première semaine. Thesme, alors qu’elle revenait d’une expédition de cueillette de calimbots dans la prairie où elle avait découvert le Ghayrog, s’arrêta pour vérifier ses pièges. La plupart étaient vides ou contenaient les petits animaux habituels ; mais il y avait d’étranges et violents craquements dans les broussailles derrière la mare, et quand elle s’approcha du piège qu’elle y avait tendu, elle découvrit qu’elle avait pris un bilantoon. C’était la plus grosse bête qu’elle eût jamais prise au piège. On trouvait des bilantoons dans toute la partie occidentale de Zimroel – de petits animaux vifs et gracieux, aux sabots pointus, aux pattes fragiles et à la petite queue en panache retroussée – mais l’espèce de Narabal était géante, le double de la taille de celle, délicate, du nord. Elle atteignait la taille d’un homme et était très prisée pour sa viande tendre et parfumée. Le premier mouvement de Thesme fut de relâcher le bel animal ; il semblait beaucoup trop beau pour être tué, et aussi beaucoup trop gros. Elle s’était appris à tuer de petits animaux qu’elle pouvait saisir d’une main, mais là c’était une tout autre affaire, un animal de belle taille, l’air intelligent, noble, doté d’une vie à laquelle il tenait certainement, avec des espoirs, des besoins et des envies, et une compagne qui l’attendait probablement à proximité. Thesme se dit qu’elle était stupide. Les droles, les mintuns et les sigimoins aussi étaient désireux de continuer à vivre, certainement autant que l’était ce bilantoon, et elle les tuait sans hésitation. Elle savait que c’était une erreur de faire du romantisme à propos des animaux… d’autant plus que dans sa période plus civilisée, elle avait accepté de manger leur viande de bon cœur, à condition qu’elle fût tuée par d’autres mains que la sienne. À cette époque, la compagne affligée du bilantoon n’avait pas compté pour elle.
    Quand elle s’approcha, elle vit que le bilantoon avait cassé dans sa panique l’une de ses pattes délicates et pendant un instant elle envisagea de la lui éclisser et d’apprivoiser l’animal. Mais c’était encore plus absurde. Elle ne pouvait pas adopter tous les estropiés que la jungle lui amenait. Le bilantoon ne se calmerait jamais assez longtemps pour qu’elle puisse examiner sa patte ; et si, par miracle, elle réussissait à la réparer, l’animal s’enfuirait probablement à la première occasion. Prenant une profonde inspiration, elle déboucha derrière l’animal en train de se débattre, le saisit par son museau satiné et brisa son long cou gracieux.
    Le dépeçage fut plus sanglant et plus difficile qu’elle ne l’aurait cru. Elle tailla avec acharnement dans la chair pendant ce qui lui sembla être des heures, jusqu’à ce que Vismaan appelle de la hutte pour s’enquérir de ce qu’elle faisait.
    — Je prépare le dîner, répondit-elle. Une surprise. Un mets de choix : du bilantoon rôti !
    Elle eut un petit rire silencieux. Elle avait tellement l’air d’une bonne épouse, accroupie ici, son corps nu éclaboussé de sang, découpant côtes et cuissots, tandis qu’une créature reptilienne était allongée dans son lit, attendant son dîner.
    Mais elle finit par venir à bout de cette tâche répugnante et elle fit lentement rôtir la viande sur un feu qui dégageait de la fumée, comme on était censé le faire, puis elle alla se laver dans la mare et entreprit de cueillir des thokkas, de faire bouillir des racines de ghumba et d’ouvrir les bouteilles de vin de Narabal qui lui restaient. Le dîner fut prêt à la tombée de la nuit et Thesme éprouva une immense fierté de ce qu’elle avait accompli.
    Elle s’attendait que Vismaan engloutît le dîner sans commentaires, avec son flegme habituel, mais il n’en fut rien ; elle crut pour la première fois déceler un air d’animation sur son visage – peut-être une étincelle nouvelle dans le regard, une modification des mouvements de sa langue. Elle en conclut qu’elle faisait peut-être des progrès pour lire ses expressions. Il dévorait le bilantoon rôti avec enthousiasme, louait sa saveur et sa texture et ne cessait d’en redemander. Chaque fois qu’elle le resservait, elle en reprenait elle aussi, se forçant à avaler la viande jusqu’à ce qu’elle se sente rassasiée et continuant quand même bien après qu’elle fut complètement repue, se disant que tout ce qui n’était pas consommé ce soir-là serait avarié le lendemain matin.
    — La viande va si bien avec les thokkas, dit-elle en mettant une autre baie bleu-blanc dans sa bouche.
    — Oui. Encore, s’il vous plaît.
    Il engloutissait calmement tout ce qu’elle posait devant lui. Finalement, elle fut incapable d’avaler une bouchée de plus et même de le regarder. Elle mit ce qui restait à portée de sa main, but une dernière gorgée de vin, frissonna légèrement et rit quand quelques gouttes coulèrent le long de son menton et tombèrent sur sa poitrine. Elle s’étendit sur les feuilles de bubblebush. La tête lui tournait. Elle était allongée sur le ventre, étreignant le sol, écoutant les bruits de rongement et de mastication qui se poursuivaient sans discontinuer à proximité. Puis la bombance du Ghayrog arriva à son terme et tout fut silencieux. Thesme attendit que le sommeil la gagne, mais le sommeil ne venait pas. Elle était de plus en plus étourdie, à tel point qu’elle en arriva à craindre d’être projetée par la force centrifuge d’un terrible tourbillon à travers les parois de la hutte. La peau lui cuisait, ses mamelons étaient durs et sensibles. J’ai beaucoup trop bu, se dit-elle, et j’ai mangé trop de thokkas. Pépins compris, ce qui était encore plus puissant, au moins une douzaine de baies dont le jus ardent circulait fiévreusement dans sa tête.
    Elle ne voulait pas dormir seule, recroquevillée ainsi par terre.
    Avec un soin exagéré Thesme se mit à genoux, se retint de tomber et rampa lentement vers le lit. Elle fixa son regard sur le Ghayrog, mais sa vue était brouillée et elle ne put distinguer qu’une vague silhouette.
    — Vous dormez ? murmura-t-elle.
    — Vous savez bien que je ne peux pas dormir.
    — Bien sûr. Bien sûr. C’est idiot de ma part.
    — Il y a quelque chose qui ne va pas, Thesme ?
    — Qui ne va pas ? Non, pas vraiment. Il n’y a rien. Sauf que… c’est simplement que…
    Elle hésita.
    — Je suis soûle, vous savez. Comprenez-vous ce que signifie être soûle ?
    — Oui.
    — Je n’aime pas être par terre. Puis-je m’allonger à côté de vous ?
    — Si vous voulez.
    — Il faut que je fasse très attention. Je ne voudrais pas heurter votre jambe blessée. Montrez-moi laquelle c’est.
    — Elle est presque guérie, Thesme. Ne vous inquiétez pas. Allez, allongez-vous.
    Elle sentit la main de Vismaan se refermer sur son poignet et la hisser sur le lit. Elle sentait contre elle la peau étrange et dure comme une carapace de Vismaan, de la poitrine à la hanche, si froide, si écailleuse, si lisse. Elle passa timidement la main sur son corps. Comme un beau sac songea-t-elle en enfonçant légèrement le bout de ses doigts et en tâtant les muscles puissants sous la surface rigide Son odeur changea et devint poivrée et pénétrante.
    — J’aime ce que tu sens, murmura-t-elle.
    Elle enfouit son front contre sa poitrine et se serra contre lui. Elle n’avait pas couché avec quelqu’un depuis des mois et des mois, presque un an et c’était bon de le sentir si près. Même un Ghayrog, se dit-elle. Même un Ghayrog. Juste pour avoir le contact et la proximité. C’est tellement bon.
    Il la toucha.
    Elle ne s’était pas attendue à cela. Toute la nature de leurs relations était qu’elle s’occupait de lui et qu’il acceptait passivement ses services. Mais soudain sa main – froide, striée, squameuse et lisse – passa sur son corps, effleurant ses seins, descendant le long de son ventre et s’arrêtant à ses cuisses. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Vismaan était-il en train de lui faire l’amour ? Elle pensa à son corps asexué, comme une machine. Il continua à la caresser. Comme c’est étrange, songea-t-elle. Même pour Thesme, se dit-elle, c’est une chose extrêmement étrange. Il n’est pas humain. Et je… Et je suis très seule… Et je suis très soûle…
    — Oui, s’il te plaît, fit-elle doucement. S’il te plaît.
    Elle espérait seulement qu’il allait continuer à la caresser. Mais il glissa un bras autour de ses épaules et la souleva aisément, doucement, la faisant rouler sur lui et descendre, et elle sentit contre sa cuisse la raideur caractéristique d’un membre viril en érection. Comment ? Portait-il un pénis caché quelque part sous ses écailles et qu’il faisait sortir quand il en avait besoin ? Et allait-il… Oui.
    Il semblait savoir ce qu’il fallait faire. Encore qu’il vînt d’une autre planète et qu’il eût été incertain lors de leur première rencontre du sexe de Thesme, il comprenait manifestement la théorie de l’amour humain. Pendant un instant, quand elle sentit qu’il pénétrait en elle, elle fut submergée par la terreur, le dégoût et la répulsion, se demandant s’il allait lui faire mal et s’il serait douloureux de le recevoir et se disant que c’était grotesque et monstrueux, cet accouplement d’un humain et d’un Ghayrog, quelque chose qui, selon toute vraisemblance, ne s’était jamais produit dans l’histoire de l’univers. Elle avait envie de se dégager et de s’enfoncer en courant dans la nuit. Mais elle était trop étourdie et trop soûle et elle avait l’esprit trop embrouillé pour bouger ; puis elle se rendit compte qu’il ne lui faisait pas mal du tout et qu’il allait et venait en elle comme un mécanisme lent et bien huilé et que des ondes de plaisir se propageaient depuis ses reins et la faisaient trembler, haleter, sangloter et se presser contre la carapace dure et lisse…
    Elle laissa les choses se faire et poussa un cri aigu quand vint le meilleur moment ; puis elle se pelotonna contre sa poitrine, frissonnant, poussant de petits gémissements et retrouvant lentement son calme. Elle était dégrisée. Elle savait ce qu’elle avait fait, et cela la stupéfiait, mais plus encore, cela l’amusait. Qu’en dis-tu, Narabal ? Le Ghayrog est mon amant ! Et le plaisir avait été si intense et si extrême. Mais lui, avait-il eu du plaisir ? Elle n’osait pas lui demander. Comment pouvait-on savoir si un Ghayrog avait un orgasme ? D’ailleurs, en avaient-ils ? Ce concept signifierait-il quelque chose pour lui ? Elle se demanda s’il avait déjà fait l’amour à des femmes de l’espèce humaine. Elle n’osait pas le lui demander non plus. Il s’était montré si capable – pas exactement habile mais indiscutablement très sûr de ce qu’il fallait faire, et il l’avait fait avec une plus grande compétence que bien des hommes qu’elle avait connus, mais elle ne savait pas si c’était parce qu’il avait déjà eu des expériences avec des humains ou simplement parce que son esprit froid et lucide pouvait aisément évaluer les nécessités anatomiques et elle doutait de le savoir un jour.
    Il ne dit rien. Elle l’étreignit et sombra dans le sommeil le plus profond qu’elle eût connu depuis plusieurs semaines.

6

    Le lendemain matin, elle se sentit bizarre mais pas repentante. Ils ne parlèrent pas de ce qui s’était passé entre eux cette nuit-là. Il joua avec ses cubes ; elle sortit à l’aube pour aller nager et calmer les élancements de sa tête, enleva une partie des reliefs de leur festin et prépara leur petit déjeuner, puis elle fit une longue promenade vers le nord, jusqu’à une petite caverne moussue où elle resta assise la majeure partie de la matinée, recréant en esprit la texture du corps de Vismaan contre le sien, le contact de sa main sur ses cuisses et le violent frisson de plaisir qui l’avait parcourue. Elle ne pouvait pas dire qu’elle lui trouvait quoi que ce fût d’attirant. La langue fourchue, des cheveux comme des serpents vivants, le corps couvert d’écailles – non, non, il était certain que ce qui s’était passé la nuit précédente n’avait absolument rien à voir avec une attirance physique. Alors pourquoi était-ce arrivé ? Le vin et les thokkas, se dit-elle, et sa solitude, et son empressement à se rebeller contre les valeurs conventionnelles des citoyens de Narabal. Se donner à un Ghayrog était la plus belle manière qu’elle pût trouver de braver tout ce à quoi ces gens croyaient. Mais un tel acte de bravade était, bien entendu, dénué de sens s’ils ne le découvraient pas. Elle résolut d’emmener Vismaan à Narabal avec elle dès qu’il serait en état de faire le voyage.
    Après cela ils partagèrent toutes les nuits le lit de Thesme. Il semblait absurde de faire autrement. Mais ils ne firent pas l’amour la seconde nuit, ni la troisième, ni la quatrième ; ils restaient allongés côte à côte sans se toucher, sans parler. Thesme se serait volontiers abandonnée s’il avait tendu la main vers elle, mais il ne le fit pas. Elle ne voulut pas non plus prendre l’initiative. Le silence qui pesait entre eux devint embarrassant pour elle, mais elle avait peur de le rompre, crainte d’entendre des choses qu’elle ne voulait pas entendre – qu’il n’avait pas aimé l’amour qu’ils avaient fait ou qu’il considérait ce genre d’acte comme obscène et contre nature et qu’il ne l’avait accompli cette fois-là que parce qu’elle semblait si insistante ou bien qu’il avait conscience qu’elle n’éprouvait pour lui aucun désir véritable mais se servait simplement de lui pour marquer un point dans la guerre qu’elle menait contre les conventions. À la fin de la semaine, troublée par la tension accumulée de tant d’incertitudes inexprimées, Thesme se hasarda à rouler contre lui quand elle se mit au lit, prenant soin de faire comme si c’était fortuit, et il l’enlaça tranquillement et de bon cœur et la prit dans ses bras sans hésitation. Après cela, ils firent l’amour certaines nuits et d’autres pas, et c’était toujours au hasard et sans préméditation, désinvolte et presque banal, quelque chose qu’ils faisaient de temps à autre avant qu’elle s’endorme et qui était dénué de mystère et de magie. Cela lui apportait chaque fois un immense plaisir. L’étrangeté du corps de Vismaan devint bientôt imperceptible à Thesme. Il marchait sans aide maintenant et chaque jour il passait un peu plus de temps à prendre de l’exercice. D’abord avec elle, puis tout seul, il explora les pistes de la jungle, se déplaçant prudemment au début mais marchant bientôt à grandes enjambées avec seulement une légère claudication. La natation semblait accélérer le processus de guérison et il barbotait plusieurs heures d’affilée dans la petite mare de Thesme, importunant le gromwark qui vivait sur le bord dans un terrier boueux ; le vieil animal se traînait lentement de sa cachette au bord de la mare où il se vautrait comme un vieux sac hérissé et embroussaillé qu’on aurait abandonné là. Il observait le Ghayrog d’un œil morne et refusait de retourner dans l’eau tant qu’il n’avait pas fini de nager. Thesme le consolait en lui donnant de tendres pousses vertes qu’elle cueillait en amont, hors d’atteinte des petites pattes munies de ventouses du gromwark.
    — Quand m’emmèneras-tu à Narabal ? demanda Vismaan un soir de pluie.
    — Pourquoi pas demain ? répondit-elle.
    Cette nuit-là, elle ressentit une excitation inhabituelle et se pressa avec insistance contre lui. Ils se mirent en route à l’aube sous de légères averses qui laissèrent bientôt place à un soleil éclatant. Thesme adopta une allure prudente, mais il fut bientôt manifeste que le Ghayrog était complètement guéri et elle ne tarda pas à marcher d’un pas vif. Vismaan la suivait sans difficulté. Chemin faisant, elle se mit à papoter – lui donnant le nom de chaque plante et de chaque animal qu’ils rencontraient, lui racontant des bribes de l’histoire de Narabal, lui parlant de ses frères et sœurs et des gens qu’elle connaissait en ville. Elle était désespérément avide d’être vue par eux en sa compagnie – regardez, voici mon amant d’une autre planète, c’est le Ghayrog avec qui je couche – et quand ils atteignirent les faubourgs de Narabal, elle commença à regarder autour d’elle avec une vive attention, espérant découvrir un visage familier ; mais il semblait n’y avoir presque personne de visible dans les fermes de la périphérie et elle ne reconnaissait pas ceux qui l’étaient.
    — As-tu remarqué comment ils nous fixent ? murmura-t-elle à Vismann alors qu’ils atteignaient un quartier plus populeux. Ils ont peur de toi. Ils te prennent pour l’avant-garde d’une sorte d’envahisseurs venus d’une autre planète. Et ils se demandent ce que je fais avec toi et pourquoi je suis si affable avec toi.
    — Je ne remarque rien de tout cela, dit Vismaan. Ils paraissent curieux de moi, c’est vrai. Mais je ne perçois ni peur ni hostilité. Est-ce parce que je connais mal les expressions du visage humain ? Je croyais pourtant avoir appris à les interpréter correctement.
    — Attends un peu, dit Thesme.
    Mais elle dut reconnaître qu’elle exagérait peut-être un peu, ou même plus qu’un peu. Ils étaient presque arrivés au cœur de Narabal, et si certaines personnes avaient lancé au Ghayrog un coup d’œil surpris ou curieux, elles avaient rapidement adouci leur regard, tandis que d’autres avaient simplement hoché la tête en souriant, comme si c’eût été la chose la plus naturelle du monde de voir une créature venue d’ailleurs déambuler dans les rues de la ville. Mais elle ne voyait nulle trace de véritable hostilité. Cela l’irrita. Ces gens doux et aimables, ces gens affables et gentils ne réagissaient pas du tout comme elle l’avait attendu. Même quand elle rencontra enfin des personnes de connaissance – Khanidor, le meilleur ami de son frère ainé. Hennimont Sibrov, qui tenait la petite auberge près du front de mer, et la marchande de fleurs – elles se montrèrent rien de moins que cordiales quand Thesme s’adressa à elles.
    — Je vous présente Vismaan, qui vit avec moi depuis quelque temps.
    Khanidor sourit comme s’il avait toujours su que Thesme était le genre de femme à se mettre en ménage avec un être d’une autre planète et parla des nouvelles villes pour les Ghayrogs et les Hjorts que le mari de Mirifaine projetait de construire. L’aubergiste serra jovialement la main de Vismaan et l’invita à passer boire un verre de vin dans son établissement et la marchande de fleurs s’exclama à plusieurs reprises :
    — Comme c’est intéressant, comme c’est intéressant ! Nous espérons que vous appréciez notre petite ville !
    Thesme avait l’impression que leur enjouement cachait de la condescendance. C’était comme s’ils se donnaient du mal pour ne pas se laisser choquer par elle, comme s’ils avaient déjà supporté toutes les folies possibles de Thesme et qu’ils étaient prêts à tout accepter d’elle, absolument tout, sans s’en soucier, sans étonnement et sans commentaires. Peut-être se méprenaient-ils sur la nature de ses relations avec le Ghayrog et croyaient-ils qu’il prenait simplement pension chez elle. Auraient-ils la réaction qu’elle souhaitait si elle annonçait franchement qu’ils étaient amants, que le Ghayrog était entré en elle et qu’ils avaient fait ce qui était inconcevable entre un être humain et une créature d’une autre planète ? Probablement pas. Et même si le Ghayrog et elle s’allongeaient et s’accouplaient sur la Place du Pontife, cela ne ferait probablement pas sensation dans la ville, songea-t-elle en se renfrognant.
    Et Vismaan aimait-il leur petite ville ? Il était, comme toujours, difficile de déceler en lui des réactions émotionnelles. Ils montaient une rue, en descendaient une autre, passaient devant des plazas conçues au petit bonheur, longeaient des échoppes aux façades lépreuses et de petites maisons au jardin envahi par la végétation, et il parlait peu. Elle sentait dans son silence de la déception et de la désapprobation, et malgré sa propre aversion pour Narabal, elle commença à avoir envie de défendre la ville. Ce n’était, après tout, qu’une agglomération récente, un avant-poste isolé dans un coin obscur d’un continent de second ordre, fondé depuis seulement quelques générations.
    — Qu’en penses-tu ? demanda-t-elle enfin. Tu n’es pas très impressionné par Narabal, n’est-ce pas ?
    — Tu m’avais prévenu de ne pas en attendre grand-chose.
    — Mais c’est encore plus sinistre que je ne te l’avais laissé pressentir, non ?
    — C’est vrai que je trouve cela petit et primitif, dit-il. Quand on a vu Pidruid, ou même…
    — Pidruid a plusieurs milliers d’années.
    — … Dulorn, poursuivit-il. Dulorn est extraordinairement belle, alors qu’elle est en cours de construction. Mais il faut dire que la pierre blanche qu’ils utilisent là-bas est…
    — Oui, l’interrompit-elle, Narabal aussi devrait être bâtie en pierre, parce que le climat est tellement humide que les constructions en bois s’effondrent, mais le temps a manqué jusqu’à présent. Quand la population sera assez nombreuse, on pourra exploiter des carrières dans les montagnes et bâtir ici quelque chose de merveilleux. Dans cinquante ans, un siècle peut-être, quand nous aurons une main-d’œuvre adéquate. Peut-être que nous pourrons faire venir quelques-unes de ces créatures géantes à quatre bras pour travailler…
    — Les Skandars, dit Vismaan.
    — Oui, les Skandars. Pourquoi le Coronal ne nous envoie-t-il pas dix mille Skandars ?
    — Leur corps est couvert d’une épaisse fourrure. Ils trouveront ce climat difficile. Mais il ne fait pas de doute que des Skandars s’installeront ici, et des Vroons, et des Su-Suheris, et beaucoup, beaucoup de Ghayrogs des contrées humides comme moi. C’est une politique extrêmement audacieuse que mène votre gouvernement, d’encourager en si grand nombre les colons venus d’autres mondes. Les autres planètes ne sont pas si généreuses avec leur terre.
    — Les autres planètes ne sont pas si vastes, dit Thesme. Je crois avoir entendu dire que même avec les énormes océans que nous avons, l’étendue continentale de Majipoor est trois ou quatre fois plus importante que celle de n’importe quelle autre planète habitée. Ou quelque chose comme cela. Nous avons beaucoup de chance d’avoir un monde si vaste et malgré cela une pesanteur si faible, de sorte que les humains et les humanoïdes peuvent y vivre à leur aise. Bien sûr, nous le payons cher, n’ayant pas grand-chose en matière d’éléments lourds, mais enfin… Oh ! bonjour.
    Le ton de la voix de Thesme changea brusquement et elle bafouilla de surprise. Un jeune homme mince, très grand, aux cheveux pâles et bouclés, avait failli la heurter en sortant de la banque au coin de la rue et maintenant il la regardait bouche bée et elle faisait de même. C’était Ruskelorn Yulvan, l’amant de Thesme durant les quatre mois qui avaient précédé son retrait dans la jungle et la personne qu’elle avait le moins envie de voir à Narabal. Mais s’il devait y avoir confrontation, elle avait bien l’intention d’en tirer le meilleur parti ; et, le premier moment de confusion passé, elle prit l’initiative.
    — Tu as bonne mine, Ruskelorn, dit-elle.
    — Et toi. La vie de la jungle doit te réussir.
    — Beaucoup. Je viens de passer les sept mois les plus heureux de ma vie. Ruskelorn, je te présente mon ami Vismaan, qui a vécu avec moi ces dernières semaines. Il a eu un accident en cherchant des terres arables près de chez moi – il s’est cassé la jambe en tombant d’un arbre – et je l’ai soigné.
    — Très habilement, j’imagine, dit Ruskelorn Yulvan d’un ton égal. Il a l’air d’être en pleine forme. Ravi de faire votre connaissance, ajouta-t-il en s’adressant au Ghayrog d’une manière qui pouvait faire croire qu’il le pensait vraiment.
    — Il vient d’une région de sa planète où le climat ressemble beaucoup à celui de Narabal, dit Thesme. D’après lui, il y aura beaucoup de représentants de sa race qui s’installeront ici sous les tropiques dans les années à venir.
    — C’est ce qu’on m’a dit, fit Ruskelorn Yulvan en souriant. Vous verrez, c’est un territoire étonnamment fertile. Si vous mangez une baie au petit déjeuner et jetez la graine, vous aurez une plante de la hauteur d’une maison à la tombée de la nuit. C’est ce que tout le monde dit, alors ce doit être vrai.
    La manière légère et désinvolte dont il parlait mettait Thesme en fureur. Ne comprenait-il pas que cette créature couverte d’écailles, cet être d’un autre monde, ce Ghayrog, l’avait remplacé dans son lit ? Était-il immunisé contre la jalousie ou ne comprenait-il simplement pas la véritable situation ? Avec une intensité féroce et silencieuse elle essaya de faire comprendre la vérité à Ruskelorn Yulvan de la manière la plus vivante possible, se représentant des images ardentes d’elle-même dans les bras de Vismaan, montrant à Ruskelorn Yulvan les mains inhumaines de Vismaan, lui caressant la poitrine et les cuisses et sa petite langue écarlate et fourchue allant et venant légèrement sur ses paupières closes, les mamelons de ses seins et ses reins. Mais en pure perte. Ruskelorn n’était pas plus télépathe qu’elle. C’est mon amant, se dit-elle, il pénètre en moi, il me donne orgasme sur orgasme. Je meurs d’envie d’être de retour dans la jungle et de me précipiter au lit avec lui. Et pendant ce temps, Ruskelorn Yulvan continuait à sourire, s’entretenant poliment avec le Ghayrog, discutant avec lui des possibilités de culture du niyk, du glein et du stajja dans la région, ou peut-être de la graine de lusavender dans les zones les plus marécageuses, et ce n’est qu’après avoir longuement débattu cela qu’il porta de nouveau son regard sur Thesme et lui demanda, aussi calmement que s’il s’informait du jour de la semaine, si elle comptait vivre indéfiniment dans la jungle.
    — Jusqu’à présent, répondit-elle, l’air furibond, je préfère cela à la vie en ville. Pourquoi ?
    — Je me demandais si les commodités de notre splendide métropole ne te manquaient pas, c’est tout.
    — Pas encore, pas avant un bon moment. Je n’ai jamais été aussi heureuse.
    — Bien. J’en suis ravi pour toi, Thesme, dit-il avec un nouveau sourire serein. Je suis content de t’avoir rencontrée. « Enchanté d’avoir fait votre connaissance, ajouta-t-il en s’adressant au Ghayrog. Et il s’éloigna.
    Thesme bouillait de rage. Il s’en fichait, il s’en fichait complètement, elle pouvait coucher avec des Ghayrogs ou des Skandars, ou même le gromwark de la mare, pour ce que cela lui faisait ! Elle avait voulu le blesser ou au moins le choquer, mais au lieu de cela, il s’était simplement montré poli. Poli ! Ce devrait être parce que, comme tous les autres, il ne parvenait pas à comprendre la véritable situation entre Vismaan et elle, parce qu’il était simplement inconcevable pour eux qu’une femme de race humaine offre son corps à une créature reptilienne d’une autre planète et qu’ils n’envisageaient pas… qu’ils ne soupçonnaient même pas…
    — As-tu assez vu Narabal maintenant ? demanda-t-elle au Ghayrog.
    — Assez pour comprendre qu’il y a bien peu à voir.
    — Comment va ta jambe ? Es-tu prêt à commencer le voyage de retour ?
    — Tu n’as pas de courses à faire en ville ?
    — Rien d’important, dit-elle. J’aimerais rentrer.
    — Alors, allons-y.
    Sa jambe semblait le faire souffrir – les muscles qui se raidissaient, probablement ; c’était une marche éprouvante, même pour quelqu’un en parfaite condition physique, et il n’avait couvert que des distances beaucoup plus courtes depuis son rétablissement – mais sans se plaindre, comme à son habitude, il la suivait vers la route de la jungle. C’était la pire heure de la journée pour entreprendre le voyage, avec le soleil presque au zénith et l’air lourd et humide, signe avant-coureur de la pluie de l’après-midi. Ils marchaient lentement, faisant souvent halte, mais pas une seule fois il ne dit qu’il était fatigué ; c’était Thesme qui commençait à se sentir fourbue, et elle faisait semblant de vouloir lui montrer tantôt une formation géologique, tantôt une plante rare, afin de se créer des occasions de repos. Elle ne voulait pas reconnaître qu’elle était fatiguée. Elle avait eu assez de mortifications pour la journée.
    L’expédition à Narabal avait été un désastre pour elle. Hautaine, provocante, révoltée, méprisant les mœurs conventionnelles de Narabal, elle avait traîné en ville son amant Ghayrog pour l’exhiber devant ses insipides concitoyens, et ils s’en étaient moqué. Étaient-ils empotés au point de ne pouvoir deviner la vérité ? Ou avaient-ils d’emblée deviné ses intentions et avaient-ils décidé de ne pas lui donner satisfaction ? Dans les deux cas elle se sentait outrée, humiliée, vaincue… et tout à fait ridicule. Et qu’en était-il du chauvinisme qu’elle s’était imaginé avoir découvert chez les habitants de Narabal ? N’étaient-ils pas menacés par l’afflux de ces étrangers ? Ils s’étaient tous montrés si charmants et si aimables avec Vismaan. Thesme songea lugubrement que les préjugés n’étaient peut-être que dans son esprit à elle et qu’elle avait mal interprété les remarques des autres, et dans ce cas, elle avait été stupide de se donner au Ghayrog, ce geste n’avait rien changé, n’avait aucunement choqué la bienséance de Narabal, n’avait absolument servi à rien dans la guerre privée qu’elle menait contre ces gens. Ce n’avait été qu’un événement étrange, délibéré et grotesque.
    Ni elle ni le Ghayrog ne parlèrent durant le long, lent et pénible retour dans la jungle. Quand ils atteignirent la hutte, il entra et elle s’affaira inefficacement dans la clairière, vérifiant ses pièges, cueillant des baies, posant des objets et oubliant ce qu’elle en avait fait.
    Au bout d’un moment elle pénétra dans la hutte et s’adressa à Vismaan.
    — Je pense que tu ferais aussi bien de partir.
    — Très bien. D’ailleurs il est vraiment temps que je parte.
    — Tu peux passer la nuit ici, bien entendu. Mais demain matin…
    — Pourquoi ne pas partir maintenant ?
    — Il va bientôt faire nuit. Tu as déjà fait tant de kilomètres aujourd’hui…
    — Je n’ai aucune envie de te déranger. Je crois que je vais partir tout de suite.
    Encore une fois, elle était incapable de lire ses sentiments. Était-il surpris ? Blessé ? En colère ? Il n’en laissa rien paraître. Il ne fit pas non plus de geste d’adieu mais se retourna simplement et commença à s’éloigner d’un pas régulier vers l’intérieur de la jungle. Thesme le regarda, la gorge sèche, le cœur battant, jusqu’à ce qu’il disparaisse sous l’entrelacement de lianes basses. Elle avait toutes les peines du monde à se retenir de courir après lui. Mais il fut bientôt hors de vue et la nuit tropicale ne tarda pas à tomber.
    En fouillant partout, elle se confectionna un vague dîner mais elle mangea très peu. Il est là, songeait-elle, assis dans l’obscurité, attendant que le jour se lève. Ils ne s’étaient même pas dit au revoir. Elle aurait pu, en manière de plaisanterie, lui conseiller de se tenir à l’écart des sijaneels, il aurait pu la remercier de tout ce qu’elle avait fait pour lui, mais il n’y avait rien eu de tel, juste son renvoi et son départ, calme et sans une plainte. Un être d’une planète différente, se dit-elle, et aux coutumes différentes. Et pourtant, quand ils avaient été ensemble au lit, qu’il l’avait caressée et étreinte et qu’il avait attiré son corps sur le sien…
    Ce fut pour elle une nuit longue et sombre. Elle resta recroquevillée dans le lit de duvet de zanja grossièrement cousu qu’ils avaient si récemment partagé, écoutant la pluie nocturne tambouriner sur les grandes feuilles bleues qui faisaient office de toit, et, pour la première fois depuis qu’elle était entrée dans la jungle, elle sentit la morsure de la solitude. Elle ne s’était pas rendu compte jusqu’alors à quel point elle avait tenu à la bizarre parodie de ménage qu’elle avait formée avec le Ghayrog ; mais maintenant c’était terminé, et elle se retrouvait seule, encore plus seule qu’elle ne l’avait été, et beaucoup plus coupée qu’avant de son ancienne vie à Narabal, et lui était dehors quelque part, incapable de dormir dans l’obscurité, impuissant à s’abriter de la pluie. Je suis amoureuse d’un être d’une autre planète, se dit-elle avec étonnement, je suis amoureuse d’une créature écailleuse qui n’a jamais une parole tendre, ne pose presque pas de questions et part sans un mot de remerciement ni d’adieu. Elle chercha le sommeil pendant des heures, pleurant de temps en temps. Son corps était tendu et contracté après la longue marche et les déboires de la journée ; elle remonta les genoux contre sa poitrine et resta un long moment dans cette position, puis elle glissa la main entre ses jambes et se caressa, et enfin vint un moment de détente, un halètement et un petit gémissement et elle s’endormit.

7

    Le lendemain matin, elle se baigna, fit le tour de ses pièges, se prépara un petit déjeuner et parcourut toutes les pistes familières aux alentours de la hutte. Il n’y avait aucun signe du Ghayrog. Vers midi, son humeur sembla s’améliorer et elle fut presque gaie durant l’après-midi ; mais à l’approche de la tombée du soir, l’heure du dîner solitaire, elle sentit la morosité s’abattre de nouveau sur elle. Mais elle la supporta. Elle joua avec les cubes qu’elle avait apportés de chez elle pour lui et finit par succomber au sommeil ; la journée du lendemain fut plus facile et il en fut de même des suivantes.
    La vie de Thesme revint progressivement à la normale. Elle ne voyait plus trace du Ghayrog et il commençait à sortir de son esprit. À mesure que les semaines s’écoulaient, elle redécouvrait les joies de la solitude, ou du moins, c’est ce qu’il lui semblait, mais de temps à autre, elle était transpercée par un souvenir aigu et douloureux de lui – la vue d’un bilantoon dans un fourré, le sijaneel à la branche brisée ou le gromwark, l’air renfrogné, assis au bord de la mare – et elle se rendait compte qu’il lui manquait encore. Elle battait la jungle en cercles de plus en plus larges, sans vraiment savoir pourquoi, jusqu’à ce qu’enfin elle reconnaisse qu’elle le cherchait.
    Il lui fallut trois autres mois pour le trouver. Elle commença à voir les signes d’un établissement au sud-ouest – une clairière apparente, visible à deux ou trois collines de distance, d’où rayonnaient ce qui paraissait être des traces de pistes récentes – et un beau jour, elle se mit en route dans cette direction, traversa un important cours d’eau qui lui était inconnu et atteignit une zone d’arbres abattus derrière laquelle se trouvait une ferme nouvellement établie. Elle rôda autour de son périmètre et aperçut un Ghayrog – c’était Vismaan, elle en était certaine – labourant un champ de riche terre noire. La peur balaya son esprit et la laissa faible et tremblante. Cela pouvait-il être un autre Ghayrog ? Non, non, elle était sûre que c’était lui, elle croyait même percevoir une légère claudication. Elle se baissa vivement pour se cacher, craignant de s’approcher de lui. Que pouvait-elle lui dire ? Comment pourrait-elle justifier le fait d’être venue le chercher si loin après l’avoir si froidement chassé de sa vie ? Elle recula dans le sous-bois et faillit rebrousser chemin. Mais elle prit son courage à deux mains et le héla.
    Il s’arrêta net et regarda autour de lui.
    — Vismaan ? Par ici ! C’est Thesme !
    Elle avait les joues en feu et son cœur battait de façon terrifiante. Pendant un instant affreux, elle fut convaincue que c’était un Ghayrog inconnu et des excuses pour son intrusion lui montaient déjà aux lèvres. Mais quand il s’avança vers elle, elle sut qu’elle ne s’était pas trompée.
    — J’ai vu la clairière et j’ai pensé que c’était peut-être ta ferme, dit-elle en sortant de l’enchevêtrement du sous-bois. Comment vas-tu, Vismaan ?
    — Excellemment. Et toi ?
    — Je fais aller, répondit-elle en haussant les épaules. Tu as fait des prodiges ici, Vismaan. Cela ne fait que quelques mois et regarde tout cela !
    — Oui, fit-il. Nous avons travaillé dur.
    — Nous ?
    — J’ai une compagne maintenant. Viens, je vais te présenter à elle et te montrer ce que nous avons accompli ici.
    Ces paroles la glacèrent. C’était peut-être leur but – au lieu de montrer du ressentiment ou du dépit de la manière dont elle l’avait chassé de sa vie, il se vengeait d’une façon bien plus diabolique, par une retenue et une froideur parfaites. Mais elle se dit qu’il était plus vraisemblable qu’il n’éprouvait aucun ressentiment et n’avait nul besoin de se venger. Sa vue de tout ce qui s’était passé entre eux était probablement entièrement différente de celle de Thesme. N’oublie jamais qu’il vient d’une autre planète, se dit-elle.
    Elle le suivit et ils remontèrent une pente douce, enjambèrent une rigole d’écoulement et contournèrent un petit champ manifestement ensemencé depuis peu. Au sommet du coteau, à demi cachée par un potager luxuriant, se trouvait une chaumière en troncs de sijaneel, pas très différente de la sienne mais plus grande et aux arêtes plus marquées. De là-haut on voyait l’ensemble de l’exploitation agricole qui s’étalait sur trois flancs du coteau. Thesme fut stupéfaite de voir tout ce qu’il était parvenu à faire – il paraissait impossible d’avoir défriché toute cette surface, d’avoir bâti un logement, d’avoir préparé le sol pour ensemencer et même d’avoir commencé l’ensemencement en ces quelques mois. Elle se souvint que les Ghayrogs ne dormaient pas, mais n’éprouvaient-ils pas le besoin de se reposer ?
    — Turnome ! cria-t-il. Nous avons de la visite, Turnome !
    Thesme se força à rester calme. Elle comprenait maintenant qu’elle était partie à la recherche du Ghayrog parce qu’elle ne voulait plus être seule et qu’elle avait eu à moitié consciemment l’idée de l’aider à établir sa ferme, de partager sa vie comme elle partageait son lit et de bâtir avec lui une relation authentique ; pendant un instant fugace, elle s’était même vue en vacances avec lui dans le nord, visitant Dulorn la splendide, faisant connaissance avec ses compatriotes. Elle savait bien que tout cela était idiot, mais bien qu’extravagant, c’était demeuré plausible jusqu’au moment où il lui avait annoncé qu’il avait une compagne. Maintenant elle s’efforçait de garder son calme, de se montrer chaleureuse et amicale, d’empêcher d’apparaître toute trace d’une rivalité ridicule…
    Une Ghayrog presque aussi grande que Vismaan sortit de la chaumière, avec la même armure nacrée et luisante d’écailles et les mêmes cheveux flexueux qui se tordaient lentement ; il y avait entre eux une seule différence extérieure, mais elle était véritablement étrange, car la poitrine de la Ghayrog était festonnée de seins tubulaires et pendants, au moins une douzaine, terminés par un mamelon vert foncé. Thesme frissonna. Vismaan avait dit que les Ghayrogs étaient des mammifères et l’évidence sautait aux yeux, mais l’aspect reptilien de la femelle était encore renforcé par ces extraordinaires tétons qui lui donnaient un air non pas de mammifère mais bizarrement hybride et incompréhensible. Le regard de Thesme se portait de l’une à l’autre de ces créatures avec une gêne profonde.
    — C’est la femme dont je t’ai parlé, dit Vismaan, celle qui m’a trouvé quand je me suis cassé la jambe et qui m’a soigné jusqu’à la guérison. Thesme, voici Turnome, ma compagne.
    — Soyez la bienvenue ici, dit la Ghayrog d’un ton solennel.
    Thesme bredouilla quelques nouveaux compliments sur le travail qu’ils avaient accompli à la ferme. Elle n’avait qu’une idée en tête, s’enfuir, sur-le-champ, mais il n’était pas question de se sauver ; elle était venue rendre visite à ses voisins de la jungle et ils tenaient absolument à observer les bonnes manières. Vismaan l’invita à entrer. Qu’y aurait-il ensuite ? Une tasse de thé, un verre de vin, des thokkas et du mintun grillé ? Il n’y avait presque rien à l’intérieur de la chaumière, sauf une table et quelques coussins et, dans le coin du fond, un curieux récipient tissé de grande taille et aux hautes parois, posé sur un tabouret à trois pieds. Thesme le regarda, puis détourna vivement les yeux, sentant sans savoir pourquoi qu’il était mal de manifester de la curiosité ; mais Vismaan la prit par le coude et lui dit :
    — Nous allons te montrer. Viens, regarde.
    Elle regarda à l’intérieur.
    C’était un incubateur. Sur un lit de mousse étaient posés une douzaine d’œufs granuleux et ronds, d’un vert vif avec de grandes taches rouges.
    — Notre premier-né sera éclos dans moins d’un mois, dit Vismaan.
    Thesme sentit un vertige la gagner. Cette révélation de la différence de nature de ces êtres l’abasourdit comme rien d’autre n’avait pu le faire, ni le regard glacé des yeux fixes de Vismaan, ni le tortillement de ses cheveux, ni le contact de sa peau contre son corps nu, ni même la sensation soudaine et stupéfaite qu’il remuait en elle. Des œufs ! Une couvée ! Et Turnome déjà en train de se gonfler de lait pour les nourrir ! Thesme eut une vision d’une douzaine de petits lézards s’accrochant aux nombreuses mamelles de la femelle et l’horreur la cloua sur place ; elle resta pétrifiée, sans même respirer, pendant quelques interminables instants, puis elle se retourna et fila à toutes jambes, descendit le coteau en courant, franchit d’un bond la rigole d’écoulement, traversa – elle s’en rendit compte trop tard – le champ nouvellement ensemencé et disparut dans la touffeur de la jungle.

8

    Elle ne savait pas combien de temps avait passé quand Vismaan apparut à sa porte. Le temps s’était écoulé dans une succession confuse de repas, de sommeil, de pleurs et de tremblements, et cela faisait peut-être une journée, peut-être deux, peut-être une semaine quand il apparut, passant la tête et les épaules à l’intérieur de la hutte et criant son nom.
    — Que veux-tu ? demanda-t-elle sans se lever.
    — Parler. Il y a des choses que je voulais te dire. Pourquoi es-tu partie si brusquement ?
    — Quelle importance ?
    Il vint s’accroupir à côté d’elle et posa légèrement la main sur son épaule.
    — Thesme, je te dois des excuses.
    — Pourquoi ?
    — Quand je suis parti d’ici, j’ai omis de te remercier pour tout ce que tu avais fait pour moi. Nous avons cherché à comprendre, ma compagne et moi, pourquoi tu t’étais enfuie, et elle a dit que tu étais en colère contre moi et je ne voyais pas pourquoi. Alors nous avons passé en revue toutes les raisons possibles, et quand je lui ai raconté comment toi et moi nous nous étions séparés, Turmone m’a demandé si je t’avais dit que je t’étais reconnaissant de ton aide, et je lui ai répondu que non, que je ne l’avais pas fait, que j’ignorais que ce genre de choses se faisait. Alors je suis venu te voir. Pardonne-moi mon impolitesse, Thesme. Pardonne-moi mon ignorance.
    — Je te pardonne, dit-elle d’une voix sourde. Veux-tu t’en aller, maintenant ?
    — Regarde-moi, Thesme.
    — Je préfère ne pas le faire.
    — S’il te plaît, dit-il en lui tirant l’épaule. Veux-tu ?
    Elle se tourna brusquement vers lui.
    — Tu as les yeux gonflés, dit-il.
    — J’ai dû manger quelque chose qui ne m’a pas réussi.
    — Tu m’en veux encore ? Pourquoi ? Je t’ai demandé de comprendre que je ne voulais pas me montrer impoli. Les Ghayrogs n’expriment pas leur gratitude de la même manière que les humains. Mais permets-moi de le faire maintenant. Je crois que tu m’as sauvé la vie. Tu as été très gentille. Je me souviendrai toujours de ce que tu as fait pour moi quand j’étais blessé. J’ai eu tort de ne pas te le dire plus tôt.
    — Et j’ai eu tort de te mettre à la porte comme cela, dit-elle à voix basse. Mais ne me demande pas d’expliquer pourquoi je l’ai fait. C’est très compliqué. Je te pardonnerai de ne pas m’avoir remerciée si tu me pardonnes de t’avoir fait partir comme je l’ai fait.
    — Il n’y a rien à pardonner. Ma jambe était guérie ; il était temps pour moi de partir, comme tu me l’as fait remarquer. J’ai repris ma route et trouvé la terre qu’il me fallait pour ma ferme.
    — Alors, c’était aussi simple que cela ?
    — Oui. Bien sûr.
    Elle se leva et le regarda en face.
    — Vismaan, pourquoi as-tu fait l’amour avec moi ?
    — Parce que tu avais l’air de le vouloir.
    — C’est tout ?
    — Tu étais malheureuse et tu ne semblais pas vouloir dormir seule. J’espérais que cela te réconforterait. J’essayais d’être amical, d’être compatissant.
    — Ah ! je vois.
    — Je crois que cela t’a procuré du plaisir, dit-il.
    — Oui, oui. C’est vrai que cela m’a donné du plaisir. Mais alors, tu ne me désirais pas ?
    La langue de Vismaan s’agita pour ce qui pouvait être l’équivalent d’un froncement de sourcils perplexe.
    — Non, répondit-il. Tu es humaine. Comment pourrais-je éprouver du désir pour un humain ? Tu es si différente de moi, Thesme. Sur Majipoor on considère ceux de ma race comme des étrangers, mais pour moi, c’est toi qui es l’étrangère, tu comprends ?
    — Je suppose. Oui.
    — Mais je t’aimais beaucoup. Je te souhaitais d’être heureuse. Dans ce sens, j’éprouvais du désir pour toi. Comprends-tu cela ? Et je serai toujours ton ami. J’espère que tu viendras nous rendre visite et que tu partageras les produits de notre ferme. Tu le feras, Thesme ?
    — Je… Oui, oui, je le ferai.
    — Bien. Je vais partir maintenant. Mais d’abord… Gravement, avec une profonde dignité, il l’attira à lui et l’entoura de ses bras puissants. Elle sentit encore une fois l’étrange et lisse rigidité de sa peau inhumaine et encore une fois la petite langue écarlate virevolta sur ses paupières en un baiser fourchu. Il l’étreignit un long moment.
    — Je t’aime beaucoup, Thesme, dit-il en la lâchant. Je ne pourrai jamais t’oublier.
    — Moi non plus.
    Elle resta sur le seuil, le regardant s’éloigner jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière la mare. Un sentiment de bien-être, de paix et de chaleur lui emplissait l’âme. Elle doutait de jamais rendre visite à Vismaan, à Turnome et à leur couvée de petits lézards, mais c’était très bien ainsi : Vismaan comprendrait. Tout allait pour le mieux. Thesme commença à rassembler ses affaires et à les fourrer dans son sac à dos. Ce n’était que le milieu de la matinée ; elle avait le temps de faire le voyage jusqu’à Narabal.
    Elle atteignit la ville juste après les averses de l’après-midi. Cela faisait plus d’un an qu’elle l’avait quittée et bien des mois depuis sa dernière visite et elle fut surprise par les changements qu’elle remarqua. Il y régnait une activité de ville en pleine expansion, il y avait des bâtiments qui sortaient de terre partout, des navires dans le Chenal et énormément de circulation dans les rues. Et la ville semblait avoir été envahie par des créatures d’autres planètes – des centaines de Ghayrogs et d’autres espèces, ceux qui avaient la peau verruqueuse et qu’elle supposait être des Hjorts et d’énormes Skandars aux épaules doubles, toute une ménagerie d’êtres étranges vaquant à leurs occupations et auxquels les citoyens humains ne prêtaient absolument aucune attention. Thesme eut quelque difficulté à trouver le chemin de la maison de sa mère. Deux de ses sœurs y étaient, ainsi que son frère Dalkhan. Ils la dévisagèrent avec des yeux ronds et ce qui semblait être de la peur.
    — Je suis de retour, dit-elle. Je sais que je ressemble à un animal sauvage mais j’ai juste besoin d’une coupe de cheveux et d’une tunique propre pour reprendre forme humaine.
    Quelques semaines plus tard, elle partit vivre avec Ruskelorn Yulvan et à la fin de l’année ils étaient mariés. Elle envisagea au début de lui confesser que son hôte ghayrog et elle avaient été amants mais elle eut peur de le faire et à la longue il lui parut sans importance d’aborder le sujet. Elle le fit enfin dix ou douze ans plus tard après un dîner de bilantoon rôti dans l’un des meilleurs nouveaux restaurants du quartier ghayrog de la ville, alors qu’elle avait bu beaucoup trop de l’entêtant vin doré du nord et que la pression des vieux souvenirs était trop forte pour qu’elle pût y résister.
    — L’avais-tu soupçonné ? lui demanda-t-elle quand elle eut fini de lui narrer l’histoire.
    — Je l’ai su tout de suite, répondit-il, dès que je t’ai vue avec lui dans la rue. Mais pourquoi cela aurait-il dû avoir de l’importance ?

II. Le grand incendie

    Après cette ahurissante expérience, Hissune n’ose pas retourner au Registre des Ames. C’était trop puissant, trop brut ; il lui faut du temps pour le digérer et l’assimiler. Il a vécu des mois de la vie de cette femme en une heure dans cette cabine et l’expérience brûle dans son âme. Des images étranges et nouvelles se bousculent impétueusement dans sa conscience. La jungle, tout d’abord – Hissune n’a jamais connu que le climat soigneusement contrôlé du Labyrinthe souterrain, à l’exception de la fois où il s’est rendu sur le Mont, dont le climat est tout aussi minutieusement contrôlé, mais d’une manière différente. Il avait donc été stupéfié par l’humidité et la densité de la végétation, les averses, les chants d’oiseaux, les bruits d’insectes et le contact des pieds nus sur un sol mouillé. Mais ce n’est qu’un fragment de ce qu’il a appris. Être une femme – n’est-ce pas stupéfiant ? Et puis avoir pour amant une créature d’une autre planète – Hissune ne sait qu’en dire ; c’est simplement un événement qui est devenu une partie de lui-même, incompréhensible et déconcertant. Et quand il a commencé à essayer de démêler tout cela, il lui reste encore bien des sujets de méditation : le sentiment de Majipoor, monde en plein développement et en partie nouveau, des rues non pavées à Narabal, des cabanes de bois, pas du tout la planète bien ordonnée et entièrement domestiquée qu’il habite, mais un pays turbulent et mystérieux aux nombreuses régions inconnues. Heure après heure, Hissune rumine ces choses tout en classant distraitement ses inutiles archives d’impôts, et il lui vient petit à petit à l’esprit qu’il a été transformé à jamais par cet intermède illicite dans le Registre des Ames. Il ne pourra plus jamais être seulement Hissune ; il sera toujours, de quelque manière insondable, non pas seulement Hissune mais aussi Thesme, cette femme qui a vécu et est morte neuf mille ans plus tôt sur un autre continent, dans une contrée chaude et humide que Hissune ne verra jamais.
    Et puis, bien sûr, il se met à désirer ardemment une seconde secousse du Registre miraculeux. C’est un fonctionnaire différent qui est de service cette fois, un petit Vroon renfrogné dont le masque est de travers, et Hissune est obligé de brandir très vite ses documents pour entrer. Mais pas un de ces fonctionnaires indolents n’est de taille à lutter contre son esprit alerte et bientôt il se retrouve dans la cabine, composant des coordonnées de ses doigts prestes… Les derniers jours de la conquête des Métamorphes par les armées des colonisateurs humains de Majipoor. Je vais prendre un soldat de l’armée de lord Stiamot, dit-il à la mémoire cachée de la chambre forte des enregistrements. Et peut-être pourrai-je apercevoir lord Stiamot lui-même !

    Les contreforts desséchés étaient en flammes le long d’une ligne incurvée suivant les crêtes entre Milimorn et Hamifieu et même d’où il était, de son aire située sur le pic Zygnor à quatre-vingts kilomètres à l’est, le colonel Eremoil percevait le souffle brûlant du vent et la saveur calcinée de l’air. Une épaisse couronne de fumée noire s’élevait au-dessus de toute la chaîne de montagnes. Dans une ou deux heures, les aviateurs étendraient la ligne de feu de Hamifieu à ce petit village à la base de la vallée et le lendemain ils incendieraient la zone qui s’étendait au sud jusqu’à Sintalmond. Et la province tout entière serait alors la proie des flammes et malheur aux Changeformes qui y resteraient.
    — Ce ne sera plus long maintenant, dit Viggan. La guerre est presque terminée.
    Eremoil leva les yeux de ses cartes de l’angle nord-ouest du continent et les fixa sur le lieutenant.
    — Croyez-vous ? demanda-t-il d’un air vague.
    — Trente ans. Cela commence à suffire.
    — Pas trente. Cinq mille ans, six mille, depuis l’arrivée des premiers humains sur cette planète. Cela a été la guerre en permanence, Viggan.
    — Mais pendant une bonne partie de ce temps, nous ne nous sommes pas rendu compte que nous faisions la guerre.
    — Non, dit Eremoil. Non, nous ne l’avons pas compris. Mais nous le comprenons maintenant, n’est-ce pas, Viggan ?
    Il reporta son attention sur les cartes, les examinant en courbant la tête et en plissant les yeux. La fumée grasse qui flottait dans l’air lui faisait monter les larmes aux yeux et lui brouillait la vue et les traits des cartes étaient très fins. Il suivit lentement de sa baguette les courbes de niveau des contreforts au-dessous de Hamifieu, cochant les villages figurant sur ses feuilles de rapports.
    Il espérait que tous les villages situés le long de l’arc de flammes se trouvaient sur les cartes et que chacun d’eux avait reçu la visite d’officiers chargés de les avertir de l’incendie. Cela se passerait mal pour lui et pour ses subalternes si les cartographes avaient oublié des localités, car lord Stiamot avait donné des ordres pour que la perte d’aucune vie humaine ne fût à déplorer durant la phase finale de cette attaque : tous les colons devaient être avertis et avoir le temps d’évacuer la région. Le même avertissement était donné aux Métamorphes. On ne pouvait tout simplement brûler vifs ses ennemis, avait déclaré lord Stiamot à plusieurs reprises. Il aspirait seulement à les soumettre à son autorité et, dans les circonstances présentes, le feu paraissait être le meilleur moyen d’arriver à ses fins. Eremoil se dit que réussir ensuite à circonscrire l’incendie serait peut-être une autre paire de manches, mais ce n’était pas le problème pour le moment.
    — Kattikawn – Bizfern – Domgrave – Byelk. Que de petites villes, Viggan. Je me demande bien pourquoi les gens veulent vivre là-haut.
    — Il paraît que la terre est fertile. Et le climat est doux, pour une région si septentrionale.
    — Doux ? Admettons, si l’on accepte de passer la moitié de l’année sans une goutte d’eau.
    Eremoil se mit à tousser. Il s’imaginait entendre les crépitements lointains de l’incendie à travers l’herbe fauve qui montait jusqu’aux genoux. Dans cette région d’Alhanroel, il pleuvait durant tout l’hiver mais il ne tombait pas une goutte de pluie de tout l’été : cela pouvait paraître une gageure pour les fermiers, mais ils en triomphaient manifestement, à en juger par le nombre d’exploitations agricoles qui avaient surgi sur les pentes de ces collines et plus bas, dans les vallées qui menaient à la mer. C’était le cœur de la saison sèche et toute la région était brûlée depuis des mois par le soleil estival… Secs, secs, secs, le sol noir craquelé et crevassé, les herbes d’hiver brûlées et en sommeil, les arbustes aux feuilles épaisses refermés et attendant la pluie. Que le moment était bien choisi pour mettre le feu à toute la contrée et forcer ses ennemis acharnés à reculer jusqu’au bord de l’océan, ou même dedans ! Mais pas de morts, pas de morts… Eremoil étudiait ses listes – Chikmoge – Fualle – Daniup – Michimang… Il leva de nouveau la tête.
    — Viggan, dit-il au lieutenant, que ferez-vous après la guerre ?
    — Ma famille a des terres dans la vallée du Glayge. Je suppose que je redeviendrai fermier. Et vous, mon colonel ?
    — J’habite à Stee. J’étais ingénieur des travaux publics – aqueducs, égouts et autres choses fascinantes. Je peux le redevenir. Quand avez-vous vu le Glayge pour la dernière fois ?
    — Il y a quatre ans, répondit Viggan.
    — Moi, cela fait cinq ans que j’ai quitté Stee. Vous étiez à la bataille de Treymone, n’est-ce pas ?
    — Blessé. Légèrement.
    — Vous avez déjà tué un Métamorphe ?
    — Oui, mon colonel.
    — Pas moi, dit Eremoil. Pas un. Neuf ans dans l’armée et jamais ôté la vie de personne. Bien sûr, j’étais officier. Je crains de ne pas être un bon tueur.
    — Aucun de nous ne l’est, dit Viggan. Mais quand ils se jettent sur vous en changeant de forme toutes les dix secondes et en brandissant un couteau d’une main et une hache de l’autre… ou quand vous savez qu’ils ont fait un raid contre le domaine de votre frère et assassiné vos neveux…
    — C’est ce qui est arrivé, Viggan ?
    — Pas à moi, mon colonel. Mais à d’autres, à beaucoup d’autres. Les atrocités… Je n’ai pas besoin de vous dire ce…
    — Non. Ce n’est pas la peine. Quel est le nom de ce village, Viggan ?
    Le lieutenant se pencha sur les cartes.
    — Singaserin, mon colonel. Les caractères ont des bavures, mais c’est ce qui est écrit. Et il figure sur notre liste. Voyez, ici. Nous les avons avertis avant-hier.
    — Alors, je crois que nous les avons tous faits.
    — Oui, je crois, mon colonel, dit Viggan.
    Eremoil mit les cartes en pile, les rangea et regarda de nouveau vers le couchant. Il y avait une ligne de démarcation distincte entre la zone de l’incendie et les collines intactes au sud, d’un vert sombre et qui paraissaient couvertes d’une végétation luxuriante. Mais les feuilles de ces arbres étaient flétries et huileuses après tous ces mois sans pluie et ces coteaux s’enflammeraient comme s’ils étaient bombardés quand le feu les atteindrait. De temps à autre, il percevait de petits flamboiements, des clartés soudaines comme des lumières qui s’allumaient. Mais Eremoil savait que c’était une illusion due à la distance ; chacun de ces petits flamboiements était un vaste territoire nouveau qui s’enflammait à mesure que le feu, se propageant maintenant par des étincelles portées par le vent là où les aviateurs eux-mêmes ne l’allumaient pas, dévorait les forêts au-delà de Hamifieu.
    — Un messager, mon colonel, dit Viggan.
    Eremoil se retourna. Un grand jeune homme en uniforme, mouillé de sueur, venait de descendre d’une monture et le regardait d’une manière hésitante.
    — Alors ? demanda-t-il.
    — C’est le capitaine Vanayle qui m’envoie, mon colonel. Il y a un problème dans la vallée. Un colon refuse d’être évacué.
    — Il ferait mieux d’accepter, fit Eremoil en haussant les épaules. De quelle localité s’agit-il ?
    — Entre Kattikawn et Bizfern, mon colonel. Vaste domaine. L’homme s’appelle Kattikawn aussi, Aibil Kattikawn. Il a dit au capitaine Vanayle que ses terres ont été concédées directement par le Pontife Dvorn, que sa famille y est installée depuis plusieurs milliers d’années et qu’il n’a pas l’intention de…
    — Peu m’importe que ses terres lui aient été concédées par le Divin lui-même, soupira Eremoil. Nous incendions cette région demain et il brûlera vif s’il reste.
    — Il le sait, mon colonel.
    — Que veut-il que nous fassions ? Faire contourner sa ferme par le feu, sans doute ?
    Eremoil agita le bras avec impatience.
    — Évacuez-le, sans vous occuper de ce qu’il est ni de ce qu’il a l’intention de faire.
    — Nous avons essayé, dit l’estafette. Il est armé et il a opposé une résistance. Il dit qu’il tuera tous ceux qui essaieront de le chasser de sa terre.
    — Tuer ? dit Eremoil, comme si le mot était dénué de sens. Tuer ? Qui parle de tuer d’autres êtres humains ? Il est fou. Envoyez cinquante hommes et faites-le partir en lieu sûr.
    — Je vous ai dit qu’il avait opposé une résistance, mon colonel. On a ouvert le feu des deux côtés. Le capitaine Vanayle pense qu’on ne pourra pas le déloger sans perte de vies humaines. Le capitaine Vanayle vous demande de descendre en personne pour ramener cet homme à la raison, mon colonel.
    — Que moi, je…
    — C’est peut-être le moyen le plus simple, dit calmement Viggan. Ces gros propriétaires terriens peuvent être très difficiles.
    — Que Vanayle aille le voir, dit Eremoil.
    — Le capitaine Vanayle a déjà tenté de parlementer avec cet homme, mon colonel, dit l’estafette. Il a échoué. Ce Kattikawn exige d’être reçu en audience par lord Stiamot. C’est évidemment impossible, mais peut-être que si vous alliez…
    Eremoil réfléchit. Il était absurde que le commandant d’une région s’acquitte d’une telle tâche. Il était de la responsabilité directe de Vanayle de faire évacuer le territoire avant l’incendie du lendemain ; il incombait à Eremoil de rester où il était pour diriger les opérations. D’autre part, Eremoil avait, en définitive, également la responsabilité de dégager le terrain et Vanayle avait manifestement échoué dans cette entreprise. L’envoi d’une escouade pour faire partir Kattikawn par la force se terminerait probablement par sa mort et aussi par la mort de quelques soldats, ce qui n’était guère une issue souhaitable. Pourquoi ne pas y aller ? Eremoil hocha lentement la tête. Au diable le protocole : il n’allait pas faire des manières. Il n’avait plus rien d’important à faire cet après-midi-là et Viggan pourrait régler les détails qui se présenteraient. Et s’il pouvait sauver une vie, la vie d’un vieil homme stupide et borné, en faisant un petit voyage au pied de la montagne…
    — Préparez mon flotteur, dit-il à Viggan.
    — Mon colonel ?
    — Préparez-le. Tout de suite, avant que je ne change d’avis. Je vais aller le voir.
    — Mais Vanayle a déjà,…
    — Vous me fatiguez, Viggan. Je ne serai pas absent longtemps. Vous prendrez le commandement ici jusqu’à mon retour, mais je ne pense pas que vous aurez beaucoup de travail. Pouvez-vous vous en charger ?
    — Oui, mon colonel, répondit le lieutenant d’une voix morne.
    Le trajet fut plus long qu’Eremoil ne l’avait pensé, près de deux heures pour suivre la route en lacet jusqu’à la base du pic Zygnor, puis la traversée du plateau accidenté descendant jusqu’aux contreforts enserrant la plaine côtière. En bas, l’air était plus chaud, mais il y avait moins de fumée ; des ondes de chaleur miroitantes créaient des mirages et le paysage semblait onduler et s’estomper. Il n’y avait pas de circulation sur la route, mais Eremoil était arrêté de temps à autre par des animaux qui migraient, en proie à la panique, d’étranges animaux d’espèces qu’il ne pouvait identifier, fuyant avec terreur la zone incendiée. Les ombres commençaient à s’allonger quand Eremoil atteignit les villages des contreforts. Là, le feu était une présence tangible, comme un second soleil dans le ciel ; Eremoil sentait sa chaleur sur sa joue et une poussière fine se déposait sur sa peau et ses vêtements.
    Les localités qu’il avait cochées sur ses listes prenaient une troublante réalité : Byelk, Domgrave, Bizfern. Elles se ressemblaient toutes, un amoncellement central de boutiques et de bâtiments publics, des quartiers résidentiels à la périphérie et, plus loin encore, une ceinture de fermes ; chaque village était niché dans sa petite vallée où un cours d’eau descendait des collines et se perdait dans la plaine. Ils étaient maintenant tous vides, ou presque ; il ne restait que quelques traînards, les autres étaient déjà sur les routes menant à la côte. Eremoil se prit à penser qu’il pouvait entrer dans n’importe laquelle de ces maisons et y trouver des livres, des sculptures, des souvenirs de vacances lointaines et peut-être même des animaux familiers abandonnés dans la détresse ; et le lendemain, tout serait réduit en cendres. Mais ce territoire était infesté de Changeformes. Les colons installés ici avaient vécu pendant des siècles sous la menace d’un ennemi sauvage et implacable qui entrait et sortait des forêts sous des traits d’emprunts, ceux d’amis, d’amants ou d’enfants, pour commettre des meurtres, une guerre sourde et secrète entre ceux qui avaient été dépossédés et ceux qui étaient arrivés après eux, une guerre qui avait été inévitable depuis que les premiers avant-postes sur Majipoor étaient devenus des cités et des territoires agricoles tentaculaires empiétant de plus en plus sur le domaine des autochtones. Certains remèdes nécessitent des mesures drastiques : dans ces ultimes convulsions de la lutte entre les humains et les Changeformes, il n’y avait pas moyen de faire autrement, Byelk, Domgrave et Bizfern devaient être détruites pour qu’un terme soit mis à ces tourments. Mais il n’était pas facile pour autant d’abandonner son foyer, songea Eremoil, pas plus qu’il n’était particulièrement facile de détruire le foyer d’autrui, comme il le faisait depuis plusieurs jours, à moins de le faire à distance, à une confortable distance où tout ce feu n’était qu’une abstraction stratégique.
    Après Bizfern, les contreforts obliquaient vers l’ouest sur une longue distance et la route suivait leur contour. Il y avait de beaux cours d’eau par-là, presque de petites rivières, et le terrain était couvert de forêts, sauf là où il avait été déboisé pour la culture. Mais là aussi les mois sans pluie avaient rendu les forêts terriblement combustibles, avec des amoncellements de feuilles mortes partout, des branches tombées et de vieux troncs fendus.
    — C’est ici, mon colonel, dit l’estafette.
    Eremoil vit une gorge encaissée, à l’entrée étroite mais beaucoup plus large à l’intérieur, avec un cours d’eau coulant au milieu. Dans l’obscurité qui s’épaississait il distingua un imposant manoir, un grand bâtiment blanc au toit de tuiles vertes, et, derrière, ce qui paraissait être une vaste superficie de terres cultivées. Des gardes armés attendaient à l’entrée de la gorge. Il ne s’agissait pas de la propriété d’un simple fermier ; c’était le domaine de quelqu’un qui se considérait comme un duc. Eremoil sentit qu’il y avait des ennuis en perspective.
    Il mit pied à terre et se dirigea vers les gardes qui l’observaient froidement et étaient prêts à faire usage de leur lanceur d’énergie. Il s’adressa à celui qui paraissait le plus imposant.
    — Le colonel Eremoil voudrait voir Aibil Kattikawn, dit-il.
    La réponse fusa, glaciale et catégorique.
    — Le Kattikawn attend lord Stiamot.
    — Lord Stiamot est occupé à d’autres tâches. C’est moi qui le représente aujourd’hui. Je suis le colonel Eremoil, commandant de la région.
    — Nous avons l’ordre de ne laisser passer que lord Stiamot.
    — Dites à votre maître, reprit Eremoil d’un ton las, que le Coronal est au regret de ne pouvoir venir et lui demande de présenter ses doléances au colonel Eremoil.
    Le garde parut accueillir ces paroles avec indifférence. Mais au bout de quelques instants, il pivota sur lui-même et pénétra dans la gorge. Eremoil le regarda marcher sans se hâter le long de la berge du ruisseau et disparaître dans les denses bosquets d’arbustes devant le manoir. Un long moment s’écoula ; le vent tourna, apportant une bouffée brûlante venant de la zone incendiée et une couche d’air noir qui piquait les yeux et irritait la gorge. Eremoil se représenta une pellicule poudreuse de particules sombres sur ses poumons. Mais d’où il était, de cet endroit abrité, le feu lui-même était invisible.
    Le garde revint enfin, toujours sans se hâter.
    — Le Kattikawn va vous recevoir, annonça-t-il.
    Eremoil fit signe à son chauffeur et à son guide, l’estafette. Mais le garde de Kattikawn secoua la tête.
    — Vous seul, colonel.
    Le chauffeur parut inquiet. Eremoil lui fit signe de reculer.
    — Attendez-moi ici, dit-il. Je ne pense pas être long.
    Il suivit le garde le long du sentier de la gorge jusqu’au manoir.
    Il attendait d’Aibil Kattikawn le même genre d’accueil glacé que celui que les gardes lui avaient offert ; mais Eremoil avait sous-estimé la courtoisie dont un aristocrate provincial se sentait tenu de faire preuve. Kattikawn l’accueillit avec un sourire chaleureux et un regard intense et pénétrant, lui donna une accolade qui parut sincère à Eremoil et le fit entrer dans le grand logis qui était peu meublé mais élégant à sa manière austère et dépouillée. Des poutres apparentes de bois noir verni supportaient les plafonds voûtés ; des trophées de chasse étaient accrochés en haut des murs ; le mobilier était massif et manifestement ancien. Tout avait un air archaïque. Il en était de même d’Aibil Kattikawn. Il était bien bâti, beaucoup plus grand qu’Eremoil qui était plutôt court de stature, et large d’épaules, un lourd manteau de fourrure de steetmoy rehaussant sa carrure de manière spectaculaire. Il avait le front haut et une chevelure grise mais épaisse, qui formait des crans ; les yeux étaient sombres et les lèvres minces. Tout dans son apparence concourait à faire de lui un homme de noble prestance.
    Quand il eut servi des coupes de vin ambré et scintillant et qu’ils eurent bu les premières gorgées, Kattikawn demanda :
    — Vous avez donc besoin d’incendier mes terres ?
    — Je crains qu’il nous faille incendier la province tout entière.
    — Un stratagème idiot, peut-être l’action la plus stupide de toute l’histoire de la guerre humaine. Connaissez-vous la valeur des produits de cette région ? Savez-vous combien de générations de dur labeur il a fallu pour bâtir ces fermes ?
    — Toute la zone comprise entre Milimorn et Sintalmond et au-delà est un centre de guérilla métamorphe, le dernier demeurant sur Alhanroel. Le Coronal est résolu à mettre un terme à cette guerre affreuse, ce qui ne peut être réalisé qu’en enfumant les Changeformes pour les obliger à sortir de leurs cachettes dans ces collines.
    — Il y a d’autres méthodes.
    — Nous les avons essayées et elles ont échoué, dit Eremoil.
    — Vraiment ? Avez-vous essayé de ratisser les forêts pour les débusquer ? Avez-vous fait venir ici tous les soldats de Majipoor pour mener à bien l’opération de nettoyage ? Bien sûr que non. Ce serait se donner trop de mal. Il est beaucoup plus simple d’envoyer vos appareils et de mettre le feu à toute la contrée.
    — Une génération tout entière a souffert de cette guerre.
    — Et le Coronal commence à s’impatienter, dit Kattikawn. À mes dépens.
    — Le Coronal est un grand stratège. Le Coronal a vaincu un ennemi dangereux et presque incompréhensible et a fait pour la première fois de Majipoor un lieu sûr pour l’occupation humaine… mis à part cette région.
    — Nous ne nous sommes pas mal débrouillés avec ces Métamorphes rôdant tout autour de nous, colonel. Je n’ai pas encore été massacré. J’ai su m’y prendre avec eux. Ils sont loin d’avoir été pour mon bien-être une menace aussi grave que mon propre gouvernement semble l’être. Votre Coronal, colonel, est un imbécile.
    Eremoil se contrôla.
    — Les générations futures le salueront comme un héros parmi les héros.
    — Très probablement, dit Kattikawn. Il est de ceux dont on fait en général des héros. Je vous affirme qu’il n’était pas nécessaire de détruire une province entière afin de s’emparer des quelques milliers d’aborigènes qui restent en liberté. Je vous affirme que c’est une manœuvre imprudente et inconsidérée de la part d’un général épuisé qui a hâte de retrouver ses aises au Mont du Château.
    — Quoi qu’il en soit, la décision a été prise et de Milimorn à Hamifieu tout est en flammes.
    — C’est bien ce que j’ai remarqué.
    — Le feu avance vers le village de Kattikawn. Dès l’aube peut-être, les abords de votre domaine seront sous sa menace. Durant la journée, nous continuerons les attaques incendiaires au-delà de cette région et vers le sud jusqu’à Sintalmond.
    — Vraiment ? fit calmement Kattikawn.
    — Cette zone deviendra un véritable enfer. Nous vous demandons de l’abandonner pendant qu’il en est encore temps.
    — Je choisis de rester, colonel.
    Eremoil poussa un long soupir.
    — Nous ne pouvons être responsable de votre sécurité si vous faites cela.
    — Personne d’autre que moi-même n’a jamais été responsable de ma sécurité.
    — Ce que je veux dire, c’est que vous allez mourir, et avoir une mort horrible. Il nous est impossible de rompre la ligne de feu de manière à épargner votre domaine.
    — Je comprends.
    — Alors vous nous demandez de vous assassiner.
    — Je ne demande rien de tel. Il n’y a pas d’arrangement entre nous. Vous faites votre guerre ; je prends soin de ma propriété. Si l’incendie que nécessite votre guerre pénètre sur le territoire que je considère comme le mien, tant pis pour moi, mais il ne s’agit pas d’un assassinat. Nos voies divergent, colonel Eremoil.
    — Votre raisonnement est étrange. Votre mort sera le résultat direct de nos attaques incendiaires. Votre vie pèsera sur notre conscience.
    — Je reste ici de mon plein gré, après avoir été dûment averti, dit Kattikawn. Ma vie ne pèsera que sur ma propre conscience.
    — Et la vie des vôtres. Ils vont mourir aussi.
    — Ceux qui choisissent de rester, oui. Je les ai prévenus de ce qui va se passer. Trois d’entre eux sont partis pour la côte. Les autres vont rester. De leur plein gré, et non pour me faire plaisir. C’est notre foyer. Une autre coupe de vin, colonel ?
    Eremoil refusa, puis changea immédiatement d’avis et tendit son récipient vide.
    — Est-il impossible que je m’entretienne avec lord Stiamot ? demanda Kattikawn en versant du vin.
    — Absolument.
    — J’ai cru comprendre que le Coronal est dans la région.
    — Oui, il est à une demi-journée d’ici. Mais il est inaccessible à ce genre de requête.
    — À dessein, je présume, fit Kattikawn en souriant. Croyez-vous qu’il soit devenu fou, Eremoil ?
    — Le Coronal ? Pas du tout.
    — Mais cet incendie… une manœuvre si désespérée, une manœuvre si stupide. Les réparations qu’il lui faudra verser après… des millions de royaux ; ce sera la faillite du Trésor ; cela coûtera plus cher que cinquante châteaux aussi grandioses que celui qu’il a fiait bâtir au sommet du Mont. Et pour quel résultat ? Qu’on nous donne encore deux ou trois ans et nous soumettrons les Changeformes.
    — Ou cinq, ou dix, ou vingt, dit Eremoil. Il faut que cette guerre se termine, sur-le-champ, cet été. Cet épouvantable fléau, cette honte sur tous, cette souillure, ce long cauchemar…
    — Oh ! alors vous croyez que la guerre a été une erreur ?
    Eremoil secoua vivement la tête.
    — L’erreur fondamentale a été commise il y a longtemps, dit-il, quand nos ancêtres ont choisi de s’installer sur un monde déjà habité par une espèce intelligente. Cela nous a mis dans cette alternative, ou bien écraser les Métamorphes, ou bien nous retirer entièrement de Majipoor, et comment aurions-nous pu le faire ?
    — Oui, dit Kattikawn, comment aurions-nous pu abandonner les foyers qui ont été les nôtres et ceux de nos aïeux pendant si longtemps, hein ?
    — Nous avons arraché cette planète à son peuple, reprit Eremoil sans tenir compte de l’ironie pesante. Pendant des milliers d’années, nous avons essayé de vivre en paix avec eux avant de reconnaître que la coexistence était impossible. Nous imposons maintenant notre volonté par la force, ce qui n’est pas beau, mais les autres solutions sont encore pires.
    — Que compte faire lord Stiamot des Changeformes qui sont dans ses camps d’internement ? De l’engrais pour les champs qu’il a brûlés ?
    — On leur donnera une vaste réserve sur Zimroel, répondit Eremoil. La moitié d’un continent pour eux seuls… on peut difficilement appeler cela de la cruauté. Alhanroel sera à nous et il y aura un océan pour nous séparer. Le repeuplement est déjà en cours. Votre région reste la seule à ne pas être pacifiée. Lord Stiamot a assumé le terrible fardeau de la responsabilité d’une action dure mais nécessaire et l’avenir le glorifiera pour cela.
    — Je le glorifie dès maintenant, dit Kattikawn. Ô sage et juste Coronal ! Qui, dans son infinie sagesse, détruit cette terre afin de débarrasser la planète des aborigènes gênants qui rôdent. Il eût été préférable pour moi, Eremoil, que votre royal héros ait eu moins de noblesse d’âme. Ou peut-être plus. Il me semblerait beaucoup plus admirable s’il avait choisi une méthode plus lente pour réduire ces dernières poches de résistance. Après trente ans de guerre, que représentent deux ou trois années supplémentaires ?
    — Mais c’est cette méthode qu’il a choisie. L’incendie approche tandis que nous discutons.
    — Qu’il approche. Je serai là pour défendre ma maison contre lui.
    — Vous n’avez pas vu la zone de feu, dit Eremoil. Votre défense ne tiendra pas dix secondes. Le feu dévore tout sur son passage.
    — C’est très probable. Mais je vais courir le risque.
    — Je vous en supplie…
    — Vous me suppliez ? Allons donc ! Et si moi, je vous suppliais ? Je vous en supplie, colonel, épargnez mon domaine !
    — C’est impossible. Mais, vraiment, je vous en supplie, retirez-vous et épargnez votre vie et celle des vôtres.
    — Que voudriez-vous que je fasse, me traîner sur cette route jusqu’à la côte et vivre dans quelque masure sordide à Alaisor ou à Bailemoona ? Être serveur dans une auberge, balayer les rues ou étriller les montures dans une écurie ? Cette maison est mon foyer. Je préférerais mourir ici demain en dix secondes que vivre mille ans dans un lâche exil. Kattikawn se dirigea vers la fenêtre.
    — La nuit tombe, colonel, reprit-il. Voulez-vous être mon hôte à dîner ?
    — Je regrette, mais je ne peux pas rester.
    — Est-ce que cette discussion vous ennuie ? Nous pouvons parler d’autre chose. Je préférerais.
    Eremoil saisit la grosse patte de son interlocuteur.
    — J’ai des obligations au quartier général. C’eût été un immense plaisir d’accepter votre hospitalité. J’aurais aimé que cela fût possible. Me pardonnerez-vous de décliner votre invitation ?
    — Cela me peine de vous voir partir sans vous être restauré. Allez-vous voir lord Stiamot ?
    Eremoil ne répondit pas.
    — Je vous demanderais de m’obtenir une audience, dit Kattikawn.
    — C’est impossible, et cela ne servirait à rien. Je vous en prie, partez d’ici ce soir. Dînons ensemble, puis abandonnez votre domaine.
    — Je suis ici chez moi, et j’y reste, dit Kattikawn. Je vous souhaite bonne chance, colonel, et une vie longue et heureuse. Et je vous remercie pour cette conversation.
    Il ferma les yeux quelques instants et inclina la tête : un léger salut, un congédiement délicat. Eremoil se dirigea vers la porte donnant dans la grande entrée.
    — L’autre officier, dit Kattikawn, croyait pouvoir m’arracher de force d’ici. Vous avez eu plus de bon sens, et je vous en félicite. Adieu, colonel Eremoil.
    Eremoil chercha des paroles de circonstance, n’en trouva pas et prit le parti de faire un salut. Les gardes de Kattikawn le reconduisirent à l’entrée de la gorge où le chauffeur d’Eremoil et l’estafette attendaient en jouant aux dés à côté du flotteur. Ils se mirent au garde-à-vous en voyant Eremoil, mais il leur fit signe d’abandonner la position. Il tourna les yeux vers l’est, vers les grandes montagnes qui s’élevaient de l’autre côté de la vallée. Sous ces latitudes septentrionales, par cette nuit d’été, le ciel était encore clair, même à l’orient, et la lourde masse du pic Zygnor se détachait à l’horizon comme une muraille noire sur le fond gris pâle du ciel. Au sud se trouvait son jumeau, le Mont Haimon, où le Coronal avait établi son quartier général. Eremoil étudia pendant quelque temps les deux puissants pics, les contreforts qu’ils dominaient, la colonne de feu et de fumée qui s’élevait de l’autre côté et les lunes qui faisaient leur apparition dans le ciel ; puis il secoua la tête, se retourna et porta son regard vers le manoir d’Aibil Kattikawn qui disparaissait dans l’obscurité du crépuscule finissant. Durant son ascension dans les rangs de l’armée, Eremoil avait fait la connaissance de ducs, de princes et de beaucoup d’autres notabilités qu’un simple ingénieur des travaux publics n’a guère l’occasion de rencontrer dans sa vie privée et il avait fréquenté le Coronal en personne et le petit cercle de ses intimes et de ses conseillers ; mais il ne pensait jamais avoir rencontré quelqu’un qui ressemblât à ce Kattikawn, soit l’homme le plus noble, soit le plus malavisé de la planète et peut-être les deux.
    — Allons-y, dit-il au chauffeur. Prenez la route du Haimon.
    — Du Haimon, mon colonel ?
    — Pour aller voir le Coronal, oui. Pourrez-vous y arriver avant minuit ?
    La route menant au pic méridional ressemblait beaucoup à celle du Zygnor mais en plus escarpée et en moins bien pavée. Dans l’obscurité ses tours et ses détours auraient probablement été dangereux à la vitesse à laquelle allait le chauffeur d’Eremoil, une femme de Stoien, mais la lueur rougeoyante de l’incendie éclairait la vallée et les contreforts et réduisait grandement les risques. Eremoil n’ouvrit pas la bouche durant le long trajet. Il n’y avait rien à dire : comment le chauffeur ou la jeune estafette auraient-ils pu comprendre la nature d’Aibil Kattikawn ? Eremoil lui-même, lorsqu’il avait appris que l’un des fermiers locaux refusait d’abandonner sa terre, s’était mépris sur cette nature, s’imaginant qu’il s’agissait de quelque vieux fou borné, de quelque fanatique entêté, aveugle aux réalités du péril qu’il courait. Kattikawn était certainement entêté et on pouvait peut-être le considérer comme un fanatique, mais aucun des autres qualificatifs ne lui convenait, pas même celui de fou, bien que sa philosophie pût paraître folle à ceux qui, tel Eremoil, vivaient selon des codes différents.
    Il se demanda ce qu’il allait dire à lord Stiamot.
    Il ne servait à rien de le préparer ; les mots viendraient d’eux-mêmes ou ils ne viendraient pas. Au bout d’un certain temps, il glissa dans une sorte de demi-sommeil, l’esprit lucide mais figé, ne songeant à rien, ne calculant rien. Le flotteur, remontant légèrement et rapidement la route qui donnait le tournis, sortit de la vallée et s’enfonça dans un paysage déchiqueté. À minuit, il était encore sur les premières pentes du Mont Haimon, mais cela n’avait pas d’importance : il était bien connu que le Coronal se couchait tard, et souvent ne dormait pas du tout. Eremoil ne doutait pas qu’il fût visible.
    Quelque part sur les dernières pentes du Haimon il s’enfonça sans s’en rendre compte dans un vrai sommeil et il fut surpris et embarrassé quand l’estafette le secoua doucement pour le réveiller.
    — Nous sommes au camp de lord Stiamot, mon colonel.
    Clignant des yeux, désorienté, Eremoil s’aperçut qu’il était encore appuyé sur son séant, les jambes ankylosées, le dos raide. Les lunes étaient montées dans le ciel et la nuit était devenue noire, à l’exception des fantastiques rougeoiements qui la déchiraient au couchant. Eremoil descendit maladroitement du flotteur. Même en plein milieu de la nuit le camp du Coronal était un lieu animé avec des messagers courant en tous sens et des lumières brillant dans de nombreux bâtiments. Un adjudant-major apparut, reconnut Eremoil et lui fit un salut excessivement cérémonieux.
    — Votre visite est une surprise, colonel Eremoil !
    — Pour moi aussi, vous dirais-je. Lord Stiamot est-il au camp ?
    — Le Coronal participe à une réunion d’état-major. Vous attend-il, mon colonel ?
    — Non, répondit Eremoil. Mais je dois lui parler.
    Cela ne parut pas troubler l’adjudant-major. Des réunions d’état-major au milieu de la nuit, des commandants de région débarquant à l’improviste et demandant un entretien… eh bien, pourquoi pas ? On était en guerre et le protocole était improvisé au jour le jour. Eremoil suivit l’officier à travers le camp jusqu’à une tente octogonale portant l’emblème du Coronal, la constellation. Un cordon de gardes l’entourait, aussi rébarbatifs et l’air aussi dévoué que ceux qui tenaient l’entrée de la gorge de Kattikawn. Il y avait eu quatre attentats contre lord Stiamot depuis dix-huit mois – tous l’œuvre de Métamorphes, tous déjoués. Dans l’histoire de Majipoor, aucun Coronal n’avait jamais péri de mort violente, mais avant celui-ci, aucun n’avait fait la guerre.
    L’adjudant-major discuta avec le commandant de la garde ; Eremoil se trouva soudain au centre d’un groupe d’hommes armés, des lumières irritantes l’aveuglant et des doigts s’enfonçant douloureusement dans ses bras. Pendant quelques instants, cette attaque le laissa tout interdit. Mais il retrouva vite son assurance.
    — Que signifie cela ? demanda-t-il. Je suis le colonel Eremoil.
    — À moins que vous ne soyez un Changeforme, dit l’un des gardes.
    — Et vous croyez le découvrir en me serrant et en m’aveuglant avec vos lumières ?
    — Il existe des méthodes, dit une autre voix.
    — Aucune qui se soit jamais montrée sûre, dit Eremoil en riant. Mais allez-y, mettez-moi à l’épreuve, et faites vite. Il faut que je parle à lord Stiamot.
    Ils firent effectivement des expériences. Quelqu’un lui donna un morceau de papier vert et lui demanda de poser la langue dessus. Il s’exécuta et le papier vira à l’orange. Quelqu’un d’autre lui demanda un cheveu et l’enflamma. Eremoil les regardait faire avec stupeur. Sa dernière visite au camp du Coronal remontait à un mois et toutes ces pratiques n’avaient pas eu cours ; il en conclut qu’il devait y avoir eu une autre tentative d’assassinat ou bien que quelque scientifique était arrivé avec ces techniques charlatanesques. Il n’existait, à la connaissance d’Eremoil, aucun moyen réel de distinguer un Métamorphe d’un humain authentique quand le Métamorphe avait pris une apparence humaine, hormis la dissection, et il n’avait pas l’intention de s’y soumettre.
    — Ça va, lui dit-on enfin. Vous pouvez entrer.
    Mais on l’accompagna. Le regard d’Eremoil, déjà aveuglé, accommoda avec difficulté dans la pénombre de la tente du Coronal, mais après quelques instants, il distingua au fond une demi-douzaine de silhouettes, parmi lesquelles se trouvait lord Stiamot. Ils paraissaient être en prières. Eremoil perçut des invocations et des répons murmurés, des bribes des anciennes Écritures. Était-ce le genre de réunion d’état-major que le Coronal tenait maintenant ? Eremoil s’avança et s’arrêta à quelques mètres du groupe. Il ne connaissait que l’un des membres de la suite du Coronal, Damlang de Bibiroon, généralement considéré comme l’un des deux ou trois prétendants au trône. Les autres ne paraissaient même pas être des soldats. C’étaient des hommes plus âgés, en vêtements civils, à l’air doux et urbain, des poètes peut-être, ou des interprètes des rêves, certainement pas des hommes de guerre. Mais la guerre était presque terminée.
    Le Coronal regarda dans la direction d’Eremoil sans paraître s’apercevoir de sa présence.
    Eremoil fut stupéfait par l’air flétri et ravagé de lord Stiamot. Le Coronal avait manifestement vieilli durant les trois dernières années de la guerre, mais le processus semblait s’être accéléré ; il paraissait ratatiné, blafard et fragile, la peau parcheminée et l’œil terne. On lui aurait donné cent ans, mais il n’était pas plus âgé qu’Eremoil, encore dans la force de l’âge. Eremoil se souvenait du jour où Stiamot était monté sur le trône et où il avait fait vœu de mettre fin à la folie de cette permanente guerre larvée avec les Métamorphes, de rassembler les autochtones de la planète et de leur faire évacuer les territoires colonisés par les humains. Trente ans seulement, et le Coronal avait l’air d’avoir vieilli de près de cent ans ; mais il avait passé son règne sur les champs de bataille, comme aucun Coronal ne l’avait fait avant lui et comme aucun ne le ferait probablement jamais après lui, faisant campagne dans la vallée au Glayge et dans les pays chauds du sud, dans les denses forêts du nord-est et dans les riches plaines bordant le golfe de Stoien, encerclant les Changeformes année après année avec ses vingt années et les parquant dans des camps. Maintenant sa tâche touchait à sa fin – seuls les guérilleros du nord-ouest restaient en liberté –, une lutte incessante, une longue et violente vie de guerre, avec à peine le temps de retourner au tendre climat printanier du Mont du Château pour jouir des plaisirs du trône. Eremoil s’était parfois demandé, alors que la guerre traînait en longueur, comment réagirait lord Stiamot si le Pontife venait à mourir et qu’il était appelé à l’autre royauté et obligé d’établir sa résidence dans le Labyrinthe ; refuserait-il et conserverait-il la couronne du Coronal afin de pouvoir poursuivre la campagne ? Mais le Pontife était en bonne santé, d’après ce que l’on disait, et lord Stiamot était devenu un vieux petit homme épuisé, qui paraissait avoir lui-même un pied dans la tombe. Eremoil saisit brusquement ce qu’Aibil Kattikawn n’avait pas compris, pour quelles raisons lord Stiamot était si avide de mener, coûte que coûte, à sa conclusion l’ultime phase de la guerre.
    — Qui vient d’arriver ? demanda le Coronal. Est-ce Finiwain ?
    — Eremoil, monseigneur. Responsable des forces chargées de propager l’incendie.
    — Eremoil. Oui. Eremoil. Je me souviens. Venez, asseyez-vous avec nous. Nous rendons grâce au Divin pour la fin de la guerre, Eremoil. Ces gens sont venus me voir de la part de ma mère, la Dame de l’Ile, qui nous protège dans nos rêves, et nous allons passer la nuit à chanter ses louanges, car demain matin le cercle de feu sera fermé. Allons, Eremoil, venez vous asseoir et chantez avec nous. Vous connaissez les cantiques de la Dame, n’est-ce pas ?
    La voix lasse et fêlée du Coronal donna un choc à Eremoil. Un mince filet de voix était tout ce qui subsistait de cet organe naguère majestueux. Ce héros, ce demi-dieu était étiolé et ravagé par ses longues campagnes ; il ne restait plus rien de lui, c’était un spectre, une ombre. En le voyant ainsi, Eremoil se demanda si lord Stiamot avait jamais été la grande figure qui vivrait dans la mémoire des hommes ou si ce n’était que propagande et mythification et si le Coronal n’avait pas été surfait depuis le début.
    Lord Stiamot lui fit signe d’avancer. Eremoil s’approcha à contrecœur.
    Il songea à ce qu’il était venu dire. Monseigneur, il y a sur le trajet du feu un homme qui refuse de partir, qui ne veut pas qu’on l’évacue et ne pourra pas être évacué sans perte de vies humaines et, monseigneur, cet homme est trop noble pour périr de cette manière. C’est pourquoi je vous demande, monseigneur, d’arrêter l’incendie, de concevoir peut-être une nouvelle stratégie afin de pouvoir nous emparer des Métamorphes qui fuiront la zone incendiée sans avoir besoin d’étendre la destruction au-delà du point qu’elle atteint maintenant, car…
    Non.
    Il voyait l’impossibilité totale de demander au Coronal de retarder d’une seule heure la fin de la guerre. Ni par égard pour Kattikawn, ni par égard pour Eremoil, ni pour l’amour de la sainte Dame, sa mère, l’incendie ne pouvait être arrêté, car c’étaient les derniers jours de la guerre et la nécessité pour le Coronal d’en finir au plus tôt balayait tout devant elle. Eremoil pouvait essayer d’arrêter l’incendie de son propre chef mais il ne pouvait demander le consentement du Coronal. Lord Stiamot tendit la tête vers Eremoil.
    — Que se passe-t-il, colonel ? Qu’est-ce qui vous tracasse ? Venez. Asseyez-vous à côté de moi. Chantez avec nous, colonel.
    Ils entonnèrent un hymne, un air qu’Eremoil ne connaissait pas. Il se joignit à eux en fredonnant, improvisant une harmonie. Après quoi, ils en chantèrent un second, puis encore un autre, et celui-là, Eremoil le connaissait. Il chanta, mais d’une voix caverneuse et discordante. L’aube ne pouvait plus être loin. Il se coula tranquillement dans la pénombre et sortit de la tente. En effet, le soleil se levait et commençait à lancer ses premières lueurs verdâtres à l’assaut de la face orientale du Mont Haimon, mais il faudrait encore au moins une heure avant que ses rayons franchissent la paroi de la montagne et éclairent les vallées maudites au sud-ouest. Eremoil aspirait à dormir pendant une semaine. Il se mit à la recherche de l’adjudant-major.
    — Voulez-vous envoyer un message de ma part à mon lieutenant sur le pic Zygnor, lui demanda-t-il.
    — Bien sûr, mon colonel.
    — Dites-lui d’assumer la responsabilité de la phase suivante de l’incendie et de continuer comme prévu. Je vais passer la journée ici et je regagnerai mon quartier général dans la soirée, après avoir pris un peu de repos.
    — Bien, mon colonel.
    Eremoil se retourna et regarda vers le ponant encore enveloppé dans la nuit sauf à l’endroit où les terribles rougeoiements de la zone incendiée l’illuminaient. Aibil Kattikawn avait probablement passé toute la nuit à arroser ses terres avec des pompes et des tuyaux. Cela ne servirait à rien, bien entendu ; un feu de cette importance dévore tout sur son passage et brûle jusqu’à ce qu’il ne reste plus de combustible. Kattikawn allait mourir et le toit de tuiles du manoir allait s’effondrer, et il n’y avait rien à faire. Il ne pouvait être sauvé qu’en risquant la vie d’innocents soldats, et encore était-ce peu probable ; il pouvait également être sauvé si Eremoil décidait de passer outre aux ordres de lord Stiamot, mais pas pour longtemps. Alors il mourra. Eremoil se dit qu’après neuf ans de guerre, il allait enfin être la cause d’une mort et que c’était l’un de ses propres frères de race. Tant pis. Le sort en était jeté.
    Il resta à son poste d’observation encore à peu près une heure, las mais incapable de bouger, jusqu’à ce qu’il voie les premières explosions dans les contreforts près de Bizfern, ou peut-être Domgrave, et il comprit que le bombardement incendiaire du matin avait commencé. La guerre sera bientôt finie, se dit-il. Nos derniers ennemis sont en fuite et vont chercher refuge sur la côte où ils seront internés et transportés sur l’autre continent et le monde retrouvera la paix. Il sentit la chaleur du soleil estival sur ses épaules et la chaleur de l’incendie qui lui chauffait les joues. Le monde retrouvera la paix, songea-t-il, et il alla chercher un endroit pour dormir.

