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Julian

Julian

Аннотация

    Apostat. Fugitif. Conquérant.

    Il s’appelle Julian Comstock ; il est le neveu du président des États-Unis.
    Son père, le général Bryce Comstock, a été pendu pour trahison (on murmure qu’il était innocent de ce crime).
    Julian est né dans une Amérique à jamais privée de pétrole, une Amérique étendue à soixante états, tenue de main de maître par l’Église du Dominion. Un pays en ruine, exsangue, en guerre au Labrador contre les forces mitteleuropéennes. Un combat acharné pour exploiter les ultimes ressources naturelles nord-américaines.
    On le connaît désormais sous le nom de Julian l’agnostique ou (comme son oncle) de Julian le Conquérant.
    Ceci est l’histoire de ce qu’il a cru bon et juste, l’histoire de ses victoires et défaites, militaires et politiques.

    Fresque post-apocalyptique, western du XXIIe siècle, fulgurant hommage à Mark Twain, Julian est le plus atypique des romans de Robert Charles Wilson. Une réussite majeure et une critique sans concession des politiques environnementales actuelles.


Robert Charles Wilson Julian

    Nous lisons le passé à la lueur du présent, et les formes varient quand les ombres s’allongent ou que le point de vue change.
JAMES ANTHONY FROUDE

    Ne cherche pas de roses dans le jardin d’Attalus, ni de fleurs saines dans une plantation venimeuse. Presque personne n’est mauvais, mais certains te peuvent du mal, aussi ne tente pas la contagion par la proximité et ne te hasarde pas à l’ombre de la corruption.
SIR THOMAS BROWNE

    En règle générale, les couronnes ont des épines.
ARTHUR E. HERTZLER

    À M. William T. Adams du Massachusetts,
    qui ne l’aurait peut-être pas approuvé,
    ce livre est néanmoins dédié,
    avec respect et gratitude.
    J’entends coucher ici par écrit la vie et les aventures de Julian Comstock, plus connu sous le nom de Julian l’Agnostique ou (comme son oncle) de Julian le Conquérant.
    Les lecteurs à qui ce nom est familier s’attendront bien entendu à du sang et des trahisons, notamment la guerre au Labrador et les démêlés de Julian avec l’Église du Dominion. J’ai assisté en personne à tous ces événements, sans doute même de trop près à mon goût, et les ai tous décrits dans les cinq « Actes » (comme je les appelle) qui suivent. En compagnie de Julian Comstock, je suis parti de l’Éden d’écorce de pin qui m’a vu naître pour voyager jusqu’à des endroits comme Mascouche, le lac Melville, Manhattan et d’autres plus étranges encore ; j’ai assisté à l’ascension et à la chute d’hommes comme de gouvernements et plus d’une fois, j’ai trouvé au réveil la mort en train de me regarder dans les yeux.

Prologue

    J’entends coucher ici par écrit la vie et les aventures de Julian Comstock, plus connu sous le nom de Julian l’Agnostique ou (comme son oncle) de Julian le Conquérant.
    Les lecteurs à qui ce nom est familier s’attendront bien entendu à du sang et des trahisons, notamment la guerre au Labrador et les démêlés de Julian avec l’Église du Dominion. J’ai assisté en personne à tous ces événements, sans doute même de trop près à mon goût, et les ai tous décrits dans les cinq « Actes » (comme je les appelle) qui suivent. En compagnie de Julian Comstock, je suis parti de l’Éden d’écorce de pin qui m’a vu naître pour voyager jusqu’à des endroits comme Mascouche, le lac Melville, Manhattan et d’autres plus étranges encore ; j’ai assisté à l’ascension et à la chute d’hommes comme de gouvernements et plus d’une fois, j’ai trouvé au réveil la mort en train de me regarder dans les yeux. Certains des souvenirs que j’entends relater ne sont ni agréables, ni flatteurs, et je tremble un peu à l’idée de les revivre, mais j’ai l’intention de n’épargner personne… nous étions ce que nous étions et nous sommes devenus ce que nous sommes devenus : les faits nous grandiront ou nous rabaisseront, suivant la manière dont le lecteur choisit de les considérer.
    Mais je vais commencer cette histoire de la manière dont elle a commencé pour moi : dans une ville de l’Ouest boréal, durant la jeunesse de Julian et la mienne, alors que ni lui ni moi n’étions célèbres.

ACTE UN
Un éden d’écorce de pin
ou
Le train à cornes de caribou
Noël 2172

    Et les feux qui furent allumés pour les Hérétiques serviront à l’extermination des Philosophes.
HUME, UN PHILOSOPHE

1

    En octobre 2172 – l’année où le spectacle de l’Élection est venu en ville –, Julian et moi, accompagnés de son mentor Sam Godwin, sommes sortis de Williams Ford pour chevaucher vers l’est jusqu’au Dépotoir, où j’entrerais en possession d’un livre et où Julian m’instruirait d’une de ses hérésies.
    Les saisons de l’Athabaska faisaient preuve à l’époque d’une inébranlable ponctualité. Nous avions des étés longs et chauds, décembre apportait neige et gels soudains, et le dégel de la rivière Pine s’achevait en général avant le 1er mars. Par comparaison, l’automne et le printemps n’avaient qu’un simple rôle de sentinelles. Cette journée-là pouvait être la meilleure que nous donnerait l’automne, avec un air vif mais sans froideur et pas un nuage pour faire obstacle à la longue lumière du soleil. Nous aurions pu passer cette journée sous la férule de Sam Godwin à lire des chapitres de l’Histoire officielle de l’Union ou du livre d’Otis, La Guerre et comment nous la menons. Sam savait toutefois se montrer indulgent dans son rôle de précepteur et la clémence du temps avait conduit à envisager une excursion, aussi avions-nous sorti des chevaux des écuries où travaillait mon père, et quitté la Propriété avec du pain noir et du jambon salé dans nos sacoches pour le déjeuner.
    Nous nous sommes d’abord dirigés vers le sud par la route du Fil, qui nous a éloignés des collines et du village. Julian et moi ouvrions la marche, Sam suivait, son fusil Pittsburgh dans sa selle, prêt à servir. Il ne semblait y avoir ni danger ni menace, mais Sam Godwin estimait nécessaire de toujours se tenir prêt : s’il avait un credo, c’était ÊTRE PRÊT, ainsi que TIRER LE PREMIER et sans doute aussi AU DIABLE LES CONSÉQUENCES. Sam, qui approchait les cinquante hivers, arborait une épaisse barbe brune striée de poils blancs rêches et portait ce qui restait présentable de son uniforme brun et vert de l’armée des Deux Californies. Il était presque un père pour Julian, dont le véritable père s’était balancé au bout d’une corde quelques années auparavant. Ces derniers temps, il se montrait plus vigilant que jamais, pour des raisons qu’il n’avait pas évoquées, du moins pas avec moi.
    Julian avait le même âge (dix-sept ans) et à peu près la même taille que moi, mais la ressemblance s’arrêtait là. Il était né Aristo, ou Eupatridien, comme on dit dans l’Est, alors que ma famille appartenait à la classe bailleresse. Il avait la peau claire et limpide tandis que la mienne, sombre et lunaire, était marquée par la même Vérole qui avait emporté ma sœur Flaxie en 63. Ses cheveux blonds étaient longs et d’une propreté presque féminine, les miens noirs et raides, coupés très court par ma mère avec ses ciseaux de couture, et je les lavais une fois par semaine – davantage en été, quand le ruisseau derrière la maison atteignait une température agréable. Il portait des vêtements de lin et de soie, taillés sur mesure et avec des boutons de cuivre, moi une chemise et un pantalon de chanvre grossier qui ne sortaient de toute évidence pas de chez un tailleur new-yorkais, même si leur couture en était une bonne approximation.
    Nous étions pourtant amis, et ce depuis trois ans, depuis notre rencontre accidentelle dans les collines boisées à l’est de la Propriété Duncan et Crowley, où nous chassions chacun de notre côté, Julian avec sa carabine, moi avec un simple fusil à chargement par la bouche. Nous adorions l’un et l’autre la lecture, surtout les livres pour garçons qu’écrivait alors un auteur du nom de Charles Curtis Easton[1]. Je me promenais avec un exemplaire de son Contre les Brésiliens, emprunté sans autorisation à la bibliothèque de la Propriété. Julian avait reconnu le livre, mais s’était abstenu de me dénoncer, raffolant lui aussi de cet ouvrage et désireux d’en discuter avec un admirateur aussi enthousiaste que lui. Bref, il m’avait spontanément rendu service, et nos différences ne nous avaient pas empêchés de devenir très bons amis.
    Au début de notre amitié, j’ignorais à quel point il appréciait la Philosophie et autres petits délits. Mais cela ne m’aurait sans doute pas gêné, si je l’avais su.
    Julian a quitté la route du Fil pour prendre vers l’est, entre des champs de blé et de cucurbitacées récoltés depuis peu, un chemin bordé de clôtures en demi-rondins envahis d’épais fourrés de mûres. Nous avons bientôt dépassé les dernières cabanes grossières des ouvriers sous contrat de la Propriété, dont les enfants quasi nus nous regardaient bouche bée sur le bord poussiéreux de la route, et il est devenu évident que nous allions au Dépotoir, car où d’autre cette route pouvait-elle conduire ? À moins de continuer vers l’est pendant des heures, jusqu’aux ruines des anciennes cités pétrolières, restes de la Fausse Affliction.
    Le Dépotoir se trouvait à distance de Williams Ford pour prévenir braconnage et troubles. Un ordre hiérarchique très strict en régissait l’accès. Il fonctionnait ainsi : les pilleurs professionnels engagés par la Propriété pour fouiller dans les ruines rapportaient leurs prises au Dépotoir, espace délimité par une clôture en pin (une espèce de palissade) au milieu d’une prairie ouverte. On triait sommairement les objets dès leur arrivée, puis on dépêchait des cavaliers à la Propriété pour informer des dernières trouvailles les hauts-nés, et divers Aristos (ou leurs serviteurs de confiance) venaient à cheval s’approprier les meilleurs morceaux. Le lendemain, on autorisait la classe bailleresse à se répartir ce dont ils n’avaient pas voulu, et ensuite, s’il restait encore quelque chose, les ouvriers sous contrat pouvaient fouiller, quand ils avaient estimé utile de faire le déplacement.
    Chaque agglomération prospère disposait d’un Dépotoir, même si dans l’Est on l’appelait parfois Tiroir-Caisse, Décharge ou Ibay.
    Ce jour-là, la chance nous a souri : des dizaines de charretées de récupération venaient d’arriver et on n’avait pas encore envoyé les cavaliers en informer la Propriété. Dès que Sam a annoncé le nom de Julian Comstock, le Réserviste en armes qui nous regardait avec suspicion à l’entrée de l’enclos s’est vivement écarté pour nous laisser passer.
    Un Dépoteur rondelet s’est précipité vers nous, impatient de faire étalage de sa marchandise, tandis que nous mettions pied à terre et attachions nos montures. « Heureuse coïncidence, messieurs ! » s’est-il écrié surtout à l’adresse de Sam, Julian héritant d’un sourire prudent et moi d’un regard oblique chargé de mépris. « Vous cherchez quelque chose de particulier ?
    — Des livres, a aussitôt indiqué Julian avant que Sam et moi pussions répondre.
    — Des livres ! Eh bien, d’ordinaire, je les mets de côté pour le Conservateur du Dominion…
    — Ce garçon est un Comstock, a précisé Sam. Je ne pense pas que vous envisagiez de le contrarier. »
    L’homme a aussitôt rougi. « Non, bien sûr… Nous sommes d’ailleurs tombés sur quelque chose en fouillant… une espèce de bibliothèque en miniature… je vous montre, si vous voulez. »
    Proposition alléchante, surtout pour Julian, qui a rayonné comme si on venait de l’inviter à une fête de Noël. Nous avons suivi le corpulent Dépoteur jusqu’à un chariot bâché arrivé depuis peu. Là, un ouvrier sans chemise sortait des paquets qu’il empilait près d’une tente.
    Ces paquets entourés de ficelle étaient des livres… vieux et sans le moindre Imprimatur du Dominion. Ils devaient avoir plus d’un siècle, car malgré leur aspect passé, on voyait qu’il s’agissait d’une édition luxueuse et colorée, plutôt que du papier brun et raide utilisé par exemple pour les livres de Charles Curtis Easton. Ils n’avaient même pas beaucoup moisi. Leur odeur, sous l’aseptisant soleil d’Athabaska, ne recelait rien d’offensant.
    « Sam ! » a murmuré Julian d’un ton d’extase. Le couteau tiré, il tranchait déjà la ficelle.
    « Du calme ! » a suggéré Sam, moins enthousiaste que lui.
    « Oh, mais… Sam ! On aurait dû venir avec un chariot.
    — On ne peut pas partir avec des livres plein les bras, Julian, d’ailleurs, on ne nous le permettrait jamais. Les savants du Dominion auront tout ça et la plus grande partie finira soit brûlée, soit enfermée dans leurs Archives à New York. Mais avec un peu de discrétion, tu devrais pouvoir arriver à sortir un volume ou deux. »
    Le Dépoteur a précisé : « Ils viennent de Lundsford. » C’était le nom d’une ville en ruine à une vingtaine de milles au sud-ouest. L’homme s’est penché vers Sam Godwin : « On pensait Lundsford tari depuis dix ans. Mais même un puits à sec peut redonner de l’eau. L’un de mes ouvriers a repéré un endroit en contrebas à l’écart des fouilles principales… une espèce de gouffre ouvert par les pluies récentes. Un ancien sous-sol, un entrepôt ou quelque chose dans le genre. Ah çà, nous y avons découvert de la bonne porcelaine, monsieur, et de la verrerie, et plein d’autres livres comme ceux-là… la plupart moisis, mais on en a sorti qui étaient sous un plafond écroulé, enveloppés dans une toile cirée… ils avaient même survécu à un feu…
    — Beau travail, Dépoteur, a dit Sam Godwin avec un désintérêt manifeste.
    — Merci, monsieur ! Peut-être pourriez-vous me rappeler au souvenir de ceux de la Propriété ? » Et il a donné son nom (que j’ai oublié).
    Agenouillé au milieu de la terre battue et des gravats du Dépotoir, Julian soulevait chaque livre tour à tour pour l’examiner les yeux écarquillés. Je me suis joint à lui dans cette exploration même si je n’ai jamais beaucoup aimé le Dépotoir, qui m’a toujours paru hanté. Ce qu’il était, bien entendu, il existait pour cela, c’est-à-dire pour abriter les revenants du passé, les fantômes de la Fausse Affliction arrachés à leur sommeil de plus d’un siècle. On y trouvait la preuve du meilleur et du pire chez les gens des Années du Vice et de la Prodigalité. Leurs beaux objets étaient superbes, surtout la verrerie, et seul un Aristo vraiment dans la gêne ne possédait rien d’antique sur sa table qui ne provînt d’une ruine ou d’une autre. On dénichait parfois des couteaux pratiques ou d’autres outils. On tombait souvent sur des pièces de monnaie, jamais d’or ou d’argent, et trop souvent pour qu’elles aient individuellement de la valeur, mais on pouvait en faire des boutons et autres ornements. L’un des hauts-nés de la Propriété détenait une selle décorée de pièces en cuivre datant toutes de 2032. On m’avait parfois chargé de la cirer, si bien que je ne l’aimais pas.
    Mais il y avait aussi la camelote et les détritus inexplicables : du « plastique », rendu friable par le soleil ou ramolli par les jus de la terre, des bouts de métal recouverts de rouille, des dispositifs électroniques noircis par le temps et dégageant la même et triste impression d’inutilité qu’un ressort détendu, des pièces de moteur, corrodées, du fil de cuivre gainé de vert-de-gris, des bidons en aluminium et fûts en acier rongés par les fluides empoisonnés qu’ils contenaient autrefois… et ainsi de suite, presque à l’infini.
    Entre les deux, il y avait les curiosités, aussi fascinantes et aussi inutiles que des coquillages. (« Repose cette trompette rouillée, Adam, tu vas te couper la lèvre et t’empoisonner le sang ! » Ma mère, quand nous étions allés au Dépotoir bien des années avant ma rencontre avec Julian. De toute manière, il n’y avait pas de musique dans cette trompette au pavillon complètement tordu et corrodé.)
    Il flottait surtout au-dessus du Dépotoir (de n’importe quel Dépotoir) l’inconfortable conscience que, en bon ou en mauvais état, ces objets avaient survécu à leurs créateurs… s’étaient révélés plus durables que la chair ou l’esprit (car les âmes des Profanes de l’Ancien Temps n’étaient presque certainement pas au premier rang pour la Résurrection).
    Et pourtant, ces livres… ils tentaient l’œil tout autant que l’esprit. Certains s’ornaient de belles femmes plus ou moins vêtues. J’avais déjà sacrifié ma prétention personnelle à la vertu immaculée avec certaines jeunes femmes de la Propriété, que j’avais témérairement embrassées : à l’âge de dix-sept ans, je me considérais comme un fripon, ou quelque chose comme ça, mais ces images étaient si franches et si impudentes que j’ai détourné le regard en rougissant.
    Julian les a tout simplement ignorées, comme quelqu’un depuis toujours invulnérable aux charmes féminins. Il leur a préféré les ouvrages à l’écriture plus dense : il avait déjà mis de côté un manuel de Biologie, taché et décoloré mais pour l’essentiel intact. Il a trouvé un autre volume presque aussi grand qu’il m’a tendu avec ces mots : « Tiens, Adam, essaye celui-là… Tu pourrais le trouver instructif. »
    J’ai inspecté l’objet d’un œil sceptique. Le titre en était Histoire de l’Humanité dans l’Espace.
    « Encore la Lune, ai-je constaté.
    — Lis-le pour toi.
    — Un tissu de mensonges, à n’en pas douter.
    — Avec des photographies.
    — Les photos ne prouvent rien. Ces gens-là pouvaient tout faire avec.
    — Eh bien, lis-le quand même », a conclu Julian.
    À vrai dire, l’idée m’excitait. Nous avions eu cette dispute à de nombreuses reprises, Julian et moi, surtout par les nuits d’automne quand la lune pesait bas sur l’horizon. Des gens ont marché dessus, disait-il en montrant du doigt le corps céleste. La première fois, j’ai ri, la seconde, j’ai répondu : « Oui, bien sûr, j’y suis moi-même monté un jour, en grimpant à un arc-en-ciel lubrifié… » Mais il ne plaisantait pas.
    Oh, j’avais déjà entendu ces histoires par le passé. Comme tout le monde. Des hommes sur la Lune. Ce qui me surprenait, c’était que quelqu’un d’aussi instruit que Julian y crût.
    « Prends donc le livre, a-t-il insisté.
    — Pour le garder, tu veux dire ?
    — Évidemment.
    — Je crois que je vais le faire », ai-je marmonné avant de fourrer l’objet dans ma sacoche, en proie à un mélange de fierté et de culpabilité. Que dirait mon père en apprenant que je lisais de la littérature dépourvue de l’imprimatur du Dominion ? Qu’en penserait ma mère ? (Bien entendu, je ne le leur dirais pas.)
    J’ai ensuite reculé et trouvé un peu d’herbe à l’écart des débris pour m’y asseoir et déjeuner en observant Julian continuer à trier les vieux textes. Sam Godwin est venu me rejoindre, époussetant un vieux madrier afin de pouvoir s’appuyer dessus sans salir son uniforme, pour ce qu’il valait.
    « Ça, on peut dire qu’il aime les vieux bouquins décrépits », ai-je dit pour entamer la conversation.
    Bien que Sam se montrât souvent taciturne – à l’image d’un ancien combattant –, il a hoché la tête pour me répondre avec familiarité : « Il a appris à les aimer. J’y ai contribué. Son père voulait qu’il en sache davantage sur le monde que ce qu’en racontent les histoires du Dominion. Mais je me demande si c’était une bonne idée, en fin de compte. Il les aime trop, à mon avis, ou bien il leur accorde trop de crédit. Ce qui pourrait bien le tuer, un de ces jours.
    — Comment, Sam ? Par leur apostasie ?
    — Il discute avec le clergé du Dominion. Rien que la semaine dernière, je l’ai surpris à débattre avec Ben Kreel[2] de Dieu, de l’histoire et d’autres abstractions du même genre. C’est précisément ce qu’il ne faut pas qu’il fasse, s’il veut survivre aux quelques prochaines années.
    — Pourquoi, qu’est-ce qui le menace ?
    — La jalousie des puissants », a répondu Sam sans toutefois en dire davantage sur le sujet, se contentant de rester assis là à caresser sa barbe grisonnante avec, de temps en temps, un coup d’œil inquiet vers l’est.