III. La cinquième année de la traversée

    Cette expérience est très différente de la première. Hissune n’est pas frappé de stupeur comme la première fois, il est moins bouleversé ; c’est une histoire triste et émouvante, mais elle ne le secoue pas jusqu’au tréfonds de lui-même comme l’étreinte du Ghayrog et de l’être humain. Elle lui a pourtant beaucoup appris sur la nature de la responsabilité, sur les conflits qui surviennent entre des forces antagonistes dont on ne peut dire ni de l’une ni de l’autre qu’elle est dans l’erreur et sur la signification de la véritable tranquillité d’esprit. Il a également découvert quelque chose sur le processus de la mystification, car dans toute l’histoire de Majipoor il n’y a pas eu un personnage plus divinisé que lord Stiamot, le brillant roi-guerrier qui brisa la force des sinistres Métamorphes indigènes, et huit mille ans d’idolâtrie ont fait de lui un être imposant de majesté et de magnificence. Le lord Stiamot du mythe existe encore dans l’esprit de Hissune, mais il a fallu le mettre un peu de côté de manière à faire de la place au Stiamot qu’il a vu par les yeux d’Eremoil – ce petit homme épuisé, blafard et ratatiné, vieux avant l’âge, consumé par une vie passée sur les champs de bataille. Un héros ? Assurément, sauf peut-être pour les Métamorphes. Mais un demi-dieu ? Non, un être humain, trop humain, toute vulnérabilité et fatigue. Il est important de ne jamais oublier cela, se dit Hissune, et il se rend compte à cet instant que les minutes dérobées dans le Registre des Ames lui procurent sa véritable éducation, son doctorat es vie.
    Il lui faut longtemps avant de se sentir prêt à retourner suivre un autre cours. Mais au bout d’un certain temps, la poussière des archives des impôts commence à s’insinuer jusqu’aux profondeurs de son être et il éprouve le besoin d’une diversion, d’une aventure. Donc, il retourne au Registre. Il y a une autre légende à explorer. Un jour, il y a bien longtemps, un bateau chargé de fous a levé l’ancre pour entreprendre la traversée de la Grande Mer – de la démence s’il y eut jamais entreprise démente, mais une glorieuse démence et Hissune décide de prendre place à bord de ce navire et de découvrir ce qu’il est advenu de son équipage. Quelques recherches lui fournissent le nom du capitaine : Sinnabor Lavon, originaire du Mont du Château. Les doigts de Hissune courent légèrement sur les touches pour indiquer la date, le lieu et le nom et il s’enfonce dans son siège, calme, attendant, prêt à prendre la mer.

    C’est durant la cinquième année de la traversée que Sinnabor Lavon remarqua les premiers filaments d’herbe à dragon qui ondulaient et se tortillaient dans la mer le long de la coque du navire.
    Il n’avait, bien entendu, aucune idée de ce que c’était, car personne sur Majipoor n’avait jamais vu d’herbe à dragon. Ces parages lointains de la Grande Mer n’avaient jamais été explorés. Mais il savait que c’était la cinquième année de la traversée, car Sinnabor Lavon avait consciencieusement noté tous les matins sur le livre de bord la date et la position du navire afin que les explorateurs conservent des repères psychologiques sur cet océan infini et monotone. Il était donc certain que ce jour était dans la vingtième année du Pontificat de Dizimaule, lord Arioc étant Coronal, et d’être dans le courant de la cinquième année depuis que le Spurifon avait appareillé du port de Til-omon pour son voyage autour du monde.
    Au début, il prit l’herbe à dragon pour une masse de serpents de mer. Elle paraissait mue par une force intérieure, ondoyant, se tortillant, se contractant et se relâchant. Sur l’onde calme et sombre elle avait des chatoiements de couleurs éclatantes, chaque filament iridescent lançant des reflets émeraude, indigo et vermillon. Il y en avait un petit amas à bâbord et une bande un peu plus large qui tachait la mer à tribord.
    Lavon regarda le pont inférieur par-dessus le bastingage et vit un trio de silhouettes hirsutes à quatre bras : des Skandars de l’équipage, ravaudant des filets ou faisant semblant. Ils le gratifièrent d’un regard morne et dur. Comme de nombreux membres de l’équipage ils étaient depuis longtemps las de la traversée.
    — Hé ! vous, là-bas ! hurla Lavon. Sortez l’écope ! Prélevez des échantillons de ces serpents !
    — Des serpents, capitaine ? Quels serpents ?
    — Là ! là ! Vous ne voyez donc pas ?
    Les Skandars regardèrent l’eau, puis, avec une certaine gravité condescendante, levèrent les yeux vers Sinnabor Lavon.
    — Vous parlez de ces herbes ?
    Lavon regarda de plus près. Des herbes ? Le navire avait déjà dépassé les premiers amas, mais il y en avait d’autres devant, des masses plus importantes, et il plissa les yeux, essayant de distinguer des fibres végétales dans l’enchevêtrement flottant. La masse remuait, comme des serpents auraient pu le faire. Mais Lavon ne voyait ni têtes ni yeux. Alors c’étaient peut-être des herbes. Il gesticula impatiemment et les Skandars, sans se presser, commencèrent à déplier l’écope articulée montée sur un espar avec laquelle les spécimens biologiques étaient recueillis.
    Quand Lavon atteignit le pont inférieur, un petit tas dégoulinant d’herbes s’élevait sur les bordages et une demi-douzaine de membres de l’expédition étaient rassemblés autour, Vormecht, le second, Galimoin, le chef navigateur, Joachil Noor et deux de ses scientifiques et Mikdal Hasz, le chroniqueur du bord. Une odeur piquante d’ammoniac flottait dans l’air. Les trois Skandars restaient en retrait, se bouchant ostensiblement le nez et grommelant, mais les autres, riant, montrant les herbes ou les poussant du doigt, paraissaient plus animés et excités qu’ils ne l’avaient été depuis des semaines.
    Lavon s’agenouilla près d’eux. Il n’y avait aucun doute, il s’agissait bien d’un genre d’algue dont chaque fibre plate et charnue était à peu près de la taille d’un homme, large comme le bras et épaisse comme un doigt. Elle remuait et se contractait convulsivement, comme mue par un ressort, mais ses mouvements devenaient visiblement plus lents d’instant en instant à mesure qu’elle séchait et les couleurs vives perdaient rapidement leur éclat.
    — Prenez-en un peu plus, dit Joachil Noor aux Skandars. Et cette fois, mettez-les dans un baquet d’eau de mer pour qu’elles restent en vie.
    Les Skandars ne firent pas un geste.
    — L’odeur… quelle puanteur… grogna l’un des êtres velus.
    Joachil Noor se dirigea vers eux – la petite femme tout en nerfs avait l’air d’une enfant auprès des créatures gigantesques – et agita brusquement la main. Les Skandars haussèrent les épaules et allèrent exécuter leur tâche.
    — Qu’en pensez-vous ? lui demanda Sinnabor Lavon.
    — Des algues. Une variété inconnue, mais tout est inconnu si loin en mer. Les changements de couleur sont intéressants. Je ne sais pas s’ils sont causés par des variations des pigments ou s’ils résultent simplement d’une illusion d’optique, du jeu de la lumière sur les couches superficielles changeantes.
    — Et les mouvements ? Les algues n’ont pas de muscles.
    — De nombreuses plantes sont capables de mouvement. De faibles oscillations électriques causant des différences dans les colonnes de fluide à l’intérieur de la structure de la plante… vous connaissez les sensitives du nord-ouest de Zimroel ? Quand on crie, elles se contractent. L’eau de mer est un excellent conducteur ; ces algues doivent capter toutes sortes d’impulsions électriques. Nous les étudierons attentivement.
    « Je dois vous avouer, poursuivit Joachil Noor avec un sourire, que cela arrive comme un présent du Divin. Encore une semaine de cette mer vide et j’aurais sauté par-dessus bord.
    Lavon opina du chef. Il avait éprouvé la même chose : cet ennui mortel, ce sentiment affreux et étouffant de s’être condamné à une interminable traversée sans but. Lui-même, qui avait consacré sept ans de sa vie à l’organisation de cette expédition et qui était prêt à passer le reste de ses jours à en assurer la réussite, lui-même, la cinquième année de la traversée, paralysé par l’indolence, engourdi par l’apathie…
    — Faites-moi un rapport pour ce soir, hein ? dit-il. Résultats préliminaires. Nouvelle et exceptionnelle espèce d’algues.
    Joachil Noor fit un geste et les Skandars hissèrent le baquet d’algues sur leurs larges épaules et le transportèrent vers le laboratoire. Les trois biologistes les suivirent.
    — Ils auront largement de quoi étudier, dit Vormecht.
    — Regardez là-bas ! s’écria le second en tendant la main. Il y en a une épaisse couche devant nous !
    — Trop épaisse, peut-être, dit Mikdal Hasz.
    Sinnabor Lavon se tourna vers le chroniqueur, un petit homme à la voix sèche et aux yeux pâles, dont une épaule était plus haute que l’autre.
    — Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.
    — Les rotors obstrués, capitaine. Si les algues deviennent beaucoup plus épaisses. J’ai lu les histoires de la Vieille Terre qui parlent d’océans où les algues étaient impénétrables et de navires irrémédiablement empêtrés, dont l’équipage se nourrissait de crabes et de poissons et finissait par mourir de soif, et les bâtiments continuaient de dériver pendant des siècles avec les squelettes à bord…
    — Des fables, des légendes, grogna Galimoin, le chef navigateur.
    — Et si cela nous arrive ? demanda Mikdal Hasz.
    — Est-ce possible ? demanda Vormecht.
    Lavon se rendit compte que tous les regards convergeaient sur lui. Il regarda la mer. C’était vrai, les algues paraissaient plus épaisses ; elles formaient de grosses touffes devant l’étrave et leurs oscillations cadencées produisaient des palpitations et des gonflements à la surface plate et inerte de l’eau.
    Mais il restait de larges trouées entre les bancs. Était-ce possible que ces algues puissent engloutir un excellent navire comme le Spurifon ? Le silence régnait sur le pont. C’était presque comique : l’horrible menace des algues, les officiers tendus, divisés et irritables, le capitaine auquel incombait de prendre la décision qui pouvait signifier la vie ou la mort…
    Lavon se dit que la véritable menace n’était pas les algues mais l’ennui. Pendant des mois, la traversée avait été si peu mouvementée que les journées étaient devenues des vides qu’il avait fallu remplir avec les distractions les plus désespérées. Chaque jour à l’aube, la boule de soleil vert bronze des tropiques se levait au-dessus de Zimroel, à midi, il brillait au zénith dans un ciel sans nuages, l’après-midi, il plongeait vers l’horizon inconcevablement lointain, et le lendemain, c’était la même chose. Il n’y avait pas eu de pluie depuis plusieurs semaines, pas le moindre changement de temps. La Grande Mer emplissait tout l’univers. Ils ne voyaient aucune terre, pas le plus petit îlot à cette distance des côtes, aucun oiseau, aucun animal marin. Dans une telle existence, une espèce inconnue d’algues marines devenait une exquise nouveauté. Une féroce impatience rongeait l’esprit des voyageurs, ces explorateurs qui s’étaient consacrés à leur projet épique et qui maintenant, tristes et maussades, supportaient le tourment de savoir qu’ils avaient gâché leur vie dans un moment de folie romantique. Quand ils avaient levé l’ancre pour accomplir la première traversée de l’histoire de la Grande Mer qui occupait près de la moitié de la planète géante, aucun d’entre eux n’avait pensé que cela se passerait ainsi. Ils avaient imaginé des aventures quotidiennes, des animaux nouveaux d’une nature fabuleuse, des îles inconnues, des tempêtes dantesques, un ciel déchiré par les éclairs et coloré de nuages de dizaines de teintes rares. Mais pas cela, pas cette pénible uniformité, cette immuable répétition des jours. Lavon avait déjà commencé à évaluer les risques de mutinerie, car il s’en fallait peut-être encore de sept, neuf ou même onze ans avant qu’ils abordent les côtes du lointain continent d’Alhanroel, et il doutait qu’il y en eût beaucoup à bord qui auraient le courage d’aller jusqu’au bout. Il devait y en avoir des dizaines qui avaient commencé à rêver de faire demi-tour et de remettre le cap sur Zimroel ; lui-même en avait parfois rêvé. Cherchons donc les risques, songea-t-il, et si besoin est, fabriquons-les par l’imagination. Bravons-donc le péril, réel ou imaginaire, des algues marines. La possibilité du danger nous sortira de notre funeste léthargie.
    — Nous pouvons affronter les algues, dit Lavon. Poursuivons notre route.
    Au bout d’une heure, il commença à avoir des doutes. Du haut de la passerelle il contemplait avec méfiance les algues qui allaient s’épaississant. Elles formaient de petits îlots de cinquante à cent mètres de largeur et les trouées qui les séparaient se rétrécissaient. Toute la surface de la mer était en mouvement, palpitait et frémissait. Sous les rayons ardents du soleil presque à la verticale, les algues prenaient des teintes plus riches, passant d’un ton à un autre, comme activées par le déferlement d’énergie solaire. Il voyait des animaux se déplacer au milieu de l’enchevêtrement végétal : d’énormes crustacés ressemblant à des crabes, avec de nombreuses pattes, sphériques, à la carapace verte et noueuse, et des animaux serpentins évoquant un peu le calmar, se repaissant d’autres êtres vivants trop petits pour que Lavon pût les voir.
    — Peut-être qu’un changement de cap… fit nerveusement Vormecht.
    — Peut-être, dit Lavon. Je vais envoyer une vigie pour savoir jusqu’où s’étend cette saleté.
    Changer de cap, même de quelques degrés, ne lui disait rien du tout. Sa route était tracée ; sa décision était arrêtée ; il craignait que la moindre déviation n’anéantît sa résolution déjà chancelante. Pourtant ce n’était pas un maniaque, fonçant sans tenir compte des risques. C’était seulement qu’il voyait à quel point il serait facile pour les passagers du Spurifon de perdre ce qu’il leur restait d’enthousiasme pour la folle entreprise dans laquelle ils s’étaient lancés.
    C’était un âge d’or pour Majipoor, une époque de figures héroïques et de hauts faits mémorables. Des explorateurs partaient dans toutes les directions, dans les déserts arides de Suvrael, les forêts et les marais de Zimroel et les régions vierges de la périphérie d’Alhanroel, dans les archipels et les groupes d’îles qui bordaient les trois continents. La population augmentait rapidement, de petites villes se transformaient en cités et des cités en métropoles d’une taille invraisemblable, des colons non humains affluaient des mondes avoisinants pour chercher fortune, tout était croissance, excitation, changement. Et Sinnabor Lavon s’était réservé l’exploit le plus fou de tous, la traversée de la Grande Mer en bateau. Nul ne l’avait jamais tenté. De l’espace on voyait que la moitié de la surface de la planète géante était de l’eau, que les continents, aussi énormes qu’ils fussent, étaient tous tassés dans un seul hémisphère et que toute l’autre moitié de la planète n’était qu’un océan uniforme. Et bien que la colonisation humaine de Majipoor eût commencé depuis plusieurs milliers d’années, il y avait eu beaucoup de travail à faire sur terre et la Grande Mer avait été abandonnée à elle-même et aux armadas de dragons de mer qui la traversaient infatigablement d’ouest en est pendant leurs migrations qui duraient des décennies.
    Mais Lavon aimait Majipoor et aspirait à l’embrasser tout entière. Il l’avait traversée d’Amblemorn, au pied du Mont du Château, à Til-omon, sur l’autre rivage de la Grande Mer ; et maintenant, mu par le besoin de boucler la boucle, il avait investi toutes ses ressources et toute son énergie dans l’armement de cet imposant bâtiment, aussi autonome et indépendant qu’une île, à bord duquel lui-même et un équipage aussi fou que lui avaient l’intention de passer une décennie ou plus à explorer cet océan inconnu. Il savait, et les autres savaient probablement aussi, qu’ils s’étaient embarqués dans une aventure qui était peut-être vouée à l’échec. Mais s’ils réussissaient, et s’ils arrivaient à bon port avec leur vaisseau sur la côte orientale d’Alhanroel où aucun long-courrier n’avait jamais accosté, leurs noms vivraient à jamais.
    — Ohé ! s’écria soudain la vigie. Dragons en vue ! Ohé !
    Des semaines d’ennui, grommela Vormecht, et puis tout arrive d’un seul coup !
    Lavon vit la vigie dont la silhouette se découpait sur le ciel éblouissant tendre le bras au nord-nord-ouest. Il mit sa main en visière et suivit la direction du bras tendu. Oui ! De grandes formes bossuées glissaient paisiblement vers eux, les caudales dressées, les ailes ramenées près du corps ou, pour quelques-uns, magnifiquement déployées…
    — Des dragons ! cria Galimoin.
    — Des dragons, regardez ! hurlèrent une douzaine d’autres voix à la fois.
    Le Spurifon avait déjà rencontré deux troupes de dragons de mer au cours de la traversée, après six mois de mer, au milieu des îles qu’ils avaient baptisées l’Archipel Stiamot, et deux ans plus tard, dans la partie de l’océan qu’ils avaient nommé la Fosse Arioc. Les deux fois, les troupes avaient été importantes, composées de centaines de gigantesques animaux avec de nombreuses femelles gravides, et elles étaient restées à distance du Spurifon. Mais ceux-ci ne semblaient être que des éléments isolés de leur troupe, pas plus d’une dizaine ou d’une vingtaine, une poignée de mâles géants et des jeunes mesurant à peine une douzaine de mètres. Les algues frémissantes semblaient maintenant sans importance alors que les dragons approchaient. Tout le monde semblait être sur le pont en même temps, trépignant d’excitation.
    Lavon agrippait la rambarde. Il avait choisi de prendre un risque pour créer une diversion ; eh bien, le risque était là. Un dragon de mer adulte en colère pouvait désemparer un navire, même aussi bien défendu que le Spurifon, en lui assenant quelques coups violents. Ils n’attaquaient que rarement des vaisseaux qui ne les avaient pas assaillis les premiers, mais cela s’était parfois produit. Ces animaux imaginaient-ils que le Spurifon était un navire équipé pour la pêche au dragon ? Tous les ans, une nouvelle troupe de dragons de mer traversait les eaux entre Piliplok et l’Ile du Sommeil, parages dans lesquels la pêche était autorisée, et des flottes de dragonniers réduisaient sensiblement leur nombre ; les gros, au moins, devaient être des survivants de ce massacre, et qui pouvait savoir quelles rancunes ils nourrissaient ? Les harponneurs du Spurifon se mirent en position de tir sur un signe de Lavon.
    Mais il n’y eut pas d’attaque. Les dragons semblaient considérer le navire comme une curiosité, rien de plus. Ils étaient venus ici pour se nourrir. Quand ils atteignirent les premiers amas d’algues, ils ouvrirent leur immense bouche et commencèrent à en engloutir d’énormes quantités, absorbant en même temps les sortes de crabes et de calmars et tout le reste. Pendant plusieurs heures, ils pâturèrent bruyamment au milieu des algues, puis, comme d’un commun accord, ils s’enfoncèrent sous la surface de la mer et disparurent en quelques instants.
    Un grand cercle de mer libre entourait maintenant le Spurifon.
    — Ils ont dû en avaler des tonnes, murmura Lavon. Des tonnes !
    — Et maintenant la voie est libre, dit Galimoin.
    — Non, dit Vormecht en secouant la tête. Vous voyez, capitaine ? L’herbe à dragon, là-bas. De plus en plus épaisse ?
    Lavon regarda dans le lointain. Partout où il portait son regard une mince ligne sombre bordait l’horizon.
    — La terre, suggéra Galimoin. Des îles… des atolls…
    — Tout autour de nous ? fit Vormecht d’un ton méprisant. Non, Galimoin. Nous nous sommes enfoncés au milieu d’un continent de cette herbe à dragon. La trouée que les dragons ont faite en mangeant n’est qu’une illusion. Nous sommes pris au piège !
    — Ce ne sont que des algues, répliqua Galimoin. S’il le faut, nous nous fraierons un chemin à travers.
    Lavon gardait les yeux fixés sur l’horizon avec inquiétude. Il commençait à partager le malaise de Vormecht. Quelques heures plus tôt, l’herbe à dragon était limitée à quelques filaments épars, puis s’était transformée en touffes et en bancs ; mais maintenant, et bien que le navire voguât provisoirement en eau libre, il semblait véritablement qu’un cercle continu d’algues les entourât de la poupe à la proue. Mais pouvaient-elles devenir assez épaisses pour entraver leur progression ?
    C’était l’heure du crépuscule. L’air lourd et chaud rosit, puis devint rapidement gris. L’obscurité venue du ciel à l’orient s’abattit sur les voyageurs.
    — Demain matin, nous enverrons des canots pour voir ce qu’il y a à voir, annonça Lavon.
    Ce soir-là après dîner, Joachil Noor fit un rapport sur l’herbe à dragon : une algue géante, compliquée sur le plan de la biochimie et méritant un examen approfondi. Elle parla longuement de son système complexe de coloration et de sa puissante contractilité. Tout le monde à bord, y compris ceux qui étaient égarés dans le brouillard d’une dépression sans espoir depuis des semaines, se rassembla pour scruter les spécimens dans le baquet, les toucher, s’interroger et faire des remarques. Sinnabor Lavon se réjouit de retrouver une telle animation à bord du Spurifon après toutes ces semaines de cafard.
    Il rêva cette nuit-là qu’il dansait sur l’eau, exécutant un vigoureux pas seul dans un ballet plein d’entrain. L’herbe à dragon était ferme et souple sous ses pieds aériens.
    Il fut réveillé une heure avant l’aube par des coups insistants frappés à la porte de sa cabine. C’était un Skandar, Skeen, du troisième quart.
    — Venez vite, capitaine… l’herbe à dragon…
    Même aux premiers reflets nacrés du jour nouveau l’ampleur du désastre était évidente. Durant toute la nuit, le Spurifon avait suivi sa route et l’herbe à dragon avait avancé, si bien que le navire se trouvait au cœur d’un enchevêtrement serré d’algues marines qui paraissait s’étendre jusqu’aux confins de l’univers. Le paysage qui se présentait aux yeux de Lavon tandis que les premières traînées vertes du matin teintaient le ciel paraissait sortir tout droit d’un rêve : un tapis uni et continu composé de milliards de fibres végétales enchevêtrées, dont la surface frémissait, se convulsait, palpitait et tremblait et dont les couleurs en perpétuel changement passaient par toute une gamme de tons profonds et agressifs. On pouvait voir çà et là les habitants de cet inextricable réseau courir, ramper, glisser, onduler, grimper et détaler. De l’impénétrable lacis d’algues s’élevait une odeur si pénétrante qu’elle semblait traverser directement les narines jusqu’au fond du crâne. On ne voyait nulle part d’eau libre. Le Spurifon était arrêté, encalminé, aussi immobile que s’il avait couvert durant la nuit quinze cents kilomètres par voie de terre jusqu’au cœur du désert de Suvrael.
    Lavon tourna les yeux vers Vormecht – le second, si bougon et énervé toute la journée de la veille, arborait maintenant l’air calme de celui dont les craintes se voient justifiées –, puis vers le chef navigateur Galimoin dont la confiance débordante avait laissé place à une disposition d’esprit tendue et explosive que traduisaient clairement son regard dur et fixe et ses lèvres sévèrement pincées.
    — J’ai fait stopper les machines, dit Vormecht. Nous aspirions de pleins barils d’herbe à dragon. Les rotors ont été complètement obstrués presque instantanément.
    — Peut-on les désobstruer ? demanda Lavon.
    — Nous sommes en train de le faire, répondit Vormecht. Mais dès que nous remettrons les machines en marche, nous allons aspirer des algues par toutes les ouïes.
    Les sourcils froncés, Lavon se tourna vers Galimoin.
    — Avez-vous réussi à évaluer la superficie de la masse d’algues ?
    — Nous n’en voyons pas les limites, capitaine.
    — Et avez-vous sondé sa profondeur ?
    — C’est comme une pelouse. On ne peut pas faire traverser les plombs.
    Lavon poussa un long soupir.
    — Mettez immédiatement des canots à la mer. Nous devons étudier ce que nous affrontons. Vormecht, envoyez deux plongeurs pour découvrir jusqu’à quelle profondeur va la couche d’algues et si nous pouvons trouver un moyen de protéger nos entrées d’air. Et demandez à Joachil Noor de monter ici.
    La petite biologiste apparut promptement, l’air las mais obstinément pleine d’entrain. Avant que Lavon ait pu dire un mot, elle annonça :
    — J’ai passé toute la nuit à étudier les algues. Elles fixent les métaux, avec une forte concentration de rhénium et de vanadium dans…
    — Avez-vous remarqué que nous sommes immobilisés ?
    Cela parut la laisser indifférente.
    — Je vois, dit-elle.
    — Nous nous retrouvons comme dans les vieilles légendes où des navires sont pris dans des herbes impénétrables et sont abandonnés en mer. Nous sommes peut-être ici pour un bon moment.
    — Cela nous donnera une chance d’étudier cet écosystème unique, capitaine.
    — Pendant le reste de notre vie, peut-être.
    — Croyez-vous ? demanda Joachil Noor, enfin alarmée.
    — Je n’en sais rien. Mais je veux que vous changiez l’orientation de vos recherches, pour le moment. Trouvez-moi ce qui peut tuer ces herbes, à part l’exposition à l’air. Il nous faudra peut-être mener contre elles une guerre biologique si nous voulons un jour sortir d’ici. Je veux un produit chimique, une méthode, un procédé pour dégager nos rotors.
    — Emparez-vous de deux dragons de mer, répondit immédiatement Joachil Noor, enchaînez-les à la proue, un de chaque côté, et laissez-les manger pour nous libérer.
    — Réfléchissez-y plus sérieusement, fit Sinnabor Lavon sans sourire, et revenez plus tard me faire votre rapport.
    Il regarda tandis que l’on mettait deux canots à la mer, chacun avec quatre membres de l’équipage. Lavon se prit à espérer, mais il n’y avait aucune chance : presque aussitôt, les pales forent bloquées et les marins durent se résoudre à prendre les avirons et à effectuer une lente et exténuante progression à travers les algues, s’arrêtant parfois pour repousser à coups de gourdins les intrépides crustacés géants qui grouillaient sur la surface du tapis d’algues. En un quart d’heure, les canots ne s’étaient pas éloignés du navire de plus d’une centaine de mètres. Entre-temps, deux plongeurs, un Hjort et un humain, munis de masques, étaient descendus, taillant des ouvertures dans l’herbe à dragon le long de la coque et disparaissant dans les profondeurs. Au bout d’une demi-heure, ils n’étaient pas remontés et Lavon s’adressa à son second.
    — Vormecht, combien de temps des hommes peuvent-ils rester sous l’eau avec ces masques ?
    — À peu près jusqu’à maintenant, capitaine. Peut-être un peu plus longtemps pour le Hjort, mais guère plus.
    — C’est bien ce que je pensais.
    — Nous n’allons certainement pas envoyer d’autres plongeurs à leur recherche, n’est-ce pas ?
    — Certainement pas, fit sombrement Lavon. Croyez-vous que le submersible pourrait pénétrer dans les algues ?
    — Probablement pas. J’en doute également. Mais nous allons devoir essayer. Demandez des volontaires.
    Le Spurifon transportait un petit sous-marin qu’il utilisait pour ses recherches scientifiques. Il n’avait pas servi depuis des mois et quand il fut prêt à descendre, plus d’une heure s’était écoulée ; le sort des deux plongeurs ne faisait plus de doute. Et Lavon sentit la conscience de leur mort peser sur son esprit comme une chape de métal glacé. Il n’avait jamais vu quelqu’un mourir, sauf d’extrême vieillesse, et il lui était difficile de comprendre l’étrangeté de la mortalité accidentelle, presque autant que de savoir qu’il était responsable de ce qui s’était passé.
    Trois volontaires montèrent dans le sous-marin qui fut hissé par-dessus bord à l’aide d’un treuil. Il reposa un moment à la surface de l’eau, puis ses occupants firent sortir les pinces escamotables dont il était équipé et, comme un gros crabe luisant, il commença à s’enfoncer en creusant. Ce fut long, car l’herbe à dragon adhérait étroitement à lui et reconstituait son tissu végétal presque aussi vite que les pinces le déchiraient. Mais peu à peu, le petit bâtiment cessa d’être visible.
    Galimoin hurlait quelque chose dans un porte-voix sur un autre pont. Lavon leva les yeux et vit les deux canots qu’il avait fait mettre à la mer aux prises avec les algues à quelque huit cent mètres du navire. C’était maintenant le milieu de la matinée et, avec l’éclat aveuglant de la lumière, il était difficile de dire dans quelle direction ils allaient, mais ils semblaient être en train de revenir.
    Seul et silencieux, Lavon attendait sur la passerelle. Nul n’osait s’approcher de lui. Il tenait les yeux fixés sur le tapis flottant d’herbe à dragon, soulevé çà et là par d’étranges et effrayants organismes, et songeait aux deux noyés, aux autres dans le submersible, à ceux qui étaient dans les canots et à ceux qui étaient restés en sécurité à bord du Spurifon, tous grotesquement empêtrés dans cette situation critique. Comme il eût été facile d’éviter cela, se dit-il ; et comme c’est facile d’avoir de telles pensées. Et vain.
    Il resta à son poste, immobile, bien après midi, dans le silence, les vapeurs, la chaleur et la puanteur. Puis il regagna sa cabine. Plus tard dans la journée, Vormecht vint lui annoncer que l’équipage du submersible avait découvert près des rotors immobilisés les corps des plongeurs étroitement enveloppés dans un linceul d’herbe à dragon, comme si les algues s’étaient délibérément jetées sur eux pour les étouffer. Cela laissa Lavon sceptique ; il soutint qu’ils avaient seulement dû s’empêtrer dedans, mais sans conviction. Le sous-marin lui-même avait eu du mal et avait failli griller ses moteurs dans son effort pour s’enfoncer à quinze mètres. D’après Vormecht, les algues formaient une couche compacte d’environ trois mètres cinquante sous la surface de la mer.
    — Et les canots ? demanda Lavon.
    Le second lui répondit qu’ils étaient bien revenus et que les marins étaient épuisés par l’effort qu’ils avaient fourni pour ramer dans l’enchevêtrement d’algues. Dans toute la matinée, ils n’avaient pas réussi à s’éloigner de plus d’un kilomètre et demi du navire et ils n’avaient pas vu de limites à l’herbe à dragon, pas la moindre brèche dans cette trame ininterrompue. L’un des marins avait été attaqué par un crabe pendant le retour mais s’en était tiré avec de petites coupures.
    Il n’y eut aucune évolution de la situation pendant la journée. Aucune évolution ne paraissait possible. L’herbe à dragon s’était emparée du Spurifon, elle n’avait aucune raison de relâcher le navire, à moins que les voyageurs ne l’y contraignent, et Lavon ne voyait pas pour l’instant comment ils pourraient s’y prendre.
    Il demanda à Mikdal Hasz, le chroniqueur, de se promener parmi les passagers du Spurifon et de vérifier leur état d’esprit.
    — Calme, dans l’ensemble, déclara Hasz. Certains sont inquiets. La plupart trouvent notre situation étrangement intéressante : une stimulation, un changement bienvenu après la monotonie de ces derniers mois.
    — Et vous-même ?
    — Je nourris quelques craintes, capitaine. Mais je veux croire que nous trouverons un moyen d’en sortir. Et la beauté de cet étrange paysage provoque chez moi un plaisir inattendu.
    De la beauté ? Il n’était jamais venu à l’idée de Lavon d’y trouver de la beauté. Le visage fermé, il contempla les kilomètres d’herbe à dragon, rouge bronze sous le ciel que le soleil couchant ensanglantait. Une brume rouge s’élevait de l’eau et dans cette épaisse vapeur les habitants des algues se déplaçaient en grand nombre, de sorte que l’énorme tissu d’algues semblable à un radeau était en perpétuel mouvement. De la beauté ? Une certaine beauté, en effet, reconnut Lavon. Il eut l’impression que le Spurifon s’était échoué au milieu de quelque gigantesque peinture, un vaste parchemin aux formes estompées et fluides représentant un monde onirique et déconcertant, sans points de repères, sur la surface liquide duquel se produisaient d’incessants changements de motifs et de couleurs. Tant qu’il pourrait s’empêcher de considérer l’herbe à dragon comme l’ennemie et la destructrice de tout ce pour quoi il avait œuvré, il lui serait possible d’admirer dans une certaine mesure les formes et les reflets mouvants qui l’environnaient.
    Il resta éveillé une grande partie de la nuit, cherchant sans succès une tactique à utiliser contre cet ennemi végétal.
    Le matin amena de nouvelles teintes dans les algues, des verts pâles et des jaunes marbrés sous un ciel déprimant couvert de petits nuages. Cinq ou six dragons de mer colossaux étaient visibles à une grande distance, se frayant lentement un chemin dans l’eau en mangeant. Comme ce serait commode, songea Lavon, si le Spurifon pouvait en faire autant !
    Il alla rejoindre ses officiers. Eux aussi avaient remarqué la sérénité, voire la fascination, qui avaient prédominé la veille au soir. Mais ils discernaient des tensions qui commençaient à se faire jour dès le matin.
    — Ils étaient déjà insatisfaits et avaient le mal du pays, dit Vormecht, et il leur faut maintenant supporter un nouveau retard de plusieurs jours ou même de plusieurs semaines.
    — Et pourquoi pas de mois ou d’années ou à jamais, fit Galimoin d’un ton brusque. Qu’est-ce qui vous autorise à croire que nous en sortirons un jour ?
    La tension rendait la voix du navigateur discordante et des tendons saillaient sur les côtés de son cou épais. Lavon avait senti depuis longtemps qu’il y avait une instabilité quelque part chez Galimoin mais il ne s’attendait tout de même pas à la rapidité avec laquelle il craquait devant l’assaut de l’herbe à dragon.
    Vormecht paraissait tout aussi stupéfait.
    — Vous nous avez dit vous-même avant-hier, fit-il d’une voix où perçait l’étonnement, « ce ne sont que des algues. Nous nous fraierons un chemin à travers ». Vous vous en souvenez ?
    — Je ne savais pas alors ce que nous affrontions, grommela Galimoin.
    Lavon tourna les yeux vers Joachil Noor.
    — Est-il possible que cette végétation soit migratrice ? demanda-t-il. Que toute cette formation se disloque et nous relâche ?
    — Ce pourrait arriver, répondit la biologiste en secouant la tête. Mais je ne vois aucune raison de compter là-dessus. Il s’agit plus vraisemblablement d’un écosystème permanent. Les courants pourraient l’entraîner vers d’autres parties de la Grande Mer, mais dans ce cas, ils nous y porteraient aussi.
    — Vous voyez ? dit Galimoin d’un ton sinistre. C’est désespéré.
    — Pas encore, dit Lavon. Vormecht, nous serait-il possible d’utiliser le submersible pour installer des écrans devant les entrées d’air ?
    — Peut-être. Peut-être.
    — Essayez. Demandez aux fabricateurs de construire des écrans sur-le-champ. Joachil Noor, peut-on envisager une contre-attaque chimique contre les algues ?
    — Nous poursuivons les analyses, répondit-elle. Je ne puis rien promettre.
    Personne ne pouvait rien promettre. Ils pouvaient seulement réfléchir et travailler, attendre et espérer.
    Il fallut deux jours pour tracer les plans des écrans et cinq autres pour la construction. Entretemps, Joachil Noor expérimentait des méthodes pour tuer l’herbe à dragon autour du navire, sans résultat apparent.
    Durant ces journées, non seulement le Spurifon mais le temps même sembla s’arrêter. Lavon faisait le point quotidiennement et tenait le livre de bord ; le navire se déplaçait en fait de quelques milles marins par jour, se dirigeant régulièrement vers le sud-sud-ouest ; mais il n’allait nulle part par rapport à toute la masse des algues ; pour avoir un point de repère ils enduisirent de teinture l’herbe à dragon tout autour du navire, mais les jours qui passaient n’apportaient aucun mouvement dans les grandes taches jaunes et écarlates. Et sur cet océan, portés par les courants, ils pouvaient dériver à jamais sans s’approcher de la terre.
    Le découragement commençait à s’emparer de Lavon. Il avait des difficultés à continuer à se tenir droit ; ses épaules commençaient à tomber et sa tête était comme un poids mort. Il se sentait plus vieux ; il se sentait vieux. Il était rongé par un sentiment de culpabilité. La responsabilité de ne pas s’être écarté de la zone d’herbe à dragon au moment où le danger était devenu apparent pesait sur lui. Il se disait que quelques heures seulement auraient tout changé, mais il s’était laissé distraire par le spectacle des dragons de mer et par sa stupide théorie selon laquelle un peu de risques ajouterait du piquant à ce qui était devenu un voyage d’une mortelle fadeur. Pour cela il s’accablait sans pitié et il n’avait qu’un pas à franchir pour se reprocher d’avoir entraîné ces gens à leur corps défendant dans tout cet absurde et vain voyage. Une traversée d’une durée de dix ou quinze ans, de nulle part à nulle part. Pourquoi ? Mais pourquoi ?
    Il faisait pourtant en sorte d’entretenir le moral des autres. La ration de vin – limitée, car les réserves du navire devaient durer toute la traversée – fut doublée. Il y eut des soirées à bord. Lavon ordonna à tous les groupes de recherches de mettre leurs études océanographiques à jour, estimant que ce n’était pas le moment pour quiconque de se laisser aller à l’oisiveté. Des travaux qui auraient dû être écrits des mois, voire des années plus tôt mais qui avaient été mis de côté au fil de la longue et lente progression du navire devaient maintenant être achevés dans les meilleurs délais. Le travail était le meilleur remède à l’ennui, à la déception et – un facteur nouveau et en aggravation – à la peur.
    Quand les premiers écrans furent prêts, un équipage de volontaires descendit dans le submersible pour essayer de les souder à la coque par-dessus les entrées d’air. Cette tâche, déjà délicate dans les meilleures conditions, était rendue encore plus difficile par la nécessité de l’exécuter entièrement à l’aide des pinces escamotables du petit bâtiment. Après la perte des deux plongeurs Lavon ne voulait plus risquer de laisser quelqu’un entrer dans l’eau, sauf dans le submersible. Les travaux avançaient jour après jour sous la direction d’un mécanicien qualifié nommé Duroin Klays, mais c’était une tâche ingrate. Les pesantes masses d’herbe à dragon, venant heurter la coque à chaque mouvement de la houle, arrachaient fréquemment les fragiles fixations et les soudeurs n’avançaient guère.
    Durant le sixième jour du travail, Duroin Klays vint voir Lavon avec une poignée de photographies glacées. Elles montraient des taches orange sur un rond gris terne.
    — Qu’est-ce que c’est ? demanda Lavon.
    — Corrosion de la coque, capitaine. Je l’ai remarqué hier et j’ai pris une série de clichés sous-marins ce matin.
    — Corrosion de la coque ? répéta Lavon avec un sourire forcé. C’est presque impossible. La coque est exceptionnellement résistante. Quant à ce que vous me montrez ici, il doit s’agir d’anatifes, ou d’une variété d’éponges, ou bien…
    — Non, capitaine, dit Duroin Klays Ce n’est peut-être pas net sur les photos, mais on le voit clairement quand on est dans le submersible. Cela fait de petites marques qui rongent le métal. J’en suis tout à fait sûr, capitaine.
    Lavon congédia le mécanicien et fit appeler Joachil Noor. Elle étudia longuement les photographies.
    — C’est tout à fait vraisemblable, déclara-t-elle enfin.
    — Que l’herbe à dragon ronge la coque ?
    — Nous soupçonnons cette possibilité depuis quelques jours. L’une de nos premières découvertes fut l’existence d’une forte variation du pH entre cette partie de l’océan et la mer libre. Nous sommes dans un bain acide, capitaine, et je suis persuadée que ce sont les algues qui sécrètent ces acides. Et nous savons qu’elles fixent les métaux et qu’elles sont riches en éléments lourds. En temps normal elles tirent leurs métaux de l’eau de mer, bien entendu. Mais elles doivent considérer le Spurifon comme une gigantesque table de festin. Je ne serais pas étonnée d’apprendre que la raison pour laquelle l’herbe à dragon est devenue si épaisse en si peu de temps à proximité de nous est que les algues ont afflué depuis des kilomètres à la ronde pour avoir part au gâteau.
    — Si c’est le cas, il est stupide d’espérer que l’amoncellement d’algues se dispersera de lui-même.
    — Effectivement.
    — Et si nous y restons bloqués assez longtemps, dit Lavon en plissant les yeux, l’herbe à dragon fera des trous qui finiront par transpercer la coque.
    — Cela pourrait prendre des siècles, fit la biologiste en riant. La famine est un problème plus immédiat.
    — Comment cela ?
    — Combien de temps pouvons-nous tenir en ne nous nourrissant que de ce qui est actuellement entreposé à bord ?
    — Quelques mois, je suppose. Vous savez que nous comptons sur ce que nous attrapons à mesure que nous avançons. Voulez-vous dire…
    — Oui, capitaine. Tout est probablement toxique pour nous dans l’écosystème qui nous entoure en ce moment. Les algues absorbent les métaux océaniques. Les petits crustacés et les poissons se nourrissent des algues. Les gros animaux mangent les petits. La concentration en sels métalliques devient de plus en plus forte à mesure que nous remontons la chaîne. Et nous…
    — … ne nous porterons pas bien en nous nourrissant de rhénium et de vanadium.
    — Ainsi que de molybdène et de rhodium. Non, capitaine. Avez-vous pris connaissance des derniers rapports médicaux ? Une épidémie de nausées, des accès de fièvre, quelques problèmes circulatoires… vous-même, comment vous sentez-vous, capitaine ? Et ce n’est que le début. Aucun de nous n’a encore rien eu de grave. Mais dans une semaine, ou deux, ou trois…
    — Que la Dame nous protège ! souffla Lavon.
    — La bénédiction de la Dame ne s’étend pas si loin à l’ouest, dit Joachil Noor.
    Elle eut un sourire froid.
    — Je recommande que l’on cesse immédiatement toute pêche, poursuivit-elle, et que l’on se serve de nos provisions jusqu’à ce que nous soyons sortis de ces parages. Et que nous achevions de poser les écrans de protection des rotors aussi rapidement que possible.
    — D’accord, fit Lavon.
    Quand elle l’eut quitté, il monta sur la passerelle et contempla d’un air sombre l’eau encombrée et frémissante. Ce jour-là, les couleurs étaient plus riches que jamais, ocre, sépia, feuille-morte, indigo. L’herbe à dragon était florissante. Lavon imagina les fibres charnues venant frapper contre la coque, attaquant le métal luisant avec leurs sécrétions acides, le brûlant molécule après molécule, transformant le navire en bouillie d’ions et l’avalant gloutonnement. Il frissonna. Toute beauté lui paraissait maintenant bannie de la texture enchevêtrée des algues marines. Cette masse dense et étroitement entrelacée de végétaux qui s’étendait jusqu’à l’horizon ne représentait plus pour lui que la puanteur et la pourriture, le danger et la mort, les gaz barbotant de la décomposition et les mâchoires secrètes de la destruction. D’heure en heure, les flancs du grand vaisseau s’amincissaient et il restait assis, immobile, impuissant, au milieu de l’ennemi qui le dévorait.
    Lavon essaya d’empêcher ces nouveaux périls d’être connus de tous. C’était, bien entendu, impossible ; les secrets ne pouvaient durer longtemps dans un univers clos comme le Spurifon. L’insistance qu’il mettait à garder le secret servit au moins à réduire au minimum la discussion publique de ces problèmes, qui pouvait si rapidement conduire à la panique. Chacun était au courant mais chacun faisant comme s’il était le seul à se rendre compte de la gravité de la situation.
    Mais la tension montait. Les caractères devenaient irascibles ; les conversations étaient difficiles ; des mains tremblaient, il y avait des bafouillages, on laissait échapper des objets. Lavon restait à l’écart des autres autant que ses fonctions le lui permettaient. Il priait pour leur délivrance et cherchait conseil dans les rêves, mais Joachil Noor semblait avoir raison : les voyageurs étaient hors d’atteinte de la bienveillante Dame de l’Ile dont les conseils apportaient du réconfort à ceux qui souffraient et la sagesse à ceux qui étaient inquiets.
    L’unique et nouvelle lueur d’espoir vint des biolégistes. Joachil Noor suggéra qu’il était peut-être possible de perturber le champ électrique de l’herbe à dragon en faisant passer un courant à travers l’eau. Cela parut douteux à Lavon, mais il l’autorisa à faire travailler là-dessus quelques-uns des techniciens du navire.
    Et enfin le dernier écran fut en place. C’était vers la fin de la troisième semaine de leur captivité.
    — Lancez les rotors, ordonna Lavon.
    Le navire se mit à vibrer d’une vie retrouvée quand les rotors se mirent en marche. Sur la passerelle, les officiers restaient pétrifiés : Lavon, Vormecht et Galimoin, silencieux, immobiles, respirant à peine. De minuscules vaguelettes se formèrent le long de la proue. Le Spurifon commençait à bouger ! Lentement, opiniâtrement, le navire se frayait un chemin à travers la masse dense d’herbe à dragon frémissante… puis il trépida, fut parcouru d’une secousse et les vibrations des rotors cessèrent…
    — Les écrans ne tiennent pas ! hurla Galimoin d’une voix angoissée.
    — Trouvez ce qui se passe, ordonna Lavon à Vormecht.
    Il se tourna vers Galimoin qui se tenait debout comme si ses pieds avaient été cloués au pont, tremblant, transpirant, les muscles frémissant curieusement sur ses lèvres et ses joues.
    — Ce n’est probablement qu’un petit contretemps, lui dit doucement Lavon. Venez, allons boire un peu de vin, et dans un instant nous repartirons.
    — Non, beugla Galimoin. J’ai senti les écrans s’arracher. L’herbe à dragon est en train de les dévorer.
    — Les écrans tiendront, dit Lavon d’un ton plus pressant. Demain à la même heure, nous serons loin d’ici et vous aurez remis le cap sur Alhanroel…
    — Nous sommes perdus ! hurla Galimoin.
    Il se dégagea brusquement, se précipita en bas des marches en battant l’air de ses bras et disparut. Lavon hésita. Vormecht revint, l’air sombre : les écrans avaient effectivement lâché, les rotors étaient obstrués et le navire s’était de nouveau arrêté. Lavon sentit son courage vaciller. Il était contaminé par le désespoir de Galimoin. Le rêve de sa vie se terminait par un échec, une catastrophe absurde, une farce grotesque. Joachil Noor apparut.
    — Capitaine, savez-vous que Galimoin est devenu fou furieux ? Il est monté sur le pont d’observation, il gémit, il hurle, il danse et il veut provoquer une mutinerie.
    — Je vais aller le voir, dit Lavon.
    — J’ai senti les rotors démarrer. Et puis…
    — Encore obstrués, fit Lavon en hochant la tête. Les écrans ont lâché.
    Tandis qu’il se dirigeait vers la passerelle, il entendit Joachil Noor dire quelque chose à propos de son projet électrique et qu’elle était prête à effectuer les premières expériences à une grande échelle ; il lui répondit de commencer immédiatement et de lui faire un rapport dès qu’il y aurait des résultats encourageants. Mais les paroles de la biologiste lui sortirent rapidement de l’esprit. Il était absorbé par le problème que posait Galimoin.
    Ce dernier avait pris position sur la haute plateforme à tribord où il faisait ses observations et ses calculs des latitudes et des longitudes. Il faisait maintenant des bonds désordonnés d’animal au cerveau dérangé, allant et venant en se pavanant, battant l’air de ses bras, hurlant des propos incohérents, chantant d’une voix rauque des bribes de ballades, accusant Lavon d’être un imbécile qui les avait intentionnellement menés dans ce piège. À peu près une douzaine de membres de l’équipage étaient rassemblés au-dessous de la plate-forme et écoutaient ; certains lançaient des quolibets, d’autres criaient leur approbation et d’autres encore arrivaient rapidement ; c’était l’amusement du moment, le divertissement du jour. Lavon vit avec horreur Hasz déboucher sur la plate-forme de Galimoin en venant de l’autre côté. Hasz parlait à voix basse, faisant des signes au navigateur, l’exhortant calmement à redescendre ; à plusieurs reprises Galimoin interrompit sa harangue pour regarder dans la direction de Hasz et grogner des menaces. Mais Hasz continuait d’avancer. Il n’était plus qu’à un ou deux mètres de Galimoin et parlait toujours, souriant et étendant ses mains ouvertes comme pour lui montrer qu’il ne portait pas d’arme.
    — Fichez le camp ! rugit Galimoin. Reculez !
    Lavon, qui lui-même s’approchait furtivement de la plate-forme, fit signe à Hasz de rester hors de portée. Trop tard : pris de fureur, Galimoin bondit sur Hasz comme un forcené, souleva le petit homme comme une poupée de chiffon et le projeta dans la mer par-dessus le bastingage. Un cri de stupéfaction s’éleva du groupe de spectateurs. Lavon se précipita vers le bastingage juste à temps pour voir Hasz, les membres battant l’air, s’écraser sur la surface de l’eau. Il y eut instantanément une activité convulsive dans l’herbe à dragon. Telles des anguilles rendues folles, les fibres charnues se mirent à grouiller, à onduler et à se tortiller ; pendant quelques instants la mer parut être en ébullition ; puis Hasz disparut.
    Un vertige terrifiant s’empara de Lavon. Il eut l’impression que son cœur emplissait toute sa poitrine et écrasait ses poumons et que son cerveau tournoyait dans son crâne. Il ne s’était jamais trouvé en présence de la violence. Il n’avait de sa vie jamais eu connaissance du meurtre d’un être humain commis volontairement par un autre être humain. Il était intolérable et c’était une blessure mortelle que cela dût se produire sur son navire et être commis par l’un de ses officiers sur un autre. Il s’avança comme quelqu’un qui marche en rêvant, posa les mains sur les épaules puissantes et musculeuses de Galimoin et, avec une force qu’il ne s’était jamais connue, il fit passer le navigateur pardessus le bastingage, aisément, sans réfléchir. Il entendit une plainte étranglée et le bruit d’un plongeon ; il baissa la tête, hébété, épouvanté, et vit la mer entrer une seconde fois en ébullition tandis que l’herbe à dragon se refermait sur le corps de Galimoin qui se débattait.
    Lentement, d’une démarche engourdie, Lavon descendit de la plate-forme.
    Il se sentait étourdi et avait les joues en feu. Il lui semblait que quelque chose s’était brisé en lui. Un cercle de visages flous l’entouraient. Petit à petit, il discerna des yeux, des bouches, les contours de visages familiers. Il commença à dire quelque chose, mais aucun mot ne sortait, seulement des sons. Il perdit l’équilibre et fut rattrapé et allongé sur le pont. Quelqu’un avait passé le bras autour de ses épaules ; quelqu’un lui donnait du vin. Il entendit une voix dire :
    — Regardez ses yeux. Il est en état de choc !
    Lavon commença à frissonner. Sans savoir comment – il n’avait pas eu conscience d’être transporté – il se retrouva dans sa cabine, Vormecht penché sur lui et d’autres debout derrière.
    — Le navire vogue, capitaine, dit calmement le second.
    — Quoi ? Quoi ? Hasz est mort. Galimoin a tué Hasz et j’ai tué Galimoin.
    — C’était la seule chose à faire. Il était devenu fou.
    — Je l’ai tué, Vormecht !
    — Nous n’aurions pas pu garder un fou enfermé à bord pendant encore dix ans. Il représentait un danger pour nous tous. Sa vie était perdue. Vous aviez la responsabilité. Vous avez bien agi.
    — Nous ne tuons pas, dit Lavon. Nos ancêtres barbares, sur la Vieille Terre, il y a bien longtemps, se donnaient la mort, mais nous ne tuons pas. Je ne tue pas. Nous étions des animaux, jadis, mais c’était à une autre époque, sur une planète différente. Je l’ai tué, Vormecht.
    — C’est vous le capitaine. Vous aviez le droit. Il menaçait le succès de notre entreprise.
    — Le succès ? Le succès ?
    — Le navire a recommencé à voguer, capitaine.
    Lavon le fixa du regard, mais il ne parvenait pas à accommoder.
    — Que dites-vous ?
    — Venez. Venez voir.
    Lavon sentit quatre bras massifs l’entourer et il perçut l’odeur forte et musquée de la fourrure du Skandar. Le marin géant le souleva et le transporta jusqu’au pont, puis il le reposa précautionneusement. Lavon tituba, mais Vormecht était à ses côtés, ainsi que Joachil Noor. Le second montra la mer du doigt. Une zone d’eau dégagée bordait le Spurifon sur toute la longueur de sa coque.
    — Nous avons mis des câbles dans l’eau et nous avons donné à l’herbe à dragon une bonne décharge électrique, dit Joachil Noor. Cela a provoqué un court-circuit dans leur système contractile. Les algues les plus proches de nous sont mortes instantanément et les autres ont commencé à se retirer. Il y a maintenant devant nous un chenal dégagé à perte de vue.
    — Le voyage est sauvé, s’écria Vormecht. Nous pouvons poursuivre notre route, capitaine !
    — Non, fit Lavon.
    Il sentait le brouillard et la confusion se retirer de son esprit.
    — Qui est le navigateur maintenant ? Faites-lui faire demi-tour et mettre le cap sur Zimroel.
    — Mais…
    — Demi-tour ! Cap sur Zimroel !
    Ils le regardaient bouche bée, abasourdis, sidérés.
    — Capitaine, vous n’êtes pas redevenu vous-même. Donner un tel ordre, au moment-même où tout va de nouveau bien. Vous avez besoin de vous reposer, et dans quelques heures vous vous sentirez…
    — Le voyage est terminé, Vormecht. Nous faisons demi-tour.
    — Non !
    — Non ? Alors c’est une mutinerie ?
    Leur regard était vide, leur visage restait impassible.
    — Voulez-vous vraiment continuer ? demanda Lavon. À bord d’un navire maudit commandé par un meurtrier ? Vous en aviez tous assez de ce voyage avant que tout cela arrive. Croyez-vous que je ne le savais pas ? Vous étiez avide de rentrer. Vous n’osiez pas le dire, c’est tout. Eh bien, maintenant, j’éprouve la même chose que vous.
    — Nous sommes en mer depuis cinq ans, dit Vormecht. Nous sommes peut-être à la moitié de la traversée. Il ne nous faudrait peut-être pas plus longtemps pour atteindre les côtes d’Alhanroel que pour parcourir la même route en sens inverse.
    — Mais nous ne les atteindrons peut-être jamais, répliqua Lavon. Qu’importe. Je n’ai plus le courage d’aller de l’avant.
    — Demain, vous penserez peut-être différemment, capitaine.
    — Demain, j’aurai encore du sang sur les mains, Vormecht. Je n’étais pas destiné à amener ce navire à bon port de l’autre côté de la Grande Mer. Nous avons payé notre liberté de quatre vies, mais cela a mis un terme au voyage.
    — Capitaine…
    — Faites demi-tour, ordonna Lavon.
    Quand ils vinrent le voir le lendemain, l’implorant de les laisser continuer le voyage et soutenant que la gloire éternelle et l’immortalité les attendaient sur les côtes d’Alhanroel, Lavon refusa calmement et simplement d’en discuter avec eux. Il leur répéta qu’il était impossible de continuer. Alors ils échangèrent des regards entre eux, eux qui avaient détesté la traversée et avaient aspiré à en être débarrassés et qui, dans les moments euphoriques de la victoire sur l’herbe à dragon, avaient changé d’avis, et ils changèrent une nouvelle fois d’avis, car sans la force de volonté de Lavon il n’était plus question de continuer. Ils remirent le cap à l’est et ne parlèrent plus de la traversée de la Grande Mer. Un an plus tard, ils essuyèrent des tempêtes et furent durement secoués et l’année suivante se produisit un violent affrontement avec des dragons de mer qui endommagea gravement la poupe du navire ; mais ils poursuivirent leur route et, sur les cent soixante-trois voyageurs qui avaient quitté Til-omon depuis si longtemps, plus d’une centaine étaient encore en vie – et parmi eux le capitaine Lavon – quand le Spurifon réussit à regagner tant bien que mal son port d’attache dans le courant de la onzième année du voyage.

IV. Calintane explique

    Hissune reste abattu pendant plusieurs jours. Il sait, bien entendu, que la tentative s’est soldée par un échec : aucun navire n’a jamais traversé la Grande Mer, et aucun navire ne le fera jamais, car l’idée est absurde et sa réalisation probablement impossible. Mais échouer de cette manière, aller si loin et faire demi-tour, non par lâcheté ni à cause d’une maladie ou d’une famine mais simplement par détresse… Hissune trouve cela difficile à comprendre. Il n’aurait jamais fait demi-tour. Tout au long des quinze années de sa vie, il est toujours obstinément allé de l’avant vers ce qu’il percevait comme son but et ceux qui cédaient en chemin lui avaient toujours paru futiles et faibles. Mais enfin, il n’est pas Sinnabor Lavon ; et puis il n’a jamais donné la mort. Commettre un tel acte de violence peut bouleverser n’importe qui. Il éprouve pour Sinnabor Lavon un certain mépris et énormément de compassion et puis, plus il pense à l’homme, en le voyant de l’intérieur, plus une sorte d’admiration remplace le mépris, car il se rend compte que Sinnabor Lavon n’était pas une poule mouillée mais, en fait, une personne d’une énorme force morale. Hissune découvre cela avec saisissement et son abattement disparait aussitôt. Mon éducation se poursuit, se dit-il.
    Tout de même, il a choisi l’enregistrement de Sinnabor Lavon pour chercher de l’aventure et de la distraction et non une philosophie si sérieuse. Il n’a pas trouvé tout à fait ce qu’il cherchait. Mais il sait que quelques années plus tard il y eut, dans le Labyrinthe même, un événement qui divertit follement tout le monde et qui, même après plus de six mille ans, s’est propagé à travers l’Histoire comme l’un des événements les plus étranges qu’ait connus Majipoor. Quand ses tâches le lui permettent, Hissune prend le temps de faire quelques recherches historiques ; puis il retourne au Registre des Ames pour pénétrer dans l’esprit d’un jeune fonctionnaire à la cour de ce Pontife Arioc de bizarre réputation.

    Le lendemain du jour où la crise avait atteint son point culminant et où les dernières extravagances s’étaient produites, un étrange silence tomba sur le Labyrinthe de Majipoor, comme si tout le monde était trop abasourdi pour simplement ouvrir la bouche. L’impact des événements extraordinaires de la veille commençait juste à se faire sentir, bien que même ceux qui avaient été témoins de ce qui s’était passé ne pussent encore entièrement le croire. Tous les ministères étaient fermés ce matin-là par ordre du nouveau Pontife. Du haut en bas de la hiérarchie, les bureaucrates avaient été soumis à une tension extrême par les récents bouleversements et ils avaient été autorisés à se remettre de leurs émotions en dormant tandis que le nouveau Pontife et le nouveau Coronal – tous deux stupéfaits par l’accession inattendue au trône qui les avait frappés avec la force d’un coup de tonnerre – se retiraient dans leurs appartements pour réfléchir à leur ahurissante transformation. Ce qui donnait enfin à Calintane une occasion de voir Silimoor, sa bien-aimée. Avec appréhension – car il l’avait très mal traitée pendant tout un mois et elle n’était pas du genre à pardonner facilement – il lui envoya un message qui disait : Je sais que je suis coupable de t’avoir honteusement négligée, mais peut-être commences-tu à comprendre maintenant. Rendez-vous à midi pour déjeuner au café près de la Cour des Globes et je t’expliquerai tout.
    Même dans des circonstances favorables, elle était prompte à s’emporter. C’était pratiquement son seul défaut, mais il était grave et Calintane craignait son courroux. Leur liaison durait depuis un an ; ils étaient presque fiancés ; tous les hauts fonctionnaires de la cour pontificale reconnaissaient que c’était un beau parti. Silimoor était jolie, intelligente et bien informée en matière politique ; elle était d’une excellente famille, avec trois Coronals parmi ses ancêtres, y compris le légendaire lord Stiamot lui-même. Elle serait de toute évidence une compagne idéale pour un jeune homme destiné à de hautes fonctions. Bien que n’étant pas encore âgé de trente ans, Calintane avait déjà atteint le bord extérieur du petit cercle qui entourait le Pontife et s’était vu confier des responsabilités très inhabituelles pour son âge. C’étaient en fait ces responsabilités qui l’avaient totalement empêché ces derniers temps de voir Silimoor et même de lui parler. Il s’attendait donc à se faire réprimander et espérait, sans grande conviction, qu’elle finirait par lui pardonner.
    Tout au long des heures sans sommeil de la nuit précédente, il avait repassé dans son esprit exténué un long discours de justification qui commençait ainsi : « Comme tu le sais, je me suis occupé ces dernières semaines d’affaires urgentes de l’État, trop délicates pour que j’en discute en détail avec toi, et donc…» Et tout en remontant les niveaux du Labyrinthe jusqu’à la Cour des Globes pour son rendez-vous avec elle, il continuait de tourner et retourner les phrases dans sa tête. L’affreux silence qui régnait dans le Labyrinthe ce matin-là lui mettait d’autant plus les nerfs à vifs. Les niveaux inférieurs, où se trouvaient les bureaux du gouvernement, paraissaient entièrement désertés et plus haut on ne voyait que quelques individus rassemblés en petits groupes serrés dans les coins les plus sombres, murmurant et chuchotant comme s’il y avait eu un coup d’État, ce qui, dans un sens, n’était pas très éloigné de la vérité. Tout le monde le fixait du regard. Certains le montraient du doigt. Calintane se demanda comment ils pouvaient reconnaître en lui un fonctionnaire du Pontificat jusqu’à ce qu’il se souvienne qu’il portait encore le masque de sa charge. Il le garda quand même, comme une sorte de protection contre la lumière artificielle aveuglante, si cruelle pour ses yeux douloureux. Ce jour-là, le Labyrinthe semblait étouffant et oppressant. Il aspirait à échapper à ses obscures profondeurs souterraines, à cet entassement de vastes salles en spirale qui descendaient en serpentant. En l’espace d’une nuit, il en était venu à abhorrer cet endroit.
    Arrivé au niveau de la Cour des Globes, il sortit de l’ascenseur et coupa en diagonale à travers cette vaste et complexe étendue décorée de ses milliers de sphères mystérieusement suspendues jusqu’au petit café de l’autre côté. Midi sonnait quand il y pénétra. Silimoor était déjà là – il savait qu’elle y serait ; elle utilisait la ponctualité pour exprimer son mécontentement –, assise à une petite table le long du mur du fond en onyx poli. Elle se leva et lui tendit non pas ses lèvres mais sa main, comme il s’y était également attendu. Elle lui souriait d’un air froid et guindé. Épuisé comme il l’était, il trouva sa beauté presque excessive : les cheveux courts et dorés disposés comme une couronne, les yeux turquoise étincelants, les lèvres pleines et les pommettes hautes, une élégance trop pénible à supporter dans l’état où il était.
    — Tu m’as tellement manqué, fit-il d’une voix rauque.
    — Bien sûr. Une si longue séparation… cela a dû être insupportable…
    — Comme tu le sais, je me suis occupé ces dernières semaines d’affaires urgentes de l’État, trop délicates pour que j’en discute en détail avec toi, et donc…
    À mesure qu’il les prononçait, ces paroles lui semblaient incroyablement stupides. Ce fut un soulagement pour lui quand elle l’interrompit d’un ton doucereux.
    — Nous en avons le temps pour tout cela, mon chéri. Veux-tu que nous prenions un peu de vin ?
    — Oui. Volontiers.
    Elle fit un signe de la main. Un garçon en livrée, un Hjort à l’air hautain, vint prendre la commande et s’éloigna avec raideur.
    — Et tu ne veux même pas enlever ton masque ? demanda Silimoor.
    — Oh ! pardon. J’ai été tellement bousculé ces jours derniers…
    Il retira la bande d’étoffe jaune vif qui lui couvrait le nez et les yeux et le désignait comme un homme de l’entourage du Pontife. L’expression de Silimoor changea quand elle le vit enfin distinctement ; son air de fureur sereine et satisfaite s’évanouit et quelque chose ressemblant à de l’inquiétude se peignit sur son visage.
    — Tu as les yeux injectés de sang… Tes joues sont si pâles et tes traits si tirés…
    — Je n’ai pas dormi. Cela a été une période de folie.
    — Pauvre Calintane.
    — Crois-tu que je suis resté loin de toi parce que je le voulais ? J’ai été entraîné dans cette folie, Silimoor.
    — Je sais. Je vois que cela a dû être très éprouvant.
    Il se rendit soudain compte qu’elle ne se moquait pas de lui, que sa sympathie était sincère et que, tout compte fait, cela allait peut-être être plus facile qu’il ne l’avait imaginé.
    — L’ennui lorsqu’on est ambitieux est que l’on s’embarque dans des affaires absolument impossibles à contrôler et que l’on n’a pas d’autre solution que de se laisser entraîner. Tu es au courant de ce que le Pontife Arioc a fait hier ?
    Elle réprima un rire.
    — Oui, bien entendu. Je veux dire que j’ai entendu les rumeurs. Comme tout le monde. Sont-elles vraies ? Cela s’est-il vraiment produit ?
    — Malheureusement, oui.
    — C’est merveilleux, c’est absolument merveilleux ! Mais ce genre de chose met le monde sens dessus dessous, non ? Cela te touche d’une manière affreuse ?
    — Cela te touche, cela me touche et cela touche tout le monde, dit Calintane avec un geste qui s’étendait au-delà de la Cour des Globes et du Labyrinthe lui-même, englobant au-delà de ces profondeurs claustrophobiques la planète tout entière, depuis l’impressionnant sommet du Mont du Château jusqu’aux lointaines cités du continent occidental. Cela nous touche tous à un degré que j’ai moi-même de la peine à comprendre encore. Mais laisse-moi te raconter l’histoire depuis le commencement…
    Tu ignores peut-être que le Pontife Arioc se conduisait bizarrement depuis plusieurs mois. Je suppose qu’il y a pour ceux qui détiennent les hautes charges une sorte de tension qui finit par les rendre fous, à moins qu’il ne faille être déjà un peu fou pour solliciter de hautes fonctions. Mais tu sais qu’Arioc a été Coronal pendant treize ans sous Dizimaule et que cela fait une douzaine d’années de plus qu’il est Pontife, ce qui fait une longue période à assumer ce genre de responsabilités. En particulier en vivant ici, dans le Labyrinthe. Je présume que de temps à autre le Pontife doit avoir la nostalgie du monde extérieur – sentir le souffle du vent sur le Mont du Château, chasser le gihorna à Zimroel ou tout simplement nager n’importe où dans une vraie rivière – et il reste à des kilomètres sous terre dans ce dédale, dirigeant ses rituels et régnant sur ses bureaucrates jusqu’à la fin de sa vie.
    Un jour, il y a à peu près un an de cela, Arioc a soudain commencé à parler d’entreprendre un Grand Périple sur Majipoor. J’étais de service à la cour ce jour-là, ainsi que le duc Guadeloom. Le Pontife demanda des cartes et commença à tracer un itinéraire : descendre jusqu’à Alaisor, s’embarquer pour l’Ile du Sommeil pour faire un pèlerinage et rendre visite à la Dame dans le Temple Intérieur, reprendre la mer jusqu’à Zimroel, avec des étapes à Piliplok, Ni-moya, Pidruid et Narabal, tu vois, aller partout, un voyage qui durerait au moins cinq ans. Guadeloom me regarda d’un drôle d’air et fit gentiment remarquer à Arioc que ce sont les Coronals qui font de Grands Périples et non les Pontifes et que lord Struin en avait juste achevé un deux ans plus tôt.
    — Alors cela m’est interdit ? demanda le Pontife.
    — Pas précisément interdit, Votre Majesté, mais la coutume exige…
    — Que je reste prisonnier dans le Labyrinthe ?
    — Pas du tout prisonnier, Votre Majesté, mais…
    — Mais je ne puis que rarement, voire jamais, m’aventurer dans le monde d’en haut ?
    Et ainsi de suite. Je dois dire que toute ma sympathie allait à Arioc, mais souviens-toi que je ne suis pas, comme toi, originaire du Labyrinthe mais quelqu’un que ses tâches gouvernementales ont amené ici et qu’il m’arrive parfois de trouver la vie souterraine quelque peu artificielle. Quoi qu’il en soit, Guadeloom réussit à convaincre Sa Majesté qu’un Grand Périple était hors de question. Mais je lisais l’impatience dans les yeux du Pontife.
    Ce qu’il advint ensuite fut que Sa Majesté commença à s’esquiver nuitamment pour errer seul dans le Labyrinthe. Nul ne sait combien de fois il le fit avant que nous découvrions ce qui se passait, mais d’étranges rumeurs commencèrent à filtrer, selon lesquelles un personnage masqué ressemblant beaucoup au Pontife avait été vu au petit matin rôdant dans la Cour des Pyramides ou la Salle des Vents. Nous avons considéré tout cela comme des bêtises jusqu’à ce qu’une nuit un laquais s’imagine avoir entendu le Pontife sonner pour l’appeler, entre dans la chambre et trouve la pièce vide. Je crois que tu te souviendras de cette nuit, Silimoor, parce que je la passais avec toi et que quelqu’un de la suite de Guadeloom est venu me chercher et m’a obligé à le suivre, prétendant qu’une réunion urgente des hauts conseillers avait été décidée et que l’on avait besoin de mes services. Tu étais fort contrariée… furieuse, même. La raison de cette réunion était naturellement la disparition du Pontife, bien que par la suite nous ayons étouffé l’affaire en prétendant qu’il s’agissait d’une discussion à propos du raz de marée qui avait dévasté une grande partie de Stoienzar.
    Nous découvrîmes Arioc vers quatre heures du matin. Il était dans l’Arène – tu sais, ce ridicule espace vide que le Pontife Dizimaule a fait construire, l’une de ses lubies à lui –, assis en tailleur dans un coin, chantant et s’accompagnant au zootibar devant un auditoire de cinq ou six garçonnets déguenillés. Nous l’avons ramené dans ses appartements. Quelques semaines plus tard, il sortit de nouveau et réussit à atteindre la Cour des Colonnes. Guadeloom en discuta avec lui : Arioc affirmait qu’il était important pour un monarque de se mêler à son peuple et d’entendre ses doléances et il cita des précédents remontant jusqu’aux rois de la Vieille Terre. Guadeloom commença tranquillement à poster des sentinelles dans les appartements royaux, soi-disant pour en interdire l’accès à des assassins – mais qui assassinerait un Pontife ? Les gardes étaient là pour empêcher Arioc de sortir. Mais bien qu’excentrique, le Pontife est loin d’être bête, et malgré les gardes, il nous faussa compagnie à deux autres reprises dans les deux mois suivants. Cela commençait à devenir un problème crucial. Et s’il disparaissait pendant une semaine ? Et s’il sortait entièrement du Labyrinthe et allait se promener dans le désert ?
    — Puisqu’il semble que nous ne pouvons pas l’empêcher d’errer, dis-je à Guadeloom, pourquoi ne pas lui donner un compagnon, quelqu’un qui le suivra dans ses aventures et veillera en même temps à ce qu’il ne lui arrive pas de mal ?
    — C’est une excellente idée, répondit le duc, et je vous nomme à ce poste. Le Pontife vous aime bien, Calintane. Et vous êtes assez jeune et assez agile d’esprit pour le sortir de toute situation délicate dans laquelle il se mettrait.
    Cela se passait il y a six semaines, Silimoor. Tu te souviendras sûrement que j’ai brusquement cessé de passer mes nuits avec toi à cette époque, alléguant un accroissement de mes responsabilités à la cour, et c’est ainsi qu’a commencé mon éloignement. Je ne pouvais pas te dire quelle était la tâche qui occupait mes nuits et il ne me restait plus qu’à espérer que tu ne me soupçonnais pas d’avoir reporté mon affection sur une autre. Mais je peux maintenant te révéler que j’étais contraint de m’installer à proximité de la chambre du Pontife et de l’accompagner toutes les nuits ; que je commençais à grappiller des heures de sommeil dans la journée ; et qu’à force de ruse, je suis devenu le compagnon d’Arioc dans ses balades nocturnes.
    C’était très éprouvant. J’étais, en réalité, le gardien du Pontife, et nous le savions tous deux, mais je devais prendre soin de ne pas souligner ce fait en lui imposant exagérément ma volonté. Pourtant il me fallait le protéger de camarades trop brutaux et d’expéditions risquées. Il y a des gredins, il y a des querelleurs, il y a des têtes brûlées ; personne ne ferait sciemment de mal au Pontife, mais il pouvait facilement tomber par hasard sur deux individus qui se voulaient du mal. Durant mes rares moments de sommeil, je demandais conseil à la Dame de l’Ile – qu’elle repose dans le sein du Divin ! – et elle m’est apparue dans un message et m’a dit que je devais devenir l’ami du Pontife si je n’avais pas l’intention d’être son geôlier. Quelle chance nous avons d’avoir dans nos rêves les conseils d’une mère si bienveillante ! Et c’est ainsi que j’ai osé proposer à Arioc un certain nombre de ses aventures.
    — Venez, sortons ce soir, lui disais-je.
    Ce qui eût glacé le sang de Guadeloom s’il l’avait su. C’est moi qui ai eu l’idée d’emmener le Pontife dans les niveaux publics du Labyrinthe pour faire la tournée des tavernes – masqués, bien entendu, pour n’avoir aucune chance d’être reconnus. Je le menai dans de mystérieuses ruelles où officiaient des joueurs connus de moi, qui ne présentaient pas de menace. Et c’est moi qui, la nuit où nous nous montrâmes le plus audacieux, l’ai guidé à l’extérieur de l’enceinte du Labyrinthe. Je savais que c’était son désir le plus cher et lui-même craignait de l’entreprendre, alors je le lui ai proposé, comme un présent secret, et nous avons emprunté pour monter le corridor privé et royal qui débouche à l’Entrée des Eaux. Nous nous sommes arrêtés ensemble si près du Glayge que nous pouvions sentir l’air frais qui souffle depuis le Mont du Château et nous avons levé les yeux vers le firmament étoilé.
    — Je ne suis pas sorti depuis six ans, dit le Pontife.
    Il tremblait et je pense qu’il pleurait derrière son masque ; et moi qui n’avais pas vu non plus les étoiles depuis beaucoup trop longtemps, j’étais presque aussi profondément ému. Il me les montrait du doigt, disant de l’une que c’était l’étoile de la planète d’où venaient les Ghayrogs, d’une autre que c’était l’étoile des Hjorts et d’une autre encore, insignifiant petit point lumineux, qu’il s’agissait ni plus ni moins du soleil de la Vieille Terre. Ce dont je doutais, puisqu’on m’avait appris autre chose à l’école, mais il avait l’air tellement transporté de joie que je ne pouvais le contredire. Puis il se tourna vers moi, m’agrippa le bras et me dit à voix basse :
    — Calintane, je suis le souverain suprême de tout ce monde colossal et je ne suis rien du tout, un esclave, un prisonnier. Je donnerais tout pour échapper à ce Labyrinthe et passer les dernières années de ma vie en liberté sous les étoiles.
    — Alors, pourquoi ne pas abdiquer ? suggérai-je, stupéfiait de ma propre audace.
    — Ce serait de la lâcheté, répondit-il en souriant. Je suis l’élu du Divin, comment puis-je rejeter cette charge ? Je suis destiné à être une Puissance de Majipoor jusqu’à la fin de mes jours. Mais il doit y avoir un moyen pour moi d’échapper à cette misère souterraine.
    Et je compris que le Pontife n’était ni fou, ni mauvais, ni fantasque, mais qu’il regrettait la nuit, les montagnes et les lunes, les arbres et les cours d’eau de ce monde qu’il avait été obligé d’abandonner pour supporter le poids du gouvernement.
    Puis il y a quinze jours, la nouvelle se répandit que la Dame de l’Ile, la mère de lord Struin et notre mère à tous, était tombée malade et avait peu de chances de guérir. C’était une crise exceptionnelle qui créait un problème constitutionnel majeur, car la Dame est, bien entendu, une Puissance de même rang que le Pontife et le Coronal et on ne peut la remplacer au petit bonheur. On disait que lord Struin avait quitté le Mont du Château et était en route vers le Labyrinthe pour s’entretenir avec le Pontife, renonçant à se rendre dans l’Ile du Sommeil, car il lui était impossible d’y arriver à temps pour faire ses adieux à sa mère. Entre-temps, le duc Guadeloom, en sa qualité de porte-parole officiel du Pontificat et de haut fonctionnaire à la cour, avait commencé à dresser une liste des candidates pour le poste, qui serait comparée à celle de lord Struin pour voir s’il y avait des noms qui figuraient sur les deux. L’avis du Pontife Arioc était nécessaire pour tout cela et nous avons pensé qu’il lui serait bénéfique dans son état de perturbation de se plonger plus profondément dans les affaires de l’empire. Juridiquement au moins, la Dame mourante était son épouse, car selon les dispositions de notre loi de succession il avait adopté lord Struin comme son fils quand il l’avait choisi pour être Coronal ; la Dame avait naturellement un époux légitime quelque part sur le Mont du Château, mais tu comprends les obligations du droit coutumier, n’est-ce pas ? Guadeloora informa le Pontife de la mort imminente de la Dame et une série de conférences gouvernementales commença. Je n’y pris pas part, puisque je ne suis pas à cet échelon d’autorité ni de responsabilité.
    Je crains que nous n’ayons supposé que la gravité de la situation allait rendre Arioc moins capricieux dans son attitude et, au moins inconsciemment, nous avons dû relâcher notre vigilance. La nuit même où la nouvelle du décès de la Dame parvint au Labyrinthe, le Pontife s’esquiva seul pour la première fois depuis que l’on m’avait confié sa surveillance. Il échappa aux gardes, à moi-même, à ses serviteurs et se volatilisa dans les profondeurs interminables et compliquées du Labyrinthe et nul ne put le trouver. Nous le cherchâmes toute la nuit et la moitié du jour suivant. J’étais fou de terreur, à la fois pour lui et pour ma carrière. En proie à la plus vive appréhension, j’envoyai des fonctionnaires à chacune des sept entrées du Labyrinthe pour passer au peigne fin le désert torride et sinistre qui nous entoure ; je fis personnellement la tournée de tous les lieux de débauche que je lui avais fait connaître ; les hommes de Guadeloom allèrent rôder dans des endroits qui m’étaient inconnus ; et durant tout ce temps, nous avons essayé d’empêcher le peuple d’apprendre que le Pontife avait disparu. Je pense que nous avons dû réussir.
    Nous le découvrîmes au milieu de l’après-midi du lendemain de sa disparition. Il se trouvait dans une maison du quartier connu sous le nom de Dents de Stiamot dans le premier anneau du Labyrinthe et était déguisé en femme. Nous ne l’aurions peut-être jamais trouvé si une querelle n’avait éclaté à propos d’une note impayée et n’avait attiré des gardes impériaux sur les lieux ; et quand le Pontife fut incapable de prouver son identité de manière satisfaisante et que cette prétendue femme s’exprima avec une voix d’homme, les gardes eurent l’intelligence de me faire appeler et je me hâtai d’aller prendre le Pontife sous ma garde. Il avait l’air terriblement étrange avec sa robe et ses bracelets, mais il m’accueillit calmement en m’appelant par mon nom, se conduisant de manière posée et raisonnable, et me dit qu’il espérait ne pas m’avoir causé trop de dérangement.
    Je m’attendais à être rétrogradé par Guadeloom. Mais le duc était d’une humeur clémente, à moins qu’il n’eût été trop absorbé par l’autre crise pour se préoccuper de ma défaillance, car il ne dit pas un mot sur le fait que j’avais laissé le Pontife sortir de sa chambre.
    — Lord Struin est arrivé ce matin, me dit Guadeloom, l’air las et tourmenté. Il voulait, bien entendu, s’entretenir immédiatement avec le Pontife, mais nous lui avons dit qu’Arioc dormait et qu’il n’était pas souhaitable de le déranger ; pendant ce temps, la moitié de mes hommes étaient en train de le chercher. Cela me fait de la peine de mentir au Coronal, Calintane.
    — Le Pontife est véritablement en train de dormir dans ses appartements en ce moment, dis-je.
    — Oui. Oui. Et il y restera, je pense.
    — Je ferai tous mes efforts pour cela.
    — Ce n’est pas ce que je veux dire, fit Guadeoom. Le Pontife Arioc a manifestement perdu l’esprit. Il rampe dans des conduits de linge sale, il erre dans la ville en pleine nuit, il se pare d’atours féminins… Il ne s’agit plus d’excentricités, Calintane. Dès que nous serons débarrassés du problème de la nouvelle Dame, je vais proposer de l’enfermer à titre définitif et sous bonne garde dans ses appartements – pour sa propre sauvegarde, Calintane, pour sa propre sauvegarde – et de confier les tâches pontificales à une régence. Il y a un précédent. J’ai consulté les annales. Quand Barhold était Pontife, il a été atteint de paludisme et a eu le cerveau dérangé et…
    — Monseigneur, dis-je, je ne crois pas que le Pontife soit fou.
    Les traits de Guadeloom se rembrunirent.
    — Alors comment pouvez-vous définir quelqu’un qui se conduit comme il le fait ?
    — Ce sont les actes d’un homme qui a été monarque trop longtemps et dont l’âme se rebelle contre tout ce qu’il doit continuer à supporter. Mais j’ai appris à bien le connaître et je me permettrais de dire que ce qu’il exprime par ces frasques est un tourment de l’âme et non une folie de quelque sorte que ce soit.
    C’était un discours éloquent et, à mon humble avis, courageux, car je n’étais qu’un conseiller subalterne et Guadeloom était à ce moment-là le troisième personnage du royaume, après Arioc et lord Struin. Mais il vient un moment où il faut renoncer à la diplomatie, à l’ambition et à la rouerie et dire la vérité sans fard ; et l’idée d’enfermer le malheureux Pontife comme un dément ordinaire, alors qu’il souffrait déjà affreusement de sa claustration dans le Labyrinthe, cette idée m’horrifiait. Guadeloom garda le silence pendant un long moment et je suppose que j’aurais dû être effrayé et me demander si j’allais être totalement relevé de mes fonctions ou simplement relégué dans les services des archives pour passer le reste de ma vie à brasser de la paperasse, mais je demeurai calme, profondément calme, en attendant sa réponse.
    On frappa à la porte : c’était un messager portant une lettre cachetée avec la grande constellation qui était le sceau personnel du Coronal. Le duc Guadeloom brisa le sceau, prit connaissance du message, le relut, puis le lut une troisième fois, et je n’ai jamais vu un tel air d’incrédulité et d’horreur se peindre sur un visage humain. Ses mains tremblaient ; toute la couleur s’était retirée de son visage.
    Il me regarda et dit d’une voix étranglée :
    — C’est de la propre main du Coronal qui m’informe que le Pontife a quitté ses appartements et s’est rendu sur la Place des Masques où il a promulgué un décret si stupéfiant que mes lèvres se refusent à former les mots.
    Il me tendit le message.
    — Venez, dit-il, je pense qu’il faut nous dépêcher de nous rendre à la Place des Masques.
    Il sortit en courant et je le suivis, essayant désespérément de déchiffrer le message. Mais l’écriture de lord Struin est irrégulière et difficile à lire, Guadeloom se déplaçait à une vitesse phénoménale, les corridors sont sinueux et mal éclairés ; je ne pus donc déchiffrer çà et là que des fragments du contenu, où il était question d’une proclamation, de la désignation d’une nouvelle Dame, d’une abdication. De quelle abdication pouvait-il s’agir, sinon de celle du Pontife Arioc ? Il m’avait pourtant confié du fond du cœur que ce serait de la lâcheté de tourner le dos au destin qui l’avait choisi pour être une Puissance du royaume.
    J’arrivai hors d’haleine à la Place des Masques, une zone du Labyrinthe que je trouve inquiétante même dans les meilleures circonstances, car ces grands visages aux fentes creusées à la place des yeux et montés sur des socles de marbre luisants sont pour moi une vision cauchemardesque. Les pas de Guadeloom résonnaient sur le sol dallé et les miens faisaient comme un écho à bonne distance, car bien qu’il eût plus du double de mon âge, il courait comme un dératé. J’entendis devant moi des cris, des rires et des applaudissements. Puis je vis un attroupement d’environ cent cinquante personnes, parmi lesquelles je reconnus plusieurs des principaux ministres du Pontificat. Nous bousculâmes les gens pour nous forcer un passage et ne nous arrêtâmes que lorsque nous vîmes des silhouettes vêtues de l’uniforme vert et or de la garde du Coronal, puis le Coronal lui-même. Lord Struin avait l’air à la fois furieux et hébété, un homme en état de choc.
    — Il n’y a pas moyen de l’arrêter, fit le Coronal d’une voix rauque. Il va de salle en salle en répétant sa proclamation. Écoutez-le, il recommence !
    Et je vis le Pontife Arioc à la tête du groupe, monté sur les épaules d’un colossal serviteur skandar. Sa Majesté était vêtue d’une robe blanche flottante de style féminin avec une splendide bordure de brocart et avait sur la poitrine une rutilante pierre précieuse rouge d’une taille et d’un éclat merveilleux.
    — Attendu qu’une vacance est survenue parmi les Puissances de Majipoor ! hurla le Pontife d’une voix étonnamment puissante. Et attendu qu’il est nécessaire qu’une nouvelle Dame de l’Ile du Sommeil ! Soit nommée immédiatement et sans retard ! Afin qu’elle puisse prendre soin de l’âme du peuple ! En apparaissant dans ses rêves pour lui apporter aide et réconfort ! Et ! Attendu que mon désir le plus cher ! Est de céder la charge du Pontificat que je supporte depuis douze ans !
    — Par conséquent…
    — En vertu des pouvoirs suprêmes dont je suis investi ! Je proclame devoir être dorénavant reconnu comme étant de sexe féminin ! Et en ma qualité de Pontife, je nomme Dame de l’Ile la femme Arioc, anciennement mâle !
    — De la folie, grommela le duc Guadeloom.
    — C’est la troisième fois que je l’entends et je ne parviens toujours pas à y croire, dit lord Struin.
    — … et j’abdique simultanément mon trône pontifical ! Et je somme les habitants du Labyrinthe ! D’aller quérir un carrosse pour la Dame Arioc ! Pour la transporter jusqu’au port de Stoien ! Et de là jusqu’à l’Ile du Sommeil afin qu’elle puisse apporter la consolation à tout un chacun.
    À ce moment-là, le regard d’Arioc se tourna vers moi et ses yeux croisèrent les miens pendant un instant. Il était rouge d’excitation et avait le front luisant de sueur. Il me reconnut, il sourit et il me fit un clin d’œil, il n’y avait pas à s’y tromper, un clin d’œil de joie, un clin d’œil de triomphe. Puis il fut emporté hors de ma vue.
    — Il faut empêcher cela, dit Guadeloom.
    — Écoutez les acclamations ! fit lord Struin en secouant la tête. Ils adorent cela. La foule va en grossissant de niveau en niveau. Ils vont l’entraîner jusqu’en haut et jusqu’à l’Entrée des Lames et le mettre sur la route de Stoien avant la fin de la journée.
    — Vous êtes le Coronal, insista Guadeloom. N’y a-t-il rien que vous puissiez faire ?
    — Contrecarrer la volonté du Pontife à tous les ordres de qui j’ai juré d’obéir ? Non, non, non, Guadeloom, ce qui est fait est fait, aussi grotesque que cela puisse être, et nous devons maintenant nous en accommoder.
    — Vive la Dame Arioc ! hurla une voix tonitruante.
    — Vive la Dame ! Vive la Dame Arioc !
    Je regardai avec une incrédulité totale la procession traverser la Cour des Masques et se diriger vers la Salle des Vents ou la Cour des Pyramides. Guadeloom, le Coronal et moi ne la suivîmes pas. Figés, silencieux, nous restâmes immobiles tandis que disparaissait la foule gesticulante et hurlante. Je me sentais confus d’être en compagnie de ces grands hommes de notre royaume à un moment si humiliant. C’était absurde et fantastique, cette abdication et cette nomination d’une Dame, et ils en étaient bouleversés. Guadeloom rompit enfin le silence.
    — Si vous acceptez l’abdication, lord Struin, dit-il pensivement, vous n’êtes plus Coronal, mais vous devez vous préparer à établir votre résidence dans le Labyrinthe, car vous êtes maintenant notre Pontife.
    Ces paroles furent un coup de masse pour lord Struin. Dans la fièvre des événements, il n’avait manifestement pas considéré la décision d’Arioc dans tous ses détails ni même songé à sa première conséquence.
    Il ouvrit la bouche mais rien n’en sortit. Il ouvrit les mains et les referma, comme s’il faisait le signe de la constellation en son propre honneur, mais je compris que ce n’était qu’une expression d’abasourdissement. J’étais parcouru de frissons de révérence, car ce n’est pas peu de chose d’être témoin d’une transmission du pouvoir et Struin était totalement pris au dépourvu. Renoncer aux joies du Mont du Château en pleine force de l’âge, troquer ses cités éblouissantes et ses forêts splendides contre les ténèbres du Labyrinthe, abandonner la couronne à la constellation pour ceindre le diadème… non, il n’était pas du tout prêt, et quand cette vérité pénétra en lui, son teint devint cendreux et ses paupières se mirent à se convulser frénétiquement.
    — Eh bien, soit, dit-il au bout d’un long moment. Je suis le Pontife. Et qui, je vous le demande, va être Coronal à ma place ?
    Je supposai que cette question n’était posée que pour la forme. Je me gardai bien de donner une réponse et le duc Guadeloom fit de même.
    — Qui va être Coronal ? répéta Truin d’une voix brusque et rageuse. Je vous le demande !
    Son regard était plongé dans celui de Guadeloom. Je t’assure que j’étais presque anéanti d’être témoin de ces événements qui ne seront jamais oubliés, même si notre civilisation devait encore durer dix mille ans. Mais quel impact tout cela a dû avoir sur eux ! Guadeloom recula en bafouillant. Comme Arioc et lord Struin étaient tous deux des hommes relativement jeunes, la succession à leurs trônes n’avait guère donné lieu à des conjectures ; et bien que Guadeloom eût un air de majesté et d’autorité, je doute qu’il se fût jamais attendu à atteindre les sommets du Mont du Château, et certainement pas de cette manière. Il restait bouche bée comme un gromwark gaffé et était incapable de parler ; à la fin ce fut moi qui réagis le premier : je me jetai à genoux, fis le signe de la constellation et criai d’une voix étranglée :
    — Guadeloom ! Lord Guadeloom ! Vive lord Guadeloom ! Longue vie à lord Guadeloom !
    Jamais plus je ne reverrai deux hommes aussi stupéfaits, aussi bouleversés et aussi décomposés que l’ancien lord Struin devenu Pontife et l’ancien duc Guadeloom devenu Coronal. Struin avait le visage défait de rage et de peine et lord Guadeloom était hébété de stupeur.
    Il y eut un autre silence interminable.
    — Si je suis Coronal, dit enfin lord Guadeloom d’une voix étrangement chevrotante, la coutume exige que ma mère soit nommée Dame de l’Ile, n’est-ce ?
    — Quel âge a votre mère ? demanda Struin.
    — Elle est âgée. Vraiment très vieille.
    — Oui. Et elle n’est ni préparée aux tâches qui incombent à la Dame ni assez forte pour les supporter.
    — C’est vrai, dit lord Guadeloom.
    — En outre, poursuivit Struin, nous avons eu aujourd’hui une nouvelle Dame et il ne convient pas d’en nommer une autre aussi vite. Voyons comment se conduit la Dame Arioc dans le Temple Intérieur avant de chercher à mettre quelqu’un d’autre à sa place.
    — C’est de la folie, dit lord Guadeloom.
    — De la folie, c’est vrai, dit le Pontife Struin. Venez, allons retrouver la Dame et veillons à ce qu’elle parte sans incident dans son île.
    Je les accompagnai aux niveaux les plus hauts du Labyrinthe, où nous découvrîmes dix mille personnes acclamant Arioc tandis qu’il – ou elle –, pieds nus et vêtu d’une splendide robe, s’apprêtait à monter dans le carrosse qui allait le conduire au port de Stoien. Il était impossible de s’approcher d’Arioc, tellement il y avait de bousculade autour de lui.
    — De la folie, ne cessait de répéter lord Guadeloom. C’est de la folie, de la folie !
    Mais je savais qu’il n’en était rien, car j’avais vu le clin d’œil d’Arioc et je comprenais parfaitement. Il n’y avait là aucune Folie. Le Pontife Arioc avait trouvé le moyen de sortir du Labyrinthe, ce qui était son vœu le plus cher. Je suis sûr qu’il sera pour les générations à venir synonyme de démence et de ridicule ; mais je sais qu’il était absolument sain d’esprit, que c’était un homme pour qui la couronne était devenue un supplice et dont l’honneur lui interdisait de revenir simplement à sa vie privée.
    Et c’est ainsi, après les étranges événements d’hier, que nous avons un Pontife, un Coronal et une Dame, et qu’aucun d’eux n’est celui que nous avions le mois dernier ; et tu comprends maintenant, Silimoor chérie, tout ce qui est arrivé à notre monde.
    Calintane arrêta de parler et but une longue gorgée de vin. Silimoor le dévisageait avec une expression qui semblait être un mélange de pitié, de mépris et de sympathie.
    — Vous êtes comme de petits enfants, dit-elle enfin, avec vos titres, vos cours royales et vos engagements d’honneur. Mais je crois que je comprends ce que tu as éprouvé et pourquoi cela t’a perturbé.
    — Il y a encore une chose, dit Calintane.
    — Oui ?
    — Le Coronal lord Guadeloom, avant de se retirer dans ses appartements pour assimiler tous ces changements, a fait de moi son chancelier. Il va partir la semaine prochaine pour le Mont du Château. Et je dois naturellement être à ses côtés.
    — C’est merveilleux pour toi, fit froidement Silimoor.
    — Je te demande donc de me rejoindre au Château, pour y partager ma vie, dit-il d’un ton aussi mesuré que possible.
    Elle plongea le regard glacial de ses yeux turquoise étincelants dans ceux de Calintane.
    — Je suis née dans le Labyrinthe, répondit-elle. J’adore vivre dans son enceinte.
    — Alors, c’est ma réponse ?
    — Non, dit Silimoor. Tu auras ta réponse plus tard. Comme ton Pontife et ton Coronal, il me faut du temps pour m’accoutumer à de grands changements.
    — Alors, la voilà ta réponse !
    — Plus tard, dit-elle.
    Elle le remercia pour le vin et pour l’histoire qu’il venait de lui raconter et le laissa à la table. Calintane finit par se lever et erra comme un spectre dans les profondeurs du Labyrinthe dans un état d’épuisement tel qu’il n’en avait jamais connu ; il entendait les murmures de la foule à mesure que la nouvelle se répandait – Arioc était devenu Dame, Struin le Pontife et Guadeloom le Coronal – et cela faisait comme un bourdonnement d’insectes dans ses oreilles. Il se retira dans sa chambre et essaya de dormir, mais le sommeil ne venait pas, et il s’abandonna à des idées noires sur l’état de sa vie, craignant que cette amère période de séparation d’avec Silimoor n’ait causé un tort fatal à leur amour et que malgré son allusion détournée au contraire, elle rejette sa demande. Mais il se trompait. Car le lendemain, elle lui fit savoir qu’elle était prête à partir avec lui, et quand Calintane établit sa nouvelle résidence au Mont du Château, elle était auprès de lui, comme elle l’était encore bien des années plus tard quand il succéda à lord Guadeloom comme Coronal. Son règne à ce poste fut bref mais heureux et, pendant le temps où il remplit cette fonction, il accomplit la construction de la grande route au sommet du Mont du Château qui porte son nom ; et quand, l’âge venu, il retourna au Labyrinthe en tant que Pontife, ce fut sans le moindre étonnement, car il avait perdu toute capacité d’étonnement ce jour lointain où le Pontife Arioc s’était proclamé Dame de l’Ile.

V. Le désert des rêves volés

    Hissune s’aperçoit maintenant que la légende d’Arioc a occulté la vérité sur l’homme, comme la légende occulte la vérité de bien d’autres manières. Car avec les déformations de l’Histoire, Arioc apparaît maintenant comme un être grotesque et fantasque, un bouffon à l’instabilité soudaine ; et pourtant si le témoignage de lord Calintane a une valeur quelconque, il n’en était pas du tout ainsi. Un homme souffrant cherchait la liberté et a choisi une manière bizarre pour l’atteindre : ni un bouffon ni un fou. Hissune, emprisonné lui-même dans le Labyrinthe et avide de respirer l’air pur de l’extérieur, découvre en Arioc un personnage tout à fait sympathique – son frère par l’esprit par-delà les millénaires.
    Hissune ne retourne pas au Registre des Ames pendant longtemps. L’impact de ces voyages illicites dans le passé a été trop fort ; dans sa tête se bousculent des bribes éparses de l’âme de Thesme et de Calintane, de Sinnabor Lavon et du colonel Eremoil, de sorte que lorsqu’ils se mettent à hurler tous ensemble, il a de la difficulté à retrouver Hissune, et c’est consternant. En outre, il a d’autres choses à faire. Au bout d’un an et demi, il a fini l’inventaire des documents des collecteurs d’impôts, et il s’est si bien implanté dans la Chambre des Archives qu’une autre tâche l’attend, une étude sur la répartition des groupes de population aborigène sur Majipoor. Il sait que lord Valentin a eu des problèmes avec les Métamorphes – que c’était en fait une conspiration du peuple des Changeformes qui l’avait chassé de son trône lors des singuliers événements survenus quelques années auparavant – et il se souvient, d’après ce qu’il a entendu dire chez les grands personnages du Mont du Château pendant la visite qu’il y a faite, qu’il entre dans les intentions de lord Valentin de les intégrer plus profondément à la vie de la planète, si c’est possible. Hissune soupçonne donc que ces statistiques qu’on lui a demandé de compiler rempliront une fonction dans la grande stratégie du Coronal, et cela lui procure un plaisir intime.
    Cela lui donne aussi l’occasion d’avoir quelques sourires ironiques. Car il est assez clairvoyant pour s’apercevoir de ce qui arrive à Hissune, le gamin des rues. Le garnement leste et malin qui a attiré l’attention du Coronal sept ans plus tôt est maintenant un jeune bureaucrate, métamorphosé, apprivoisé, poli, calmé. Soit, se dit-il, on ne peut pas avoir toujours quatorze ans, et le moment vient d’abandonner les rues et de devenir un membre utile à la société. Il éprouve malgré tout des regrets pour la disparition du garçon qu’il était. Une partie de la malice de ce garçon bouillonne encore en lui, une partie seulement, mais il en reste assez. Il commence à remuer de profondes pensées sur la nature de la société sur Majipoor, la corrélation organique des forces politiques et le concept que le pouvoir implique la responsabilité, que tous les êtres sont maintenus dans une union harmonieuse par un sentiment d’obligation mutuelle. Hissune se demande comment les quatre grandes Puissances du royaume – le Pontife, le Coronal, la Dame de l’Ile, le Roi des Rêves – ont réussi à travailler si bien ensemble. Même dans cette société profondément conservatrice où, tout au long de plusieurs milliers d’années, il y a eu si peu de changements, l’harmonie des Puissances paraît miraculeuse, un équilibre de forces qui doit être d’inspiration divine. Hissune n’a pas reçu d’éducation scolaire ; il n’y a personne vers qui il puisse se tourner pour apprendre ces choses ; mais il y a le Registre des Ames, avec toute la vie grouillante de Majipoor merveilleusement tenue en suspens, prêt à libérer sa formidable vitalité à la demande. Ce serait folie de ne pas explorer ce réservoir de connaissances maintenant que ce genre de questions lui trotte par la tête. Et c’est ainsi qu’une fois de plus Hissune falsifie les documents, qu’une fois de plus il franchit avec aisance le barrage des gardiens des archives à l’esprit lent et qu’une fois de plus il enfonce des touches, ne cherchant plus maintenant uniquement la distraction et le plaisir de goûter au fruit défendu mais également une compréhension de l’évolution des institutions politiques de sa planète. Quel jeune homme sérieux tu es en train de devenir, se dit-il, tandis que les lumières éblouissantes de toutes les couleurs palpitent dans sa tête et que la présence intense et mystérieuse d’un autre être humain, mort depuis longtemps mais vivant à jamais, commence à envahir son âme.

1

    Suvrael s’étendait au sud comme un sabre incandescent qui barrait l’horizon – une bande métallique de lumière rougeoyante qui envoyait dans le ciel des ondes de chaleur miroitantes. Dekkeret, debout à la proue du cargo sur lequel il avait effectué la longue et monotone traversée, sentit son pouls s’accélérer. Enfin Suvrael ! Ce lieu affreux, cet abominable continent, ce pays inutile et misérable n’était plus qu’à quelques jours de mer, et qui savait quelles horreurs allaient lui arriver là-bas ? Mais il était prêt. Dekkeret était persuadé que tout ce qui arrive est pour le mieux, à Suvrael comme sur le Mont du Château. Il avait vingt ans et était solidement charpenté, avec un cou engoncé dans des épaules d’une largeur impressionnante. C’était le second été du glorieux règne de lord Prestimion sous le Pontificat du grand Confalume.
    C’était par pénitence que Dekkeret avait entrepris le voyage jusqu’aux terres désolées et brûlantes de l’aride Suvrael. Il avait commis une action honteuse – assurément sans en avoir l’intention et se rendant à peine compte au début de ce qu’elle avait de honteux – en chassant dans les Marches de Khyntor à l’extrême nord de Zimroel, et il lui avait semblé nécessaire de l’expier d’une manière ou d’une autre. Il savait que c’était dans un sens un geste romanesque et ostentatoire, mais cela il pouvait se le pardonner. S’il ne faisait pas ce genre de geste à vingt ans, quand le ferait-il ? Certainement pas dix ou quinze ans plus tard, quand il aurait été entraîné par son destin et se serait douillettement installé dans une inéluctable et facile carrière dans l’entourage de lord Prestimion. C’était le moment ou jamais. Alors en route pour Suvrael pour purifier son âme, quelles qu’en soient les conséquences.
    Akbalik, son ami, son mentor et son compagnon de chasse à Khyntor, n’avait pas réussi à comprendre. Mais, bien sûr, Akbalik n’était pas romanesque et il avait depuis longtemps dépassé l’âge de vingt ans. Une nuit, au début du printemps, Dekkeret lui avait fait part de ses intentions et Akbalik était parti d’un rire brusque.
    — Suvrael ! s’écria-t-il. Tu te juges trop durement. Il n’est pas de péché si infâme qu’il mérite un séjour à Suvrael.
    Et Dekkeret, piqué au vif et se sentant traité avec condescendance, avait lentement secoué la tête.
    — Le mal est comme une tache sur moi. Je veux en purifier mon âme sous le soleil des terres brûlées.
    — Fais plutôt le pèlerinage de l’Ile, si tu estimes que tu as besoin de faire quelque chose. Laisse la bienheureuse Dame guérir ton esprit.
    — Non, Suvrael.
    — Pourquoi ?
    — Pour souffrir, répondit Dekkeret. Pour m’arracher aux délices du Mont du Château et me rendre dans l’endroit le moins agréable de Majipoor, ce désert sinistre aux vents brûlants et rempli d’effroyables dangers. Pour mortifier ma chair, Akbalik, et montrer ma contrition. Pour m’infliger la punition de l’inconfort et même de la souffrance – la souffrance, tu sais ce que c’est ? – jusqu’à ce que je puisse me pardonner. D’accord ?
    Akbalik enfonça les doigts en souriant dans l’épais manteau de lourdes fourrures noires de Khyntor que portait Dekkeret.
    — D’accord. Mais si tu dois absolument te mortifier, fais-le complètement. Je présume que tu garderas cela sur le corps tout le temps que tu resteras sous le soleil de Suvrael.
    — Il y a des limites à mon besoin d’inconfort, fit Dekkeret avec un petit rire.
    Il tendit la main pour prendre le vin. Akbalik avait presque le double de l’âge de Dekkeret et trouvait sans nul doute son sérieux comique. Dekkeret aussi, dans une certaine mesure, mais cela ne le détournait pas de sa résolution.
    — Puis-je essayer encore une fois de t’en dissuader ?
    — Inutile.
    — Songe au gâchis, poursuivit malgré tout Akbalik. Tu as une carrière dont tu dois t’occuper. On commence à entendre souvent ton nom au Château. Lord Prestimion a dit beaucoup de bien de toi. Un jeune homme qui promet, qui doit aller loin, une grande force de caractère, il n’est bruit que de cela. Prestimion est jeune ; son règne sera long ; ceux qui sont jeunes au début de son règne s’élèveront à mesure qu’il vieillira. Et toi tu es là, en train de t’amuser au fin fond des Marches de Khyntor alors que tu devrais être à la cour, et déjà en train de préparer un autre voyage bien plus hasardeux. Renonce à ce projet absurde de Suvrael, Dekkeret, et retourne au Mont avec moi. Exécute les ordres du Coronal, montre ton mérite aux grands de la cour et bâtis ton avenir. Nous vivons une époque fantastique sur Majipoor, et il sera merveilleux de faire partie de ceux qui exercent le pouvoir à mesure que les choses évolueront. Hein ? Pourquoi aller gâcher ta vie à Suvrael ? Personne n’est au courant de ce… du péché que tu as commis, de cette petite défaillance…
    — Moi, je le sais.
    — Alors promets de ne plus jamais le refaire et absous-toi.
    — Ce n’est pas si simple, dit Dekkeret.
    — Perdre un ou deux ans de ta vie, ou peut-être la gâcher tout entière pour un voyage dénué de sens et inutile à…
    — Pas dénué de sens. Ni inutile.
    — Sauf d’un point de vue purement personnel.
    — Il n’en est rien. Akbalik. Je suis entré en contact avec les gens du Pontificat et je me suis débrouillé pour obtenir une fonction officielle. Je serai une mission d’enquête. Tu ne trouves pas cela impressionnant ? Suvrael n’exporte pas ses quotas de viande et de bétail et le Pontife veut savoir pourquoi. Tu vois ? Je continue à travailler pour ma carrière tout en m’embarquant dans ce qui te paraît être une aventure tout à fait personnelle.
    — Alors tu as déjà pris tes dispositions.
    — Je pars Quatredi prochain, dit Dekkeret en tendant la main à son ami. Je serai absent au moins deux ans. Nous nous retrouverons sur le Mont. Qu’en dis-tu, Akbalik, les jeux à High Morpin dans deux ans, le premier jour de l’hiver ?
    Akbalik plongea le regard calme de ses yeux gris dans celui de Dekkeret.
    — J’y serai, dit-il lentement. Je prie pour que tu y sois aussi.
    Cette conversation ne remontait qu’à quelques mois ; mais pour Dekkeret qui sentait les pulsations de chaleur du continent méridional se propager vers lui par-dessus les flots vert pâle de la Mer Intérieure, elle semblait avoir eu lieu il y avait incroyablement longtemps, comme la traversée semblait avoir été infiniment longue. La première partie du voyage avait été assez agréable – la descente des montages jusqu’à la magnifique métropole de Ni-moya, puis la descente du Zimr en bateau jusqu’au port de Piliplok sur la côte orientale. De là il s’était embarqué sur un cargo, le navire de transport le plus économique qu’il avait pu trouver, à destination de Tolaghai, sur le continent de Suvrael. Cap au sud durant tout l’été, dans une horrible petite cabine située juste au-dessus d’une cale remplie de balles de bébés dragons de mer séchés et, tandis que le bateau s’enfonçait dans les tropiques, il faisait dans la journée une chaleur telle qu’il n’en avait jamais connu et la nuit ce n’était guère mieux ; l’équipage, composé en majeure partie de Skandars velus, se moquait de son inconfort et lui disait qu’il ferait mieux de profiter du temps frais tant qu’il en avait l’occasion, car la véritable canicule l’attendait à Suvrael. Il avait voulu souffrir et son vœu était déjà amplement exaucé, mais le pire allait venir. Il ne se plaignait pas. Il n’éprouvait aucun regret. Mais sa vie douillette au milieu des jeunes chevaliers du Mont du Château ne l’avait pas préparé à des nuits blanches dans la puanteur des dragons de mer qui lui transperçait les narines comme des stylets, ni à la chaleur étouffante qui s’était abattue sur le bateau quelques semaines après avoir quitté Piliplok, ni à l’ennui intense de l’immuable panorama marin. La planète était d’une immensité invraisemblable, c’était cela le problème. Il fallait une éternité pour aller d’un point à un autre. La traversée d’Alhanroel, son continent natal, à Zimroel, le continent occidental, avait été une entreprise suffisamment vaste, navigation fluviale du Mont jusqu’à Alaisor, puis hauturière jusqu’à Piliplok et remontée du fleuve jusqu’aux Marches de Khyntor, mais il avait eu Akbalik avec lui pour l’aider à passer le temps et il y avait eu l’excitation de son premier grand voyage, la découverte de nouveaux lieux, de nouvelles nourritures, de nouveaux accents. Et il y avait eu l’expédition de chasse qu’il avait attendue avec impatience. Mais cela ? Cette réclusion à bord d’un sale rafiot grinçant bourré de viande séchée à l’odeur pestilentielle ? Cette suite interminable de jours vides, sans amis, sans occupations, sans conversations ? Si seulement un monstrueux dragon de mer pouvait poindre à l’horizon et pimenter le voyage d’un peu de danger ; mais non, non, les dragons de mer étaient ailleurs, en train d’accomplir leur migration. On disait qu’une grande troupe était plus à l’ouest en ce moment, au large de Narabal, et qu’une autre était à mi-chemin entre Piliplok et l’Archipel de Rodamaunt, et Dekkeret n’avait pas vu un seul des gigantesques animaux, pas même un traînard. Ce qui rendait l’ennui encore plus insupportable était qu’il ne semblait avoir aucune valeur cathartique. Il souffrait, c’était vrai, et il avait imaginé que la souffrance le guérirait de sa blessure, mais la conscience de l’acte horrible qu’il avait commis dans les montagnes ne semblait pas diminuer le moins du monde. Il mourait de chaleur, d’ennui et d’impatience et il continuait à être rongé par un sentiment de culpabilité, et il continuait à se tourmenter en songeant ironiquement qu’il était loué par le Coronal lord Prestimion en personne pour sa grande force de caractère alors qu’il ne trouvait en lui que faiblesse, lâcheté et bêtise. Dekkeret en conclut qu’il fallait peut-être plus que de l’humidité, de l’ennui et des odeurs infectes pour se purifier l’âme. En tout cas, il en avait assez de ce long voyage qui le rapprochait de Suvrael et il était prêt à entamer la phase suivante de son pèlerinage dans l’inconnu.

2

    Tout voyage a une fin, même un voyage interminable. Le vent brûlant venant du sud augmentait jour après jour jusqu’à ce que le pont devienne trop chaud pour que l’on puisse marcher dessus et les Skandars aux pieds nus devaient passer le faubert toutes les deux ou trois heures. Puis soudain, la masse sombre et embrasée à l’horizon se mua en un littoral et l’entrée d’un port. Ils avaient enfin atteint Tolaghai.
    L’ensemble de Suvrael était dans la zone tropicale ; la majeure partie de l’intérieur du continent était désertique, perpétuellement oppressée par une masse colossale d’air sec et immobile à la périphérie de laquelle tourbillonnaient des cyclones dévastateurs ; mais les confins du continent étaient plus ou moins habitables et il y avait sur la côte cinq villes principales parmi lesquelles Tolaghai était la plus grande et celle qui avait les échanges commerciaux les plus développés avec le reste de Majipoor. Quand le cargo entra dans le vaste port, Dekkeret fut frappé par l’étrangeté du lieu. Il avait vu dans sa courte vie un grand nombre de cités de la planète géante – une douzaine des cinquante sur les flancs du Mont du Château, Alaisor, imposante et battue par les vents, l’énorme et stupéfiante Ni-mayo aux murs blancs, la magnifique Piliplok et bien d’autres – mais il n’avait jamais contemplé de ville à l’aspect aussi dur, mystérieux et rébarbatif que celle-ci. Tolaghai était accrochée comme un crabe à une basse corniche courant le long de la mer. Les bâtiments de brique orange séchée par le soleil étaient tristes et ramassés, avec des meurtrières en guise de fenêtres, entourés de plantations clairsemées, surtout de chétifs et consternants palmiers se réduisant à un tronc nu couronné d’un minuscule plumet. À midi, les rues étaient presque désertes. Le vent brûlant poussait des nuages de sable sur les pavés fissurés. Aux yeux de Dekkeret la ville semblait être une sorte de colonie pénitentiaire, laide et sauvage, ou bien une cité hors du temps appartenant à quelque peuplade préhistorique d’une race autoritaire et à la discipline sévère. Comment avait-on pu bâtir quelque chose d’aussi hideux ? Sans doute par simple souci d’efficacité, se dit Dekkeret, une telle laideur étant le meilleur moyen de faire face au climat de ce continent, mais enfin la lutte contre la chaleur et la sécheresse aurait sûrement pu donner naissance à une architecture moins repoussante.
    Dans son innocence, Dekkeret s’imaginait pouvoir débarquer immédiatement, mais les choses ne se passaient pas aussi simplement ici. Le navire resta à l’ancre pendant plus d’une heure avant que les fonctionnaires du port, trois Hjorts à la mine lugubre, ne montent à bord. Ce fut interminable : l’inspection sanitaire, le manifeste, le marchandage sur les droits d’amarrage ; enfin, la douzaine de passagers fut autorisée à débarquer. Un porteur de race ghayrog s’empara des bagages de Dekkeret et lui demanda le nom de son hôtel. Il répondit qu’il n’avait réservé de chambre nulle part et la créature à l’aspect reptilien dont la langue allait et venait et dont les gros cheveux noirs se tortillaient comme une masse de serpents lui adressa un regard glacial et moqueur.
    — Combien pouvez-vous payer ? demanda-t-il. Êtes-vous riche ?
    — Pas très. Que puis-je avoir pour trois couronnes par nuit ?
    — Pas grand-chose. Une paillasse. De la vermine sur les murs.
    — Emmenez-moi là-bas, dit Dekkeret.
    Le Ghayrog eut l’air aussi étonné qu’un Ghayrog est capable de l’être.
    — Vous ne vous plairez pas là-bas, mon beau seigneur. Vous avez un port plein de noblesse.
    — Peut-être bien, mais j’ai la bourse d’un pauvre homme. Je vais courir ma chance avec la vermine.
    En fait, l’auberge ne se révéla pas aussi catastrophique qu’il le craignait : vieille, sordide et déprimante, certes, mais il en était de même de tout ce qui l’environnait, et la chambre qu’on lui donna lui parut presque luxueuse après la cabine du bateau. Il n’y avait pas non plus la puanteur de la chair de dragon de mer, seulement l’odeur désagréable et pénétrante de l’air de Suvrael, semblable au contenu d’une bouteille cachetée depuis mille ans. Il donna au Ghayrog une pièce d’une demi-couronne, pour laquelle il ne reçut aucun remerciement, et déballa ses quelques affaires.
    Dekkeret sortit en fin d’après-midi. La chaleur étouffante était loin d’être tombée, mais le vent cinglant paraissait moins violent et il y avait plus de gens dans les rues. Mais la ville avait toujours l’air sinistre. C’était l’endroit rêvé pour faire pénitence. Il haïssait les bâtiments de brique aux façades nues, il détestait l’aspect desséché du paysage, il regrettait la douceur de l’air de Normork, sa ville natale, sur les premières pentes du Mont du Château. Il se demanda comment l’on pouvait choisir de vivre ici alors qu’il y avait tant de possibilités sur les continents plus cléments. Quel besoin d’ascèse poussait des millions de ses concitoyens à s’imposer l’austérité quotidienne de la vie sur Suvrael ?
    Les représentants du Pontificat avaient leurs bureaux sur la grande place nue donnant sur le port. Les instructions de Dekkeret lui prescrivaient de s’y présenter et malgré l’heure tardive, il les trouva ouverts, car avec la chaleur accablante tous les citoyens de Tolaghai respectaient la fermeture de midi et traitaient les affaires bien avant dans la soirée. On le fit attendre un moment dans une antichambre décorée d’énormes portraits de céramique blanche des monarques régnants, le Pontife Confalume représenté de face avec un air de grandeur bienveillante mais imposante et le jeune lord Prestimion, le Coronal, de profil, les yeux pétillant d’intelligence et de dynamisme. Dekkeret se dit que Majipoor avait de la chance avec ses souverains. Quand il était enfant, il avait vu Confalume, alors Coronal, avec sa cour dans la merveilleuse cité de Bombifale, tout en haut du Mont, et il avait eu envie de crier de pure joie devant le calme et la force radieuse de cet homme. Quelques années plus tard, lord Confalume parvint au Pontificat et alla s’installer dans les replis souterrains du Labyrinthe et Prestimion fut fait Coronal – un homme très différent, tout aussi impressionnant, mais toute fougue, vigueur et énergie irrésistible. C’était au cours du Grand Périple qu’il effectuait à travers les cités du Mont que lord Prestimion avait remarqué le jeune Dekkeret à Normork et l’avait choisi, au hasard et de la manière imprévisible qui était la sienne, pour se joindre aux chevaliers recevant leur formation dans les Cités Hautes. Ce qui semblait faire une éternité, des changements si profonds s’étant produits depuis lors dans la vie de Dekkeret. À l’âge de dix-huit ans, il s’était laissé aller à rêver de monter lui-même un jour sur le trône du Coronal ; mais ensuite étaient venues ces funestes vacances dans les montagnes de Zimroel et maintenant, à l’âge de vingt ans à peine révolus, attendant avec impatience dans une pièce poussiéreuse dans cette morne ville du triste continent de Suvrael, il avait l’impression de ne plus avoir d’avenir du tout, rien qu’une vaine suite d’années vides de sens. Un Hjort rondouillard à l’air revêche apparut.
    — L’Archiregimand Golator Lasgia va vous recevoir, annonça-t-il.
    C’était un titre ronflant ; mais son possesseur se révéla être une femme svelte à la peau brune, guère plus âgée que Dekkeret, qui l’examina de la tête aux pieds avec de grands yeux graves et brillants. Elle le salua en faisant négligemment de la main le signe du Pontificat et lui prit ses papiers officiels.
    — Initié Dekkeret, murmura-t-elle. Mission d’enquête mandatée par la superstrate provinciale de Khyntor. Je ne comprends pas, Initié Dekkeret. Servez-vous le Coronal ou le Pontife ?
    — Je suis au service de lord Prestimion, répondit Dekkeret avec gêne, à un échelon très bas. Mais tandis que je me trouvais dans la province de Khyntor, le besoin s’est fait sentir au bureau du Pontificat d’enquêter sur certaines choses à Suvrael et quand les fonctionnaires locaux ont appris que je me rendais de toute façon à Suvrael, ils m’ont demandé par souci d’économie de me charger de cette tâche, bien que n’étant pas au service du Pontife. Et…
    Golator Lasgia tapota pensivement les documents de Dekkeret sur son bureau.
    — Vous deviez vous rendre de toute façon à Suvrael, dit-elle. Puis-je vous demander pourquoi ?
    — Une affaire personnelle, si vous me permettez, répondit Dekkeret en s’empourprant.
    Elle n’insista pas.
    — Et quelles affaires de Suvrael peuvent être d’un intérêt si pressant pour mes collègues du Pontificat de Khyntor ? Ou bien ma curiosité sur ce chapitre est-elle également déplacée ?
    La gêne de Dekkeret s’accrut.
    — Il s’agit d’un déséquilibre de la balance du commerce, répondit-il, réussissant à grand-peine à soutenir son regard froid et pénétrant. Khyntor est un centre de produits manufacturés qui échange ses produits contre le bétail sur pied de Suvrael ; depuis deux ans, les exportations de blaves et de montures de Suvrael sont en constante diminution et des tensions commencent à se faire jour dans l’économie de Khyntor. Les fabricants éprouvent des difficultés à supporter tant de crédit.
    — Vous ne m’apprenez rien.
    — On m’a demandé d’inspecter les pâturages d’ici, poursuivit Dekkeret, afin de déterminer si l’on peut espérer à court terme un accroissement de la production de bétail.
    — Voulez-vous un peu de vin ? demanda subitement Golator Lasgia.
    Dekkeret s’interrogea sur ce qu’exigeaient les convenances. Tandis qu’il balançait, elle sortit deux flacons de vin doré, brisa prestement leur cachet et lui en tendit un. Il le prit avec un sourire de gratitude. Le vin était frais et doux, légèrement pétillant.
    — Du vin de Khyntor, dit-elle. C’est ainsi que nous contribuons au déficit commercial de Suvrael. La réponse, Initié Dekkeret, est que la dernière année du pontificat de Prankipin, Suvrael a subi une terrible sécheresse – vous pouvez vous demander, Initié, comment nous pouvons savoir la différence qu’il y a ici entre une année de sécheresse et une année de précipitations normales, mais il y a une différence, Initié, il y a une différence considérable – et les pâturages ont souffert. Nous n’avions plus de quoi nourrir notre bétail, alors nous avons abattu tout ce que le marché pouvait absorber et nous avons vendu une grande partie du cheptel restant à des propriétaires de ranches de l’ouest de Zimroel. Peu après que Confalume se fut installé dans le Labyrinthe, les pluies revinrent et l’herbe recommença à pousser dans nos savanes. Mais il faut plusieurs années pour reconstituer les troupeaux. Le déséquilibre de la balance commerciale continuera donc pendant quelque temps, puis il sera résorbé.
    Elle eut un sourire sans chaleur.
    — Voilà. Je vous ai épargné le désagrément d’un voyage sans intérêt à l’intérieur des terres.
    Dekkeret sentit qu’il transpirait abondamment.
    — Je dois quand même le faire, Archiregimand Golator Lasgia.
    — Vous n’apprendrez rien de plus que ce que je viens de vous dire.
    — Je ne voudrais pas vous manquer de respect, mais mon mandat demande expressément que je voie de mes propres yeux…
    Elle ferma les siens pendant quelques instants.
    — Pour atteindre les pâturages en ce moment il vous faudra vous exposer à de grandes difficultés, un manque de confort extrême et peut-être de considérables périls personnels. Si j’étais à votre place, je resterais à Tolaghai, goûtant aux plaisirs qui sont à votre disposition ici et réglant l’affaire personnelle qui vous a amenée à Suvrael ; puis, au bout d’un délai convenable, je rédigerais mon rapport en collaboration avec mes services et me rembarquerais pour Khyntor.
    Dekkeret conçut immédiatement des soupçons. La branche du gouvernement pour laquelle elle travaillait ne se montrait pas toujours coopérative avec les services du Coronal ; elle semblait manifestement essayer de dissimuler quelque chose qui se passait à Suvrael ; et, bien que sa mission d’enquête ne fût que le prétexte à son voyage sur ce continent et non sa tâche principale, il lui fallait tout de même songer à sa carrière et s’il se laissait embobiner trop facilement par une Archiregimand pontificale, il pourrait lui en cuire plus tard. Il regrettait d’avoir accepté le vin. Mais pour cacher son trouble, il se permit d’en boire quelques gorgées onctueuses.
    — Mon sens de l’honneur ne me permettrait pas de suivre une voie aussi facile, dit-il enfin.
    — Quel âge avez-vous, Initié Dekkeret ?
    — Je suis né dans la douzième année de lord Confalume.
    — Oui, dans ce cas votre sens de l’honneur doit encore vous chatouiller. Venez, regardez cette carte avec moi.
    Elle se leva vivement. Elle était plus grande qu’il ne l’aurait cru, presque aussi grande que lui, ce qui la faisait paraître frêle. Ses cheveux bruns étroitement torsadés exhalaient une odeur étonnante qui couvrait même le bouquet du vin fort. Golator Lasgia toucha le mur et une carte de Suvrael dans les tons ocre et auburn apparut.
    — Voici Tolaghai, dit-elle en tapotant l’angle nord-ouest du continent. Les pâturages sont là.
    Elle montra une bande qui commençait à un millier de kilomètres à l’intérieur des terres et formait un cercle grossier entourant le désert du cœur de Suvrael.
    — À partir de Tolaghai, poursuivit-elle, il y a trois itinéraires principaux pour rejoindre la région des pâturages. En voici un. Il est en ce moment ravagé par des tempêtes de sable et on ne peut l’emprunter pour des raisons de sécurité. Voici le second itinéraire : nous rencontrons actuellement certaines difficultés avec des bandits changeformes et il est également fermé aux voyageurs. Voici le troisième, qui passe par le col de Khulag, mais cette route est à l’abandon depuis quelque temps et un bras du grand désert a commencé à empiéter sur elle. Voyez-vous les problèmes ?
    — Mais si c’est le rôle de Suvrael d’élever du bétail pour l’exportation, dit Dekkeret aussi doucement qu’il le pouvait, et si toutes les routes entre les zones de pâture et le port principal sont coupées, est-il exact de dire que le manque de pâturages est la véritable cause des récentes insuffisances des exportations de bétail ?
    — Il y a d’autres ports d’où nous expédions notre production dans la situation actuelle, répondit-elle en souriant.
    — Eh bien, alors, si je me rends dans l’un d’eux, je devrais trouver une route ouverte jusqu’aux régions d’élevage.
    Elle tapota de nouveau la carte.
    — Depuis l’hiver dernier, le port de Natu Gorvinu est le centre du commerce du bétail. Il est là, à l’est, sous la côte d’Alhanroel, à près de dix mille kilomètres d’ici.
    — Dix mille…
    — Il n’y a guère de commerce entre Tolaghai et Natu Gorvinu. À peu près une fois par an, un navire va de l’un à l’autre port. Par voie de terre la situation est pire, car les routes qui partent de Tolaghai ne sont pas entretenues à l’est de Kangheez.
    Elle indiqua une ville distante d’environ quinze cents kilomètres.
    — Et au-delà, qui sait ? Ce n’est pas un continent très peuplé.
    — Alors il n’y a pas moyen d’atteindre Natu Gorvinu ? demanda Dekkeret, abasourdi.
    — Il y en a un. En bateau de Tolaghai à Stoien sur Alhanroel et de Stoien à Natu Gorvinu. Cela ne devrait vous prendre qu’un peu plus d’un an. Mais, bien entendu, quand vous débarquerez de nouveau sur Suvrael et que vous pénétrerez à l’intérieur, la crise sur laquelle vous êtes venu enquêter sera probablement terminée. Un autre flacon de vin doré, Initié Dekkeret ?
    Hébété, il accepta le vin. Il était atterré par les distances. Une autre épouvantable traversée de la Mer Intérieure, refaire tout le chemin jusqu’à son continent natal d’Alhanroel, pour faire de nouveau demi-tour et traverser la mer une troisième fois en mettant le cap sur l’autre extrémité de Suvrael et pour s’apercevoir que les routes vers l’intérieur avaient probablement été fermées entre-temps et que… non. Non. Il ne fallait pas pousser trop loin le désir de pénitence. Mieux valait renoncer entièrement à sa mission que de se soumettre à de telles absurdités.
    — Il est tard, dit Golator tandis qu’il hésitait, et vos problèmes demandent plus ample réflexion. Avez-vous des projets pour le dîner, Initié Dekkeret ?
    Brusquement, de manière stupéfiante, ses yeux sombres se mirent à luire d’une malice bien connue.

3

    En compagnie de l’Archiregimand Golator Lasgia, Dekkeret découvrit que la vie à Tolaghai n’était pas nécessairement aussi morne qu’un examen superficiel l’avait laissé supposer. Elle l’accompagna en flotteur à son hôtel – il vit son dégoût à l’aspect de l’établissement – et lui ordonna de prendre un peu de repos, de se laver et d’être prêt dans une heure. Un crépuscule cuivré était descendu et quand l’heure fut écoulée, le ciel était entièrement noir, avec seulement les figures en zigzag de quelques constellations lointaines qui le traversaient et la trace en croissant d’une ou deux lunes près de l’horizon. Elle passa le prendre à l’heure dite. À la place de son austère tunique officielle, elle était maintenant vêtue d’un tissu à mailles collant, presque ridiculement provocant. Tout cela rendait Dekkeret perplexe. Il avait eu sa part de succès féminins, certes, mais, à sa connaissance, il ne lui avait témoigné aucun intérêt, rien que le respect le plus guindé ; et pourtant elle s’attendait manifestement à une soirée d’intimité. Pourquoi ? Certainement pas à cause de son irrésistible élégance et de son charme physique, ni d’un quelconque avantage politique qu’il pouvait lui conférer, ni de n’importe quel autre mobile rationnel. Sauf un, à savoir que c’était un trou perdu où la vie était terne et désagréable et qu’il était un jeune étranger susceptible d’apporter à une femme encore jeune une soirée de distraction. Il se sentait utilisé en cela, mais sinon n’y voyait guère de mal. Et après des mois en mer, il était disposé à courir quelques risques pour un peu de plaisir.
    Ils dînèrent dans un club privé dans les faubourgs de la ville, dans un jardin élégamment décoré des célèbres plantes animées de Stoienzar et autres merveilles florales, ce qui amena Dekkeret à calculer la quantité des modestes réserves d’eau de Tolaghai qui était détournée pour permettre à ce lieu de rester florissant. À d’autres tables, largement espacées, étaient assis des Suvraeliens dans leurs beaux costumes, que Golator Lasgia saluait de-ci de-là d’un signe de tête, mais personne ne vint la voir et personne ne dévisagea Dekkeret avec trop d’insistance. De l’intérieur du bâtiment soufflait un agréable vent rafraîchissant, le premier qu’il sentait depuis des semaines, comme si une machine miraculeuse des anciens, sœur de celles qui entretenaient le délicieux climat du Mont du Château, était à l’œuvre dans ses entrailles. Le dîner fut somptueux, fruits légèrement fermentés et tranches moelleuses d’un poisson pâle à la chair verte arrosés d’un bon vin sec d’Amblemorn, rien que cela, au pied du Mont du Château. Elle but sans retenue et il en fit de même ; leurs yeux devinrent brillants et ils s’échauffèrent ; la froideur qui avait caractérisé leur entretien dans le bureau fondit rapidement. Il apprit qu’elle était de neuf ans son aînée, qu’elle était originaire de l’humide et luxuriante Narabal sur le continent occidental, qu’elle était entrée au service du Pontife alors qu’elle était encore très jeune et qu’elle était en poste à Suvrael depuis dix ans, s’élevant à l’occasion de l’accession de Confalume au Pontificat à son haut poste administratif actuel à Tolaghai.
    — Vous plaisez-vous vraiment ici ? demanda-t-il.
    — On s’y habitue, répondit-elle avec un haussement d’épaules.
    — Je doute de pouvoir m’y habituer. Pour moi, Suvrael n’est qu’un lieu de tourments, une sorte de purgatoire.
    — Exactement, fit Golator Lasgia avec un hochement de tête.
    Un éclair passa de ses yeux dans ceux de Dekkeret. Il n’osa pas lui demander de développer ; mais quelque chose lui disait qu’ils avaient beaucoup en commun.
    Il remplit encore une fois leurs verres et se hasarda à lui adresser un sourire paisible et entendu.
    — C’est le purgatoire que vous venez chercher ici ? demanda-t-elle.
    — Oui.
    Elle montra le jardin luxuriant, les bouteilles de vin vides, la vaisselle de valeur et les mets délicats à demi consommés.
    — Alors vous avez mal commencé, dit-elle.
    — Madame, il n’entrait pas dans mes projets de dîner avec vous.
    — Ni dans les miens. Mais le Divin prescrit et nous nous soumettons. N’est-ce pas ?
    Elle se pencha vers lui.
    — Qu’allez-vous faire maintenant ? La traversée jusqu’à Natu Gorvinu ?
    — Cela semble être une entreprise trop pénible.
    — Alors faites comme je vous ai dit. Restez à Tolaghai jusqu’à ce que vous vous en lassiez ; puis repartez et rendez votre rapport. Personne ne s’apercevra de rien à Khyntor.
    — Non. Il faut que je pénètre dans les terres. L’expression de la jeune femme se fit narquoise.
    — Quel dévouement ! Mais comment ferez-vous ? À partir d’ici toutes les routes sont fermées.
    — Vous en avez cité une qui passe par le col de Khulag et qui est à l’abandon. Cela ne me semble pas aussi dangereux que des tempêtes de sable mortelles ou des bandits changeformes. Peut-être pourrai-je engager un guide de caravanes pour me conduire par cette route ?
    — Dans le désert ?
    — Si c’est nécessaire.
    — Le désert est hanté, dit Golator Lasgia d’un ton désinvolte. Vous devriez renoncer à cette idée. Appelez le serveur ; il nous faut encore du vin.
    — Je crois que j’en ai bu assez.
    — Alors venez. Nous allons ailleurs.
    Cela faisait un choc de quitter l’air frais du jardin pour retrouver l’air nocturne chaud et sec de la rue ; mais ils montèrent rapidement dans le flotteur de Golator Lasgia et se retrouvèrent peu de temps après dans un second jardin, celui-ci dans la cour de sa résidence de fonction et qui entourait une piscine. Il n’y avait pas de machines pour atténuer la chaleur, mais l’Archiregimand connaissait un autre moyen. Elle se dépouilla de sa robe et se dirigea vers la piscine. Son corps mince et souple luit quelques instants à la clarté des étoiles ; puis elle plongea, s’enfonçant sous la surface de l’eau presque sans éclabousser. Elle lui fit signe de venir et il la rejoignit rapidement.
    Ensuite, ils s’étreignirent sur un lit d’herbe rase et drue. C’était presque autant de la lutte que de l’amour, car elle le serrait entre ses longues jambes musclées, essayait de lui lier les bras et se roulait avec lui en riant ; il était stupéfait de sa force et de la férocité espiègle de ses mouvements. Mais quand ils eurent fini de se mettre à l’épreuve, ils remuèrent avec plus d’harmonie et ils eurent cette nuit-là peu de sommeil et se dépensèrent beaucoup.
    L’aube les surprit : sans prévenir, le soleil fut dans le ciel comme une sonnerie de trompette, dardant sur les collines environnantes ses rayons brûlants.
    Ils étaient allongés, épuisés, sans énergie. Dekkeret se tourna vers elle – à la lumière cruelle du matin elle avait l’air moins juvénile qu’à la clarté des étoiles – et lui demanda brusquement :
    — Parle-moi de ce désert hanté. Quels esprits vais-je y rencontrer ?
    — Comme tu es obstiné !
    — Raconte-moi.
    — Il y a des fantômes qui peuvent entrer dans tes rêves et te les volent. Ils privent ton âme de toute joie et y laissent la peur à la place. Dans la journée ils chantent au loin, t’embrouillant les idées et te faisant quitter la route avec leur cliquetis et leur musique.
    — Suis-je censé croire cela ?
    — Ces dernières années, beaucoup de ceux qui sont entrés dans le désert y ont péri.
    — À cause de ces fantômes qui volent les rêves.
    — C’est ce que l’on dit.
    — Cela fera une bonne histoire à raconter quand je retournerai au Mont du Château.
    — Si tu y retournes.
    — Tu m’as dit que tous ceux qui étaient entrés dans le désert n’en étaient pas morts. Évidemment, car quelqu’un en est ressorti pour raconter l’histoire. Alors je vais engager un guide et courir ma chance avec les fantômes.
    — Personne ne t’accompagnera.
    — Alors j’irai seul.
    — Et tu mourras sans doute.
    Elle caressa ses bras puissants et émit un petit ronronnement.
    — As-tu tellement envie de mourir, si jeune ? La mort n’a pas de valeur. Elle n’apporte aucun avantage. Quelle que soit la paix que tu cherches, ce n’est pas la paix de la tombe. Oublie ce voyage dans le désert. Reste ici auprès de moi.
    — Nous irons ensemble.
    — Je ne pense pas, fit-elle en riant.
    Dekkeret se rendit compte que c’était de la folie. Il doutait de ses histoires d’esprits et de voleurs de rêves, à moins que ce qui se passait dans ce désert fût quelque fourberie des Changeformes, les aborigènes rebelles, et même dans ce cas, il en doutait. Peut-être que toutes ces histoires de danger n’étaient que des ruses pour le faire rester plus longtemps à Tolaghai. C’était flatteur, si c’était vrai, mais d’aucune utilité pour ses recherches. Et elle avait raison de dire que la mort était une forme inutile de purification. Si ses aventures à Suvrael devaient avoir une signification, il lui fallait réussir à leur survivre.
    Golator Lasgia le fit lever. Ils se baignèrent rapidement dans la piscine ; puis elle l’emmena à l’intérieur, dans le logement le plus joliment aménagé qu’il eût vu depuis qu’il avait quitté le Mont du Château, et lui prépara un petit déjeuner composé de fruits et de poisson séché.
    — Es-tu vraiment obligé d’aller à l’intérieur des terres ? lui demanda-t-elle soudain au milieu de la matinée.
    — Une nécessité profonde me pousse dans cette direction.
    — Très bien. Il y a à Tolaghai un gredin qui s’aventure souvent à l’intérieur en passant par le col de Khulag, du moins à ce qu’il prétend, et semble en revenir vivant. Pour une bourse remplie de royaux, il ne fait aucun doute qu’il t’y guidera. Il s’appelle Barjazid ; et si tu persistes dans ton idée, je le ferai appeler et lui demanderai de t’aider.

4

    Gredin semblait vraiment être le terme qui convenait à Barjazid. C’était un petit homme maigre à l’aspect peu recommandable, pauvrement vêtu d’une vieille robe brune et de sandales en cuir usagé et portant autour du cou un antique collier d’os de dragons de mer dépareillés. Il avait les lèvres minces, un regard vitreux où se lisait la fébrilité et la peau tellement brûlée par le soleil du désert qu’elle en était presque noire. Il regarda Dekkeret comme s’il soupesait le contenu de sa bourse.
    — Si je vous emmène, dit Barjazid d’une voix totalement dénuée de résonnante sans être faible, vous signerez d’abord une décharge me libérant de toute responsabilité envers vos héritiers si vous veniez à mourir.
    — Je n’ai pas d’héritiers, répondit Dekkeret.
    — Votre famille, alors. Je ne veux pas être traîné devant les tribunaux pontificaux par votre père ou votre sœur aînée parce que vous avez péri dans le désert.
    — Avez-vous déjà péri dans le désert ? demanda Dekkeret.
    — Votre question est ridicule, fit Barjazid, l’air déconcerté.
    — Vous allez dans ce désert, insista Dekkeret, et vous en revenez vivant. D’accord ? Alors si vous connaissez votre métier, vous en ressortirez vivant cette fois encore, et moi aussi. Je ferai ce que vous faites et j’irai où vous allez. Si vous vivez, je vivrai. Si je péris, vous aurez péri aussi, et ma famille ne pourra plus rien contre vous.
    — Je peux résister au pouvoir des voleurs de rêves, dit Barjazid. Bien des expériences m’en ont assuré. Comment savez-vous si vous les vaincrez aussi aisément ?
    Dekkeret se versa une nouvelle tasse du thé de Barjazid, une riche et forte infusion préparée avec les feuilles de quelque arbrisseau des dunes. Les deux hommes étaient accroupis sur des piles de couvertures de peaux de haigus dans l’arrière-boutique sentant le renfermé d’un commerce appartenant au fils du frère de Barjazid : il s’agissait manifestement d’un grand clan. D’un air pensif, Dekkeret but quelques petites gorgées du breuvage âcre et amer.
    — Qui sont ces voleurs de rêves ? demanda-t-il au bout d’un moment.
    — Je ne saurais le dire.
    — Des Changeformes, peut-être ?
    — Ils n’ont pas daigné me donner leur pédigrée, dit Barjazid en haussant les épaules. Changeformes, Ghayrogs, Vroons, humains ordinaires… comment le saurais-je ? Dans les rêves, toutes les voix se ressemblent. Il y a assurément des tribus de Changeformes en liberté dans le désert et certains d’entre eux sont belliqueux et portés à faire le mal ; peut-être ont-ils le don d’atteindre les esprits en plus de celui de transformer leur corps. Mais peut-être pas.
    — Si les Changeformes ont fermé deux des trois routes qui sortent de Tolaghai, les forces du Coronal ont du travail à faire ici.
    — C’est pas mon affaire.
    — Les Changeformes sont une race assujettie. Il ne faut pas les laisser perturber le cours quotidien de la vie sur Majipoor.
    — C’est vous qui avez suggéré que les voleurs de rêves étaient des Changeformes, fit remarquer Barjazid d’un ton acide. En ce qui me concerne, je ne soutiens pas cette théorie. Et il n’est pas important de savoir qui sont les voleurs de rêves. Ce qui est important, c’est qu’ils rendent la région au-delà du col de Khulag dangereuse pour les voyageurs.
    — Pourquoi y allez-vous, alors ?
    — Il y a peu de chances que je réponde jamais à une question qui commence par pourquoi, dit Barjazid. J’y vais parce que j’ai mes raisons pour y aller. Contrairement à d’autres, il semble que j’en revienne vivant.
    — Tous ceux qui franchissent le col meurent-ils ?
    — J’en doute. Je n’en sais rien. Il est incontestable que beaucoup ont péri depuis que l’on a entendu parler des voleurs de rêves. De tout temps, ce désert a été périlleux.
    Barjazid remua son thé. Il commençait à donner des signes d’impatience.
    — Si vous m’accompagnez, je vous protégerai de mon mieux. Mais je ne peux garantir votre sécurité. C’est pourquoi je vous demande de me décharger légalement de toute responsabilité.
    — Signer ce papier serait signer mon arrêt de mort, dit Dekkeret. Qu’est-ce qui vous empêcherait de m’assassiner quelques kilomètres après le col, et de faire disparaître mon cadavre et de mettre tout cela sur le dos des voleurs de rêves ?
    — Par la Dame, je ne suis pas un assassin ! Je ne suis même pas un voleur.
    — Mais vous signer un papier déclarant que si je meurs pendant le voyage vous ne devez pas être considéré comme responsable… n’y a-t-il pas là de quoi tenter même un honnête homme au-delà de toute limite ?
    Les yeux de Barjazid étincelaient de fureur. Il se mit à gesticuler comme pour mettre un terme à l’entretien.
    — Ce qui dépasse les limites, c’est votre audace, dit-il en se levant et en repoussant sa tasse. Trouvez un autre guide si vous me craignez tant.
    Dekkeret resta assis.
    — Je regrette ce que je viens de dire, fit-il calmement. Je vous demande seulement de comprendre ma position : un jeune homme et un étranger dans un pays lointain et difficile, obligé d’avoir recours à des gens qu’il ne connaît pas pour l’emmener dans des endroits où se passent des choses invraisemblables. Je dois être prudent.
    — Eh bien, soyez encore plus prudent. Prenez le premier bateau pour Stoien et allez retrouver la vie facile du Mont du Château.
    — Je vous demande encore une fois de me servir de guide. Pour un bon prix et l’on ne parle plus de signer une décharge pour ma vie. Quel est votre tarif ?
    — Trente royaux, dit Barjazid.
    Dekkeret poussa un grognement comme s’il avait été frappé sous les côtes. La traversée de Piliplok à Tolaghai lui avait coûté moins cher. Trente royaux était l’équivalent d’une année de salaire pour quelqu’un comme Barjazid ; pour le payer, Dekkeret allait être obligé de tirer une coûteuse lettre de crédit. Son premier mouvement fut de réagir avec un mépris de chevalier et d’en proposer dix ; mais il se rendit compte qu’il avait épuisé ses atouts dans le marchandage en refusant de signer le papier. S’il se mettait aussi à discuter sur le prix, Barjazid allait tout simplement mettre un terme aux négociations.
    — D’accord, dit-il enfin. Mais pas de décharge.
    — Très bien, fit Barjazid avec un regard mauvais. Pas de décharge, puisque vous insistez.
    — Comment l’argent doit-il vous être versé ?
    — La moitié maintenant, la moitié le matin du départ.
    — Dix maintenant, dit Dekkeret, dix le matin du départ et dix le jour de mon retour à Tolaghai.
    — Cela fait un tiers de mon salaire qui dépend de votre survie au voyage. Souvenez-vous que je ne garantis pas cela.
    — J’aurai peut-être de meilleures chances de survie si je garde le tiers de la somme jusqu’à la fin.
    — On s’attend à une certaine morgue de la part d’un chevalier du Coronal et on apprend à ne la considérer que comme une affectation, jusqu’à un certain point. Mais je pense que vous avez dépassé les bornes.
    Barjazid fit une nouvelle fois le geste de le congédier.
    — Il y a trop peu de confiance entre nous, dit-il. Ce serait une mauvaise idée de voyager ensemble.
    — Je ne voulais pas vous manquer de respect, dit Dekkeret.
    — Mais vous me demandez de m’en remettre à la merci de votre famille si vous mourez, vous semblez me considérer comme un vulgaire assassin ou, au mieux, un brigand, et vous estimez nécessaire de fractionner le salaire afin que je sois moins tenté de vous assassiner.
    Barjazid cracha.
    — La courtoisie est l’autre face de la morgue, jeune chevalier, dit-il. Un chasseur de dragons skandar se serait montré plus courtois à mon égard. Souvenez-vous que je n’ai pas cherché à travailler pour vous. Je ne veux pas m’humilier pour vous aider. Si vous voulez bien…
    — Attendez.
    — J’ai d’autres affaires à régler ce matin.
    — Quinze royaux maintenant, dit Dekkeret, et quinze quand nous partirons, comme vous l’avez dit. C’est d’accord ?
    — Alors même que vous croyez que je vais vous assassiner dans le désert ?
    — Je me suis montré trop soupçonneux parce que je ne voulais pas paraître trop naïf, dit Dekkeret. C’était peu délicat de ma part de vous dire ce que je vous ai dit. Je vous demande de vous engager à mon service au tarif convenu.
    Barjazid garda le silence.
    Dekkeret sortit trois pièces de cinq royaux de sa bourse. Deux étaient des pièces de l’ancienne monnaie qui montraient le Pontife Prankipin et lord Confalume. La troisième, nouvellement frappée, était brillante et montrait Confalume en Pontife et l’image de lord Prestimion sur l’envers. Il les tendit à Barjazid qui prit la nouvelle pièce et l’examina avec une vive curiosité.
    — Je n’en ai pas encore vu de ce type, dit-il. Pourrions-nous appeler le fils de mon frère pour qu’il nous donne son opinion sur son authenticité ?
    C’en était trop.
    — Me prenez-vous pour quelqu’un qui écoule de la fausse monnaie ? rugit Dekkeret en se relevant d’un bond pour dominer férocement le petit homme de toute sa taille.
    Il frémissait de rage ; il était sur le point de frapper Barjazid.
    Mais il s’aperçut que l’autre ne manifestait aucune crainte et restait placide devant sa colère. À vrai dire, Barjazid souriait et il prit les deux autres pièces dans la main tremblante de Dekkeret.
    — Ainsi vous non plus vous n’appréciez guère les accusations sans fondement, jeune chevalier ? dit Barjazid en riant. Concluons donc un pacte. Vous ne redoutez pas que je vous assassine après le col de Khulag et je n’enverrai pas vos pièces chez le changeur pour une expertise, hein ? Alors ? D’accord ?
    Dekkeret acquiesça d’un signe de tête empreint de lassitude.
    — Mais cela reste un voyage hasardeux, dit Barjazid, et il ne faut pas que vous soyez trop assuré de revenir sain et sauf. Cela dépendra beaucoup de votre propre force quand viendra le moment de l’épreuve.
    — Soit. Quand partons-nous ?
    — Cindi, au coucher du soleil. Nous quitterons la ville par la porte Pinitor. Connaissez-vous cet endroit ?
    — Je trouverai, répondit Dekkeret. À Cindi, au coucher du soleil.
    Il tendit la main au petit homme.

5

    Il restait trois jours avant cindi. Dekkeret ne regrettait pas ce délai, car cela lui laissait trois autres nuits avec l’Archiregimand Golator Lasgia ; c’est du moins ce qu’il croyait, mais cela ne se passa pas ainsi. Le soir de la rencontre de Dekkeret avec Barjazid, elle n’était pas à son bureau près des quais et ses assistants refusèrent de lui transmettre un message. Inconsolable, Dekkeret erra dans la ville torride bien après la tombée de la nuit sans trouver la moindre compagnie, puis il alla finalement prendre un repas morne et grumeleux à son hôtel, espérant encore que Golator Lasgia allait miraculeusement apparaître et l’enlever. Il n’en fut rien, et il dormit d’un sommeil agité et troublé, l’esprit obsédé par le souvenir de ses flancs lisses, de ses petits seins fermes et de sa bouche affamée et vorace. À l’approche de l’aube, il fit un rêve, vague et difficile à comprendre, dans lequel Barjazid et elle, ainsi que quelques Hjorts et quelques Vroons, exécutaient une danse compliquée dans des ruines de pierre sans toit et battues par un vent de sable, après quoi il sombra dans un profond sommeil, ne se réveillant que le lendemain midi. À cette heure-là, toute la ville paraissait se terrer, mais quand les heures plus fraîches arrivèrent, il se rendit de nouveau au bureau de l’Archiregimand, fut de nouveau éconduit et passa la soirée dans le même désœuvrement que la veille. En s’abandonnant au sommeil, il adressa une prière fervente à la Dame de l’Ile pour qu’elle lui envoie Golator Lasgia. Mais il n’appartient pas à la Dame de réaliser ce genre de choses et tout ce qu’il reçut pendant la nuit fut un rêve doux et réconfortant, peut-être un présent de la bienheureuse Dame mais probablement pas, dans lequel il demeurait dans une hutte au toit de chaume sur le rivage de la Grande Mer près de Til-omon et grignotait des fruits sucrés et violacés d’où giclait un jus qui lui tachait les joues. À son réveil, il trouva un Hjort travaillant sous les ordres de l’Archiregimana qui l’attendait devant sa porte pour le convoquer devant Golator Lasgia.
    Ce soir-là, ils dînèrent tard ensemble et retournèrent dans la résidence de Golator Lasgia pour passer une nuit d’amour qui fit paraître la précédente comme un mois de chasteté. Dekkeret ne lui demanda à aucun moment pourquoi elle l’avait rejeté les deux dernières nuits, mais tandis qu’ils prenaient un petit déjeuner de peau de gihorna épicée et de vin doré, encore fringants et vigoureux tous les deux sans avoir fermé l’œil de la nuit, elle lui dit :
    — Je regrette de n’avoir pas eu plus de temps à te consacrer cette semaine, mais au moins nous avons pu partager ta dernière nuit. Tu vas maintenant t’enfoncer dans le Désert des Rêves Volés avec le goût de mon corps sur tes lèvres. T’ai-je fait oublier toutes les autres femmes ?
    — Tu connais la réponse.
    — Bien. Bien. Tu n’étreindras peut-être plus jamais une femme ; mais la dernière fut la meilleure, et rares sont ceux qui ont eu cette chance.
    — Ainsi tu es persuadée que je vais périr dans le désert ?
    — Rares sont les voyageurs qui en reviennent, dit-elle. Les chances que j’ai de te revoir sont minimes.
    Dekkeret frissonna légèrement – non de peur mais en reconnaissant le mobile intérieur de Golator Lasgia. Il y avait manifestement en elle un côté morbide qui l’avait poussée à le rejeter les deux nuits précédentes afin que la troisième fût d’autant plus ardente, car elle devait croire qu’il n’allait pas tarder à mourir et elle voulait avoir le plaisir particulier d’être sa dernière femme. Cela lui fit froid dans le dos. S’il devait mourir sous peu, Dekkeret aurait autant aimé avoir également les deux autres nuits ; mais apparemment les subtilités du cerveau de Golator Lasgia faisaient fi de notions aussi grossières. Il lui fit des adieux courtois, ignorant s’ils se reverraient ou même s’il le désirait, malgré sa beauté et son savoir-faire en matière de volupté. Il y avait tapies en elle trop de choses mystérieuses et dangereusement capricieuses.
    Peu avant le coucher du soleil, il se présenta à la porte Pinitor, au sud-est de la ville. Il n’aurait pas été étonné si Barjazid avait manqué à leur accord, mais non, un flotteur attendait juste derrière l’arche de grès piqueté de la vieille porte et le petit homme était appuyé contre le véhicule. Il était avec trois compagnons : un Vroon, une Skandar et un jeune homme mince au regard dur qui était manifestement le fils de Barjazid.
    Sur un signe de tête de Barjazid, la Skandar géante à quatre bras saisit les deux sacs rebondis de Dekkeret et les mit d’une chiquenaude dans le coffre du flotteur.
    — Elle s’appelle Khaymak Gran, dit Barjazid. Elle ne peut pas parler mais est loin d’être bête. Cela fait de nombreuses années qu’elle est à mon service, depuis que je l’ai trouvée dans le désert, la langue coupée et plus qu’à demi morte. Le Vroon s’appelle Serifain Reinaulion ; il parle souvent trop mais il connaît les pistes du désert mieux que quiconque dans cette ville.
    Dekkeret échangea un brusque salut avec le petit être tentaculaire.
    — Et mon fils, Dinitak, nous accompagnera aussi, poursuivit Barjazid. Êtes-vous bien reposé, Initié ?
    — Assez bien, répondit Dekkeret.
    Il avait dormi durant la majeure partie de la journée après sa nuit blanche.
    — Nous voyagerons surtout de nuit et installerons le campement au plus chaud de la journée. Il est entendu que je dois vous faire passer par le col de Khulag et vous faire traverser la zone aride connue sous le nom de Désert des Rêves Volés jusqu’au bord des pâturages qui s’étendent autour de Ghyzyn Kor, où vous avez certaines investigations à faire auprès des gardiens de troupeaux. Puis nous revenons à Tolaghai. C’est bien cela ?
    — Exactement, dit Dekkeret.
    Barjazid ne fit aucun mouvement pour monter dans le flotteur. Dekkeret fronça les sourcils, puis il comprit. Il sortit de sa bourse trois autres pièces de cinq royaux dont deux étaient les anciennes de la monnaie de Prankipin et la troisième une pièce brillante de lord Prestimion. Il les tendit à Barjazid qui saisit la pièce de Prestimion et la lança à son fils. Le garçon regarda la pièce brillante d’un œil soupçonneux.
    — Le nouveau Coronal, dit Barjazid. Familiarise-toi avec son visage. Nous le verrons souvent.
    — Il aura un règne glorieux, dit Dekkeret. Il surpassera en grandeur lord Confalume lui-même. Une vague de prospérité nouvelle touche déjà les continents septentrionaux, et ils étaient déjà prospères avant. Lord Prestimion est un homme plein d’énergie et de décision et ses projets sont ambitieux.
    — Les événements se produisant sur les continents septentrionaux ont peu de poids ici, dit Barjazid en haussant les épaules, et il se trouve que la prospérité d’Alhanroel ou de Zimroel importe vraiment peu à Suvrael. Mais nous nous réjouissons de ce que le Divin nous ait accordé le bonheur d’avoir un nouveau grand Coronal. Puisse-t-il se souvenir, de temps à autre, qu’il existe aussi un continent méridional et que des citoyens de son royaume y demeurent. Allons-y maintenant, il est temps de se mettre en route.