    Julian a fini par s’extirper de son nid de livres avec seulement deux prises de choix : l’Introduction à la Biologie et un autre volume titré Géologie de l’Amérique du Nord. Il était temps de partir, a insisté Sam, mieux valait avoir regagné la Propriété avant le dîner afin de ne manquer à personne ; les ramasseurs officiels ne tarderaient pas à venir effectuer leur sélection dans ce que nous avions laissé.
    Mais j’ai dit que Julian m’a instruit d’une de ses apostasies. Voici de quelle manière. En rentrant, nous nous sommes arrêtés au sommet d’une crête surplombant le village de Williams Ford et la rivière Pine, qui coupait la vallée en descendant des montagnes à l’ouest. De cet endroit, nous voyions la flèche de la Maison du Dominion, les roues en mouvement de la scierie et du moulin à blé, tout cela bleu dans la lumière oblique et embrumé par la fumée de charbon. Loin au sud, une voie ferrée franchissait le défilé de la Pine par un pont qui ressemblait à un fil suspendu. Rentre à l’intérieur, semblait inciter le temps, il fait beau mais cela ne va pas durer, verrouille les fenêtres, tisonne le feu, mets les pommes à bouillir : l’hiver arrive. Nous avons laissé souffler nos chevaux sur cette colline venteuse tandis que l’après-midi touchait mollement à sa fin. Julian a trouvé des ronces encore pourvues de mûres foncées et charnues, que nous avons cueillies et mangées.
    C’était le monde dans lequel j’avais vu le jour. C’était un automne comme tous ceux dont je me souvenais, engourdi de familiarité. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser au Dépotoir et à ses fantômes. Peut-être ces gens, ceux ayant vécu l’Efflorescence du Pétrole et la Fausse Affliction, avaient-ils ressenti pour leurs foyers et leur région ce que je ressentais pour Williams Ford. Bien que fantômes pour moi, ils devaient s’être sentis assez réels… avoir été réels, sans réaliser qu’ils étaient des fantômes. Cela signifiait-il que j’étais moi-même un fantôme, un revenant destiné à hanter quelque génération future ?
    Voyant mon expression, Julian m’a demandé ce qui me prenait. Je lui ai fait part de mes réflexions.
    « Voilà que tu penses comme un Philosophe, a-t-il dit en souriant.
    — Pas étonnant qu’ils soient si lamentables, alors.
    — Tu es injuste, Adam… Tu n’en as jamais vu de ta vie. » Julian croyait aux Philosophes et affirmait en avoir rencontré un ou deux.
    « Eh bien, j’imagine qu’ils sont lamentables, s’ils passent leur temps à se croire des fantômes et tout.
    — C’est la condition de toute chose, a dit Julian. Cette mûre, par exemple. » Il en a cueilli une qu’il a posée sur sa paume pâle. « A-t-elle toujours eu cette apparence ?
    — Non, bien entendu, ai-je répondu avec impatience.
    — Elle a été une espèce de minuscule bourgeon vert, et avant cela, elle faisait partie de la substance des ronces, qui elles-mêmes étaient auparavant une graine dans une mûre…
    — Etc., depuis la nuit des temps.
    — Justement, non, Adam. Le roncier, et cet arbre, là, et les cucurbitacées dans le champ, et le corbeau qui tourne en rond au-dessus… Tous descendent d’ancêtres qui ne leur ressemblaient pas vraiment. Une mûre ou un corbeau, c’est une forme, et les formes changent avec le temps, tout comme les nuages changent en traversant le ciel.
    — Des formes de quoi ?
    — D’ADN », a répondu Julian d’un ton grave. (Le manuel de Biologie tout juste récupéré dans le Dépotoir n’était pas le premier qu’il lisait.)
    « Julian, a prévenu Sam, j’ai un jour promis aux parents de ce garçon que tu ne le corromprais pas.
    — J’ai entendu parler de l’ADN, ai-je dit. C’est la force vitale des Profanes de l’Ancien Temps. Et c’est un mythe.
    — Comme les hommes sur la Lune ?
    — Exactement.
    — Et quelle est ta référence sur le sujet ? Ben Kreel ? L’Histoire officielle de l’Union ?
    — Rien n’est immuable à part l’ADN ? C’est un argument étrange, Julian, même de ta part.
    — Ce le serait, en effet, si je disais cela. Sauf que l’ADN n’est pas immuable. Il s’efforce de se souvenir de lui-même, mais sans jamais y arriver vraiment. En se souvenant d’un poisson, il imagine un lézard. En se souvenant d’un cheval, il imagine un hippopotame. En se souvenant d’un singe, il imagine un homme.
    — Julian ! est intervenu Sam avec plus d’insistance. Suffit.
    — Tu parles comme un darwiniste, ai-je dit.
    — Oui », a admis Julian en souriant malgré son manque d’orthodoxie, tandis que le soleil d’automne colorait son visage du cuivre des pièces de monnaie. « Oui, je suppose. »

    Cette nuit-là, je suis resté allongé sur mon lit jusqu’à être à peu près certain que mes parents dormaient. Je me suis ensuite levé, j’ai allumé une lampe et sorti le nouveau (ou plutôt très ancien) livre, Histoire de l’Humanité dans l’Espace, de sa cachette derrière une commode en pin.
    J’en ai feuilleté les pages fragiles, sans les lire. J’avais bien l’intention de lire l’ouvrage, mais ce soir-là, j’étais trop fatigué pour lui prêter une attention suffisante, et de toute manière je voulais savourer les mots (tout mensonges et fictions qu’ils pussent être), pas les parcourir. Ce soir-là, j’avais juste envie de jeter un coup d’œil, autrement dit, de regarder les images.
    Il y avait des douzaines de photographies, et chacune me captivait par de nouvelles merveilles et invraisemblances. L’une d’elles montrait – ou prétendait montrer – des hommes debout sur la surface de la Lune, tout comme l’avait dit Julian.
    Ces hommes sur le cliché étaient de toute évidence américains. Ils avaient des drapeaux cousus aux épaules de leur tenue lunaire, une version archaïque de notre propre drapeau, avec un peu moins que les soixante étoiles habituelles. Ils portaient des tenues blanches ridiculement encombrantes, comme celles des Inuits en hiver, et des casques dont les visières dorées leur dissimulaient le visage. J’ai supposé qu’il faisait très froid, sur la Lune, si les explorateurs avaient besoin de protections aussi volumineuses. Ils avaient dû arriver en hiver. Sauf qu’il n’y avait ni glace ni neige près d’eux. La Lune ne semblait guère qu’un désert, sèche comme une brindille et aussi poussiéreuse que la garde-robe d’un Dépoteur.
    Je ne peux dire combien de temps j’ai regardé cette photo en essayant de la comprendre. Peut-être plus d’une heure. Je ne peux décrire non plus ce qu’elle suscitait en moi… je me sentais plus grand que moi-même, mais seul, comme si j’avais grandi jusqu’aux nuages et perdu de vue tout ce qui m’était familier. Quand j’ai enfin refermé le livre, la lune s’était levée de l’autre côté de ma fenêtre… la véritable lune, je veux dire, une pleine lune d’équinoxe, grosse et orange, à moitié dissimulée par les nuages déchirés par le vent.
    Je me suis demandé s’il était vraiment possible que des hommes eussent rendu visite à ce corps céleste. Si, comme le laissaient entendre les photographies, ils y étaient allés à bord de fusées, de fusées mille fois plus grandes que celles, familières, des feux d’artifice de la Fête nationale. Mais si des hommes avaient rendu visite à la Lune, pourquoi n’y étaient-ils pas restés ? L’endroit était-il si inhospitalier que personne ne voulût y rester ?
    Ou peut-être y étaient-ils restés et y vivaient-ils toujours. S’il faisait à ce point froid sur la Lune, me suis-je dit, les gens y résidant à la surface seraient obligés de faire du feu pour se tenir chaud. Il ne semblait pas y avoir de bois sur la Lune, à en juger par les photographies, aussi devaient-ils utiliser du charbon ou de la tourbe. Je me suis ensuite approché de la fenêtre pour examiner soigneusement la lune, cherchant des traces de feux de camp, de mines à ciel ouvert ou de toute autre industrie lunaire. Mais je n’en ai vu aucune. Ce n’était que la lune, tachetée et immuable. J’ai rougi de ma propre naïveté, rangé le livre dans sa cachette, chassé ces perfides pensées de mon esprit par une rapide prière et fini par m’endormir.