6

    La porte Pinitor marquait une frontière absolue entre la ville et le désert. D’un côté il y avait un quartier où s’étendaient des villas basses entourées de murs et anonymes ; de l’autre il n’y avait que le désert aride au-delà du périmètre de la ville. L’uniformité de cette étendue désertique n’était rompue que par la route, une large voie pavée qui s’élevait lentement en sinuant vers la crête de la chaîne de montagnes qui cernait Tolaghai.
    La chaleur était insupportable. La nuit, le désert était sensiblement plus frais que le jour, mais il demeurait torride. Bien que le grand œil ardent du soleil eût disparu, les sables orange, dégageant vers le ciel la chaleur emmagasinée durant la journée, miroitaient et grésillaient avec l’intensité d’un fourneau. Un vent fort soufflait – Dekkeret avait remarqué qu’à l’approche de la nuit le vent tournait et se mettait à souffler du cœur du continent vers la mer – mais cela ne changeait rien : qu’il soufflât de la terre vers la mer ou l’inverse, c’était toujours un étouffant déplacement d’air sec et brûlant sans merci.
    Dans cette atmosphère limpide et aride la clarté des étoiles et des lunes avait une brillance inaccoutumée ; la terre aussi émettait une clarté, un étrange rayonnement spectral et verdâtre qui s’élevait en taches irrégulières sur les talus bordant la route. Dekkeret demanda de quoi il s’agissait.
    — Cela provient de certaines plantes, répondit le Vroon. Elles brillent d’une lumière intérieure dans l’obscurité. Il est toujours douloureux et souvent fatal de les toucher.
    — Comment pourrai-je les reconnaître à la lumière du jour ?
    — Elles ressemblent à des bouts de vieille ficelle usée et poussent en grappes dans les fissures de la roche. Toutes les plantes ayant cette forme ne sont pas dangereuses, mais vous feriez bien de toutes les éviter.
    — Ainsi que toutes les autres, ajouta Barjazid. Dans ce désert les plantes sont bien défendues, parfois de manière surprenante. Tous les ans, nous découvrons dans notre jardin un nouveau et vilain secret.
    Dekkeret hocha la tête. Il n’avait pas l’intention d’aller se balader dans le désert, mais si cela arrivait, il se ferait une règle de ne toucher à rien.
    Le flotteur était vieux et lent et la pente de la route était raide. Dans la nuit brûlante le véhicule avançait péniblement et sans hâte. À l’intérieur, il n’y avait guère de conversation. La Skandar conduisait, le Vroon à ses côtés, et, de temps à autre, Serifain Reinaulion faisait une remarque sur l’état de la route. Dans le compartiment arrière les deux Barjazid restaient assis en silence, laissant Dekkeret contempler seul le paysage infernal avec une consternation croissante. Sous l’impitoyable martèlement du soleil, le sol avait pris un aspect battu et défoncé. L’humidité que l’hiver avait apportée avait depuis longtemps été absorbée, laissant des crevasses étroites et anguleuses. De petits cratères s’étaient formés à la surface du sol, là où les vents incessants l’avaient bombardée de grains de sable, et les plantes, basses et clairsemées, étaient de nombreuses variétés mais paraissaient toutes tordues, torturées, noueuses et rabougries. Dekkeret s’aperçut qu’il s’habituait à la chaleur ; elle était simplement là, comme une autre peau, et au bout d’un certain temps on en venait à l’accepter. Mais la mortelle laideur de tout ce qu’il contemplait, toute cette désolation âpre et sèche, hostile et hérissée lui glaçaient le cœur. Un paysage haïssable était pour lui un concept nouveau et presque inconcevable. Partout où il était allé sur Majipoor il n’avait connu que la beauté. Il pensa à Normork, sa ville natale, s’accrochant aux pentes escarpées du Mont, à ses boulevards sinueux, à sa merveilleuse muraille de pierre et à ses douces pluies nocturnes. Il pensa à la cité géante de Stee, plus haut sur le Mont, où un jour il avait marché à l’aube dans un jardin où les arbres lui arrivaient à la cheville et avaient des feuilles d’une teinte verte qui l’éblouissait. Il pensa à High Morpin, cette prodigieuse cité miroitante entièrement consacrée au plaisir qui s’élevait presque à l’ombre de l’imposant château du Coronal au sommet du Mont. Et les régions sauvages accidentées et couvertes de forêts des environs de Khyntor, et les tours d’une blancheur éblouissante de Ni-moya, et les paisibles prairies de la vallée du Glayge – que ce monde est beau, songea Dekkeret, et que de merveilles il contient, et que l’endroit où je me trouve maintenant est affreux !
    Il se dit qu’il devait changer ses valeurs et s’efforcer de découvrir les beautés de ce désert, sinon il risquait d’avoir l’esprit paralysé. Qu’il y ait donc de la beauté dans cette aridité absolue, se dit-il, et de la beauté dans ces anguleuses menaces, de la beauté dans ces cratères qui criblent le sol et de la beauté dans ces plantes effilochées qui émettent la nuit une pâle lueur verte. Que ce qui est hérissé, ce qui est désolé, ce qui est rigoureux soit beau. En effet, se demanda Dekkeret, qu’est la beauté sinon une réaction acquise à ce que l’on regarde ? Pourquoi une prairie est-elle intrinsèquement plus belle qu’un désert de pierre ? La beauté, dit-on, est dans l’œil de celui qui regarde ; rééduque donc ton œil, Dekkeret, de crainte que la laideur de ce pays ne te tue.
    Il essaya de s’obliger à aimer le désert. Il extirpa de son esprit des mots tels que « désolé », « morne » et « répugnant » comme on arrache les crocs d’une bête sauvage et s’apprit à considérer ce pays comme doux et rassurant. Il se força à admirer les strates onduleuses des parois rocheuses mises à nu et les longues cannelures de lits à sec de cours d’eau. Il trouva des aspects ravissants dans la broussaille des pauvres arbustes. Il découvrit des choses à apprécier chez les petits animaux nocturnes aux longues dents qui traversaient de temps en temps la route à toute allure. Et à mesure que la nuit s’écoulait, le désert lui devint moins haïssable, puis indifférent, et enfin il crut pouvoir y percevoir réellement une certaine beauté ; une heure avant l’aube, il avait totalement cessé d’y penser.
    Le matin arriva subitement : la flamme d’un trait de lumière orange allant se briser à l’ouest contre la paroi montagneuse, une courbe de feu rouge vif s’élevant au-dessus de la ligne de faîte opposée, puis le soleil, dont le disque jaune était plus teinté de vert bronze que sous les latitudes septentrionales, jaillissant dans le ciel comme un ballon prenant son envol. Et devant ce spectacle grandiose du lever du soleil, Dekkeret s’aperçut avec surprise qu’il pensait avec une vive douleur à l’Archiregimand Golator Lasgia, se demandant si elle regardait poindre l’aube, et avec qui ; il savoura un peu sa douleur, puis, chassant cette pensée, s’adressa à Barjazid.
    — Ce fut une nuit sans fantômes, dit-il. Ce désert n’est-il pas censé être hanté ?
    — C’est après le col que commencent les véritables difficultés, répondit le petit homme.
    Ils continuèrent d’aller de l’avant durant les premières heures de la journée. Dinitak servit un petit déjeuner frugal, pain sec et vin aigre. En se retournant, Dekkeret eut une vue superbe ; le terrain s’étalant en pente au-dessous de lui comme un grand tablier fauve, succession de plis, de crevasses et de rides, la ville de Tolaghai à peine visible en contrebas, ses maisons en désordre blotties les unes contre les autres, et au nord l’immensité de la mer s’étendant jusqu’à l’horizon. Le ciel était sans nuages et le bleu était tellement rehaussé par les teintes ocre de la terre qu’il semblait presque être une seconde mer au-dessus de Dekkeret. La chaleur augmentait déjà. Au milieu de la matinée, elle était presque intolérable, mais le flotteur conduit par la Skandar continuait à gravir imperturbablement les pentes de la montagne. Dekkeret s’assoupissait de temps à autre, mais il était impossible de dormir dans le véhicule exigu. Allaient-ils avancer toute la journée après l’avoir fait toute la nuit ? Il ne posa pas de questions. Mais juste au moment où la lassitude et l’inconfort devenaient insoutenables, Khaymak Gran engagea brusquement le flotteur sur une courte voie de dégagement et fit halte.
    — Notre premier campement, annonça Barjazid.
    Au bout de la voie de dégagement, une saillie rocheuse s’élevait du sol du désert, formant un abri voûté. Devant l’abri, ombragée à cette heure du jour, se trouvait une vaste étendue sablonneuse qui avait manifestement été maintes fois utilisée comme emplacement de campement. À la base de la formation rocheuse Dekkeret vit une tache sombre où de l’eau suintait mystérieusement du sol, pas exactement une source jaillissante mais utile et bienvenue pour les voyageurs assoiffés dans ce terrible désert. L’endroit était idéal. Et manifestement tout le trajet du premier jour avait été calculé pour les y amener avant le plus fort de la chaleur.
    La Skandar et le jeune Barjazid sortirent des nattes de paille d’un compartiment du flotteur et les étalèrent sur le sable ; le déjeuner fut servi, des morceaux de viande séchée, un fruit acidulé et de l’hydromel skandar chaud ; puis, sans un mot, les deux Barjazid, le Vroon et la Skandar s’étendirent sur leur natte et sombrèrent instantanément dans un profond sommeil. Dekkeret resta seul, se curant les dents pour en retirer un fragment de viande. Maintenant qu’il pouvait dormir, il n’avait plus du tout sommeil. Il se promena au bord du campement, regardant les étendues désertiques brûlées par le soleil juste au-delà de la zone d’ombre. Il n’y avait pas un animal en vue et même les plantes, chétives et pitoyables, semblaient essayer de s’enfoncer dans le sol. Les versants abrupts des montagnes s’élevaient au sud ; le col ne pouvait être loin. Et après ? Et après ?
    Il essaya de dormir. Des images importunes le harcelaient. Golator Lasgia se tenait au-dessus de sa natte, si proche qu’il eut l’impression de pouvoir lui prendre la main et de l’attirer vers lui, mais elle se déroba d’un bond et s’évanouit dans la brume de chaleur. Il se revit pour la millième fois dans la forêt des Marches de Khyntor, poursuivant sa proie, visant et se mettant soudain à trembler. Il chassa cela et se retrouva avançant le long de la grande muraille de Normork, les poumons remplis d’air frais et délectable. Mais ce n’étaient pas des rêves, seulement des images décousues et des réminiscences fugaces. Le sommeil ne voulut pas venir avant un long moment, et quand il vint, il fut profond, sans rêve et bref.
    Des sons étranges l’éveillèrent : des bourdonnements, des chants, des instruments de musique au loin, les bruits faibles mais distincts d’une caravane composée de nombreux voyageurs. Il crut entendre des cloches tinter et des tambours résonner. Pendant quelque temps, il resta immobile, tendant son oreille, essayant de comprendre. Puis il se dressa sur son séant, cligna des yeux et regarda autour de lui. Le crépuscule était arrivé. Il avait dormi durant les heures où la chaleur était la plus forte et l’ombre s’allongeait maintenant de l’autre côté. Ses quatre compagnons étaient debout et rangeaient les nattes. Dekkeret dressa l’oreille pour découvrir la source des bruits. Mais ils semblaient provenir de partout, ou de nulle part. Il se souvint de l’histoire que lui avait racontée Golator Lasgia, les fantômes du désert qui chantent le jour, troublant les voyageurs et leur faisant perdre le bon chemin avec leurs cliquetis et leur musique.
    — Quels sont ces bruits ? demanda-t-il à Barjazid.
    — Des bruits ?
    — Vous n’entendez pas ? Des voix, des cloches, des pas, les bruits de nombreux voyageurs.
    — Vous parlez des chants du désert, fit Barjazid, l’air amusé.
    — Les chants des fantômes ?
    — C’est peut-être cela. Ou simplement les bruits de voyageurs descendant la montagne, faisant cliqueter des chaînes et frappant sur des gongs. Qu’est-ce qui est le plus vraisemblable ?
    — Ni l’un ni l’autre, répondit Dekkeret d’un ton morose. Il n’y a pas de fantômes dans le monde où je vis. Mais il n’y a pas non plus de voyageurs sur cette route, à part nous.
    — En êtes-vous sûr, Initié ?
    — Qu’il n’y a pas de voyageurs, ou pas de fantômes ?
    — Les deux.
    Dinitak Barjazid, qui était resté à l’écart en écoutant cette conversation, s’approcha de Dekkeret.
    — Avez-vous peur ? demanda-t-il.
    — L’inconnu est toujours inquiétant. Mais pour l’instant, j’éprouve plus de curiosité que de peur.
    — Alors je vais satisfaire votre curiosité. Quand la chaleur du jour diminue, les escarpements rocheux et les sables libèrent leur chaleur et, en refroidissant, ils se contractent et émettent des sons. Ce sont les tambours et les cloches que vous entendez. Il n’y a pas de fantômes ici.
    Barjazid père fit un geste brusque. Le garçon s’éloigna paisiblement.
    — Vous ne vouliez pas qu’il me raconte cela, n’est-ce pas ? demanda Dekkeret. Vous préférez que je pense qu’il y a des fantômes tout autour de moi.
    — Cela m’est égal, répliqua Barjazid en souriant. Croyez l’explication qui vous paraît la plus réconfortante. Vous trouverez des fantômes en quantité suffisante, je vous l’assure, de l’autre côté du col.

7

    Toute la soirée du steldi, ils gravirent la route sinueuse qui se lançait à l’assaut du versant de la montagne et atteignirent le col de Khulag vers minuit. L’air y était plus frais, car ils étaient à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer et les vents apportaient un peu de soulagement à l’étuve. Le col était une large brèche dans la muraille de la montagne, et d’une profondeur surprenante ; ce n’est que le soldi matin de bonne heure qu’ils achevèrent la traversée et commencèrent la descente vers le désert plus vaste de l’intérieur.
    Dekkeret fut abasourdi par ce qui s’étendait devant lui. À la vive clarté de la lune, il contempla une scène d’une incomparable tristesse, telle que les terres situées de l’autre côté du col paraissaient être des jardins. L’autre désert était un désert de pierres, mais celui-ci était un désert de sable, un océan de dunes interrompu çà et là par des surfaces dégagées de sol ferme jonché de pierraille. Il n’y avait presque pas de végétation, pas du tout sur les dunes et quelques plantes pitoyablement chétives partout ailleurs. Et la chaleur ! Du bassin obscur qui s’étendait devant eux remontaient des souffles d’air incroyablement brûlants, d’air qui paraissait privé de tout élément nutritif, d’air cuit et recuit. Dekkeret était sidéré de savoir que quelque part dans cette fournaise se trouvaient des pâturages. Il essaya de se souvenir de la carte qu’il avait vue dans le bureau de l’Archiregimand : la région d’élevage formait une ceinture entourant le cœur du désert, mais là, en contrebas du col de Khulag, un bras de la zone désertique centrale avait réussi à empiéter sur elle – c’était cela. De l’autre côté de cette bande à l’impressionnante stérilité s’étendait une zone verdoyante d’herbages où paissait le bétail, du moins il priait pour qu’il en fût ainsi.
    Durant les heures précédant le lever du jour, ils descendirent le versant intérieur de la montagne et s’engagèrent sur le grand plateau central. À l’aube, Dekkeret remarqua loin en contrebas quelque chose de curieux, une surface ovale d’un noir d’encre qui se découpait nettement sur le fond chamois du désert, et quand ils s’approchèrent, il vit qu’il s’agissait d’une sorte d’oasis et la surface sombre se transforma en un bosquet d’arbres élancés aux longues branches et aux minuscules feuilles violettes. Cet endroit était le campement du second jour. Des traces sur le sable montraient où d’autres groupes de voyageurs avaient bivouaqué ; il y avait des débris épars sous les arbres ; dans une clairière située au cœur du bosquet se trouvaient une demi-douzaine d’abris rudimentaires faits de pierres empilées surmontées de vieilles branches sèches. Juste derrière, un ruisseau saumâtre serpentait entre les arbres et se terminait par une petite mare stagnante, verte d’algues. Et encore un peu plus loin se trouvait une seconde mare ; apparemment alimentée par un ruisseau entièrement souterrain et dont l’eau était pure. Entre les deux mares Dekkeret vit une curieuse construction, sept colonnes de pierre au sommet arrondi qui lui arrivaient à la taille et disposées en un double arc. Il les examina.
    — L’œuvre de Changeformes, lui dit Barjazid.
    — Un autel métamorphe ?
    — C’est ce que nous pensons. Nous savons que les Changeformes visitent souvent cette oasis. Nous y trouvons de petits souvenirs Piurivars – bâtons de prière, bouts de plumes, petites corbeilles de vannerie bien faites.
    Dekkeret laissa avec inquiétude son regard courir sur les arbres, comme s’il s’attendait à les voir se transformer d’un moment à l’autre en un groupe de sauvages aborigènes. Il avait eu peu de contacts avec la race autochtone de Majipoor, ces indigènes des forêts vaincus et déplacés, et ce qu’il savait d’eux consistait surtout en des rumeurs et des fantasmes, nés de la peur, de l’ignorance et d’un sentiment de culpabilité. Ils avaient jadis eu de grandes cités, cela au moins était certain – leurs ruines étaient disséminées sur tout le continent d’Alhanroel, et Dekkeret avait vu à l’école des images de la plus célèbre de toutes, la vaste cité de pierre de Velalisier, non loin du Labyrinthe du Pontife ; mais ces cités étaient mortes depuis des millénaires et, avec l’arrivée sur Majipoor des humains et des autres races, les indigènes Piurivars avaient été refoulés dans les endroits les plus isolés de la planète, principalement une grande réserve boisée sur Zimroel, quelque part au sud-est de Khyntor. Dekkeret ne se souvenait avoir vu de vrais Métamorphes qu’à deux ou trois reprises, de petits êtres frêles et verdâtres au visage sans expression, mais qui, tout le monde le savait, passaient d’une forme à l’autre pour faire des imitations avec une aisance merveilleuse et le petit Vroon qui était avec eux aurait fort bien pu être un Changeforme sous des traits d’emprunts, ou Barjazid lui-même.
    — Comment les Changeformes ou les autres peuvent-ils survivre dans ce désert ? demanda Dekkeret.
    — Ils sont pleins de ressources, répondit Barjazid. Ils s’adaptent.
    — Sont-ils nombreux par ici ?
    — Allez savoir ! J’en ai rencontré quelques petits groupes, cinquante, soixante-quinze en tout. Il y en a probablement d’autres. À moins que je ne rencontre toujours les mêmes sous des apparences différentes.
    — Un peuple étrange, dit Dekkeret en passant négligemment la main sur le chapiteau de pierre polie qui couronnait la plus proche des colonnes de l’autel.
    Avec une rapidité stupéfiante, Barjazid saisit le poignet de Dekkeret et le tira en arrière.
    — N’y touchez pas !
    — Mais pourquoi ? demanda Dekkeret ébahi.
    — Ces pierres sont sacrées.
    — Pour vous ?
    — Pour ceux qui les ont érigées, fit durement Barjazid. Nous les respectons. Nous honorons la magie qui peut s’y trouver. Et dans ces contrées on ne provoque jamais légèrement son prochain à la vengeance.
    Dekkeret regarda avec ahurissement le petit homme, les colonnes, les deux mares et les arbres gracieux aux feuilles effilées qui les entouraient. Malgré la chaleur, il frissonna. Il porta son regard plus loin, au-delà de la limite de la petite oasis, sur l’ensellement des dunes tout autour d’eux, sur le ruban poussiéreux de la route qui disparaissait au sud dans le pays des mystères. Le soleil montait rapidement maintenant et sa chaleur était comme quelque terrible fléau battant le ciel, la terre et les rares voyageurs vulnérables faisant route en ces lieux effrayants. Puis il regarda derrière lui les montagnes qu’il venait juste de traverser, muraille énorme et menaçante qui le coupait de ce qui passait pour la civilisation sur ce continent torride. Il se sentit horriblement seul, faible et perdu.
    Dinitak Barjazid apparut, chancelant sous une lourde charge de bouteilles qu’il laissa tomber presque aux pieds de Dekkeret. Dekkeret aida le garçon à les remplir dans la mare d’eau pure, tâche qui fut beaucoup plus longue que prévu. Il goûta l’eau, fraîche, limpide, à l’étrange goût métallique, pas déplaisant, qui, d’après Dinitak, venait de minéraux dissous. Il fallut une douzaine de voyages pour transporter toutes les bouteilles jusqu’au flotteur. Dinitak expliqua qu’ils ne trouveraient pas d’autres sources d’eau douce pendant plusieurs jours.
    Ils eurent pour déjeuner l’habituelle nourriture sommaire, après quoi, tandis que la chaleur montait vers son accablant maximum de midi, ils s’installèrent sur les nattes de paille pour dormir. C’était le troisième jour que Dekkeret dormait pendant la journée et son organisme commençait maintenant à s’habituer au changement ; il ferma les yeux, recommanda son âme à la bien-aimée Dame de l’Ile, la sainte mère de lord Prestimion, et sombra presque instantanément dans un profond sommeil.
    Cette fois, il fit des rêves.
    Il ne se souvenait plus depuis combien de temps il n’avait pas rêvé convenablement. Pour Dekkeret comme pour tous les habitants de Majipoor, les rêves étaient une partie essentielle de l’existence, apportant chaque nuit consolation, réconfort, directives, éclaircissements, conseils, blâmes et bien d’autres choses encore. Depuis l’enfance, tout le monde s’exerçait à rendre son esprit réceptif aux messages du sommeil, à observer et à enregistrer ses rêves et à les conserver en soi toute la nuit durant et après le réveil. Et l’on avait toujours penchée sur soi l’omniprésente et bienveillante Dame de l’Ile, aidant à comprendre les rouages de l’esprit et entrant par l’intermédiaire de ses messages en communication directe avec chacune des milliards d’âmes qui vivaient sur la vaste planète de Majipoor.
    Dekkeret se vit marchant sur la ligne de faîte d’une montagne qu’il reconnut comme étant la crête de la chaîne qu’ils venaient de traverser. Il était seul et le soleil était d’une taille invraisemblable, remplissant la moitié du ciel ; mais la chaleur n’était pas pénible à supporter. La pente était si abrupte qu’il pouvait regarder par-dessus le bord vers le bas sur ce qui semblait être des centaines de kilomètres, et loin, très loin en contrebas, il apercevait un chaudron grondant et fumant, un cratère volcanique dans lequel bouillonnait un magma rougeoyant et tumultueux. Cet énorme tourbillon d’énergie souterraine ne lui faisait pas peur ; au vrai, il exerçait sur lui une étrange attraction, un attrait puissant, de sorte qu’il aspirait ardemment à se précipiter dedans, à plonger dans ses profondeurs et à nager dans son noyau en fusion. Il commença à descendre en courant et en bondissant, quittant souvent le sol, flottant, glissant et volant sur le versant immense, et en s’approchant il crut distinguer des visages dans la lave bouillonnante, le visage de lord Prestimion et du Pontife, celui de Barjazid et de Golator Lasgia… et n’étaient-ce pas des Métamorphes, ces silhouettes furtives et à demi visibles près de la périphérie ? Le cœur du volcan était un creuset de puissantes figures. Dekkeret courut vers elles avec passion en songeant : Prenez-moi en vous, me voici, j’arrive ; et quand il aperçut, derrière toutes les autres formes, un grand disque blanc qu’il comprit être le visage affectueux de la Dame de l’Ile, une profonde et puissante joie envahit son âme, car il sut qu’il s’agissait d’un message, et cela faisait de nombreux mois que la douce Dame n’avait atteint son esprit endormi.
    Dormant mais conscient, observant le Dekkeret du rêve, il attendait la consommation, l’union du Dekkeret du songe avec la Dame du songe, l’immolation dans le volcan qui apporterait la révélation d’une vérité, un instant de connaissance conduisant à la félicité. Mais c’est alors que quelque chose d’étrange se produisit dans le rêve, comme si un voile s’étendait. Les couleurs perdirent leur éclat ; les visages s’estompèrent. Il continua de descendre le versant de la montagne en courant, mais il se mit à trébucher, il perdait l’équilibre et s’étalait de tout son long, il s’écorchait les mains et les genoux sur les pierres brûlantes du désert, puis il s’écarta de la bonne direction, se déplaçant obliquement au lieu de continuer à suivre la ligne de pente, incapable de progresser. Il avait été sur le point d’atteindre au bonheur, mais celui-ci était maintenant hors de portée et il en éprouvait de l’anxiété, de la stupéfaction et de la détresse. Le ravissement que le rêve avait semblé promettre s’effaçait. Les couleurs vives furent noyées dans une grisaille générale et tout mouvement cessa : il restait pétrifié sur le flanc de la montagne, le regard fixé sur le cratère mort en contrebas, et cette vue le fit trembler et ramener ses genoux sur sa poitrine et il resta dans cette position en sanglotant jusqu’à ce qu’il s’éveille.
    Il cligna des yeux et se mit sur son séant. Le crâne lui élançait affreusement, il avait les yeux irrités et il sentait une forte tension dans sa poitrine et ses épaules. Ce n’était pas ce que les rêves, même les plus terrifiants, étaient censés provoquer, un résidu tenace de malaise, de confusion et de peur. C’était le début de l’après-midi et le soleil aveuglant était haut au-dessus de la cime des arbres. Près de lui étaient allongés Khaymak Gran et le Vroon, Serifain Reinaulion ; un peu plus loin se trouvait Dinitak Barjazid. Ils paraissaient dormir profondément. Dekkeret ne vit pas l’aîné des Barjazid. Il se retourna, pressa ses joues contre le sable chaud à côté de la natte et s’efforça de se détendre. Il savait que quelque chose avait cloché dans son sommeil, qu’une force obscure s’était ingérée dans son rêve, en avait subtilisé la vertu et lui avait infligé une souffrance à la place. Ainsi c’était donc cela qui faisait dire que le désert était hanté. Qu’il y avait des voleurs de rêves. Il se roula en boule. Il se sentait souillé, utilisé, violé. Il se demanda s’il allait en être de même pour chaque période de sommeil, à mesure qu’ils s’enfonçaient plus profondément dans cet horrible désert ; il se demanda si cela pouvait même devenir pire.
    Au bout d’un moment, Dekkeret se rendormit. Il fit d’autres rêves, fragmentaires, indistincts et isolés, dénués de rythme et de forme. Il n’y attacha aucune importance. Quand il se réveilla, le jour touchait à sa fin et les bruits du désert, les bruits des fantômes lui parvenaient, des tintements, des murmures et des rires lointains. Il se sentait plus fatigué que s’il n’avait pas fermé l’œil.

8

    Rien n’indiquait que le sommeil des autres eût été perturbé. En se levant, ils saluèrent Dekkeret comme à leur habitude – la gigantesque et taciturne Skandar pas du tout, le petit Vroon avec d’aimables murmures indistincts et force tortillements et entrelacements de tentacules, les deux Barjazid d’un bref signe de tête –, et s’ils savaient que l’un d’entre eux avait été tourmenté dans ses rêves, ils n’en parlèrent pas. Après le petit déjeuner, Barjazid père s’entretint rapidement avec Serifain Reinaulion pour déterminer quelle route ils allaient suivre cette nuit-là, puis ils partirent une nouvelle fois au clair de lune.
    Je vais faire comme s’il ne s’était rien passé d’extraordinaire, décida Dekkeret. Je ne vais pas leur montrer que je suis vulnérable à ces fantômes.
    Mais ce fut une résolution de courte durée. Alors que le flotteur traversait une région de lacs asséchés où d’étranges bosses pierreuses gris-vert s’élevaient par milliers, Barjazid se tourna soudain vers lui et rompit un long silence.
    — Avez-vous fait de beaux rêves ? demanda-t-il.
    Dekkeret comprit qu’il ne pouvait dissimuler sa fatigue.
    — J’ai passé de meilleures nuits, grommela-t-il.
    Les yeux brillants de Barjazid restaient inexorablement fixés sur lui.
    — Mon fils prétend que vous avez gémi dans votre sommeil, que vous vous êtes retourné à plusieurs reprises et que vous vous êtes étreint les genoux. Avez-vous senti le contact des voleurs de rêves, Initié ?
    — J’ai senti dans mes rêves la présence d’une force inquiétante. Je ne saurais dire si c’était le contact des voleurs de rêves.
    — Voulez-vous me décrire vos sensations ?
    — Êtes-vous donc un interprète des rêves, Barjazid ? lança Dekkeret avec une brusque flambée de colère. Pourquoi vous laisserais-je fouiller et fouiner dans mon esprit ? Mes rêves n’appartiennent qu’à moi !
    — Du calme, du calme, beau chevalier. Je ne voulais pas être indiscret.
    — Alors laissez-moi tranquille.
    — Je suis responsable de votre sécurité. Si les démons de ce désert ont commencé à atteindre votre esprit, il est dans votre propre intérêt de m’en informer.
    — Alors ce sont des démons ?
    — Des démons, des fantômes, des esprits, des Changeformes rebelles, peu importe, fit Barjazid avec agacement. Les êtres qui s’attaquent aux voyageurs endormis. Vous ont-il attaqué ou non ?
    — Mes rêves n’étaient pas agréables.
    — Je vous demande de me dire de quelle manière.
    Dekkeret poussa un long soupir.
    — Je croyais recevoir un message de la Dame, un rêve de paix et de joie. Mais il a progressivement changé de nature, vous voyez ? Il s’est assombri et est devenu chaotique, toute la joie s’en est retirée et la fin du rêve était bien pire que le début.
    — Oui, oui, dit Barjazid en hochant gravement la tête. Ce sont les symptômes. Un contact avec l’esprit, une invasion du rêve, une troublante superposition, une perte d’énergie.
    — Une sorte de vampirisme ? suggéra Dekkeret. Des créatures qui sont à l’affût dans ce désert et absorbent la force vitale des voyageurs sans méfiance ?
    — Vous tenez à faire des suppositions, dit Barjazid en souriant. Je n’émets aucune sorte d’hypothèse, Initié.
    — Avez-vous senti cette agression dans votre sommeil ?
    — Non, non, jamais, répondit le petit homme en fixant bizarrement Dekkeret.
    — Jamais. Êtes-vous immunisé ?
    — Apparemment.
    — Et votre fils ?
    — Cela s’est produit plusieurs fois. Cela ne lui arrive que rarement par ici, une fois sur cinquante, peut-être. Mais il semble que l’immunité ne soit pas héréditaire.
    — Et la Skandar ? Et le Vroon ?
    — Eux aussi ont été attaqués, répondit Barjazid. Peu fréquemment. Ils trouvent cela gênant mais pas insupportable.
    — Pourtant certains sont morts des attaques des voleurs de rêves.
    — Encore une hypothèse, dit Barjazid. La plupart des voyageurs qui ont emprunté cette route ces dernières années ont signalé qu’ils avaient fait des rêves étranges. Certains d’entre eux ont perdu leur chemin et ne sont pas revenus. Comment savoir s’il existe un rapport entre ces rêves inquiétants et le fait de ne plus retrouver son chemin.
    — Vous êtes un homme très prudent, dit Dekkeret. Vous ne tirez aucune conclusion hâtive.
    — Et j’ai survécu jusqu’à un âge respectable, alors que beaucoup, au caractère plus fougueux, sont retournés à la Source.
    — Vous estimez que la simple survie est la plus belle réussite à laquelle on puisse parvenir ?
    — Je reconnais bien là un chevalier du Château ! fit Barjazid en riant. Non, Initié, je pense que la vie ne consiste pas seulement à éviter la mort. Mais la survie est bien utile, n’est-ce pas, Initié ? La survie est une nécessité fondamentale pour ceux qui sont en quête de hauts faits. Les morts n’accomplissent rien.
    Dekkeret n’avait pas envie de poursuivre sur ce sujet. Les codes de valeurs d’un chevalier-initié et de quelqu’un comme Barjazid étaient difficilement comparables ; de plus, il y avait dans l’argumentation de Barjazid quelque chose de roublard et de fuyant qui faisait que Dekkeret se sentait lent, lourdaud et sans réaction, et il détestait s’exposer à ces sentiments. Il garda le silence pendant quelques instants puis il demanda :
    — Les rêves deviennent-ils pires à mesure que l’on s’enfonce dans le désert ?
    — Je suis porté à le croire, répondit Barjazid.
    Mais quand la nuit s’acheva et que le moment arriva d’installer le campement, Dekkeret se trouva prêt et même impatient de combattre une nouvelle fois les fantômes du sommeil. Ils bivouaquaient ce jour-là bien avant dans le bassin du désert, dans une zone basse où une grande partie du sable avait été balayée par les vents et où l’érosion éolienne avait fait affleurer le bouclier rocheux. Il y avait de curieux crépitements dans l’air sec, une sorte de bourdonnement porté par le vent, comme si la force du soleil mettait à nu les particules de la matière à cet endroit. Il était déjà onze heures quand ils furent prêts à dormir. Dekkeret s’installa calmement sur sa natte de paille et, sans crainte, juste avant de succomber au sommeil, offrit son âme à tout ce qui pouvait advenir. On lui avait naturellement inculqué dans son ordre de chevalerie les habituelles notions de courage et on lui demandait de relever sans peur les défis, mais il n’avait guère été mis à l’épreuve jusqu’alors. Sur la calme planète de Majipoor, il fallait se donner du mal pour trouver de tels défis et se rendre dans les contrées sauvages, car dans les régions civilisées la vie était douce et policée ; c’est pourquoi Dekkeret avait quitté Alhanroel, mais sa première épreuve d’importance dans les forêts des Marches de Khyntor n’avait pas été un succès. Il avait une autre chance. Ces mauvais rêves contenaient, d’une certaine manière, une promesse de rédemption.
    Il s’abandonna au sommeil.
    Et bientôt il rêva. Il était revenu à Tolaghai, mais une Tolaghai étrangement transformée, une ville avec des villas d’albâtre aux façades lisses et aux denses jardins verdoyants, bien que la chaleur fût toujours d’une intensité tropicale. Il remontait un boulevard et en descendait un autre, admirant l’élégance de l’architecture et la splendeur de la végétation. Il était vêtu de vert et or, les couleurs traditionnelles de l’entourage du Coronal, et quand il rencontrait des citoyens de Tolaghai faisant leur promenade vespérale, il les saluait gracieusement et échangeait avec eux le signe de la constellation, symbole de l’autorité du Coronal. Puis il vit s’approcher la fine silhouette de la ravissante Archiregimand Golator Lasgia. Elle lui sourit, elle le prit par la main, elle le conduisit dans un endroit où les gouttelettes fraîches de fontaines cascadantes flottaient dans l’air, ils de débarrassèrent de leurs vêtements et se baignèrent, puis ils sortirent nus du bassin parfumé et, leurs pieds touchant à peine le sol, s’engagèrent dans un jardin rempli de plantes à la tige arquée et aux grandes feuilles vernissées multilobées. Sans parler, elle l’engageait à avancer le long d’allées ombreuses bordées de rangées d’arbres serrés. Golator Lasgia marchait juste devant lui, silhouette tentante et insaisissable, flottant à quelques centimètres seulement de lui, puis portant progressivement la distance à un mètre puis plusieurs. Au début, cela ne sembla pas être une tâche bien ardue de la rattraper, mais il n’y parvenait pas et il lui fallait se déplacer de plus en plus vite pour ne pas la perdre de vue. Sa riche peau olive luisait au clair de lune naissant et elle se retournait souvent avec un sourire éclatant, secouant la tête pour l’exhorter à revenir à sa hauteur. Mais il ne pouvait pas. Elle avait maintenant presque toute une longueur de jardin d’avance sur lui. Avec un désespoir croissant, il s’élança vers elle, mais elle diminuait, elle disparaissait, si loin de lui maintenant qu’il avait de la peine à distinguer le jeu des muscles sous la peau nue et luisante et, tandis qu’il se précipitait d’une allée du jardin à une autre, il prit conscience d’une hausse de la température et d’un changement soudain et régulier de l’atmosphère, car le soleil était en train de se lever dans la nuit et le frappait de toute sa force entre les épaules. Les arbres se desséchaient et s’inclinaient. Des feuilles tombaient. Il luttait pour rester droit. Golator Lasgia n’était plus qu’un point à l’horizon, lui faisant toujours signe, souriant toujours et remuant toujours la tête, mais elle devenait de plus en plus petite et le soleil continuait à monter, de plus en plus fort, brûlant, flétrissant et desséchant tout ce qui était à sa portée. Le jardin était devenu un lieu aux branches sinistres et dépouillées et au sol aride, raboteux et craquelé. Il souffrait d’une soif horrible, mais il n’y avait pas d’eau, et quand il vit des silhouettes tapies derrière les arbres desséchés et noircis – c’étaient des Métamorphes, des êtres trompeurs et retors dont la forme ne restait jamais constante mais vacillait et ondulait d’une manière exaspérante – il cria pour leur demander quelque chose à boire mais ne reçut que des rires légers et argentins pour étancher sa soif. Il continua à avancer en titubant. Le feu ardent du ciel commençait à le rôtir ; il sentait sa peau se durcir, se craqueler, se racornir et se fendre. Encore quelques minutes et il serait calciné. Où était passée Golator Lasgia ? Où étaient les habitants de Tolaghai avec leurs sourires, leurs saluts et leurs signes de la constellation ? Il ne voyait plus de jardin. Il était dans le désert, titubant et trébuchant dans la fournaise de ces étendues torrides où même les ombres étaient brûlantes. Une véritable terreur monta en lui, car alors même qu’il rêvait il sentait les souffrances que lui causait la chaleur, et la partie de son âme qui observait tout cela s’alarma à l’idée que le pouvoir du rêve pourrait fort bien devenir assez fort pour atteindre son moi physique. On racontait à ce sujet des histoires de gens qui avaient péri dans leur sommeil à cause de la force irrésistible de certains rêves. Bien qu’il fût contraire à son éducation de mettre prématurément fin à un rêve et bien qu’il sût qu’il lui fallait d’ordinaire passer par la pire des horreurs pour arriver à la révélation finale, Dekkeret envisagea de se réveiller par souci de sécurité et faillit le faire ; mais il considéra cela comme une sorte de lâcheté et jura de rester dans son rêve, même si cela devait lui coûter la vie. Il se retrouva à genoux, se vautrant dans le sable brûlant, regardant avec une étrange netteté de mystérieux petits insectes au corps doré qui se déplaçaient en file indienne sur le bord des dunes et se dirigeaient vers lui ; c’étaient des fourmis aux hideuses mandibules gonflées qui l’une après l’autre grimpèrent sur son corps et y plantèrent leur mâchoire – une infime morsure –, s’accrochèrent à lui et se cramponnèrent, de sorte qu’au bout de quelques instants il eut la peau couverte de milliers de minuscules insectes. Il essaya de s’en débarrasser mais ne put leur faire lâcher prise. Elles tenaient bon et leur tête se détachait de leur corps ; autour de lui le sable était noir de fourmis sans tête, mais elles s’étendaient sur sa peau comme un manteau et plus il se brossait avec une vigueur croissante, plus il y avait de fourmis qui montaient sur lui et plantaient leurs mâchoires dans sa chair. Il se lassa de se brosser. Il se dit qu’en fait il faisait plus frais dans son manteau de fourmis. Elles le protégeaient du plus fort du soleil et si elles le piquaient et le brûlaient, ce n’était pas aussi douloureux que les rayons du soleil. Le rêve se terminerait-il jamais ? Il essaya d’en prendre le contrôle, de transformer le flot de fourmis qui se précipitaient sur lui en un ruisseau d’eau fraîche et pure, mais il n’y parvint pas et il se laissa retomber dans le cauchemar et continua à ramper péniblement sur le sable.
    Et, petit à petit, Dekkeret prit conscience qu’il ne rêvait plus.
    Il ne perçut pas de frontière entre le sommeil et la veille, mais il se rendit finalement compte qu’il avait les yeux ouverts et que ses deux centres de conscience, le rêveur qui observait et le Dekkeret du rêve qui souffrait, ne faisaient plus qu’un. Mais il était encore dans le désert, sous le terrible soleil de midi. Il était nu. Il avait l’impression d’avoir la peau écorchée et couverte d’ampoules. Et il y avait des fourmis qui rampaient sur lui, qui remontaient sur ses jambes jusqu’aux genoux, de minuscules fourmis pâles qui plantaient effectivement leurs petites mâchoires dans sa chair. Dérouté, il se demanda s’il se trouvait projeté à un niveau de rêve encore plus profond, mais non, autant qu’il pût en juger c’était l’état de veille, c’était le désert authentique et il se trouvait au beau milieu. Il se releva, se brossa pour se débarrasser des fourmis – et comme dans le rêve elles y laissaient leur tête plutôt que de lâcher prise – et regarda autour de lui pour trouver le campement.
    Il ne le vit pas. Dans son sommeil il s’était éloigné dans le désert dénudé et torride et il était perdu. Que ce soit encore un rêve, songea-t-il avec ferveur, et que je me réveille à l’ombre du flotteur de Barjazid. Mais il n’y eut pas de réveil. Dekkeret comprenait maintenant comment l’on pouvait perdre la vie dans le Désert des Rêves Volés.
    — Barjazid ? cria-t-il. Barjazid !

9

    Les collines lointaines lui renvoyèrent des échos. Il appela encore deux ou trois fois et écouta sa voix qui se répercutait mais n’entendit pas de réponse. Combien de temps pouvait-il survivre ici ? Une heure ? Deux ? Il n’avait pas d’eau, pas d’abri, pas le moindre vêtement. Il était nu-tête sous le grand globe flamboyant du soleil. C’était le moment le plus chaud de la journée. Dans toutes les directions le paysage était le même, plat, un bassin peu profond balayé par les vents. Il suivit la trace de ses pas, mais la piste s’arrêta au bout de quelques mètres car le sol était dur et rocheux à cet endroit et il n’avait pas laissé d’empreintes. Le campement pouvait être n’importe où, caché par la plus petite évolution du terrain. Il appela encore une fois au secours et encore une fois seul l’écho lui parvint. Peut-être que s’il trouvait une dune, il pourrait s’enfoncer dans le sable jusqu’au cou et attendre ainsi la fin de la grosse chaleur et, la nuit venue, repérer le campement grâce au feu de camp ; mais il ne voyait pas de dune. S’il y avait par là un endroit élevé lui permettant d’embrasser l’ensemble du paysage, il y monterait et scruterait l’horizon pour y découvrir le campement. Mais il ne voyait pas de tertre. Que ferait lord Stiamot dans cette situation, se demanda-t-il, ou lord Thimin, ou bien l’un des autres grands guerriers du passé ? Et que va faire Dekkeret ? C’est une manière stupide de mourir, se dit-il, une mort inutile et déplaisante, une sale mort. Il se tournait dans tous les sens, promenant son regard dans toutes les directions. Aucun indice ; absolument inutile de marcher s’il ne savait où aller. Il haussa les épaules et s’accroupit dans un endroit où il n’y avait pas de fourmis. Il n’y avait pas de brillant stratagème qu’il pût utiliser pour se tirer d’affaire. Il n’y avait pas de ressource intérieure qui pût, contre toute probabilité, le conduire en lieu sûr. Il s’était égaré pendant son sommeil, il allait mourir exactement comme Golator Lasgia le lui avait prédit et il n’y avait rien à faire. Il ne lui restait qu’une seule chose, et c’était la force de caractère : il allait mourir calmement et sereinement, sans larmes ni colère, sans enrager contre les forces du destin. Cela prendrait peut-être une heure. Peut-être moins. L’important était de mourir honorablement, car quand la mort est inéluctable, il vaut mieux ne pas la rater. Il attendit qu’elle arrive.
    Mais, à la place, il vit arriver – dix minutes, une demi-heure ou une heure plus tard, il n’aurait su le dire – Serifain Reinaulion. Le Vroon apparut à l’est comme un mirage, avançant lentement vers Dekkeret et peinant sous le poids de deux bouteilles d’eau, et quand il fut à une centaine de mètres, il agita deux de ses tentacules et cria :
    — Êtes-vous vivant ?
    — Plus ou moins. Êtes-vous réel ?
    — Tout à fait. Et nous vous avons cherché la moitié de l’après-midi.
    Dans un grouillement de membres caoutchouteux le petit être éleva l’une des bouteilles et la mit entre les mains de Dekkeret.
    — Tenez. Buvez à petites gorgées. Pas d’un trait. Surtout pas d’un trait. Vous êtes tellement déshydraté que vous allez vous noyer l’estomac si vous buvez trop avidement.
    Dekkeret résista à l’envie de vider la bouteille d’un seul coup. Le Vroon avait raison : à petites gorgées, à petites gorgées, bois modérément, sinon il arrivera malheur. Il fit couler un filet d’eau dans sa bouche, en humecta sa langue gonflée et finalement la fit descendre dans sa gorge. Ah ! Il reprit un petit peu d’eau avec prudence. Puis encore un peu, et une bonne gorgée. Sa tête commença à tourner. Serifain Reinaulion lui fit signe de lui rendre la bouteille. Dekkeret le repoussa, but encore une fois et se passa un peu d’eau sur les joues et les lèvres.
    — Sommes-nous loin du campement ? demanda-t-il enfin.
    — Dix minutes. Vous sentez-vous assez fort pour marcher ou faut-il que j’aille chercher les autres ?
    — Je peux marcher.
    — Alors, allons-y.
    Dekkeret acquiesça de la tête.
    — Encore une petite gorgée…
    — Gardez la bouteille. Buvez quand vous en aurez envie. Si vous vous sentez faible, dites-le-moi et nous nous reposerons. Souvenez-vous que je ne peux pas vous porter.
    Le Vroon se dirigea lentement vers une basse ride de sable à environ cinq cents mètres à l’est. Flageolant et étourdi, Dekkeret le suivit et fut étonné de constater que le sol s’élevait en pente ; il se rendit compte que la ride de sable n’était pas si basse que cela, mais que la lumière éblouissante avait causé une erreur de perception. Elle s’élevait en fait à deux ou trois fois sa propre taille, assez haut pour dissimuler deux autres rides de moindre importance qui se trouvaient de l’autre côté. Le flotteur était stationné à l’ombre de la plus éloignée.
    Barjazid était seul au campement. Il leva les yeux vers Dekkeret avec dans le regard quelque chose qui ressemblait à du mépris ou à de la contrariété.
    — Alors, on fait une balade ? À midi ?
    — Du somnambulisme. Les voleurs de rêves m’ont eu. Comme si j’avais été ensorcelé.
    Dekkeret se mit à frissonner ; les coups de soleil commençaient à perturber la régularité thermique de son organisme. Il se laissa tomber le long du flotteur et se recroquevilla sous une robe légère.
    — Quand je me suis réveillé, je n’ai plus vu le campement. J’étais sûr que j’allais mourir.
    — Une demi-heure de plus et vous seriez mort. Vous devez déjà être aux deux tiers grillé. Vous avez eu de la chance que mon fils se réveille et s’aperçoive que vous aviez disparu.
    Dekkeret s’enroula plus étroitement dans la robe.
    — Est-ce ainsi que l’on meurt par ici ? En devenant somnambule à midi ?
    — Oui, c’est une des manières.
    — Je vous dois la vie.
    — Vous me devez la vie depuis que nous avons franchi le col de Khulag. Si vous aviez été seul, vous seriez déjà mort cinquante fois. Mais remerciez le Vroon si vous tenez à remercier quelqu’un. C’est lui qui a fait le travail effectif de vous trouver.
    Dekkeret hocha la tête.
    — Où est votre fils ? Et Khaymak Gran ? Ils sont aussi partis à ma recherche ?
    — Ils reviennent, répondit Barjazid.
    Et en effet, la Skandar et le garçon apparurent quelques instants plus tard. Sans un regard pour Dekkeret, la Skandar se jeta sur sa natte ; Dinitak Barjazid lui adressa un sourire sournois.
    — Vous avez fait une bonne promenade ? demanda-t-il.
    — Pas vraiment. Je regrette le dérangement que je vous ai causé.
    — Nous aussi.
    — Je devrais peut-être dormir attaché, dorénavant.
    — Ou avec un gros poids posé sur la poitrine, suggéra Dinitak.
    Il bâilla.
    — Tâchez de ne pas bouger au moins jusqu’au coucher du soleil. D’accord ?
    — C’est bien mon intention, dit Dekkeret.
    Mais il lui fut impossible de trouver le sommeil. La peau lui démangeait des centaines de morsures d’insectes et les coups de soleil, malgré un onguent calmant que lui avait donné Serifain Reinaulion, étaient un supplice. Il sentait sa gorge desséchée et poussiéreuse et aucune quantité d’eau ne semblait pouvoir y porter remède et ses yeux étaient douloureusement irrités. Comme pour remuer le fer dans la plaie, il ne cessait de passer en revue les souvenirs de son épreuve dans le désert – le rêve, la chaleur, les fourmis, la soif, la conscience d’une mort imminente. Il essaya avec rigueur de découvrir des moments de lâcheté mais n’en trouva point. De l’abattement, certes, de la colère et de la détresse, mais il n’avait aucun souvenir de panique ni de peur. Bien. Très bien. Il estima que le pire de cette expérience n’avait été ni la chaleur ni la soif ni le péril, mais le rêve sinistre et alarmant, ce rêve qui, une fois de plus, avait débuté dans la joie et avait subi au beau milieu une funeste métamorphose. Se voir refuser le réconfort de rêves salutaires est une sorte de mort dans la vie, se dit-il, bien pire que de périr dans le désert, car la mort n’est que l’affaire d’un moment alors que les songes affectent la totalité de la vie. Et quelles lumières apportaient ces lugubres rêves de Suvrael ? Dekkeret savait que lorsque les rêves venaient de la Dame, il fallait les étudier attentivement, si nécessaire avec l’aide de quelqu’un qui pratique l’art de l’interprétation des songes, car ils contiennent des informations vitales pour se conduire correctement dans la vie ; mais ces rêves ne venaient certainement pas de la Dame, ils semblaient plutôt émaner d’une autre Puissance inquiétante, quelque force sinistre et oppressive plus experte à prendre qu’à donner. Des Changeformes ? C’était possible. Il se pouvait qu’une de leurs tribus se fût procuré par supercherie l’un des appareils grâce auxquels la Dame de l’Ile pouvait atteindre l’esprit de ses ouailles et fût tapie ici, au cœur brûlant de Suvrael, pour s’attaquer aux voyageurs sans méfiance, pillant leur âme, drainant leur vitalité et exerçant une vengeance mystérieuse et insondable sur ceux qui les avaient dépossédés de leur monde.
    Il réussit enfin à se rendormir alors que les ombres de l’après-midi s’allongeaient. Il lutta contre le sommeil, craignant de voir son âme devenir de nouveau la proie des invisibles intrus. Il tenta désespérément de garder les yeux ouverts, regardant le désert qui s’assombrissait et écoutant les bourdonnements et les chants du désert ; mais il était impossible de lutter plus longtemps contre l’épuisement. Il succomba à un sommeil léger et agité entrecoupé de rêves qui, il le sentait, ne provenaient ni de la Dame ni de toute autre force extérieure mais flottaient au hasard et à travers les couches de son esprit las, des fragments d’événements sans structure et d’incompréhensibles images éparses. Puis il sentit que quelqu’un le secouait pour le réveiller – il se rendit compte que c’était le Vroon. Dekkeret avait les idées confuses et l’esprit lent. Il se sentait engourdi. Il avait les lèvres gercées et le dos endolori. La nuit était tombée et ses compagnons étaient déjà en train de lever le camp. Serifain Reinaulion offrit à Dekkeret une tasse d’un jus bleu-vert, épais et sucré. Il le but d’un trait.
    — Allez, dit le Vroon. Il est l’heure de se mettre en route.

10

    Le désert changea encore et le paysage devint accidenté et tourmenté. Il y avait manifestement eu de grands séismes dans cette région, et plus d’un, car l’écorce de la planète était fracturée et soulevée, d’énormes blocs du sol du désert étaient entassés les uns contre les autres à des angles invraisemblables et de gigantesques talus d’éboulis s’étalaient au pied des collines basses et mutilées. Pour traverser cette zone chaotique de bouleversements et de déformations il n’y avait qu’un seul itinéraire praticable, le large lit aux courbes douces d’une rivière depuis longtemps disparue dont le fond sablonneux décrivait de longs méandres entre les amas de roches crevassées et éclatées. La grande lune était pleine et éclairait ce paysage fantastique presque comme en plein jour. Après avoir traversé pendant plusieurs heures un terrain tellement immuable de kilomètre en kilomètre qu’il avait l’impression que le flotteur n’avançait pas du tout, Dekkeret se tourna vers Barjazid.
    — Dans combien de temps atteindrons-nous Ghyzyn Kor ? demanda-t-il.
    — Cette vallée marque la frontière entre le désert et les régions de pâturage.
    Barjazid tendit le bras vers le sud-ouest où le lit de la rivière disparaissait entre deux imposants pics escarpés qui s’élevaient comme des poignards du sol du désert.
    — Au-delà de cet endroit – la gorge de Munnerak – le climat change du tout au tout. De l’autre côté de la montagne des brouillards de mer arrivent la nuit, venant de l’ouest, et les terres sont verdoyantes et propres au pâturage. Nous camperons demain à mi-chemin de la gorge et nous la traverserons après-demain. Mardi au plus tard, vous serez installé à Ghyzyn Kor.
    — Et vous ? demanda Dekkeret.
    — Mon fils et moi avons à faire ailleurs dans la région. Nous reviendrons vous chercher à Ghyzyn Kor au bout de… trois jours ? Cinq ?
    — Cinq devraient suffire.
    — Oui. Puis le voyage retour.
    — Par le même itinéraire ?
    — Il n’y en a pas d’autre, dit Barjazid. On vous a bien expliqué à Tolaghai que les accès aux pâturages étaient coupés, sauf en traversant ce désert ? Pourquoi redouter cet itinéraire ? Les rêves ne sont pas si terribles que ça. Et tant que vous ne vous baladerez pas dans votre sommeil, vous ne courrez aucun danger.
    Cela avait l’air assez simple. En fait, il se sentait sûr de pouvoir survivre au voyage ; mais le rêve de la veille l’avait suffisamment tourmenté et il envisageait sans plaisir ce qui pouvait encore arriver. Quand ils installèrent leur campement le lendemain matin, Dekkeret se sentit de nouveau anxieux à l’idée de s’abandonner au sommeil. Durant la première heure de la période de repos, il se tint éveillé, écoutant le bruit métallique des rochers nus et éboulés qui se dilataient et palpitaient sous l’action de la chaleur de midi jusqu’à ce qu’enfin le sommeil s’abatte sur son esprit comme un dense nuage noir et survienne à l’improviste.
    Et, au bout d’un moment, un rêve le posséda ; il sut dès le début qu’il allait être plus terrible que les autres.
    Il y eut d’abord la douleur – une douleur aiguë, un élancement, un pincement – puis, sans prévenir, une explosion atroce de lumière éblouissante contre les parois de son crâne qui lui fit pousser un grognement et se prendre la tête entre les mains. Ce spasme épouvantable passa rapidement et il sentit en songe près de lui la douce présence de Golator Lasgia qui l’apaisait et le serrait contre sa poitrine. Elle le berça et le calma en murmurant jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux, se redresse, regarde autour de lui et s’aperçoive qu’il était sorti du désert et qu’il avait quitté Suvrael. Il se trouvait avec Golator Lasgia dans la fraîche clairière d’une forêt où des arbres géants au tronc parfaitement droit, à l’écorce jaune, s’élevaient à des hauteurs inconcevables et où un cours d’eau au courant rapide, parsemé d’affleurements rocheux, passait impétueusement en rugissant presque à leurs pieds. Derrière le cours d’eau le terrain descendait en pente raide, laissant voir une vallée et, au bout de la vallée, une grande montagne grisâtre en dents de scie et couronnée de neige que Dekkeret reconnut immédiatement : c’était l’un des neuf hauts pics des Marches de Khyntor.
    — Non, dit-il. Ce n’est pas là que je veux être.
    Golator Lasgia se mit à rire et le tintement charmant de ce rire éveilla en Dekkeret des résonances sinistres, les bruits ténus que faisait le désert au crépuscule.
    — Mais c’est un rêve, mon ami ! Tu dois prendre ce qui vient, dans les rêves !
    — Je vais diriger mon rêve. Je n’ai pas envie de retourner aux Marches du Khyntor. Regarde : le décor change. Nous sommes sur le Zimr, nous approchons du grand coude du fleuve. Tu vois ? Tu vois ? La ville de Ni-moya qui scintille là-bas, devant nous ?
    Il voyait en effet la gigantesque cité, blanche sur la toile de fond verte des collines couvertes de forêts. Mais Golator Lasgia secoua la tête.
    — Il n’y a pas de ville ici, mon amour. Il n’y a que la forêt septentrionale. Sens-tu le vent ? Écoute le chant de la rivière. Tiens, agenouille-toi et ramasse les aiguilles tombées sur le sol. Ni-moya est loin et nous sommes ici pour chasser.
    — Je t’en prie, soyons à Ni-moya.
    — Une autre fois, dit Golator Lasgia.
    Il ne put s’imposer. Les tours magiques de Ni-moya vacillèrent, devinrent transparentes et s’évanouirent et il ne resta plus que les arbres au fût jaune, le vent froid et les bruits de la forêt. Dekkeret se mit à trembler. Il était prisonnier de son rêve et il n’y avait pas moyen de s’échapper.
    Et cinq chasseurs vêtus de peaux de haigus noires et rêches apparurent et, avec des gestes négligents de déférence, lui tendirent des armes, le tube mat et évasé d’un lanceur d’énergie, une dague courte et étincelante et une lame plus longue à la pointe recourbée. Il secoua la tête en signe de refus et l’un des chasseurs, une femme, s’approcha et lui fit un sourire moqueur, un sourire de brèche-dent à la grande bouche empestant le poisson séché. Dekkeret reconnut son visage et, honteux, détourna les yeux, car c’était la chasseresse qui était morte dans les Marches de Khyntor, il y avait une éternité de cela. Si seulement elle n’était pas ici, se dit-il, le rêve pourrait être supportable. Mais c’était une torture diabolique de le forcer à revivre tout cela.
    — Prends les armes qu’elle te donne, dit Golator Lasgia. Les steetmoys s’enfuient et nous devons les poursuivre.
    — Je n’ai pas envie de…
    — C’est folie de s’imaginer que les rêves respectent les envies ! Le rêve est ton envie. Prends les armes.
    Dekkeret comprit. Il prit dans ses doigts gourds les armes blanches et le lanceur d’énergie et les disposa à leur place dans son ceinturon. Les chasseurs sourirent et grommelèrent quelque chose à son adresse dans leur dialecte guttural du Nord. Puis ils commencèrent à courir le long de la berge de la rivière à grands bonds pleins d’aisance, touchant à peine le sol une foulée sur cinq ; et bon gré mal gré, Dekkeret courut avec eux, maladroitement d’abord, puis avec la même grâce flottante. À ses côtés Golator Lasgia suivait facilement, ses cheveux bruns voletant autour de sa tête, les yeux brillants d’excitation. Ils obliquèrent à gauche, s’enfonçant dans la forêt, et se déployèrent en éventail pour affronter leur proie.
    Leur proie ! Dekkeret vit trois steetmoys à la blanche livrée brillant comme des fanaux au cœur de la forêt. Les animaux erraient nerveusement en grondant, conscient de la présence d’intrus mais refusant encore d’abandonner leur territoire – de grands animaux, peut-être les bêtes sauvages les plus dangereuses de Majipoor, rapides, puissants et rusés, la terreur des pays du nord. Dekkeret dégaina sa dague. Tuer un steetmoy avec un lanceur d’énergie n’était pas sportif ; de plus, cela risquait de trop endommager la précieuse fourrure ; on était censé arriver à proximité de l’animal et le tuer avec sa lame, de préférence la dague, si nécessaire la machette recourbée.
    Les chasseurs se tournèrent vers lui. Prenez-en un, dirent-ils. Choisissez votre proie. Dekkeret hocha la tête. Il désigna celui du milieu. Ils sourirent avec froideur. Que savaient-ils dont ils ne lui faisaient pas part ? Cela s’était également passé ainsi l’autre fois, le mépris à peine dissimulé des montagnards pour les noblaillons choyés en quête de distractions périlleuses dans leurs forêts ; et cette partie de chasse s’était mal terminée. Dekkeret leva sa dague. Les steetmoys du rêve qui se déplaçaient nerveusement derrière les arbres étaient invraisemblablement énormes, des animaux gigantesques à la lourde croupe qui ne pouvaient manifestement être tués par un homme seul brandissant uniquement des armes de main, mais il n’était pas question de se dérober, car il savait qu’il était lié au sort que le rêve lui réservait. Avec des trompes de chasse et en tapant des mains, les chasseurs commencèrent à faire fuir le gibier ; rendus furieux et déconcertés par l’explosion soudaine des sonneries stridentes, les steetmoys bondirent, tournoyèrent, griffèrent les arbres de leurs sabots, pivotèrent et prirent la fuite, poussés plus par le dégoût que par la peur. La poursuite commença.
    Dekkeret savait que les chasseurs séparaient les animaux, écartant les deux qui n’avaient pas été choisis pour lui laisser la voie libre derrière celui qu’il avait désigné. Mais il ne regardait ni de droite ni de gauche. Accompagné de Golator Lasgia et de l’un des chasseurs, il fonçait droit devant lui, poursuivant le steetmoy du centre qui s’enfonçait avec fracas dans la forêt. C’était le moment le plus difficile, car si les humains étaient plus rapides, les steetmoys étaient plus aptes à enfoncer les obstacles des sous-bois et il risquait de perdre complètement sa proie dans la confusion de la course. À cet endroit la forêt était assez dégagée, mais le steetmoy essayait de se mettre à couvert et Dekkeret dut bientôt se frayer péniblement un chemin dans les jeunes arbres, les plantes grimpantes et les broussailles, réussissant à peine à ne pas perdre de vue le fantôme blanc qui s’éloignait. Il courait, taillait dans la végétation à coups de machette et s’ouvrait un chemin dans les fourrés avec une ténacité rageuse. Tout était si terriblement familier, une vieille histoire, surtout quand il se rendit compte que le steetmoy revenait sur ses pas, décrivait un cercle dans la partie piétinée de la forêt comme s’il préparait une contre-attaque…
    Dekkeret savait que le moment était proche où l’animal exaspéré allait se trouver par hasard face à la chasseresse brèche-dent, saisir la montagnarde et la projeter contre un arbre et où Dekkeret, ne voulant ou ne pouvant s’arrêter, allait se ruer de l’avant et continuer la poursuite, laissant la femme étendue par terre, de sorte que lorsque l’animal coprophage trapu au groin épais sortirait de sa bauge et commencerait à lui déchiqueter le ventre il n’y aurait personne pour la défendre ; et ce n’était que plus tard, quand les choses se seraient calmées et qu’il aurait eu le temps de retourner auprès de la chasseresse blessée, qu’il commencerait à regretter cette concentration qui l’avait rendu indifférent et insensible au sort de la montagnarde blessée pour ne pas perdre sa proie de vue. Ensuite la honte, le sentiment de culpabilité, l’interminable auto-accusation – oui, il allait revivre tout cela, endormi dans la chaleur suffocante de Suvrael. Non.
    Non, ce n’était pas du tout aussi simple, car le langage des rêves est complexe, et dans les brumes épaisses qui enveloppèrent soudain la forêt, Dekkeret vit le steetmoy se retourner, renverser la brèche-dent et la jeter à terre, mais la femme se releva, cracha quelques dents sanguinolentes et se mit à rire, et la poursuite continua, ou plutôt revint au même point, le steetmoy jaillissant subitement du plus sombre des bois et frappant Dekkeret lui-même, lui arrachant la dague et la machette des mains, se cabrant très haut pour lui assener un coup mortel mais ne le portant pas, car l’image avait changé et c’était Golator Lasgia qui était étendue sous les sabots qui retombaient tandis que Dekkeret allait sans but tout près de là, incapable de choisir une direction, puis de nouveau ce fut la chasseresse qui était la victime, puis encore Dekkeret et, soudain, d’une manière invraisemblable, le vieux Barjazid au visage flétri, puis de nouveau Golator Lasgia. Tandis que Dekkeret regardait, une voix s’éleva à ses côtés. « Quelle importance ? Nous devons tous une mort au Divin. Il était peut-être plus important pour vous ce jour-là de suivre votre proie. » Dekkeret écarquilla les yeux. La voix était celle de la chasseresse brèche-dent. Le son de cette voix le laissa hébété et tremblant. Le rêve devenait ahurissant. Il s’efforça de pénétrer ses mystères.
    Puis il vit Barjazid debout à ses côtés dans la clairière fraîche et sombre. Une fois de plus, le steetmoy attaquait férocement la montagnarde.
    — Est-ce ainsi que cela s’est véritablement passé ? demanda Barjazid.
    — Je présume. Je n’ai pas vu.
    — Qu’avez-vous fait ?
    — J’ai continué. Je ne voulais pas perdre l’animal.
    — Vous l’avez tué ?
    — Oui.
    — Et après ?
    — Je suis revenu. Et je l’ai trouvée. Comme cela…
    Dekkeret tendit le doigt. L’animal coprophage était à cheval sur la femme et grognait. Tout près, Golator Lasgia, les bras croisés, souriait.
    — Et après ?
    — Les autres sont arrivés. Ils l’ont enterrée. Nous avons écorché le steetmoy et sommes retournés au campement.
    — Et après ? Et après ? Et après ?
    — Qui êtes-vous ? Pourquoi me demandez-vous cela ?
    Le temps d’un éclair, Dekkeret se vit sous le groin flanqué de défenses de l’animal coprophage.
    — Vous aviez honte ? demanda Barjazid.
    — Naturellement. J’ai placé les plaisirs de mon sport avant une vie humaine.
    — Vous ne pouviez pas savoir qu’elle était blessée.
    — Je l’ai senti. Je l’ai vu, mais je n’ai pas voulu le voir, vous comprenez ? Je savais qu’elle était blessée. Et j’ai continué.
    — Qui s’en souciait ?
    — Moi.
    — Les autres membres de sa tribu semblaient-ils s’en soucier ?
    — Moi, je m’en souciais.
    — Et alors ? Et alors ? Et alors ?
    — Cela m’importait. D’autres choses leur importent.
    — Vous vous sentez coupable ?
    — Bien sûr.
    — Vous êtes coupable. De jeunesse, de légèreté, de naïveté.
    — Et vous êtes mon juge ?
    — Bien entendu, répondit Barjazid. Regardez mon visage.
    Il tira sur ses bajoues hâlées et sillonnées de rides et tordit jusqu’à ce que sa peau parcheminée et tannée par le désert commence à se déchirer, et son visage s’arracha comme un masque, découvrant un autre visage en dessous, une face hideuse et ironique déformée par un rire moqueur et convulsif, et cet autre visage était celui de Dekkeret.
    À ce moment-là, Dekkeret éprouva la sensation d’une aiguille brillante de lumière perçante s’enfonçant dans sa voûte crânienne. C’était la douleur la plus intense qu’il eût jamais connue, le supplice soudain et intolérable d’une pointe brûlante qui traversait son cerveau avec une force monstrueuse. Cela alluma une flamme dans sa conscience, à la lumière sinistre de laquelle il se vit cruellement éclairé, un imbécile, un romantique, un enfant, seul et unique inventeur d’un drame dont nul autre ne se souciait, créant une tragédie dont il était seul spectateur, cherchant la purification pour un péché sans contexte, qui n’était pas un péché du tout, sauf peut-être le péché d’insensibilité. Au milieu de ce supplice, Dekkeret entendit un grand gong résonner au loin et le bruit âpre et grinçant du rire de Barjazid, puis, au prix d’un effort soudain et violent, il s’arracha au sommeil et se retourna, tremblant, secoué, encore accablé par la douleur lancinante dont les élancements commençaient à diminuer d’intensité à mesure que se dénouaient les derniers liens qui l’attachaient au sommeil.
    Il s’efforça de se relever mais s’aperçut qu’il était enveloppé dans une fourrure épaisse et musquée, comme si le steetmoy l’avait étreint pour l’écraser contre son poitrail. Des bras puissants le serraient – il en sentit quatre – et quand Dekkeret acheva de sortir de son rêve, il comprit que c’était l’étreinte des bras de Khaymak Gran, la Skandar géante. Il avait probablement crié dans son sommeil en s’agitant et en se débattant et quand il avait essayé de se relever, elle avait supposé qu’il allait entreprendre une nouvelle expédition somnambulique et était résolue à l’en empêcher. Elle l’étreignait avec une force à lui briser les côtes.
    — Ça va, grommela-t-il, pressé contre la dense fourrure grise. Je suis réveillé ! Je ne vais nulle part !
    Mais elle continuait à le serrer.
    — Vous… me faites… mal…
    Il haletait. Cette grande et maladroite sollicitude toute maternelle risquait de le faire périr étouffé. Dekkeret se mit à pousser et même à donner des coups de pied, à se tortiller et à la frapper à coups de tête. En se tortillant pour échapper à son étreinte, il réussit à lui faire perdre l’équilibre et ils basculèrent l’un et l’autre, elle sous lui ; au dernier moment, elle ouvrit les bras, permettant à Dekkeret de s’échapper en pivotant. Il tomba sur les genoux et s’accroupit à l’endroit où il s’était écroulé, souffrant de partout, l’esprit embrouillé par tout ce qui s’était produit ces derniers moments. Mais pas assez embrouillé pour ne pas voir en se relevant Barjazid de l’autre côté du flotteur retirer en hâte une sorte de mécanisme qui lui ceignait le front, un cercle mince en forme de couronne, et essayer de le dissimuler dans un compartiment du véhicule.
    — Qu’est-ce que c’était ? demanda Dekkeret.
    Barjazid avait l’air troublé, ce qui ne lui ressemblait guère.
    — Rien. Ce n’est qu’un jouet.
    Barjazid sembla faire un signe. Du coin de l’œil Dekkeret vit Khaymak Gran se relever et étendre les bras vers lui, mais avant que la lourde Skandar ne l’atteigne, Dekkeret s’était écarté et avait fait le tour du flotteur à toute allure pour se retrouver aux côtés de Barjazid. Le petit homme s’occupait encore de son appareil compliqué. Dekkeret, le dominant de toute sa taille, saisit vivement la main de Barjazid et la fit brusquement passer derrière son dos. Puis il sortit l’appareil du compartiment de rangement et l’examina.
    Maintenant, tout le monde était réveillé. Le Vroon regardait ce qui se passait avec des yeux ronds et le jeune Dinitak, sortant un couteau qui n’était pas sans rappeler celui du rêve de Dekkeret, lui lança un regard furieux.
    — Lâchez mon père, dit-il.
    Dekkeret fit pivoter Barjazid pour se faire un rempart de son corps.
    — Dites à votre fils de ranger ce couteau, ordonna-t-il.
    Barjazid garda le silence.
    — Soit il laisse tomber son couteau, soit je fracasse l’objet que je tiens à la main, dit Dekkeret. Choisissez.
    Barjazid grogna à son fils l’ordre d’obéir. Dinitak lança le couteau dans le sable presque aux pieds de Dekkeret et ce dernier, faisant un pas en avant, le tira vers lui et le repoussa du pied derrière lui. Il balança l’appareil devant le visage de Barjazid ; c’était un objet d’or, de cristal et d’ivoire, délicatement ouvragé, avec des fils et des contacts électriques mystérieux.
    — Qu’est-ce que c’est ? demanda Dekkeret.
    — Je vous l’ai dit. Un jouet. Je vous en prie… donnez-le-moi, avant que vous le cassiez.
    — Quelle est la fonction de ce jouet ?
    — Il me distrait durant mon sommeil, répondit Barjazid d’une voix rauque.
    — De quelle manière ?
    — Il améliore mes rêves et les rend plus intéressants.
    Dekkeret regarda plus attentivement l’appareil.
    — Si je le mets sur mon front, améliorera-t-il mes rêves ?
    — Il ne vous fera que du mal, Initié.
    — Expliquez-moi ce qu’il vous apporte.
    — C’est très difficile à expliquer.
    — Essayez. Efforcez-vous de trouver les mots. Comment êtes-vous devenu un personnage de mon rêve, Barjazid ? Vous n’aviez rien à faire dans ce rêve-là.
    Le petit homme haussa les épaules.
    — J’étais dans votre rêve ? dit-il, l’air mal à l’aise. Comment pourrais-je savoir ce qui se passait dans votre rêve ? Tout le monde peut être dans les rêves de tout le monde.
    — Je pense que cet appareil a pu vous aider à y apparaître. Et a pu vous aider à savoir ce que je rêvais.
    Pour toute réponse, Barjazid garda un silence lugubre.
    — Décrivez-moi le fonctionnement de cet appareil, dit Dekkeret, ou je le réduis en miettes dans ma main.
    — Je vous en prie…
    Les gros doigts robustes de Dekkeret se refermèrent sur l’une des parties à l’aspect le plus fragile de l’appareil. Barjazid retint son souffle et son corps se raidit sous la poigne de Dekkeret.
    — Alors ? demanda Dekkeret.
    — Vous avez deviné juste. Il… il me permet de pénétrer dans l’esprit des dormeurs.
    — Vraiment ? Et où avez-vous déniché cet appareil.
    — Il est de ma propre invention. Une idée que j’ai perfectionnée au fil des ans.
    — Comme les machines de la Dame de l’Ile ?
    — Différent. Plus puissant. Elle ne peut que s’adresser aux esprits ; je peux lire les rêves, contrôler leur forme et exercer dans une grande mesure ma domination sur l’esprit d’une personne endormie.
    — Et vous avez entièrement fabriqué cet appareil ? Vous ne l’avez pas volé sur l’Ile ?
    — Je l’ai fabriqué tout seul, murmura Barjazid.
    Une vague de colère submergea Dekkeret. Pendant un instant, il eut envie de broyer l’appareil de Barjazid dans sa main et de mettre Barjazid lui-même en charpie. En se souvenant de toutes les demi-vérités de Barjazid, de ses faux-fuyants et de ses vrais mensonges, en songeant à la manière dont Barjazid s’était immiscé dans ses rêves, dont il avait gratuitement déformé et transformé le repos réparateur dont Dekkeret avait si grandement besoin et dont il avait interposé des couches de peurs, de tourments et de doutes dans ce présent de la Dame, son sommeil bienfaisant, Dekkeret éprouva une fureur meurtrière à s’être fait violer et manipuler de la sorte. Son cœur se mit à battre la chamade, sa gorge se dessécha, sa vue se brouilla. Sa main se resserra sur le bras tordu de Barjazid jusqu’à ce que le petit homme se mette à geindre et à pousser des cris plaintifs. Plus fort… encore plus fort… pour le briser…
    Non.
    La colère de Dekkeret atteignit son point culminant, y resta en équilibre pendant quelques instants avant de basculer et de décroître lentement jusqu’à ce qu’il retrouve son calme. Petit à petit, l’apaisement le gagna, son haleine redevint égale, le martèlement dans sa poitrine diminua. Il ne relâcha son étreinte sur Barjazid que lorsqu’il se sentit totalement calmé. Puis il lâcha le petit homme et le poussa en avant contre le flotteur. Barjazid tituba et s’agrippa au bord incurvé du véhicule. Toutes les couleurs semblaient s’être retirées de son visage. Il massa délicatement son bras meurtri et leva les yeux vers Dekkeret avec une expression où se lisaient à la fois la terreur, la douleur et le ressentiment. Dekkeret étudia soigneusement l’étrange instrument, passant doucement le bout de ses doigts sur ses éléments élégants et compliqués. Puis il fit mine de s’en ceindre le front.
    — Non ! souffla Barjazid.
    — Que va-t-il se passer ? Vais-je l’abîmer ?
    — Oui. Et vous allez vous faire du mal.
    Dekkeret hocha la tête. Il doutait que Barjazid bluffât, mais il ne tenait pas à le découvrir.
    — Il n’y a pas de voleurs de rêves changeformes cachés dans ce désert, c’est bien cela ? dit-il au bout d’un moment.
    — C’est bien cela, murmura Barjazid.
    — Il n’y a que vous qui vous livrez secrètement à des expériences sur l’esprit des voyageurs ?
    — Oui.
    — Et qui causez leur mort.
    — Non, dit Barjazid. Je ne voulais tuer personne. S’ils sont morts, c’est parce qu’ils ont pris peur et ont été bouleversés, parce qu’ils ont été frappés de panique et qu’ils sont partis dans des endroits dangereux… parce qu’ils ont commencé à marcher dans leur sommeil, comme vous…
    — Mais ils sont morts parce que vous vous étiez immiscé dans leur esprit.
    — Qui peut en être sûr ? Certains sont morts, d’autres pas. Je ne désirais faire périr personne. Souvenez-vous, quand vous vous êtes égaré, nous nous sommes mis avec diligence à votre recherche.
    — Je vous avais engagé pour me guider et me protéger, dit Dekkeret. Les autres étaient d’innocents inconnus auxquels vous vous êtes attaqué de loin, n’est-ce pas ?
    Barjazid ne répondit pas.
    — Vous saviez que vos expériences avaient pour résultat direct de faire périr des gens et vous les avez poursuivies.
    Barjazid haussa les épaules.
    — Depuis combien de temps vous livrez-vous à cela ?
    — Plusieurs années.
    — Et pour quelle raison ?
    Barjazid détourna les yeux.
    — Je vous l’ai déjà dit, je ne réponds jamais à ce genre de question.
    — Et si je détruis votre appareil ?
    — Vous allez le détruire de toute façon.
    — Non, dit Dekkeret. Tenez. Prenez-le.
    — Quoi ?
    Dekkeret tendit la main, la machine à rêves posée sur sa paume.
    — Allez. Prenez-le. Gardez-le. Je n’en veux pas.
    — Vous n’allez pas me tuer ? demanda Barjazid d’une voix remplie d’étonnement.
    — Suis-je votre juge ? Si je vous prends encore une fois à utiliser cet appareil sur moi, il est certain que je vous tuerai. Mais sinon, je ne le ferai pas. Tuer ne m’amuse pas. J’ai déjà un péché à expier. Et j’ai besoin de vous pour retourner à Tolaghai, l’avez-vous oublié ?
    — Bien sûr. Bien sûr.
    Barjazid avait l’air stupéfait de l’indulgence de Dekkeret.
    — Pourquoi voudrais-je vous tuer ? demanda Dekkeret.
    — Pour avoir pénétré dans votre esprit… pour m’être ingéré dans vos rêves…
    — Ah !
    — Pour avoir mis votre vie en danger dans le désert.
    — Cela aussi.
    — Et malgré cela vous, n’êtes pas avide de vengeance ?
    — Vous avez pris beaucoup de libertés avec mon âme, dit Dekkeret en secouant la tête, et cela m’a rendu furieux, mais ma colère n’est plus qu’un souvenir. Je ne vous châtierai pas. Nous avons conclu un marché, vous et moi, et j’en ai eu pour mon argent avec vous ; et cet appareil m’a été précieux.
    Il se pencha vers Barjazid et parla d’une voix basse et grave.
    — Je suis arrivé à Suvrael en proie à des doutes, à la perplexité et à un sentiment de culpabilité, cherchant à me purifier par des souffrances physiques. C’était de la bêtise. Les souffrances physiques sont pénibles pour le corps et fortifient la volonté mais ne sont que de peu d’utilité à l’esprit blessé. Vous m’avez apporté autre chose, vous et votre jouet à s’immiscer dans l’âme. Vous m’avez tourmenté dans mes rêves et vous avez tendu un miroir à mon âme. Et je me suis vu nettement. Avez-vous réellement pu lire beaucoup de mon dernier rêve. Barjazid ?
    — Vous étiez dans une forêt… dans le nord…
    — Oui.
    — À la chasse. L’une des personnes qui vous accompagnaient a été blessée par un animal, c’est bien cela ?
    — Continuez.
    — Et vous ne vous êtes pas occupé d’elle. Vous avez continué la poursuite. Et après, quand vous êtes revenu la voir, il était trop tard, et vous vous êtes reproché sa mort. J’ai senti en vous ce grand sentiment de culpabilité. J’ai senti sa force qui irradiait de vous.
    — Oui, dit Dekkeret. Un sentiment de culpabilité que je supporterai à jamais. Mais il n’y a plus rien à faire pour elle maintenant.
    Un calme étonnant s’était répandu en lui. Il n’était pas tout à fait sûr de ce qui s’était passé, sinon que dans son rêve il avait enfin fait face aux événements de la forêt de Khynthor et qu’il avait regardé en face la vérité de ce qu’il avait fait et de ce qu’il n’avait pas fait, qu’il avait compris, d’une manière qu’il ne pouvait définir, que c’était de la folie de se fustiger jusqu’à la fin de ses jours pour un unique acte de négligence et de stupide insensibilité, que le moment était venu de mettre de côté toute auto-accusation et de recommencer à se préoccuper de sa vie. Il avait commencé à se pardonner. Il était venu à Suvrael pour se purifier et, sans qu’il sût très bien comment, cela s’était accompli. Et il devait des remerciements à Barjazid pour le service qu’il lui avait rendu.
    — Je l’aurais peut-être sauvée, dit-il à Barjazid, mais peut-être pas ; j’avais l’esprit ailleurs et dans mon aveuglement je ne me suis pas arrêté pour ne pas lâcher ma proie. Mais se complaire dans un sentiment de culpabilité n’est pas un bon moyen d’expiation, n’est-ce pas, Barjazid ? Les morts sont morts. Mes services doivent être offerts aux vivants. Allez, faites demi-tour avec votre flotteur et commençons à reprendre la route de Tolaghai.
    — Et votre visite dans la région de pâturages ? Et Ghyzyn Kor ?
    — Une mission stupide. Ces questions de pénurie et de viande et de déséquilibre de la balance du commerce n’ont plus d’importance. Ces problèmes sont déjà résolus. Ramenez-moi à Tolaghai.
    — Et après ?
    — Vous viendrez avec moi au Mont du Château. Pour montrer le fonctionnement de votre jouet au Coronal.
    — Non ! s’écria Barjazid avec horreur.
    C’était la première fois depuis que Dekkeret le connaissait qu’il avait l’air véritablement effrayé.
    — Je vous en supplie…
    — Père ? dit Dinitak.
    Sous le soleil de midi le garçon paraissait resplendissant de lumière. Une fierté ardente et farouche se lisait sur son visage.
    — Père, accompagne-le au Mont du Château. Laisse-le montrer à ses maîtres ce que nous avons.
    Barjazid s’humecta les lèvres.
    — Je crains…
    — Ne crains rien. Notre heure est arrivée.
    Le regard de Dekkeret passa de l’un à l’autre, du vieil homme soudain timoré et ratatiné au garçon transfiguré et rayonnant. Il sentit que des choses historiques étaient en train de se produire, que l’équilibre des forces puissantes était en train d’être modifié et qu’allait apparaître une nouvelle conformation, mais il avait de la peine à comprendre de quoi il s’agissait, il savait seulement que son destin et celui de ces habitants du désert étaient liés d’une certaine manière ; et la machine à lire les rêves que Barjazid avait inventée était le lien qui unissait leur destinée.
    — Et que va-t-il m’arriver sur le Mont du Château ? demanda Barjazid d’une voix rauque.
    — Je n’en ai pas la moindre idée, répondit Dekkeret. On vous coupera peut-être la tête pour la monter au sommet de la Tour de lord Siminave. Ou bien vous serez peut-être promu au rang de Puissance de Majipoor. Tout peut arriver. Comment puis-je le savoir ?
    Il se rendit compte que cela lui était égal, qu’il était indifférent au sort de Barjazid, qu’il n’éprouvait plus aucune colère envers ce petit homme minable qui manipulait les esprits mais seulement une sorte de gratitude abstraite et perverse envers celui qui l’avait aidé à se débarrasser de ses propres démons.
    — Tout cela est entre les mains du Coronal. Mais ce qui est certain, c’est que vous viendrez avec moi au Mont et que votre appareil nous suivra. Allez, nous faisons demi-tour, ramenez-moi à Tolaghai.
    — Il fait encore jour, marmonna Barjazid. La chaleur fait rage.
    — Nous nous débrouillerons. Allez, mettons-nous en route, et vite ! Nous avons un bateau à prendre à Tolaghai, et il y a dans cette ville une femme que je veux revoir avant que nous montions à bord !

11

    Ces événements se produisirent au commencement de l’âge d’homme de celui qui allait devenir le Coronal lord Dekkeret sous le pontificat de Prestimion. Et c’est le jeune Dinitak Barjazid qui allait être le premier à régner de Suvrael sur l’esprit de tous les dormeurs de Majipoor, avec le titre de Roi des Rêves.

VI. Le peintre d’âme et la changeforme

    C’est devenu comme une drogue. L’esprit de Hissune s’ouvre maintenant dans toutes les directions et le Registre des Ames est la clé d’un monde infini de compréhension nouvelle. Quand on demeure dans le Labyrinthe, on se fait une conception particulière du monde, vague et irréel, de simples noms plutôt que des lieux concrets ; seul le sombre et hermétique Labyrinthe a de la substance, tout le reste est nébuleux. Mais Hissune a maintenant voyagé par procuration dans tous les continents, il a goûté des nourritures inconnues et vu d’étranges paysages, il a connu les extrêmes de la chaleur et du froid ; tout cela lui a permis d’acquérir une compréhension de la complexité du monde qu’il soupçonne bien peu d’autres d’avoir eue. Il y retourne fréquemment. Il n’a même plus à se donner la peine de contrefait des documents ; il est un usager si régulier archives qu’un signe de tête lui suffit pour entrer et il a alors à disposition les millions de passés de Majipoor. Il lui arrive souvent de ne conserver une capsule que pendant quelques instants, le temps de décider qu’elle ne contient rien qui puisse le faire avancer sur la voie du savoir. Parfois, en une matinée, il demande et renvoie huit, dix ou douze enregistrements l’un après l’autre. Il sait qu’il est vrai que l’âme de tout un chacun contient un univers ; mais tous les univers n’ont pas le même intérêt et ce qu’il pourrait apprendre des profondeurs de l’être de quelqu’un ayant passé sa vie à balayer les rues de Piliplok ou à marmonner des prières dans l’entourage de la Dame de l’Ile ne lui semble pas d’une utilité immédiate quand il envisage d’autres possibilités. Alors il demande des capsules, les rejette et en demande d’autres, puisant ça et là dans le passé de Majipoor, et continue jusqu’à ce qu’il se trouve en contact avec un esprit qui promette une véritable révélation. Il a appris que même les Coronals et les Pontifes peuvent être assommants. Mais il y a toujours des découvertes merveilleuses et inattendues – un homme qui est tombé amoureux d’une Métamorphe, par exemple.

    C’est un excès de perfection qui conduisit le peintre d’âme Therion Nismile des cités cristallines du Mont du Château à l’obscurité des forêts du continent occidental. Il avait passé toute sa vie au milieu des merveilles du Mont, se déplaçant dans les Cinquante Cités pour satisfaire aux exigences de sa carrière, troquant des splendeurs pour d’autres tous les deux ou trois ans. Dundilmir était sa ville natale – ses premières toiles étaient des scènes de la Vallée Ardente, impétueuses et passionnées, avec l’énergie désordonnée de la jeunesse – puis il demeura quelques années dans la merveilleuse Canzilaine aux statues parlantes, puis à Stee, imposante cité dont la traversée des faubourgs prenait trois jours, à Halanx la dorée, à la périphérie du Château, et pendant cinq ans au Château même, où il peignait à la cour du Coronal lord Thrayn. Ses tableaux étaient prisés pour leur élégance paisible et pour leur perfection formelle qui reflétait au plus haut degré la perfection des Cinquante Cités. Mais au bout d’un certain temps la beauté de ces lieux engourdit l’âme et paralyse les instincts artistiques. Quand Nismile atteignit sa quarantième année, il s’aperçut qu’il commençait à identifier la perfection à la stagnation ; il prit en horreur ses œuvres les plus fameuses ; il se prit à aspirer de toute son âme à des bouleversements, à l’imprévisibilité, au changement.
    La crise le prit dans les jardins de la Barrière de Tolingar, ce parc prodigieux qui s’étend dans la plaine entre Dundilmir et Stipool. Le Coronal lui avait commandé une série de peintures des jardins pour décorer une pergola en construction aux lisières du Château. Nismile effectua obligeamment le long trajet jusqu’au bas des pentes de la gigantesque montagne, fit la tournée des soixante kilomètres du parc, choisit les sites où il avait l’intention de travailler et s’installa devant sa première toile au Promontoire Kazkas, là où les contours du jardin s’écartaient majestueusement en larges rouleaux verdoyants et symétriques. Il adorait cet endroit quand il était enfant. Sur toute la surface de Majipoor il n’existait de site plus serein et plus ordonné, car les jardins de Tolingar étaient composés de plantes cultivées pour se maintenir dans une parfaite ordonnance. Nulle cisaille de jardinier ne touchait ces arbres et ces buissons. Ils poussaient tout seuls, gracieusement et harmonieusement, réglaient leur propre espacement et leur taux de remplacement, détruisaient toutes les mauvaises herbes dans leur voisinage et contrôlaient leurs proportions de telle sorte que le modèle original demeurait à jamais préservé. Quand ils perdaient leurs feuilles ou qu’il leur était nécessaire de se débarrasser de toute une branche morte, ils produisaient des enzymes qui dissolvaient la matière rejetée et la transformaient en utile compost. Lord Havilbove, plus d’un siècle auparavant, avait été le créateur de ce jardin ; ses successeurs lord Kanaba et lord Sirruth avaient poursuivi et développé le programme de modification génétique qui le caractérisait ; le plan avait été entièrement réalisé sous lord Thrayn, le Coronal actuel, si bien qu’il allait maintenant demeurer à jamais parfait et harmonieux. C’était cette perfection que Nismile était venu rendre.
    Devant sa toile vierge il aspira profondément et se prépara à entrer en transe. Dans un moment son âme, bondissant hors de son esprit, allait en un court instant imprimer l’exceptionnelle intensité de la vision qu’il avait de ce panorama. Il regarda une dernière fois les collines en pente douce, les massifs d’arbustes aux formes harmonieuses, les feuilles à l’aspect délicat… et une vague de révolte furieuse le submergea, il se mit à frissonner et à trembler et faillit tomber. Ce paysage immobile, cette beauté statique et stérile, ce jardin impeccable et incomparable n’avaient nul besoin de lui ; ils étaient aussi immuables qu’une peinture et aussi inanimés, figés dans leur perfection jusqu’à la fin des temps. C’était affreux ! C’était abominable ! Nismile oscilla et prit entre ses mains son crâne qui lui élançait. Il entendit les petits cris d’étonnement de ses compagnons et, quand il ouvrit les yeux, il les vit tous fixant avec horreur et gêne la toile noircie et barbouillée.
    — Couvrez-la ! s’écria-t-il en détournant les yeux.
    Aussitôt tout le monde s’agita ; et au milieu du groupe, Nismile restait immobile comme une statue. Quand il retrouva l’usage de la parole, c’est d’une voix calme qu’il dit :
    — Annoncez à lord Thrayn que je ne suis pas en mesure d’exécuter sa commande.
    Il acheta le jour même à Dundilmir ce dont il avait besoin et commença son long voyage jusqu’au pied du Mont, s’engagea dans la large et brûlante plaine alluviale du Iyann et entreprit en bateau l’interminable descente du fleuve indolent jusqu’au port occidental d’Alaisor ; à Alaisor il s’embarqua, après plusieurs semaines d’attente, sur un navire à destination de Numinor, sur l’Ile du Sommeil, où il demeura un mois. Puis il fit la traversée sur un bateau de pèlerins jusqu’à Piliplok, sur le continent sauvage de Zimroel. Il était sûr de ne pas se sentir accablé d’élégance ni de perfection à Zimroel. Le continent n’avait que huit ou neuf cités qui en réalité n’étaient probablement guère plus que des villes frontières. Tout l’intérieur du continent était une étendue sauvage où lord Stiamot avait refoulé les indigènes Métamorphes après leur ultime défaite quatre mille ans auparavant. Un homme las de la civilisation pourrait guérir son âme dans ce décor.
    Nismile s’attendait à ce que Piliplok fût un trou perdu, mais à son grand étonnement il découvrit une énorme cité ancienne dont le plan avait été tracé avec une hallucinante rigueur géométrique. Elle était laide mais pas d’une manière réconfortante et il remonta le Zimr en bateau. Il passa à Ni-moya, immense ville célèbre même pour les habitants de l’autre continent, mais ne s’y arrêta pas ; mais arrivé à une ville nommée Verf, il céda à une impulsion, quitta le bateau et s’enfonça dans les forêts du sud dans une roulotte de location. Quand il se fut engagé si profondément dans cette nature sauvage qu’il ne voyait plus trace de la civilisation, il s’arrêta et bâtit une hutte près d’un cours d’eau rapide et sombre. Cela faisait trois ans qu’il avait quitté le Mont du Château. Pendant toute la durée de son voyage, il avait été seul et n’avait parlé à autrui que lorsque c’était nécessaire, et il n’avait pas peint du tout.
    Nismile commença à sentir qu’il était sur la voie de la guérison. Tout dans ce lieu était inconnu et merveilleux. Sur le Mont du Château, où le climat était contrôlé artificiellement, régnait perpétuellement une douce atmosphère printanière, l’air artificiel était clair et pur et la pluie tombait à intervalles prévisibles. Mais là il se trouvait dans une forêt humide et pluvieuse où le sol était mou et spongieux, où s’étalaient souvent nuages et nappes de brouillard, où les averses étaient fréquentes et où la végétation formait un enchevêtrement chaotique et anarchique aussi éloigné qu’il pouvait l’imaginer de la symétrie de la Barrière de Tolingar. Il ne portait guère de vêtements ; il apprit par tâtonnements à reconnaître les racines, les baies et les pousses qui étaient comestibles et sans danger et construisit un barrage en osier pour l’aider à attraper les minces poissons cramoisis qui traversaient le cours d’eau en jetant des éclairs. Il marchait pendant des heures dans la jungle dense, savourant non seulement son étrange beauté mais aussi le plaisir anxieux qu’il avait à se demander s’il serait capable de retrouver son chemin jusqu’à la hutte. Il chantait souvent, d’une voix forte et mal assurée ; il n’avait jamais chanté sur le Mont du Château. De temps à autre, il commençait à préparer une toile, mais il finissait toujours par la ranger sans l’avoir utilisée. Il composait des poèmes absurdes, de voluptueux chapelets de syllabes qu’il déclamait devant un public composé d’imposants arbres de haut fût et d’invraisemblables entrelacements de plantes grimpantes. Il se demandait parfois comment cela se passait à la cour de lord Thrayn, si le Coronal avait engagé un nouvel artiste pour peindre la décoration de la pergola et si les halatingas étaient en fleur sur la route de High Morpin. Mais ces pensées ne lui venaient que rarement.
    Il perdit la notion du temps. Quatre, cinq, ou peut-être six semaines – comment aurait-il pu le savoir ? – s’écoulèrent avant qu’il ne voie son premier Métamorphe.
    La rencontre eut lieu dans une prairie marécageuse à trois kilomètres en amont de sa hutte. Nismile était allé là-bas pour ramasser les succulents bulbes écarlates de lis des marais qu’il avait appris à écraser et à griller pour faire une sorte de pain. Les bulbes étaient profondément enfoncés et il les déterrait en plongeant le bras dans la vase jusqu’à l’épaule et en tâtonnant, la joue plaquée contre le sol. Il se redressa, le visage couvert de boue, la main fermée sur une substance végétale dégoulinante, et découvrit avec stupéfaction à une douzaine de mètres de lui une silhouette qui l’observait calmement.
    Il n’avait jamais vu de Métamorphe. La race autochtone de Majipoor avait été exilée à perpétuité d’Alhanroel, le continent principal, où Nismile avait passé toute sa vie. Mais il avait une idée de ce à quoi ils ressemblaient et il eut la certitude que ce devait en être un ; un être extrêmement grand et fluet, au teint cireux, au visage anguleux, aux veux taillés en amande, au nez presque inexistant et à la chevelure longue et souple d’une teinte vert pâle. Il ne portait qu’un pagne de cuir et un couteau à lame courte et pointue de bois noir et poli était maintenu sur sa hanche par une sangle. Le Metamorphe se tenait en équilibre avec une inquiétante dignité, l’une de ses longues jambes frêles enroulée autour du tibia de l’autre. Il avait l’air à la fois sinistre et gracieux, comique et menaçant. Nismile préféra ne pas s’alarmer.
    — Bonjour, dit-il. Cela ne vous ennuie pas si je ramasse des bulbes ici ?
    Le Métamorphe ne répondit pas.
    — J’habite dans la hutte au bord du cours d’eau. Je m’appelle Therion Nismile. J’étais peintre d’âme quand je vivais sur le Mont du Château.
    Le Métamorphe le regardait avec gravité. Une expression indéchiffrable passa comme un éclair sur son visage. Puis il se retourna et se coula avec grâce dans la jungle, disparaissant presque aussitôt.
    Nismile haussa les épaules. Il recommença à ramasser ses bulbes de lis des marais.
    Une ou deux semaines plus tard, il rencontra un autre Métamorphe – à moins que ce ne fût le même – cette fois pendant qu’il dépouillait une plante grimpante de son écorce qui allait faire office de corde pour la fabrication d’un piège à bilantoons. Cette fois encore l’aborigène resta silencieux, se matérialisant rapidement devant Nismile comme une apparition et le contemplant en équilibre instable sur une jambe. Cette fois encore Nismile essaya d’engager la conversation avec la créature, mais dès qu’il ouvrit la bouche le Métamorphe s’évanouit comme un fantôme.
    — Attendez ! cria Nismile. J’aimerais parler avec vous. Je…
    Mais il était seul.
    Quelques jours plus tard, il ramassait du bois à brûler quand il se sentit une nouvelle fois observé. Il s’adressa immédiatement au Métamorphe.
    — J’ai pris un bilantoon au piège et je vais le faire rôtir. Il y a trop de viande pour moi. Voulez-vous partager mon dîner ?
    Le Métamorphe sourit – il prit cette énigmatique expression fugitive pour un sourire, bien qu’elle eût pu signifier n’importe quoi – et, peut-être en guise de réponse, subit une soudaine et stupéfiante métamorphose, se transformant en une image inversée de Nismile, râblée et musclée, avec ses yeux noirs pénétrants et ses cheveux bruns tombant jusqu’aux épaules. Nismile cligna violemment des yeux et se mit à trembler ; puis, se ressaisissant, il sourit, décidant de prendre l’imitation comme une forme de communication.
    — Merveilleux ! s’exclama-t-il. Je n’ai pas la moindre idée de la manière dont vous vous y prenez !
    Il lui fit signe d’approcher.
    — Venez. Il faudra une heure et demie pour faire rôtir le bilantoon, nous aurons le temps de discuter avant. Vous comprenez notre langue, n’est-ce pas ?
    C’était d’une étrangeté sans borne de s’adresser ainsi à un double de soi-même.
    — Dites quelque chose, reprit-il. Dites-moi, y a-t-il un village Métamorphe à proximité ?
    — Puirivar, rectifia-t-il, se souvenant du nom que les Métamorphes se donnaient.
    — Hein ? Il y a beaucoup de Puirivars par ici, dans la jungle ?
    Nismile fit derechef signe d’approcher.
    — Venez avec moi jusqu’à ma hutte et nous allumerons le feu. Vous n’avez pas de vin, par hasard ? Je crois que c’est la seule chose qui me manque, un bon vin bien fort, le vin corsé qu’on fait à Muldemar. Je crois que je n’y goûterai plus jamais, mais il y a du vin à Zimroel, non ? Alors ? Dites-moi quelque chose !
    Mais pour toute réponse le Métamorphe fit une grimace qui se voulait peut-être un sourire, et qui déforma le visage de Nismile et en fit quelque chose de cruel et d’étrange ; puis il reprit sa forme initiale en un instant et s’éloigna d’une démarche calme et aérienne.
    Nismile espéra pendant quelque temps qu’il allait revenir avec une bouteille de vin, mais il ne le revit pas. Étranges créatures, songea-t-il. Lui en voulaient-elles de s’être installé sur leur territoire ? Le tenaient-elles sous surveillance de crainte qu’il ne fût l’avant-garde d’une vague de colons humains ? Curieusement, il ne se sentait pas en danger. Les Métamorphes étaient en général considérés comme malveillants ; il s’agissait assurément d’êtres inquiétants, impénétrables et profondément différents des humains. Bien des histoires circulaient sur des raids Métamorphes contre des fermes isolées habitées par des humains et il était hors de doute que le peuple Changeforme nourrissait une haine profonde contre ceux qui étaient arrivés sur leur planète, les en avaient dépossédés et les avaient refoulés dans la jungle ; mais Nismile savait qu’il était un homme de bonne volonté qui n’avait jamais fait de mal à personne et désirait seulement qu’on le laisse vivre sa vie, et il se figurait que quelque sens subtil amènerait les Métamorphes à se rendre compte qu’il n’était pas leur ennemi. Il désirait devenir leur ami. Il commençait à avoir soif de conversation après tout ce temps passé dans la solitude, et il pourrait être stimulant et salutaire d’échanger des idées avec ces êtres étranges ; il pourrait même en peindre un. Il avait récemment envisagé de se remettre à son art, de revivre ce moment d’extase créatrice où son âme se transportait jusqu’à la toile psychosensible et y fixait les images que lui seul pouvait façonner. Il était certainement devenu différent de l’homme de plus en plus malheureux qu’il avait été sur le Mont du Château et cette différence devait se manifester dans son œuvre. Les jours suivants, il répéta des discours destinés à gagner la confiance des Métamorphes et à vaincre cette curieuse timidité, cette réserve dans l’attitude qui interdisait tout contact. Il se dit qu’avec le temps ils finiraient par s’habituer à lui, ils commenceraient à parler, à accepter ses invitations à partager son repas, et que peut-être ils poseraient…
    Mais il ne vit plus de Métamorphe pendant les jours qui suivirent. Il parcourut la forêt, scrutant avec espoir les fourrés et les rangées d’arbres noyés dans la brume, mais il n’en découvrit aucun. Il en conclut qu’il s’était montré trop direct avec eux et qu’il leur avait fait peur – tant pis pour la malveillance des abominables Métamorphes ! – et au bout d’un moment, il cessa d’espérer de nouveaux contacts avec eux. C’était regrettable. La compagnie ne lui avait pas manqué tant qu’elle lui avait semblé peu probable, mais le fait de savoir qu’il y avait dans les environs des êtres intelligents faisait naître en lui une conscience de la solitude qui n’était pas facile à supporter.
    Plusieurs semaines après sa dernière rencontre avec un Métamorphe, par une journée chaude et humide, Nismile nageait dans l’étang frais et profond formé par un barrage naturel de rochers à moins d’un kilomètre de sa hutte quand il vit une silhouette pâle et mince traverser vivement un hallier touffu aux feuilles bleutées près de la rive. Il sortit précipitamment de l’eau en s’écorchant les genoux sur les rochers.
    — Attendez ! cria-t-il. Je vous en prie… n’ayez pas peur… ne partez pas…
    La silhouette disparut, mais Nismile, se frayant frénétiquement un chemin à travers les broussailles, la revit au bout de quelques minutes, négligemment appuyée contre un arbre énorme à l’écorce rouge vif.
    Nismile s’arrêta net, car l’autre n’était pas un Métamorphe mais une femme.
    Elle était svelte, jeune et nue et avait d’épais cheveux auburn, les épaules étroites, de petits seins hauts et les yeux brillants et espiègles. Elle n’avait absolument pas l’air d’avoir peur de lui, cette nymphe des bois qui s’était manifestement amusée à lui imposer cette brève poursuite. Tandis qu’il restait bouche bée devant elle, elle le regarda posément de la tête aux pieds et éclata d’un rire argentin.
    — Vous êtes tout écorché et égratigné ! dit-elle. Vous n’êtes pas capable de courir mieux que cela dans la forêt ?
    — Je ne voulais pas que vous partiez.
    — Oh ! je n’avais pas l’intention d’aller loin. Vous savez, je vous ai observé pendant un bon moment avant que vous remarquiez ma présence. Vous êtes l’homme de la hutte, c’est bien ça ?
    — Oui. Et vous… où habitez-vous ?
    — Un peu partout, répondit-elle d’un ton dégagé.
    Il la contemplait avec émerveillement. Sa beauté le ravissait, son impudeur le stupéfiait. Il se dit qu’elle pourrait presque être une hallucination. D’où venait-elle ? Que faisait un être humain, nu et seul, dans cette jungle primitive ?
    Humain ?
    Bien sûr que non, se dit Nismile, avec le chagrin brusque et aigu d’un enfant à qui l’on a donné en rêve quelque trésor convoité et qui s’éveille rayonnant pour s’apercevoir de la triste réalité. Se souvenant de la facilité avec laquelle le Métamorphe avait imité son apparence, Nismile comprit qu’il était tristement probable qu’il s’agissait d’une farce, d’une mascarade. Il l’observa avec attention, cherchant un signe de son identité Métamorphe, un tremblotement de la projection, une trace des pommettes aux arêtes vives ou des yeux descendant vers le centre du visage derrière le masque joyeusement effronté. Elle était humaine de manière on ne pouvait plus convaincante. Et pourtant… il était tellement improbable de rencontrer ici quelqu’un de sa race et tellement plus vraisemblable qu’elle était une Changeforme, qu’elle avait pris une fausse apparence.
    Il ne voulait pas le croire. Il décida de faire face à la possibilité d’une supercherie avec un acte de foi délibéré, dans l’espoir que cela ferait d’elle ce qu’elle paraissait être.
    — Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.
    — Sarise. Et vous ?
    — Nismile. Mais où habitez-vous ?
    — Dans la forêt.
    — Alors il y a un établissement humain pas loin d’ici ?
    — Je vis seule, dit-elle en haussant les épaules.
    Elle s’avança vers lui – il sentit ses muscles se contracter quand elle se rapprocha, quelque chose remua dans son estomac et sa peau sembla brûlante – et effleura délicatement du doigt les coupures que les plantes grimpantes avaient faites sur ses bras et sur sa poitrine.
    — Ces égratignures ne vous gênent pas ?
    — Elles commencent. Je devrais les nettoyer.
    — Oui. Retournons à l’étang. Je connais un meilleur chemin que celui que vous avez pris. Suivez-moi !
    Elle écarta les frondes d’un épais bouquet de fougères et découvrit un étroit sentier battu. Elle se mit à courir gracieusement et il la suivit, enchanté par l’aisance de ses mouvements et le jeu des muscles sur son dos et ses fesses. Il plongea dans l’étang quelques instants après elle et ils barbotèrent. L’eau froide apaisa les brûlures de ses égratignures. Quand ils sortirent de l’eau, il eut très envie de l’attirer à lui et de l’enlacer, mais il n’osa pas.
    Ils s’allongèrent sur la rive moussue. Il lut de la malice dans son regard.
    — Ma hutte n’est pas loin, dit-il.
    — Je sais.
    — Aimeriez-vous y aller ?
    — Un autre jour, Nismile.
    — D’accord. Un autre jour.
    — D’où venez-vous ? demanda-t-elle.
    — Je suis né sur le Mont du Château. Savez-vous où cela se trouve ? J’étais peintre d’âme à la cour du Coronal. Savez-vous ce qu’est la peinture d’âme ? Cela se fait avec l’esprit et une toile sensible et… je vous montrerai. Je pourrai vous peindre, Sarise. Je regarde attentivement quelque chose, je m’imprègne de son essence au plus profond de moi-même, puis j’entre dans une sorte de transe, presque un rêve éveillé, et je transforme ce que j’ai vu en quelque chose qui m’est propre, je le projette sur la toile, je reproduis sa vérité en un transfert éclair…
    Il s’interrompit.
    — Je vous montrerais mieux en faisant un tableau de vous.
    Elle semblait à peine l’avoir entendu.
    — Aimeriez-vous me toucher, Nismile ?
    — Oui. Beaucoup.
    L’épaisse mousse turquoise formait comme un tapis. Elle roula vers lui et il leva la main au-dessus de son corps, puis il hésita, car il était encore persuadé qu’elle était une Métamorphe s’adonnant à quelque pervers jeu Changeforme, un héritage de plusieurs millénaires de peur et de haine remontait à la surface et il était terrifié à l’idée de la toucher et de s’apercevoir que sa peau avait la répugnante texture visqueuse qu’il imaginait être celle de la peau des Métamorphes ou qu’elle allait se transformer et devenir une créature à la forme si différente de la sienne dès qu’elle serait dans ses bras. Elle avait les yeux fermés et les lèvres entrouvertes, sa langue allait et venait de l’une à l’autre comme celle d’un serpent : elle attendait. Avec terreur, il se força à poser la main sur sa poitrine. Mais sa chair était chaude et élastique et elle ressemblait tout à fait à ce que devait être la chair d’une jeune femme humaine, d’après le souvenir qu’il en avait gardé après toutes ces années de solitude. Avec un petit cri, elle se pressa contre lui. Pendant un instant de désarroi, l’image grotesque d’un Métamorphe lui vint à l’esprit, anguleux, les membres longs, sans nez, mais il la chassa farouchement et ne s’occupa plus que de son corps souple et vigoureux.
    Après, ils restèrent longtemps immobiles, côte à côte, les mains jointes, sans parler. Et même quand ils furent surpris par une petite ondée, ils ne bougèrent pas et laissèrent les gouttes brusques et cinglantes laver la sueur sur leur peau. Il ouvrit enfin les yeux et s’aperçut qu’elle l’observait avec une vive curiosité.
    — Je veux te peindre, dit-il.
    — Non.
    — Pas maintenant. Demain. Tu viendras dans ma hutte et…
    — Non.
    — Cela fait des années que je n’ai pas essayé de peindre. Il est important pour moi de m’y remettre. Et j’ai très envie de te peindre.
    — J’ai très envie de ne pas être peinte.
    — Je t’en prie.
    — Non, dit-elle doucement.
    Elle s’écarta de lui et se releva.
    — Peins la jungle. Peins l’étang. Ne me peins pas, d’accord, Nismile ? D’accord ?
    L’air malheureux, il fit un signe d’acquiescement.
    — Il faut que je parte maintenant, dit-elle.
    — Veux-tu me dire où tu habites ?
    — Je te l’ai déjà dit. Un peu partout. Dans la forêt. Pourquoi poses-tu ce genre de question ?
    — Je veux pouvoir te retrouver. Si tu disparais, comment saurais-je où te chercher ?
    — Je sais où te trouver, dit-elle. Cela suffit.
    — Viendras-tu me voir demain ? Dans ma hutte ?
    — Je crois.
    Il lui prit la main et l’attira vers lui. Mais elle était devenue hésitante et distante. Le mystère dans lequel elle s’enveloppait tracassait Nismile. En fait, elle ne lui avait rien dit d’autre que son nom. Il trouvait difficile de croire qu’elle vivait comme lui en solitaire dans la jungle, se déplaçant au gré de ses envies ; mais il doutait de n’avoir pas remarqué, durant toutes ces semaines, l’existence d’un village humain dans les environs. L’explication la plus vraisemblable était toujours qu’elle était une Changeforme qui, pour il ne savait quelles raisons, s’était lancée dans une aventure avec un humain. Bien qu’il luttât contre cette idée, il était trop rationnel pour la repousser totalement. Mais elle avait l’air humain, dans son apparence, au toucher et dans son attitude. Les Métamorphes excellaient-ils vraiment dans leurs transformations ? Il fut tenté de lui demander franchement si ses soupçons étaient fondés, mais c’était stupide ; elle n’avait répondu à rien d’autre et ne répondrait certainement pas à cela. Il garda ses questions pour lui. Elle dégagea doucement sa main, sourit, lui envoya un baiser, se dirigea vers la piste bordée de fougères et disparut.
    Nismile attendit à sa hutte toute la journée du lendemain. Elle ne vint pas. Cela l’étonna à peine. Leur rencontre avait été un rêve, un fantasme, un intermède hors du temps et de l’espace. Il n’espérait plus jamais la revoir. À l’approche du soir, il sortit une toile du sac qu’il avait apporté avec lui et l’installa en se disant qu’il pouvait peindre la vue depuis sa hutte quand le crépuscule empourprait l’air de la forêt ; il étudia longuement le paysage, évaluant les verticales des arbres minces par rapport à la lourde horizontale d’un large fourré touffu portant des baies jaunes mais, tout compte fait, il secoua la tête et rangea sa toile. Rien de ce paysage n’avait besoin d’être rendu par l’art. Il se promit le lendemain matin de remonter le cours d’eau au-delà de la prairie jusqu’à un endroit où des cactées rouges et charnues jaillissaient comme des flèches caoutchouteuses de la crevasse profonde d’un gros rocher : une scène plus prometteuse, peut-être.
    Mais le lendemain matin il trouva des prétextes pour retarder son départ et à midi, il semblait être trop tard pour se mettre en route. À la place, il travailla dans son petit jardin – il avait commencé à transplanter quelques-uns des végétaux dont il mangeait les fruits ou les légumes verts – et cela l’occupa pendant des heures. En fin d’après-midi, un brouillard laiteux tomba sur la forêt. Il rentra, et quelques minutes plus tard on frappa à la porte.
    — Je n’espérais plus, dit-il.
    Des gouttelettes d’eau perlaient sur le front et les sourcils de Sarise. Le brouillard, songea-t-il, à moins qu’elle n’ait dansé sur le chemin.
    — J’avais promis de venir, dit-elle doucement.
    — Hier.
    — C’est hier, fit-elle en riant.
    Elle sortit une bouteille de dessous sa robe.
    — Tu aimes le vin ? J’en ai trouvé. J’ai dû aller loin pour l’avoir. Hier.
    C’était un vin gris et jeune, du genre qui pétille et picote la langue. La bouteille n’avait pas d’étiquette, mais il supposa qu’il s’agissait de vin de Zimroel, inconnu sur le Mont du Château. Ils vidèrent la bouteille, mais il en but plus qu’elle – elle ne cessait de remplir son verre – et quand elle fut terminée, ils sortirent en titubant pour faire l’amour sur le sol frais et humide au bord du cours d’eau ; puis ils somnolèrent, elle le réveilla dans la nuit et le conduisit à son lit. Ils passèrent le reste de la nuit serrés l’un contre l’autre et le lendemain matin elle ne manifesta aucun désir de partir. Ils se rendirent à l’étang pour commencer la journée par un bain ; ils s’étreignirent de nouveau sur la mousse turquoise ; puis elle le guida jusqu’à l’arbre gigantesque à l’écorce rouge où il l’avait vue pour la première fois et lui montra un fruit jaune colossal de plus de trois mètres de large qui était tombé de l’une de ses énormes branches. Nismile le regarda d’un air indécis. Il était fendu et l’intérieur formait une pulpe écarlate parsemée d’énormes graines noires luisantes.
    — Un dwikka, dit-elle. Cela va nous griser.
    Elle se dépouilla de sa robe et s’en servit pour envelopper de gros morceaux du fruit du dwikka qu’ils transportèrent jusqu’à la hutte et passèrent toute la matinée à manger. Ils rirent et chantèrent la plus grande partie de l’après-midi. Pour le dîner, ils firent griller des poissons pris au barrage de Nismile et plus tard, allongés dans les bras l’un de l’autre en regardant la nuit tomber, elle lui posa d’innombrables questions sur son passé, sa peinture, son enfance et ses voyages, sur le Mont du Château, les Cinquante Cités et les Six Fleuves, sur la cour royale de lord Thrayn et le Château royal aux innombrables salles. C’était un feu roulant de questions, la dernière jaillissait presque avant qu’il eût fini de répondre à la précédente. Sa curiosité était inlassable. Elle servait également à refréner celle de Nismile ; car bien qu’il eût envie de savoir beaucoup de choses sur elle – tout – il n’avait pas la possibilité de le demander, et c’était sans doute aussi bien, car il ne pensait pas qu’elle lui eût donné de réponses.
    — Qu’allons-nous faire demain ? demanda-t-elle enfin.
    Ils commencèrent donc à vivre ensemble. Les premiers jours, ils ne firent guère que manger, se baigner, s’aimer et dévorer le fruit euphorisant du dwikka. Il cessa de craindre, comme il l’avait fait au début, qu’elle disparaisse aussi soudainement qu’elle était venue. Au bout d’un moment, le flot de ses questions décrut, mais même dans ces conditions, il s’abstint de prendre le relais, préférant lui conserver son mystère.
    Il ne pouvait se débarrasser de l’obsession qu’elle était peut-être une Métamorphe. Cette pensée lui glaçait le cœur – que sa beauté fût un mensonge, que derrière elle fût grotesque et d’une autre race – en particulier quand il laissait courir ses mains sur le velours lisse et frais de ses cuisses ou de ses seins. Il lui fallait constamment combattre ses soupçons. Mais ils ne l’abandonnaient pas. Il n’y avait pas de colonie de peuplement humain dans cette partie de Zimroel et il était par trop improbable que cette jeune fille – car elle n’était rien d’autre qu’une jeune fille – eût choisi de mener une vie érémitique. Nismile estimait beaucoup plus vraisemblable qu’elle était originaire de cette contrée et qu’elle faisait partie de ces Changeformes impossibles à dénombrer qui hantaient ces bois humides tels des fantômes. Il l’observait parfois durant son sommeil à la faible clarté des étoiles pour voir si elle commençait à perdre sa forme humaine. Elle restait toujours la même mais malgré tout il la soupçonnait.
    Et pourtant, il n’était certainement pas dans la nature des Métamorphes de rechercher la compagnie des humains ni de faire preuve de cordialité envers eux. Pour la plupart des habitants de Majipoor, les Métamorphes étaient des fantômes d’une époque révolue, des revenants, irréels, légendaires. Pourquoi l’un d’eux irait-il le chercher dans sa solitude, se donnerait-il à lui en contrefaisant l’amour de manière si convaincante et s’efforcerait-il avec un tel zèle d’animer ses journées et d’égayer ses nuits ? Dans un moment de paranoïa, il s’imagina Sarise revenant dans l’obscurité à sa véritable forme et se dressant au-dessus de lui tandis qu’il dormait pour lui plonger un poignard luisant dans la gorge : vengeance pour les crimes de ses ancêtres. Mais ces phantasmes étaient pure folie. Si les Métamorphes de la région voulaient l’assassiner, ils n’avaient nul besoin de recourir à des artifices si compliqués.
    Il était presque aussi absurde de croire qu’elle était une Métamorphe que de croire qu’elle ne l’était pas.
    Pour éloigner ces questions de son esprit, il décida de se remettre à son art. Par une journée exceptionnellement claire et ensoleillée, il se rendit en compagnie de Sarise au rocher où poussaient les cactées rouges en emportant une toile vierge. Elle le regarda, fascinée, pendant qu’il préparait tout.
    — Tu fais la peinture entièrement avec ton esprit ? demanda-t-elle.
    — Entièrement. Je fixe la scène dans mon âme, je transforme, je réarrange et je rehausse, et puis… tu vas voir.
    — Cela ne gêne pas si je regarde ? Je ne vais pas tout gâcher ?
    — Bien sûr que non.
    — Mais si l’esprit de quelqu’un d’autre entre dans la peinture ?
    — C’est impossible. Les toiles sont accordées avec moi seul.
    Il plissa les yeux, cadra avec ses doigts, fit quelques pas d’un côté, puis de l’autre. Il avait la gorge sèche et les mains tremblantes. Cela faisait tant d’années qu’il l’avait fait pour la dernière fois : aurait-il encore le don ? Et la technique ? Il aplanit la toile et entra en contact préliminaire avec elle avec son esprit. La scène était bonne, vivante, bizarre, les contrastes de couleurs étaient forts et la composition picturale stimulante, ce rocher massif, ces étranges plantes rouges et charnues, les minuscules bractées florales jaunes qui les terminaient, la forêt piquetée de taches de soleil… ; oui, oui, cela irait, c’était amplement suffisant pour être le véhicule par lequel il pourrait rendre la texture de cette jungle dense et enchevêtrée, de ce lieu hanté par les Métamorphes…
    Il ferma les yeux. Il entra en transe. Il projeta l’image sur la toile.
    Sarise poussa un petit cri de surprise.
    Nismile sentit la sueur couvrir tout son corps ; il chancelait et s’efforçait de reprendre haleine ; au bout d’un moment, il retrouva la maîtrise de soi et regarda la toile.
    — Comme c’est beau ! murmura Sarise.
    Mais il fut abasourdi par ce qu’il vit. Ces stupéfiantes diagonales – ces traînées de couleurs floues – ce ciel lourd et sale retombant en boucles maussades jusqu’à l’horizon – cela ne ressemblait en rien à la scène qu’il avait essayé de reproduire ni, ce qui était beaucoup plus ennuyeux, à l’œuvre de Therion Nismile. C’était une peinture obscure et angoissée, altérée par des dissonances inconscientes.
    — Tu ne l’aimes pas ? demanda-t-elle.
    — Ce n’est pas ce que je voulais faire.
    — Tout de même… c’est merveilleux de faire apparaître ainsi le tableau sur la toile… et c’est si joli…
    — Tu trouves cela joli ?
    — Mais bien sûr ! Pas toi ?
    Il la regardait en écarquillant les yeux. Cela ? Joli ? Le flattait-elle ou était-elle simplement ignorante des goûts en vogue, ou bien admirait-elle sincèrement ce qu’il avait fait ? Cette peinture étrangement tourmentée, cette œuvre sombre et d’une nature étrangère à…
    Une nature étrangère.
    — Tu ne l’aimes pas, dit-elle, mais cette fois, ce n’était plus une question.
    — Je n’ai pas peint depuis près de quatre ans. Il faut peut-être que j’y aille lentement, que je m’y remette comme il faut…
    — J’ai gâché ta peinture, dit Sarise.
    — Toi ? Ne dis pas de bêtises.
    — Mon esprit l’a brouillée. Ma manière de voir les choses.
    — Je t’ai déjà dit que les toiles sont accordées avec moi seul. Je pourrais me trouver au milieu d’une foule de mille personnes sans qu’il y ait aucune interférence.
    — Mais je t’ai peut-être distrait, j’ai peut-être fait dévier ton esprit.
    — C’est absurde !
    — Je vais faire un tour. Peins-en une autre pendant que je serai partie.
    — Non, Sarise. Celle-ci est splendide. Plus je la regarde et plus j’en suis content. Viens, rentrons à la maison, allons nager et manger du fruit du dwikka et faisons l’amour. D’accord ?
    Il enleva la toile de son chevalet et la roula. Mais ce qu’elle avait dit le touchait beaucoup plus qu’il n’aurait voulu le reconnaître. Une sorte d’étrangeté avait effectivement pénétré la peinture, cela ne faisait aucun doute. Et si elle avait vraiment réussi à la corrompre, son âme cachée de Métamorphe irradiant son essence dans l’esprit de Nismile, conférant aux impulsions de son âme une coloration étrangère…
    Ils descendirent le long du cours d’eau en silence. Quand ils atteignirent la prairie aux lis des marais où Nismile avait vu son premier Métamorphe, il s’entendit demander impulsivement :
    — Sarise, j’ai une question à te poser.
    — Oui ?
    Il ne put s’empêcher de poursuivre.
    — Tu n’appartiens pas à l’espèce humaine, n’est-ce pas ? En fait, tu es une Métamorphe ?
    Elle le regarda en écarquillant les yeux et le sang lui monta au visage.
    — Tu parles sérieusement ?
    Il hocha la tête.
    — Moi, une Métamorphe ? dit-elle avec un rire peu convaincant. Quelle drôle d’idée !
    — Réponds-moi, Sarise. Regarde-moi dans les yeux et réponds-moi.
    — C’est trop bête, Therion.
    — Je t’en prie. Réponds-moi.
    — Tu veux que je te prouve que je suis de race humaine ? Comment pourrais-je le faire ?
    — Je veux que tu me dises que tu appartiens à la race humaine. Ou à une autre.
    — Je suis un être humain, dit-elle.
    — Puis-je le croire ?
    — Je ne sais pas. Je t’ai donné ta réponse.
    Elle avait l’œil pétillant de gaieté.
    — Je ne donne pas l’impression d’un être humain ? reprit-elle. Je ne me comporte pas comme un être humain ? J’ai l’air d’être une imitation ?
    — Peut-être suis-je incapable de percevoir la différence.
    — Pourquoi t’imagines-tu que je suis une Métamorphe ?
    — Parce que seuls les Métamorphes vivent dans la jungle, répondit-il. Cela semble… logique. Et pourtant… malgré…
    Il bafouilla.
    — Bon, reprit-il, j’ai eu ma réponse. C’était une question stupide et j’aimerais abandonner ce sujet. D’accord ?
    — Comme tu es bizarre ? Tu dois être en colère contre moi. Tu penses vraiment que j’ai gâché ta peinture.
    — Ce n’est pas vrai.
    — Tu es un piètre menteur, Therion.
    — D’accord. Quelque chose a gâché ma peinture. Je ne sais pas quoi. Ce n’est pas le tableau que je voulais faire.
    — Alors, peins-en un autre.
    — C’est ce que je vais faire. Laisse-moi te peindre, Sarise.
    — Je t’ai dit que je ne voulais pas être peinte.
    — J’en ai besoin. Il faut que je voie ce qu’il y a dans mon âme, et la seule manière dont je puisse savoir…
    — Peins le dwikka, Therion. Peins la hutte.
    — Pourquoi pas toi ?
    — Cette idée me met mal à l’aise.
    — Tu ne me donnes pas une vraie réponse. Qu’y a-t-il dans le fait d’être peinte qui…
    — Je t’en prie, Therion.
    — As-tu peur que je te voie sur la toile d’une manière que tu n’aimeras pas ? Est-ce de cela qu’il s’agit ? Que j’obtienne une réponse différente à mes questions quand je te peindrai ?
    — Je t’en prie.
    — Laisse-moi te peindre.
    — Non.
    — Alors, donne-moi une raison.
    — Je n’en ai pas, dit-elle.
    — Alors, tu ne peux refuser. Il sortit une toile de son sac.
    — Ici, dans la prairie, tout de suite. Allez, Sarise. Tiens-toi debout près du cours d’eau. Cela ne prendra qu’un instant…
    — Non, Therion.
    — Si tu m’aimes, Sarise, tu me laisses te peindre.
    C’était un chantage maladroit et cela lui fit honte de s’y être livré ; et cela la mit en colère, car il vit dans ses yeux une lueur dure qu’il n’y avait encore jamais vue. Ils s’affrontèrent pendant un long moment de tension.
    — Pas ici, Therion, dit-elle enfin d’une voix froide et blanche. À la hutte. Je te laisserai me peindre là-bas, puisque tu insistes.
    Ils ne parlèrent ni l’un ni l’autre pendant le reste du chemin.
    Il avait envie d’oublier tout cela. Il lui semblait avoir imposé de force sa volonté, avoir commis une sorte de viol, et il se prenait presque à souhaiter se retirer de la position qu’il avait conquise. Mais il n’était plus question maintenant de rétablir l’ancienne harmonie pleine d’aisance qui régnait entre eux ; et il lui fallait ses réponses. L’air gêné, il commença à préparer la toile.
    — Où dois-je me mettre ? demanda-t-elle.
    — N’importe où. Au bord du cours d’eau. Près de la hutte.
    Elle se dirigea vers la hutte d’une démarche traînante et indolente. Il approuva d’un signe de tête et, l’air découragé, effectua les ultimes préparatifs avant d’entrer en transe.
    Sarise lui lançait des regards noirs. Les larmes lui montaient aux yeux.
    — Je t’aime, cria-t-il brusquement avant d’entrer en transe, et la dernière chose qu’il vit avant de fermer les yeux fut Sarise changeant de pose, abandonnant son attitude maussade et indolente, redressant les épaules, les yeux soudain brillants et le sourire éclatant.
    Quand il rouvrit les yeux, la peinture était faite et Sarise le regardait craintivement de la porte de la hutte.
    — Comment est-elle ? demanda-t-elle.
    — Viens. Regarde par toi-même.
    Elle vint se placer à côté de lui. Ils examinèrent ensemble le tableau et au bout d’un moment Nismile passa le bras autour de ses épaules. Elle frissonna et se rapprocha de lui.
    Le tableau montrait une femme aux yeux humains et à la bouche et au nez Métamorphes sur un fond déchiqueté et chaotique de rouges, d’orange et de roses discordants.
    — Tu sais maintenant ce que tu voulais savoir, dit-elle calmement.
    — C’était toi dans la prairie ? Et les deux autres fois ?
    — Oui.
    — Pourquoi ?
    — Tu m’intéressais, Therion. Je voulais tout savoir sur toi. Je n’avais jamais vu personne comme toi.
    — Je n’y crois toujours pas, murmura-t-il.
    Elle montra la toile.
    — Crois-la, Therion.
    — Non. Non.
    — Tu as ta réponse maintenant.
    — Je sais que tu es un être humain. C’est le tableau qui ment.
    — Non, Therion.
    — Prouve-le-moi. Transforme-toi pour moi. Transforme-toi tout de suite.
    Il la lâcha et fit quelques pas en arrière.
    — Fais-le. Transforme-toi pour moi.
    Elle le regarda avec tristesse. Puis, sans transition perceptible, elle se transforma en une réplique de lui-même, comme elle l’avait déjà fait une fois : la preuve décisive, la réponse irréfutable. Un muscle se mit à frémir follement sur la joue de Nismile. Il la regardait sans ciller et elle se transforma derechef, cette fois en quelque chose de terrifiant et de monstrueux, une énorme chose grisâtre, gonflée, grêlée et cauchemardesque, la peau flasque, des yeux comme des soucoupes et un bec noir et crochu ; puis elle prit sa forme de Métamorphe, plus grande que lui, la poitrine creuse et les traits imperceptibles et enfin elle redevint Sarise, cascade de cheveux auburn, mains fines et cuisses fermes et musclées.
    — Non, dit-il. Pas cela. Assez d’imitations.
    Elle redevint la Métamorphe.
    — Oui, fit-il en hochant la tête. C’est mieux. Reste ainsi. C’est plus beau.
    — Beau, Therion ?
    — Je te trouve belle. Comme cela. Comme tu es vraiment. La tromperie est toujours laide.
    Il lui prit la main. Elle avait six doigts, longs et étroits, sans ongles ni articulations visibles. Sa peau était soyeuse et légèrement luisante et au toucher elle n’était pas du tout telle qu’il l’avait imaginée. Il fit courir légèrement ses mains sur le corps mince et pratiquement dépourvu de chair. Elle restait absolument immobile.
    — Il faut que je parte maintenant, dit-elle.
    — Reste avec moi. Vis ici avec moi.
    — Même maintenant ?
    — Même maintenant. Sous ta véritable forme.
    — Tu veux toujours de moi ?
    — Quand je suis venue te voir au début, dit-elle, c’était pour t’observer, pour t’étudier, pour te faire marcher, peut-être même pour me moquer de toi et te faire du mal. Tu es l’ennemi, Therion. Ta race doit toujours être l’ennemi. Mais quand nous avons commencé à vivre ensemble, j’ai compris que je n’avais aucune raison de te haïr. Pas toi, toi en tant qu’individu, tu comprends ?
    C’était la voix de Sarise qui sortait de ces lèvres si différentes. Comme c’est curieux, songea-t-il, comme tout cela ressemble à un rêve.
    — J’ai commencé à vouloir rester avec toi. À faire durer le jeu à jamais, tu vois ? Mais le jeu devait se terminer. Et pourtant, je veux encore rester avec toi.
    — Alors, reste, Sarise.
    — Seulement si tu veux vraiment de moi.
    — Je te l’ai déjà dit.
    — Je ne te fais pas horreur ?
    — Non.
    — Peins-moi encore, Therion. Montre-moi avec un tableau. Montre-moi l’amour sur la toile, Therion, et je resterai.
    Il la peignit jour après jour, jusqu’à ce qu’il ait utilisé toutes ses toiles qu’il accrochait partout à l’intérieur de la hutte. Sarise et le dwikka, Sarise dans la prairie, Sarise sur le fond laiteux du brouillard vespéral, Sarise au crépuscule, verte sur l’arrière-plan pourpre. Il lui était impossible de préparer plus de toiles, mais il essaya. Cela n’avait pas vraiment d’importance. Ils commencèrent à partir ensemble pour de longues promenades d’exploration, descendant un cours d’eau puis un autre, s’enfonçant dans des parties reculées de la forêt, et elle lui montrait de nouveaux arbres et de nouvelles fleurs et les animaux de la jungle, lézards aux longues dents, vers dorés fouisseurs, lourds et sinistres amorfibots passant la journée à dormir dans des lacs fangeux. Ils se parlaient peu ; le moment de répondre aux questions était passé et les mots n’étaient plus utiles.
    Les jours se succédaient, et les semaines, et dans cette contrée sans saisons il était difficile de mesurer le temps. Il s’écoula peut-être un mois, peut-être six. Ils ne rencontraient personne. Elle lui confia que la jungle était remplie de Métamorphes, mais ils gardaient leurs distances et elle espérait qu’ils les laisseraient seuls à jamais.
    Un après-midi de crachin tenace, il sortit pour inspecter ses pièges, et quand il revint une heure plus tard, il comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas. Au moment où il atteignait la hutte, quatre Métamorphes en sortirent. Il était sûr que l’un d’eux était Sarise, mais il n’aurait su dire lequel.
    — Attendez ! s’écria-t-il quand ils passèrent devant lui.
    Il courut après eux.
    — Que lui voulez-vous ? Lâchez-la ! Sarise ? Sarise ? Qui sont-ils ? Que veulent-ils ?
    Un instant, l’un des Métamorphes oscilla et il vit la jeune fille aux cheveux auburn, mais rien qu’un instant ; et ce furent de nouveau quatre Métamorphes glissant comme des fantômes vers les profondeurs de la jungle. La pluie devint plus forte et une épaisse nappe de brouillard s’étira devant lui, interdisant toute visibilité. Nismile s’arrêta à la lisière de la clairière, tendant désespérément l’oreille pour entendre des bruits par-dessus le crépitement de la pluie et le halètement sonore du cours d’eau. Il s’imagina entendre quelqu’un pleurer ; il crut entendre un cri de douleur, mais cela aurait pu être n’importe quelle autre sorte de bruit de la forêt. Il n’avait aucun espoir de suivre les Métamorphes dans cette zone impénétrable d’épais brouillard blanc.
    Il ne revit jamais Sarise, ni aucun autre Métamorphe. Il espéra pendant quelque temps rencontrer des Changeformes dans la forêt et se faire tuer par eux avec leurs petits poignards polis, car la solitude était intolérable. Mais cela ne se produisit pas, et quand il devint évident qu’il vivait dans une sorte de quarantaine, isolé non seulement de Sarise – si elle était encore en vie – mais également coupé de tout commerce avec le peuple Métamorphe, il se sentit incapable de rester plus longtemps dans la clairière près du cours d’eau. Il roula ses tableaux de Sarise, démonta soigneusement sa hutte et entreprit le long et périlleux voyage qui allait le ramener à la civilisation. Il atteignit le pied du Mont du Château une semaine avant son cinquantième anniversaire. Il découvrit qu’en son absence lord Thrayn était devenu Pontife et que le nouveau Coronal était lord Vildivar, un homme de peu d’inclination pour les arts. Nismile loua un atelier de peintre à Stee sur la rive du fleuve et se remit à exercer son art. Il ne travaillait que de mémoire : des scènes sombres et inquiétantes de la vie de la jungle, montrant souvent des Métamorphes tapis au second plan. Ce n’était pas le genre d’œuvres susceptible de lui assurer une popularité sur la planète riante et éthérée qu’était Majipoor et Nismile eut beaucoup de peine à trouver des acheteurs au début. Mais à la longue ses peintures lui valurent la faveur du duc de Qurain qui avait commencé à se lasser de radieuse sérénité et de perfection des proportions. Sous le patronage du duc, les œuvres de Nismile devinrent à la mode et pendant la dernière partie de sa vie tout ce qu’il produisait se vendait facilement.
    Il était beaucoup imité mais jamais avec succès et il était l’objet de nombreux essais critiques et études biographiques.
    — Vos tableaux sont si tumultueux et si étranges, lui dit un jour un érudit. Avez-vous inventé une méthode pour travailler à partir des rêves ?
    — Je ne travaille que de mémoire, répondit Nismile.
    — Une mémoire marquée par la souffrance, si je puis me permettre de hasarder une opinion.
    — Pas du tout, répliqua Nismile. Tout mon travail est conçu pour m’aider à recréer une période de joie, une période d’amour, les moments les plus heureux et les plus précieux de ma vie.
    Son regard se perdit dans le vide, au-delà de son interlocuteur, vers des brumes lointaines, épaisses et douces comme de la laine, qui formaient des volutes entre des bouquets d’arbres hauts et minces reliés par un réseau enchevêtré de plantes grimpantes.

VII. Crime et châtiment

    Cet épisode le ramène au début de ces explorations des archives. Exactement comme Thesme et le Ghayrog, une autre idylle dans la foret, l’amour entre un humain et un non-humain. Pourtant les similitudes ne sont que superficielles, car c’étaient des gens très différents dans des circonstances très différentes. À l’issue de cette histoire, Hissune estime avoir compris de manière raisonnablement satisfaisante le peintre d’âme Therion Nismile – dont il paraît que certaines œuvres sont encore exposées dans les galeries du Château de lord Valentin – mais la Métamorphe reste un mystère pour lui, un mystère peut-être aussi grand qu’elle l’avait été pour Nismile. Il vérifie dans le catalogue s’il existe des enregistrements d’âmes de Métamorphes, mais c’est sans étonnement qu’il découvre qu’il n’y en a aucun. Les Changeformes refusent-ils les enregistrements, est-ce le dispositif qui est incapable de recueillir les émanations de leur esprit, ou bien sont-ils tout simplement bannis des archives ? Hissune ne le sait pas et il lui est impossible de le découvrir. Avec le temps, se dit-il, toutes les questions recevront une réponse. En attendant, il y a beaucoup d’autres choses à découvrir. Les activités du Roi des Rêves, par exemple – il lui faut en apprendre beaucoup plus long sur ce sujet. Depuis mille ans, la tâche de fouailler l’esprit des criminels dans leur sommeil incombe aux descendants des Barjazid. Hissune se demande comment cela s’effectue. Il furète dans les archives et la chance lui offre bientôt l’âme d’un hors-la-loi, camouflé sous les traits banals d’un commerçant de la cité de Stee…

    Le crime fut étonnamment facile à commettre. Le petit Gleim était debout devant la fenêtre ouverte de la petite chambre à l’étage de l’auberge de Vugel où Haligome et lui avaient convenu de se rencontrer. Haligome était près du lit. La discussion était difficile. Haligome demanda une fois de plus à Gleim de réfléchir.
    — Vous perdez votre temps et me faites perdre le mien, dit Gleim en haussant les épaules. Vos arguments ne valent absolument rien.
    C’est à ce moment-là que Haligome eut l’impression que Gleim et Gleim seul se dressait entre lui-même et la tranquillité qu’il estimait mériter, que Gleim était son ennemi, son tourmenteur, son persécuteur. Haligome marcha calmement vers lui, si calmement que Gleim ne fut manifestement pas le moins du monde alarmé, et, d’un mouvement lent, il poussa subitement Gleim par-dessus l’appui de la fenêtre.
    Gleim eut l’air stupéfait. Il resta comme suspendu en l’air pendant un moment extraordinairement long, puis il tomba vers la rivière au cours rapide qui coulait au bord de l’auberge, frappa la surface de l’eau en éclaboussant à peine et fut promptement entraîné vers les contreforts lointains du Mont du Château. En quelques secondes, il avait disparu.
    Haligome regarda ses mains comme si elles venaient juste de pousser au bout de ses poignets. Il ne pouvait croire qu’elles avaient fait ce qu’elles avaient fait. Il se revit marchant vers Gleim ; il revit Gleim, l’air ahuri dans le vide ; il revit Gleim disparaître dans la rivière sombre. Gleim était probablement déjà mort. S’il ne l’était pas encore, c’était l’affaire d’une ou deux minutes. Haligome savait que tôt ou tard on allait le trouver rejeté sur une rive rocheuse du côté de Canzilaine ou de Perimor et qu’on finirait par l’identifier comme un négociant de Gimkandale disparu depuis une semaine ou une dizaine de jours. Mais y avait-il une raison pour que l’on soupçonnât qu’il avait été assassiné ? Le meurtre était un crime peu fréquent. Il aurait pu tomber. Il aurait pu sauter. Même si on réussissait à prouver – le Divin seul savait comment – que Gleim avait trouvé la mort contre sa volonté, comment pourrait-on établir qu’il avait été poussé par la fenêtre d’une auberge de Vugel par Sigmar Haligome de la cité de Stee ? Haligome se dit que c’était impossible. Mais cela ne changeait rien à la vérité essentielle de la situation qui était que Gleim avait été assassiné et que Haligome était son assassin.
    Son assassin ? Cette nouvelle étiquette étonnait Haligome. Il n’était pas venu pour tuer Gleim, seulement pour négocier avec lui. Mais dès le début, les négociations avaient mal tourné. Gleim, un petit homme tatillon, déclinait absolument toute responsabilité à propos d’un matériel défectueux et soutenait que c’étaient les inspecteurs de Haligome qui étaient fautifs. Il avait refusé de payer quoi que ce fût et même de montrer beaucoup de compassion pour la situation financière catastrophique de Haligome. Après ce refus définitif, Gleim avait paru s’enfler jusqu’à boucher tout l’horizon, et il était répugnant, et Haligome n’avait qu’une envie, se débarrasser de lui, coûte que coûte. S’il avait pris le temps de réfléchir à son acte et à ses conséquences, il n’aurait naturellement pas poussé Gleim par la fenêtre, car Haligome n’était aucunement un homme sanguinaire. Mais il n’avait pas pris le temps de réfléchir et maintenant Gleim était mort et la vie de Haligome avait subi une reconversion grotesque : il s’était transformé en un instant de Haligome le grossiste en instruments de précision en Haligome l’assassin. C’était si brusque ? Si étrange ! Si terrifiant ! Et maintenant ?
    Tremblant, couvert de sueur, la gorge sèche, Haligome referma la fenêtre et se laissa tomber sur le lit. Il n’avait aucune idée de ce qu’il était censé faire ensuite. Se présenter aux gardes impériaux ? Avouer, se constituer prisonnier et être jeté au cachot, ou à l’endroit où étaient envoyés les criminels ? Il n’était pas préparé à tout cela. Il avait lu de vieilles histoires de crimes et de châtiments, d’anciens mythes, d’anciennes légendes, mais à sa connaissance le meurtre était un crime disparu et les mécanismes pour démasquer les criminels et les faire expier étaient depuis longtemps rouillés. Il avait l’impression d’être préhistorique ; il avait l’impression d’être aux premiers âges. Il y avait cette fameuse histoire du capitaine d’un navire qui avait poussé par-dessus bord un homme d’équipage devenu fou durant une malheureuse expédition qui voulait traverser la Grande Mer après que cet homme d’équipage eut tué quelqu’un d’autre. Ce genre d’histoire avait toujours semblé extravagante et douteuse à Haligome. Mais là, sans peine, sans réfléchir, il venait de faire de lui un personnage légendaire, un monstre, quelqu’un qui avait pris une vie humaine. Il savait que pour lui plus rien ne serait jamais pareil.
    La première chose à faire était de quitter l’auberge. Si quelqu’un avait vu Gleim tomber – c’était peu vraisemblable, car l’auberge était construite à ras de la rive et Gleim était sorti par une fenêtre de derrière et avait été englouti aussitôt par le flot tumultueux – il ne servait à rien de rester ici en attendant l’arrivée des enquêteurs. Il fit rapidement sa petite valise, vérifia qu’il ne restait dans la chambre rien qui appartînt à Gleim et descendit. Il y avait un Hjort à la réception. Haligome sortit quelques couronnes.
    — J’aimerais régler ma note, dit-il.
    Il refréna son envie de bavarder. Ce n’était pas le moment de faire quelques remarques pénétrantes qui auraient pu se graver dans la mémoire du Hjort. Règle ta note et va-t’en vite, se dit-il. Le Hjort savait-il que le client de Stee avait reçu une visite dans sa chambre ? Eh bien, le Hjort ne tarderait pas à l’oublier, comme il oublierait le client de Stee si Haligome ne lui donnait pas de raison de s’en souvenir. L’employé additionna les chiffres ; Haligome lui tendit quelques pièces ; au « Revenez nous voir » automatique du Hjort, Haligome répondit par une formule tout aussi automatique, puis il se retrouva dans la rue, s’éloignant de la rivière d’un pas vif. Un vent fort et doux soufflait du Mont. Le soleil était chaud et brillant. Cela faisait des années que Haligome n’était pas venu à Vugel et, en d’autres circonstances, il eût volontiers consacré quelques heures à admirer sa fameuse place ornée de pierreries, ses célèbres peintures d’âme murales et les autres merveilles locales, mais ce n’était pas le moment de faire du tourisme. Il se hâta jusqu’à son terminal de transit et s’acheta un billet de retour pour Stee.
    La peur, les doutes, la honte et un sentiment de culpabilité l’accompagnèrent dans son voyage autour des flancs du Mont du Château.
    Les faubourgs familiers et tentaculaires de la gigantesque Stee lui apportèrent un peu de paix. Être de retour chez lui signifiait être en sécurité. Chaque jour qui passait depuis son entrée à Stee, il se sentait plus soulagé. Il y avait le fleuve puissant qui avait donné son nom à la ville et qui dégringolait les pentes du Mont avec une stupéfiante vitesse. Il y avait les façades lisses et brillantes des Bâtiments du Front de la Stee, sur quarante étages et des kilomètres de long ; il y avait le Pont Kinniken ; il y avait la Tour Thimin ; il y avait le Terrain des Grands Os. Sa ville ! Tandis qu’il se dirigeait du terminal central à sa banlieue, la vitalité et l’énergie énorme de Stee palpitant tout autour de lui le réconfortèrent grandement. Assurément, dans ce qui était devenu la plus vaste cité de Majipoor – immensément développée grâce à la générosité de son fils qui était maintenant le Coronal lord Kinniken – Haligome était à l’abri des conséquences funestes, quelles qu’elles puissent être, de l’acte de folie qu’il avait commis à Vugel.
    Il étreignit sa femme, ses deux jeunes filles et son robuste fils. Sa fatigue et sa tension ne leur échappèrent pas, sembla-t-il, car ils le traitèrent avec une sorte de délicatesse exagérée, comme s’il était devenu d’une fragilité nouvelle durant son voyage. Ils lui apportèrent du vin, une pipe, ses pantoufles ; ils s’affairèrent autour de lui, débordants d’amour et de bonne volonté ; ils ne lui demandèrent rien sur la manière dont son voyage s’était passé mais lui racontèrent les potins locaux.
    — Je pense que Gleim et moi avons tout réglé, dit-il enfin au dîner. Nous avons des raisons d’avoir bon espoir.
    Il le croyait presque lui-même.
    Y avait-il une possibilité qu’on lui imputât le crime s’il ne s’en ouvrait à personne ? Il doutait qu’il y ait eu des témoins. Il ne serait pas difficile aux autorités de découvrir que Gleim et lui avaient convenu de se rencontrer à Vugel – en terrain neutre – pour discuter de leur différend professionnel, mais qu’est-ce que cela prouvait ? « Oui, je l’ai vu dans une auberge près de la rivière », pouvait toujours dire Haligome. « Nous avons déjeuné ensemble, avons bu beaucoup de vin et sommes arrivés à un arrangement, puis je suis parti. Je dois dire qu’il avait l’air un peu flageolant quand je l’ai quitté. » Et le pauvre Gleim, la face rubiconde et la démarche chancelante de tout le vin fort de Muldemar qu’il avait bu, avait dû ensuite trop se pencher par la fenêtre, peut-être pour mieux voir quelque lord élégant et sa compagne descendant la rivière en bateau… non, non, non, se dit Haligome, c’était à eux de faire toutes les suppositions. « Nous avons déjeuné ensemble et sommes arrivés à un arrangement, puis je suis parti », et rien d’autre. Et qui pourrait prouver qu’il en avait été différemment ?
    Le lendemain, il retourna à son bureau et vaqua à ses affaires comme s’il ne s’était rien passé d’anormal à Vugel. Il ne pouvait s’offrir le luxe de ressasser son crime. Il était dans une situation précaire ; il était au bord de la faillite, son crédit ne pouvait être prolongé et sa solvabilité était fâcheusement amoindrie. Tout cela était l’œuvre de Gleim. Mais quand on expédie des produits défectueux, on en pâtit pendant longtemps, même si l’on est irréprochable. N’ayant pas obtenu de dédommagement de Gleim – et n’ayant plus maintenant aucune chance d’en obtenir – l’unique recours de Haligome était de s’évertuer à toute force de regagner la confiance de ceux à qui il fournissait des instruments de précision tout en s’efforçant de faire patienter ses créanciers jusqu’à ce que les choses retrouvent leur équilibre.
    Il lui était difficile de chasser Gleim de son esprit. Les premiers jours, son nom ne cessait de venir sur le tapis et Haligome se donnait de la peine pour dissimuler ses réactions. Tous les gens du métier semblaient comprendre que Gleim avait pris Haligome pour un imbécile et tout le monde essayait de se montrer compatissant. En soi, c’était encourageant. Mais le fait d’entendre toutes les conversations tourner d’une manière ou d’une autre autour de Gleim – les iniquités de Gleim, le caractère vindicatif de Gleim, la ladrerie de Gleim – coupait constamment le souffle à Haligome. Ce nom était comme un déclic. « Gleim ! » et Haligome était pétrifié. « Gleim ! » et des muscles se mettaient à tressaillir sur ses joues. « Gleim ! » et il cachait ses mains derrière son dos, comme si elles portaient l’empreinte de l’aura du mort. Il s’imaginait déclarant à un client dans un moment d’abattement extrême : « Je l’ai tué, vous savez. Je l’ai poussé par une fenêtre quand j’étais à Vugel. » Comme ces mots tomberaient facilement de ses lèvres s’il relâchait son contrôle.
    Il envisagea de faire un pèlerinage à l’Ile pour purifier son âme. Plus tard, peut-être ; pas dans l’immédiat, car dans l’immédiat il lui fallait consacrer chaque instant de sa journée à ses affaires, sinon son entreprise allait péricliter et sa famille serait dans le besoin. Il pensa aussi à passer aux aveux et à arriver avec les autorités à un arrangement qui lui permettrait de racheter sa faute sans interrompre ses activités commerciales. Une amende, peut-être – mais comment pourrait-il payer une amende maintenant ! Et le laisseraient-ils s’en tirer à si bon compte ? En définitive, il ne fit rien du tout, sauf essayer d’extirper le meurtre de sa conscience, et pendant huit à dix jours cela sembla marcher. Puis les rêves commencèrent.
    Le premier vint la nuit du Steldi de la seconde semaine de l’été et Haligome sut instantanément qu’il s’agissait d’un message d’un caractère menaçant et douloureux. Il était dans la troisième phase du sommeil, la plus profonde, celle qui précédait la montée de l’esprit vers l’aube et il se trouva en train de traverser un champ de dents jaunâtres luisantes et glissantes qui s’agitaient et se tortillaient sous ses pieds. L’air était vicié, un air paludéen d’un gris déprimant et des filaments d’une substance crue et charnue pendaient du ciel et lui frôlaient les joues et les bras en laissant des traces gluantes qui provoquaient des brûlures lancinantes. Il entendait un bourdonnement : le silence vibrant et tendu d’un message funeste qui donne l’impression que le monde a été beaucoup trop tendu sur ses cordons et derrière cela un rire lointain et narquois. Une lumière d’un éclat insupportable brûlait le ciel. Il comprit qu’il était en train de traverser une plante-bouche – l’une de ces hideuses et monstrueuses plantes carnivores du lointain continent de Zimroel qu’il avait vues un jour exposées parmi d’autres curiosités au Pavillon Kinniken. Mais celles-ci ne faisaient guère que trois à quatre mètres de diamètre tandis que celle dans laquelle il se trouvait avait la taille d’un grand faubourg et il était retenu dans son cœur diabolique, courant de toutes ses forces pour éviter de devenir la proie de ces dents impitoyables qui voulaient le broyer.
    — C’est donc ainsi que cela sera, dit-il, flottant au-dessus de son rêve et l’observant lugubrement. C’est le premier message et le Roi des Rêves va dorénavant me tourmenter.
    Il n’y avait pas moyen de se cacher. Les dents avaient des yeux et les yeux étaient ceux de Gleim ; Haligome avançait tant bien que mal, il glissait, il transpirait, puis il bascula en avant et fut projeté contre une rangée de dents implacables qui lui mordirent la main et quand il réussit à se relever, il vit que la main ensanglantée n’était plus la sienne mais avait été transformée en la petite main pâle de Gleim, mal adaptée à son poignet. Haligome tomba une seconde fois, les dents le mordirent derechef et de nouveau il se produisit une sinistre métamorphose et cela recommença à plusieurs reprises et il continua de courir en sanglotant et en gémissant, moitié Gleim, moitié Haligome, jusqu’à ce qu’il s’arrache au sommeil et se retrouve dressé sur son séant, tremblant, trempé de sueur, agrippant la cuisse de son épouse stupéfaite comme une corde de sécurité.
    — Arrête, murmura-t-elle. Tu me fais mal. Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ?
    — Un rêve… très mauvais…
    — Un message ? demanda-t-elle. Oui, ce devait en être un. Je sens son odeur dans ta sueur. Oh ! Sigmar, que se passe-t-il ?
    — C’est quelque chose que j’ai mangé, répondit-il en frissonnant. La chair de dragon de mer… elle était trop sèche, trop vieille…
    Il sortit du lit et, d’un pas chancelant, alla se verser un peu de vin, ce qui le calma. Sa femme le caressa, passa un linge humide sur son front fiévreux et le tint dans ses bras jusqu’à ce qu’il se détende un peu, mais il craignait de se rendormir et resta éveillé jusqu’à l’aube, le regard perdu dans l’obscurité grisâtre. Le Roi des Rêves ! Tel allait être son châtiment. Il examina tristement la situation. Il avait toujours cru que le Roi des Rêves n’était qu’un personnage légendaire destiné à faire tenir les enfants tranquilles. Certes, on disait qu’il vivait à Suvrael, que le titre héréditaire était détenu par la famille Barjazid, que le Roi et ses serviteurs balayaient nuitamment l’air de la planète pour découvrir chez les dormeurs un sentiment de culpabilité et qu’ils traquaient les âmes coupables et les tourmentaient, mais en était-il vraiment ainsi ? Haligome ne connaissait personne qui eût reçu un message du Roi des Rêves. Il croyait en avoir un jour reçu un de la Dame, mais il n’en était pas sûr, et de toute façon, c’était différent. La Dame n’offrait que des visions d’un caractère extrêmement général. On disait que le Roi des Rêves infligeait de réelles souffrances ; mais le Roi des Rêves pouvait-il vraiment surveiller toute cette planète grouillante, avec ses milliards d’habitants, et qui n’étaient pas tous vertueux ?
    Ce n’était peut-être qu’une indigestion, se dit Haligome.
    Quand les deux nuits suivantes se furent passées calmement, il s’autorisa à croire que le rêve n’avait été qu’une anomalie. Tout compte fait, le roi n’était peut-être qu’une légende. Mais Secondi il reçut un nouveau message indiscutable.
    Le même silence vibrant. La même lumière éblouissante illuminant le paysage onirique. Des images de Gleim, des rires, des échos, des gonflements et des contractions de la structure du cosmos, de violents tournoiements infligeant à son esprit de terribles vertiges. Haligome se mit à geindre. Il enfouit son visage dans l’oreiller et s’efforça de reprendre son souffle. Il n’osait pas se réveiller, car il dévoilerait ainsi fatalement sa détresse à sa femme qui lui conseillerait de faire étudier ses rêves par une interprète des songes et il n’en était pas question. N’importe quelle interprète méritant ses honoraires saurait immédiatement qu’elle unissait son âme à celle d’un criminel, et que lui arriverait-il après ? Il subit donc son cauchemar jusqu’à ce qu’il perde toute sa force et ce n’est qu’après qu’il se réveilla pour rester allongé, flasque et frissonnant, jusqu’au lever du jour.
    C’était le cauchemar de Secondi. Celui du Quatredi fut pire. Haligome prit son envol, retomba et s’empala sur le sommet du Mont du Château, un pic aigu comme une flèche et froid comme la glace, et il y resta pendant des heures tandis que des gihornas avec le visage de Gleim lui arrachaient le ventre à coups de bec et bombardaient ses blessures dégoulinantes de fientes brûlantes. Cindi, il dormit relativement bien, mais il resta tendu, sur ses gardes ; Steldi non plus, il n’y eut pas de message ; Soldit le vit nager dans des océans de sang coagulé tandis que ses dents se mettaient à branler et que ses doigts se transformaient en effilochures de pâte molle ; Lunedi et Secondi, ce furent des images moins horribles mais horribles quand même ; Merdi matin, sa femme lui dit :
    — Ces rêves ne t’accordent pas de répit, Sigmar. Qu’as-tu fait ?
    — Qu’ai-je fait ? Je n’ai rien fait !
    — Je sens les messages qui déferlent en toi nuit après nuit.
    — Une erreur a été commise par les Puissances qui nous gouvernent, fit-il en haussant les épaules. Cela doit arriver de temps en temps ; des rêves destinés à un bourreau d’enfants de Pendiwane sont reçus par un grossiste en instruments de précision de Stee. Tôt ou tard, ils s’apercevront de leur erreur et me laisseront tranquille.
    — Et s’ils ne le font pas ?
    Elle lui lança un regard pénétrant.
    — Et si ces rêves te sont destinés ?
    Il se demanda si elle connaissait la vérité. Elle n’ignorait pas qu’il s’était rendu à Vugel pour discuter avec Gleim ; peut-être, bien que ce fût difficile à imaginer, avait-elle appris que Gleim n’était jamais rentré chez lui à Gimkandale ; son mari recevait maintenant des messages du Roi des Rêves ; elle pouvait aisément en tirer ses propres conclusions. Était-ce possible ? Et si c’était le pas, qu’allait-elle faire ? Dénoncer son mari ? Bien qu’elle fût éprise de lui, elle pouvait fort bien le faire, car en recelant un criminel, elle risquait d’attirer également sur son propre sommeil la vengeance du Roi des Rêves.
    — Si les rêves continuent, poursuivit-il, je vais demander aux fonctionnaires du Pontificat d’intercéder en ma faveur.
    Il était évident qu’il n’en ferait rien. Il essaya à la place d’affronter résolument les rêves et de les réprimer afin de ne pas éveiller les soupçons de la femme qui dormait à ses côtés. Dans ses méditations précédant le coucher, il s’ordonnait de rester calme, d’accepter toutes les images qui pouvaient lui venir, de ne les considérer que comme les fantasmes d’un esprit déséquilibré et non comme des réalités qu’il lui fallait affronter. Mais quand il se trouva en train de flotter au-dessus d’une mer ardente de feu dans laquelle il s’enfonçait de temps à autre jusqu’aux chevilles, il ne put s’empêcher de crier ; et quand des aiguilles commencèrent à sortir de sa chair et à brûler sa peau en la transperçant, de sorte qu’il ressemblait à un manculain, cet animal au corps recouvert de piquants des régions torrides du sud, il gémit et demanda grâce dans son sommeil ; et quand, se promenant dans les jardins irréprochables de lord Havilbove près de la Barrière de Toliugar, les buissons aux formes parfaites devinrent des créatures moqueuses et hirsutes aux longues dents et d’une laideur sinistre, il fondit en larmes et se mit à ruisseler d’une sueur qui imprégna le matelas de son odeur. Sa femme ne lui posa plus de questions mais elle l’observait avec gêne et semblait constamment sur le point de lui demander combien de temps encore il avait l’intention de tolérer ces intrusions dans son esprit.
    Il avait de la peine à gérer son entreprise. Les créanciers le traquaient ; les fabricants se faisaient tirer l’oreille pour lui accorder davantage de crédit ; les plaintes des clients tourbillonnaient autour de lui comme des feuilles mortes en automne. Il fouillait en secret dans les bibliothèques pour dénicher des informations sur le Roi des Rêves et ses pouvoirs, comme s’il s’agissait de quelque nouvelle maladie qu’il avait contractée et sur laquelle il avait besoin de tout apprendre. Mais les informations étaient rares et évidentes : le Roi faisait partie du gouvernement, était une Puissance dont le pouvoir était égal à celui du Pontife, du Coronal et de la Dame de l’Ile et dont le rôle était depuis des siècles d’infliger aux coupables leur châtiment.
    — Il n’y a pas eu de jugement, protesta silencieusement Haligome.
    Mais il savait qu’aucun jugement n’était nécessaire, et manifestement le Roi le savait aussi. Et comme les terribles rêves continuaient, broyant l’âme de Haligome et le poussant à bout de nerfs, il comprit qu’il n’y avait aucun espoir de résister à ces messages. Sa vie à Stee était terminée. Pour un instant d’inconséquence, il avait fait de lui-même un hors-la-loi, condamné à errer sur la vaste surface de la planète et à chercher un endroit où se cacher.
    — J’ai besoin de me reposer, dit-il à sa femme. Je vais partir en voyage durant un ou deux mois pour retrouver ma paix intérieure.
    Il appela son fils auprès de lui – le garçon était presque un homme ; il pouvait assumer des responsabilités – et lui transmit son affaire, lui donnant en une heure une liste de maximes qu’il lui avait fallu la moitié d’une vie pour apprendre. Puis, avec le peu d’argent qui lui restait de son capital amenuisé comme une peau de chagrin, il quitta sa splendide cité natale à bord du flotteur de troisième classe à destination de – au hasard – Normork, sur le cercle des Cités des Pentes, près du pied du Mont du Château. Au bout d’une heure de voyage, il résolut de ne plus jamais s’appeler Sigmar Haligome et se rebaptisa Miklan Forb. Serait-ce suffisant pour détourner la force du Roi des Rêves ?
    Peut-être. Le flotteur suivait les versants du Mont du Château, descendant paresseusement de Stee à Normork par Lower Sunbreak, Bibiroon, Sweep et la Barrière de Tolingar, et à chaque étape, il se couchait dans l’hostellerie en agrippant son oreiller avec terreur, mais les seuls rêves qu’il faisait étaient les rêves ordinaires d’un homme las et nerveux, dénués de l’affreuse intensité qui caractérisait les messages du Roi. Il lui fut agréable de constater que les jardins de la Barrière de Tolingar étaient d’une symétrie et d’une propreté parfaites et ne ressemblaient aucunement aux hideuses terres à l’abandon de son rêve. Haligome commença à se détendre un peu. Il compara les jardins avec les images oniriques et découvrit avec étonnement que le Roi lui avait fourni une vision riche, précise et exacte de ces jardins, complète jusqu’au plus petit détail, avant de les transformer en un lieu d’horreur ; mais il ne les avait jamais vus auparavant, ce qui signifiait que le message avait transmis à son cerveau tout un ensemble d’informations nouvelles pour lui, alors que des rêves ordinaires ne font appel qu’à ce qui y est déjà enregistré.
    Cela répondait à une question qui l’avait perturbé. Il n’avait pas compris si le Roi libérait simplement les sédiments de son inconscient, remuant à distance les profondeurs troubles, ou s’il y projetait des images. C’était évidemment la seconde solution. Mais cela appelait une autre question ; les cauchemars étaient-ils spécifiquement conçus pour Sigmar Haligome, élaborés par des spécialistes pour éveiller ses terreurs propres ? Il n’y avait assurément pas assez de personnel à Suvrael pour accomplir cette tâche. Mais s’il y en avait assez, cela impliquait qu’ils le surveillaient de près, et c’était folie de s’imaginer qu’il pourrait leur échapper. Il préférait croire que le Roi et ses serviteurs avaient une liste de cauchemars types – envoyez-lui les dents, envoyez-lui les taches grises et graisseuses, et maintenant envoyez-lui la mer de feu – qui étaient utilisés tour à tour pour chaque malfaiteur, un processus impersonnel et automatique. Peut-être continuaient-ils à envoyer de macabres fantasmes à son oreiller déserté à Stee.
    Après Dundilmir et Stipool, il arriva à Normork, cette ville fortifiée, triste et hermétique, perchée au sommet de l’impressionnant éperon de la Crête de Normork. Il ne lui était pas consciemment venu à l’esprit avant d’y arriver que Normork, avec son énorme enceinte de blocs cyclopéens de pierre noire, avait toutes les qualités voulues pour une cachette : protégée, sûre, inexpugnable. Mais il comprit que même les murailles de Normork ne pouvaient le protéger des traits vengeurs du Roi des Rêves.
    La porte Dekkeret, une poterne dans les remparts de quinze mètres de haut, était ouverte comme toujours, l’unique brèche dans les fortifications, de bois noir poli bordé de bandes de métal, une rançon de Coronal. Haligome aurait préféré qu’elle fût fermée, et fermée à triple tour, mais la grande porte était naturellement ouverte, car lord Dekkeret, qui l’avait construite la treizième année de son auguste règne, avait décrété qu’elle ne serait fermée que lorsque la planète serait en danger, et ces temps-ci, sous la conduite heureuse de lord Kinniken et du Pontife Thimin, tout prospérait sur Majipoor, hormis l’âme de l’ex-Sigmar Haligome qui se faisait appeler Miklan Forb.
    Sous ce nom de Forb, il prit une chambre bon marché dans le quartier de la ville donnant sur les pentes, où le Mont du Château se dressait comme une seconde muraille d’une hauteur incommensurable. Sous ce nom de Forb, il trouva un emploi dans l’équipe d’entretien qui patrouillait jour après jour le long de l’enceinte de la cité pour arracher les mauvaises herbes vivaces qui poussaient entre les pierres de taille que ne liait aucun mortier. C’est Forb qui sombrait tous les soirs dans le sommeil en redoutant ce qui allait venir, mais ce qui venait, semaine après semaine, n’était que les songes flous et dénués de sens du sommeil normal. Il vécut pendant neuf mois terré à Normork, se demandant s’il avait échappé à la main de Suvrael ; et puis, un soir, après un bon repas et une bouteille de vin violet de Bannikanniklole, il se jeta au lit en se sentant totalement heureux pour la première fois depuis bien longtemps, bien avant sa funeste rencontre avec Gleim, s’endormit sans méfiance comme une masse et reçut un message du Roi qui s’empara de son âme et lui assena d’abominables images de chair en fusion et de rivières de limon. Quand le rêve le laissa enfin en paix, il se réveilla en pleurant, car il savait qu’il était impossible d’échapper longtemps à la Puissance vengeresse qui le poursuivait.
    Pourtant sa vie sous le nom de Miklan Forb lui avait valu neuf mois de répit. Avec ses maigres économies, il fit l’acquisition d’un billet pour descendre jusqu’à Amblemorn où il devint Degrail Giladin et gagna dix couronnes par semaine pour engluer des oiseaux sur le domaine d’un prince local. Il passa cinq mois à l’abri des tourments, jusqu’à la nuit où le sommeil lui apporta le silence vibrant, la violence d’une lumière insoutenable et la vision d’une arche d’yeux désincarnés suspendue comme un pont au-dessus de l’univers et dont tous les yeux étaient braqués sur lui seul. Il descendit le Glayge jusqu’à Makroprosopos où il vécut un mois sans dommage sous l’identité de Ogvorn Brille avant la venue d’un rêve où des cristaux de métal rougeoyant se multipliaient comme des cheveux dans sa gorge. Il traversa par voie de terre l’intérieur aride en se joignant à une caravane qui se rendait au grand marché de Sisivondal, un voyage de onze semaines. Il n’en fallut que sept au Roi des Rêves pour le trouver et l’envoyer rouler en hurlant en pleine nuit dans un buisson de whipstaff, et cela n’était pas un rêve, car, quand il réussit enfin à se dégager des plantes, il saignait et était tuméfié et il dut être transporté au village le plus proche pour recevoir des soins. Ceux avec qui il voyageait comprirent qu’il recevait des messages du Roi et ils l’abandonnèrent ; mais il finit par atteindre Sisivondal, une ville sinistre et monochrome, si différente des splendides cités du Mont du Château qu’il pleurait tous les matins en la voyant. Mais il y passa tout de même six mois sans incident. Puis les rêves revinrent et le poussèrent vers l’ouest, un mois ici, six semaines là, passant par neuf villes et autant d’identités, jusqu’à ce qu’il atteigne enfin Alaisor, sur la côte, où il eut un an de tranquillité sous le nom de Badril Maganorn, vidant des poissons sur un marché des quais. Malgré toutes ses appréhensions, il commença à croire que le Roi des Rêves en avait fini avec lui et envisagea la possibilité de reprendre son ancienne vie à Stee d’où il était maintenant parti depuis près de quatre ans. Quatre ans de châtiment n’étaient-ils pas assez pour un crime non prémédité et presque accidentel ?
    Évidemment pas. Au début de sa seconde année à Alaisor, il perçut le bourdonnement familier et de mauvais augure d’un message vibrant derrière sa boîte crânienne et il fit un rêve qui fit ressembler tous les précédents à des représentations de théâtre pour enfants. Il commença dans le morne désert de Suvrael où il se tenait au sommet d’un pic déchiqueté surplombant une vallée sèche et désolée au-delà de laquelle s’étendait une forêt de sigupas qui exhalaient des miasmes mortels pour toute vie dans un rayon de quinze kilomètres, y compris les oiseaux et les insectes sans méfiance survolant leurs grosses branches tombantes. Il voyait dans la vallée sa femme et ses enfants marchant d’un pas ferme vers les arbres mortels ; il courut vers eux, dans des sables qui le retenaient comme de la mélasse, et les arbres frémirent et lui firent signe, et les êtres chers furent enveloppés dans les émanations fatales, tombèrent et disparurent complètement. Mais il continua d’avancer jusqu’à ce qu’il se trouve à l’intérieur du périmètre mortel. Il appela la mort de ses vœux, mais lui seul était immunisé contre les arbres. Il arriva au milieu d’eux, isolés et éloignés les uns des autres, et rien ne poussait autour d’eux, ni buissons ni plantes rampantes ni grimpantes ; ce n’était qu’une longue rangée d’arbres hideux et dénudés, comme une palissade dans un endroit perdu. C’était tout ce qu’il y avait dans le rêve, mais il dépassait de loin en horreur toutes les images grotesques qui lui avaient été infligées précédemment et semblait n’avoir pas de fin, Haligome continuant d’errer, malheureux et solitaire, au milieu de ces arbres nus dans un vide privé d’air, et quand il se réveilla, il avait le visage flétri et les yeux frémissants, comme s’il avait vieilli de douze ans entre la nuit et l’aube.
    Il était totalement brisé. S’enfuir était inutile, se cacher était vain. Il appartenait à jamais au Roi des Rêves.
    Il n’avait même plus la force de continuer à se forger de nouvelles vies et de nouvelles identités dans ces refuges provisoires. Quand le jour chassa de son esprit les terreurs du rêve de la forêt, il se rendit en titubant au temple de la Dame sur les hauteurs d’Alaisor et demanda l’autorisation de faire le pèlerinage de l’Ile. Il donna comme nom Sigmar Haligome. Que lui restait-il à cacher ?
    Il fut accepté, comme l’est tout le monde, et un beau jour, il embarqua sur un bateau de pèlerins à destination de Numinor, sur le flanc nord-est de l’Ile. Quelques messages le harcelèrent durant la traversée, certains seulement irritants, d’autres avec un impact terrible, mais quand il se réveillait en tremblant et en sanglotant, il y avait d’autres pèlerins pour le réconforter, et maintenant qu’il avait fait don de sa vie à la Dame, les rêves, même les pires, n’importaient plus guère. Il savait que le plus difficile à supporter dans les messages était la perturbation qu’ils apportent dans la vie de tous les jours, la hantise, l’étrangeté. Mais maintenant qu’il n’avait plus de vie propre subissant ces perturbations, quelle importance s’il ouvrait les yeux en tremblant ? Il n’était plus grossiste en instruments de précision, ni quelqu’un qui arrachait les mauvaises herbes ou prenait les oiseaux à la glu ; il n’était rien, il n’était personne ; il n’avait plus de moi à défendre contre les incursions de son ennemi. Au milieu d’un assaut de messages une étrange paix s’installa en lui. À Numinor, il fut reçu à la Terrasse de l’Évaluation, au bord de l’Ile, où il savait qu’il y avait des chances qu’il passe le reste de sa vie. La Dame ne faisait avancer que petit à petit ses pèlerins vers l’intérieur, suivant l’allure de leurs invisibles progrès intimes, et celui dont l’âme était souillée par un meurtre pouvait passer toute sa vie dans quelque rôle subalterne aux confins du domaine sacré. Cela lui convenait parfaitement. Il désirait seulement échapper aux messages du Roi et il espérait passer tôt ou tard sous la protection de la Dame et être oublié de Suvrael.
    Dans ses robes de pèlerin aux tons pastel, il travailla comme jardinier sur la terrasse extérieure pendant six ans. Il avait les cheveux blancs et s’était voûté ; il apprit à distinguer les différentes sortes de plants ; il souffrit des messages tous les mois ou tous les deux mois au début, moins fréquemment par la suite, et, bien qu’ils ne le laissassent jamais complètement en repos, il les trouvait de moins en moins importants, comme les tiraillements d’une ancienne blessure. Il pensait parfois à sa famille qui, sans aucun doute, le croyait mort. Il pensait aussi à Gleim, éternellement figé de stupeur, suspendu dans le vide avant de tomber et de trouver la mort. Cet homme avait-il jamais existé et Haligome l’avait-il vraiment tué ? Cela lui semblait irréel maintenant ; c’était si affreusement loin. Haligome n’éprouvait aucun sentiment de culpabilité pour un crime dont il venait à douter de l’existence même. Mais il se souvenait d’un différend professionnel, du refus arrogant de l’autre négociant de voir la terrible situation dans laquelle il se trouvait et d’un moment de rage aveugle dans lequel il avait frappé son ennemi. Oui, oui, tout cela avait bien eu lieu. Et Gleim et moi-même, se disait Haligome, avons tous deux perdu la vie dans cet instant de fureur.
    Haligome accomplissait scrupuleusement ses tâches, s’acquittait de ses méditations, consultait des interprètes des rêves – c’était obligatoire, mais elles ne proposaient jamais ni commentaires ni interprétations – et suivait l’instruction religieuse. Au printemps de la septième année, il fut admis à l’étape suivante du pèlerinage, la Terrasse des Commencements, où il resta mois après mois tandis que d’autres pèlerins arrivaient et avançaient jusqu’à la Terrasse des Miroirs qui lui faisait suite. Il parlait peu, ne se faisait pas d’amis et acceptait avec résignation les messages qui lui parvenaient encore à intervalles très espacés.
    Dans le courant de sa troisième année sur cette terrasse, il remarqua un homme d’âge mûr qui l’observait dans le réfectoire, un homme frêle et de petite taille à l’air curieusement familier. Durant deux semaines, le nouveau venu le surveilla de près jusqu’à ce que la curiosité de Haligome devienne trop forte pour être refrénée ; il se renseigna et apprit que l’homme s’appelait Goviran Gleim.
    Bien sûr. Haligome alla le voir pendant une heure de liberté.
    — Voulez-vous répondre à une question ? demanda-t-il.
    — Si je peux.
    — Êtes-vous originaire de Gimkandale, sur le Mont du Château ?
    — Oui, répondit Goviran Gleim. Et vous, êtes-vous originaire de Stee ?
    — Oui, dit Haligome.
    Ils gardèrent le silence pendant quelque temps.
    — Ainsi vous m’avez poursuivi toutes ces années ? demanda enfin Haligome.
    — Mais non. Pas du tout.
    — C’est par simple coïncidence que nous nous trouvons tous deux ici ?
    — Je pense que les coïncidences n’existent pas, en fait, dit Goviran Gleim. Mais ce n’est pas à dessein que je suis venu à l’endroit où vous vous trouviez.
    — Vous savez qui je suis et ce que j’ai fait ?
    — Oui.
    — Et que voulez-vous de moi ? demanda Haligome.
    — Ce que je veux ? Ce que je veux ?
    Les yeux de Gleim, petits, sombres et brillants comme ceux de son père mort depuis longtemps, étaient plongés dans ceux de Haligome.
    — Ce que je veux ? Dites-moi ce qui s’est passé à Vugel.
    — Venez, dit Haligome. Marchons un peu.
    Ils traversèrent une haie bleu-vert taillée ras et entrèrent dans le jardin d’alabandinas qu’entretenait Haligome, diminuant le nombre des boutons pour avoir de plus belles fleurs. Dans ce cadre odorant, Haligome décrivit d’une voix blanche et calme les événements qu’il n’avait jamais racontés à quiconque et qui lui étaient devenus presque irréels : le différend, la rencontre, la fenêtre, la rivière. Nulle émotion n’apparut sur le visage de Goviran Gleim durant ce récit, bien que Haligome scrutât avidement ses traits pour essayer d’y lire ses intentions.
    Quand il eut fini de décrire le meurtre, Haligome attendit une réaction. Il n’y en eut pas.
    — Et que vous est-il arrivé après ? demanda enfin Gleim. Pourquoi avez-vous disparu ?
    — Le Roi des Rêves m’a fouaillé l’âme de messages funestes et m’a infligé de tels tourments que je suis parti me cacher à Normork ; et quand il m’a retrouvé, j’ai continué à aller de l’avant, fuyant de ville en ville, et finalement ma fuite m’a amené sur l’Ile comme pèlerin.
    — Et le Roi vous suit toujours ?
    — Je reçois des messages de temps à autre, dit Haligome.
    Puis il secoua la tête.
    — Mais ils sont inutiles, reprit-il. J’ai souffert, j’ai fait pénitence, mais cela a été dénué de sens, car je n’éprouve aucun sentiment de culpabilité pour mon crime. Ce fut un moment de folie, et j’ai souhaité des milliers de fois qu’il ne se fut pas produit, mais je ne puis trouver en moi-même aucune responsabilité pour la mort de votre père : il m’a acculé à la violence, je l’ai poussé et il est tombé, mais cet acte n’a aucun rapport avec la manière dont je me suis comporté dans les autres aspects de ma vie et en conséquence il ne m’appartient pas.
    — C’est vraiment ce que vous ressentez ?
    — Vraiment. Et toutes ces années de rêves torturants… à quoi ont-elles servi ? Si je m’étais retenu de tuer par peur du Roi, tout le système de châtiment se verrait justifié, mais je n’ai pensé à rien, surtout pas au Roi des Rêves, et je considère donc que le code selon lequel j’ai été châtié est vain. Il en est de même de mon pèlerinage : je suis venu ici non pas tant pour expier que pour me mettre à l’abri du Roi et de ses messages, et je suppose que j’ai avant tout réussi cela. Mais ni mon expiation ni mes souffrances ne rendront la vie à votre père et toute cette comédie aura été inutile. Allez, tuez-moi et qu’on en finisse.
    — Vous tuer ? dit Gleim.
    — N’est-ce pas ce que vous avez l’intention de faire ?
    — Je n’étais qu’un enfant quand mon père a disparu. Je ne suis plus jeune maintenant et vous êtes encore plus âgé, et tout cela est de l’histoire ancienne. Je désirais seulement connaître la vérité sur sa mort, et je la connais maintenant. Pourquoi vous tuer ? Si cela devait rendre la vie à mon père, peut-être le ferais-je, mais, comme vous l’avez fait remarquer vous-même, rien ne peut le faire. Je n’éprouve pas de colère contre vous et je n’ai aucun désir de subir des tourments des mains du Roi. Pour moi, au moins, le système a une vertu dissuasive.
    — Vous ne voulez pas me tuer ? demanda Haligome, stupéfait.
    — Absolument pas.
    — Non. Non. Je comprends. Pourquoi me tueriez-vous ? Cela me libérerait d’une vie qui est devenue un long châtiment.
    — Est-ce ainsi que vous voyez les choses ? demanda Gleim avec étonnement.
    — Vous me condamnez à vivre, oui.
    — Mais votre châtiment est terminé depuis longtemps ! La grâce de la Dame est sur vous maintenant. Par la mort de mon père vous avez trouvé le chemin qui vous mène à elle !
    Haligome ne savait pas si l’autre se moquait de lui ou parlait sincèrement.
    — Vous voyez de la grâce en moi ? demanda-t-il.
    — Oui.
    Haligome secoua la tête.
    — L’Ile et tout ce qu’elle représente ne sont rien pour moi, dit-il. Je ne suis venu ici que pour échapper aux attaques du Roi des Rêves. J’ai enfin trouvé une cachette et rien d’autre.
    — Vous vous abusez, dit Gleim en le regardant droit dans les yeux.
    Puis il s’éloigna, laissant Haligome abasourdi et médusé.
    Était-ce possible ? Avait-il expié son crime et ne l’avait-il pas compris ? Il décida que si la nuit suivante, il recevait un message du Roi – et cela devait arriver, car près d’un an s’était écoulé depuis le dernier – il marcherait jusqu’au bord de la Terrasse de l’Évaluation et se jetterait à la mer. Mais ce qu’il reçut cette nuit-là fut un message de la Dame, un rêve doux et chaleureux qui lui ouvrait l’accès à la Terrasse des Miroirs. Il ne comprenait pas encore parfaitement et doutait de jamais comprendre. Mais son interprète des rêves lui ordonna le lendemain matin de se mettre immédiatement en route pour la terrasse éblouissante qui venait tout de suite après, car l’étape suivante de son pèlerinage avait commencé.