2

    En tête de vallée se trouvait la source de notre prospérité, la Propriété Duncan et Crowley. Ce domaine rural appartenait à deux importantes familles de négociants new-yorkais qui disposaient de sièges héréditaires au Sénat. Il représentait pour eux non seulement une source de revenus, mais aussi une résidence secondaire, à distance prudente (plusieurs jours de train) des intrigues et pestilences des grandes villes de l’Est. Il était habité – gouverné, devrais-je dire – par les patriarches Duncan et Crowley, mais également par toute une légion de cousins, neveux, parents par alliance et distingués invités à la recherche d’air pur et d’environnement rural. Avec son climat clément et ses paysages agréables, suivant la saison, notre petit coin d’Athabaska attirait les Aristos oisifs comme le beurre fort attire les mouches.
    Malgré l’absence de tout document permettant de savoir qui du village ou de la Propriété a existé avant l’autre, on ne peut nier que la prospérité du village dépendait de la Propriété. On trouvait surtout trois classes sociales à Williams Ford : les Propriétaires, ou Aristos, avec en dessous la classe bailleresse, forgerons, charpentiers, tonneliers, contremaîtres, jardiniers, apiculteurs et autres dont les baux se remboursaient en service, et enfin les ouvriers sous contrat, qui travaillaient comme journaliers, habitaient de grossières cabanes à l’est de la Pine et ne recevaient d’autre rémunération que de la mauvaise nourriture et un logement encore pire.
    Ma famille occupait dans cette hiérarchie une place ambivalente. Ma couturière de mère travaillait à la Propriété, comme sa mère avant elle. Mon père était cependant arrivé à Williams Ford sans attaches ni intention de s’y attarder et son mariage avec ma mère avait suscité la controverse. Il avait « épousé un bail », comme on disait, et reçu en guise de dot un emploi stable sur la Propriété. La loi en Athabaska autorisait de telles unions, que l’opinion publique considérait toutefois d’un mauvais œil. Ma mère avait seulement gardé quelques amis de sa classe une fois mariée, ses parents étaient morts depuis (peut-être bien d’embarras), et dans mon enfance, les origines modestes de mon père m’ont valu bien des moqueries et des railleries.
    Venait par-dessus tout cela l’épineux problème de notre religion. Nous étions – parce que mon père l’était – de l’Église des Signes. À cette époque, on exigeait de chaque Église chrétienne d’Amérique voulant fonctionner sans être soumise à d’écrasants impôts fédéraux qu’elle obtînt l’approbation formelle du Bureau officiel du Dominion de Jésus-Christ sur Terre. (On appelle parfois le Dominion « L’Église du Dominion », mais c’est une appellation inappropriée, toute Église reconnue par le Bureau étant une Église du Dominion. Les Églises épiscopale, presbytérienne et baptiste du Dominion… et même l’Église catholique américaine, puisqu’elle a renoncé à son allégeance au pape romain en 2112, sont toutes regroupées sous l’égide du Dominion, qui a pour but non d’être une Église, mais de certifier les Églises. En Amérique, la Constitution nous garantit la liberté de culte, du moment qu’il s’agit d’une authentique congrégation chrétienne et non d’une secte frauduleuse ou sataniste. Le Bureau existe afin d’établir cette distinction. Ainsi que de percevoir la dîme et les honoraires nécessaires pour assumer son importante mission.)
    Nous étions, disais-je, de l’Église des Signes, confession marginale qu’évitait la classe bailleresse, reconnue à contrecœur (mais pas vraiment soutenue) par le Dominion et surtout populaire parmi les ouvriers illettrés de passage, au sein desquels mon père avait grandi. Notre foi avait comme texte sacré ce passage de saint Marc : « En mon nom, ils chasseront les démons, ils parleront de nouvelles langues, ils saisiront des serpents, et s’ils boivent un poison mortel, il ne leur nuira point. » En d’autres termes, nous étions des manipulateurs de serpents, et célèbres pour cela au-delà de nos modestes rangs. Notre congrégation consistait en une douzaine d’ouvriers agricoles, pour la plupart tout juste arrivés des États du Sud. Mon père en était le diacre (même si nous n’utilisions pas ce titre), et nous gardions, à des fins rituelles, des serpents dans des cages en grillage derrière notre maison, pratique qui ne contribuait guère à améliorer notre position sociale.
    Voilà dans quelle situation se trouvait notre famille au moment où, parti chasser, j’ai rencontré par hasard Julian Comstock, arrivé avec son mentor Sam Godwin à l’invitation des familles Duncan et Crowley.
    J’étais alors en apprentissage auprès de mon père, devenu contremaître dans les grandes et luxueuses écuries de la Propriété. Mon père adorait et comprenait les animaux, en particulier les chevaux. Je ne sortais, hélas, pas du même moule, et mes relations avec les pensionnaires des écuries n’allaient qu’exceptionnellement au-delà d’une tolérance mutuelle un peu brusque. Je n’aimais pas mon travail – qui consistait surtout à balayer la paille, pelleter les excréments, et plus généralement à accomplir les corvées que les garçons d’écurie plus âgés considéraient indignes d’eux – aussi me suis-je réjoui que mon amitié avec Julian grandît et un secrétaire venait régulièrement à l’improviste de la maisonnée y requérir ma présence. La requête émanant d’un Comstock, on ne pouvait la rejeter, malgré tous les grincements de dents des palefreniers et selliers en me voyant échapper à leur autocratie.
    Au début, nous nous rencontrions pour lire et discuter de livres, ou pour chasser ensemble ; plus tard, Sam Godwin m’a invité à assister aux leçons de Julian, car on l’avait chargé de l’instruction de Julian tout autant que de son bien-être général. (L’école du Dominion m’avait par bonheur enseigné des rudiments de lecture et d’écriture, capacités que ma mère s’était chargée ensuite de développer, car elle croyait au pouvoir de l’alphabétisation comme puissance amélioratrice. Mon père ne savait ni lire ni écrire.) Et moins d’un an après notre première rencontre, Sam s’est présenté un soir en personne à la petite maison de mes parents avec une proposition extraordinaire.
    « Monsieur et madame Hazzard », a-t-il dit en levant la main pour effleurer sa casquette militaire (qu’il avait enlevée en entrant, si bien que son geste a semblé un salut inachevé), « vous n’ignorez pas, bien entendu, l’amitié qui lie votre fils à Julian Comstock.
    — Oui, a répondu ma mère. Nous nous en inquiétons d’ailleurs bien souvent… vu ce qui se passe à la Propriété. »
    Malgré sa stature modeste et délicate, ma mère était une femme énergique aux idées bien arrêtées. Mon père, qui parlait peu, n’a pas dit un mot ce soir-là, se contentant de rester sur sa chaise, la main serrée sur une pipe en racine de laurier qu’il n’a pas allumée.
    « Ce qui se passe à la Propriété est précisément au cœur du problème, a répondu Sam Godwin. Je ne sais pas au juste ce qu’Adam vous a raconté à ce sujet. Le père de Julian, le général Bryce Comstock, qui était mon ami tout autant que mon commandant, m’a chargé peu avant sa mort de m’occuper de Julian et de son bien-être…
    — Peu avant sa mort, a fait remarquer ma mère, sur le gibet, pour trahison. »
    Sam a grimacé. « Exact, madame Hazzard, je ne peux le nier, mais je maintiens que le procès était truqué et le verdict inique. Toujours est-il que cela ne change rien à mon obligation vis-à-vis du fils. J’ai promis de prendre soin du garçon et j’entends bien tenir ma promesse.
    — Un sentiment chrétien. » Ma mère n’arrivait pas tout à fait à dissimuler son scepticisme.
    « Quant à votre sous-entendu sur la Propriété et sur les pratiques auxquelles s’y livrent les jeunes Eupatridiens, je suis tout à fait d’accord avec vous. C’est pour cette raison que j’ai approuvé et encouragé l’amitié entre Julian et votre fils. En dehors d’Adam, Julian n’a pas d’amis fiables. La Propriété est un tel repaire de serpents venimeux… sans vouloir vous offenser », a-t-il ajouté en se souvenant de notre religion et en supposant à tort, comme beaucoup de monde, que les fidèles de l’Église des Signes aimaient forcément les serpents ou du moins ressentaient une sorte de lien de parenté avec eux, « sans vouloir vous offenser, mais je préférerais autoriser Julian à fréquenter, euh, des scorpions », choisissant une comparaison plus acceptable, « que l’abandonner aux sarcasmes, machinations, ruses et habitudes désastreuses de ses pairs. Ce qui fait de moi non seulement son éducateur, mais son compagnon perpétuel. Sauf que j’ai plus de deux fois son âge, madame Hazzard, et qu’il a besoin d’un ami plus proche du sien.
    — Que proposez-vous au juste, monsieur Godwin ?
    — De prendre Adam comme deuxième étudiant, dans l’intérêt des deux garçons. »
    Sam était d’ordinaire un homme de peu de mots – même comme enseignant – et il semblait aussi épuisé par cette allocution que s’il avait soulevé un poids énorme.
    « Étudiant en quoi, monsieur Godwin ?
    — Mécanique. Histoire. Grammaire et composition. Compétences martiales…
    — Adam sait déjà tirer au fusil.
    — Combat au pistolet, au sabre, à mains nues… mais ce n’en est qu’une petite partie, s’est hâté d’ajouter Sam. Le père de Julian m’a demandé de cultiver aussi bien l’esprit que les réflexes de son fils. »
    Ma mère a eu d’autres objections à soulever, surtout au sujet de mon travail de garçon d’écurie qui contribuait à l’équilibrage des baux de la famille et de la difficulté qu’aurait celle-ci à se passer des bons supplémentaires pour le magasin de la Propriété. Sam avait toutefois anticipé cette réaction. Il recevait de l’argent de la mère de Julian – c’est-à-dire de la belle-sœur du président – pour l’éducation de Julian, fonds discrétionnaire dans lequel il pouvait puiser pour compenser mon absence à l’écurie. À un taux horaire généreux, de surcroît. Quand il a cité un chiffre, les réticences de mes parents ont perdu de leur virulence pour finir par disparaître. (J’observais le tout de la pièce voisine par une fente dans la porte.)
    « Ce n’est peut-être pas pour ta moralité que je me tracasse, a-t-elle dit. Les hauts-nés ne suivent d’autres règles que les leurs et ont des jeux parfois mortels. Tu es au courant que le père de Julian a été pendu ? »
    Julian n’en avait jamais parlé et je n’avais jamais abordé le sujet avec lui, mais c’était de notoriété publique. J’ai répété l’affirmation de Sam selon laquelle Bryce Comstock était innocent.
    « Peut-être bien. Justement. Il y a un Comstock à la présidence depuis trente ans et on dit le Comstock actuel jaloux de son pouvoir. La seule menace sérieuse ayant pesé sur le règne de l’oncle de Julian a été l’ascension de son frère, qui s’est rendu dangereusement populaire dans la guerre contre les Brésiliens. Je soupçonne M. Godwin d’avoir raison : Bryce Comstock a fini pendu non parce qu’il était un mauvais général mais à cause de ses victoires. »
    De tels scandales pouvaient sans nul doute se produire – certaines des histoires que j’avais entendues sur la vie à New York, où résidait le président, auraient dressé les cheveux sur la nuque d’un Cynique. Mais quel rapport cela pouvait-il bien avoir avec moi ? Ou même avec Julian ? Nous n’étions que des enfants.
    Telle était ma naïveté.

3

    Les jours avaient raccourci, Thanksgiving était passé, novembre aussi, et la neige s’annonçait – du moins son odeur – quand cinquante cavaliers de la Réserve athabaskienne sont arrivés à Williams Ford, escortant un nombre équivalent de Campagnistes et de Sondeurs.
    Beaucoup de nos villageois détestaient l’hiver athabaskien. Pas moi. Le froid et le manque de lumière ne me gênaient pas, du moment qu’il y avait un radiateur à charbon dans la cuisine, une lampe à alcool pour lire durant les longues soirées, et la possibilité de manger des galettes de blé ou du fromage de tête au petit déjeuner. De plus, la Noël approchait vite. Des quatre fêtes chrétiennes universelles reconnues par le Dominion (avec Pâques, la Fête nationale et Thanksgiving), la Noël avait toujours été ma préférée. Moins pour les cadeaux, en général très modestes – même si, l’année précédente, j’avais reçu de mes parents le bail (à ma charge) d’un fusil à chargement par la bouche dont je tirais une exceptionnelle fierté –, ni vraiment pour l’aspect spirituel de cette journée de fête, qui, je l’avoue non sans honte, ne me venait guère à l’esprit que durant les offices religieux. Ce qui me plaisait, c’était l’effet conjoint de l’air vif, des matinées blanchies par le givre, des couronnes de pin et de houx accrochées aux seuils, des étendards rouge canneberge hissés sur la grand-rue pour claquer joyeusement dans le vent froid, des hymnes et cantiques chantés ou psalmodiés… J’aimais la régularité d’horloge de ces rituels, comme si un rouage du temps s’était mis en place avec une élégante précision.
    Mais cet hiver-là n’était pas de bon augure.
    Les troupes de la Réserve sont entrées à Williams Ford le 15 décembre, soi-disant pour diriger l’élection présidentielle. Les élections nationales n’étaient qu’une formalité, au village comme dans tout endroit éloigné de la capitale. Le temps qu’on fît voter les habitants, le résultat était déjà acquis, déjà décidé dans les très peuplés États de l’Est… c’est-à-dire, quand il y avait plus d’un candidat, situation qui demeurait exceptionnelle. Lors des six dernières années électorales, aucun parti ni citoyen n’avait disputé l’élection fédérale, et un Comstock ou un autre nous gouvernait depuis trois décennies. Élection était devenu synonyme de plébiscite.
    Cela ne posait toutefois pas de problème, car une élection restait un événement mémorable, presque une espèce de cirque, dont faisait partie l’arrivée de Sondeurs et de Campagnistes, qui fournissaient toujours un bon spectacle.
    Et cette année – la rumeur émanant des hautes chambres de la Propriété avait été chuchotée partout –, on projetterait un film à la Maison du Dominion.
    Je n’avais jamais vu de films, mais Julian m’en avait décrit. Plus jeune, il en regardait souvent à New York, et chaque fois que la nostalgie le prenait – la vie à Williams Ford lui paraissait parfois un peu trop calme –, c’était de films qu’il se mettait à parler. L’annonce d’une projection comme partie prenante du processus électoral nous a donc enflammés, Julian et moi, et nous sommes convenus de nous retrouver derrière la Maison du Dominion à l’heure fixée.
    Ni lui ni moi n’avions de raison valable d’y assister. Je n’avais pas l’âge de voter, et Julian, seul Aristo dans une assemblée de la classe bailleresse, y aurait été trop visible et peut-être malvenu. (Le vote des hauts-nés avait été recueilli indépendamment à la Propriété, qui avaient de surcroît déjà voté par procuration pour leurs travailleurs sous contrat.) Après avoir laissé en début de soirée mes parents partir pour la Maison du Dominion, j’ai donc emprunté un cheval dans l’écurie de mon père pour les suivre subrepticement et je suis arrivé juste avant l’heure prévue pour la projection. J’ai attendu Julian derrière le bâtiment, où étaient attachés une douzaine de chevaux-bail. Il s’est approché sur une bien meilleure monture, venue de la Propriété, et vêtu de ce qu’il avait pu trouver de plus ressemblant à la tenue d’un membre de la classe bailleresse : chemise et pantalon sombre en chanvre, feutre noir au rebord tiré sur le visage pour dissimuler celui-ci.
    Il a mis pied à terre, l’air ennuyé, aussi lui ai-je demandé ce qui n’allait pas. Il a secoué la tête. « Rien, Adam… du moins rien encore, mais d’après Sam, il y a de l’orage dans l’air. » Il m’a alors regardé avec une expression proche de la pitié. « La guerre.
    — La guerre ! Elle ne cesse jamais.
    — Une nouvelle offensive.
    — Bon, et alors ? On est à des millions de milles du Labrador.
    — De toute évidence, les leçons de Sam n’ont pas vraiment amélioré tes notions de Géographie. Et si nous nous trouvons peut-être physiquement à grande distance du front, nous en sommes opérationnellement beaucoup trop près à mon goût. »
    Ne comprenant pas ce qu’il voulait dire, je n’en ai tenu aucun compte. « On pourra s’en inquiéter après le film, Julian. »
    Il a répondu avec un sourire forcé : « Oui, j’imagine. Autant après qu’avant. »
    Nous sommes entrés dans la Maison du Dominion juste au moment où on éteignait les torches et, nous installant au dernier rang des bancs bondés, nous avons attendu le début de la projection.
    Une large scène en bois occupait le fond de la salle, dont on avait ôté tout accessoire religieux, et un écran carré blanc se dressait à la place qu’occupait d’habitude la chaire ou l’estrade. De chaque côté de l’écran, une espèce de tente abritait les deux Exécutants, avec leur script et leur équipement dramatique : porte-voix, cloches, blocs, tambour et pipeau, entre autres. C’était, d’après Julian, une version réduite de ce qu’on pourrait trouver à Manhattan dans une salle de projection à la mode. Là-bas, l’écran (et par conséquent les images qu’on y projetait) serait plus grand, les Exécutants plus professionnels, la lecture de scripts et la sonorisation figurant parmi les arts à la mode et attirant les artistes talentueux ; il pourrait de plus y avoir des Exécutants supplémentaires derrière l’écran pour la narration dramatique et les « effets sonores » spécifiques. Il pourrait même y avoir un orchestre, avec une musique spécifiquement composée pour la représentation.
    « Bien entendu, ils s’en sortaient nettement mieux à l’Ère Profane », a murmuré Julian, et j’ai prié pour que ce commentaire indélicat n’arrivât aux oreilles de personne. D’après tous les documents d’époque, les films étaient en effet spectaculaires durant l’Efflorescence du Pétrole – avec un son enregistré, des couleurs naturelles au lieu de noir et gris, etc. Mais ils étaient aussi, d’après les mêmes documents, affreusement impies et souvent pornographiques. Par bonheur (ou par malheur, du point de vue de Julian), on n’en connaissait aucun qui eût survécu : les pellicules avaient moisi depuis longtemps et les copies « numériques » étaient absolument indécodables. Ces films appartenaient au vingtième et au début du vingt et unième siècle, époque où la combustion des réserves terrestres de pétrole périssable avait permis une prospérité importante, intenable et hédoniste, avec pour conséquences la Fausse Affliction, les guerres, les épidémies et la douloureuse diminution de la population, qui, de trop importante, était revenue à un niveau plus raisonnable.
    D’après l’Histoire officielle de l’Union, notre passé ne contenait rien de meilleur et de plus authentiquement américain que le dix-neuvième siècle, dont il nous avait fallu, par la force des choses, restaurer plus ou moins parfaitement les vertus domestiques et les industries modestes, siècle dont les techniques étaient concrètes et dont la littérature s’avérait souvent aussi édifiante qu’utile.
    Mais je dois avouer qu’une partie de l’apostasie de Julian m’avait infecté. De vilaines pensées me troublaient au moment où on a éteint les torches et où Ben Kreel (notre pasteur du Dominion, qui marchait de long en large devant l’écran de projection) a prononcé un discours sur la Nation, la Piété et le Devoir. La Guerre, avait dit Julian, en parlant non seulement de l’éternelle guerre au Labrador mais d’une nouvelle phase de celle-ci, dont la main squelettique pourrait se tendre jusqu’à Williams Ford… et qu’adviendrait-il alors de moi ? De ma famille ?
    « Nous sommes ici pour procéder à un vote, a fini par conclure Ben Kreel, devoir sacré à la fois envers notre nation et notre foi, notre nation menée avec tant de succès et de bienveillance par son dirigeant, le président Deklan Comstock, dont les Campagnistes, je le vois à leurs mouvements de mains, ont hâte d’entrer dans le vif du sujet, aussi, sans plus attendre, etc., merci d’accorder votre attention à leur film, Premiers sous les Cieux, qu’ils ont préparé pour notre divertissement… »
    On avait apporté le matériel nécessaire à Williams Ford dans un chariot bâché : un appareil de projection et une dynamo portable suisse (sans doute prise aux forces hollandaises au Labrador), fonctionnant à l’alcool distillé et installée au fond d’une espèce de tranchée fraîchement creusée derrière l’église pour assourdir le bruit, qui traversait néanmoins le plancher comme le grognement agacé d’un énorme chien sous terre. Cette vibration n’a fait qu’ajouter à l’excitation, alors que s’éteignait la dernière flamme d’éclairage et que l’ampoule électrique s’illuminait dans le projecteur mécanique.
    Le film a commencé. Je n’en avais jamais vu, aussi ma stupéfaction a-t-elle été totale. L’illusion des photographies « venues à la vie » m’a fasciné au point que la substance des scènes a failli m’échapper… mais je me souviens d’un titre très orné et de scènes de la deuxième bataille du Québec, recréées par des acteurs mais parfaitement authentiques à mes yeux, accompagnées de tambour et de pipeau aigu qui représentaient les explosions et les sifflements des obus. Les spectateurs des premiers rangs ont tressailli par réflexe ; plusieurs des femmes éminentes du village, manquant s’évanouir, ont agrippé les mains ou les bras de leurs compagnons, qui se sont peut-être retrouvés au matin aussi contusionnés que s’ils avaient personnellement pris part aux combats.
    Mais bientôt les Hollandais, sous leur drapeau frappé de la croix et du laurier, ont commencé à battre en retraite devant les forces américaines, et un acteur qui personnifiait le jeune Deklan Comstock s’est avancé pour réciter son Serment d’investiture (un peu prématurément, mais l’histoire était ici tronquée pour les besoins de l’art) – celui où il mentionne à la fois l’impératif continental et la Dette du Passé. Bien entendu, sa voix provenait d’un des Exécutants, une basse profonde dont le timbre émergeait de son porte-voix avec une gravité pesante. (Légère entorse à la vérité, là encore, car le véritable Deklan Comstock avait une voix aiguë et tendance à s’irriter.)
    Le film est ensuite passé à des épisodes plus convenables et à des vues pittoresques représentant les joyaux du règne de Deklan le Conquérant, comme on l’appelait dans l’armée des Laurentides, qui l’avait accompagné jusqu’à son ascension à New York. Il y avait là une reconstitution de Washington (un projet jamais mené à terme, toujours en cours, retardé par un terrain marécageux et les maladies transmises par les insectes), l’Illumination de Manhattan, où une dynamo hydroélectrique alimentait les réverbères quatre heures par jour (entre 18 et 22 heures), ainsi que le chantier naval militaire de Boston Harbor, les mines de charbon et usines de relaminage de Pennsylvanie, les toutes dernières locomotives à vapeur reluisantes prêtes à tracter les tout derniers trains reluisants, etc.
    Je n’ai pu que m’interroger sur la manière dont Julian réagissait à ce spectacle : après tout, celui-ci ne cessait de chanter les louanges de l’homme qui avait fait exécuter son père. Je ne pouvais oublier – et Julian devait l’avoir constamment à l’esprit – que le président ainsi glorifié était en réalité un tyran fratricide. Mais Julian gardait les yeux rivés à l’écran, ce qui traduisait (ai-je appris plus tard) non son opinion sur les événements actuels mais sa fascination pour ce qu’il préférait appeler « cinéma ». Ses pensées ne s’éloignaient jamais beaucoup de cette fabrique d’illusions en deux dimensions… cela a peut-être été la « véritable vocation » de Julian, qui culminerait dans la création de son chef-d’œuvre cinématique interdit : La Vie et les Aventures du grand naturaliste Charles Darwin… mais n’anticipons pas.
    Le film a ensuite mentionné les raids victorieux contre les Brésiliens à Panama durant le règne de Deklan le Conquérant, ce qui a dû sembler plus proche à Julian, car je l’ai vu tressaillir une fois ou deux.
    Le spectacle avait beau être palpitant, mon attention ne cessait de vagabonder. Peut-être à cause de l’étrangeté de la campagne électorale, si proche de Noël, ou à cause d’Histoire de l’Humanité dans l’Espace, que je lisais au lit, une page ou deux à la fois, presque tous les soirs depuis notre expédition au Dépotoir ; quoi qu’il en soit, je me retrouvais en proie à une soudaine mélancolie. Voilà qu’au milieu de tout ce qui me semblait familier et aurait dû me réconforter – la foule de la classe bailleresse, l’enceinte bienveillante de la Maison du Dominion, les étendards et marques de l’époque de Noël –, tout me paraissait soudain mince, comme si le monde était un seau dont le fond venait de céder.
    J’ai supposé qu’il s’agissait de ce que Julian avait appelé « le point de vue du Philosophe ». Dans ce cas, je me demandais comment les Philosophes pouvaient le supporter. J’avais appris un peu par Sam Godwin – et davantage par Julian, dont Sam lui-même désapprouvait certaines lectures – les idées discréditées de l’Ère Profane. J’ai pensé à Einstein, selon qui un point de vue ne pouvait absolument jamais prévaloir sur un autre, autrement dit à sa « relativité générale » et à son affirmation selon laquelle, pour répondre à la question : « Qu’est-ce qui est réel ? », il fallait commencer par demander : « Où vous tenez-vous ? » N’étais-je rien d’autre, dans ce cocon de Williams Ford, qu’un Point de Vue ? Ou bien une incarnation d’une molécule d’ADN, « se souvenant imparfaitement » (selon les mots de Julian) d’un grand singe, d’un poisson et d’une amibe ?
    Peut-être même la Nation si excessivement vantée par Ben Kreel n’était-elle qu’un exemple de cette tendance naturelle : un souvenir imparfait d’une autre Nation, elle-même souvenir imparfait de toutes celles l’ayant précédé, et ainsi de suite jusqu’aux Premiers Hommes (à Éden, ou, comme le croyait Julian, en Afrique).

    Le film s’est terminé par une scène émouvante d’un drapeau américain, avec ses treize bandes et ses soixante étoiles en train d’onduler au soleil… présageant, a soutenu le narrateur, quatre autres années de prospérité et de bienfaits sous l’autorité de Deklan le Conquérant, pour lequel on sollicitait le vote du public, même si personne ne connaissait ni n’avait entendu parler du moindre concurrent. Le film a cliqueté sur sa bobine, on s’est dépêché d’éteindre l’ampoule électrique et les Sondeurs ont entrepris de rallumer les torches murales. Durant la projection, plusieurs hommes dans le public avaient allumé leur pipe, dont la fumée se mêlait désormais à celle des torches en un lourd nuage bleu-gris qui flottait sous les arceaux du haut plafond.
    L’air soucieux, Julian restait avachi sur son banc, le chapeau tiré bas. « Adam, a-t-il murmuré, il faut trouver un moyen de sortir d’ici.
    — Je crois en voir un, ai-je répondu, qu’on appelle une porte… mais pourquoi une telle hâte ?
    — Regarde plus attentivement la sortie : deux hommes de la Réserve y ont été postés. »
    J’ai vérifié : il avait raison. « Mais n’est-ce pas juste pour protéger le scrutin ? » Car Ben Kreel avait regagné la scène, d’où il s’apprêtait à demander un vote à main levée.
    « Tom Shearney, le barbier qui a un problème de vessie, vient juste de se faire refouler en essayant d’aller aux cabinets. »
    Assis à moins d’un mètre de nous, Tom Shearney se tortillait en effet avec gêne en décochant aux Réservistes des regards pleins de rancune.
    « Mais après le scrutin…
    — Il ne s’agit pas de scrutin, mais de conscription.
    — De conscription ?!
    — Chut ! Tu vas semer la panique dans l’assistance. Je ne pensais pas que cela commencerait aussi vite… même si certains télégrammes que nous avons reçus de New York parlaient de revers au Labrador et du besoin de nouvelles divisions. Une fois le scrutin terminé, les Campagnistes vont sans doute annoncer un nouveau recrutement, demander le nom de tous les présents puis relever le nom et l’âge de leurs enfants.
    — On est trop jeunes pour être appelés », ai-je objecté, car lui et moi venions d’avoir dix-sept ans.
    « Pas à ce que j’ai entendu dire. Les règles ont changé pour incorporer davantage d’hommes. Oh, tu peux sans doute te trouver une cachette quand la sélection commencera. Mais ma présence ici est connue de tous. Je ne peux pas me fondre dans la foule. Ce n’est sans doute d’ailleurs pas un hasard si on a expédié autant de Réservistes dans un village aussi petit que Williams Ford.
    — Comment ça, pas un hasard ?
    — Mon existence n’a jamais plu à mon oncle. Lui-même n’a pas d’enfants. D’héritiers. Il me voit comme un concurrent possible pour l’Exécutif.
    — Mais c’est absurde. Tu ne veux pas être président, si ?
    — Je préférerais me tirer une balle. Mais oncle Deklan est du genre jaloux et il se méfie des raisons qu’a ma mère de me protéger.
    — En quoi un appel sous les drapeaux l’aide-t-il ?
    — Tout cela n’est pas dirigé contre moi, mais il trouve sûrement cet outil bien pratique. Si je suis appelé sous les drapeaux, personne ne pourra se plaindre qu’il en exempte sa propre famille. Et une fois qu’on m’aura incorporé dans l’infanterie, il peut s’assurer que je me retrouve sur le front au Labrador… à accomplir une attaque noble mais suicidaire sur les tranchées ennemies.
    — Mais… Julian ! Sam ne peut-il pas te protéger ?
    — Sam est un soldat à la retraite, sans autre pouvoir que celui qui découle de l’influence de ma mère. Et elle n’en a guère pour le moment. Adam, y a-t-il un autre moyen de sortir d’ici ?
    — Rien que la porte, à moins que tu aies l’intention de fracturer une de ces vitres colorées qu’il y a aux fenêtres.
    — Un endroit où se cacher, alors ? »
    J’y ai réfléchi. « Peut-être derrière la scène, dans la pièce où on range le matériel religieux. On peut y pénétrer par les ailes. On pourrait s’y cacher, mais elle n’a pas de sortie sur l’extérieur.
    — Cela fera l’affaire. Du moment qu’on arrive là-bas sans attirer l’attention. »
    Ce qui ne nous a guère posé de difficultés : un certain nombre de torches n’ayant pas encore été rallumées, la majeure partie de la pièce restait dans l’ombre. De plus, le public s’agitait un peu et s’étirait, tandis que les Campagnistes s’apprêtaient à enregistrer le vote qui allait suivre – en comptables méticuleux même si le résultat était joué d’avance et les salles de bal déjà réservées pour la prochaine investiture de Deklan le Conquérant. Julian et moi sommes passés d’ombre en ombre, nous gardant de la moindre précipitation, jusqu’au pied de la scène, où nous avons patienté devant l’entrée du magasin le temps qu’un abruti de réserviste qui nous suivait du regard fût appelé à l’aide pour démonter le matériel de projection. Nous avons saisi notre chance et, nous baissant pour franchir le rideau qui barrait le seuil, nous avons pénétré dans une obscurité quasi absolue. Julian a trébuché sur un obstacle (une pièce du piano de l’église, désassemblé pour nettoyage par un réparateur itinérant mort d’une attaque avant d’avoir terminé), provoquant un bruit de bois qui m’a paru assez sonore pour alerter tout le monde… mais n’en a rien fait.
    Le peu de luminosité provenait d’une haute fenêtre vitrée pourvue d’une charnière afin de pouvoir s’ouvrir en été, pour la ventilation. Elle n’éclairait guère, par cette nuit nuageuse, sans autre lumière que celles des torches longeant la grand-rue. Elle est toutefois devenue un phare à nos yeux une fois ceux-ci habitués à la pénombre. « On pourrait peut-être sortir par là, a dit Julian.
    — Pas sans échelle. À moins que…
    — Quoi ? Parle, Adam, si tu as une idée.
    — C’est ici qu’on range les rehausseurs, les longs blocs de bois sur lesquels se tient le chœur pour chanter. Ils pourraient peut-être nous servir. »
    Julian a tout de suite compris comment et s’est mis à fureter dans les ombres du magasin pour en examiner aussi attentivement le contenu que quand il cherchait des vieux livres dans le Dépotoir. Nous avons trouvé les rehausseurs en pin brut, que nous sommes parvenus à empiler sans trop de bruit à une hauteur adéquate. (Dans la grande salle, les Campagnistes avaient déjà enregistré un vote unanime en faveur de Deklan Comstock et commencé à parler de la conscription, exactement comme s’en était douté Julian. Quelques rares voix élevaient de futiles objections et Ben Kreel appelait bruyamment au calme : personne ne nous a entendus changer la disposition des meubles.)
    Située à plus de trois mètres de hauteur, la fenêtre s’est révélée affreusement étroite et quand nous l’avons franchie, il nous a fallu nous suspendre par les mains avant de nous laisser tomber sur le sol. Je me suis tordu la cheville droite à l’atterrissage, mais sans mal durable.
    La nuit, déjà froide, s’était encore rafraîchie. Nous nous trouvions tout près des poteaux d’attache : surpris par notre arrivée, les chevaux ont henni et soufflé de la condensation par les naseaux. Une petite neige piquante avait commencé à tomber. Il n’y avait toutefois que peu de vent, si bien que les étendards de Noël pendaient mollement dans l’air glacé.
    Julian s’est dirigé droit sur son cheval, dont il a détaché les rênes. « Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? ai-je demandé.
    — Toi, Adam, rien sinon protéger ton existence, et moi… »
    Mais il a refusé de dévoiler ses plans et l’angoisse lui a assombri le visage.
    « On peut attendre la fin de la crise, ai-je dit avec un peu de désespoir. La Réserve ne peut pas rester éternellement à Williams Ford.
    — Non. Malheureusement, moi non plus, car Deklan le Conquérant sait où me trouver.
    — Où iras-tu, alors ? »
    Il s’est mis un doigt devant les lèvres. Un bruit nous parvenait de l’entrée de la Maison du Dominion : la congrégation commençait à sortir par les portes désormais ouvertes. « Suis-moi, m’a intimé Julian. Vite, vite ! »
    J’ai obéi. Nous ne sommes pas partis sur la grand-rue, lui préférant un sentier qui obliquait derrière la grange du maréchal-ferrant pour traverser les bois le long de la Pine et prendre vers le nord en direction de la Propriété. C’était une nuit sombre, nos chevaux avançaient lentement, mais ils connaissaient le chemin presque d’instinct et un peu de la lumière du village nous parvenait encore malgré la légère chute de neige, qui effleurait mon visage comme cent petits doigts glacés.