VIII. Chez les interprètes des rêves

    Hissune s’aperçoit souvent maintenant qu’une aventure a besoin d’une explication immédiate par une autre ; et quand il en a terminé avec la triste mais instructive histoire de l’assassin Sigmar Haligome, il comprend beaucoup de choses sur le fonctionnement des activités du Roi des Rêves mais il en sait encore bien peu sur les interprètes des rêves, ces intermédiaires entre le monde du sommeil et celui de la veille. Il n’en a jamais consulté ; il considère ses propres rêves plus comme des événements théâtraux que comme des messages qui portent conseil. Il sait que cela est à l’opposé de la tradition spirituelle centrale de la planète, mais une grande partie de ce qu’il fait et pense va à l’encontre de ces traditions. Il est ce qu’il est, un gamin des rues du Labyrinthe, un observateur attentif de ce monde, mais il ne souscrit pas pour autant sans réserve à toutes ses coutumes.
    Il y a, ou il y avait, à Zimroel, une célèbre interprète des rêves du nom de Tisana que Hissune l’a rencontrée en assistant à la seconde intronisation de lord Valentin. C’était une vieille femme corpulente qui avait manifestement joué un rôle dans la redécouverte par lord Valentin de son identité perdue ; Hissune ignore tout de cela mais il se souvient avec une certaine gêne des yeux pénétrants de la vieille femme et de sa personnalité puissante et énergique. Pour une raison ou pour une autre, elle s’était prise d’affection pour le petit Hissune ; il se souvient de s’être tenu à côté d’elle, rapetissé par elle, en souhaitant qu’il ne lui vienne pas à l’idée de le prendre dans ses bras, car elle l’aurait certainement écrasé contre son opulente poitrine. Elle avait dit ce jour-là : « Et voici un autre petit prince perdu ! » Qu’est-ce que cela signifiait ? Hissune se dit de temps à autre qu’un interprète des rêves pourrait le lui expliquer, mais il ne consulte pas les interprètes des rêves. Il se demande si Tisana a laissé un enregistrement dans le Registre des Ames. Il vérifie dans les archives. Oui, il y en a un. Il le demande et s’aperçoit rapidement qu’il a été effectué au début de sa vie, une cinquantaine d’années auparavant, alors qu’elle ne faisait qu’apprendre son art, et il n’y en a pas d’autre. Il s’en faut de peu qu’il le renvoie. Mais il retrouve un peu de Tisana après seulement quelques instants d’enregistrement. Il décide qu’il peut encore apprendre quelque chose d’elle, il coiffe une nouvelle fois le casque et laisse l’âme ardente de la jeune Tisana pénétrer dans sa conscience.

    Le matin de la veille de l’Épreuve de Tisana, il commença soudain à pleuvoir, et tout le monde sortit en courant de la salle capitulaire pour voir la pluie tomber, postulantes et novices, professes et préceptrices, et même la vieille Interprète-Supérieure Inuelda en personne. La pluie était un événement rare dans le désert de la plaine de Velalisier. Tisana sortit avec toutes les autres et s’arrêta pour regarder les grosses gouttes claires tomber obliquement de l’unique nuage frangé de noir qui restait suspendu au-dessus de la haute flèche du bâtiment capitulaire comme s’il y était attaché. Les gouttes frappaient le sol desséché et sablonneux avec un bruit audible ; des taches sombres qui allaient en s’élargissant, curieusement éloignées les unes des autres, se formaient sur le sol légèrement rougeâtre. Les postulantes et les novices, les professes et les préceptrices se débarrassèrent de leur pèlerine et se mirent à folâtrer sous l’averse.
    — La première depuis bien plus d’un an, dit quelqu’un.
    — Un présage, murmura Freylis, la novice qui était la meilleure amie de Tisana dans le chapitre. Ton Épreuve sera facile.
    — Crois-tu vraiment à ce genre de choses ?
    — Cela ne coûte pas plus de voir de bons présages que de mauvais, dit Freylis.
    — Une devise utile à adopter pour une interprète des rêves, dit Tisana, et elles éclatèrent toutes deux de rire.
    Freylis tira la main de Tisana.
    — Viens danser dehors avec moi ! dit-elle d’un ton pressant.
    Tisana secoua la tête. Elle restait à l’abri du surplomb et Freylis avait beau tirer, cela ne servait à rien. Tisana était une grande femme, robuste et puissante, à l’ossature forte ; Freylis, frêle et menue, était comme un oiseau à côté d’elle. Tisana n’était certainement pas d’humeur à danser sous la pluie en ce moment. Le lendemain apporterait la consécration de sept années de formation ; elle n’avait toujours aucune idée de ce qu’on allait lui demander pour le rite mais elle s’obstinait à croire qu’elle serait jugée indigne et honteusement renvoyée dans sa lointaine ville de province ; ses craintes et ses noirs pressentiments pesaient sur son esprit comme une chape de plomb et danser dans ces circonstances lui paraissait d’une invraisemblable frivolité.
    — Regarde ! s’écria Freylis. La Supérieure !
    Oui, même la vénérable Inulda était sortie sous la pluie et dansait avec un abandon majestueux ; la vieille femme émaciée et parcheminée à la tête chenue décrivait des cercles d’un pas chancelant mais solennel, les bras décharnés grands ouverts, le visage extatique tourné vers le ciel. Tisana sourit devant ce spectacle. La Supérieure aperçut Tisana sous le portique, lui sourit et lui fit signe de venir, comme l’on fait signe à un enfant boudeur qui refuse de participer au jeu. Mais la Supérieure avait été soumise à son Épreuve depuis si longtemps qu’elle avait dû oublier à quel point l’attente était terrible ; elle était sans nul doute incapable de comprendre les sombres préoccupations de Tisana pour la tâche du lendemain. Avec un petit geste d’excuse, Tisana se retourna et rentra. Dans son dos résonnait le brusque tambourinement de la pluie qui redoublait de violence puis vint un silence vibrant. L’étrange petit orage était terminé.
    Tisana entra dans sa cellule, se baissant pour passer sous la voûte basse de blocs de pierre bleutée, et s’appuya pendant quelques instants contre le mur rugueux pour laisser la tension se retirer d’elle. La cellule était minuscule, à peine assez grande pour contenir un matelas, un lavabo, un meuble de rangement, un établi et une petite bibliothèque ; et Tisana, solide et bien en chair, avec le corps robuste et sain de la campagnarde qu’elle avait été, remplissait presque la petite pièce. Mais elle s’était accoutumée à son exiguïté et la trouvait curieusement rassurante. Comme était rassurante la routine du chapitre, la succession quotidienne d’étude, de travail manuel et d’instruction et – depuis qu’elle avait atteint le rang de professe – les leçons données aux novices. Au moment où la pluie avait commencé, Tisana était en train de préparer le vin des rêves, besogne à laquelle elle consacrait une heure tous les matins depuis deux ans, et qu’elle reprit, ravie des difficultés de la tâche. En cette journée d’anxiété, c’était une diversion bienvenue.
    Tout le vin des rêves utilisé sur Majipoor était produit ici, par les postulantes et les professes du chapitre de Velalisier. Pour le faire il fallait des doigts plus agiles et plus fins que ceux de Tisana, mais elle y était tout de même devenue experte. Disposées devant elle se trouvaient les petites fioles contenant les herbes, les minuscules feuilles grises de muorna, les succulentes racines de vejloo, les baies séchées de sithereel et le reste des vingt-neuf ingrédients qui provoquaient la transe permettant la compréhension des rêves. Tisana s’affaira à les broyer et à les mélanger – ce devait être fait dans un certain ordre, sinon les réactions chimiques ne se produiraient pas – puis à allumer le feu et faire brûler le mélange jusqu’à ce qu’il soit réduit en poudre, à le dissoudre dans l’eau-de-vie et à ajouter l’eau-de-vie au vin. Au bout d’un moment, l’intensité de sa concentration l’aida à se détendre et même à retrouver sa bonne humeur.
    Elle sentit en travaillant une douce respiration derrière elle.
    — Freylis ?
    — Je peux me permettre d’entrer ?
    — Bien sûr. J’ai presque fini. Sont-elles toujours en train de danser ?
    — Non, non. Tout est redevenu normal. Le soleil brille de nouveau.
    Tisana agita le vin sombre et épais dans le flacon.
    — À Falkynkip, dit-elle, là où j’ai passé mon enfance, le temps est chaud et sec aussi. Pourtant nous ne laissons pas tout tomber pour aller gambader dès qu’il commence à pleuvoir.
    — À Falkynkip, dit Freylis, les gens ne s’étonnent de rien. Un Skandar à onze bras ne les exciterait pas. Si le Pontife arrivait en ville et faisait le poirier sur la plaza, il n’attirerait pas une grosse foule.
    — Oh ? Tu y es allée ?
    — Une fois, quand j’étais petite. Mon père envisageait de faire de l’élevage. Mais il n’avait pas le tempérament pour cela et au bout d’un an nous sommes retournés à Til-omon. Mais il n’arrêtait pas de parler des gens de Falkynkip, lents, flegmatiques et posés.
    — Et je suis comme ça aussi ? demanda Tisana avec une pointe de malice.
    — Tu es… disons, extrêmement stable.
    — Alors, pourquoi suis-je inquiète pour demain ? La petite femme s’agenouilla devant Tisana et lui prit les deux mains.
    — Tu n’as pas à t’inquiéter, dit-elle doucement.
    — L’inconnu est toujours effrayant.
    — Ce n’est qu’une épreuve, Tisana !
    — L’ultime épreuve. Et si je la rate ? Et si je laisse voir un horrible défaut de caractère qui montre que je suis absolument inapte à devenir interprète ?
    — Et alors ? demanda Freylis.
    — Alors, j’aurai perdu sept ans. Alors, je rentre piteusement à Falkynkip comme une imbécile, sans métier et sans aptitudes, et je passe le reste de ma vie à préparer de la pâtée sur la ferme de quelqu’un d’autre.
    — Si l’Épreuve montre que tu n’es pas apte à devenir interprète, dit Freylis, il te faudra être philosophe. Nous ne pouvons laisser des incapables accéder à l’esprit des gens, tu sais. D’ailleurs, tu n’es pas inapte à être interprète, l’Épreuve ne sera pas un problème pour toi et je ne comprends pas pourquoi tu te mets dans tous tes états.
    — Parce que je n’ai pas la moindre idée de ce que ce sera.
    — On fera probablement une interprétation avec toi. On te fera boire le vin, on regardera dans ton esprit et on verra que tu es forte, sage et bonne, puis on arrêtera l’expérience et la Supérieure te donnera l’accolade et t’annoncera que tu as réussi et ce sera tout.
    — Tu en es sûre ? Le sais-tu ?
    — C’est une supposition raisonnable, non ?
    — J’en ai entendu d’autres, fit Tisana en haussant les épaules. Que l’on te fait quelque chose qui te met face à face avec ce que tu as accompli de pire dans ta vie. Ou avec ce qui te fait le plus peur au monde. Ou encore avec ce que tu redoutes avant tout que les autres découvrent en toi. Tu n’as pas entendu ces histoires ?
    — Si.
    — Et si c’était la veille de ton Épreuve, ne serais-tu pas un peu énervée aussi ?
    — Ce ne sont que des histoires, Tisana. Personne ne sait en quoi consiste vraiment l’Épreuve, sauf celles qui ont été reçues.
    — Et celles qui ont échoué.
    — Connais-tu quelqu’un qui ait échoué.
    — Eh bien… je suppose…
    — Je soupçonne que l’on élimine celles qui ne sont pas douées bien avant qu’elles ne deviennent professes, dit Freylis en souriant. Et même avant qu’elles ne deviennent postulantes.
    Elle se leva et commença à jouer avec les fioles d’herbes sur l’établi de Tisana.
    — Quand tu seras interprète, demanda-t-elle, tu retourneras à Falkynkip ?
    — Je pense.
    — Tu aimes tellement cette ville ?
    — C’est mon pays.
    — Le monde est tellement vaste, Tisana. Tu pourrais aller à Ni-moya ou à Piliplok, ou rester à Alhanroel, ou même aller vivre sur le Mont du Château…
    — Falkynkip me conviendra, dit Tisana. J’aime ses routes poussiéreuses. J’aime ses collines rousses et sèches. Je ne les ai pas vues depuis sept ans. Et on a besoin d’interprètes des rêves à Falkynkip. Pas dans les grandes villes. Tout le monde veut être interprète à Ni-moya ou à Stee, tu le sais bien. Je préfère aller à Falkynkip.
    — As-tu un amoureux qui t’attends là-bas ? demanda timidement Freylis.
    — Pas de danger ! grogna Tisana. Après sept ans ?
    — J’en avais un à Til-omon. Nous allions nous marier, construire un bateau et faire le tour de Zimroel, pendant trois ou quatre ans, puis peut-être remonter le fleuve jusqu’à Ni-moya, nous y installer et ouvrir une boutique sur le Portique Flottant.
    Cela stupéfia Tisana. Depuis tout le temps qu’elle connaissait Freylis, c’était la première fois qu’elles parlaient de ce genre de chose.
    — Que s’est-il passé ?
    — J’ai reçu un message qui m’a dit que je devais devenir interprète des rêves, répondit posément Freylis. Je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Je n’étais même pas sûre de le faire, tu vois, mais je voulais avoir son avis, et dès l’instant où je le lui ai dit, j’ai compris la réponse. Il en est resté pantois, et un peu irrité, comme si le fait que je devienne interprète des rêves contrecarrait ses projets. Ce qui était le cas, naturellement. Il m’a demandé de lui laisser un ou deux jours pour y réfléchir. Je ne l’ai jamais revu. Un de ses amis m’a dit que cette même nuit il avait reçu un message lui demandant d’aller à Pidruid et qu’il était parti le lendemain matin ; plus tard, il a épousé une ancienne petite amie qu’il a retrouvée là-bas, et je suppose qu’ils parlent encore de construire un bateau et de faire le tour de Zimroel. Et j’ai obéi au message que j’ai reçu, j’ai fait le pèlerinage et je suis venue ici. Et voilà, le mois prochain je serai professe et dans un an, si tout se passe bien, je serai interprète des rêves à part entière. Et j’irai à Ni-moya et je m’installerai dans le Grand Bazar.
    — Pauvre Freylis !
    — Tu n’as pas à me plaindre, Tisana. Ce qui m’est arrivé était préférable. Cela m’a fait souffrir, mais pendant peu de temps. Il ne valait pas cher, et je l’aurais découvert tôt ou tard. De toute façon, j’aurais fini par le quitter, mais maintenant je serai interprète des rêves et je serai au service du Divin, alors qu’autrement je n’aurais été utile à personne. Tu comprends ?
    — Oui.
    — Et je n’avais pas vraiment besoin d’être la femme de quelqu’un.
    — Moi non plus, dit Tisana.
    Elle huma son vin, eut l’air satisfaite et commença à débarrasser l’établi, rebouchant méticuleusement les fioles et les rangeant dans un ordre précis. Freylis était si gentille, se dit-elle, si douce, si tendre, si compréhensive. Autant de vertus féminines. Tisana ne trouvait en elle-même aucun de ces traits de caractère. Son âme était plutôt telle qu’elle imaginait être celle d’un homme, solide, rude, lourde, forte, capable de résister à toutes sortes de tensions mais pas très souple et assurément insensible aux nuances et aux questions de délicatesse. Tisana savait que les hommes n’étaient pas vraiment ainsi, pas plus que les femmes n’étaient invariablement des parangons de finesse et de sensibilité, mais cette idée n’était pas dépourvue d’une certaine vérité grossière et Tisana s’était toujours jugée trop grosse, trop robuste, trop carrée pour être véritablement féminine. Alors que Freylis, petite, frêle et pétillante de vie, âme de vif-argent et esprit de colibri, lui semblait presque appartenir à une espèce différente. Et Freylis ferait une magnifique interprète des rêves, pénétrant intuitivement l’esprit de ceux qui viendraient la consulter et leur révélant de la manière qui leur serait la plus utile ce qu’ils auraient le plus besoin de savoir. Quand ils s’adressaient de différentes manières à l’esprit des dormeurs, la Dame de l’Ile et le Roi des Rêves s’exprimaient souvent en termes sibyllins et déconcertants et c’était la tâche de l’interprète des rêves de servir d’intermédiaire entre ces imposantes Puissances et les milliards d’habitants de la planète en déchiffrant, en interprétant et en guidant. Il y avait là une terrifiante responsabilité. L’interprète pouvait déterminer ou transformer le destin d’un être. Freylis se débrouillerait bien : elle savait exactement quand il fallait être sévère ou désinvolte et quand la consolation et la cordialité étaient nécessaires. Comment avait-elle appris ces choses ? Par son engagement dans la vie, cela ne faisait aucun doute, par son expérience du chagrin, des déboires, de l’échec et de la défaite. Même sans connaître beaucoup de détails du passé de Freylis, Tisana discernait dans les yeux gris et froids de la femme menue la présence de ce savoir qui avait coûté tant de peine et qui, plus que les techniques et les artifices qu’elle apprendrait au chapitre, lui serait précieux dans l’exercice de la profession à laquelle elle se destinait. Tisana nourrissait de sérieux doutes sur sa propre vocation à l’interprétation des rêves, car elle avait réussi à échapper à tous les bouleversements passionnels qui façonnaient les Freylis de ce monde. Sa vie avait été trop paisible, trop facile, trop – qu’avait dit Freylis ? – stable. Le genre de vie que l’on menait à Falkynkip, debout avec le soleil, vaquer aux travaux du ménage, manger, travailler, s’amuser et se coucher le ventre plein et le corps las. Nulle tempête, nulle perturbation, nulle grande ambition entraînant sa propre ruine. Pas de véritable douleur non plus, alors comment pourrait-elle vraiment comprendre les souffrances de ceux qui souffraient ? Tisana pensa à Freylis et à son amoureux perfide, la trahissant du jour au lendemain parce que ses projets à demi formés ne s’accordaient pas parfaitement avec les siens ; puis elle pensa à ses propres petites aventures de cour de ferme, si légères, si frivoles, une simple camaraderie, deux individus se rapprochant pendant quelque temps avec indifférence, puis se séparant avec la même indifférence, sans anxiété, sans tourments. Même quand elle faisait l’amour, ce qui était censé être la communion absolue, c’était simple et banal, l’étreinte de deux corps sains et bien découplés, un accouplement facile, des membres qui s’agitaient, quelques mouvements de va-et-vient, des soupirs et des gémissements, un bref frisson de plaisir, et l’on se dégageait, et l’on se séparait. Rien d’autre. Tisana avait réussi à se glisser à travers la vie sans être marquée, sans être touchée, sans être détournée. Comment après cela pouvait-elle être utile à autrui ? La confusion de leurs idées et leurs conflits ne signifieraient rien pour elle. Et elle comprit que c’était peut-être ce qu’elle craignait dans l’Épreuve : qu’on finisse par lire dans son âme et par s’apercevoir qu’elle était incapable de devenir interprète parce qu’elle était si simple et si innocente, qu’on découvre enfin sa duperie. Quelle ironie de s’inquiéter maintenant parce qu’elle avait mené une vie sans inquiétude ! Ses mains commencèrent à trembler. Elle les leva et les regarda : des mains de paysanne, de grosses mains stupides à la peau rêche et aux doigts épais qui tremblaient comme des marionnettes dont on tire les ficelles. Freylis, voyant son geste, baissa les mains de Tisana et les serra dans les siennes, réussissant à peine à les entourer de ses petits doigts fins.
    — Détends-toi, souffla-t-elle d’un ton véhément. Tu n’as aucune raison de te tracasser.
    Tisana hocha la tête.
    — Quelle heure est-il ?
    — Il est l’heure pour toi d’aller retrouver tes novices et pour moi de mes observances.
    — Oui. Oui. Bon, allons-y.
    — Je te verrai plus tard. Au dîner. Et je resterai cette nuit avec toi pour la veillée des rêves, d’accord ?
    — Oui, dit Tisana. Cela me ferait très plaisir.
    Elles sortirent de la cellule. Dehors, Tisana se hâta de traverser la cour jusqu’à la salle de réunion où une douzaine de novices l’attendaient. Il ne restait plus de trace de la pluie : toute l’eau s’était évaporée à la chaleur implacable du soleil du désert. À midi, même les lézards se cachaient. Alors qu’elle approchait de l’autre extrémité du cloître, une préceptrice sortit, une femme de Piliplok, nommée Vandune et presque aussi âgée que la Supérieure. Tisana lui sourit et poursuivit son chemin, mais la préceptrice s’arrêta et la rappela.
    — C’est demain le grand jour ? demanda-t-elle.
    — J’en ai bien peur.
    — T’a-t-on dit qui te ferait passer l’Épreuve ?
    — On ne m’a rien dit, répondit Tisana. On m’a laissée dans l’incertitude totale.
    — Comme il se doit, dit Vandune. L’incertitude est bonne pour l’âme.
    — Cela vous est facile de dire ça, grommela Tisana tandis que Vandune s’éloignait pesamment.
    Elle se demanda si elle se montrerait un jour d’une cruauté aussi enjouée envers des candidates de l’Épreuve, en supposant qu’elle réussisse et devienne préceptrice. Probablement. Probablement. Les perspectives changent quand on se retrouve de l’autre côté de la barrière, songea-t-elle, se souvenant que lorsqu’elle était enfant, elle s’était promis de toujours essayer de comprendre les problèmes particuliers des enfants quand elle serait devenue adulte et de ne jamais traiter les jeunes avec la sorte d’allègre cruauté que leurs aînés irréfléchis réservent à tous les enfants. Elle n’avait pas oublié sa promesse mais, dix ou quinze ans plus tard, elle avait oublié ce qu’il y avait de si particulier dans la situation de l’enfance et elle ne pensait pas faire preuve de beaucoup de délicatesse à leur égard malgré tout. Il en serait très vraisemblablement de même de cela.
    Elle pénétra dans la salle de réunion. L’enseignement au chapitre était principalement assuré par les préceptrices qui étaient des interprètes de rêves à part entière s’éloignant volontairement quelques années de leur clientèle pour dispenser leur instruction ; mais on exigeait également des professes, les étudiantes de dernière année à qui il ne manquait que d’avoir passé l’Épreuve pour être interprètes, qu’elles travaillent avec les novices afin d’acquérir de l’expérience dans leurs rapports avec les gens. Tisana enseignait la préparation du vin des rêves, la théorie des messages et l’harmonie sociale. Les novices la regardèrent avec admiration et respect quand elle s’installa au bureau. Que pouvaient-elles savoir de ses craintes et de ses doutes ? À leurs yeux elle était une haute initiée de leurs rites, à peine un ou deux crans au-dessous de la Supérieure Inuelda. Elle avait maîtrisé toutes les techniques qu’elles s’efforçaient de comprendre. Et si elles savaient qu’il existait une Épreuve, ce n’était guère pour elles qu’un vague nuage sombre à un horizon lointain, sans plus de rapport avec leurs préoccupations immédiates que la vieillesse ou la mort.
    — Hier, commença Tisana en prenant une profonde inspiration et en essayant de prendre un air froid et assuré, tel un oracle, une source de sagesse, nous avons parlé du rôle régulateur du Roi des Rêves dans le comportement de la société sur Majipoor. Toi, Meliara, tu as soulevé la question de la malveillance fréquente des images dans les messages du Roi et tu as contesté la moralité qui sous-tend un système social fondé sur le châtiment par les rêves. J’aimerais que nous traitions aujourd’hui cette question plus en détail. Considérons une personne hypothétique – disons un chasseur de dragons de mer de Piliplok – qui, dans un moment de tension intérieure extrême, commet un acte de violence non prémédité mais grave contre un autre membre de l’équipage et…
    Les paroles coulaient des lèvres de Tisana comme un écheveau qui se dévide. Les novices prenaient des notes, fronçaient les sourcils, secouaient la tête, prenaient frénétiquement d’autres notes. Tisana se souvenait d’avoir connu durant son propre noviciat cette sensation abominable d’avoir à faire face à une infinité de choses à apprendre, pas seulement la technique de l’interprétation mais toute sortes de nuances et de concepts accessoires. Elle ne s’était pas attendue à tout cela, pas plus probablement que les novices qui étaient devant elle ne s’y étaient attendues. Mais Tisana ne s’était naturellement guère préoccupée des difficultés que le fait de devenir une interprète des rêves pouvait lui créer. S’inquiéter à l’avance, jusqu’à ce que se soit présenté ce problème de l’Épreuve, n’avait jamais été son genre. Un jour, il y avait sept ans de cela, elle avait reçu un message de la Dame qui lui disait d’abandonner sa ferme et de se diriger vers l’interprétation des rêves et, sans barguigner, elle avait obéi, avait emprunté de l’argent et avait entrepris le long pèlerinage de l’Ile du Sommeil pour y recevoir l’enseignement préparatoire, puis, ayant obtenu l’autorisation de s’inscrire au chapitre de Velalisier, elle avait retraversé la mer infinie jusqu’à ce désert écarté et désolé où elle avait passé les quatre dernières années de sa vie. Sans doute, sans une hésitation.
    Mais il y avait tellement à apprendre ! Les innombrables détails des relations de l’interprète avec ses clients, les usages de la profession, les responsabilités, les embûches. La méthode pour préparer le vin et pour opérer la fusion des esprits. Les différentes manières de formuler les interprétations en termes utilement ambigus. Et les rêves eux-mêmes ! Leur type, leur portée, leur signification cachée ! Les sept rêves illusoires et les neuf rêves instructifs, les rêves de convocation et les rêves de congédiement, les trois rêves de transcendance, les rêves d’ajournement du plaisir et les rêves de conscience amoindrie, les onze rêves de tourments et les cinq rêves de félicité, les rêves de voyage interrompu et les rêves de contention, les rêves des bonnes illusions et les rêves des illusions pernicieuses, les rêves de l’ambition mal fondée, les treize rêves de grâce – Tisana avait tous appris à les connaître, avait intégré toute la liste dans son système nerveux au même titre que la table de multiplication et l’alphabet, avait connu chacun de ces nombreux types tout au long de plusieurs mois de sommeil programmé, et elle était en vérité devenue experte, elle était une initiée, elle avait acquis tout ce que ces jeunes filles pas encore formées s’efforçaient d’apprendre, et malgré tout, l’Epreuve du lendemain risquait de tout détruire, ce qu’aucune d’elles ne pouvait comprendre.
    Mais était-ce sûr ? La leçon se termina et Tisana resta un moment à son bureau, remuant des papiers d’un air absent tandis que les novices sortaient à la file. L’une d’elles, une petite jeune fille blonde et replète originaire de l’une des Cités Tutélaires du Mont du Château, s’arrêta un instant devant elle – écrasée par sa stature comme l’étaient la plupart des gens – leva les yeux, effleura du bout des doigts l’avant-bras de Tisana, une caresse de papillon, et murmura timidement :
    — Ce sera facile pour vous demain. J’en suis certaine.
    Puis elle sourit, se détourna, les joues en feu, et disparut.
    Ainsi elles savaient… certaines d’entre elles. Cette bénédiction accompagna Tisana comme la lueur d’un cierge tout le reste de la journée. Et ce fut une longue et morne journée, pleine de corvées qu’elle ne put esquiver, bien qu’elle eût préféré s’en aller seule et marcher dans le désert plutôt que de s’en acquitter. Mais il y avait des rites à accomplir et des observances, il fallait creuser sur le chantier de la nouvelle chapelle de la Dame, affronter dans l’après-midi une autre classe de novices, puis un peu de solitude avant le dîner et enfin le dîner lui-même, au coucher du soleil. À ce moment-là, il semblait à Tisana que la petite averse du matin avait eu lieu des semaines auparavant, ou peut-être dans un rêve.
    Le dîner fut tendu. Elle n’avait presque pas d’appétit, ce qui ne lui arrivait pratiquement jamais. Tout autour d’elle s’élevaient dans le réfectoire la chaleur et la vitalité du chapitre, des rires, des bavardages, des chants rauques, et Tisana restait isolée au milieu de tout cela comme si elle s’était trouvée entourée par une invisible sphère de cristal. Les femmes les plus âgées feignaient consciencieusement de ne pas prêter attention au fait que c’était la veille de son Epreuve, tandis que les jeunes, essayant de faire de même, ne pouvaient s’empêcher de lui jeter des coups d’œil furtifs, comme l’on regarde à la dérobée quelqu’un qui a soudain été choisi pour assumer quelque charge particulière. Tisana n’était pas sûre de ce qui était le pire, la comédie lénifiante des professes et des préceptrices ou la curiosité excitée des postulantes et des novices. Elle mangea du bout des dents. Freylis la gronda, comme on gronderait un enfant, en lui disant qu’elle aurait besoin de forces le lendemain. Ce qui arracha un pauvre sourire à Tisana qui tapota son ventre ferme et potelé.
    — J’en ai déjà assez en réserve pour passer une douzaine d’Epreuves, dit-elle.
    — Cela ne fait rien, répliqua Freylis. Mange.
    — Je ne peux pas. Je suis trop nerveuse.
    De l’estrade s’éleva le bruit d’une cuillère tintant contre un verre. Tisana leva les yeux. La supérieure se mettait debout pour faire une annonce.
    — La Dame me garde ! marmonna Tisana d’un air consterné. Va-t-elle dire quelque chose devant tout le monde sur mon Épreuve ?
    — C’est à propos du nouveau Coronal, dit Freylis. La nouvelle est arrivée cet après-midi.
    — Quel nouveau Coronal ?
    — Celui qui va remplacer lord Tyeveras, maintenant qu’il est Pontife. Où étais-tu ? Depuis cinq semaines…
    — … et, en vérité, la pluie de ce matin était le signe d’heureuses nouvelles et d’un nouveau printemps, disait la Supérieure.
    Tisana se força à suivre les paroles de la vieille femme.
    — J’ai reçu aujourd’hui un message qui vous réjouira toutes. Nous avons un nouveau Coronal ! Le Pontife Tyeveras a choisi Malibor de Bombifale qui dès ce soir sur le Mont du Château prendra sa place sur le Trône de Confalume !
    Il y eut des acclamations, des coups sur les tables et des signes de la constellation. Tisana, comme une somnambule, fit ce que les autres faisaient. Un nouveau Coronal ? Oui, oui, elle avait oublié, le vieux Pontife était mort il y avait quelques mois et la roue de l’État avait tourné une fois de plus ; lord Tyeveras était devenu Pontife et il y avait ce jour même un homme nouveau au sommet du Mont du Château.
    — Malibor ! Lord Malibor ! Vive le Coronal ! s’écria-t-elle avec les autres, mais comme cela était irréel et sans importance pour elle. Un nouveau Coronal ? Un nom supplémentaire sur une longue, longue liste. Tant mieux pour lord Malibor, qui qu’il soit, et puisse le Divin être clément envers lui, car ses ennuis ne faisaient que commencer. Mais Tisana ne s’en souciait guère. On était censé célébrer l’aube d’un règne. Elle se souvenait avoir été quelque peu éméchée avec du vin de feu quand elle était petite et que le célèbre Kinniken était mort, conduisant lord Ossier dans le Labyrinthe du Pontife et élevant Tyeveras au Mont du Château. Et maintenant lord Tyeveras était Pontife et quelqu’un d’autre était Coronal et il ne faisait aucun doute que Tisana apprendrait un jour que ce Malibor avait gagné le Labyrinthe et qu’il y avait un autre jeune et fougueux Coronal sur le trône. Bien que ces événements fussent censés être terriblement importants.
    Tisana ne se souciait pas pour l’instant le moins du monde du nom du monarque, que ce fût Malibor ou Tyeveras, Ossier ou Kinniken. Le Mont du Château était bien loin, à des milliers de kilomètres, et pouvait même fort bien ne pas exister. Ce qui se dressait aussi haut que le Mont du Château dans sa vie, c’était l’Épreuve. Cette obsession occultait tout le reste, rendant fantomatique tout autre événement. Elle savait que c’était absurde. C’était un peu comme la bizarre exacerbation des sensations que l’on éprouve quand on est malade, quand l’univers tout entier semble se concentrer sur la douleur derrière l’œil gauche ou le vide dans son estomac et que plus rien d’autre ne compte. Lord Malibor ? Elle célébrerait son accession au trône un autre jour.
    — Viens, dit Freylis. Allons dans ta chambre.
    Tisana acquiesça de la tête. Le réfectoire n’était pas un endroit pour elle ce soir. Consciente du fait que tous les regards convergeaient sur elle, elle longea l’allée centrale d’un pas mal assuré et sortit dans l’obscurité. Un vent chaud et sec soufflait, un vent âpre qui portait sur les nerfs. Quand elles arrivèrent à la cellule de Tisana, Freylis alluma les cierges et poussa doucement Tisana sur le lit. Du meuble de rangement elle sortit deux coupes à vin et de dessous sa robe elle tira une petite bouteille.
    — Que fais-tu ? demanda Tisana.
    — Du vin. Pour te détendre.
    — Du vin des rêves ?
    — Pourquoi pas ?
    Tisana fronça les sourcils.
    — Nous ne sommes pas censées… commenta-t-elle.
    — Nous n’allons pas faire une interprétation C’est juste pour te détendre, pour nous rapprocher un peu plus l’une de l’autre pour que je puisse partager ma force avec toi. D’accord ? Tiens.
    Elle versa le breuvage sombre et épais dans les coupes et en mit une dans la main de Tisana.
    — Bois. Bois-le, Tisana.
    Tisana obéit mécaniquement. Freylis vida sa coupe, rapidement, et commença à se déshabiller. Tisana la regarda avec étonnement. Elle n’avait jamais fait l’amour avec une femme. Était-ce ce que Freylis voulait faire maintenant ? Pourquoi ? c’est une erreur, se dit Tisana. La veille de mon Épreuve, boire du vin des rêves, partager ma couche avec Freylis…
    — Déshabille-toi, murmura Freylis.
    — Que vas-tu faire ?
    — Passer la veillée des rêves avec toi, idiote. Comme nous en étions convenues. Rien d’autre. Finis ton vin et enlève ta robe !
    Freylis était nue. Son corps était presque celui d’une enfant, maigre, les membres fluets, la peau claire et les petits seins d’une toute jeune fille. Tisana laissa tomber par terre ses propres vêtements. La lourdeur de sa chair l’embarrassait, ses bras puissants, ses cuisses et ses jambes comme d’épaisses colonnes. On se mettait toujours nu pour faire des interprétations et on en arrivait rapidement à ne pas se soucier de dénuder son corps, mais cette fois, elle ne savait pourquoi, c’était différent, intime, personnel. Freylis leur versa à chacune un peu plus de vin. Tisana le but sans protester. Puis Freylis prit Tisana par les poignets, s’agenouilla devant elle et la regarda droit dans les yeux.
    — Grande bête, dit-elle d’un ton mi-affectueux, mi-dédaigneux, cesse de t’inquiéter pour demain ! L’épreuve n’est rien. Rien.
    Elle souffla les cierges et s’allongea à côté de Tisana.
    — Dors bien. Fais de beaux rêves.
    Freylis se pelotonna contre la poitrine de Tisana et se serra étroitement contre elle mais elle resta immobile et s’endormit au bout de quelques instants.
    Elles n’allaient donc pas faire l’amour. Tisana se sentait soulagée. Une autre fois, peut-être – pourquoi pas ? – mais ce n’était pas le moment pour ce genre d’aventure. Tisana ferma les yeux et étreignit Freylis comme on étreint un enfant endormi. Elle sentait une pulsation en elle et une chaleur provoquées par le vin. Le vin des rêves ouvrait l’esprit à autrui et Tisana devenait vivement sensible à l’esprit de Freylis, mais ce n’était pas une interprétation et elles n’avaient pas effectué les exercices de concentration qui créaient l’union totale ; de Freylis ne lui parvenaient que des émanations vagues et diffuses de paix, d’amour et d’énergie. Elle était forte, beaucoup plus forte que son corps frêle ne l’aurait laissé penser et à mesure que l’emprise du vin des rêves s’exerçait sur l’esprit de Tisana, elle tirait un réconfort croissant de la proximité de l’autre femme. Une somnolence commençait à l’engourdir. Mais elle continuait de se tracasser – pour l’Épreuve, pour ce que les autres allaient penser de leur départ si tôt dans la soirée, pour la violation des règles qu’elles avaient commise en partageant le vin de cette manière – et des courants tourbillonnants de honte, de peur et de sentiment de culpabilité parcoururent son esprit pendant quelque temps. Mais petit à petit elle se calma. Elle s’endormit. Avec l’œil exercé d’une interprète elle surveillait ses rêves, mais ils étaient sans suite ni forme des images d’une mystérieuse imprécision, un horizon vide éclairé par une vague et lointaine lueur puis peut-être le visage de la Dame, ou de la Supérieure Inuelda, ou de Freylis, mais surtout une bande de lumière chaude et consolante. Puis ce fût l’aube et un oiseau se mit à crier dans le désert, annonçant la venue du jour nouveau.
    Tisana cligna des yeux et se dressa sur son séant. Elle était seule. Freylis avait rangé les cierges et lavé les coupes à vin et elle avait laissé un mot sur la table – non, pas un mot, un dessin, les éclairs entrecroisés, le symbole du Roi des Rêves, à l’intérieur du triangle dans le triangle, l’emblème de la Dame de l’Ile, et autour de cela, un cœur, et autour de cela, un soleil radieux : un message d’amour et d’encouragement.
    — Tisana ?
    Elle alla ouvrir la porte. La vieille préceptrice Vandune était derrière.
    — C’est l’heure ? demanda Tisana.
    — Largement. Le soleil est levé depuis vingt minutes. Es-tu prête ?
    — Oui, répondit Tisana.
    Elle se sentait étrangement calme… ironique, après cette semaine de craintes. Mais maintenant que le moment était proche, il n’y avait plus rien à craindre. Ce qui devait arriver arriverait, et si elle devait échouer à l’Épreuve, ce serait pour le mieux.
    Elle suivit Vandune. Elles traversèrent la cour, passèrent devant le potager et sortirent de la maison chapitrale. Quelques personnes étaient déjà debout, mais elles ne leur adressèrent pas la parole. À la lumière glauque du jour naissant elles marchaient en silence sur le sable durci du désert, Tisana ralentissant le pas pour rester juste derrière la vieille femme. Elles marchèrent vers l’est et vers le sud, sans échanger un mot, pendant ce qui sembla durer des heures et des heures, des kilomètres et des kilomètres. Dans le vide du désert commencèrent à apparaître les ruines isolées de l’ancienne cité Métamorphe de Velalisier, un lieu vaste et hanté d’une austère majesté, vieux de plusieurs milliers d’années et depuis longtemps maudit et abandonné par ses bâtisseurs. Tisana crut comprendre. Pour l’Épreuve on allait la lâcher au milieu des ruines et la laisser errer toute la journée parmi les fantômes. Pouvait-il vraiment s’agir de cela ? C’était si infantile, si naïf. Les fantômes ne lui inspiraient aucune terreur. De plus, si on avait l’intention de la terroriser, cela se passerait de nuit. De jour, Velalisier n’était qu’un lieu de masses et de blocs de pierres, de temples écroulés, de colonnes brisées et de pyramides enfouies dans le sable.
    Elles arrivèrent enfin dans une sorte d’amphithéâtre en bon état de conservation, dont les rangs superposés de sièges de pierre rayonnaient en formant un arc très ouvert. Au centre se trouvaient un autel et quelques bancs de pierre et sur l’autel étaient posées une bouteille et une coupe à vin. C’était donc ici qu’aurait lieu l’Épreuve ! Tisana supposa que maintenant la vieille Vandune et elle allaient partager le vin et s’étendre ensemble sur le sol plat et sablonneux et qu’elles allaient faire une interprétation ; et quand elles se relèveraient, Vandune saurait s’il fallait oui ou non inscrire Tisana de Falkynkip sur la liste des interprètes des rêves.
    Mais ce n’était pas non plus ce qui allait se passer. Vandune montra la bouteille à Tisana.
    — Elle contient du vin des rêves, dit-elle. Je vais te laisser ici. Verse-toi autant de vin que tu le désires, bois-le et regarde dans ton âme. Administre-toi l’Épreuve.
    — Moi ?
    — Qui d’autre peut t’éprouver ? demanda Vandune en souriant. Allez. Bois. Je reviendrai plus tard.
    La vieille préceptrice s’inclina et s’éloigna. Les questions se bousculaient dans l’esprit de Tisana, mais elle les retint, car elle sentait que l’Épreuve était déjà commencée et que la première partie était qu’aucune question ne pouvait être posée. Elle regarda avec perplexité Vandune s’enfoncer et disparaître dans une niche du mur de l’amphithéâtre. Après quoi il n’y eut plus aucun son, pas même un bruit de pas. Dans le silence écrasant de la cité morte, le sable semblait gronder, mais silencieusement. Tisana fronça les sourcils, sourit, puis éclata de rire – un rire retentissant qui suscita des échos lointains. Quel bon tour on lui avait joué ! Concevez votre propre Épreuve, c’était cela le truc ! Les laisser appréhender ce jour, puis les conduire au milieu des ruines et leur dire de prendre les choses en main toutes seules ! Que restait-il de l’affreuse appréhension de terribles épreuves et des fantômes que l’imagination avait créés ?
    Mais comment…
    Tisana haussa les épaules. Elle versa le vin et but. Très sucré, peut-être un vin d’une autre année. C’était une grande bouteille. Très bien, se dit-elle, je suis une grande femme. Elle se versa une seconde rasade. Elle avait l’estomac vide ; elle sentit presque instantanément le vin lui monter au cerveau. Elle en prit pourtant une troisième fois.
    Le soleil montait vite. La pointe de ses rayons atteignait le sommet du mur de l’amphithéâtre.
    — Tisana ! cria-t-elle.
    Et à son cri elle répondit :
    — Oui, Tisana ?
    Elle rit. Et but encore une fois. Elle n’avait jamais pris de vin des rêves seule. On le buvait toujours en présence d’autrui – soit pour faire une interprétation, soit avec une préceptrice. Le boire seule était comme poser des questions à son reflet. Elle éprouvait le genre de confusion qui se produit quand on se tient entre deux miroirs et que l’on voit son image répétée à l’infini.
    — Tisana, dit-elle, voici ton Épreuve. Es-tu digne de devenir interprète des rêves ?
    — J’ai étudié durant quatre ans, répondit-elle, et avant cela j’en ai passé trois autres à faire le pèlerinage de l’Ile. Je connais les sept rêves illusoires et les neuf rêves instructifs, les rêves de convocation et les rêves de…
    — Très bien. Passe sur tout cela. Es-tu digne de devenir interprète des rêves ?
    — Je sais comment préparer le vin et comment le boire.
    — Réponds à la question. Es-tu digne de devenir interprète des rêves ?
    — Je suis très stable. J’ai l’âme sereine.
    — Tu te dérobes à la question.
    — Je suis robuste et capable. J’ai peu de méchanceté en moi. Je désire servir le Divin.
    — Et servir ton prochain ?
    — Je sers le Divin en le servant.
    — C’est joliment tourné. Qui t’a appris cela ?
    — Cela vient de me passer par la tête. Puis-je reprendre du vin ?
    — Autant que tu voudras.
    — Merci, dit Tisana.
    Elle but. Elle avait la tête qui tournait, mais n’était pas encore ivre et le mystérieux pouvoir d’union des esprits qu’avait le vin était absent, puisqu’elle était seule et éveillée.
    — Quelle est la question suivante ? demanda-t-elle.
    — Tu n’as pas encore répondu à la première.
    — Pose-moi la suivante.
    — Il n’y a qu’une seule question, Tisana. Es-tu digne de devenir interprète des rêves ? Peux-tu apaiser l’âme de ceux qui s’adressent à toi ?
    — J’essaierai.
    — Est-ce ta réponse ?
    — Oui, dit Tisana, c’est ma réponse. Libère-moi et laisse-moi essayer. Je suis une femme de bonne volonté. J’ai les compétences et j’ai le désir d’aider les autres. Et la Dame m’a ordonné d’être interprète des rêves.
    — Accepteras-tu de t’étendre avec tous ceux qui auront besoin de toi ? Avec les humains, les Ghayrogs, les Skandars, les Lii, les Vroons et tous ceux de toutes les races de la planète ?
    — Tous, dit-elle.
    — Dissiperas-tu la confusion de leur esprit ?
    — Si je peux, je le ferai.
    — Es-tu digne de devenir interprète des rêves ?
    — Laisse-moi essayer et nous le saurons, dit Tisana.
    — Cela semble honnête. Je n’ai pas d’autres questions.
    Elle versa le reste du vin et le but. Puis elle s’assit tranquillement tandis que le soleil montait dans le ciel et que la chaleur augmentait. Elle était parfaitement calme et n’éprouvait ni inconfort ni impatience. Elle pourrait rester ainsi toute la journée et toute la nuit s’il le fallait. Elle eut l’impression qu’une heure ou un peu plus s’était écoulée quand soudain Vandune se trouva devant elle, comme surgie de nulle part.
    — Ton Epreuve est terminée ? demanda doucement la vieille femme.
    — Oui.
    — Comment s’est-elle passée ?
    — J’ai réussi, répondit Tisana.
    — Oui, dit Vandune en souriant. J’étais sûre que tu réussirais. Viens maintenant. Il nous faut parler à la Supérieure et prendre des dispositions pour ton avenir, Interprète Tisana.
    Elles rentrèrent au chapitre aussi silencieusement qu’elles étaient venues, marchant rapidement dans la chaleur qui augmentait. Il était presque midi quand elles sortirent de la zone des ruines. Les novices et les postulantes qui avaient travaillé aux champs rentraient déjeuner. Elles regardèrent Tisana d’un air hésitant et Tisana leur sourit, un sourire éclatant et rassurant.
    À l’entrée du cloître principal Freylis apparut, croisant Tisana comme par hasard et lui lançant un regard rapide et inquiet.
    — Alors ? demanda Freylis d’une voix tendue.
    Tisana lui sourit. Elle avait envie de dire que ce n’était rien, une plaisanterie, une formalité, un simple rite, que la véritable Épreuve avait eu lieu bien longtemps auparavant. Mais Freylis devrait découvrir toutes ces choses par elle-même. Un énorme gouffre les séparait maintenant, car Tisana était devenue interprète alors que Freylis n’était encore qu’une postulante. Et Tisana se contenta de dire :
    — Tout va bien.
    — Bien. Oh ! c’est bien, Tisana, c’est bien ! Je suis si heureuse pour toi !
    — Je te remercie de ton aide, dit gravement Tisana.
    Une ombre traversa soudain la cour. Tisana leva les yeux. Un petit nuage noir, comme celui de la veille, errait dans le ciel, sans doute un vestige égaré d’un orage au-dessus de la côte lointaine. Il resta immobile, comme accroché à la flèche de la maison chapitrale, puis, comme si une vanne s’était ouverte, il commença brusquement à laisser choir de grosses et lourdes gouttes d’eau.
    — Regarde ! s’écria Tisana. Il pleut de nouveau ! Viens, Freylis ! Viens, allons danser !

IX. Une voleuse à Ni-moya

    Vers la fin de la septième année du rétablissement au pouvoir de lord Valentin, la nouvelle se répand dans le Labyrinthe que le Coronal va bientôt y faire une visite, nouvelle qui élève le pouls de Hissune et lui fait battre le cœur. Verra-t-il le Coronal ? Lord Valentin se souviendra-t-il de lui ? Le Coronal s’est autrefois donné la peine de le convoquer au Mont du Château pour son second couronnement ; le Coronal pense certainement encore à lui, lord Valentin se souvient certainement du garçon qui…
    Probablement pas, décide Hissune. Son excitation retombe ; son moi froid et rationnel reprend le dessus. S’il aperçoit seulement lord Valentin durant sa visite, ce sera extraordinaire, et si lord Valentin sait qui il est, ce sera miraculeux. Il est plus que probable que le Coronal ne fera qu’entrer et sortir du Labyrinthe sans voir personne d’autre que les principaux ministres du Pontife. Il paraît qu’il est en route pour un Grand Périple en direction d’Alaisor, et de là jusqu’à l’Ile pour rendre visite à sa mère, et une halte au Labyrinthe est obligatoire sur un tel itinéraire. Mais Hissune sait que les Coronals ne sont guère enclins à apprécier les visites au Labyrinthe qui leur rappelle désagréablement la résidence qui les attend quand leur tour viendra d’être élevés à la charge suprême. Et il sait aussi que le Pontife Tyeveras est une créature fantomatique, plus morte que vive, perdue dans des rêves impénétrables à l’intérieur du cocon de ses systèmes de survie, incapable de proférer des paroles intelligibles, un symbole plus qu’un homme, qui aurait dû être inhumé depuis des années mais est maintenu en vie pour que le règne de lord Valentin en tant que Coronal puisse être prolongé. C’est parfait pour lord Valentin et sans doute pour Majipoor, songe Hissune, mais pas si bien pour le vieux Tyeveras. Mais ces questions ne le regardent pas. Il retourne au Registre des Ames en s’interrogeant distraitement sur la venue prochaine du Coronal et distraitement, il pianote sur le clavier pour demander une nouvelle capsule et reçoit l’enregistrement d’une habitante de Ni-moya qui débute de manière si peu prometteuse qu’il l’aurait rejeté s’il n’avait désiré se faire une rapide idée de Ni-moya, cette énorme cité de l’autre continent. Pour Ni-moya il accepte de vivre l’existence d’une petite commerçante… et bientôt il n’a plus de regrets.

1

    La mère d’Inyanna avait été commerçante à Velathys toute sa vie, comme l’avait été la grand-mère maternelle d’Inyanna et il semblait que ce dût également être le sort d’Inyanna. Ni sa mère ni sa grand-mère maternelle n’avaient paru regretter particulièrement cette vie, mais Inyanna, maintenant qu’elle avait dix-neuf ans et était unique propriétaire, avait l’impression que la boutique était un fardeau écrasant sur son dos, une gibbosité, qui exerçait une pression intolérable. Elle pensait souvent à vendre et à aller chercher son véritable destin dans une autre ville lointaine, Piliplok ou Pidruid, voire Ni-moya, l’énorme mégalopole très loin au nord, dont on disait qu’elle était si merveilleuse qu’il était impossible de l’imaginer pour quiconque n’y était pas allé.
    Mais les temps étaient maussades et les affaires languissantes, et Inyanna ne voyait pas poindre un seul acheteur pour la boutique à l’horizon. De plus, cet endroit avait été le centre de la vie de sa famille pendant des générations et le simple fait de l’abandonner n’était pas facile, aussi odieux lui fût-il devenu. Elle se levait donc tous les matins à l’aube et sortait sur la petite terrasse pavée pour se plonger dans la cuve d’eau de pluie qu’elle y gardait pour ses ablutions, puis elle s’habillait, prenait un petit déjeuner de poisson séché et de vin et descendait ouvrir la boutique. Elle vendait toutes sortes de marchandises – rouleaux de tissu, poteries d’argile de la côte méridionale, barils d’épices et fruits en conserve, cruches de vin et coutellerie fine de Narabal, tranches de coûteuse chair de dragon de mer et les resplendissantes lanternes en filigrane fabriquées à Til-omon et bien d’autres choses encore. Il y avait un grand nombre de boutiques comme la sienne à Velathys et aucune ne marchait vraiment bien. Depuis la mort de sa mère, Inyanna avait tenu les comptes, géré le stock, balayé le plancher, poli les comptoirs et rempli les formulaires et les permis de l’administration, et elle était lasse de tout cela.
    Mais quelles autres perspectives s’ouvraient dans sa vie ? Elle était une jeune fille insignifiante vivant dans une ville insignifiante, pluvieuse et entourée de montagnes, et elle n’espérait pas vraiment que cela allait changer dans les soixante ou soixante-dix ans à venir.
    Elle avait peu de clients humains. Au fil des décennies, ce quartier de Velathys avait été principalement occupé par des Hjorts et des Lii – et un grand nombre de Métamorphes aussi, car la province Métamorphe de Piurifayne s’étendait juste au-delà de la chaîne de montagnes au nord de la ville et un nombre considérable de Changeformes s’étaient introduits dans Velathys. Elle acceptait tout le monde, même les Métamorphes qui mettaient la plupart des humains mal à l’aise. La seule chose qu’Inyanna regrettât chez sa clientèle était qu’elle n’avait pas l’occasion de voir beaucoup de gens de sa race et en conséquence, bien qu’elle fut mince et séduisante, grande, l’air sain, avec une allure un peu garçonnière, des cheveux roux bouclés et des yeux verts frappants, elle ne trouvait que rarement des amoureux et n’avait jamais rencontré quelqu’un avec qui elle ait eu envie de vivre. Partager la boutique lui faciliterait la tâche. Par contre, cela lui coûterait une grande partie de sa liberté, y compris la liberté de rêver à une vie où elle ne tiendrait pas une boutique à Velathys.
    Un jour, après les pluies de midi, deux inconnus entrèrent dans la boutique, les premiers clients depuis plusieurs heures. L’un était petit et boulot, un petit pot à tabac, et l’autre, pâle, émacié et dégingandé, le visage en lame de couteau, ressemblait à quelque animal prédateur des montagnes. Ils étaient vêtus de lourdes tuniques blanches avec de larges ceintures d’un orange vif, un style de vêtements qui, à ce que l’on disait, était courant dans les grandes cités du nord, et ils parcoururent des yeux la boutique avec le regard méprisant de ceux qui sont accoutumés à des marchandises d’une tout autre qualité.
    — Êtes-vous Inyanna Forlana ? demanda le petit.
    — Oui, c’est moi.
    Il consulta un document.
    — Fille de Forlana Hayorn qui était la fille de Hayorn Inyanna ?
    — C’est bien moi. Puis-je vous demander…
    — Enfin ! s’écria le grand. Que ce fut long et pénible de retrouver votre piste ! Si vous saviez depuis combien de temps nous vous cherchons ! Nous avons remonté le fleuve jusqu’à Khyntor, puis nous sommes allés à Dulorn et nous avons traversé ces satanées montagnes – s’arrête-t-il jamais de pleuvoir par ici ? – et ensuite nous avons parcouru tout Velathys, de porte en porte, de boutique en boutique, demandant de-ci de-là…
    — Et je suis celle que vous cherchez ?
    — Oui, si vous pouvez fournir la preuve de votre ascendance.
    — J’ai des documents, dit Inyanna en haussant les épaules. Mais quelle affaire vous amène ?
    — Nous devrions nous présenter, dit le petit. Je m’appelle Vezan Ormus et mon collègue Steyg ; nous sommes fonctionnaires au service de Sa Majesté le Pontife Tyeveras, Bureau des Successions, Ni-moya.
    D’une luxueuse serviette en cuir repoussé Vezan Ormus sortit une liasse de documents et les remua ostensiblement.
    — La sœur aîné de la mère de votre mère était une certaine Saleen Inyanna qui, en l’an vingt-trois du pontificat de Kinniken, lord Ossier étant Coronal, s’est installée dans la ville de Ni-moya et a épousé un certain Helmyot Gavoon, cousin au troisième degré du duc. Inyanna le regardait d’un air interdit.
    — Je ne connais pas ces gens-là, dit-elle.
    — Ce n’est pas étonnant, dit Steyg. C’était il y a plusieurs générations. Et nul doute qu’il y ait eu peu de contacts entre les deux branches de la famille, étant donné le fossé que creusaient la distance et la fortune.
    — Ma grand-mère n’a jamais mentionné des parents riches à Ni-moya, dit Inyanna.
    Vezan Ormus toussota et fouilla dans ses papiers.
    — Quoi qu’il en soit, dit-il, trois enfants sont nés de Helmyot Gavoon et de Saleen Inyanna, dont l’aîné, une fille, a hérité les biens de la famille. Elle est morte jeune dans un accident de chasse et les terres sont revenues à son fils unique, Gavoon Dilamayne, qui est resté sans enfants et est décédé en l’an dix du pontificat de Tyeveras, c’est-à-dire il y a neuf ans. Depuis lors les biens sont restés vacants tandis que des recherches étaient entreprises pour retrouver les héritiers légitimes. On a établi il y a trois ans…
    — Que je suis héritière ?
    — En effet, dit Steyg d’un ton mielleux avec un large sourire.
    Inyanna, qui avait suivi depuis quelque temps le tour que prenait la conversation, fut néanmoins stupéfaite. Ses jambes se mirent à trembler, ses lèvres et sa bouche se desséchèrent et dans son trouble elle fit un brusque mouvement du bras, renversant et brisant un vase coûteux d’Alhanroel. Embarrassée par tout cela, elle se ressaisit et demanda :
    — Et que suis-je donc censée avoir hérité ?
    — Le grand bâtiment connu sous le nom de Perspective Nissimorn sur la rive nord du Zimr à Ni-moya et des domaines dans trois endroits différents de la vallée de la Steiche, tous loués à bail et rapportant un revenu, dit Steyg.
    — Toutes nos félicitations, dit Vezan Ormus.
    — Et moi je vous félicite, répliqua Inyanna, pour votre ingéniosité. Merci pour ces moments de distraction ; et maintenant, à moins que vous ne vouliez acheter quelque chose, je vous prie de me laisser continuer ma comptabilité, car j’ai des taxes à payer et…
    — Vous êtes sceptique, reprit Vezan Ormus. Avec juste raison. Nous vous racontons une histoire à dormir debout et vous êtes incapable d’amortir l’impact de nos paroles. Mais écoutez, nous sommes de Ni-moya. Aurions-nous parcouru des milliers de kilomètres jusqu’à Velathys pour le plaisir de faire une farce à des commerçants ? Regardez… ici…
    Il ouvrit en éventail sa liasse de papiers et les poussa vers Inyanna. Les mains tremblantes, elle les examina. Une vue du manoir – éblouissant –, toute une collection de titres de propriété, un document généalogique et un papier portant le sceau pontifical sur lequel était écrit son nom…
    Elle leva les yeux, abasourdie, sidérée.
    — Que dois-je faire maintenant ? demanda-t-elle d’une voix faible et voilée.
    — La procédure est de pure routine, répondit Steyg. Vous devez déclarer sous serment que vous êtes réellement Inyanna Forlana, vous devez signer des papiers par lesquels vous vous engagez à rembourser les taxes sur les revenus accumulés des propriétés quand vous en aurez pris possession, il vous faudra payer les droits d’enregistrement pour le transfert de propriété et ainsi de suite. Nous pouvons nous charger de tout cela pour vous.
    — Des droits d’enregistrement ?
    — Ils se montent à quelques royaux.
    Elle écarquilla les yeux.
    — Que je peux payer sur les revenus accumulés des biens ?
    — Malheureusement pas, répondit Vezan Ormus. L’argent doit être versé avant d’avoir les titres de propriété et vous ne pouvez naturellement pas disposer des revenus des biens avant d’avoir les titres, donc…
    — C’est une ennuyeuse formalité, dit Steyg. Mais insignifiante, si l’on pense à l’avenir.