    « Il n’a jamais été envisageable que je reste à Williams Ford, a dit Julian. Tu aurais dû le savoir, Adam. »
    J’aurais dû, en effet. Après tout, c’était un exemple de ce dont Julian ne cessait de parler : la fugacité de toute chose. Il prêchait cette notion comme on fait un sermon. J’avais toujours mis cela sur le compte des particularités de son enfance : la mort de son père, la séparation avec sa mère, le tutorat bienveillant mais froid de Sam Godwin.
    Je n’ai pu cependant m’empêcher de penser une nouvelle fois à Histoire de l’Humanité dans l’Espace et aux photographies qu’on trouvait à l’intérieur… pas celles des Premiers Hommes sur la Lune, qui étaient américains, mais des Derniers Visiteurs de cette sphère céleste, des Chinois, aux « combinaisons spatiales » rouge pétard. Comme les Américains, ils avaient planté leur drapeau dans l’attente de visites ultérieures, mais la fin de l’Ère du Pétrole et la Fausse Affliction avaient ruiné leurs plans.
    J’ai aussi pensé aux encore moins fréquentées Plaines de Mars, photographiées par des machines, du moins d’après le livre, mais jamais foulées par un pied humain. L’univers, semblait-il, regorgeait d’endroits peu fréquentés. Je m’étais débrouillé pour tomber sur l’un d’eux. La neige a cessé et la lune inhabitée s’est montrée entre les nuages, imprégnant les champs de Williams Ford d’une luminescence surnaturelle.
    « Si tu dois partir, ai-je dit, laisse-moi t’accompagner.
    — Non. » Julian avait baissé son chapeau sur ses oreilles pour se protéger du froid, si bien que je voyais mal son visage, mais son regard a brillé quand il a jeté un coup d’œil dans ma direction. « Merci, Adam. J’aimerais que ce soit possible. Mais ce ne l’est pas. Tu dois rester ici, éviter la conscription, si possible, et parfaire tes talents littéraires afin d’écrire un jour des livres, comme M. Charles Curtis Easton. »
    — Là, tu te trompes, a répliqué Julian. Ne commets pas l’erreur de penser que parce que rien ne dure, rien n’a d’importance.
    — N’est-ce pas là le point de vue du Philosophe ?
    — Pas si le Philosophe sait de quoi il parle. » Julian a tiré sur les rênes de sa monture pour se tourner vers moi avec dans le maintien une partie de l’autorité de sa célèbre famille. « Écoute, Adam, tu peux faire quelque chose d’important pour moi… mais ce n’est pas sans risque. Tu es d’accord ?
    — Oui, ai-je répondu sans hésiter.
    — Alors écoute bien. La Réserve ne va pas tarder, si ce n’est déjà fait, à surveiller les routes qui permettent de quitter Williams Ford. Il faut que je parte, et il faut que je parte ce soir. Mon absence ne sera remarquée qu’au matin, et seulement par Sam, du moins au début. Je veux que tu rentres chez toi… tes parents s’inquiéteront de la conscription, tu peux essayer de les rassurer, mais ne fais en aucun cas allusion à ce qui s’est passé ce soir… et très tôt demain matin, va trouver Sam à la Propriété. Raconte-lui ce qui s’est passé à la Maison du Dominion et dis-lui de partir dès que possible sans se faire prendre pour me retrouver à Lundsford. Voilà mon message.
    — Lundsford ? Il n’y a rien, là-bas.
    — Justement : rien d’assez important pour que la Réserve songe à nous y chercher. Tu te souviens de ce que le type du Dépotoir a dit, l’automne dernier, sur l’endroit où il a trouvé ces livres ? “Un endroit en contrebas près des fouilles principales.” Sam peut me chercher par là.
    — Je lui dirai », ai-je promis, clignant des paupières dans le vent froid qui m’irritait les yeux.
    « Merci, Adam, a-t-il répondu avec gravité. Merci pour tout. » Il s’est alors forcé à sourire et durant un instant, il n’a plus été le neveu du président, mais simplement Julian, l’ami avec qui j’avais chassé l’écureuil et contemplé la lune. « Joyeux Noël ! a-t-il lancé. Que tu en connaisses plein d’autres ! »
    Il a fait pirouetter son cheval et il est parti.

4

    Il y a à Williams Ford un cimetière du Dominion devant lequel je suis passé en rentrant chez moi, mais ma sœur Flaxie n’était pas enterrée là.
    Nous autres membres de l’Église des Signes n’avions pas le droit au cimetière du Dominion, aussi Flaxie reposait-elle derrière notre maison, à un endroit marqué d’une modeste croix en bois. Le cimetière m’a tout de même rappelé ma sœur, et après avoir ramené le cheval à l’écurie, je me suis arrêté sur sa tombe (même si je frissonnais de froid) pour la saluer d’un coup de chapeau, tout comme je l’avais toujours saluée d’un coup de chapeau de son vivant.
    Flaxie avait été une gamine aussi brillante, effrontée et espiègle que blonde. Elle s’appelait en réalité Dolores, mais je ne m’étais jamais servi que de son surnom. La Vérole l’avait emportée de manière très soudaine et, comme cela arrive, miséricordieuse. Je ne me souviens pas de sa mort, étant alors moi-même plongé dans l’inconscience par cette même Vérole, à laquelle j’ai toutefois survécu. Je me rappelle avoir repris connaissance dans une maison devenue étrangement silencieuse. Personne n’a voulu me dire, pour Flaxie, mais le regard ravagé de ma mère m’a appris la vérité sans qu’il fut besoin de l’énoncer. La mort avait joué à la loterie avec nous, et Flaxie avait tiré la courte paille.
    (C’est, je crois, pour les gens comme Flaxie que nous continuons à croire au Paradis. J’ai rencontré relativement peu d’adultes, en dehors des fervents de l’Église établie, qui croyaient vraiment au Paradis, et celui-ci a été une maigre consolation pour ma mère en deuil. Mais Flaxie, qui avait cinq ans, y avait cru de toute son âme – elle l’imaginait comme une espèce de prairie émaillée de fleurs sauvages sur laquelle se déroulait un perpétuel pique-nique estival – et si cette croyance puérile lui a procuré un peu de paix dans ses épreuves, elle a servi un usage plus noble que la vérité.)
    Ce soir-là, la maison était presque aussi silencieuse que le matin du décès de Flaxie. Quand j’ai franchi la porte, j’ai vu ma mère s’essuyer les yeux avec un mouchoir et mon père regarder, les sourcils froncés, le fourneau de sa pipe comme si elle lui avait posé une question à laquelle il ne pouvait répondre. « La conscription », a-t-il dit comme si cela expliquait tout, ce qui était d’ailleurs le cas.
    « Je sais. On m’a tout raconté. »
    Ma mère, affolée, n’arrivait plus à parler. Mon père a dit : « On fera notre possible pour te protéger, Adam. Mais…
    — Je n’ai pas peur de servir mon pays, ai-je répliqué.
    — Eh bien, c’est là une attitude digne d’éloges », a réagi mon père tandis que les pleurs de ma mère redoublaient. « Mais on ne sait pas ce qui est obligatoire. La situation au Labrador est peut-être moins grave qu’il n’y paraît. »
    Il n’a eu toutefois aucun conseil à me fournir ce soir-là. On aurait dit un homme pourchassé qui, arrivé au fond d’une impasse, ne peut ni continuer à fuir, ni rebrousser chemin sans danger.
    Je me suis rendu dans ma chambre, mais pas pour dormir. J’ai rassemblé quelques objets personnels dans un baluchon facile à transporter : principalement mon fusil à écureuils, mais aussi quelques papiers et Histoire de l’Humanité dans l’Espace. Je me suis dit qu’il fallait aussi emporter du porc salé ou quelque chose du même acabit, mais j’ai résolu d’attendre un peu afin que ma mère ne me vît pas faire mes bagages.

    Avant l’aube, j’ai enfilé plusieurs couches de vêtements et déroulé le rebord de mon chapeau pakol jusqu’à ce que la laine me recouvrît les oreilles. J’ai ouvert la fenêtre de ma chambre et en ai franchi le rebord avant de récupérer mon fusil et mes affaires puis de refermer la vitre derrière moi. Je me suis ensuite glissé dans l’écurie, de l’autre côté de la cour, pour y seller un cheval (un hongre puissant et rapide nommé Extase) et je suis parti sous un ciel dans lequel apparaissaient tout juste les premières lueurs du jour.
    La brève chute de neige de la veille au soir recouvrait encore le sol. Je n’étais pas le premier levé, par ce matin d’hiver, et l’air glacé sentait déjà la Noël. La boulangerie de Williams Ford s’activait à préparer des gâteaux de la Nativité et des petits pains à la cannelle. L’arôme de levure sorti des fours imprégnait le nord-ouest du village comme un brouillard enivrant, en l’absence du moindre souffle de vent pour le dissiper. Le jour naissait, bleu et calme.
    On voyait partout des signes de Noël – comme il se devait en cette veille de fête universelle – mais aussi de la conscription. Déjà debout, les Réservistes passaient comme des ombres dans leurs uniformes dépenaillés, et un certain nombre d’entre eux s’étaient rassemblés devant la quincaillerie. Ils y avaient déployé un drapeau décoloré et affiché un avis que je n’ai pas pu lire, déterminé comme je l’étais à ne pas m’approcher des soldats, mais je savais reconnaître une affiche de recrutement. Je ne doutais pas que les principales routes pour entrer ou sortir du village eussent été placées sous stricte surveillance.
    J’ai pris un chemin détourné pour gagner la Propriété, le même sentier longeant la rivière que la veille au soir avec Julian. L’absence de vent avait laissé nos traces intactes : j’ai vu que personne d’autre n’était récemment passé par là. Arrivé à proximité de la Propriété, j’ai attaché le cheval hors de vue dans un bosquet de pins et j’ai continué à pied.
    La Propriété Duncan-Crowley n’était pas clôturée, car elle n’avait pas véritablement de limites marquées : sous le système du Bail, tout ce qui se trouvait dans Williams Ford appartenait (au sens légal) aux deux grandes familles. J’en ai approché par l’ouest, secteur boisé dans lequel les Aristos chassaient et se promenaient à cheval. Ce matin-là, il n’y avait personne dans les bocages et je n’ai pas vu âme qui vive avant de franchir les haies chapeautées de neige qui bordaient les jardins à la française. Ici, l’été, les pommiers et les cerisiers fleurissaient puis donnaient des fruits, les fleurs s’épanouissaient, les abeilles butinaient avec une joie langoureuse. Mais tout était désormais désert, les sentiers recouverts de neige, et on ne voyait personne sinon le jardinier en chef, occupé à balayer le portique en bois de la plus proche des diverses Grandes Maisons de la Propriété.
    Celles-ci avaient été décorées pour la Noël, événement plus majestueux à la Propriété qu’au village, comme on pouvait s’y attendre. Il y avait moins de monde sur la Propriété Duncan-Crowley l’hiver que l’été, mais un certain nombre de membres des deux familles y séjournaient à l’année, avec leur suite ainsi que les cousins et parasites désireux d’y hiberner jusqu’à la fin de la saison froide. En tant que tuteur de Julian, Sam Godwin n’était pas autorisé à dormir dans les deux bâtiments les plus luxueux, mais logeait avec le personnel dans une maison blanche à colonnades qui, malgré sa taille inférieure à celle de ses voisines, aurait passé aux yeux de la classe bailleresse pour un très convenable hôtel particulier. Je connaissais les lieux comme ma poche, car c’était l’endroit où Julian et moi suivions l’enseignement de Sam. On avait là aussi placé des décorations de Noël, en accrochant par exemple des branches de pin au-dessus des linteaux et un Étendard de la Croix à la corniche. La porte n’étant pas verrouillée, je suis entré.
    Il était toujours tôt dans la matinée, du moins pour les Aristos. Il n’y avait ni bruit ni âme qui vive dans le hall carrelé. Je suis allé tout droit à la pièce où Sam Godwin dormait et nous instruisait, par un couloir de chêne que seule éclairait l’aube filtrant par une fenêtre. Les tapis étouffaient mes pas, mais leur trame en gardait des traces humides.
    Devant la porte de Sam, j’ai été pris d’un cas de conscience. Je craignais en frappant d’alerter les autres. Ma mission consistait selon moi à transmettre le message de Julian avec le maximum de discrétion possible, mais je ne pouvais tout de même pas entrer sans prévenir dans la chambre d’un homme endormi, si ?
    J’ai testé la poignée : elle a bougé facilement. J’ai entrouvert la porte de quelques millimètres avec l’intention de chuchoter « Sam ? » pour l’avertir.
    Sauf que je l’ai entendu marmonner à voix basse, comme s’il parlait tout seul. J’ai tendu l’oreille. Ses paroles m’ont semblé étranges. Il parlait une langue gutturale, une langue étrangère. Peut-être n’était-il pas seul. Il était toutefois trop tard pour reculer, aussi ai-je décidé de me jeter à l’eau. J’ai ouvert tout grand la porte et je suis entré en lançant : « Sam ! C’est moi, Adam. J’ai un message de Julian… »
    Je me suis interrompu, stupéfait de ce que je découvrais. Sam Godwin, le bourru mais familier Sam qui m’avait enseigné les rudiments d’histoire et de géographie, pratiquait la magie noire, ou une autre forme de sorcellerie… et la veille de Noël ! Un châle rayé sur les épaules, des laçages de cuir sur le bras et une espèce de boîte sanglée au front, il levait les mains vers un assortiment de bougies montées sur un chandelier en cuivre qu’on aurait dit récupéré dans un vieux Dépotoir. L’invocation qu’il murmurait sembla résonner comme un écho agonisant dans l’air calme de la pièce : Bah-rouc-a-tah-atten-aïe-ello-aïe-nou…
    J’en suis resté bouche bée.
    « Adam ! » s’est écrié Sam, presque aussi surpris que moi, avant d’ôter prestement le châle de son dos et d’entreprendre de détacher ses divers instruments impies.
    C’était si anormal que j’ai eu du mal à comprendre.
    J’ai ensuite craint de trop bien comprendre. J’avais très souvent entendu Ben Kreel, à l’école du Dominion, parler des vices et vilenies de l’Ère Profane, dont certains subsistaient encore, d’après lui, dans les villes de l’Est : irréligion, scepticisme, occultisme, dépravation. Et j’ai pensé aux idées dont je m’étais imprégné avec tant de désinvolture par l’intermédiaire de Julian et (indirectement) de Sam, j’avais même commencé à croire à certaines : einsteinisme, darwinisme, voyage dans l’espace… avais-je été séduit par les représentants d’un paganisme arrivé à Williams Ford depuis les ruelles et caniveaux de Manhattan ? Avais-je, autrement dit, été leurré par la Philosophie ?
    « Un message, a dit Sam en dissimulant son matériel païen, quel message ? Où est Julian ? »
    Mais je n’ai pas pu rester. Je me suis précipité à l’extérieur.
    Sam a jailli hors de la maison à ma suite. J’étais rapide, mais il avait de grandes jambes et de la puissance malgré ses quarante et quelques années, aussi a-t-il réussi à me plaquer par-derrière dans les jardins d’hiver. J’ai tenté de me libérer à coups de pied, mais il m’a cloué les épaules au sol.
    « Adam, pour l’amour de Dieu, calme-toi ! » s’est-il écrié. J’ai trouvé impudent de sa part d’invoquer Dieu, mais il a alors ajouté : « Tu ne comprends pas ce que tu as vu ? Je suis juif ! »
    Un Juif !
    J’avais entendu parler des Juifs, naturellement. Ils vivaient dans la Bible, et à New York. Leur relation ambiguë avec Notre Sauveur leur valait l’opprobre à travers les âges et le Dominion ne les approuvait pas. Mais je n’en avais jamais vu en chair en os et j’ai été stupéfait à l’idée que Sam en était un depuis le début : invisible, pour ainsi dire.
    « Vous avez donc trompé tout le monde ! ai-je jeté.
    — Je ne me suis jamais prétendu chrétien ! Je n’en ai jamais parlé. Mais quelle importance ? Tu disais avoir un message de Julian… donne-le-moi, nom d’un chien ! Où est-il ? »
    Je me suis demandé ce que je devais dire, ou qui je risquais de trahir en le disant. Mon monde était sens dessus dessous. Tous les sermons de Ben Kreel sur le patriotisme et la fidélité me sont revenus en une grande vague de honte. M’étais-je montré complice de trahison, en plus d’athéisme ?
    Mais j’avais le sentiment de devoir cette dernière faveur à Julian, qui aurait sûrement voulu que je transmisse le message, Sam fût-il juif ou mahométan : « Il y a des soldats sur toutes les routes qui permettent de quitter le village, ai-je répondu de mauvaise grâce. Julian est parti pour Lundsford hier soir. Il dit qu’il vous retrouvera là-bas. Lâchez-moi, maintenant ! »
    Sam a obtempéré et s’est accroupi sur les talons, de l’appréhension sur le visage. « C’est déjà commencé ? Je pensais qu’ils attendraient peut-être le Nouvel An.
    — Je ne sais pas ce qui a commencé. J’ai l’impression de ne rien savoir du tout ! » J’ai alors bondi sur mes pieds et fui à toutes jambes ce jardin sans vie pour retrouver Extase, toujours attaché à l’arbre où je l’avais laissé et fouinant du museau dans la neige molle et blanche sans rien y dénicher.

    J’avais peut-être parcouru un huitième de mille en direction de Williams Ford quand un cavalier est remonté à ma hauteur.
    C’était Ben Kreel en personne, qui a touché sa casquette en demandant : « Cela te dérange-t-il que je fasse un bout de chemin avec toi, Adam Hazzard ? »
    Je pouvais difficilement refuser.
    Ben Kreel n’était pas pasteur – nous n’en manquions pas à Williams Ford, chacun s’occupant de son propre culte –, mais en tant que représentant officiel de la branche athabaskienne du Dominion de Jésus-Christ sur Terre, il disposait de presque autant de pouvoir, à sa manière, que les hommes à la tête de la Propriété. Et s’il n’était pas techniquement pasteur, les villageois le considéraient au moins comme une espèce de guide moral. Né à Williams Ford même d’un sellier et formé, aux frais de la Propriété, dans un des Instituts du Dominion à Colorado Springs, cela faisait vingt ans qu’il instruisait les écoliers du primaire cinq jours par semaine et enseignait le christianisme général le dimanche. C’est sous sa houlette que j’avais tracé mes premières lettres sur une ardoise. Chaque Fête nationale le voyait s’adresser à ses concitoyens pour leur rappeler le symbolisme et la signification des Treize Bandes et des Soixante Étoiles, chaque Noël conduire l’office œcuménique à la maison du Dominion.
    Il était corpulent, rasé de frais, et grisonnait sur les tempes. Il portait une veste de laine, de grandes bottes en daim et un pakol présentant à peine mieux que le mien. Mais il se tenait avec une dignité immense, en selle comme sur ses pieds. Son expression affable ne m’a pas surpris : il se montrait presque toujours aimable. « Tu es sorti bien tôt, Adam Hazzard, a-t-il constaté. Que fais-tu dehors de si bonne heure ? »
    J’ai rougi jusqu’aux racines des cheveux. « Rien. » Existe-t-il un autre mot qui représente aussi spectaculairement tout ce qu’il veut nier ? Dans ces circonstances, « rien » revenait à avouer de mauvaises intentions. « Je n’arrivais pas à dormir, me suis-je hâté d’ajouter. J’ai eu l’idée d’aller chasser un ou deux écureuils. » Cela expliquerait le fusil attaché au pommeau de ma selle, et c’était plus ou moins plausible : les écureuils n’avaient pas encore cessé toute activité, qui procédaient à leurs dernières récoltes avant de se claquemurer pour les mois les plus froids.
    « La veille de Noël ? a demandé Ben Kreel. Et dans les bocages de la Propriété ? J’espère que les Duncan et les Crowley n’en entendront pas parler. Ils sont jaloux de leurs arbres. Et je ne doute pas que des coups de feu les dérangeraient, à cette heure. Les riches et les gens de l’Est n’aiment pas trop être réveillés à l’aube, en général.
    — Je n’ai pas tiré, ai-je marmonné. Je me suis ravisé.
    — Eh bien, parfait. La sagesse a prévalu. Tu rentres au village ?
    — Oui, monsieur.
    — Permets-moi de te tenir compagnie, alors.
    — Je vous en prie. » Je ne pouvais guère répondre autrement, malgré tout mon désir de rester seul avec mes pensées.
    Nos chevaux ont avancé lentement – la neige les gênait – et Ben Kreel a gardé un certain temps le silence. « Tu n’as pas besoin de cacher tes craintes, Adam, a-t-il fini par dire. Je sais ce qui te trouble. »
    J’ai connu un moment de terreur en pensant que Ben Kreel s’était trouvé derrière moi dans le couloir de la Propriété et qu’il avait vu Sam Godwin dans son attirail de l’Ancien Testament. Cela provoquerait un de ces scandales ! (Puis je me suis dit que Sam avait justement dû craindre un tel scandale toute sa vie : c’était encore pire que d’appartenir à l’Église des Signes, car dans certains États, un Juif pouvait se retrouver à l’amende ou en prison pour avoir pratiqué sa foi. J’ignorais la position de l’Athabaska en la matière, mais je craignais le pire.)
    Ben Kreel parlait toutefois de la conscription et non de Sam.
    « J’en ai déjà discuté avec quelques-uns des garçons du village, a-t-il poursuivi. Tu ne serais pas le seul, Adam, à te demander ce que tout cela signifie, cette agitation militaire et ce qui pourrait en résulter. Surtout que tu es un cas à part. J’ai gardé l’œil sur toi. De loin, pour ainsi dire. Tiens, arrête-toi un instant. »
    Nous étions arrivés au sommet d’un petit promontoire qui donnait sur la Pine et, au sud, sur Williams Ford.
    « Observe », a dit Ben Kreel d’un ton pensif. Son bras tendu a décrit un arc de cercle, comme pour inclure non seulement la grappe de constructions du village, mais aussi les champs vides, les flots troubles de la rivière, les roues des moulins et même les cabanes des travailleurs sous contrat tout en bas. La vallée semblait à la fois un être vivant qui inhalait l’air vif de la saison et en exhalait les vapeurs, et un portrait, statique dans la tranquille atmosphère bleue de l’hiver. Aussi puissamment enracinée qu’un chêne, aussi fragile qu’une boule de sapin de Noël.
    « Observe, a répété Ben Kreel. Regarde Williams Ford, joliment étalé devant nous. Qu’est-ce que c’est, Adam ? Davantage qu’un lieu, je pense. C’est un mode de vie. C’est la somme de tout notre labeur. C’est ce que nos pères nous ont légué et ce que nous léguons à nos fils. C’est l’endroit où nous enterrons nos mères et où seront enterrées nos filles. » Encore de la Philosophie, donc, et après les événements troublants de la matinée, je n’étais pas sûr d’en vouloir. Mais la voix de Ben Kreel a continué à couler comme le sirop lénitif que ma mère nous administrait quand Flaxie ou moi nous mettions à tousser. « Chacun des garçons de Williams Ford, chacun des garçons assez âgés pour se soumettre au service national, est en ce moment même en train de découvrir à quel point il rechigne à quitter l’endroit qu’il connaît et aime vraiment. Même toi, je pense.
    — Je ne suis ni plus ni moins de bonne volonté qu’un autre.
    — Je ne mets en doute ni ton courage ni ta loyauté. Je sais juste que tu as eu un petit avant-goût de ce à quoi la vie pourrait ressembler ailleurs, de par les liens d’amitié que tu as noués avec Julian Comstock. Bon, je ne doute pas qu’il soit un jeune homme très bien et un excellent chrétien. Il pourrait difficilement en être autrement, n’est-ce pas, pour le neveu de l’homme qui tient notre nation au creux de la main ? Mais il a vécu une vie très différente de la tienne. Il est habitué aux grandes villes, aux films comme celui que nous avons vu à la Maison hier soir (et je crois bien vous y avoir aperçus, non ? Sur les bancs du fond ?), aux livres et aux idées qu’un garçon de ton milieu pourrait trouver excitants et, eh bien, différents. Je me trompe ?
    — Je peux difficilement dire que vous vous trompez, monsieur.
    — Et la plus grande partie de ce que t’a décrit Julian est sans aucun doute exacte. J’ai un peu voyagé moi-même, tu sais. J’ai vu Colorado Springs, Pittsburgh… et même New York. Nos villes de l’Est sont de grandes et fières métropoles, elles comptent parmi les plus grandes et les plus productives du monde et valent le coup qu’on les défende, ce qui est entre autres pourquoi nous nous donnons tant de mal pour chasser les Hollandais du Labrador.
    — Vous avez sûrement raison.
    — Je me réjouis que tu sois d’accord avec moi. Parce qu’il y a un piège qui menace certains jeunes. J’en ai déjà été témoin. Un garçon pourrait considérer une de ces grandes villes comme un endroit où s’enfuir, où échapper à tous les devoirs et obligations qu’il a appris sur les genoux de sa mère. Pour un jeune homme, des choses simples comme la foi et le patriotisme peuvent sembler des fardeaux dont on peut se débarrasser quand ils deviennent trop pesants.
    — Je ne suis pas comme ça, monsieur, ai-je assuré même si chacun de ses mots semblait prononcé pour moi.
    — Et il y a un autre élément qui entre en jeu. La conscription menace de te conduire hors de Williams Ford, et beaucoup de garçons se disent dans ce cas : s’il faut que je parte, je devrais peut-être partir de mon propre chef, aller à la rencontre de mon destin dans les rues d’une métropole plutôt que dans un bataillon de la Brigade athabaskienne… et tu es gentil de le nier, Adam, mais tu ne serais pas humain si de telles idées ne te traversaient pas l’esprit.
    — Non, monsieur », ai-je marmonné en sentant croître ma culpabilité, parce que j’avais bel et bien été plus ou moins séduit par les récits de Julian sur la vie citadine, par les leçons douteuses de Sam et par Histoire de l’Humanité dans l’Espace… peut-être avais-je bel et bien oublié une partie de mes obligations envers le village, si paisible et si accueillant à quelque distance de là.
    « Je sais, a dit Ben Kreel, que tout n’a pas toujours été facile pour ta famille. La religion de ton père, en particulier, a été une épreuve, et nous ne nous sommes pas toujours comportés en bons voisins… je parle là au nom du village dans son ensemble. Peut-être as-tu été tenu à l’écart de certaines activités qu’apprécient tout naturellement les autres garçons : les pique-niques, les jeux, les amitiés… eh bien, même Williams Ford n’est pas le Paradis. Mais je te le promets, Adam : si tu te retrouves dans les Brigades, surtout si tu connais l’épreuve du feu, tu t’apercevras que les mêmes garçons qui t’ont évité dans les rues poussiéreuses de ton village natal sont devenus tes meilleurs amis et tes plus valeureux alliés, tout comme tu es devenu le leur. Car notre héritage commun crée entre nous des liens qui peuvent paraître obscurs, mais deviennent évidents à la lumière crue des combats. »
    J’avais si longtemps souffert des remarques des autres garçons (mon père « élevait des vipères comme d’autres élèvent des poules », par exemple) que j’ai eu beaucoup de mal à accorder crédit aux paroles de Ben Kreel. Mais je ne connaissais pas grand-chose à la guerre moderne, sinon ce que j’en avais lu dans les romans de M. Charles Curtis Easton, si bien qu’il pouvait avoir raison. Perspective qui (comme c’était son but) n’a fait qu’accroître ma honte.
    « Tiens, a dit Ben Kreel, tu entends ça, Adam ? »
    J’entendais. Comment faire autrement ? La cloche sonnait à l’église du Dominion, appelant à l’un des premiers offices œcuméniques. Tintement argentin dans l’air hivernal, à la fois solitaire et réconfortant, qui m’a presque donné envie de courir vers lui, de m’y réfugier, comme si j’étais retombé en enfance.
    « Ils vont avoir besoin de moi, a dit Ben Kreel. Tu m’excuseras si je pars devant ?
    — Bien sûr, monsieur. Ne vous inquiétez pas pour moi.
    — Du moment qu’on se comprend, Adam. N’aie pas l’air si abattu ! L’avenir pourrait s’avérer plus radieux que tu ne t’y attends !
    — Merci de l’avoir dit, monsieur. »

    Je suis resté quelques minutes de plus sur le promontoire à observer le cheval de Ben Kreel l’emporter vers le village. Il faisait froid même au soleil et je frissonnais un peu, peut-être davantage à cause de mon conflit intérieur que du temps. L’homme du Dominion m’avait donné honte et fait prendre la mesure du relâchement de mes manières des dernières années tout en mettant l’accent sur le nombre de mes croyances naturelles auxquelles j’avais renoncé à cause de la séduisante Philosophie d’un jeune Aristo agnostique et d’un Juif vieillissant.
    J’ai ensuite poussé un soupir avant d’éperonner Extase sur le chemin de Williams Ford, avec l’intention d’expliquer à mes parents où j’étais parti et de les assurer que je ne souffrirais pas trop dans la future conscription, à laquelle je me soumettrais de mon plein gré.
    J’étais si abattu par les événements de la matinée que mon regard a dérivé vers le sol tandis qu’Extase revenait sur ses pas. Comme je l’ai dit, la neige de la nuit était en grande partie intacte sur ce sentier peu fréquenté entre le village et la Propriété. Je voyais où j’étais passé plus tôt dans la matinée, les traces des sabots d’Extase s’y détachant aussi nettement que des chiffres dans un livre. J’ai bientôt atteint l’endroit où Julian et moi nous étions séparés la veille. Il y avait là davantage d’empreintes de sabots, il y en avait même une grande quantité…
    Et j’ai vu autre chose d’écrit (en quelque sorte) sur le sol enneigé… autre chose qui m’a inquiété.
    J’ai aussitôt tiré sur mes rênes.
    J’ai regardé vers le sud, c’est-à-dire vers Williams Ford. Puis vers l’est, la direction empruntée la veille par Julian.
    J’ai alors inspiré une tonifiante goulée d’air glacé et suivi la piste qui me semblait la plus urgente.