2

    Au bout du compte les droits se montaient à vingt royaux. C’était une somme énorme pour Inyanna, presque la totalité de ses économies ; mais une étude des documents lui apprit que les revenus agricoles seuls s’élevaient à neuf cents royaux par an et il y avait encore le reste de l’actif, le manoir et son contenu, les loyers et les droits sur certaines propriétés en bordure du fleuve…
    Vezan Ormus et Steyg se montrèrent extrêmement obligeants pour remplir les formulaires. Elle accrocha à la porte l’écriteau portant FERMÉ POUR AFFAIRES, non que cela eût beaucoup d’importance en cette saison calme, et ils passèrent tout l’après-midi assis à côté d’elle à son petit bureau à l’étage, lui faisant passer des choses à signer et y apposant les sceaux pontificaux à l’aspect imposant. Après quoi, pour célébrer cela, elle les emmena à la taverne au pied de la colline boire quelques tournées de vin. Steyg insista pour payer la première ; il écarta sa main et posa sur le comptoir une demi-couronne pour une bouteille de vin de palme de choix de Pidruid. Cette extravagance coupa le souffle à Inyanna – elle buvait en général du vin de qualité inférieure – mais elle se souvint, alors qu’elle était devenue riche et quand la bouteille fut vide, elle en commanda une autre. La salle était bondée, surtout des Hjorts et quelques Ghayrogs, et les bureaucrates du nord avaient l’air mal à l’aise au milieu de tous ces non-humains et ils portaient pensivement de temps à autre leurs doigts sur leur nez comme pour filtrer l’odeur de cette chair différente. Inyanna, pour les mettre à l’aise, ne cessait de leur répéter à quel point elle leur était reconnaissante de s’être donné la peine d’être venus la sortir de son obscurité à Velathys.
    — Mais c’est notre travail ! protesta Vezan Ormus. Sur cette planète chacun doit servir le Divin en jouant son rôle dans la complexité de la vie quotidienne. Des terres restent en jachère, une grande maison est inoccupée, une héritière méritante mène dans l’ignorance une morne existence. La justice exige que de tels torts soient réparés. C’est à nous qu’appartient le privilège de le faire.
    — Tout de même, dit Inyanna, le visage empourpré par le vin et se penchant de manière presque provocante tantôt vers un homme tantôt vers l’autre, vous vous êtes donné beaucoup de mal pour moi et je vous en demeurerai toujours redevable. Puis-je vous offrir une autre bouteille ?
    La nuit était tombée depuis longtemps quand ils quittèrent enfin la taverne. Il y avait plusieurs lunes dans le ciel et les montagnes qui encerclaient la ville, des pics isolés de la grande chaîne des Gonghar, ressemblaient à des piliers déchiquetés de glace noire sous cette clarté froide. Inyanna raccompagna ses visiteurs à leur hôtel en bordure de la Place Dekkeret et dans son début d’ivresse faillit s’inviter pour la nuit. Mais ils n’en avaient apparemment aucune envie, se méfiant peut-être un peu de cette possibilité, et elle fut doucement et habilement éconduite à leur porte. En titubant un peu elle effectua la longue et raide montée jusque chez elle et elle sortit sur la terrasse pour respirer l’air nocturne. Elle avait des élancements dans la tête. Trop de vin, trop de paroles, trop de nouvelles stupéfiantes ! Elle regarda autour d’elle. Sa ville, des rangées superposées de petites habitations aux murs de stuc et aux toits de tuiles s’étageant sur la cuvette en pente du Bassin de Velathys, quelques bandes d’espaces verts, des places et des hôtels particuliers, le château ducal délabré accroché aux pentes orientales, la route encerclant la ville comme une ceinture, et puis les montagnes hautes et oppressantes qui commençaient juste derrière, les flancs balafrés par les marbrières – elle voyait tout cela de son aire au sommet de la colline. Adieu ! Elle songea que cette ville n’était ni laide ni belle, que c’était juste un endroit calme, humide, morne, froid, banal, connu pour son marbre et l’habileté de ses tailleurs de pierres et pas grand-chose d’autre, une ville provinciale sur un continent provincial. Elle s’était résignée à finir ses jours ici. Mais maintenant que les miracles avaient pénétré dans sa vie, il lui semblait intolérable de devoir y passer ne fût-ce qu’encore une heure, alors que Ni-moya l’éblouissante l’attendait. Ni-moya, Ni-moya, Ni-moya !
    Elle dormit d’un sommeil intermittent. Le lendemain matin, elle retrouva Vezan Ormus et Steyg dans l’étude du notaire derrière la banque et leur remit son petit sac de royaux frustes, anciens pour la plupart, certains très anciens, à l’effigie de Kinniken, de Thimin et de Ossier, et dont l’un remontait même au règne du grand Confalume, une pièce vieille de plusieurs siècles. En échange ils lui donnèrent une unique feuille de papier : un reçu attestant le paiement de la somme de vingt royaux qu’ils devaient verser en son nom pour s’acquitter des droits d’enregistrement. Ils expliquèrent que les autres documents devaient repartir avec eux pour être contresignés et validés. Mais ils lui expédieraient le tout dès que le transfert serait achevé et elle pourrait alors venir à Ni-moya prendre possession de ses biens.
    — Quand je serai sur mes terres, leur déclara-t-elle avec noblesse, vous serez mes hôtes pour un mois de chasse et de réjouissances.
    — Oh ! non, fit doucement Vezan Ormus, il ne serait guère séant pour des gens comme nous de frayer avec la maîtresse de la Perspective Nissimorn. Mais nous apprécions l’intention et nous vous remercions pour le geste.
    Inyanna les invita à déjeuner. Mais Steyg répondit qu’ils devaient reprendre la route. Ils avaient d’autres héritiers à contacter et des problèmes de succession à régler à Narabal, à Til-omon et à Pidruid ; il s’écoulerait encore de nombreux mois avant qu’ils ne revoient leur foyer et leur épouse à Ni-moya. Est-ce que cela signifiait, demanda-t-elle soudain en grand désarroi, qu’aucune mesure concernant l’enregistrement de ses titres n’allait être prise avant qu’ils aient achevé leur tournée ?
    — Pas du tout, dit Steyg. Nous expédierons vos documents à Ni-moya ce soir même par courrier direct. Votre demande sera examinée dès que possible. Vous devriez recevoir des nouvelles de notre bureau dans… oh ! disons sept à neuf semaines.
    Elle les accompagna à leur hôtel, attendit à l’extérieur pendant qu’ils faisaient leurs bagages, les escorta jusqu’à leur flotteur et resta sur la rue en agitant la main tandis qu’ils s’éloignaient vers la route menant à la côte sud-ouest. Puis elle rouvrit la boutique. Elle eut deux clients dans l’après-midi, l’un acheta pour trois pesants de clous et l’autre demanda trois mètres de faux satin à soixante pesants le mètre ; le total des ventes de la journée fut donc inférieur à deux couronnes, mais aucune importance. Bientôt elle serait riche.
    Un mois s’écoula sans nouvelles de Ni-moya. Puis un second, et toujours le silence.
    La patience qui avait retenu Inyanna à Velathys pendant dix-neuf ans était la patience du désespoir et de la résignation. Mais maintenant que de grands changements s’annonçaient, il ne lui restait plus de patience. Elle ne tenait pas en place, elle faisait les cent pas, elle cochait les jours sur le calendrier. L’été, avec ses pluies quasi quotidiennes, s’acheva l’automne vif et sec lui succéda et les feuilles prirent des teintes mordorées sur les contreforts. Les lourdes précipitations de l’hiver commencèrent, des masses d’air humide poussées vers le sud depuis la vallée du Zimr et à travers le territoire Métamorphe se heurtant aux vents âpres des montagnes. Il y avait de la neige sur les crêtes des Gonghars et des ruisseaux de boue coulaient dans les rues de Velathys. Toujours pas de nouvelles de Ni-moya, Inyanna pensait à ses vingt royaux et la terreur commençait à se mêler à l’irritation dans son esprit. Elle fêta seule son vingtième anniversaire, buvant avec amertume du vin aigrelet et imaginant ce que ce serait d’avoir à sa disposition les revenus de la Perspective Nissimorn. Pourquoi était-ce si long ? Nul doute que Vezan Ormus et Steyg aient envoyé comme convenu les documents aux bureaux du Pontife ; mais à coup sûr ses papiers traînaient sur quelque bureau poussiéreux, attendant que l’on prenne des mesures, tandis que les mauvaises herbes poussaient dans les jardins de ses propriétés. La veille du premier jour de l’hiver, Inyanna prit la résolution de se rendre à Ni-moya et de prendre personnellement les choses en main.
    Le voyage allait coûter cher et elle avait donné toutes ses économies. Pour se procurer de l’argent elle hypothéqua la boutique à une famille de Hjorts. Ils lui donnèrent dix royaux ; ils devaient se payer les intérêts en liquidant son stock à leur propre profit ; si la totalité de la dette était remboursée avant son retour, ils continueraient à gérer le commerce pour son compte en lui versant une redevance. Ce contrat était fort avantageux pour les Hjorts, mais Inyanna n’en avait cure : elle savait, mais ne s’en ouvrit à personne, qu’elle ne reverrait jamais plus la boutique, ni ces Hjorts, ni Velathys, et la seule chose qui comptait était d’avoir l’argent pour aller à Ni-moya.
    Ce n’était pas un petit voyage. L’itinéraire le plus direct entre Velathys et Ni-moya traversait la province Changeforme de Piurifayne où il était dangereux et imprudent de pénétrer. Elle était donc obligée de faire un énorme détour en prenant la direction de l’ouest par le col Stiamot puis en remontant la longue et large vallée que formait le rift de Dulorn bordée sur la droite par la stupéfiante muraille de la faille de Velathys, haute d’un kilomètre et demi et longue de cinq cents kilomètres : et quand elle aurait atteint la ville de Dulorn, il lui resterait encore à traverser la moitié du vaste continent de Zimroel, par voie de terre et en bateau, avant d’arriver à Ni-moya. Mais Inyanna voyait tout cela comme une glorieuse aventure, quel que fût le temps que cela dût prendre. Elle n’était jamais allée nulle part, sauf une fois quand elle avait dix ans et que sa mère, traversant un hiver une période de prospérité, l’avait envoyée passer un mois dans les pays chauds au sud des Gonghars. D’autres villes bien qu’elle en ait vu des images, étaient à ses yeux aussi lointaines et aussi invraisemblables que d’autres planètes. Sa mère était allée une fois à Til-omon, sur la côte, et elle disait que c’était un endroit où le soleil était brillant comme du vin doré et où il faisait en permanence un temps estival. Sa grand-mère maternelle était allée jusqu’à Narabal où l’air tropical était lourd et humide et collait comme une seconde peau. Mais le reste – Pidruid, Piliplok, Dulorn, Ni-moya et toutes les autres – n’était que des noms pour elle, le concept d’océan était presque au-delà de son imagination et il lui était absolument impossible de croire véritablement qu’il existait au-delà de cet océan tout un autre continent, avec dix grandes cités pour chaque cité de Zimroel, des milliards d’individus, une déconcertante tanière souterraine dans le désert appelée le Labyrinthe, où résidait le Pontife, et une montagne de cinquante kilomètres de haut, au sommet de laquelle vivaient le Coronal et toute sa cour princière. En pensant à ces choses elle sentait une douleur dans sa gorge et des bourdonnements d’oreilles. L’impressionnante, l’inconcevable Majipoor était une pâtisserie trop gigantesque pour n’en faire qu’une bouchée ; mais la grignoter, kilomètre après kilomètre, était absolument merveilleux pour quelqu’un qui n’était sorti qu’une fois de Velathys.
    Invanna remarqua avec fascination le changement dans l’air quand le gros flotteur de transport traversa le col et descendit dans la plaine à l’ouest des montagnes. C’était encore l’hiver – les jours étaient courts, le soleil pâle et verdâtre – mais le vent était modéré, aucunement une bise cinglante, et apportait des effluves doux et âcres. Elle vit avec étonnement que le sol était dense, friable et spongieux, très différent de la couche peu profonde de terrain rocailleux et scintillant qu’il y avait chez elle, et qu’il était par endroits d’une teinte rouge vif stupéfiante sur des kilomètres et des kilomètres. Les plantes étaient différentes aussi – avec de grosses feuilles luisantes – ; le plumage des oiseaux était peu familier et les agglomérations qui bordaient la route étaient très aérées, un habitat rural qui ne ressemblait en rien à la triste, compacte et grise Velathys, d’audacieuses petites maisons en bois décorées de capricieux ornements en spirale et peintes de taches vives de jaune, de bleu et d’écarlate. Il était également terriblement peu familier de ne pas avoir les montagnes de tous côtés, car Velathys était nichée au cœur des Gonghars et Inyanna se trouvait dans la grande dépression qui s’étendait entre les montagnes et la lointaine bande côtière, et quand elle regardait à l’ouest, elle pouvait voir si loin que c’en était presque effrayant, un panorama illimité qui s’étendait à perte de vue. De l’autre côté elle avait la faille de Velathys, la paroi extérieure de la chaîne de montagnes, mais même cela était étrange, cette sinistre barrière verticale ne faisant que rarement place à des pics isolés qui courait sans fin vers le nord. Mais la faille se termina enfin et le paysage changea de nouveau profondément tandis qu’elle continuait de remonter vers le nord dans la partie supérieure du rift de Dulorn. À cet endroit la colossale vallée d’effondrement était riche en gypse et les basses collines moutonnantes étaient aussi blanches que si elles avaient été couvertes de givre. La pierre était d’une étrange texture, un minéral très léger avec un mystérieux éclat glacé. Inyanna avait appris à l’école que toute la ville de Dulorn était bâtie avec ce matériau, et on lui en avait montré des images, flèches, arcs-boutants et façades cristallines flamboyant comme un feu nacré à la lumière du jour. Tout cela lui avait semblé n’être que légende, comme ces histoires de la Vieille Terre d’où sa race était censée être issue.
    Mais un jour de la fin de l’hiver, Inyanna se trouva en train de contempler les faubourgs de la cité de Dulorn et elle comprit que la légende n’avait rien d’imaginaire. Dulorn était beaucoup plus belle et étrange qu’elle n’aurait pu l’imaginer. Elle semblait briller d’un éclat intérieur tandis que la lumière du soleil, réfractée et défléchie par les innombrables angles et facettes des hauts bâtiments baroques, tombait dans les rues en flots chatoyants.
    C’était donc cela une cité ! À côté Velathys n’était qu’une tourbière. Inyanna serait volontiers restée un mois, un an, pour toujours, remontant une rue et descendant la suivante, admirant les tours et les ponts, regardant à l’intérieur des mystérieuses boutiques gorgées de marchandises coûteuses, si différentes de sa pitoyable petite échoppe. Ces hordes d’êtres à face de serpent – c’était la cité Ghayrog, peuplée de millions de ces créatures quasi reptiliennes et de quelques représentants des autres races – se déplaçant avec une telle détermination, exerçant des professions inconnues d’une simple montagnarde – les affiches lumineuses faisant de la publicité pour le célèbre Cirque Perpétuel de Dulorn – les restaurants élégants, les hôtels et les parcs – tout cela laissait Inyanna pétrifiée d’admiration et de crainte. Assurément rien sur Majipoor ne pouvait se comparer à cet endroit. On disait pourtant que Ni-moya était beaucoup plus grande et que Stee sur le Mont du Château était supérieure aux deux, et puis il y avait aussi la célèbre Piliplok et le port d’Alaisor et… il y en avait tant, tant !
    Mais elle ne disposait que d’une demi-journée à Dulorn, le temps que le flotteur débarque ses passagers et soit prêt à repartir pour sa prochaine étape. Elle ne la vit pas passer. Le lendemain, alors qu’elle faisait route vers l’est à travers les forêts entre Dulorn et Mazadone, elle se demanda si elle avait vraiment vu Dulorn ou si elle avait rêvé qu’elle y était allée.
    De nouvelles merveilles se présentaient quotidiennement, des endroits où l’air était pourpre, des arbres de la taille d’une colline, des buissons de fougères qui chantaient. Puis vint une longue suite de villes mornes et indifférenciées, Cynthion, Mazadone, Thagobar et bien d’autres. À bord du flotteur, les passagers allaient et venaient, les conducteurs étaient changés tous les quinze cents kilomètres, et seule Inyanna restait, une jeune campagnarde qui découvrait le monde et dont la vue et le cerveau commençaient à se brouiller devant le panorama qui se déroulait interminablement. Elle vit des geysers, des lacs d’eau chaude et autres merveilles thermales ; c’était à Khyntor, la grande cité du centre du continent, d’où elle devait embarquer sur le bateau à destination de Ni-moya. À cet endroit le Zimr qui descendait du nord-ouest était un fleuve aussi grand qu’une mer, de sorte que l’on s’abîmait les yeux à essayer de distinguer l’autre rive. À Velathys Inyanna n’avait vu que des torrents de montagne, rapides et encaissés, ce qui ne l’avait pas préparée à cet énorme et sinueux serpent d’eau sombre qu’était le Zimr.
    Inyanna navigua pendant des semaines sur le dos de ce monstre, laissant derrière elle Verf, Stroyn, Lagomandino et cinquante autres villes dont les noms n’étaient que des syllabes. Tout son univers se réduisit au bateau. Dans la vallée du Zimr les saisons n’étaient pas très marquées et il était facile de perdre la notion du temps. Elle avait l’impression d’être au printemps mais elle savait que ce devait être l’été, et même la fin de l’été, car cela faisait plus de six mois qu’elle avait commencé ce voyage. Peut-être n’aurait-il jamais de fin, peut-être son destin était-il de passer de lieu en lieu, sans rien connaître, sans toucher terre nulle part. C’était très bien ainsi. Elle avait commencé à s’oublier. Il y avait quelque part une boutique qui lui avait appartenu, il y avait quelque part un grand domaine qui lui appartiendrait, il y avait quelque part une jeune femme nommée Inyanna Forlana, mais tout cela s’était dissous dans le mouvement de son interminable périple à travers Majipoor.
    Puis un beau jour, pour la centième fois, une nouvelle ville commença d’apparaître le long des rives du Zimr et une agitation soudaine se produisit à bord du bateau, une ruée vers le bastingage pour scruter les lointains brumeux. Inyanna entendit murmurer « Ni-moya ! Ni-moya ! » et elle sut que son voyage touchait à son terme, que son errance s’achevait et qu’elle allait retrouver sa patrie et son héritage.

3

    Elle était assez avisée pour savoir qu’essayer de pénétrer Ni-moya dès le premier jour était aussi ridicule qu’essayer de compter les étoiles. C’était une métropole qui avait vingt fois la taille de Velathys et qui étendait ses tentacules sur des centaines de kilomètres le long des deux rives du Zimr. Elle sentait que l’on aurait pu y passer toute sa vie et avoir encore besoin d’un plan pour s’orienter. Très bien. Elle refusa de se laisser impressionner ou écraser par le gigantisme démesuré de tout ce qu’elle voyait autour d’elle. Elle allait conquérir pas à pas cette cité. Cette calme décision était le début de sa transformation en une véritable habitante de Ni-moya.
    Mais il fallait savoir par quoi commencer. Le bateau avait accosté ce qui semblait être la rive sud du Zimr. La main serrée sur son petit sac, Inyanna regardait par-dessus la grande masse d’eau – à cet endroit le Zimr était gonflé par plusieurs affluents majeurs – et elle voyait des villes sur chaque rive. Laquelle était Ni-moya ? Où allaient se trouver les bureaux pontificaux ? Comment allait-elle trouver ses terres et son manoir ? Des panneaux brillants lui indiquèrent la direction des ferry-boats, mais leurs destinations étaient des endroits nommés Gimbeluc, Istmoy, Strelain, Strand Vista, des faubourgs, supposa-t-elle. Il n’y avait pas de panneau pour ferry à destination de Ni-moya, parce que tous ces endroits étaient Ni-moya.
    — Êtes-vous perdue ? demanda une petite voix aiguë.
    Inyanna se retourna et vit une jeune fille qui était sur le bateau et qui avait deux ou trois ans de moins qu’elle, une frimousse barbouillée et des cheveux raides étrangement teints en bleu lavande. Trop fière ou peut-être trop timide pour accepter son aide – elle ne savait pas très bien quoi – Inyanna secoua la tête avec brusquerie et détourna les yeux, sentant la chaleur et le sang lui monter aux joues.
    — Il y a une cabine publique de renseignements derrière les guichets des billets, dit la jeune fille avant de disparaître dans la foule qui se dirigeait vers les ferry-boats.
    Inyanna fit la queue et quand son tour arriva enfin, elle entra dans la cabine de communication et avança la tête dans le dispositif élastique qui établissait le contact.
    — Renseignements, dit une voix.
    — Services du Pontificat, dit-elle d’une voix douce. Bureau des Successions.
    — Ce bureau n’est pas répertorié.
    Inyanna fronça les sourcils.
    — Alors, les Services du Pontificat.
    — 853 promenade Rodamaunt, Strelain.
    Vaguement inquiète, elle acheta un billet de ferry-boat pour Strelain : une couronne vingt pesants. Il lui restait exactement deux royaux, peut-être assez pour vivre quelques semaines dans cette coûteuse cité. Et après ? Je suis l’héritière de la Perspective Nissimorn, se dit-elle avec insouciance, et elle monta à bord du ferry-boat. Mais elle se demandait pourquoi l’adresse du bureau des Successions n’était pas répertoriée.
    C’était le milieu de l’après-midi. Le ferry-boat, avec un rugissement de sirène, s’éloigna doucement de l’embarcadère. Inyanna s’agrippa à la rambarde, contemplant avec émerveillement la ville sur la rive opposée, où les bâtiments étaient des tours d’une blancheur éclatante s’étageant sur les pentes de douces collines verdoyantes au nord de l’agglomération. Une carte était fixée sur un poteau près de l’escalier menant aux ponts inférieurs. Elle vit que Strelain était le quartier central de la conurbation, juste en face de la gare des ferry-boats qui se nommait Nissimorn. Les fonctionnaires du Pontificat lui avaient dit que son domaine se trouvait sur la rive nord ; il devait donc, puisqu’il s’appelait Perspective Nissimorn et était probablement situé en face de Nissimorn, être dans Strelain même, peut-être quelque part dans cette bande côtière couverte de forêts au nord-est. Gimbeluc était un faubourg occidental, séparé de Strelain par un affluent du Zimr enjambé par de nombreux ponts ; Istmoy était situé à l’est ; la Steiche, une rivière qui venait du sud, était presque aussi large que le fleuve et les villes qui la bordaient s’appelaient…
    — C’est la première fois que vous venez ici ?
    C’était encore la jeune fille aux cheveux lavande.
    — Oui, j’arrive de Velathys, répondit Inyanna avec un sourire timide. Une campagnarde, quoi !
    — Vous semblez avoir peur de moi.
    — Moi ? Ah bon !
    — Je ne vais pas vous manger. Je ne vais même pas vous escroquer. Je m’appelle Liloyve. Je suis voleuse au Grand Bazar.
    — Vous avez dit voleuse ?
    — C’est une profession admise à Ni-moya. Nous ne sommes pas encore autorisés mais on ne nous met pas trop de bâtons dans les roues, et nous avons notre propre registre officiel, comme n’importe quelle corporation. Je viens de Lagomandino, où j’ai vendu pour mon oncle des marchandises volées. Êtes-vous trop bien pour moi ou simplement très timide ?
    — Ni l’un ni l’autre, répondit Inyanna. Mais j’ai fait un long voyage seule et je pense que j’ai perdu l’habitude de parler aux gens.
    Elle se força de nouveau à sourire.
    — Vous êtes vraiment une voleuse ?
    — Oui. Mais pas une voleuse à la tire. Vous avez l’air si inquiète ! Au fait, comment vous appelez-vous ?
    — Inyanna Forlana.
    — C’est un joli nom. Je ne connaissais pas d’Inyanna. Vous avez fait tout le trajet de Velathys à Ni-moya ? Dans quel but ?
    — Pour réclamer mon héritage, répondit Inyanna. La propriété du petit-fils de la sœur de ma grand-mère. Un bâtiment appelé Perspective Nissimorn. sur la rive nord du…
    Liloyve pouffa. Elle essaya de réprimer son rire ses joues se gonflèrent, elle toussa et mit sa main sur sa bouche dans son hilarité presque convulsive. Mais elle se calma rapidement et son expression s’adoucit pour se transformer en pitié.
    — Dans ce cas, vous devez faire partie de la famille du duc, dit-elle doucement, et je devrais m’excuser de vous avoir abordée si impoliment.
    — La famille du duc ? Non, bien sûr que non. Pourquoi…
    — La Perspective Nissimorn est la propriété de Calain, le frère cadet du duc.
    — Non, fit Inyanna en secouant la tête. Le petit-fils de la sœur de…
    — Ma pauvre, inutile de vous faire les poches. Quelqu’un est déjà passé !
    Inyanna se cramponna à son sac.
    — Non, dit Liloyve. Je veux dire que vous avez été refaite, si vous croyez avoir hérité la Perspective Nissimorn.
    — Il y avait des papiers avec le sceau pontifical. Deux hommes de Ni-moya les ont apportés en personne à Velathys. Je suis peut-être une fille de la campagne mais je ne suis pas assez bête pour avoir fait ce voyage sans preuves. J’ai eu des soupçons, c’est vrai, mais j’ai vu les documents. J’ai fait enregistrer mes droits ! Cela m’a coûté vingt royaux, mais les papiers ont été faits dans les règles.
    — Où allez-vous loger quand nous arriverons à Strelain ? demanda Liloyve.
    — Je n’y ai pas encore réfléchi. Une auberge, je suppose.
    — Économisez vos couronnes. Vous en aurez besoin. Nous vous hébergerons chez nous dans le Bazar. Et demain matin, vous raconterez tout cela aux gardes impériaux. Peut-être pourront-ils vous aider à récupérer une partie de ce que vous avez perdu.

4

    L’idée d’avoir été victime d’escrocs avait trotté dans la tête d’Inyanna depuis le début, comme un bourdonnement grave et harcelant sous une belle musique, mais elle avait préféré ne pas prêter attention à ce bourdonnement et maintenant encore, alors que le bourdonnement s’était amplifié jusqu’à devenir un monstrueux grondement, elle se forçait à rester confiante. Cette petite souillon du Bazar qui reconnaissait être une voleuse professionnelle avait la méfiance aiguisée de quelqu’un qui vivait d’expédients dans un univers hostile et voyait le mal et l’imposture partout, peut-être même où ils n’existaient pas. Inyanna était consciente du fait que sa crédulité avait pu l’entraîner dans une terrible erreur, mais il ne servait à rien de se lamenter si vite. Peut-être, après tout, faisait-elle quand même partie de la famille du duc, ou peut-être Liloyve s’était-elle trompée sur l’identité du propriétaire de la Perspective Nissimorn ; et puis, s’il s’avérait qu’elle était venue à Ni-moya en pure perte, dépensant ses dernières couronnes pour ce voyage infructueux, elle était au moins à Ni-moya plutôt qu’à Velathys, et c’était en soi un motif de jubilation.
    Quand le ferry-boat accosta le débarcadère de Strelain, Inyanna vit enfin de près le centre de Ni-moya. Des tours d’une blancheur éblouissante descendaient presque jusqu’au bord de l’eau, s’élevant si droit qu’elles en paraissaient instables, et il était difficile de comprendre pourquoi elles ne basculaient pas dans le fleuve. La nuit commençait à tomber. Partout des lumières scintillaient. Inyanna conservait le calme d’une somnambule devant la splendeur de la cité. Je suis arrivée chez moi, ne cessait-elle de se répéter. Je suis dans mon pays, cette ville est ma patrie, je me sens tout à fait chez moi ici. Elle prit quand même soin de rester tout près de Liloyve tandis qu’elles avançaient dans la foule grouillante le long du passage qui menait à la rue.
    À la porte du terminal se dressaient trois énormes oiseaux de métal dont les yeux étaient des pierres précieuses – un gihorna dont les larges ailes étaient déployées, un grand hazenmarl ridicule aux longues pattes et un troisième que Inyanna ne connaissait pas, avec un énorme bec bombé recourbé comme une faucille. Les statues mécaniques remuaient lentement, tendant le cou ou ébouriffant leurs ailes.
    — Les emblèmes de la cité, dit Liloyve. Tu les verras partout, ces grands nigauds ! Et ils ont dans les yeux une fortune en pierres précieuses.
    — Et personne ne les vole ?
    — J’aimerais avoir le cran de le faire. Je grimperais jusqu’en haut et je les arracherais. Mais on dit que cela ferait mille ans de malheur. Les Métamorphes se relèveront et nous chasseront, les tours s’écrouleront et tout un tas d’autres bêtises.
    — Mais si tu ne crois pas à ces légendes, pourquoi ne voles-tu pas les pierres précieuses ?
    Liloyve eut un petit rire méprisant.
    — Qui les achèterait ? N’importe quel trafiquant saurait d’où elles viennent et avec la malédiction qui est sur elles il n’y aurait pas d’acquéreur. Cela créerait bien des ennuis au voleur et le Roi des Rêves sifflerait dans sa tête jusqu’à ce qu’il ait envie de hurler. Je préférerais avoir une pleine poche de verroterie plutôt que les yeux des oiseaux de Ni-moya. Allez, monte !
    Elle ouvrit la porte d’un petit flotteur urbain garé devant le terminal et poussa Inyanna sur un siège.
    Liloyve s’installa près d’elle et tapa un code sur la plaque de paiement. Le petit véhicule démarra.
    — Nous pouvons remercier ton noble parent pour le voyage, dit-elle.
    — Comment ? Qui ?
    — Calain, le frère du duc. J’ai utilisé son code. Il a été volé le mois dernier et nous sommes nombreux à voyager gratis grâce à Calain. Bien sûr, quand les factures arriveront, son secrétaire fera changer le code, mais d’ici là… tu comprends ?
    — Je suis très naïve, dit Inyanna. Je crois encore que la Dame et le Roi voient nos péchés durant notre sommeil et nous envoient des rêves pour décourager ce genre d’actions.
    — Mais c’est ce qu’on veut que tu croies, répliqua Liloyve. Tue quelqu’un et tu auras des nouvelles du Roi des Rêves, il n’y a pas de doute. Mais combien d’habitants y a-t-il sur Majipoor ? Dix-huit milliards ? Trente ? Cinquante ? Et le Roi aurait le temps de gâter les rêves de tous ceux qui utilisent un flotteur urbain sans payer ? Tu crois cela ?
    — Eh bien…
    — Ou même de ceux qui vendent des droits sur des palais appartenant à autrui ?
    Inyanna s’empourpra et elle détourna la tête.
    — Où allons-nous maintenant ? demanda-t-elle d’une voix sourde.
    — Nous sommes déjà arrivées. Le Grand Bazar. Descends !
    Inyanna suivit Liloyve sur une grande place bordée sur trois côtés par de hautes tours et sur le quatrième par un bâtiment bas d’aspect massif auquel on accédait par une multitude de petites marches de pierre. Des centaines, voire des milliers de gens vêtus de l’élégante tunique blanche de Ni-moya entraient et sortaient en se pressant par la large ouverture du bâtiment, au-dessus de l’arche de laquelle les trois oiseaux emblématiques étaient sculptés en haut-relief, là aussi avec des pierres précieuses à la place des yeux.
    — C’est la porte Pidruid, dit Liloyve, l’une des treize entrées. Tu sais que le Bazar couvre vingt-cinq kilomètres carrés – un peu comme le Labyrinthe, mais pas aussi profond, presque partout au niveau de la rue. Il serpente dans toute la ville, traverse les autres constructions, passe sous certaines rues et entre des bâtiments… une ville dans la ville, si tu veux. Ma famille y vit depuis des siècles. Nous sommes voleurs de génération en génération. Sans nous, les commerçants auraient de grosses difficultés.
    — J’étais commerçante à Velathys, fit sèchement Inyanna. Nous n’avons pas de voleurs là-bas, et je ne pense pas que nous ayons jamais éprouvé le besoin d’en avoir.
    Elles se laissèrent porter par la foule jusqu’en haut des marches et franchirent la porte du Grand Bazar.
    — C’est différent ici, reprit Liloyve.
    Le Bazar s’étendait dans toutes les directions. C’était un dédale d’étroites arcades, de ruelles, de tunnels et de galeries, brillamment éclairés, divisés et subdivisés en une infinité de minuscules échoppes. Au-dessus de leur tête, un dais de scintillant jaune d’un seul tenant s’étirait au loin, projetant la vive clarté de sa propre luminescence. Cette vue stupéfia Inyanna plus que tout ce qu’elle avait découvert jusqu’alors à Ni-moya, car elle avait parfois vendu de cette étoffe dans sa boutique, à trois royaux le coupon, et avec un coupon on ne pouvait guère décorer qu’une petite pièce ; son esprit reculait devant l’idée de vingt-cinq kilomètres carrés de scintillant et son cerveau, d’habitude si prompt en pareille matière, était absolument incapable d’en calculer le prix. Ni-moya ! Le rire était la seule défense face à de tels excès. Elles s’enfoncèrent dans le Bazar. Chaque venelle ressemblait exactement à la suivante, chacune avec ses innombrables échoppes où l’on vendait de la porcelaine et des tissus, de la vaisselle et des vêtements, des fruits, de la viande, des légumes et des friandises, chacune avec son marchand de vin et son marchand d’épices, une galerie de pierres précieuses, un vendeur de saucisses grillées et un autre de poisson frit et d’autres encore. Liloyve semblait pourtant savoir exactement quels embranchements et quelles rues prendre et laquelle des innombrables allées identiques allait vers sa destination, car elle avançait d’un pas vif et résolu, ne s’arrêtant que de temps à autre pour se procurer leur dîner en saisissant prestement sur un étal tantôt un morceau de poisson, tantôt un gobelet de vin. En plusieurs occasions le vendeur la vit faire mais il se contenta de sourire.
    — Ils s’en fichent ? demanda Inyanna, perplexe.
    — Ils me connaissent. Mais je te le répète, nous autres les voleurs sommes tenus en haute estime ici. Nous sommes une nécessité.
    — J’aimerais comprendre cela.
    — Nous maintenons l’ordre dans le Bazar, tu vois ? Personne d’autre que nous ne vole ici, nous ne prenons que ce dont nous avons besoin et nous patrouillons pour décourager les amateurs. Tu imagines ce que ce serait avec cette foule si un client sur dix remplissait son sac de marchandises. Mais nous nous déplaçons parmi eux, remplissant nos propres sacs mais aussi les empêchant d’en faire autant. Nous sommes une quantité connue. Comprends-tu ? Notre butin est une sorte de taxe pour les commerçants, une sorte de salaire qu’ils nous paient pour contrôler tous ceux qui se pressent dans les passages. Holà ! Toi, là-bas !
    Ces derniers mots n’étaient pas destinés à Inyanna mais à un jeune garçon d’une douzaine d’années, brun et mince comme une anguille, qui fourrageait dans une boite contenant des couteaux de chasse. D’un geste vif Liloyve saisit la main du garçonnet et du même mouvement empoigna les tentacules ondulantes d’un Vroon à peine plus grand que l’enfant, qui se tenait dans l’ombre à quelques mètres. Inyanna entendit Liloyve leur parler à voix basse avec véhémence mais elle ne put distinguer un seul mot ; l’algarade ne dura que quelques instants et le Vroon et l’enfant s’éloignèrent piteusement.
    — Que s’est-il passé ? demanda Inyanna.
    — Ils volaient des couteaux. Le garçon les passait au Vroon. Je leur ai dit de quitter immédiatement le Bazar, sinon mes frères viendraient couper les tentacules du Vroon et les feraient manger au garçon frites dans de l’huile de stinnim.
    — Tu aurais fait cela ?
    — Bien sûr que non. Cela mériterait une vie entière de rêves tourmentés. Mais ils ont compris. Seuls les voleurs autorisés fauchent ici. Tu vois ? Nous sommes pour ainsi dire les gardiens ici. Nous sommes indispensables. Et voilà… c’est ici que j’habite. Tu es mon hôte.

5

    Liloyve vivait sous terre, dans une pièce de pierre blanchie à la chaux faisant partie d’une suite de sept ou huit salles semblables en dessous d’une partie du Grand Bazar réservée aux marchands de fromage et d’huile. Une trappe et une échelle de corde suspendue menaient aux salles souterraines. Dès l’instant où Inyanna commença la descente, tous les bruits et la frénésie du Bazar devinrent imperceptibles et la seule chose rappelant ce qui se trouvait au-dessus était la légère mais indiscutable odeur de fromage rouge de Stoienzar qui imprégnait même les parois de pierre.
    — Voici notre repaire, dit Liloyve.
    Elle entonna une mélodie rapide et cadencée et des gens entrèrent à la file, venant des autres salles – des gens pauvrement mis et à l’air louche, petits et malingres pour la plupart, dont l’aspect ressemblait fort à celui de Liloyve, comme s’ils avaient été fabriqués avec des matériaux de qualité inférieure.
    — Mes frères Sidoun et Hanoun, dit-elle. Ma sœur Medill Faryun. Mes cousins Avayne, Amayne et Athayne. Et voici mon oncle Agourmole, qui est le chef de notre clan. Mon oncle, je te présente Inyanna Forlana, de Velathys, à qui deux fripouilles ont vendu la Perspective Nissimorn pour vingt royaux. Je l’ai rencontrée sur le bateau. Elle va vivre avec nous et devenir une voleuse.
    — Mais je… souffla Inyanna.
    Agourmole, cérémonieux, fit avec élégance et raffinement le signe de la Dame, en guise de bénédiction.
    — Vous êtes des nôtres. Pouvez-vous porter des vêtements d’homme ?
    — Oui, je suppose, dit Inyanna, déconcertée. Mais je ne comp…
    — J’ai un frère cadet qui est inscrit à notre corporation. Il vit à Avendroyne chez les Changeformes et n’a pas mis les pieds à Ni-moya depuis des années. Vous allez prendre son nom et sa place. Ce sera plus simple que d’obtenir une nouvelle inscription. Donnez-lui la main.
    Elle le laissa la prendre. Il avait les paumes moites et douces. Il la regarda dans les yeux.
    — Votre véritable vie ne fait que commencer, dit-il à voix basse et avec ferveur. Tout ce qui a eu lieu avant n’était qu’un rêve. Vous êtes maintenant une voleuse à Ni-moya et vous vous appelez Kulibhai.
    — Vingt royaux est un excellent prix pour la Perspective Nissimorn, ajouta-t-il avec un clin d’œil.
    — Ce n’étaient que les droits d’enregistrement, dit Inyanna. Ils m’ont dit que je l’avais héritée, par la sœur de ma grand-mère maternelle.
    — Si c’est vrai, vous y donnerez une grande fête pour nous quand vous en aurez pris possession, pour nous remercier de notre hospitalité. D’accord ?
    Agourmole éclata de rire.
    — Avayne ! cria-t-il. Du vin pour ton oncle Kulibhai ! Sidoun, Hanoun, trouvez-lui des vêtements ! Musique, quelqu’un ! Qui veut danser ? Allons, un peu d’entrain ! Medill, prépare le lit de notre hôte !
    Le petit homme s’agitait avec une irrésistible pétulance en aboyant ses ordres. Inyanna, entraînée par cette véhémente énergie, accepta un verre de vin, se laissa mesurer par l’un des frères de Liloyve pour prendre les dimensions d’une tunique et s’efforça d’apprendre par cœur le flot de noms qu’elle venait d’entendre. D’autres arrivaient encore dans la salle, quelques humains, trois Hjorts joufflus à la face grise et, à la stupéfaction d’Inyanna, deux sveltes et silencieux Métamorphes. Bien qu’elle ait eu l’habitude d’avoir affaire à des Changeformes à l’époque où elle avait son commerce, elle ne s’attendait pas à ce que Liloyve et les siens partagent leur logement avec ces mystérieux aborigènes. Mais peut-être que les voleurs, comme les Métamorphes, se considéraient sur Majipoor comme une race à part et qu’ils étaient attirés les uns vers les autres.
    La fête impromptue dura pendant des heures. Les voleurs semblaient rivaliser pour s’attirer ses bonnes grâces, venant chacun son tour lui faire du plat, lui offrant une babiole, lui racontant une histoire personnelle ou des potins confidentiels. Pour la descendante d’une longue lignée de boutiquiers, les voleurs étaient les ennemis naturels ; mais ces gens, même s’ils étaient de minables parias, avaient l’air chaleureux, amicaux et ouverts et ils étaient ses seuls alliés dans la vaste et indifférente cité. Inyanna ne désirait nullement embrasser leur profession, mais elle savait que le destin, en lui faisant connaître la famille de Liloyve, n’avait pas été trop cruel avec elle.
    Elle dormit d’un sommeil agité, fit des rêves fragmentaires et vaporeux et se réveilla à plusieurs reprises en pleine confusion, n’ayant aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. Mais l’épuisement s’empara enfin d’elle et elle sombra dans un profond sommeil. C’était en général l’aube qui l’éveillait mais l’aube était inconnue dans ce lieu souterrain, et quand elle se réveilla, il pouvait être n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
    Liloyve lui souriait.
    — Tu devais être terriblement fatiguée, dit-elle.
    — J’ai dormi trop longtemps ?
    — Tu as dormi jusqu’à ce que tu aies fini de dormir. Ce devait être ce qu’il te fallait, non ?
    Inyanna regarda autour d’elle. Elle vit des traces de la fête – bouteilles, gobelets vides, vêtements épars – mais les autres étaient partis. Partis faire leur tournée matinale, expliqua Liloyve. Elle montra à Inyanna où faire sa toilette et s’habiller, puis elles montèrent dans le maelström du Bazar. De jour, il était aussi animé qu’il l’avait été la veille au soir, mais il paraissait moins magique à la lumière naturelle, une texture moins dense et une atmosphère moins chargée d’électricité. Ce n’était rien d’autre qu’un vaste marché grouillant, alors que la veille Inyanna avait eu l’impression d’un énigmatique univers autarcique. Elles ne s’arrêtèrent que pour voler leur petit déjeuner à trois ou quatre éventaires, Liloyve se servant effrontément et passant le butin à une Inyanna confuse et hésitante, puis elles avancèrent dans l’effroyable complexité de ce dédale, qu’Inyanna était sûre de ne jamais pouvoir maîtriser, et se retrouvèrent brusquement à l’air libre et frais de la surface.
    — Nous sommes sorties par la porte Piliplok, dit Liloyve. D’ici il n’y a qu’un court trajet à pied jusqu’au Pontificat.
    Un trajet court mais stupéfiant, car à chaque coin de rue se présentaient de nouvelles merveilles. En remontant un splendide boulevard Inyanna remarqua une lumière rayonnante surgissant de la chaussée comme un nouveau soleil. Liloyve lui expliqua que c’était le début du Boulevard de Cristal qui rutilait jour et nuit de l’éclat de réflecteurs tournants. En traversant une autre rue, elle aperçut ce qui ne pouvait être que le palais du duc de Ni-moya, loin à l’est, en contrebas de l’éminence sur laquelle s’élevait la cité, à l’endroit où le Zimr faisait son brusque coude. C’était une mince flèche de pierre lisse dressée sur une large base aux nombreuses colonnes, énorme même à cette distance et entourée d’un parc ressemblant à un tapis de verdure. Au tournant suivant, Inyanna contempla quelque chose qui ressemblait à la chrysalide lâchement tissée de quelque fabuleux insecte, mais d’un kilomètre et demi de long et suspendue au-dessus d’une avenue immensément large.
    — Le Portique Flottant, dit Liloyve, l’endroit où les riches achètent leurs joujoux. Peut-être un jour dilapideras-tu tes royaux dans ses boutiques. Mais pas aujourd’hui. Nous sommes arrivées : promenade Rodamaunt. Nous n’allons pas tarder à être fixées sur ton héritage.
    C’était une grande artère en courbe, bordée d’un côté par des tours à la façade nue toutes de la même hauteur et de l’autre par une alternance de grands et de petits bâtiments. Ceux-ci étaient apparemment les bureaux du gouvernement. Inyanna était intimidée par la complexité de tout cela et elle aurait pu errer dehors pendant des heures dans la plus complète perplexité et sans oser entrer ; mais Liloyve pénétra le mystère des lieux en demandant une série de renseignements rapides et elle fit entrer Inyanna, la conduisant dans les couloirs et les sinuosités d’un dédale à peine moins compliqué que le Grand Bazar et elles se trouvèrent enfin assises sur un banc de bois dans une grande salle d’attente brillamment éclairée, regardant les noms apparaître et disparaître sur un tableau d’affichage au-dessus de leur tête. Au bout d’une demi-heure celui d’Inyanna apparut.
    — Est-ce le bureau des Successions ? demanda-t-elle tandis qu’elles entraient.
    — Apparemment cela n’existe pas, répondit Liloyve. Nous allons voir les gardes impériaux. Si quelqu’un peut nous aider, ce sont eux.
    Un Hjort à la mine sévère, bouffi et les yeux globuleux comme la plupart de ceux de sa race, leur demanda d’exposer leur problème et Inyanna, hésitante au début, puis de plus en plus volubile, déballa toute son histoire ; les étrangers de Ni-moya, le récit stupéfiant du magnifique héritage, les documents, le sceau pontifical, les vingt royaux de droits d’enregistrement. Le Hjort, à mesure que l’histoire se développait, se tassait derrière son bureau, se massait les bajoues et faisait rouler un à la fois ses yeux globuleux d’une manière déconcertante. Quand elle eut terminé, il prit son reçu et fit pensivement courir ses gros doigts sur les bords du sceau impérial qui y était apposé.
    — Vous êtes le dix-neuvième prétendant à la Perspective Nissimorn qui s’est présenté à Ni-moya cette année, dit-il d’une voix lugubre. Je crains qu’il n’y en ait d’autres. Il y en aura beaucoup d’autres.
    — Dix-neuvième ?
    — À ma connaissance. D’autres ne se sont peut-être pas donné la peine de signaler l’escroquerie aux gardes impériaux.
    — L’escroquerie, répéta Inyanna. C’est donc cela ? Les documents qu’ils m’ont montrés, la généalogie, les papiers portant mon nom – ils ont fait tout le chemin de Ni-moya à Velathys simplement pour m’escroquer de vingt royaux ?
    — Oh ! pas seulement pour vous escroquer, dit le Hjort. Il y a probablement trois ou quatre héritiers de la Perspective Nissimorn à Velathys, cinq à Narabal, sept à Til-omon et une douzaine à Pidruid – ce n’est pas difficile de se procurer des pièces généalogiques, vous savez. Ni de falsifier des documents et de remplir les blancs. Vingt royaux d’un côté, peut-être trente d’un autre, un bon gagne-pain si l’on se déplace sans arrêt, vous comprenez ?
    — Mais comment est-ce possible ? De telles pratiques sont contre la loi !
    — Oui, reconnut le Hjort d’un air las.
    — Et le Roi des Rêves…
    — Les châtiera sévèrement, vous pouvez en être sûre. De même que nous ne manquerons pas de leur infliger de lourdes peines dès que nous les aurons arrêtés. Vous nous serez fort utile en nous donnant leur signalement.
    — Et mes vingt royaux ?
    Le Hjort haussa les épaules.
    — Il n’y a aucun espoir de récupérer quoi que ce soit ? demanda Inyanna.
    — Aucun.
    — Mais alors, j’ai tout perdu !
    — Au nom de Sa Majesté, je vous présente mes regrets les plus sincères, dit le Hjort.
    Et ce fut tout.
    — Emmène-moi à la Perspective Nissimorn, dit sèchement Inyanna à Liloyve quand elles furent dehors.
    — Mais tu ne t’imagines tout de même pas…
    — Qu’elle m’appartient vraiment ? Non, bien sûr que non. Mais je veux la voir ! Je veux savoir à quoi ressemble le bâtiment que l’on m’a vendu pour mes vingt royaux !
    — Pourquoi te torturer ?
    — Je t’en prie, dit Inyanna.
    — Allez, viens, dit Liloyve.
    Elle héla un flotteur et donna ses instructions. Les yeux écarquillés, Inyanna regardait avec émerveillement autour d’elle tandis que le petit véhicule les transportait à travers les majestueuses artères de Ni-moya. Dans la chaleur du soleil de midi, tout semblait baigné de lumière et la cité flamboyait, non de l’éclat froid et cristallin de Dulorn, mais d’une splendeur vibrante, palpitante et sensuelle qui se réverbérait sur chaque mur blanchi à la chaux et dans chaque rue. Liloyve décrivait les endroits les plus importants devant lesquels elles passaient.
    — Voici le Musée des Mondes, dit-elle en montrant une grande construction couronnée d’un diadème de dômes de verre à pans coupés. Les trésors de mille planètes, et même quelques objets de la Vieille Terre. Et voici la Chambre de la Sorcellerie, une sorte de musée aussi, consacré à la magie aux rêves. Je n’y suis jamais allée. Et là – tu vois les trois oiseaux de la cité sur la façade ? – c’est le Palais de la Cité, où réside le maire.
    Elles commencèrent à descendre, dans la direction du fleuve.
    — Les restaurants flottants sont dans cette partie du port, dit Liloyve avec un grand geste de la main. Il y en a neuf, comme de petites îles. Il paraît que l’on peut y commander des plats de toutes les provinces de Majipoor. Un jour, nous irons y manger, dans les neuf, d’accord ?
    — Ce serait bien d’y rêver, fit Inyanna avec un petit sourire triste.
    — Ne t’inquiète pas. Nous avons toute la vie devant nous, et un voleur vit dans l’aisance. J’ai l’intention de me promener un jour dans toutes les rues de Ni-moya, et tu pourras venir avec moi. Il y a aussi un Parc des Animaux Fabuleux à Gimbeluc, dans les collines, tu sais, avec des animaux qui ont disparu à l’état sauvage, des sigimoins, des ghalvars, des dimilions et bien d’autres, et il y a l’Opéra où joue l’orchestre municipal – tu as entendu parler de notre orchestre ? Mille instruments, il n’y a rien de comparable dans l’univers. Et puis il y a… Oh ! nous sommes arrivées !
    Elles descendirent du flotteur. Inyanna vit qu’elles étaient presque au bord du fleuve. Devant elle coulait le Zimr, et le grand fleuve était si large à cet endroit qu’elle parvenait à peine à voir l’autre rive et ne distinguait que vaguement la ligne verte de Nissimorn à l’horizon. Juste à sa gauche se dressait une clôture de poteaux de métal hauts de deux fois la taille d’un homme, espacés de deux mètres cinquante à trois mètres et reliés par une toile légère comme de la gaze et presque invisible qui émettait un bourdonnement grave et sinistre. À l’intérieur de cette enceinte se trouvait un jardin d’une grande beauté, des buissons bas et élégants couverts de fleurs dorées, turquoise et écarlates et une pelouse tondue si ras qu’elle donnait l’impression d’avoir été répandue sur le sol. Plus loin, le terrain commençait à s’élever et l’habitation était bâtie sur une saillie rocheuse qui surplombait le port. C’était un manoir d’une taille étonnante, aux murs blancs dans le style de Ni-moya, qui utilisait beaucoup les techniques de suspension et de légèreté typiques de l’architecture de la cité, avec des portiques qui paraissaient flotter et des balcons suspendus en porte à faux sur d’incroyables distances. À l’exception du palais ducal – visible pas très loin sur la rive et s’élevant magnifiquement sur son piédestal – la Perspective Nissimorn semblait être à Inyanna la plus belle construction qu’elle eût vue jusqu’alors à Ni-moya. Et c’était cela qu’elle s’imaginait avoir hérité ! Elle se mit à rire. Elle courut le long de la clôture, s’arrêtant de temps à autre pour contempler le grand bâtiment sous des angles différents et riant aux éclats, comme si quelqu’un lui avait révélé la vérité la plus profonde de l’univers, la vérité qui renferme le secret de toutes les autres vérités et doit de ce fait nécessairement susciter un rire inextinguible. Liloyve la suivait, lui criant de l’attendre, mais Inyanna courait comme une possédée. Elle arriva enfin à la grille d’entrée, où deux Skandars géants revêtus d’une livrée d’un blanc immaculé montaient la garde, tous leurs bras croisés d’une manière énergiquement possessive. Inyanna continuait à rire ; les Skandars se renfrognèrent ; Liloyve, arrivant par-derrière, tira Inyanna par la manche et l’exhorta à partir avant de s’attirer des ennuis.
    — Attends, dit-elle en haletant. Elle se dirigea vers les Skandars.
    — Êtes-vous au service de Calain de Ni-moya ?
    Ils la regardèrent sans la voir et ne répondirent pas.
    — Dites à votre maître, poursuivit-elle posément, qu’Inyanna de Velathys est venue, pour voir la maison, et qu’elle regrette de n’avoir pu venir dîner. Merci.
    — Viens ! murmura Liloyve d’une manière pressante.
    La colère commençait à remplacer l’indifférence sur la face velue des énormes gardes. Inyanna les salua gracieusement, éclata de nouveau de rire et fit signe à Liloyve ; elles coururent ensemble jusqu’au flotteur, Liloyve partageant enfin cette irrésistible hilarité.

6

    Inyanna ne revit pas de sitôt le soleil de Ni-moya, car elle commença sa nouvelle vie de voleuse dans les profondeurs du Grand Bazar. Elle n’avait au début aucunement l’intention d’exercer la profession de Liloyve et de sa famille. Mais des considérations pratiques prévalurent rapidement contre les subtilités de la moralité. Elle n’avait ni la possibilité de retourner à Velathys ni, après ces premières visions de Ni-moya, véritablement envie de le faire. Rien d’autre ne l’attendait là-bas qu’une existence consacrée à écouler de la colle, des clous, du faux satin et des lanternes de Til-omon. Mais si elle restait à Ni-moya, il lui faudrait trouver un gagne-pain. Elle ne connaissait pas d’autre métier que celui de commerçante et sans capital elle pouvait difficilement ouvrir une boutique ici. Très bientôt, elle se trouverait à court d’argent ; elle ne voulait pas vivre de la charité de ses nouveaux amis ; elle n’avait pas d’autre perspective ; ils lui offraient une place dans leur société ; et après tout, il semblait acceptable d’embrasser une carrière de voleuse, bien que ce fût profondément étranger à son ancienne nature, maintenant qu’elle avait été dépouillée de toutes ses économies par les boniments de deux escrocs. Elle accepta donc de s’affubler d’une tunique d’homme – elle était assez grande et son maintien était un peu gauche, suffisamment pour que la supercherie fût plausible – et, sous le nom de Kulibhai, frère d’Agourmole, le maître voleur, elle entra dans la corporation des voleurs.
    Liloyve fut son mentor. Pendant trois jours, Inyanna la suivit à travers le Bazar, regardant attentivement tandis que la jeune fille aux cheveux lavande dérobait çà et là des marchandises. C’était parfois élémentaire, comme passer un manteau dans une boutique et disparaître soudain dans la foule ; c’était parfois un rapide tour de passe-passe sur les présentoirs et les étalages ; c’était parfois des tromperies compliquées, embobiner un garçon de courses en lui promettant des baisers ou même mieux tandis qu’un complice s’esquivait avec le chariot de marchandises. Il y avait en même temps l’obligation d’empêcher le vol des amateurs. À deux reprises durant ces trois jours, Inyanna vit Liloyve le faire – la main sur le poignet, le regard froid et furieux, les paroles cinglantes prononcées à voix basse, se terminant les deux fois par un regard de peur, les excuses, la retraite précipitée. Inyanna se demanda si elle aurait un jour le courage de le faire. Cela lui semblait plus difficile que de voler ; et elle était loin d’être sûre de pouvoir se résoudre à voler.
    — Rapporte-moi une bouteille de lait de dragonet et deux de vin doré de Piliplok, lui dit Liloyve le quatrième jour.
    — Mais cela doit coûter un royal pièce ! s’exclama Inyanna, épouvantée.
    — En effet.
    — Laisse-moi commencer en volant des saucisses.
    — Il n’est pas plus difficile de voler des vins fins, dit Liloyve. Et c’est beaucoup plus rentable.
    — Je ne suis pas prête.
    — Tu penses seulement ne pas l’être. Tu as vu comment il faut s’y prendre. Tu peux le faire aussi. Tes craintes sont inutiles. Tu as l’âme d’une voleuse, Inyanna.
    — Comment peux-tu dire de telles… s’écria Inyanna, furieuse.
    — Doucement, doucement, c’était un compliment que je voulais te faire !
    Inyanna hocha la tête.
    — Quand même, dit-elle. Je crois que tu te trompes.
    — Je pense que tu te sous-estimes, dit Liloyve. Il y a des aspects de ton caractère qui sont plus apparents pour les autres que pour toi. Je les ai vus clairement le jour où nous sommes allées à la Perspective Nissimorn. Vas-y maintenant, vole-moi une bouteille de vin doré de Piliplok et une de lait de dragon, et trêve de bavardages. Si tu dois jamais entrer dans notre corporation de voleurs, c’est aujourd’hui que tu commences.
    Il n’y avait pas moyen de faire autrement. Mais il n’y avait pas de raison de risquer de le faire seule. Inyanna demanda à Athayne, le cousin de Liloyve, de l’accompagner et ils se dirigèrent ensemble d’une démarche assurée chez un marchand de vin du passage Ossier – deux jeunes gens de Ni-moya allant s’acheter un peu de joie en bouteille. Un calme étrange envahit Inyanna. Elle chassa de son esprit tout ce qui était hors de propos, moralité, droit de propriété, peur du châtiment ; tout son esprit était tendu vers la tâche à accomplir, un vol de routine. Elle tenait naguère une boutique, maintenant elle les pillait, et il était inutile de compliquer la situation avec des hésitations philosophiques.
    Un Ghayrog était derrière le comptoir de la boutique : des yeux froids qui ne cillaient jamais, une peau écailleuse et luisante, des cheveux qui se tortillaient, Inyanna, prenant une voix aussi grave que possible, demanda le prix du lait de dragon en fillette, en bouteille et en doublet. Pendant ce temps, Athayne s’occupait à regarder les petits vins rouges de l’intérieur. Le Ghayrog cita des prix. Inyanna eut l’air scandalisé. Le Ghayrog haussa les épaules. Inyanna leva une bouteille, étudia le liquide bleu pâle, fronça les sourcils et dit :
    — Il est plus trouble que d’habitude.
    — Cela varie d’année en année. Et de dragon en dragon.
    — On pourrait croire que ce genre de chose est uniformisé.
    — L’effet est uniforme, dit le Ghayrog avec l’équivalent froid et reptilien d’un petit sourire narquois et d’un regard égrillard. Quelques gorgées de ça, mon gars, et tu es bon pour la nuit !
    — Je vais réfléchir un instant, dit Inyanna. Un royal n’est pas une faible somme, même si les effets sont merveilleux.
    — C’était le signal pour Athayne qui se retourna.
    — Ce vin de Mazadone, dit-il, il vaut vraiment trois couronnes le doublet ? Je suis certain qu’il était vendu deux couronnes la semaine dernière.
    — Si vous le trouvez à deux, achetez-le à deux, répliqua le Ghayrog.
    Athayne se renfrogna, fit le geste de reposer la bouteille sur l’étagère, vacilla et trébucha et renversa la moitié d’une rangée de fillettes. Le Ghayrog émit un sifflement de rage. Athayne, hurlant des excuses, essaya maladroitement d’arranger les choses et renversa d’autres bouteilles. Le Ghayrog se précipita vers les rayons en vociférant. Athayne et lui se heurtèrent dans leurs tentatives pour remettre de l’ordre et Inyanna choisit ce moment pour glisser la bouteille de lait de dragon dans sa tunique et y mettre un vin doré de Piliplok.
    — Je crois que je vais aller regarder les prix ailleurs, dit-elle d’une voix forte, et elle sortit de la boutique.
    C’était fini. Elle se força à ne pas se mettre à courir, bien qu’elle eût les joues empourprées et qu’elle fut persuadée que tous les passants savaient qu’elle était une voleuse, que les autres commerçants du passage allaient sortir en trombe pour lui mettre la main au collet et que le Ghayrog lui-même allait se lancer à sa poursuite dans un instant. Mais elle atteignit sans encombre le coin de la rue, tourna à gauche, vit la rue de maquillage et de parfums, la longea et entra dans la boutique d’huile et de fromage où Liloyve l’attendait.
    — Prends-les, dit Inyanna. Elles me brûlent la poitrine.
    — Bien joué ! lui dit Liloyve. Nous boirons le vin doré ce soir, en ton honneur !
    — Et le lait de dragon ?
    — Garde-le, dit Liloyve. Partage-le avec Calain, le soir où tu seras invitée à dîner à la Perspective Nissimorn.
    Cette nuit-là, Inyanna resta éveillée pendant des heures, craignant de s’endormir, car le sommeil apportait les rêves et dans les rêves venaient les châtiments. Le vin avait été bu, mais la bouteille de lait de dragon était sous son oreiller et elle était démangée par l’envie de sortir furtivement et d’aller la rendre au Ghayrog. Toute une lignée d’ancêtres commerçants pesait sur sa conscience. Une voleuse, songea-t-elle, une voleuse, une voleuse, je suis devenue une voleuse à Ni-moya. De quel droit ai-je subtilisé ces bouteilles ? De quel droit, se répondit-elle, les deux autres m’ont-ils escroqué mes vingt royaux ? Mais qu’est-ce que cela avait à voir avec le Ghayrog ? S’ils me dépouillent, si cela m’autorise à dévaliser le Ghayrog et si celui-ci va prendre les marchandises de quelqu’un d’autre, où cela finit-il et comment la société peut-elle survivre ? Que la Dame me pardonne. Le Roi des Rêves va me fouailler l’âme. Mais elle s’endormit enfin ; elle ne pouvait s’empêcher à jamais de dormir ; et les rêves qu’elle fit étaient des rêves de merveille et de majesté où elle glissait, désincarnée, le long des grandes artères de la cité, passant devant le Boulevard de Cristal, le Musée des Mondes et le Portique Flottant et arrivant à la Perspective Nissimorn où le frère du duc lui prenait la main. Ce rêve la déconcerta, car elle ne pouvait aucunement le considérer comme un rêve de châtiment. Où était la moralité ? Où était la bonne conduite ? Cela allait à l’encontre de tout ce à quoi elle croyait. C’était pourtant comme si le destin avait voulu faire d’elle une voleuse. Tout ce qui lui était arrivé depuis un an l’avait poussée dans cette direction. C’était donc peut-être la volonté du Divin qu’elle devînt ce qu’elle était devenue. Inyanna sourit à cette pensée. Quel cynisme ! Mais c’était ainsi. Elle n’allait pas lutter contre le destin.

7

    Elle volait souvent et elle volait bien. Son coup d’essai hésitant et terrifiant en matière de vol fut suivi en quelques jours de beaucoup d’autres. Elle errait librement dans le Grand Bazar, tantôt accompagnée de complices, tantôt seule, et fauchait par-ci par-là. C’était si facile qu’elle n’eut bientôt plus l’impression qu’il s’agissait d’un crime. Le Bazar était toujours encombré : on disait que la population de Ni-moya s’élevait presque à trente millions d’habitants et ils semblaient tous être dans le Bazar en permanence. Il y avait constamment une cohue grouillante. Les commerçants étaient harcelés et inattentifs, en butte à d’incessantes questions, discussions, marchandages et visites d’inspecteurs. Il n’était guère difficile d’évoluer dans les flots de passants et de prendre ce dont elle avait envie.
    La majeure partie du butin était vendue. Un voleur professionnel pouvait à l’occasion garder quelque chose pour son propre usage et les repas étaient toujours pris sur place mais presque tout était volé en prévision d’une revente immédiate. C’était surtout la responsabilité des Hjorts qui vivaient avec la famille d’Agourmole. Ils étaient trois, Beyork, Hankh et Mozinhunt, qui faisaient partie d’un réseau de grande envergure qui écoulait les marchandises volées, une chaîne de Hjorts qui faisaient rapidement sortir le butin du Bazar et le faisaient passer dans les filières des grossistes qui finissaient souvent par le revendre aux commerçants à qui il avait été volé. Inyanna apprit rapidement ce qui était demandé par ces gens et ce qui ne valait pas la peine d’être volé.
    Comme Inyanna était fraîchement arrivée à Ni-moya, les choses étaient particulièrement faciles pour elle. Tous les commerçants du Grand Bazar ne se montraient pas complaisants envers la corporation des voleurs et certains connaissaient de vue Liloyve, Athayne, Sidoun et les autres membres de la famille et leur ordonnaient de sortir de leur boutique dès qu’ils apparaissaient. Mais le jeune homme appelé Kulibhai était inconnu dans le Bazar et tant qu’Inyanna choisissait chaque jour une partie différente de cet endroit presque infini, il faudrait des années à ses victimes pour que sa silhouette leur devienne familière.
    Dans son travail, les dangers ne venaient pas tant des commerçants que des voleurs d’autre familles. Ils ne la connaissaient pas non plus et ils avaient l’œil plus vif que les commerçants, de sorte que les dix premiers jours, Inyanna fut appréhendée à trois reprises par un autre voleur. Ce fut terrifiant au début de sentir une main se refermer sur son poignet, mais elle resta calme et fit face à l’autre sans paniquer.
    — Vous empiétez sur ma liberté, dit-elle posément. Je suis Kulibhai, le frère d’Agourmole.
    La nouvelle se répandit rapidement. Après le troisième incident de ce genre, elle ne fut plus importunée.
    Cela l’embarrassait d’opérer elle-même des arrestations. Au début, il lui était impossible de reconnaître les voleurs officiels des voleurs illégitimes et elle hésitait à saisir le poignet de quelqu’un qui, pour ce qu’elle en savait, chapardait dans le Bazar depuis l’époque de lord Kinniken. Il lui devint étonnamment facile de surprendre quelqu’un en train de commettre un vol, mais si elle ne pouvait consulter d’autre voleur du clan d’Agourmole, elle ne prenait aucune initiative. Elle en arriva petit à petit à reconnaître beaucoup des voleurs patents des autres familles, mais il ne se passait guère de jour sans qu’elle vît quelque silhouette inconnue fouillant dans les marchandises d’un commerçant et finalement, au bout de plusieurs semaines dans le Bazar, elle se sentit poussée à agir. Si elle arrêtait un voleur professionnel, elle pourrait toujours s’excuser ; mais l’essence du système était que non seulement elle volait mais également qu’elle maintenait l’ordre, et elle savait qu’elle manquait à ce devoir. Sa première arrestation fut celle d’une jeune fille crasseuse qui volait des légumes ; elle eut à peine le temps d’ouvrir la bouche, car la jeune fille lâcha sa prise et s’enfuit terrorisée. Le suivant se trouva être un vieux routier du vol, vaguement apparenté à Agourmole, qui expliqua aimablement à Inyanna son erreur ; le troisième, qui n’avait pas d’autorisation mais n’avait pas peur pour autant, répondit aux paroles d’Inyanna en poussant des jurons et en proférant des menaces et Inyanna répliqua calmement et mensongèrement que sept autres voleurs de la corporation les observaient et prendraient des mesures immédiates en cas de difficulté. Après cela, elle n’éprouva plus aucun scrupule et agit en toute liberté et avec confiance chaque fois qu’elle estima qu’il convenait de le faire.
    Le vol lui-même cessa de tourmenter sa conscience, après ses premiers pas dans cette voie. Elle avait été élevée dans la crainte de la vengeance du Roi des Rêves si elle tombait dans le péché – cauchemars, tourments, une fièvre de l’âme dès qu’elle fermerait les yeux – mais soit le Roi ne considérait pas ce genre de chapardage et de larcin comme un péché, soit lui et ses serviteurs étaient trop occupés avec des criminels d’une autre envergure pour s’intéresser à son cas. Quelle que fût la raison, le Roi ne lui envoya pas de messages. De temps à autre, elle rêvait de lui, vieil ogre implacable transmettant ses mauvaises nouvelles depuis les étendues brûlantes et désertiques de Suvrael, mais cela n’avait rien d’extraordinaire ; le Roi pénétrait de temps en temps dans les rêves de tout le monde et cela ne signifiait pas grand-chose. Inyanna rêvait aussi de temps à autre à la bienheureuse Dame de l’Ile, la bienveillante mère du Coronal lord Malibor, et il lui semblait que cette douce femme secouait tristement la tête, comme pour dire qu’elle était fort déçue par sa fille Inyanna. Mais la Dame avait le pouvoir de s’adresser plus vigoureusement à ceux qui s’étaient écartés de sa voie et elle ne semblait pas le faire. En l’absence de tout châtiment moral, Inyanna en arriva bientôt à prendre sa profession avec désinvolture. Ce n’était pas un crime, simplement une redistribution des marchandises. Après tout, nul ne semblait beaucoup en souffrir.
    Au bout de quelque temps, elle prit Sidoun, le frère aîné de Liloyve, pour amant. Il était plus petit qu’Inyanna et si maigre quelle sentait tous ses os en l’étreignant ; mais c’était un homme doux et attentionné qui jouait joliment de la harpe de poche et chantait de vieilles ballades d’une voix claire de ténor léger et plus elle sortait avec lui pour faire des expéditions de chapardage, plus elle trouvait sa compagnie agréable. Les chambres du repaire d’Agourmole furent réparties différemment et ils purent passer leurs nuits ensemble. Liloyve et les autres voleurs semblaient trouver cette situation charmante.
    En compagnie de Sidoun, Inyanna allait de plus en plus loin pour écumer la grande cité. Ils formaient une équipe si efficace qu’il leur arrivait souvent d’avoir en une ou deux heures leurs quota du jour de marchandises volées, ce qui leur laissait le reste de la journée, car cela ne se faisait pas de dépasser son quota : le contrat social du Grand Bazar n’autorisait les voleurs à prélever impunément que certaines quantités de marchandises et pas plus. C’est ainsi qu’Inyanna commença à faire des excursions dans les ravissants quartiers périphériques de Ni-moya. L’un de ses endroits préférés était le Parc des Animaux Fabuleux, dans le faubourg vallonné de Gimbeluc, où elle pouvait se promener au milieu d’animaux d’autres époques qui avaient été chassés de leur domaine par le développement de la civilisation sur Majipoor. Elle y voyait des animaux aussi rares que le dimilion aux pattes flageolantes, un animal frêle au long cou qui se nourrissait de feuilles et était deux fois plus grand qu’un Skandar, ou le menu sigimoin avançant sur la pointe des pattes et qui avait une queue en panache à chaque extrémité, ou encore le zampidoon, cet oiseau gauche au grand bec dont les vols assombrissaient autrefois le ciel au-dessus de Ni-moya et qui n’existait plus que dans ce parc et comme l’un des emblèmes officiels de la cité. Par une sorte de magie qui avait dû être imaginée à une époque reculée, des voix s’élevaient du sol chaque fois que l’un de ces animaux passait à proximité, informant les spectateurs de son nom et de son habitat d’origine. Et puis le parc recelait aussi de ravissantes clairières retirées où Inyanna et Sidoun pouvaient se promener main dans la main, parlant peu, car Sidoun n’était pas bavard.
    Certains jours, ils prenaient le bateau pour traverser le Zimr jusqu’à la rive de Nissimorn ou, de temps en temps, descendre jusqu’à l’embouchure de la Steiche qui, si on la suivait assez loin, menait au territoire Métamorphe interdit. Mais c’était un voyage de plusieurs semaines en remontant la rivière et ils n’allaient pas au-delà des petits villages de pêcheurs Lii, juste au sud de Nissimorn, où ils achetaient des poissons frais péchés, faisaient des pique-niques sur la plage, se baignaient et s’allongeaient au soleil. Ou bien, les soirs sans lune, ils allaient au Boulevard de Cristal où les réflecteurs tournants projetaient des motifs éblouissants de lumière changeante et contemplaient respectueusement les vitrines appartenant aux grandes compagnies de Majipoor, un musée dans la rue de marchandises précieuses, si somptueuses et exposées avec une telle opulence que même le plus audacieux des voleurs n’aurait pas osé y pénétrer. Ils dînaient souvent dans l’un des restaurants flottants et il leur arrivait fréquemment d’emmener Liloyve avec eux, car c’étaient les endroits qu’elle préférait dans toute la ville. Chaque îlot était un territoire lointain de la planète en miniature, avec les plantes qui y poussaient et les animaux qui y vivaient et avait pour spécialités les nourritures et les vins de cette région. Il y en avait un de la venteuse Piliplok où ceux qui pouvaient se le permettre dînaient de chair de dragon de mer, un de l’humide Narabal, avec ses riches baies et ses succulentes fougères, un de la grande Stee sur le Mont du Château, un restaurant de Stoien, un autre de Pidruid et un de Til-omon. Mais Inyanna apprit sans surprise qu’il n’y en avait aucun de Velathys, pas plus que Ilirivoyne, la capitale Changeforme, n’avait la chance d’avoir son îlot, ni Tolaghai, la ville de Suvrael écrasée de soleil, car Tolaghai et Ilirivoyne étaient des endroits auxquels la plupart des habitants de Majipoor n’aimaient pas penser et Velathys ne méritait tout simplement l’attention de personne.
    Mais de tous les endroits qu’Inyanna visita en compagnie de Sidoun pendant ces après-midi et ces soirées de loisir, son préféré était le Portique Flottant. Cette galerie marchande longue d’un kilomètre et demi et suspendue au-dessus de la rue contenait les plus belles boutiques de Ni-moya, c’est-à-dire les plus belles de tout le continent de Zimroel, les plus belles en dehors de celles des riches cités du Mont. Quand ils s’y rendaient, Inyanna et Sidoun mettaient leurs plus élégants vêtements, ceux qu’ils avaient volés dans les meilleures boutiques du Grand Bazar – ils ne soutenaient pas la comparaison avec ce que portaient les aristocrates mais étaient bien supérieurs à leurs habits de tous les jours. Inyanna appréciait de se débarrasser des vêtements masculins qu’elle portait dans le rôle de Kulibhai le voleur et de se parer de robes collantes pourpres ou vertes qui la moulaient en laissant ses longs cheveux roux flotter librement. Effleurant du bout des doigts ceux de Sidoun, elle faisait la grande promenade du Portique, s’abandonnant à d’agréables rêveries tandis qu’ils admiraient les bijoux, les masques de plumes, les amulettes polies et les bibelots de métal qui étaient à la disposition, pour une poignée de pièces luisantes d’un royal, des vrais riches. Elle savait que rien de tout cela ne lui appartiendrait jamais, car une voleuse qui volerait assez bien pour s’offrir ces articles de luxe serait un danger pour la stabilité du Grand Bazar ; mais il était déjà bien agréable de regarder les trésors du Portique Flottant et de faire semblant.
    Ce fut lors de l’une de ces sorties sur le Portique Flottant qu’Inyanna fut entraînée dans l’orbite de Calain, le frère du duc.

8

    Elle ne soupçonnait absolument pas, bien entendu, qu’il allait en être ainsi. La seule chose à laquelle elle avait pensé était à un petit flirt innocent pour prolonger les rêveries que suscitait une visite au Portique Flottant. C’était une douce soirée de la fin de l’été et elle était vêtue d’une de ses robes les plus légères, un tissu extrêmement fin, encore plus arachnéen que le treillis qui soutenait le Portique, et elle se trouvait en compagnie de Sidoun dans la boutique de sculptures d’os de dragon, examinant les extraordinaires chefs-d’œuvre gros comme l’ongle du pouce d’un capitaine Skandar qui produisait des entrelacs d’éclats d’ivoire hautement invraisemblables, quand quatre hommes vêtus de robes de la noblesse entrèrent. Sidoun disparut immédiatement dans un coin sombre, car il savait que ses vêtements, son maintien et sa coupe de cheveux attestaient qu’il n’était pas leur égal ; mais Inyanna, consciente du fait que sa ligne et le regard froid de ses yeux verts pouvaient compenser toutes sortes de déficiences dans ses manières, resta hardiment à sa place au comptoir. L’un des hommes jeta un coup d’œil à la sculpture qu’elle tenait à la main.
    — Si vous achetez cela, dit-il, vous vous ferez un beau cadeau.
    — Je n’ai pas encore pris de décision, répliqua Inyanna.
    — Puis-je la voir ?
    Elle la laissa délicatement tomber dans sa paume et en même temps plongea effrontément son regard dans le sien. Il sourit mais fixa surtout son attention sur l’objet d’ivoire, un globe de Majipoor façonné à partir de nombreux petits panneaux coulissants d’os. Au bout d’un moment, il s’adressa au propriétaire.
    — Le prix ? demanda-t-il.
    — C’est un cadeau, répondit l’autre, un Ghayrog mince à l’air austère.
    — Très bien, dit l’aristocrate. Et je vous l’offre aussi.
    Il reposa la breloque dans la main d’Inyanna, médusée. Son sourire se fit plus intime.
    — Vous êtes de cette ville ? demanda-t-il posément.
    — J’habite à Strelain, répondit-elle.
    — Dînez-vous souvent sur l’îlot de Narabal ?
    — Quand l’envie m’en prend.
    — Bien. Voulez-vous vous y trouver demain au coucher du soleil ? Il y aura quelqu’un avide de faire votre connaissance.
    Dissimulant sa stupéfaction, Inyanna s’inclina. L’aristocrate s’inclina à son tour et se retourna ; il fit l’acquisition de trois petites sculptures et laissa tomber sur le comptoir une bourse remplie de pièces ; puis ils partirent. Inyanna ne pouvait détacher les yeux de l’objet précieux qu’elle avait dans la main. Sidoun sortit de l’ombre.
    — Cela vaut une douzaine de royaux ! chuchota-t-il. Revends-le au marchand !
    — Non, dit-elle.
    — Qui était cet homme ? demanda-t-elle au propriétaire.
    — Vous ne le connaissez pas ?
    — Je ne vous aurais pas demandé son nom si je le savais.
    — Oui. Oui.
    Le Ghayrog émit de petits sifflements.
    — C’est Durand Livolk, le chambellan du duc.
    — Et les trois autres ?
    — Deux sont au service du duc et le troisième est un compagnon de Calain, le frère du duc.
    — Ah ! dit Inyanna.
    Elle leva le globe d’ivoire.
    — Pouvez-vous le monter sur une chaîne ?
    — C’est l’affaire d’un instant.
    — Quel est le prix d’une chaîne digne de cet objet ?
    Il lui lança un long regard rusé.
    — La chaîne va avec la sculpture, et comme la sculpture est un présent, il en est de même de la chaîne.
    Il fixa de fins maillons d’or à la boule d’ivoire et enferma la breloque dans une boîte de peau de stick luisante.
    — Au moins vingt royaux avec la chaîne ! marmonna Sidoun avec stupéfaction quand ils furent sortis. Emporte-le dans cette boutique et vends-le, Inyanna !
    — C’est un présent, dit-elle d’un ton glacial. Je le porterai demain soir, pour dîner sur l’îlot de Narabal.
    Mais elle ne pouvait pas se rendre à ce dîner avec la robe qu’elle portait ce soir-là ; il lui fallut le lendemain deux heures de recherches assidues pour en dénicher une qui fût aussi arachnéenne et coûteuse dans les boutiques du Grand Bazar. Mais elle finit par en découvrir une qui la laissait presque nue mais drapait sa nudité de mystère ; et c’est celle qu’elle mit pour se rendre à l’îlot de Narabal, la sculpture d’ivoire pendant entre ses seins.
    Au restaurant, elle n’eut pas besoin de donner son nom. En descendant du ferry-boat, elle fut accueillie par un Vroon digne et sombre revêtu de la livrée ducale qui la conduisit à travers les bouquets luxuriants des plantes grimpantes et de fougères jusqu’à une tonnelle ombreuse, retirée et odorante, dans une partie de l’île séparée du restaurant principal par de denses plantations. Trois personnes l’attendaient à une table luisante de bois de nigtflower poli sous une plante grimpante dont l’épaisse tige velue soutenait d’énormes fleurs bleues globulaires. L’une de ces personnes était Durand Livolk, celui qui lui avait offert la sculpture d’ivoire. La deuxième était une femme, mince et brune, aussi lisse et luisante que le dessus de table. La troisième était un homme d’environ le double de l’âge d’Inyanna, au corps fragile, aux lèvres minces et pincées et aux traits doux. Tous trois étaient vêtus avec une telle magnificence qu’Inyanna eut honte de sa mise recherchée. Durand Livolk se leva avec aisance et s’approcha d’Inyanna.
    — Vous paraissez encore plus jolie ce soir, murmura-t-il. Venez, je vais vous présenter des amis. Voici ma compagne, la dame Tisiorne ; et voici…
    L’homme d’aspect chétif se leva.
    — Je suis Calain de Ni-moya, dit-il simplement, d’une voix douce et veloutée.
    Inyanna fut déconcertée, mais cela ne dura qu’un instant. Elle avait pensé que le chambellan du duc la voulait pour lui-même ; elle comprenait maintenant que Durand Livolk l’avait simplement racolée pour le frère du duc. Cela alluma en elle une indignation fugitive, mais qui s’éteignit rapidement. Pourquoi se vexer ? Combien de jeunes femmes de Ni-moya avaient la chance de dîner sur l’îlot de Narabal avec le frère du duc ? Si quelqu’un d’autre aurait pu avoir l’impression d’être utilisé, tant pis ; elle avait bien l’intention de rendre la pareille, dans cet échange.
    Elle avait une place prête à côté de Calain. Elle la prit et le Vroon apporta immédiatement un plateau de liqueurs, toutes inconnues d’elle, dont les couleurs phosphorescentes se mélangeaient et tourbillonnaient. Elle en prit une au hasard : elle avait la saveur des brouillards de montagne et provoqua instantanément des picotements sur ses joues et dans ses oreilles. D’au-dessus lui parvenait le crépitement d’une légère pluie tombant sur les larges feuilles vernissées des arbres et des plantes grimpantes mais pas sur les dîneurs, Inyanna savait que la riche végétation tropicale de cette île était entretenue par de fréquentes pluies artificielles qui reproduisaient le climat de Narabal.
    — Avez-vous des plats préférés ici ? demanda Calain.
    — Je préférerais que vous commandiez pour moi.
    — Comme vous voulez. Votre accent n’est pas celui de Ni-moya.
    — De Velathys, répondit-elle. Je ne suis ici que depuis l’an dernier.
    — Sage initiative, dit Durand Livolk. Qu’est-ce qui vous a poussé à la prendre ?
    — Je crois que je raconterai l’histoire une autre fois, dit Inyanna en riant.
    — Votre accent est charmant, dit Calain. Nous avons rarement l’occasion de rencontrer ici des gens de Velathys. Est-ce une belle ville ?
    — Pas précisément, monseigneur.
    — Pourtant, nichée dans les Gonghars… cela doit certainement être beau de voir ces grandes montagnes tout autour de soi.
    — C’est possible. On arrive à ne plus prêter attention à ce genre de choses quand on y passe toute sa vie. Peut-être que même Ni-moya pourrait commencer à sembler quelconque pour quelqu’un qui y aurait toujours vécu.
    — Où demeurez-vous ? demanda Tisiorne.
    — À Strelain, répondit Inyanna.
    Puis, malicieusement, car elle venait de prendre un autre verre de liqueur et commençait à en sentir les effets, elle ajouta :
    — Dans le Grand Bazar.
    — Dans le Grand Bazar ? répéta Durand Livolk.
    — Oui. Sous la rue des fromagers.
    — Et pour quelle raison avez-vous élu domicile là-bas ? demanda Tisiorne.
    — Oh ! répondit légèrement Inyanna, pour être près de mon lieu de travail.
    — Dans la rue des fromagers ? demanda Tisiorne d’une voix où l’horreur commençait à percer.
    — Vous vous méprenez. Je suis employée dans le Bazar, mais pas par les marchands. Je suis une voleuse.
    Les mots tombèrent de ses lèvres comme la foudre frappant les cimes. Inyanna vit un brusque regard de stupéfaction passer de Calain à Durand Livolk et le sang monter au visage du chambellan. Mais ces gens étaient des aristocrates et ils avaient un sang-froid aristocratique. Calain fut le premier à revenir de sa stupeur. Il sourit calmement.
    — J’ai toujours pensé que c’était une profession qui exigeait de la grâce, de la dextérité et de la vivacité d’esprit, dit-il.
    Il choqua son verre contre celui d’Inyanna.
    — Je vous salue, voleuse qui ne fait pas mystère de son état. Il y a là une honnêteté qui fait défaut à beaucoup d’autres.
    Le Vroon revint, portant une grande jatte en porcelaine remplie de baies bleu pâle, d’aspect cireux, aux reflets blancs. Inyanna savait que c’étaient des thokkas – le fruit préféré de Narabal, dont on disait qu’il échauffait le sang et faisait monter la passion. Elle en prit quelques-uns dans la jatte ; Tisiorne en choisit soigneusement un seul ; Durand Livolk en prit une poignée et Calain encore plus. Inyanna remarqua que le frère du duc mangeait même les graines, ce qui était censé être le plus efficace. Tisiorne enleva les graines de son thokka, ce qui provoqua une grimace désabusée de Durand Livolk. Inyanna ne suivit par l’exemple de Tisiorne. Puis il y eut des vins, de petits morceaux de poisson épicé, des huîtres flottant dans leur jus, un plat de petits champignons aux douces teintes pastel et enfin un cuissot de viande odorante – une cuisse de bilantoon géant des forêts de l’est de Narabal, dit Calain. Inyanna mangea avec modération, une bouchée de ceci, un morceau de cela. Cela semblait être le plus convenable, et aussi le plus raisonnable. Au bout d’un moment, des jongleurs Skandars arrivèrent et firent des choses merveilleuses avec des torches, des couteaux et des hachettes, ce qui leur valut des applaudissements chaleureux des quatre dîneurs. Calain lança une pièce brillante aux artistes velus à quatre bras – Inyanna vit avec stupéfaction que c’était une pièce de cinq royaux. Plus tard, il plut de nouveau, mais pas sur eux, et encore plus tard, après une autre tournée de liqueurs, Durand Livolk et Tisiorne s’excusèrent gracieusement et laissèrent Calain et Inyanna en tête-à-tête dans l’obscurité brumeuse.
    — Êtes-vous vraiment une voleuse ? demanda Calain.
    — Vraiment. Mais ce n’était pas mon projet initial. Je possédais une boutique à Velathys.
    — Et alors ?
    — J’ai été victime d’une escroquerie, dit-elle. Et je suis arrivée à Ni-moya sans le sou. Il me fallait trouver un métier et j’ai rencontré des voleurs qui m’ont semblé gentils et sympathiques.
    — Et maintenant vous avez rencontré des voleurs d’une tout autre envergure, dit Calain. Est-ce que cela vous gêne ?
    — Vous vous considérez donc comme un voleur ?
    — J’ai eu la chance d’être de haute naissance. Je ne travaille pas, sauf pour aider mon frère quand il a besoin de moi. Je vis dans un luxe qui dépasse l’imagination de la plupart des gens. Rien de tout cela n’est mérité. Avez-vous vu ma demeure ?
    — Je la connais bien. Seulement de l’extérieur, bien entendu.
    — Aimeriez-vous en voir l’intérieur ce soir ?
    Inyanna eut une pensée fugitive pour Sidoun qui l’attendait dans la salle aux murs blanchis à la chaux sous la rue des fromagers.
    — Beaucoup, répondit-elle. Et quand je l’aurai vu, je vous raconterai une petite histoire sur moi et la Perspective Nissimorn et dans quelles circonstances je suis venue à Ni-moya.
    — Je suis sûr que ce sera très amusant. Nous y allons ?
    — Oui, répondit Inyanna. Mais cela vous ennuierait-il si je m’arrêtais d’abord au Grand Bazar ?
    — Nous avons toute la nuit, dit Calain. Rien ne nous presse.
    Le Vroon en livrée apparut et les éclaira à travers les jardins luxuriants jusqu’au quai de l’île où un ferry privé attendait. Il les transporta jusqu’à la rive ; entre-temps, un flotteur avait été appelé et peu après Inyanna se retrouva sur la place de la porte Pidruid.
    — Je n’en ai pas pour longtemps, murmura Inyanna.
    Spectrale dans sa robe légère et collante, elle se perdit rapidement dans la foule qui, même à cette heure tardive, se pressait dans le Bazar. Elle descendit dans le repaire souterrain. Les voleurs étaient rassemblés autour d’une table et jouaient à un jeu avec des jetons de verre et des dés d’ébène. Ils l’acclamèrent et l’applaudirent quand elle fit majestueusement son entrée, mais elle ne répondit que par un sourire rapide et forcé et prit Sidoun à part.
    — Je ressors, dit-elle à voix basse, et je ne rentrerai pas cette nuit. Me pardonnes-tu ?
    — Il n’est pas donné à tout le monde de taper dans l’œil du chambellan du duc.
    — Ce n’est pas le chambellan du duc, dit-elle. C’est le frère du duc.
    Elle effleura des lèvres la bouche de Sidoun. Il avait les prunelles vitreuses après ce qu’elle venait de dire.
    — Demain, nous irons au Parc des Animaux Fabuleux, d’accord, Sidoun ?
    Elle l’embrassa de nouveau et se rendit dans sa chambre. Elle sortit la bouteille de lait de dragon de dessous l’oreiller, où elle était cachée depuis plusieurs mois. De retour dans la pièce centrale, elle s’arrêta devant la table de jeu, se pencha vers Liloyve et ouvrit la main, lui montrant la bouteille. Liloyve écarquilla les yeux. Inyanna lui fit un clin d’œil.
    — Te souviens-tu pour quelle occasion je la gardais ? Tu m’as dit de la partager avec Calain quand j’irai à la Perspective Nissimorn. Eh bien…
    Liloyve avait le souffle coupé. Inyanna lui adressa un nouveau clin d’œil, l’embrassa et sortit.
    Beaucoup plus tard cette nuit-là, quand elle sortit la bouteille et l’offrit au frère du duc, elle se demanda en proie à une panique subite si ce n’était pas un grave manquement à l’étiquette de lui offrir ainsi un aphrodisiaque, ce qui pouvait impliquer que son utilisation était souhaitable. Mais Calain ne se froissa pas. Il fut, ou tout au moins fit semblant d’être touché par son présent ; il versa solennellement le lait bleuté dans des bols de porcelaine si fins qu’ils en étaient presque transparents, il lui mit cérémonieusement un bol dans la main, il leva l’autre et la salua. Le lait de dragon était un breuvage curieux et amer qu’Inyanna eut de la peine à avaler ; mais elle y réussit et sentit presque aussitôt sa chaleur se répandre dans ses cuisses. Calain sourit. Ils étaient dans la Salle des Fenêtres de la Perspective Nissimorn où une feuille de verre bordée d’or et d’un seul tenant offrait une vue de trois cent soixante degrés du port de Ni-moya et de la lointaine rive méridionale du fleuve. Calain appuya sur un bouton. La grande fenêtre devint opaque. Un lit circulaire s’éleva silencieusement du sol. Il la prit par la main et l’attira vers le lit.