5

    La route qui traversait Williams Ford d’est en ouest n’était pas très fréquentée, surtout en hiver.
    Celle du sud, qu’on appelait la « route du Fil » à cause de la ligne télégraphique qui la longeait, reliait Williams Ford à la tête de ligne ferroviaire de Connaught et connaissait une importante circulation. Mais la route est-ouest, en gros, n’allait nulle part : c’était le vestige d’une voie de communication des Profanes de l’Ancien Temps, surtout empruntée par les Dépoteurs et les antiquaires indépendants, et seulement à la saison chaude. Je suppose qu’en la suivant jusqu’au bout, on devait arriver aux Grands Lacs, ou à un endroit encore plus à l’est, dans cette direction, tandis que dans l’autre, on pouvait aller se perdre dans les éboulements et ravinements des Rocheuses. Sauf que la voie ferrée, ainsi qu’une grande route à péage parallèle à celle-ci, plus au sud, avaient rendu inutile de prendre cette peine.
    Quoi qu’il en soit, la route est-ouest était sous étroite surveillance là où elle quittait la périphérie de Williams Ford. La Réserve avait posté un homme juste au-dessus, sur cette même colline au sommet de laquelle Julian, Sam et moi nous étions arrêtés au mois d’octobre en revenant du Dépotoir pour cueillir des mûres. Tout le monde sait bien cependant que si on verse des soldats dans la Réserve au lieu de les envoyer au front, c’est en général à cause de handicaps corporels ou mentaux : certains étaient d’anciens combattants amputés d’un bras ou d’une main, d’autres étaient âgés, ou encore trop simples ou trop renfermés pour s’intégrer à un corps militaire discipliné. Je ne peux rien affirmer pour celui qui montait la garde sur la colline, mais s’il n’était pas idiot, en tout cas, il se fichait totalement de se cacher, car sa silhouette (et celle de son fusil) se détachait de manière très visible sur le ciel brillant à l’est. Peut-être était-ce toutefois son intention : faire savoir aux fugitifs potentiels que la route était barrée.
    Les chemins n’étaient cependant pas tous dans ce cas, pas pour quelqu’un qui avait grandi à Williams Ford et chassé un peu partout alentour. Au lieu de suivre directement Julian, j’ai chevauché un moment vers le nord avant de couper par un camp de travailleurs sous contrat, dont les enfants en haillons m’ont regardé bouche bée par les fenêtres sans vitres de leurs cabanes et dont les feux de houille grasse transformaient l’air immobile en gaze enfumée. J’ai ensuite gagné les sentiers servant à transporter récoltes et ouvriers agricoles dans les champs de blé. Creusés par des années d’utilisation, ils m’ont permis d’avancer en restant dissimulé à la lointaine sentinelle par une berme et de sinueuses clôtures en demi-rondins. Une fois en sécurité à l’est, un sentier des vaches m’a reconduit sur la route est-ouest, où la fine couche de neige non encore balayée par le vent m’a permis de lire les mêmes signes qui avaient attiré mon attention à Williams Ford.
    Julian était passé par là. Il avait, comme prévu, pris la direction de Lundsford avant minuit. La neige avait cessé de tomber peu après, laissant bien visibles les empreintes de son cheval, quoique brouillées et à demi recouvertes.
    Mais ce n’étaient pas les seules traces : il y en avait d’autres, plus nettes et par conséquent plus récentes, sans doute laissées au cours de la nuit, et c’était cela que j’avais vu au croisement à Williams Ford : la preuve qu’on le recherchait. Quelqu’un avait suivi Julian à son insu. Ce qui ne manquait pas de sinistres implications, avec comme unique point positif qu’il n’avait pas un groupe aux trousses, mais un et un seul homme. Si les puissants de la Propriété avaient su que ce fugitif se nommait Julian Comstock, ils auraient sûrement expédié une brigade entière pour le ramener. On devait avoir confondu Julian avec un travailleur sous contrat en fuite ou un jeune de la classe bailleresse désireux d’échapper à la conscription, et son poursuivant devait être un réserviste ambitieux. Sans quoi tout ce bataillon que j’imaginais pourrait se trouver sur mes talons… ou l’être sous peu, l’absence de Julian devant désormais avoir été remarquée.
    J’ai poursuivi vers l’est, ajoutant mes propres traces aux deux autres.
    C’était un long trajet. Midi a bientôt passé, puis d’autres heures, et j’ai commencé à me poser des questions quand le soleil a entrepris de descendre pour son rendez-vous avec l’horizon au sud-ouest. Qu’espérais-je accomplir au juste ? Prévenir Julian ? Dans ce cas, j’avais un peu de retard sur la musique… même si j’espérais que Julian avait à un moment ou à un autre brouillé sa piste, ou semé son poursuivant, qui contrairement à moi n’avait pas l’avantage de savoir où Julian comptait attendre Sam Godwin. À défaut, j’imaginais presque secourir Julian, empêcher sa capture, même si je n’avais à opposer à l’équipement d’un réserviste qu’un fusil à écureuils et un nombre limité de cartouches (ainsi qu’un couteau et ma vivacité d’esprit, armes l’une comme l’autre peu redoutables). En tout cas, souhaits et appréhensions étaient plus nombreux que plans et calculs : je n’avais pas de plan défini à part me porter au secours de Julian, l’informer que j’avais transmis le message à Sam et que celui-ci viendrait dès qu’il pourrait quitter discrètement la Propriété.
    Et ensuite ? C’était une question que je n’osais pas me poser… pas sur cette route solitaire, désormais bien au-delà du Dépotoir, plus loin de Williams Ford que je n’étais jamais allé… pas à cet endroit où la rase campagne s’étendait de part et d’autre du sentier comme les plaines gelées de Mars, où le vent, absent toute la matinée, commençait à tirer sur les bords de mon manteau, où mon ombre s’allongeait devant moi comme un épouvantail monté à cheval. Il faisait froid, de plus en plus froid, la lune d’hiver ne tarderait pas à monter dans le ciel et je n’avais que quelques onces de porc salé dans ma sacoche ainsi qu’une dizaine d’allumettes pour faire un feu à la tombée de la nuit, si j’arrivais à trouver du petit bois. Je me suis mis à me demander si je n’avais pas perdu l’esprit. Je pourrais rentrer, me suis-je dit, peut-être n’a-t-on pas encore remarqué mon absence, peut-être n’est-il pas trop tard pour m’installer à la table du réveillon et m’éveiller à temps pour entendre les cloches qui sonnent Noël ou sentir la bonne odeur du pain cuit et des pommes de la Nativité trempées dans la cannelle et la cassonade. J’ai rêvassé à cela encore et encore, parfois avec les larmes aux yeux, en laissant toutefois Extase continuer à m’emporter vers la partie la plus sombre de l’horizon.
    Puis, après ce qui m’a semblé plusieurs heures de crépuscule, avec une seule et brève pause durant laquelle Extase et moi avons bu à un ruisseau recouvert d’une fine couche de glace, j’ai commencé à pénétrer dans les ruines des Profanes de l’Ancien Temps.
    Non qu’elles parussent en rien spectaculaires. Les dessins fantaisistes représentent souvent les ruines du siècle dernier comme de grands bâtiments déchiquetés et creux comme une dent cassée, formant des culs-de-sac[8] ombragés et des canyons recouverts de plantes grimpantes. De tels endroits existent sûrement – mais plutôt dans l’inhabitable Sud-Ouest, où « la famine règne et agite son sceptre au-dessus d’un territoire créé expressément pour elle », ce qui excluait plantes grimpantes et autres spécificités tropicales[9] –, toujours est-il que la plupart des ruines ressemblaient à celles devant lesquelles je passais à ce moment-là, de simples irrégularités (ou plus exactement, des régularités) dans le paysage, signe de la présence d’anciennes fondations. Ces terrains étaient traîtres, car ils dissimulaient souvent de profonds sous-sols susceptibles de s’ouvrir comme des gueules affamées sous le pas du voyageur, et seuls les Dépoteurs les appréciaient. J’ai pris soin de rester sur le chemin, mais je commençais à me demander si Julian serait aussi facile à trouver que je me l’étais imaginé : Lundsford était une grande localité, et le vent avait commencé à effacer les empreintes de sabots sur lesquelles je comptais pour m’orienter.
    Me hantaient, de surcroît, des pensées sur la Fausse Affliction du siècle précédent. Tomber sur des restes humains desséchés n’avait rien d’inhabituel dans des endroits de ce genre. Les pires soubresauts de la Fin du Pétrole avaient fait des millions de morts : par la maladie et les luttes intestines, mais surtout par la faim. L’Ère du Pétrole avait permis d’utiliser sur la terre quantité d’engrais et d’irrigation, et par conséquent de nourrir davantage de gens que n’aurait pu y parvenir une agriculture plus humble. J’avais vu des photographies d’Américains de cette malheureuse époque, maigres comme un clou, les enfants avec le ventre gonflé, entassés dans des « camps de secours » qui deviendraient bientôt des fosses communes quand le « secours » hypothétique ne se matérialiserait pas. Pas étonnant, donc, que nos ancêtres eussent pris à tort ces décennies pour l’Affliction de la prophétie biblique. Le plus ahurissant était que nombre de nos institutions actuelles – l’Église, l’armée, le gouvernement fédéral – y avaient survécu à peu près intactes. On trouvait dans la Bible du Dominion un passage que Ben Kreel lisait chaque fois qu’on parlait de la Fausse Affliction en classe, et que je pouvais citer de mémoire : Les champs sont ravagés, la terre en deuil, car le blé est détruit, le moût tari, l’huile desséchée. Connaissez la honte, fermiers, gémissez, vignerons, pleurez le froment et l’orge, car il ne reste rien de la moisson des champs…
    Cela m’avait fait frissonner à l’époque, et cela continuait à le faire, dans ce désert dépouillé de tout objet utile par un siècle de fouilles. Où était Julian dans tous ces décombres, et où était son poursuivant ?
    C’est son feu qui m’a permis de le retrouver. Mais on m’avait devancé.

    Le soleil était complètement couché et un soupçon d’aurore boréale passait au nord dans le ciel, affaibli par un croissant de lune, lorsque je suis entré dans la partie de Lundsford la plus récemment mise au jour. Les logements temporaires des Dépoteurs – de grossières huttes de poutres de récupération – avaient été abandonnés sur place pour la saison et des sentiers en rondins de bois descendaient dans les fosses vides.
    À cet endroit, le vent avait soufflé les vestiges de la neige de la veille en andains et petites dunes, effaçant toute trace de sabots. J’ai néanmoins continué lentement et en examinant avec attention les environs, car je me savais proche du but. Me rassurait le fait que le poursuivant de Julian n’était pas revenu de sa mission par ce chemin et n’avait donc pas capturé Julian, ou du moins n’était pas reparti pour Williams Ford avec son prisonnier. Peut-être avait-il interrompu ses recherches pour la nuit.
    Peu de temps après – même si cela m’a paru une éternité tandis qu’Extase avançait à petits pas sur la route gelée en évitant les embûches –, j’ai entendu un autre cheval hennir et vu un filet de fumée monter dans le ciel brillant de lune.
    Je me suis dépêché de faire sortir Extase de la route et j’ai attaché ses rênes à ce qu’il restait d’un pilier en béton. J’ai sorti mon fusil à écureuils de ma selle et me suis avancé à pied vers la source de la fumée jusqu’à arriver à discerner qu’elle sortait d’une brèche dans le paysage, peut-être la fosse même dont les Dépoteurs avaient extrait Histoire de l’Humanité dans l’Espace plusieurs mois auparavant. Sûrement l’endroit où Julian était allé attendre Sam. J’ai rampé un peu plus près et vu son cheval, indubitablement une des belles montures de la Propriété (et sans aucun doute bien plus précieuse pour son propriétaire que cent Julian Comstock), attaché à un affleurement… ainsi, fait inquiétant, qu’un autre cheval, un peu plus loin. Celui-là m’était étranger, on voyait ses côtes et il semblait âgé, mais il portait une bride militaire et un plastron en tissu – bleu avec une étoile rouge – qui indiquait son appartenance à la Réserve.
    J’ai étudié la situation à l’ombre qu’un contrefort en ruine jetait à la lueur de la lune.
    La fumée laissait entendre que Julian s’était réfugié au fond de la fosse des Dépoteurs pour se protéger du froid et couvrir son feu pour la nuit. De la présence du second cheval, on pouvait supposer que Julian avait été découvert et que son poursuivant devait déjà l’avoir affronté.
    Je ne pouvais rien en déduire de plus. Il ne restait qu’à approcher au maximum du terrain de la rencontre afin d’essayer d’en apprendre davantage.
    J’ai rampé encore un mètre. La lune m’a révélé une excavation profonde mais étroite, en partie recouverte de planches, avec à une extrémité une entrée en pente encadrée de vieux bois de charpente. La lueur du feu à l’intérieur était à peine visible, tout comme le trou de la cheminée pratiquée dans les planches quelques mètres plus au sud. Il n’y avait, pour autant que je pusse en juger, qu’un seul moyen d’entrer ou de sortir. J’ai décidé de m’avancer aussi près que possible sans me faire voir, et entrepris par conséquent de descendre la pente, avançant petit à petit, le fond de mon pantalon frottant un sol qui me paraissait aussi glacé que les déserts du Nord arctique.
    Une avancée lente, prudente, silencieuse. Mais pas assez lente, prudente et silencieuse, car à peine avais-je progressé suffisamment pour distinguer l’intérieur de l’excavation, où des flammes projetaient un flux kaléidoscopique d’ombres, que j’ai senti une pression derrière mon oreille – le canon d’un fusil – et entendu une voix m’ordonner : « Continuez à avancer, monsieur, et descendez rejoindre votre ami. »

    J’ai gardé le silence en attendant de mieux comprendre la situation.
    L’homme qui m’avait surpris m’a fait descendre au fond de la fosse. L’air y était nettement plus chaud et nous nous trouvions à l’abri du vent, sans pour autant être épargnés par les odeurs de moisissure stagnante de ce qui avait dû constituer le sous-sol ou la cave d’un établissement commercial des Profanes de l’Ancien Temps.
    Les Dépoteurs n’avaient pas laissé grand-chose à la fin de la saison : rien que des débris d’objets, impossibles à reconnaître sous les couches de poussière et de crasse. La paroi la plus éloignée était en béton, contre laquelle le feu brûlait à l’aplomb d’un trou de cheminée sans doute pratiqué par les antiquaires durant leur séjour. Un cercle de pierres délimitait le foyer, où planches humides et bouts de bois flambaient et craquaient avec une gaieté trompeuse. Des excavations plus profondes, aux plafonds trop bas pour qu’un homme s’y tînt debout, s’ouvraient dans plusieurs directions.
    Assis dos au mur près du feu, les vêtements souillés par la saleté des lieux, Julian posait le menton sur les genoux en fronçant les sourcils. Il s’est encore davantage renfrogné quand il m’a vu.
    « Allez par là près de lui, a dit l’homme, mais donnez-moi d’abord votre pétoire à oiseaux. »
    Je lui ai remis mon arme, si modeste fût-elle, et j’ai rejoint Julian, ce qui m’a permis de voir clairement pour la première fois l’homme qui m’avait capturé. Il ne semblait guère plus âgé que moi, mais portait l’uniforme bleu et jaune de la Réserve. Sa casquette militaire était enfoncée jusqu’aux yeux, qui ne cessaient de se porter d’un coup à gauche ou à droite comme s’il redoutait une embuscade. Bref, il semblait à la fois inexpérimenté et nerveux – et peut-être un peu benêt, avec sa mâchoire molle et ce filet de mucus qui lui coulait des narines à cause du froid sans qu’il semblât s’en rendre compte.
    Son arme, par contre, était très sérieuse, et pas du genre avec lequel plaisanter. C’était un fusil Pittsburgh fabriqué par les célèbres ateliers Porter & Earle, alimenté par la culasse avec une espèce de chargeur et capable de tirer cinq coups à la suite si son détenteur se donnait seulement le mal de contracter l’index. Julian avait détenu une arme similaire, mais s’en retrouvait dépourvu : elle reposait contre une pile de petits tonneaux à douves, un endroit nettement hors de portée où le réserviste a aussi placé mon fusil à écureuils.
    Je me suis mis à m’apitoyer sur mon sort et à penser que j’avais choisi là une bien mauvaise manière de passer le réveillon. Je regrettais moins l’action du réserviste que ma propre stupidité et mon manque de discernement.
    « Je ne sais pas qui vous êtes, a dit le réserviste, et je m’en fiche : un réfractaire à la conscription en vaut un autre, en ce qui me concerne. Mais on m’a chargé de récupérer les fugitifs et ma besace commence à être pleine. J’espère que tous les deux, vous vous tiendrez tranquilles jusqu’au matin, où je pourrai vous reconduire à Williams Ford. De toute manière, ni vous ni moi ne dormirons cette nuit. En tout cas, moi, je ne dormirai pas, alors autant vous résigner à votre captivité. Si vous avez faim, il y a un bout de vieux porc. » Je n’avais jamais eu moins faim de ma vie et j’ouvrais la bouche pour le dire quand Julian m’a lancé : « C’est vrai, Adam, on est pris et bien pris. Il aurait mieux valu que tu ne me suives pas.
    — Je commence à le penser aussi », ai-je répondu.
    Il m’a adressé un regard significatif et chuchoté : « Est-ce que Sam…
    — Pas de messes basses ici », a aussitôt réagi le réserviste.
    Mais j’ai deviné le sens de la question et hoché la tête pour indiquer que j’avais transmis le message de Julian, même si cela ne garantissait en aucune manière notre libération. Non seulement les sorties de Williams Ford étaient placées sous haute surveillance, mais Sam ne pourrait pas s’éclipser aussi discrètement que moi, et si on avait remarqué l’absence de Julian, on aurait doublé la garde, voire envoyé des gens à notre recherche. L’homme qui avait capturé Julian était de toute évidence un cavalier isolé chargé de patrouiller les routes à la recherche de fugitifs, mission qu’il avait accomplie avec diligence, mais sans connaître l’importance des trophées dont il s’était emparé.
    Il se montrait toutefois un peu moins diligent maintenant qu’il nous tenait sous sa garde, car il a sorti de sa poche une pipe en stéatite qu’il a entrepris de bourrer tout en s’installant aussi confortablement que possible sur une caisse en bois. Ses gestes restaient nerveux et je me suis dit que la pipe avait pour but de le détendre, car ce n’était pas du tabac qu’il mettait dedans.
    Il devait être originaire du Kentucky, je crois en effet savoir qu’une partie de la population la moins respectable de cet État a pour habitude de fumer les fleurs femelles du chanvre, cultivé là-bas en grandes quantités. Le chanvre du Kentucky sert à la fabrication de cordage, de tissu et de papier, et en tant que drogue, n’a pas la force du chanvre indien traditionnel, mais ceux qui en consomment disent sa fumée douce et agréable, même si, absorbée en grande quantité, elle peut vous faire somnoler et vous donner très soif.
    Julian pensait apparemment que ces symptômes provoqueraient une heureuse distraction chez notre gardien, car il m’a fait signe de garder le silence afin de ne pas interrompre le réserviste dans son vice. L’homme a bourré le foyer de sa pipe avec une substance tirée d’une enveloppe en toile cirée, substance qu’il a bientôt enflammée, expédiant une fumée plus odorante se joindre aux effluves du feu de camp qui montaient en tourbillonnant vers l’ouverture irrégulière au plafond.
    De toute évidence, la nuit serait longue, aussi ai-je essayé de me montrer patient dans ma captivité, de ne pas trop penser à Noël, ni à la lumière jaune de la petite maison de mes parents par les froids matins d’hiver, ni au lit moelleux dans lequel j’aurais pu être en train de dormir si j’avais fait montre de moins d’imprudence et de précipitation.