9

    Être la concubine du frère du duc semblait être une ambition assez haute pour une voleuse du Grand Bazar. Inyanna ne se faisait aucune illusion sur sa relation avec Calain. Durand Livolk l’avait choisie uniquement pour sa beauté, peut-être quelque chose dans ses yeux, dans ses cheveux, dans la manière dont elle se tenait. Et Calain, bien qu’il se fut attendu à trouver une femme plus proche de sa propre classe, avait manifestement trouvé quelque chose de charmant dans le fait de se retrouver avec quelqu’un de l’échelon le plus bas de la société ; c’est ainsi qu’elle avait eu sa soirée à l’îlot de Narabal et sa nuit à la Perspective Nissimorn. Cela avait été un bel intermède et le lendemain matin, elle retournerait au Grand Bazar avec un souvenir qu’elle garderait jusqu’à la fin de sa vie, et ce serait tout.
    Mais il n’en fut rien.
    Ils ne dormirent pas cette nuit-là – elle se demanda si c’était l’effet du lait de dragon ou s’il était toujours comme cela – et à l’aube, ils errèrent nus à travers le majestueux bâtiment pour qu’il puisse lui montrer ses trésors ; et au petit déjeuner, qu’ils prirent sur une véranda dominant le jardin, il lui proposa une promenade dans son parc privé à Istmoy. Ce n’allait donc pas être une aventure d’une seule nuit. Elle se demanda si elle devait prévenir Sidoun au Bazar et l’avertir qu’elle ne rentrerait pas ce jour-là, mais elle se rendit compte que Sidoun n’aurait pas besoin d’être prévenu. Il interpréterait correctement son silence. Elle n’avait pas l’intention de lui faire de la peine, mais d’autre part elle ne lui devait rien, sinon la politesse la plus élémentaire. Elle s’était embarquée dans l’un des grands événements de sa vie, et quand elle retournerait au Bazar, ce ne serait pas par égard pour Sidoun mais simplement parce que l’aventure serait terminée.
    Il se trouva qu’elle passa les six jours suivants en compagnie de Calain. Le jour, ils naviguaient sur le fleuve sur son yacht majestueux, ou se promenaient la main dans la main dans le parc privé du duc, un lieu où pullulaient les animaux en surplus du Parc des Animaux Fabuleux, ou restaient simplement allongés sur la véranda de la Perspective Nissimorn, regardant la trajectoire du soleil au-dessus du continent, de Piliplok à Pidruid. Et la nuit, ce n’étaient que réjouissances et festivités, des dîners tantôt dans l’un des restaurants flottants, tantôt dans l’une des grandes maisons de Ni-moya, un soir même au palais ducal. Le duc ressemblait très peu à Calain : il était beaucoup plus robuste et beaucoup plus âgé, l’air las et peu enclin à la tendresse. Mais il sut se montrer charmant avec Inyanna, la traitant avec grâce et gravité, sans lui faire sentir une seule fois qu’elle était une fille des rues que son frère avait ramassée dans le Bazar. Inyanna vivait ces événements avec la sorte d’approbation détachée dont on fait preuve dans les rêves. Elle savait que ce serait grossier de se montrer trop respectueuse. Et qu’il serait encore pire de feindre d’avoir un rang et un raffinement égaux. Mais elle adopta un comportement qui était mesuré sans être humble, agréable sans être effronté, et cela sembla efficace. Au bout de quelques jours, il commença à lui sembler naturel d’être assise à une table en compagnie de dignitaires qui revenaient du Mont du Château avec les derniers potins sur le Coronal lord Malibor et son entourage, ou qui pouvaient raconter des histoires de chasse dans les marches septentrionales avec le Pontife Tyeveras à l’époque où il était Coronal sous Ossier, ou encore qui avaient rencontré il y avait peu la Dame de l’Ile au Temple Intérieur. Elle prit tellement d’assurance dans la compagnie de ces grands que si quelqu’un s’était tourné vers elle et lui avait demandé : « Et vous, madame, comment avez-vous passé ces derniers mois ? » elle aurait répondu tranquillement : « Comme voleuse dans le Grand Bazar », comme elle l’avait fait le premier soir sur l’îlot de Narabal. Mais on ne lui posa pas la question. Elle découvrit qu’à ce niveau de la société la curiosité oiseuse n’était pas de mise, mais qu’on laissait autrui dévoiler ses histoires à sa convenance.
    En conséquence, quand Calain lui dit le septième jour de se préparer à retourner au Bazar, elle ne lui demanda ni s’il avait apprécié sa compagnie, ni s’il s’était lassé d’elle. Il l’avait choisie comme compagne pendant un certain temps ; ce moment était maintenant terminé. Elle avait passé une semaine qu’elle n’oublierait jamais.
    Mais cela lui donna un coup de retourner au repaire des voleurs. Un flotteur somptueusement équipé l’emmena de la Perspective Nissimorn à la Porte Piliplok du Grand Bazar et un serviteur de Calain lui plaça dans les bras le petit paquet de trésors que Calain lui avait offerts durant la semaine qu’ils avaient passée ensemble. Puis le flotteur disparut et Inyanna plongea dans le chaos du Bazar aux effluves de sueur, et ce fut comme si elle se réveillait d’un rêve rare et magique. Elle suivait les allées grouillantes sans que personne l’appelle, car ceux qui la connaissaient dans le Bazar la connaissaient sous son apparence masculine de Kulibhai, et elle portait des vêtements de femme. Elle se frayait un chemin à travers la foule tourbillonnante, baignant encore dans l’aura de l’aristocratie et cédant d’instant en instant à un sentiment de découragement et de perte tandis qu’il lui devenait évident que le rêve était terminé et qu’elle avait retrouvé la réalité. Ce soir-là, Calain allait dîner avec le duc de Mazadone qui lui rendait visite et le lendemain, il remonterait la Steiche avec ses invités pour une expédition de pêche, et le surlendemain… oh ! elle n’en savait rien, mais ce qu’elle savait c’est que ce jour-là elle serait en train de voler de la dentelle, des bouteilles de parfum et des rouleaux de tissu. Les larmes lui montèrent aux yeux, mais elle les refoula en se disant que c’était idiot, qu’elle ne devait pas se lamenter de son départ de la Perspective Nissimorn mais plutôt se réjouir d’avoir pu y passer une semaine.
    Il n’y avait personne dans les salles souterraines, à l’exception de Beyork le Hjort et de l’un des Métamorphes. Ils se contentèrent d’un signe de tête quand Inyanna entra. Elle alla dans sa chambre et enfila le costume de Kulibhai. Mais elle ne pouvait se résoudre à reprendre si vite ses activités de voleuse. Elle cacha soigneusement sous son lit son paquet de bijoux et de parures, présents de Calain. En les vendant elle pourrait gagner assez d’argent pour se dispenser de voler pendant un ou deux ans ; mais elle n’avait nullement l’intention de se séparer ne fût-ce que du plus petit d’entre eux. Elle décida de retourner le lendemain dans le Bazar. Mais en attendant, elle s’allongea sur le ventre sur le lit qu’elle allait de nouveau partager avec Sidoun, et quand elle sentit les larmes venir, elle les laissa couler. Au bout d’un moment, elle se leva, se sentant plus calme, se lava et attendit que les autres reviennent.
    Sidoun l’accueillit avec une grande noblesse d’âme. Pas une question sur ses aventures, pas de trace de ressentiment, pas une insinuation perfide ; il lui sourit, lui prit la main, lui dit qu’il était content qu’elle fut revenue, lui offrit une gorgée de vin d’Alhanroel qu’il venait de voler et lui raconta deux ou trois histoires qui s’étaient passées dans le Bazar durant son absence. Elle se demanda si le fait de savoir que le dernier homme qui avait touché son corps était le frère du duc n’allait pas créer une inhibition chez Sidoun, mais quand ils furent au lit, il la prit tendrement et sans hésiter dans ses bras et pressa avec enthousiasme et jubilation son corps maigre et osseux contre le sien. Le lendemain, après leur tournée dans le Bazar, ils se rendirent ensemble au Parc des Animaux Fabuleux et virent pour la première fois le gossimaule de Glayge, si fin qu’il en était presque invisible de côté, ils le suivirent un peu jusqu’à ce qu’il disparaisse et rirent comme s’ils n’avaient jamais été séparés.
    Les autres voleurs témoignèrent un grand respect à Inyanna pendant quelques jours, car ils savaient où elle était allée et ce qu’elle avait dû faire, et cela lui conférait l’étrangeté qui s’attache à ceux qui évoluent dans des cercles élevés. Seule Liloyve osa lui en parler directement, et une seule fois.
    — Que trouvait-il en toi ? demanda-t-elle.
    — Comment le saurais-je ? C’était comme un rêve.
    — Je pense que ce n’est que justice.
    — Que veux-tu dire ?
    — Que l’on t’a promis à tort la Perspective Nissimorn, et que c’est une sorte de réparation. Le Divin équilibre le bien et le mal, tu comprends ?
    Liloyve se mit à rire.
    — Tu en as eu pour les vingt royaux que l’on t’a escroqués, non ?
    Inyanna reconnut que c’était vrai. Mais elle découvrit bientôt que la dette n’était pas encore totalement remboursée. Le Steldi suivant, alors qu’elle passait devant les baraques des changeurs, subtilisant une pièce de-ci de-là, elle sentit brusquement une main sur son poignet et se demanda quel imbécile de voleur, ne l’ayant pas reconnue, essayait de l’arrêter. Mais ce n’était que Liloyve. Elle avait le visage empourpré et les yeux écarquillés.
    — Rentre tout de suite à la maison ! s’écria-t-elle.
    — Que se passe-t-il ?
    — Il y a deux Vroons qui t’attendent. Tu es mandée par Calain, et ils disent que tu dois emporter toutes tes affaires, car tu ne reviendras plus au Grand Bazar.

10

    C’est ainsi qu’Inyanna Forlana, de Velathys, une ancienne voleuse, s’installa à la Perspective Nissimorn comme compagne de Calain de Ni-moya. Calain ne lui fournit aucune explication, et elle n’en demanda pas. Il la voulait près de lui, et c’était une explication suffisante. Les premières semaines, elle s’attendait encore tous les matins à ce qu’on lui dise de se préparer à retourner au Bazar, mais cela ne se produisit pas et après quelque temps, elle cessa d’envisager cette possibilité. Elle suivit Calain partout où il alla : dans les marais du Zimr pour chasser le gihoma, à Dulorn l’étincelante pour passer une semaine au Cirque Perpétuel, à Khyntor pour le Festival des Geysers et même dans la mystérieuse et pluvieuse province de Piurifayne pour explorer la sombre patrie des Changeformes. Et elle qui avait passé les vingt premières années de sa vie dans la minable Velathys en arriva à considérer comme allant de soi de voyager comme un Coronal faisant le Grand Périple aux côtés du frère d’un duc. Mais elle ne perdait jamais tout à fait le sens des proportions et ne manquait jamais de voir l’ironie et l’absurdité des étranges transformations que sa vie avait subies.
    Elle ne fut pas non plus étonnée de se trouver un jour assise à table à côté du Coronal en personne. Lord Malibor était venu à Ni-moya en visite officielle, car il lui incombait d’entreprendre tous les huit ou dix ans un voyage sur le continent occidental pour montrer aux populations de Zimroel qu’elles occupaient dans les pensées du monarque une place égale à celle des habitants de son continent natal d’Alhanroel. Le duc offrit le banquet de rigueur et Inyanna fut placée à la table d’honneur avec le Coronal à sa droite et Calain à sa gauche, et le duc et son épouse de l’autre côté de lord Malibor. Inyanna avait naturellement appris à l’école le nom des grands Coronals, Stiamot, Confalume, Prestimion, Dekkeret et tous les autres, et sa mère lui avait souvent dit que c’était le jour même de sa naissance que la nouvelle était parvenue à Velathys que le vieux Pontife Ossier était mort et que lord Tyeveras lui avait succédé et avait choisi un homme de la cité de Bombifale, un certain Malibor, pour être le nouveau Coronal ; puis les nouvelles pièces de monnaie étaient enfin arrivées dans sa province, et elles montraient lord Malibor, un homme à la face large, aux yeux écartés et aux sourcils touffus. Mais elle avait plus ou moins douté pendant toutes ces années que des êtres tels que les Coronals et les Pontifes existassent réellement et là, elle se trouvait avec son coude à deux ou trois centimètres de celui de lord Malibor, et la seule chose dont elle s’émerveillait était de voir à quel point cet homme grand et massif vêtu de vert et d’or, les couleurs impériales, ressemblait à l’homme dont le visage figurait sur les pièces. Elle s’était attendue que les portraits fussent moins précis.
    Il lui semblait normal que la conversation d’un Coronal dût tourner avant tout autour d’affaires d’État. Mais, en fait, lord Malibor semblait parler surtout de chasse. Il était allé dans tel endroit écarté pour abattre tel animal rare et dans tel autre endroit inaccessible et désagréable pour rapporter la tête de tel autre animal difficile, et ainsi de suite. Et il ajoutait une nouvelle aile au Château pour y loger tous ses trophées.
    — Dans un ou deux ans, dit le Coronal, je compte sur Calain et sur vous pour me rendre visite au Château. La salle des trophées sera terminée d’ici là. Je sais que cela vous plaira de voir cette collection d’animaux, tous préparés par les meilleurs taxidermistes du Mont du Château.
    De fait, Inyanna attendait avec impatience de visiter le Château de lord Malibor, car l’immense résidence du Coronal était un lieu légendaire qui entrait dans les rêves de tout un chacun, et elle ne pouvait rien imaginer de plus merveilleux que de monter au sommet de l’énorme Mont du Château et de se promener dans ce grand édifice, vieux de plusieurs millénaires, et d’explorer ses milliers de salles. Mais elle trouvait répugnante l’obsession de lord Malibor pour le sang. Quand il parlait de tuer des amorfibots, des ghalvars, des sigimoins et des steetmoys et de l’effort extrême qu’il déployait en les tuant, Inyanna se souvenait du Parc des Animaux Fabuleux où, par ordre de quelque lointain Coronal moins sanguinaire, les mêmes espèces étaient protégées et chéries, et cela lui rappelait le placide et maigre Sidoun qui l’avait si souvent accompagnée dans ce parc et qui jouait si joliment de la harpe de poche. Elle ne voulait pas penser à Sidoun, à qui elle ne devait rien mais pour qui elle éprouvait une affection empreinte d’un sentiment de culpabilité, et elle ne voulait pas entendre parler de tuer des animaux rares afin que leur tête pût orner les murs de la salle des trophées de lord Malibor. Elle réussit pourtant à écouter poliment les récits de carnage du Coronal et même à faire une ou deux remarques aimables.
    Peu avant l’aube, ils revinrent enfin à la Perspective Nissimorn et se préparèrent à se coucher.
    — Le Coronal envisage maintenant d’aller chasser le dragon de mer, dit Calain. Il en cherche un qui est connu sous le nom de dragon de Kinniken et dont la longueur avait été estimée un jour à quatre-vingt-quinze mètres.
    Inyanna, qui était fatiguée et d’assez mauvaise humeur, haussa les épaules. Les dragons de mer, au moins, étaient loin d’être rares et cela ne ferait de peine à personne si le Coronal en harponnait quelques-uns.
    — Y aura-t-il de la place dans sa salle des trophées pour un dragon de cette taille ? demanda-t-elle.
    — Pour la tête et les ailes, je suppose. Mais il n’a guère de chances de l’avoir. On n’a vu le dragon de Kinniken que quatre fois depuis l’époque de lord Kinniken, et pas depuis soixante-dix ans. Mais s’il ne trouve pas celui-là, il en aura un autre. À moins qu’il se noie dans l’aventure.
    — Y a-t-il des chances que cela arrive ?
    — La chasse au dragon est dangereuse, dit Calain en hochant la tête. Il serait plus avisé en n’essayant pas. Mais il a déjà tué à peu près tout ce qui vit sur terre et comme aucun Coronal ne s’est jamais embarqué sur un dragonnier, cela ne le découragera pas. Nous partons pour Piliplok à la fin de la semaine.
    — Nous ?
    — Lord Malibor m’a demandé de l’accompagner dans cette chasse.
    Calain eut un triste sourire.
    — Au vrai, ajouta-t-il, c’est le duc qu’il voulait, mais mon frère s’est fait excuser en arguant de ses charges. Alors il me l’a demandé. On ne refuse pas facilement ce genre de chose.
    — Est-ce que je t’accompagne ? demanda Inyanna.
    — Ce n’est pas ce que nous avons prévu.
    — Ah ! fit-elle posément.
    — Combien de temps seras-tu absent ? demanda-t-elle au bout d’un moment.
    — La chasse dure en général trois mois. Pendant la saison des vents du sud. Puis il faut le temps d’aller à Piliplok, d’armer le navire et de revenir – cela devrait faire six ou sept mois en tout. Je serai de retour au printemps.
    — Ah ! Je vois.
    Calain s’approcha d’elle et l’attira contre lui.
    — Ce sera la plus longue séparation que nous supporterons jamais. Je te le promets.
    Elle avait envie de lui demander : « Ne peux-tu trouver un moyen pour refuser d’y aller ? » ou bien « Ne peux-tu trouver un moyen qui me permette d’aller avec toi ? » Mais elle savait que c’était inutile et que ce serait un manquement à l’étiquette qui réglait la vie de Calain. Inyanna n’éleva donc pas d’autre protestation. Elle prit Calain dans ses bras et ils s’étreignirent jusqu’au lever du soleil.
    La veille de son départ pour le port de Piliplok où stationnaient les dragonniers, Calain fit venir Inyanna dans son bureau au dernier étage de la Perspective Nissimorn et lui présenta un épais document à signer.
    — Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle sans le prendre.
    — Un contrat de mariage entre nous.
    — C’est une cruelle plaisanterie, monseigneur.
    — Ce n’est pas une plaisanterie, Inyanna. Pas du tout une plaisanterie.
    — Mais…
    — Je voulais en parler avec toi dans le courant de l’hiver, mais cette damnée chasse au dragon est survenue et ne m’en a pas laissé le temps. J’ai donc un peu précipité les choses. Tu n’es plus ma concubine : ces papiers régularisent notre amour.
    — Notre amour a-t-il besoin d’être régularisé ?
    Calain plissa les yeux.
    — Je m’embarque dans une aventure risquée et téméraire dont j’espère revenir, mais tant que je serai en mer, mon destin ne sera pas entre mes mains. En tant que concubine tu n’as aucun droit légal à un héritage. En tant qu’épouse…
    Inyanna était abasourdie.
    — Si les risques sont si grands, abandonne ce voyage !
    — Tu sais que c’est impossible. Je dois courir ces risques. Et je veux assurer ton avenir. Signe, Inyanna.
    Elle tint un long moment les yeux fixés sur le document, un manuscrit de plusieurs pages. Son regard ne pouvait accommoder correctement et elle ne pouvait ni ne voulait dissimuler les mots qu’un scribe avait écrits avec la plus élégante des calligraphies. L’épouse de Calain ? Cela lui semblait presque monstrueux, c’était blesser toutes les convenances, dépasser toutes les bornes. Et pourtant… et pourtant…
    Il attendait. Elle ne pouvait refuser.
    Le lendemain matin, il partit pour Piliplok dans l’entourage du Coronal et Inyanna passa toute la journée à errer dans les corridors et les salles de la Perspective Nissimorn en proie à la confusion et au désarroi. Ce soir-là, le duc eut la délicatesse de l’inviter à dîner ; le lendemain, Durand Livolk et sa dame l’emmenèrent dîner à l’îlot de Pidruid, où une cargaison de vin de feu venait d’arriver. D’autres invitations suivirent, de sorte que sa vie était animée, et les mois passaient. C’était le milieu de l’hiver. Et puis la nouvelle arriva qu’un énorme dragon de mer avait attaqué le navire de lord Malibor et l’avait envoyé par le fond de la Mer Intérieure. Lord Malibor avait péri, ainsi que tous ceux qui s’étaient embarqués avec lui, et un certain Voriax avait été nommé Coronal. Et d’après les dispositions testamentaires de Calain, sa veuve Inyanna Forlana devenait propriétaire de la grande demeure connue sous le nom de Perspective Nissimorn.

11

    Quand la période de deuil fut terminée et qu’elle eut l’occasion de prendre des dispositions pour ce genre de choses, Inyanna fit appeler l’un de ses intendants et ordonna que de riches dons en espèces soient remis au Grand Bazar au voleur Agourmole et à toute sa famille. C’était la manière d’Inyanna de dire qu’elle ne les avait pas oubliés.
    — Rapportez-moi mot pour mot ce qu’ils diront quand vous leur remettrez les bourses, ordonna-t-elle à l’intendant.
    Elle espérait qu’ils lui enverraient quelques chaleureux souvenirs des moments qu’ils avaient partagés, mais l’intendant lui rapporta qu’aucun d’eux n’avait dit quoi que ce fût d’intéressant, qu’ils avaient simplement exprimé de l’étonnement et leur gratitude envers la dame Inyanna, à l’exception d’un certain Sidoun qui avait refusé la bourse et que toute son insistance n’avait pas fait changer d’avis. Inyanna sourit avec tristesse et fit distribuer les vingt royaux de Sidoun à des gamins des rues, après quoi elle n’eut plus aucun contact avec les voleurs du Grand Bazar où elle ne retourna plus.
    Quelques années plus tard, un jour où elle faisait les boutiques du Portique Flottant, la dame Inyanna remarqua deux hommes à l’aspect louche dans la boutique des sculptures d’os de dragon. D’après leurs gestes et les regards qu’ils échangeaient, il lui semblait tout à fait évident que c’étaient des voleurs en train de manœuvrer pour créer une diversion qui allait leur permettre de piller la boutique. Puis elle les regarda plus attentivement et se rendit compte qu’elle les avait déjà rencontrés. L’un était petit et râblé et l’autre grand, blême, le visage en lame de couteau. Elle fit signe à son escorte qui se mit tranquillement en position autour des deux hommes.
    — L’un de vous s’appelle Steyg et l’autre Vezan Ormus, dit Inyanna, mais j’ai oublié vos noms respectifs. Par ailleurs, je me souviens fort bien des autres détails de notre rencontre. Les voleurs échangèrent des regards alarmés.
    — Madame, vous faites erreur, dit le plus grand. Mon nom est Elakon Mirj et mon ami s’appelle Thanooz.
    — En ce moment, peut-être, mais quand vous êtes venus à Velathys il y a bien longtemps, vous portiez d’autres noms. Je vois que vous êtes passés de l’escroquerie au vol, n’est-ce pas ? Dites-moi, combien d’héritiers de la Perspective Nissimorn avez-vous découverts avant que le jeu ne vous lasse ?
    C’était maintenant la panique qui se lisait dans leurs yeux. Ils semblaient être en train de calculer les chances qu’ils avaient de bousculer les hommes d’Inyanna pour gagner la porte ; mais cela eût été imprudent. Les gardes du Portique Flottant avaient été avertis et étaient rassemblés à l’extérieur.
    — Nous sommes d’honnêtes commerçants, madame, et rien d’autre, dit le petit voleur en tremblant.
    — Vous êtes d’incorrigibles fripouilles et rien d’autre, dit Inyanna. Niez encore une fois et je vous fais expédier à Suvrael aux travaux forcés !
    — Madame…
    — Dites la vérité, ordonna Inyanna.
    — Nous reconnaissons notre culpabilité, dit le plus grand en claquant des dents. Mais c’était il y a si longtemps. Si nous vous avons porté préjudice, vous obtiendrez réparation.
    — Porté préjudice ? fit Inyanna en riant. Porté préjudice ? Vous m’avez plutôt rendu le plus grand service qu’on aurait pu me rendre. Je n’éprouve que de la gratitude pour vous ; sachez que j’étais Inyanna Forlana, la commerçante de Velathys, que vous avez escroquée de vingt royaux, et que je suis maintenant la dame Inyanna de Ni-moya, propriétaire de la Perspective Nissimorn. Ainsi le Divin protège le faible et fait naître le bien du mal.
    Elle fit signe aux gardes.
    — Conduisez ces deux hommes aux gardes impériaux et dites-leur que je témoignerai contre eux plus tard mais que je demande que l’on montre de l’indulgence pour eux, peut-être une condamnation à trois mois d’entretien des routes ou quelque chose de similaire. Ensuite, je pense que je vous prendrai tous les deux à mon service. Vous êtes de fieffés gredins, mais rusés, et il vaut mieux vous garder à portée de la main et pouvoir vous surveiller que de vous relâcher pour que vous continuiez à vous attaquer aux gens sans méfiance. Elle fit un signe de la main. On les emmena. Inyanna se tourna vers le propriétaire de la boutique.
    — Je regrette cette interruption, dit-elle. Et maintenant, ces sculptures des emblèmes de la cité qui, à votre avis, valent une douzaine de royaux pièce… que diriez-vous de trente royaux pour les trois, et peut-être la petite sculpture du bilantoon, en prime…

X. Voriax et Valentine

    De toutes les vies par procuration que Hissune a connues dans le Registre des Ames, celle d’Inyanna Forlana est peut-être celle qui lui semble la plus proche de lui-même. En partie parce qu’elle est une femme de l’époque contemporaine et que le monde dans lequel elle vit lui semble moins déroutant que celui du peintre d’âme, du capitaine Sinnabor Lavon ou de Thesme de Narabal. Mais la principale raison pour laquelle Hissune éprouve des affinités envers l’ancienne commerçante de Velathys est qu’elle est partie de pratiquement rien, qu’elle a même perdu cela et qu’elle est quand même parvenue au pouvoir, à la grandeur et, dans une certaine mesure, au contentement. Il comprend que le Divin aide ceux qui s’aident eux-mêmes, et Inyanna lui ressemble beaucoup à cet égard. Certes, elle a eu de la chance – elle a attiré l’attention des gens qu’il fallait au moment où il le fallait, et ils l’ont bien épaulée dans sa réussite, mais ne faut-il pas savoir mettre la chance de son côté ? Hissune y croit fermement, lui qui se trouvait là où il le fallait quand lord Valentin, dans le cours de ses pérégrinations, était venu au Labyrinthe des années auparavant. Il se demande quelles surprises et quels plaisirs le sort lui réserve et comment il peut tisser son propre destin de manière à parvenir à une position plus haute que l’emploi de commis dans le Labyrinthe qui est son lot depuis si longtemps. Il a dix-huit ans, et cela lui semble très vieux pour commencer son ascension vers la grandeur. Mais il se souvient qu’à son âge Inyanna vendait des poteries et des coupons d’étoffe à Velathys et qu’elle a fini par hériter la Perspective Nissimorn. Impossible de savoir ce qui l’attend. D’un moment à l’autre, lord Valentin peut le faire appeler – lord Valentin qui est arrivé au Labyrinthe la semaine précédente et qui est logé dans les luxueux appartements réservés au Coronal quand il réside dans la capitale du Pontificat – lord Valentin peut le convoquer et lui dire : « Hissune, tu m’as servi assez longtemps dans ce lieu sinistre. Dorénavant, tu vivras à mes côtés sur le Mont du Château. »
    D’un moment à l’autre, bien sûr. Mais Hissune n’a pas eu de nouvelles du Coronal et n’en attend pas. C’est une douce rêverie, mais il ne veut pas se tourmenter avec de vains espoirs. Il vaque à son morne labeur, réfléchit à tout ce qu’il a appris au Registre des Ames, puis, un ou deux jours après avoir partagé la vie de la voleuse de Ni-moya, il retourne au Registre et, avec la plus folle audace dont il ait jamais fait preuve, il consulte le répertoire et demande s’il existe un enregistrement de l’âme de lord Valentin. Il n’ignore pas que c’est de l’impudence et que c’est dangereusement tenter le destin. Hissune ne sera pas étonné si des lumières se mettent à clignoter et des sonneries à retentir et si des gardes armés viennent se saisir du jeune présomptueux qui, sans la moindre parcelle d’autorité, essaie de pénétrer l’âme et l’esprit du Coronal en personne. Ce qui l’étonne, c’est que ce ne soit pas le cas : l’énorme machine l’informe simplement qu’il existe un seul enregistrement de lord Valentin, effectué bien des années auparavant, quand il était jeune homme. Hissune, effrontément, n’hésite pas. Il appuie vivement sur les touches.

    C’étaient deux hommes barbus et bruns, grands et robustes, aux yeux noirs étincelants, aux larges épaules, avec un air naturel d’autorité, et tout le monde pouvait voir du premier coup d’œil qu’ils devaient être frères. Cependant il y avait des différences. L’un était un homme et l’autre était encore un enfant jusqu’à un certain point, et cela était évident non seulement par la barbe peu fournie du plus jeune et la douceur de son visage, mais également par une certaine chaleur, de l’enjouement et de la gaieté dans son regard. Le plus âgé des deux était plus grave, l’expression de son visage plus austère et plus impérieuse, comme s’il assumait de terribles responsabilités qui avaient laissé leur empreinte sur lui. C’était vrai, d’une certaine façon, car c’était Voriax de Halanx, fils aîné du Haut Conseiller Damiandane, et depuis son enfance on disait généralement de lui sur le Mont du Château qu’il était assuré de devenir Coronal un jour.
    Il y en avait, bien entendu, qui disaient la même chose de son frère cadet Valentin – que c’était un beau garçon qui promettait beaucoup et qu’il avait l’étoffe d’un roi. Mais Valentin ne se faisait aucune illusion sur de tels compliments. Voriax était de huit ans son aîné et, sans aucun doute, si jamais l’un d’eux devait établir sa résidence au Château, ce serait Voriax. Ce n’était pas que Voriax eût la moindre assurance d’être le successeur, malgré ce que tout le monde disait. Leur père Damiandane avait été l’un des plus proches conseillers de lord Tyeveras et le monde entier s’était également attendu à ce qu’il fût le futur Coronal. Mais quand lord Tyeveras devint Pontife, il descendit jusqu’à Bombifale au pied du Mont du Château pour faire de Malibor son successeur. Nul n’avait envisagé cela car Malibor n’était qu’un gouverneur de province, un homme fruste plus intéressé par la chasse et les jeux que par les charges du pouvoir. Valentin n’était qu’un enfant à cette époque et s’en souvenait à peine, mais Voriax lui avait dit que leur père n’avait jamais dit un mot de sa déception ni de sa consternation d’avoir été frustré du trône, ce qui constituait peut-être la meilleure preuve qu’il avait les qualités requises pour être choisi.
    Valentin se demandait si Voriax se conduirait avec autant de dignité si, en définitive, la couronne à la constellation lui était refusée et revenait à quelque autre prince du Mont – Elidath de Morvole, par exemple, ou bien Tunigorn, ou bien encore Stasilaine, ou Valentin lui-même. Comme ce serait bizarre ! Valentin prononçait parfois les noms en secret pour entendre leur consonance : lord Stasilaine, lord Elidath, lord Tunigorn. Et même lord Valentin ! Mais de telles idées n’étaient que folie. Valentin n’avait aucune envie de supplanter son frère et il était peu probable que cela arrive. À moins de quelque incroyable lubie du Divin ou quelque étrange caprice de lord Malibor, ce serait Voriax qui régnerait lorsque le moment serait venu pour lord Malibor de devenir Pontife, et la certitude de ce destin s’était gravée dans l’esprit de Voriax et ressortait dans son attitude et dans son maintien.
    Pour l’heure les pensées de Valentin étaient loin des embarras de la cour. Son frère et lui étaient en vacances dans le bas des pentes du Mont du Château – un voyage longtemps différé, du fait de la terrible fracture de la jambe dont Valentin avait souffert deux ans auparavant en se promenant à cheval avec son ami Elidath dans la forêt d’arbres nains en dessous d’Amblemorn, et ce n’était que depuis peu de temps qu’il avait été suffisamment rétabli pour une autre expédition aussi pénible. Voriax et lui avaient fait un grand et merveilleux voyage jusqu’au pied de l’énorme montagne ; c’étaient peut-être les dernières longues vacances que Valentin pouvait prendre avant d’entrer dans le monde des contraintes de l’âge adulte. Il avait dix-sept ans maintenant et parce qu’il faisait partie de ce groupe privilégié de jeunes princes parmi lesquels on choisissait les Coronals, il avait beaucoup à apprendre sur les techniques du gouvernement de façon à être prêt pour tout ce qu’on pouvait lui demander.
    Il était donc parti avec Voriax – qui échappait à ses devoirs, et en était heureux, pour le plaisir d’aider son frère à fêter son rétablissement – de la propriété familiale de Halanx pour se rendre dans la proche cité des plaisirs de High Morpin pour chevaucher les mastodontes et traverser en titubant les tunnels d’énergie. Valentin insista pour aller aussi au glisse-glace, de manière à éprouver la force de sa jambe cassée et une infime hésitation passa sur le visage de Voriax, comme s’il doutait que Valentin pût maîtriser ce jeu mais avait trop de tact pour le dire. Quand ils arrivèrent sur la surface glissante, Voriax resta tout près de Valentin, comme pour le protéger, et quand Valentin fit quelques pas, Voriax le suivit.
    — Croix-tu que je vais tomber ? demanda Valentin.
    — Il y a peu de chances.
    — Alors pourquoi restes-tu si près ? Est-ce toi qui as peur de tomber ?
    Valentin se mit à rire.
    — Rassure-toi, j’arriverai à temps pour te rattraper, dit-il.
    — Tu es toujours attentionné, répliqua Voriax.
    Puis la surface glissante sur laquelle ils se tenaient commença à tourner et les miroirs jetèrent un vif éclat ; l’heure n’était plus au badinage. De fait, Valentin éprouva au début quelques difficultés, car le glisse-glace n’était pas fait pour les invalides et sa blessure lui avait laissé une légère mais exaspérante claudication qui perturbait sa coordination ; mais il trouva rapidement le rythme et réussit aisément à rester debout, conservant son équilibre même dans les plus folles girations, et quand il passa en tournoyant devant Voriax, il vit que l’anxiété avait disparu du visage de son frère. Mais la nature de cet épisode fit beaucoup réfléchir Valentin tandis que Voriax et lui descendaient le Mont jusqu’à Tentag pour le festival de danse des arbres, puis jusqu’à Ertsud Grand et Minimool et, après avoir traversé Gimkandale, jusqu’à Furible pour assister au vol nuptial des oiseaux de pierre. Tandis qu’ils attendaient que le glisse-glace se mette en marche, Voriax avait été un protecteur inquiet et affectueux mais aussi un peu condescendant, un peu étouffant. Cette attention fraternelle pour la sécurité de Valentin semblait encore à celui-ci une autre façon qu’avait Voriax de garder l’ascendant sur lui et Valentin, au seuil de l’âge d’homme, n’appréciait pas du tout cela. Mais il comprenait que les relations fraternelles étaient faites à la fois d’affection et de conflit et il garda pour lui sa contrariété.
    De Furible ils traversèrent Bimbak Est et Bimbak Ouest, faisant halte dans chacune des deux cités pour s’arrêter devant la tour de quinze cents mètres de haut qui donnait au pire prétentieux l’impression de n’être qu’une fourmi et après Bimbak Est ils prirent le chemin d’Amblemorn, où une douzaine de cours d’eau torrentueux s’unissaient pour former le puissant Glayge. En contrebas d’Amblemorn il y avait un endroit de quelques kilomètres de large où le sol était fortement tassé et d’un blanc crayeux, et où les arbres qui partout ailleurs poussaient jusqu’au ciel étaient sinistres et rabougris, pas plus grands qu’un homme et pas plus épais que le poignet d’une jeune fille. C’était dans cette forêt d’arbres nains que Valentin avait fait une chute, ayant trop éperonné sa monture à un passage où de sournoises racines serpentaient à la surface du sol. L’animal avait perdu l’équilibre, Valentin avait été désarçonné et sa jambe avait été affreusement tordue entre deux arbres chétifs mais résistants dont les troncs avaient acquis de la dureté au fil des siècles, et des mois de douleur et de frustration avaient suivi tandis que les os se ressoudaient lentement et une irremplaçable année de jeunesse avait été à tout jamais perdue pour lui. Pourquoi étaient-ils revenus ici ? Voriax errait dans la mystérieuse forêt comme s’il était à la recherche de quelque trésor caché. Enfin, il se tourna vers Valentin.
    — Ce lieu semble magique, dit-il.
    — La raison en est simple. Les racines des arbres ne peuvent pas pénétrer trop profond dans ce mauvais sol gris. Elles s’accrochent de leur mieux car nous sommes sur le Mont du Château où toute végétation croît mais elles sont privées de nourriture et…
    — Oui, je comprends, fit froidement Voriax. Je n’ai pas dit que ce lieu est magique, simplement qu’il semble l’être. Une légion de sorciers Vroons n’aurait pu créer quelque chose d’aussi inquiétant. Pourtant je suis heureux de le voir enfin. On traverse à cheval ?
    — Comme tu es malin, Voriax.
    — Malin ? Je ne comprends pas…
    — Me proposer d’essayer de nouveau de traverser l’endroit où j’ai failli perdre la jambe.
    La face rougeaude de Voriax s’empourpra encore davantage.
    — J’ai du mal à croire que tu tomberais de nouveau.
    — Certainement pas. Mais tu t’imagines que je pourrais le penser et crois depuis longtemps que la meilleure manière de vaincre la peur, c’est de prendre l’offensive contre ce que l’on craint et tu essaies donc de me manœuvrer pour que je fasse une seconde course ici pour effacer les vestiges de peur que cette forêt aurait pu laisser en moi. C’est le contraire de ce que tu faisais quand nous sommes allés au glisse-glace, mais cela revient au même, non ?
    — Je ne comprends rien à tout cela, dit Voriax. As-tu de la fièvre aujourd’hui ?
    — Pas le moins du monde. Nous la faisons, cette course ?
    — Je ne pense pas.
    Valentin, déconcerté, frappa ses poings l’un contre l’autre.
    — Mais c’est toi qui viens de le proposer !
    — J’ai proposé une promenade en monture, répliqua Voriax. Mais tu sembles rempli de mystérieuses colères et de défi, et tu m’accuses de te manœuvrer, de te manipuler alors que je n’ai jamais eu de telles intentions. Si nous traversons la forêt alors que tu es de cette humeur tu feras certainement une autre chute et tu te casseras probablement l’autre jambe. Viens, nous allons continuer jusqu’à Amblemorn.
    — Voriax…
    — Viens.
    — Je veux traverser cette forêt, dit Valentin en regardant son frère droit dans les yeux. Viens-tu avec moi ou préfères-tu attendre ici ?
    — Je viens avec toi, je pense.
    — Maintenant dis-moi de faire attention et de prendre garde aux racines cachées.
    Un muscle de la joue de Voriax tressaillit sous l’effet de la contrariété et il laissa échapper un long soupir d’agacement.
    — Tu n’es plus un enfant. Je ne te dirai rien de tel. De plus, si je pensais que tu avais besoin de ce genre de conseils, tu ne serais plus mon frère, je te renierais.
    Il piqua des deux et s’engagea avec rage dans les étroites allées entre les arbres nains.
    Après un moment Valentin suivit son frère, poussant sa monture et s’efforçant de réduire la distance qui les séparait. Le sentier était difficile et de tous côtés il voyait des obstacles aussi menaçants que celui qui avait causé sa chute quand il avait chevauché ici avec Elidath ; mais sa monture était sûre et il n’avait pas besoin de tirer sur les rênes. Bien que le souvenir de sa chute fût vif, Valentin n’éprouvait aucune crainte, rien qu’une espèce de vigilance accrue : s’il tombait une nouvelle fois, il savait que sa chute serait moins grave. Il se demanda s’il ne réagissait pas avec excès envers Voriax. Peut-être était-il trop ombrageux, trop susceptible, trop prompt à se défendre contre ce qu’il imaginait être la protection excessive de son frère aîné. Après tout, Voriax faisait son apprentissage de seigneur de la planète. Il ne pouvait s’empêcher de donner l’impression d’être responsable de tout et de tous, en particulier de son frère cadet. Valentin résolut de montrer moins d’ardeur dans la défense de son autonomie.
    Ils traversèrent la forêt et entrèrent dans Amblemorn, la plus vieille des cités du Mont du Château, une ville ancienne aux rues enchevêtrées et aux murs recouverts de vigne. C’était ici, douze mille ans auparavant, qu’avait débuté la conquête du Mont – les premières expéditions audacieuses et insensées dans les espaces désertiques, désolés et sans air de la saillie de cinquante kilomètres de haut qui s’élevait du sol de Majipoor. Pour qui avait passé sa vie dans les Cinquante Cités, avec leur perpétuel et odorant climat printanier, il était difficile d’imaginer l’époque où le Mont était nu et inhabitable ; mais Valentin connaissait l’histoire des pionniers défrichant les pentes titanesques, transportant les machines qui procureraient chaleur et air à la montagne, la transformant au fil des siècles en un royaume de féerie et de beauté, couronné à son sommet par le modeste donjon que lord Stiamot avait fait édifier huit mille ans auparavant et qui, par une incroyable métamorphose, était devenu le vaste et incompréhensible château où résidait maintenant lord Malibor. Voriax et lui s’arrêtèrent avec respect devant le monument d’Amblemorn marquant l’ancienne ligne de végétation.
    AU-DELÀ DE CETTE LIMITE TOUT ÉTAIT JADIS DÉSERTIQUE
    Un jardin de merveilleux halatingas aux fleurs pourpre et or entourait la stèle de marbre de Velathys d’un noir brillant qui portait l’inscription.
    Les deux frères passèrent deux jours et deux nuits à Amblemorn, puis ils descendirent la vallée du Glayge jusqu’à un endroit appelé Ghiseldorn, à l’écart des voies de communication principales. En bordure d’une forêt sombre et dense s’était développé un campement de quelques milliers d’âmes qui avaient fui les grandes cités ; ils vivaient dans des tentes de feutre noir, confectionnées avec la toison des blaves sauvages qui paissaient dans les prairies en bordure du neuve et n’avaient guère de rapports avec leurs voisins. Certains disaient que c’étaient des magiciennes et des sorciers ; d’autres que c’était une tribu errante de Métamorphes qui avaient échappé à la lointaine expulsion d’Alhanroel de leur race et qui revêtaient en permanence une apparence humaine. Valentin soupçonnait qu’en vérité ces gens ne se sentaient pas chez eux dans le monde de commerce et de rivalité qu’était Majipoor et qu’ils s’étaient installés ici pour vivre à leur façon dans une communauté à eux.
    En fin d’après-midi, Voriax et lui atteignirent une colline d’où ils apercevaient la forêt de Ghiseldorn et le village de tentes noires juste derrière. La forêt ne paraissait pas accueillante – des pinglas de petite taille aux troncs épais, dont les grosses branches se dressaient à angle aigu et s’entrelaçaient pour former un dais impénétrable où ne filtrait aucune lumière. Le village ne paraissait pas plus hospitalier. Les tentes décagonales largement espacées ressemblaient à des insectes géants à la géométrie particulière faisant une pause momentanée avant de poursuivre leur inexorable migration à travers un paysage qui les laissait tout à fait indifférents. Valentin avait ressenti une impérieuse curiosité de Ghiseldorn et de ses habitants mais maintenant qu’il y était, il était moins avide de percer leurs mystères.
    Il jeta un coup d’œil à Voriax et lut les mêmes hésitations sur le visage de son frère.
    — Que faisons-nous ? demanda Valentin.
    — Je pense que nous allons camper de ce côté-ci de la forêt. Demain matin nous nous approcherons du village et verrons comment nous sommes accueillis.
    — Est-ce qu’ils nous attaqueraient ?
    — Nous attaquer ? J’en doute fort. Je pense qu’ils sont encore plus pacifiques que le reste de la population. Mais pourquoi nous imposer si notre présence n’est pas désirée ? Pourquoi ne pas respecter leur solitude ?
    Voriax montra une parcelle de sol herbeux en demi-lune au bord du fleuve.
    — Que dirais-tu de nous installer ici ?
    Ils mirent pied à terre, firent brouter leurs montures, déroulèrent leurs sacs de couchage et cueillirent de délicieuses pousses pour le dîner. Pendant qu’ils cherchaient du bois pour le feu, Valentin demanda à brûle-pourpoint :
    — Si lord Malibor chassait quelque gibier rare dans cette forêt, aurait-il une pensée pour la tranquillité des habitants de Ghiseldorn ?
    — Rien n’empêche lord Malibor de poursuivre sa proie.
    — C’est exact. Cette pensée ne l’effleurerait jamais. Je pense que tu seras un Coronal infiniment meilleur que lord Malibor, Voriax.
    — Ne dis pas de bêtises.
    — Ce ne sont pas des bêtises. C’est une opinion sensée. Tout le monde s’accorde à dire que lord Malibor est fruste et se soucie fort peu des autres. Et quand ton tour viendra…
    — Arrête, Valentin.
    — Mais tu seras Coronal, dit Valentin. Pourquoi prétendre le contraire ? Cela va certainement arriver, et bientôt. Tyeveras est très vieux ; lord Malibor se retirera dans le Labyrinthe d’ici deux ou trois ans, et à ce moment-là il te choisira sûrement comme Coronal. Il n’est pas assez stupide pour aller contre l’avis de tous ses conseillers. Et alors…
    Voriax saisit Valentin par le poignet et se pencha tout près. La contrariété et l’anxiété se lisaient dans ses yeux.
    — Ce genre de bavardage ne fait qu’attirer la malchance. Je te demande de te taire.
    — Puis-je ajouter quelque chose ?
    — Je ne veux plus entendre de conjecture sur l’identité du futur Coronal.
    Valentin acquiesça de la tête.
    — Il ne s’agit pas de cela, mais d’une question entre frères que je me pose depuis quelque temps. Je me dis que, que tu seras Coronal mais j’aimerais savoir si tu souhaites le devenir. T’ont-ils seulement consulté ? As-tu vraiment envie d’assumer cette charge ? Réponds juste à cela, Voriax.
    Après un long silence Voriax répondit :
    — C’est une charge que personne n’ose refuser.
    — Mais le veux-tu ?
    — Si le destin me désigne, devrai-je m’y soustraire ?
    — Tu ne me réponds pas. Regarde-nous en ce moment : nous sommes jeunes, bien portants, heureux et libres. Si l’on excepte nos responsabilités à la cour qui sont loin d’être écrasantes, nous pouvons agir comme bon nous semble, aller partout où il nous plaît, un voyage à Zimroel, un pèlerinage à l’Ile, un séjour dans les Marches de Khyntor, tout ce que nous voulons, partout où nous voulons. Abandonner tout cela pour le plaisir de porter la couronne à la constellation, de signer d’innombrables décrets et de faire de Grands Périples avec tous ces discours, et devoir vivre un beau jour au fond du Labyrinthe… pourquoi, Voriax ? Pourquoi voudrait-on cela ? Le veux-tu vraiment, toi ?
    — Tu es encore un enfant, dit Voriax.
    Valentin recula comme s’il avait reçu une gifle.
    — Encore de la condescendance !
    Mais il comprit alors que c’était mérité, qu’il posait des questions naïves et puériles. Il ravala sa colère.
    — Je croyais être un peu entré dans l’âge adulte.
    — Un petit peu. Mais tu as encore beaucoup à apprendre.
    — Sans doute.
    Il marqua un temps.
    — Très bien, reprit-il, tu acceptes la facilité du pouvoir suprême, s’il doit t’échoir. Mais le veux-tu vraiment, Voriax, le désires-tu de tout cœur, ou bien sont-ce seulement ton éducation et ton sens du devoir qui t’amènent à te préparer au trône ?
    — Je ne me prépare pas au trône, répliqua lentement Voriax, mais uniquement à avoir un rôle dans le gouvernement de Majipoor, tout comme toi, et c’est vrai, c’est une affaire d’éducation et de sens du devoir car je suis fils du Haut Conseiller Damiandane, comme tu l’es également, si je ne me trompe. Si on m’offre le trône, je l’accepterai avec fierté et je m’acquitterai de ses charges avec toute la compétence dont je pourrai faire preuve. Je ne passe pas mon temps à aspirer au pouvoir suprême, et encore moins à me demander s’il me reviendra. De plus je trouve cette conversation extrêmement ennuyeuse et te serais reconnaissant de me permettre de ramasser du bois en silence.
    Il lança un regard furieux à Valentin et se détourna. Les questions fleurissaient dans l’esprit de Valentin comme les alabandinas en été, mais il se garda de les poser car il vit les lèvres de Voriax trembler et comprit qu’il avait déjà dépassé les limites. Voriax brisait rageusement les branches tombées, détachant les brindilles avec une ardeur inutile car le bois était sec et cassant. Valentin ne tenta pas une nouvelle fois de battre en brèche les défenses de son frère bien qu’il n’eût appris qu’une partie de ce qu’il voulait savoir. Il soupçonnait d’après l’attitude défensive de Voriax que celui-ci était vraiment assoiffé de pouvoir et qu’il consacrait toutes ses journées à se préparer dans ce but ; et il entrevoyait mais ne faisait qu’entrevoir la raison de ce désir. Pour le pouvoir même, la puissance et la gloire ? Eh bien, pourquoi pas ? Pour l’accomplissement d’une destinée qui appelait certains à de hautes obligations ? Oui, cela aussi. Et sans nul doute pour réparer l’affront fait à leur père quand il avait été frustré de la couronne. Mais tout de même, tout de même, renoncer à sa liberté uniquement pour régner sur le monde… C’était une énigme pour Valentin, et finalement il décida que Voriax avait raison, que c’étaient des choses qu’il ne pouvait totalement comprendre à l’âge de dix-sept ans.
    Il rapporta son fardeau de bois au campement et commença à allumer un feu. Voriax ne tarda pas à le rejoindre mais il n’ouvrit pas la bouche, et une certaine froideur s’installa entre les deux frères, qui plongea Valentin dans un grand désarroi. Il aurait voulu s’excuser auprès de Voriax d’être allé trop loin, mais c’était impossible, car il n’avait jamais été habile pour ce genre de choses avec Voriax, pas plus que Voriax avec lui. Il avait encore le sentiment que deux frères pouvaient s’entretenir des sujets les plus intimes sans se froisser. D’autre part, cette froideur était pénible à supporter et risquait, si elle se prolongeait, d’empoisonner leurs vacances ensemble. Valentin chercha un moyen de renouer et, au bout d’un moment, en choisit un qui s’était montré assez efficace quand ils étaient plus jeunes.
    Il s’approcha de Voriax qui découpait la viande du dîner d’un air maussade et renfrogné.
    — Pendant que l’eau bout, dit Valentin, veux-tu lutter contre moi ?
    — Voriax, surpris, leva les yeux.
    — Comment ?
    — J’ai besoin d’un peu d’exercice.
    — Grimpe sur ces pinglas et danse sur les branches.
    — Allez. Fais quelques prises avec moi, Voriax.
    — Ce ne serait pas correct.
    — Pourquoi ? Ta dignité souffrirait-elle encore plus si je te battais ?
    — Fais attention, Valentin !
    — Pardonne-moi, j’ai parlé trop vivement.
    Valentin s’accroupit à la façon d’un lutteur et tendit les mains.
    — S’il te plaît ? Quelques prises rapides, pour transpirer un peu avant de dîner…
    — Ta jambe n’est guérie que depuis peu.
    — Mais elle est guérie. Tu peux user de toute ta force avec moi, comme je le ferai avec toi, et n’aie pas peur.
    — Et si ta jambe se casse de nouveau ? Nous sommes à une journée de voyage de toute cité digne de ce nom.
    — Viens, Voriax, dit Valentin avec impatience. Tu t’inquiètes trop ! Allons, montre-moi que tu sais te battre !
    Il rit, tapa dans ses mains, fit signe à son frère d’avancer, tapa derechef dans ses mains, approcha son visage souriant du nez de Voriax et fit relever son frère. Voriax céda enfin et commença de saisir son frère à bras-le-corps.
    Quelque chose n’allait pas. Ils s’étaient affrontés suffisamment souvent, dès que Valentin avait été en âge de se battre d’égal à égal avec son frère et Valentin connaissait tous ses mouvements, ses petits trucs d’équilibre et de coordination. Mais l’homme contre lequel il luttait maintenant semblait être un parfait étranger. Était-ce quelque Métamorphe dissimulé sous l’apparence de Voriax ? Non, non : Valentin comprit que c’était à cause de la jambe. Voriax retenait sa force, était volontairement gentil et maladroit, se montrait une fois de plus condescendant. Pris d’une fureur subite, Valentin se jeta en avant et bien qu’au début de l’assaut l’usage voulût qu’ils se contentent de s’observer et de s’éprouver, il empoigna Voriax dans l’intention de le jeter au sol et le força à mettre un genou en terre. Voriax le regarda d’un air stupéfait. Tandis que Valentin reprenait son souffle et rassemblait ses forces pour plaquer au sol les épaules de son frère, Voriax banda ses muscles et se souleva, déployant pour la première fois toute sa formidable énergie ; il faillit pourtant être déséquilibré par l’assaut de Valentin mais réussit à se dégager en roulant et bondit sur ses pieds.
    Ils commencèrent à tourner l’un autour de l’autre avec circonspection.
    — Je vois que je t’ai sous-estimé, dit Voriax. Ta jambe doit être entièrement rétablie.
    — Elle l’est, comme je te l’ai dit à maintes reprises. Je boite encore un peu, mais cela ne change rien. Viens, Voriax, approche un peu.
    Il fit signe à son frère d’avancer. Ils se jetèrent l’un sur l’autre et se tinrent serrés poitrine contre poitrine, incapable de faire plier l’autre et ils demeurèrent ainsi pendant ce qui sembla à Valentin une heure ou davantage, bien que cela n’eût probablement pas excédé quelques minutes. Puis il fit reculer Voriax de quelques centimètres, mais Voriax se bloqua, résista et obligea Valentin à reculer de la même distance. Ils grognaient, transpiraient, se démenaient et se sourirent au beau milieu du corps à corps. Valentin éprouva le plus vif plaisir à ce sourire de Voriax, car il signifiait qu’ils étaient redevenus frères, que leur brouille s’était dissipée et que son insolence était pardonnée. Il eut à cet instant très envie d’embrasser Voriax au lieu de lutter contre lui ; et à cet instant où sa pression se relâcha, Voriax poussa, pivota et le jeta à terre, lui immobilisant la taille avec le genou et appuyant les mains sur ses épaules. Valentin banda ses muscles, mais il était impossible de résister longtemps à Voriax à ce point de la lutte : Voriax poussa inexorablement Valentin jusqu’à ce que ses épaules touchent le sol frais et numide.
    — Tu as gagné, dit Valentin, haletant.
    Voriax s’écarta en roulant et s’allongea auprès de lui, puis ils partirent tous deux d’un grand rire.
    — La prochaine fois, c’est moi qui t’aurai !
    Comme c’était bon, même dans la défaite, d’avoir retrouvé l’affection de son frère !
    Valentin entendit soudain un bruit d’applaudissements proches. Il se dressa sur son séant, regarda autour de lui dans le crépuscule et vit une silhouette de femme aux traits anguleux et aux cheveux noirs et raides extraordinairement longs qui se tenait à l’orée de la forêt. Elle avait des yeux brillants et pleins de malice, des lèvres charnues et des habits d’un style étrange – de simples bandes de cuir tanné grossièrement assemblées. Valentin la trouva très vieille, peut-être une trentaine d’années.
    — Je vous ai observés, dit-elle en s’approchant d’eux sans manifester la moindre crainte. J’ai pensé au début que c’était une vraie dispute mais j’ai compris ensuite que ce n’était qu’un jeu.
    — Au début, c’était une vraie dispute, dit Voriax, mais c’était aussi un jeu. Je suis Voriax d’Halanx, et voici Valentin, mon frère.
    Le regard de la femme passa de l’un à l’autre.
    — Oui, bien sûr, vous êtes frères. Tout le monde peut voir cela. Je m’appelle Tanunda, et je suis de Ghiseldorn. Voulez-vous que je vous dise la bonne aventure ?
    — Êtes-vous donc une magicienne ? demanda Valentin.
    — Oui, oui, répondit Tanunda, une lueur amusée dans le regard. Quoi d’autre encore ?
    — Alors, venez nous prédire l’avenir ! s’écria Valentin.
    — Attends, dit Voriax, je n’aime guère la sorcellerie.
    — Tu es beaucoup trop sérieux, dit Valentin. Où est le mal ? Nous visitons Ghiseldorn, la ville des magiciens. Pourquoi ne pas nous faire tirer les lignes de la main ? De quoi as-tu peur ? C’est un jeu, Voriax, rien qu’un jeu !
    Il se dirigea vers la magicienne.
    — Voulez-vous partager notre repas ? demanda-t-il.
    — Valentin…
    Valentin jeta un regard effronté à son frère et se mit à rire.
    — Je te protégerai du mal, Voriax ! N’aie crainte !
    — Nous avons voyagé seuls assez longtemps, mon frère, ajouta-t-il en baissant la voix. J’ai très envie de compagnie.
    — Je vois, murmura Voriax.
    Mais la magicienne était attirante et Valentin insistait ; bientôt Voriax parut moins gêné par la présence de la femme. Il découpa une tranche de viande à son intention, elle alla dans la forêt, en revint avec des fruits de pingla et leur montra comment les faire cuire pour que leur jus coule dans la viande et lui donne une saveur agréable et un goût de fumé. Au bout d’un moment, Valentin sentit la tête lui tourner un peu, et comme il doutait que les quelques gorgées de vin qu’il avait bues puissent en être la cause, il pensa que c’était sûrement dû au jus des pinglas. La pensée qu’il pût y avoir là quelque perfidie lui traversa l’esprit, mais il la repoussa, car le vertige qui s’emparait de lui était agréable, excitant même, et il n’y voyait aucun danger. Il regarda Voriax, se demandant si le naturel plus méfiant de son frère allait troubler leur festin, mais si le jus agissait tant soit peu sur Voriax, il paraissait seulement le rendre plus aimable : il riait bruyamment de tout, se balançait et se tapait sur les cuisses, il se penchait tout près de la magicienne et lui parlait d’une voix rauque et forte. Valentin reprit de la viande. La nuit tombait, une obscurité soudaine s’abattit sur le campement et les étoiles se mirent brusquement à briller dans le firmament éclairé uniquement par un mince croissant de lune. Valentin s’imagina entendre des chants lointains et discordants, mais il lui semblait que Ghiseldorn était trop éloignée pour que de tels bruits pussent traverser l’épaisseur des bois. Il décida que c’était un effet de son imagination stimulée par des fruits grisants.
    Le feu brûlait faiblement. L’air fraîchissait. Valentin, Voriax et Tanunda se blottirent les uns contre les autres, leurs corps se serrèrent d’une façon innocente au début mais qui perdit bientôt de son innocence. Tandis qu’ils s’enlaçaient, Valentin attira l’attention de son frère et Voriax lui adressa un clin d’œil, comme pour dire : Ce soir, nous sommes des hommes ensemble, et nous prendrons notre plaisir ensemble, mon frère. Il était déjà arrivé à Valentin de partager une femme avec Elidath ou Stasilaine, se vautrant joyeusement à trois dans un lit fait pour deux, mais jamais avec Voriax, Voriax qui avait tellement conscience de sa dignité, de sa supériorité et de son rang élevé ; Valentin éprouvait un plaisir particulier au jeu de ce soir-là. La magicienne de Ghiseldorn s’était dépouillée de ses vêtements de cuir et montrait à la lueur du feu un corps souple et mince. Valentin avait craint que sa chair fût repoussante, car elle était beaucoup plus âgée que lui, et même plus âgée que Voriax de quelques années, mais il comprit alors que c’était une bêtise due au manque d’expérience, car elle lui semblait tout à fait belle. Il tendit la main vers elle et rencontra celle de Voriax posée sur son flanc ; il lui donna une petite tape pour s’amuser, comme l’on chasse un insecte importun, les deux frères éclatèrent de rire, le gloussement argentin de Tanunda se joignit à leur rire grave et tous trois roulèrent dans l’herbe humide de rosée.
    Valentin n’avait jamais vécu une nuit aussi folle. La drogue qui était contenue dans le jus de pingla avait pour effet de le libérer de toute inhibition et de stimuler son énergie, et il devait en être de même pour Voriax. La nuit devint pour Valentin une suite d’images morcelées, une succession d’événements sans lien entre eux. Tantôt il était allongé, la tête de Tanunda sur ses genoux, caressant son front luisant tandis que Voriax l’étreignait, et il entendait leurs halètements mêlés avec un étrange plaisir ; tantôt c’était lui qui enlaçait la magicienne et Voriax était tout près, mais il ne savait pas où ; tantôt Tanunda était allongée entre les deux hommes qui l’étreignaient furieusement. À un moment, ils quittèrent le campement pour aller à la rivière, se baignèrent, s’éclaboussèrent en riant aux éclats, puis ils revinrent nus en courant et en frissonnant jusqu’au feu mourant et ils refirent l’amour. Valentin et Tanunda, Voriax et Tanunda, Valentin, Tanuda et Voriax, la chair appelant la chair, jusqu’à ce que les premières clartés grisâtres du matin dissipent les ténèbres.
    Ils étaient tous trois éveillés lorsque le soleil éclata dans le ciel. De grands pans de la nuit s’étaient effacés de la mémoire de Valentin, et il se demanda s’il n’avait pas eu des périodes de sommeil dont il ne s’était pas rendu compte, mais maintenant son esprit était étrangement clair et ses yeux grands ouverts comme si c’était le milieu du jour. Il en était de même pour Voriax et pour la magicienne nue et souriante étendue entre eux.
    — Et maintenant, fit-elle, je vais vous dire la bonne aventure !
    Voriax se racla la gorge pour manifester son embarras, mais s’écria vivement :
    — Oui ! Oui ! Des prophéties !
    — Ramassez les graines de pingla, dit-elle.
    Elles étaient disséminées çà et là, noires, luisantes, mouchetées de rouge. Valentin en ramassa une douzaine et même Voriax en recueillit quelques-unes. Ils les donnèrent à Tanunda qui en avait également trouvé une poignée, et elle commença à les rouler entre ses mains et à les éparpiller sur le sol comme des dés. Cinq fois de suite elle les lança, les ramassa et les lança de nouveau. Puis elle mit ses mains en coupe, fit tomber en cercle une ligne de graines, lança celles qui restaient à l’intérieur du cercle et regarda attentivement, accroupie et approchant son visage du sol pour étudier les dessins. Elle leva enfin les yeux. Toute malignité impudique avait disparu de son visage. Elle paraissait étrangement changée, très grave et plus vieille de quelques années.
    — Vous êtes des hommes de haute extraction, dit-elle. Mais cela se voit à la manière dont vous vous comportez. Les graines m’en disent bien davantage. Je vois de grands dangers pour vous deux.
    Voriax détourna les yeux, l’air renfrogné, et cracha.
    — Vous êtes sceptique, bien sûr, dit-elle. Mais chacun de vous aura des dangers à affronter. Vous…
    Elle désigna Voriax.
    — … devez vous méfier des forêts, et vous… Un coup d’œil à Valentin.
    — … de l’eau, des océans.
    Elle fronça les sourcils.
    — Et de bien d’autres choses, je pense, car votre destin est mystérieux et je ne peux le lire nettement. Votre ligne est brisée… pas par la mort, mais par quelque chose de plus étrange, un changement, une profonde transformation…
    Elle secoua la tête.
    — Cela m’est incompréhensible. Je ne puis vous aider davantage.
    — Gare aux forêts, gare aux océans… gare aux idioties ! grogna Voriax.
    — Vous serez roi, dit Tanunda.
    Voriax retint brusquement son souffle. La colère se retira de son visage et il la regarda bouche bée.
    Valentin sourit et donna une tape dans le dos à son frère.
    — Tu vois ? dit-il. Tu vois ?
    — Vous aussi, vous serez roi, dit la magicienne.
    — Comment ?
    Valentin était abasourdi.
    — Quelle est cette bêtise ? Les graines vous abusent !
    — Ce serait bien la première fois, dit Tanunda.
    Elle ramassa les graines tombées, les lança rapidement dans la rivière et disposa les bandes de cuir autour de son corps.
    — Un roi et un roi. Et j’ai passé une belle nuit en votre compagnie, futures majestés. Irez-vous à Ghiseldorn aujourd’hui ?
    — Je ne pense pas, dit Voriax sans la regarder.
    — Dans ce cas, nous ne nous reverrons plus. Adieu !
    Elle se dirigea rapidement vers la forêt. Valentin tendit la main vers elle, mais sans rien dire, battant seulement l’air de ses doigts tremblants, et elle disparut. Il se tourna vers Voriax qui piétinait rageusement les braises du feu. Toute la joie des ébats nocturnes s’était évanouie.
    — Tu avais raison, dit Valentin. Nous n’aurions pas dû l’autoriser à faire ses prédictions à nos dépens. Les forêts ! Les océans ! Et cette folie de nous voir rois tous les deux !
    — Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Voriax. Que nous partagerons le trône comme nous avons partagé son corps cette nuit ?
    — Il n’en est pas question, dit Valentin.
    — Il n’y a jamais eu de royauté conjointe sur Majipoor. Cela ne tient pas debout ! C’est impensable ! Si je dois être roi, Valentin, comment peux-tu l’être également ?
    — Tu ne m’écoutes pas. Je te dis de ne pas y prêter attention, mon frère. C’était une excentrique qui nous a donné une nuit de plaisir grisant. Il n’y a rien de vrai dans la prédiction.
    — Elle a dit que je serais roi.
    — Tu le seras probablement. Mais elle a dit cela au hasard.
    — Et si ce n’est pas le cas ? Si c’est une véritable prophétesse ?
    — Eh bien alors, tu seras roi !
    — Et toi ? Si elle a dit la vérité en ce qui me concerne, alors tu seras également Coronal, et comment…
    — Non, fit Valentin. Les prophètes s’expriment souvent par énigmes et avec ambiguïté. Ce qu’elle a dit n’est pas à prendre au sens littéral. Tu seras Coronal, Voriax, tout le monde le sait… et ce qu’elle m’a prédit a une autre signification, ou n’en a pas du tout.
    — Cela m’effraie, Valentin.
    — Si tu dois être Coronal, il n’y a rien à craindre. Pourquoi fais-tu la moue ?
    — Partager le trône avec son frère…
    Cette idée le tracassait comme une dent qui fait souffrir et il refusait de l’abandonner.
    — Il n’en est pas question, dit Valentin.
    Il ramassa un vêtement, constata qu’il appartenait à Voriax et le lui lança.
    — Tu as entendu ce que j’ai dit hier. Cela me dépasse que quelqu’un puisse convoiter le trône. À cet égard, je ne suis certainement pas une menace pour toi.
    Il saisit le poignet de son frère.
    — Voriax, Voriax, tu as l’air si désespéré ! Les paroles d’une magicienne des forêts peuvent donc t’affecter à ce point ? Je peux te jurer ceci : quand tu seras Coronal, je serai ton serviteur et jamais ton rival. Je le jure par notre mère qui doit devenir la Dame de l’Ile. Et je te dis que ce qui s’est passé ici cette nuit ne doit pas être pris au sérieux.
    — Peut-être pas, dit Voriax.
    — Certainement pas, dit Valentin. Et si nous partions maintenant, mon frère ?
    — Oui, je crois.
    — Elle savait se servir de son corps, tu ne trouves pas ?
    — C’est sûr, fit Voriax en riant. Cela m’attriste un peu de penser que je ne l’étreindrai plus jamais. Mais non, je n’aimerais pas entendre encore ses folles divinations, aussi merveilleux que soit le mouvement de ses hanches. Je crois que j’ai assez vu cette femme et cet endroit. Allons-nous éviter Ghiseldorn ?
    — Je pense, dit Valentin. Quelles cités bordent le Glayge près d’ici ?
    — Jerrik est la plus proche, où sont installés de nombreux Vroons, puis il y a Mitripond et Gayles. Je pense que nous devrions trouver une chambre à Jerrik et nous distraire en jouant pendant quelques jours.
    — Alors, en route pour Jerrik !
    — Oui, allons à Jerrik. Et ne me parle plus de la couronne, Valentin.
    — Plus un mot, je te le promets.
    Il rit et entoura Voriax de ses bras.
    — Mon frère ! dit-il. Pendant ce voyage, j’ai cru plusieurs fois t’avoir tout à fait perdu, mais je vois que tout va bien et que je t’ai retrouvé !
    — Nous ne nous sommes jamais perdus, dit Voriax. Pas un seul instant. Allez, prépare tes affaires et en route pour Jerrik !
    Ils ne parlèrent plus jamais de leur nuit avec la magicienne ni de ce qu’elle leur avait prédit. Cinq ans plus tard, quand lord Malibor périt en chassant le dragon de mer, Voriax fut choisi comme Coronal, ce qui ne surprit personne, et Valentin fut le premier à s’agenouiller devant son frère pour lui rendre hommage. À ce moment-là, Valentin avait pratiquement oublié la troublante prophétie de Tanunda mais pas le goût de sa chair ni de ses baisers. Rois tous les deux ? Comment, en fin de compte, était-ce possible, puisqu’un seul homme à la fois pouvait être Coronal ? Valentin se réjouissait pour son frère et était satisfait de son propre sort. Et lorsqu’il comprit enfin la véritable signification de la prédiction, qui n’était pas qu’il régnerait conjointement avec Voriax mais qu’il lui succéderait sur le trône, bien que cela ne fut jamais arrivé à deux frères sur Majipoor, il lui fut impossible d’embrasser Voriax et de l’assurer une fois encore de son affection, car Voriax était à jamais perdu pour lui, tué dans une forêt par un carreau d’arbalète perdu. Et Valentin n’avait plus de frère et était seul lorsqu’il gravit avec déférence et incrédulité les marches du Trône de Confalume.

XI

    Ces derniers moments, cet épilogue que quelque scribe a ajouté à l’enregistrement de l’âme du jeune Valentin, laissent Hissune hébété. Il reste assis sans bouger un long moment ; puis il se lève comme dans un rêve et commence à quitter la cabine. Des images de cette folle nuit dans la forêt tournoient dans sa tête : les frères rivaux, la magicienne aux yeux de braise, l’étreinte des corps nus, la prédiction de la royauté. Oui, deux rois ! Et Hissune les a espionnés au moment de leur vie où ils étaient le plus vulnérables ! Il se sent confus, une émotion rare chez lui. Il se dit que le moment est peut-être venu pour lui de s’éloigner du Registre des Ames : le pouvoir de ces expériences est parfois écrasant et il aurait bien besoin de plusieurs mois de récupération. Ses mains tremblent au moment où il franchit la porte.
    C’est l’un des fonctionnaires habituels du Registre qui l’a fait entrer une heure plus tôt, un homme boulot et bigle du nom de Penagorn, et il est encore à son bureau ; mais une autre personne se tient près de lui, un individu grand et raide portant l’uniforme vert et or de la suite du Coronal, qui étudie sévèrement Hissune.
    — Puis-je voir vos pièces d’identité, s’il vous plaît ? demande-t-il.
    Ainsi le moment qu’il redoutait est arrivé. On a découvert le pot aux roses – utilisation illégale des archives – et on va l’arrêter. Hissune présente sa carte. Ils sont probablement au courant depuis longtemps de ses intrusions illégales au Registre, mais ont simplement attendu qu’il commette l’atrocité suprême, le passage de l’enregistrement du Coronal en personne. Hissune se dit que ce dernier déclenche probablement une alarme qui avertit discrètement les serviteurs du Coronal, et maintenant…
    — Vous êtes bien celui que nous cherchons, dit l’homme en vert et or. Veuillez me suivre, je vous prie.
    Hissune le suit en silence. Ils sortent de la Chambre des Archives, traversent la grande plazza jusqu’à l’entrée des niveaux inférieurs, passent un contrôle où un flotteur les attend, puis ils descendent, s’enfoncent dans les profondeurs mystérieuses où Hissune n’a jamais pénétré. Il reste immobile, paralysé. Le poids de toute la planète pèse sur cet endroit ; couche après couche, le Labyrinthe décrit des spirales au-dessus de sa tête. Où sont-ils maintenant ? Est-ce la Cour des Trônes où officient les ministres d’État ? Hissune n’ose pas demander et son escorte n’ouvre pas la bouche. Ils traversent porte après porte, passage après passage, et enfin le flotteur s’arrête. Six autres hommes en uniforme de la suite de lord Valentin apparaissent, ils le conduisent dans une pièce brillamment éclairée et restent à ses côtés.
    Une porte s’ouvre et coulisse et un homme aux cheveux dorés, grand et large d’épaules, vêtu d’une simple robe blanche, pénètre dans la pièce. Hissune a le souffle coupé.
    — Monseigneur…
    — Je t’en prie. Je t’en prie. Nous pouvons nous dispenser de tous ces salamalecs, Hissune. Tu es bien Hissune, n’est-ce pas ?
    — Oui, monseigneur, c’est moi. Un peu plus âgé.
    — Cela fait huit ans, c’est bien cela ? Oui, huit. Tu étais haut comme ça. Et te voilà devenu un homme. Je suppose que c’est idiot de ma part d’être étonné, mais je m’attendais encore à trouver un jeune garçon. Tu as dix-huit ans ?
    — Oui, monseigneur.
    — Quel âge avais-tu quand tu as commencé à fouiner dans le Registre des Ames ?
    — Alors vous êtes au courant, monseigneur ? murmura Hissune en devenant cramoisi et en baissant les yeux à terre.
    — Quatorze ans, c’est bien cela ? Je crois que c’est ce qu’on m’a dit. Je t’ai fait surveiller, tu sais. C’est il y a trois ou quatre ans que l’on m’a informé que tu étais entré au Registre en bluffant. À quatorze ans, en te faisant passer pour un érudit. Je présume que tu as vu bien des choses que des garçons de quatorze ans ne voient généralement pas.
    Hissune a les joues en feu. Une pensée roule dans son esprit : Il y a une heure, monseigneur, je vous ai vus, vous et votre frère, vous accoupler avec une magicienne aux cheveux longs de Ghiseldorn. Il préférerait être englouti dans les profondeurs de la planète plutôt que de dire cela à voix haute. Mais il est persuadé que, de toute façon, lord Valentin le sait, et cette certitude est écrasante. Il ne peut pas lever les yeux. Cet homme aux cheveux dorés n’est pas le Valentin de l’enregistrement, car c’était le Valentin brun, qui fut plus tard dépossédé par magie de son corps d’une manière dont tout le monde a entendu parler, et l’enveloppe charnelle du Coronal est maintenant différente ; mais la personne à l’intérieur est la même, et Hissune l’a espionnée, et il n’y a pas moyen de cacher cette vérité. Hissune garde le silence.
    — Je devrais peut-être retirer cela, reprend le Coronal. Tu as toujours été précoce. Le Registre ne t’a probablement pas montré beaucoup de choses que tu n’avais déjà apprises seul.
    — Il m’a montré Ni-moya, monseigneur, dit Hissune d’une voix sourde et à peine audible. Il m’a montré Suvrael, les Cités du Mont du Château, les jungles autour de Narabal…
    — Des lieux, oui. La géographie. C’est utile de savoir cela. Mais la géographie de l’âme… tu as appris cela tout seul, n’est-ce pas ? Regarde-moi. Je ne suis pas fâché avec toi.
    — C’est vrai ?
    — C’est sur mes ordres que tu as pu accéder librement au Registre. Non pas pour que tu puisses rester bouche bée devant Ni-moya, ni pour que tu puisses espionner des gens en train de faire l’amour, en particulier. Mais pour que tu puisses acquérir une meilleure intelligence de ce qu’est vraiment Majipoor, pour que tu puisses avoir l’expérience de la milliardième partie de la totalité de notre planète. C’était ton éducation, Hissune. Ai-je raison ?
    — C’est comme cela que je l’ai vu, monseigneur. Oui. Il y avait tant de choses que je voulais savoir.
    — As-tu tout appris ?
    — Loin de là. Pas la milliardième partie.
    — Dommage, parce que tu n’auras plus accès au Registre.
    — Monseigneur ? Je vais être châtié ? Lord Valentin a un curieux sourire.
    — Châtié ? Non, ce n’est pas le mot juste. Mais tu vas quitter le Labyrinthe, et il y a des chances pour que tu n’y reviennes pas de sitôt, pas même quand je serai Pontife, puisse ce jour ne pas arriver bientôt. Tu feras partie de ma suite, Hissune. Ta période de formation est terminée. Je veux te mettre au travail. Je pense que tu as l’âge maintenant. As-tu encore de la famille ici ?
    — Ma mère, deux sœurs…
    — On subviendra à leurs besoins. Elles ne manqueront de rien. Va leur faire tes adieux et prépare tes affaires. Peux-tu partir avec moi dans trois jours ?
    — Trois… jours…
    — Pour Alaisor. On exige de nouveau de moi le Grand Périple. Puis l’Ile. Nous évitons Zimroel cette fois. Retour au Château dans sept ou huit mois, j’espère. Tu auras un appartement au Château. Tu recevras une éducation poussée… ce ne sera pas fait pour te déplaire, hein ? Et des vêtements plus chics. Tu as vu tout cela venir, non ? Tu sais que j’ai pensé que tu ferais de grandes choses, alors que tu n’étais qu’un petit garçon en haillons filoutant les touristes ?
    Le Coronal se mit à rire.
    — Il se fait tard. Je t’enverrai chercher de nouveau demain matin. Il y a encore beaucoup de choses dont nous devons discuter.
    Il présente à Hissune le bout de ses doigts, un petit geste plein de raffinement. Hissune incline la tête, et quand il ose relever les yeux, lord Valentin a disparu. Et voilà. Son rêve s’est donc enfin réalisé. Hissune ne laisse aucune expression apparaître sur son visage. Raide, sombre, il se tourne vers l’escorte vert et or et les suit dans les corridors. Ils l’accompagnent jusqu’aux niveaux publics du Labyrinthe. Puis ils le quittent. Mais il ne peut retourner tout de suite dans sa chambre. Les idées se bousculent fiévreusement dans son esprit en proie à une folle stupeur. De ses profondeurs surgissent tous ces êtres disparus depuis longtemps qu’il a connus si intimement, Nismile et Sinnabor Lavon, Thesme, Dekkeret et Calintane, le pauvre Haligome et ses angoisses, Eremoil et Inyanna Forlana, Vismaan, Sarise. Ils font partie de lui et sont à jamais gravés dans son âme. Il a l’impression d’avoir dévoré toute la planète. Que va-t-il devenir maintenant ? Aide de camp du Coronal ? Une vie nouvelle et brillante sur le Mont du Château ? Des vacances à High Morpin et à Stee et la compagnie des grands du royaume ? Et puis, pourquoi ne deviendrait-il pas Coronal lui aussi un jour ? Lord Hissune ! Il rit de sa monstrueuse présomption. Et pourtant, et pourtant, pourquoi pas ? Calintane s’était-il attendu à devenir Coronal ? et Dekkeret ? et Valentin ? Mais Hissune se dit qu’il ne faut pas penser à ce genre de chose. Il faut travailler et apprendre, vivre chaque moment de la vie comme il se présente, et la destinée de chacun s’accomplira.
    Il se rend soudain compte qu’il est perdu – lui qui, à l’âge de dix ans, était le meilleur guide du Labyrinthe. Il a erré de niveau en niveau dans une sorte d’hébétude, la moitié de la nuit s’est écoulée et il n’a pas la moindre idée de l’endroit où il se trouve. Puis il se rend compte qu’il est au niveau supérieur du Labyrinthe, du côté du désert, près de l’Entrée des Lames. En un quart d’heure, il peut être à l’extérieur. En temps normal, il n’a pas envie de sortir, mais cette nuit est particulière et il ne résiste pas à ses pieds qui l’entraînent vers la porte de la cité souterraine. Il parvient à l’Entrée des Lames et regarde un long moment les sabres rouillés d’une époque antique qui ont été plantés devant pour marquer la frontière ; puis il les dépasse et s’engage dans le désert chaud et sec. Comme Dekkeret errant dans l’autre désert beaucoup plus redoutable il avance dans l’étendue inhabitée jusqu’à ce qu’il se trouve à bonne distance de la ruche grouillante qu’est le Labyrinthe et s’arrête, seul sous la froide clarté des étoiles. Il y en a tant ! Et l’une d’elles est la Vieille Terre, d’où sont issus il y a si longtemps les milliards et les milliards d’humains. Hissune est transporté. Il se sent parcouru par le sentiment écrasant de toute la longue histoire du cosmos qui se précipite sur lui comme un fleuve irrésistible. Il sait que le Registre des Ames contient assez d’enregistrements pour l’occuper pendant presque une éternité, mais ce qu’il contient ne représente qu’une infime fraction de tout ce qui a existé sur toutes les planètes de toutes ces étoiles. Il a envie de tout embrasser, engloutir et intégrer, comme ces autres vies sont devenues partie intégrante de lui-même, mais il sait que c’est naturellement impossible et il a le vertige à cette seule pensée. Mais il doit abandonner ces idées et renoncer aux tentations du Registre. Il se tient immobile jusqu’à ce que son esprit cesse de tourbillonner. Je vais retrouver tout mon calme, se dit-il. Je vais maîtriser mes émotions. Il s’accorde un ultime regard aux étoiles et cherche en vain parmi elles le soleil de la Vieille Terre. Puis, il hausse les épaules, fait demi-tour et revient lentement vers l’Entrée des Lames. Lord Valentin l’enverra chercher dans la matinée. Il est important de dormir un peu avant. Une nouvelle vie va commencer pour lui. Je vais vivre sur le Mont du Château, se dit-il, et je serai aide de camp du Coronal, et qui sait ce qui m’arrivera après ? Mais quoi qu’il arrive, ce sera ce qu’il y a de mieux pour moi, comme pour Dekkeret, Thesme et Sinnabor Lavon, et même pour Haligome, pour tous ceux dont l’âme fait maintenant partie intégrante de la mienne.
    Hissune s’arrête un moment juste devant l’Entrée des Lames, rien qu’un moment, mais le moment se prolonge, et les étoiles commencent à perdre leur éclat, et un énorme soleil levant prend possession du ciel, et toute la terre est inondée de lumière. Il ne bouge pas. La chaleur du soleil de Majipoor atteint son visage, comme ce fut si rarement le cas jusqu’alors. Le soleil… le soleil… le glorieux soleil ardent et brillant… le père des mondes… Il tend les bras vers lui. Il l’étreint. Il sourit et absorbe sa bénédiction. Puis il se retourne et s’enfonce pour la dernière fois dans le Labyrinthe.

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