6

    J’ai commencé en disant que mon histoire parlerait de Julian Comstock et je n’ai pas l’intention de lui faire parler de moi à la place. Elle donne peut-être cette impression, mais il y a une raison à cela, au-delà des évidentes tentations de la vanité et de l’égocentrisme. À l’époque, je ne connaissais pas Julian aussi bien que je le croyais, loin de là.
    Notre amitié était essentiellement une amitié entre garçons. Je n’ai pu m’empêcher de passer en revue, durant notre captivité muette dans les ruines de Lundsford, tout ce que nous avions fait ensemble : lire, chasser dans les contreforts à l’ouest de Williams Ford, nous disputer amicalement sur des tas de sujets, depuis la Philosophie et la Visite de la Lune jusqu’au meilleur moyen de serrer une bride ou d’appâter. Je n’avais eu aucun mal, durant ces moments passés ensemble, à oublier que Julian était un Aristo proche des puissants, ou que son père avait été à la fois un héros et un traître célèbre, ou que ses intérêts pouvaient ne pas tenir au cœur de son oncle Deklan Comstock, alias Deklan le Conquérant.
    Tout cela semblait bien loin, et différent de la véritable nature de Julian, qui était doux et curieux… un caractère de naturaliste, non de politicien ou de général. Lorsque je me représentais Julian adulte, je l’imaginais dans une carrière scientifique ou artistique, à extraire de l’argile de l’Athabaska les os de monstres préadamites ou inventer un type amélioré de film. Ce n’était pas quelqu’un de belliqueux, et les pensées des grands hommes de notre époque se préoccupaient presque exclusivement de guerre.
    Ainsi avais-je eu la faiblesse d’oublier qu’il était aussi tout ce qu’il était avant de venir à Williams Ford : l’héritier d’un père courageux, déterminé et en fin de compte trahi, qui avait vaincu une armée de Brésiliens avant toutefois de se faire broyer par la meule des intrigues politiques. Le fils d’une femme puissante, elle-même d’une famille puissante… pas suffisamment pour sauver Bryce Comstock de la potence, mais assez pour protéger Julian, du moins un certain temps, des calculs démentiels de son oncle. C’était à la fois un pion et un acteur dans les grands jeux des Aristos. Si j’avais perdu cela de vue, Julian, lui, ne l’oubliait pas : c’étaient les gens qui l’avaient fait, et s’il choisissait de ne pas en parler, ils devaient néanmoins hanter ses pensées.
    Il était, je le reconnais, souvent effrayé par de petites choses… je me souviens encore de son trouble quand je lui ai décrit les rituels de l’Église des Signes, et quand nous n’arrivions pas à tuer proprement notre proie, à la chasse, la détresse de celle-ci lui arrachait parfois des cris. Mais ce soir-là, dans les ruines, c’est moi qui me suis à demi assoupi, en proie à une peur morose et en refoulant mes larmes, tandis que Julian restait assis dans une immobilité totale, le regard résolu derrière les mèches de cheveux poussiéreux en désordre sur son front, aussi froidement calculateur qu’un employé de banque.
    Quand nous chassions, il me donnait souvent le fusil pour me prier d’administrer le coup de grâce, peu confiant en sa propre résolution. Ce soir-là, si l’opportunité s’était présentée, c’est moi qui lui aurais donné le fusil.

    J’ai dormi à moitié, disais-je, en m’éveillant de temps à autre. Je voyais alors le réserviste qui montait toujours la garde, les paupières en berne, mais j’ai mis cela sur le compte des fleurs de chanvre qu’il avait fumées. Il sursautait parfois, comme en réaction à un bruit inaudible pour les autres, avant de reprendre sa position.
    Il avait préparé une abondante quantité de café dans une casserole en fer-blanc, le réchauffait chaque fois qu’il renouvelait le feu et en buvait suffisamment pour ne pas s’endormir. Cette consommation l’obligeait à se retirer régulièrement plus loin dans la fosse afin d’assouvir ses besoins physiques dans une intimité relative. Cela ne nous aidait guère, car il emportait son fusil Pittsburgh, mais nous permettait d’échanger quelques paroles à voix basse sans qu’il nous entendît.
    « Ce type ne dispose pas d’un intellect démesuré, a chuchoté Julian. On pourrait bien arriver à sortir libres d’ici.
    — C’est moins son intelligence que son artillerie qui nous en empêche, ai-je répondu.
    — Peut-être qu’on peut séparer les deux. Regarde par là-bas, Adam. Derrière le feu… dans les gravats. »
    J’ai regardé. Il y avait du mouvement dans l’ombre, du mouvement que je commençais à reconnaître.
    « La distraction peut nous servir, a dit Julian, ou alors nous devenir fatale. » J’ai alors vu la sueur qui lui perlait au front. « Mais j’ai besoin de ton aide. »
    J’ai déjà relaté que je ne participais pas aux rituels particuliers de l’Église de mon père et que les serpents ne figuraient pas parmi mes animaux préférés. On avait beau me répéter de m’en remettre à Dieu – comme j’ai vu mon père le faire avec un crotale massasauga dans chaque main, tremblant de dévotion, parlant une langue non seulement étrangère mais complètement inconnue (avec toutefois une propension aux longues voyelles et aux consonnes cadencées très semblables aux sons qu’il produisait quand il se brûlait les doigts sur le poêle à charbon) –, je n’arrivais jamais à me persuader vraiment que j’étais protégé des morsures de serpent. Certains membres de la congrégation ne l’avaient manifestement pas été : Sarah Prestley, par exemple, dont le bras droit, enflé et noirci par le venin, avait dû être amputé par le médecin de Williams Ford… mais je ne vais pas m’étendre sur le sujet. Le fait est que, si je n’aimais pas les serpents, je n’avais pas particulièrement peur d’eux, contrairement à Julian. Dont je n’ai pu m’empêcher d’admirer la maîtrise, car ce qui se contorsionnait non loin de là dans l’ombre, c’était un nid de serpents tirés de leur hibernation par la chaleur du feu tout proche.
    Je devrais ajouter qu’il n’y avait rien d’inhabituel pour ces ruines effondrées d’être infestées de serpents, souris, araignées et insectes venimeux. La mort par morsure ou par piqûre faisait partie des dangers qu’affrontaient régulièrement les Dépoteurs professionnels, avec la commotion cérébrale, l’empoisonnement sanguin et l’éboulement. Les serpents, une fois le travail des Dépoteurs interrompu jusqu’au printemps, avaient dû ramper dans cet abîme à la recherche d’un abri pour dormir en paix, sommeil dont, hélas, le réserviste et nous les avions privés.
    Le réserviste, qui revenait d’un pas incertain après avoir satisfait ses besoins naturels, ne s’était pas encore aperçu de la présence des précédents habitants des lieux. Il s’est rassis sur sa caisse, nous a jeté un regard mauvais et s’est remis à bourrer consciencieusement sa pipe.
    « S’il tire les cinq coups de son fusil, a murmuré Julian d’une voix tremblante, nous avons une chance de le maîtriser, ou de récupérer nos armes. Sauf que, Adam…
    — Silence, a marmonné le réserviste.
    — … tu dois te souvenir du conseil de ton père, a conclu Julian.
    — J’ai dit silence ! »
    Julian s’est éclairci la gorge pour s’adresser directement au réserviste, puisque de toute évidence le moment d’agir était venu. « Monsieur, je me dois d’attirer votre attention sur un point.
    — Et lequel, mon petit réfractaire ?
    — Je crains que nous ne soyons pas seuls ici.
    — Pas seuls ! » s’est exclamé le réserviste en jetant des regards nerveux autour de lui. Il s’est ensuite ressaisi pour dévisager Julian. « Je ne vois personne d’autre.
    — Je ne voulais pas parler de personnes, mais de vipères, a précisé Julian.
    — De vipères !
    — En d’autres termes… de serpents. »
    À ces mots, le réserviste a sursauté derechef, l’esprit peut-être encore un peu embrouillé par le chanvre, puis a ricané : « Allons, ça ne marche pas avec moi.
    — Peuh ! » a fait le réserviste, mais sans pouvoir s’empêcher de donner un coup d’œil dans la direction indiquée, où l’un des serpents, un spécimen gros et long, avait levé la tête pour goûter l’air au-dessus des lacets de l’homme.
    L’effet a été immédiat et ne nous a pas laissé davantage de temps pour nous préparer. Des jurons à la bouche, le réserviste a bondi de la caisse en bois qui lui servait de siège et reculé à petits sauts tout en s’efforçant d’épauler son arme pour affronter la menace. Il a pressé la détente quand il a découvert avec consternation ne pas avoir affaire à un serpent mais à des dizaines. Le coup est parti n’importe comment et la balle s’est écrasée près du principal nid de reptiles, provoquant leur éparpillement à une vitesse stupéfiante, comme une boîte de ressorts compressés… par malheur pour lui, l’infortuné réserviste se trouvait en plein sur leur chemin. Il a juré avec vigueur et tiré quatre nouveaux coups. Certaines des balles se sont perdues, l’une a détruit la partie centrale du serpent le plus proche, qui s’est enroulé autour de sa propre blessure comme une corde ensanglantée.
    « Maintenant, Adam ! » a crié Julian, et je me suis levé en pensant : le conseil de mon père ?
    Mon père était un homme taciturne, dont la plupart des pragmatiques conseils portaient sur la manière de gérer les écuries de la Propriété. J’ai hésité un instant, confus, tandis que Julian avançait vers nos armes, dansant comme un derviche parmi les serpents encore en vie. Reprenant une partie de ses esprits, le réserviste s’est précipité dans la même direction et je me suis alors souvenu du seul conseil de mon père dont j’avais fait part à Julian :
    Attrape-le à l’endroit où devrait être son cou, derrière la tête, ne t’occupe pas de la queue même si elle s’agite très fort et tant qu’il résiste, n’arrête pas de lui taper violemment sur le crâne.
    Ce que j’ai donc fait… jusqu’à neutralisation de la menace.
    Pendant ce temps-là, Julian a récupéré les armes et s’est éloigné de la partie infestée de la fosse.
    Il a regardé un peu stupéfait le réserviste, effondré à mes pieds et saignant du crâne, que je venais à plusieurs reprises de heurter violemment contre un pilier en béton.
    « Adam, a-t-il dit, quand j’ai mentionné le conseil de ton père… je voulais parler des serpents.
    Les yeux à présent écarquillés, Julian a assimilé l’information.
    Il a ensuite baissé le regard sur la silhouette recroquevillée du réserviste.
    « Tu l’as tué ?
    — Eh bien, j’espère que non », ai-je répondu.

7

    Nous avons établi un nouveau camp, dans une partie moins peuplée des ruines, et surveillé la route. À l’aube, nous avons vu un cavalier arriver seul par l’ouest. C’était Sam Godwin.
    Julian l’a appelé en agitant les bras. Sam s’est approché et a regardé Julian avec soulagement, puis m’a considéré avec perplexité. J’ai rougi en me rappelant la manière dont je l’avais interrompu dans ses prières (si peu orthodoxes fussent-elles, d’un point de vue purement chrétien) et ma réaction déplorable en découvrant sa véritable religion. Mais je n’ai rien dit, Sam non plus, et les relations entre nous semblaient revenues à la normale depuis que j’avais prouvé ma loyauté (ou ma sottise) en venant au secours de Julian.
    C’était le matin de la Noël. Je me suis dit que cela ne signifiait rien de particulier pour Julian ou Sam, mais j’en avais pour ma part vivement conscience. Le ciel était redevenu bleu, mais il avait neigé durant les heures sombres de la matinée et la neige « gisait autour de nous, profonde, étale, impeccable ». Même les ruines de Lundsford s’étaient transformées en quelque chose d’émoussé et d’étrangement beau. J’ai été stupéfait de la facilité avec laquelle la nature pouvait déguiser de pureté la corruption et la rendre ainsi paisible.
    Mais elle ne resterait pas paisible longtemps, comme nous l’a dit Sam. « Au moment même où nous parlons, j’ai des soldats aux trousses. New York a télégraphié l’ordre de ne pas laisser échapper Julian. Il ne faut pas s’éterniser ici.
    — Où irons-nous ? à demandé Julian.
    — On ne peut pas continuer vers l’est : il y a très peu d’eau et pas le moindre fourrage pour les chevaux. Tôt ou tard, il faudra obliquer vers le sud pour retrouver la voie ferrée ou la route à péage. Il va falloir se rationner et passer beaucoup de temps en selle, je le crains, et si nous voulons réussir notre évasion, il faudra changer d’identité. Nous ne serons guère mieux lotis que des réfractaires à la conscription ou des travailleurs en fuite, et je m’attends à ce que nous ayons à passer un certain temps ainsi en rude compagnie, au moins jusqu’à New York. Où nous pourrons trouver des amis. »
    C’était un plan, mais vague et solitaire, à la perspective duquel mon cœur s’est serré.
    « Nous avons un prisonnier », a appris Julian à son mentor. Nous avons emmené Sam dans les fouilles pour lui expliquer comment nous avions passé la nuit.
    Le réserviste était là, les mains liées dans le dos, encore un peu sonné par la correction que je lui avais infligée, mais assez vaillant pour ouvrir les yeux et se renfrogner. Julian et Sam ont débattu quelques instants de la manière de gérer ce fardeau. Nous ne pouvions pas l’emmener, bien entendu, il fallait donc trouver un moyen de le rendre à ses supérieurs sans nous mettre inutilement en danger.
    Débat auquel je ne pouvais contribuer, aussi ai-je pris un morceau de papier et un crayon dans ma sacoche afin d’écrire une lettre.
    Je l’ai adressée à ma mère, mon père étant illettré.
    Tu as sûrement remarqué mon absence, ai-je écrit. Cela m’attriste d’être loin de la maison, surtout à cette époque (je rédige ces lignes le jour de la Noël). Mais j’espère te réconforter en t’apprenant que je vais bien et ne cours aucun danger immédiat.
    (C’était un mensonge, suivant la définition qu’on donnait au mot « immédiat », mais un mensonge pour la bonne cause, me suis-je rassuré.)
    De toute manière, je n’aurais pu rester à Williams Ford, où j’aurais été incapable d’échapper bien longtemps à la conscription même en repoussant de quelques mois supplémentaires mon service militaire. Le recrutement se fait de manière intensive : la guerre au Labrador doit mal se passer. Notre séparation était inévitable, malgré le désir ardent que j’ai de mon foyer et de toutes ses commodités.
    (Et cela a été tout ce que j’ai pu pour ne pas orner la page d’une larme vagabonde.)
    Mes meilleurs vœux et ma gratitude pour tout ce que Père et toi avez fait pour moi. Je t’écrirai encore dès que possible, ce qui peut prendre un certain temps. Ne doute pas que je suivrai ma destinée avec foi et fort de toutes les vertus chrétiennes que tu m’as enseignées. Dieu te bénisse pour l’année à venir et les suivantes.
    J’aurais voulu en dire davantage, mais le temps manquait. Julian et Sam m’appelaient. J’ai signé de mon nom avant d’ajouter en post-scriptum :
    Merci de dire à Père que ses conseils me sont précieux et qu’ils m’ont déjà bien servi. À nouveau : bien à vous, Adam.
    « Tu as écrit une lettre », a remarqué Sam en s’approchant pour me presser de monter à cheval. « Mais as-tu réfléchi à la manière de l’expédier ? »
    J’ai reconnu que non.
    « Le réserviste peut la porter », a lancé Julian, déjà en selle.
    Ledit réserviste était lui-même sur sa monture, mais les mains liées dans le dos, car Sam avait fini par décider que nous le libérerions et l’enverrions sur son cheval vers l’ouest, où il ne tarderait pas trop à croiser d’autres troupes. Il était conscient mais, comme je l’ai dit, d’humeur maussade, et il a aboyé : « Je ne porte le courrier de personne, bon sang ! »
    J’ai indiqué l’adresse sur mon message, que Julian a pris pour le fourrer dans la sacoche du réserviste. Malgré sa jeunesse, malgré ses cheveux et ses vêtements un peu défraîchis, Julian se tenait droit en selle. C’était bien entendu un Aristo de tout premier ordre, mais je n’avais encore jamais vraiment pensé à lui comme un haut-né quand il a pris une attitude de commandement avec une aisance et une familiarité surprenantes. Il s’est adressé au réserviste : « Nous vous avons bien traité… »
    Le réserviste a proféré une insulte.
    « Silence. Vous avez été blessé dans la lutte, mais nous vous avons fait prisonnier et traité de plus noble manière que nous l’avons nous-mêmes été quand vous nous teniez captifs. Je suis un Comstock et il n’est pas question que je laisse un fantassin me parler grossièrement. Vous porterez le message de ce garçon, et vous le porterez avec gratitude. »
    De toute évidence surpris d’apprendre que Julian était un Comstock – il nous avait pris pour de simples fugitifs de village –, le réserviste a cependant rassemblé assez de courage pour demander : « Et pourquoi ça ?
    — Parce que c’est un comportement chrétien, a rétorqué Julian, et parce que si cette dispute avec mon oncle se règle un jour, le pouvoir de vous séparer la tête des épaules pourrait bien me venir entre les mains. Cette réponse vous convient-elle, soldat ? »
    Le réserviste a admis que oui.

    Par ce matin de la Noël, nous avons donc quitté les ruines dans lesquelles les Dépoteurs avaient découvert Histoire de l’Humanité dans l’Espace, que j’avais fourré dans ma sacoche comme un souvenir nomade.
    Un maelström d’idées et d’appréhensions s’agitait sous mon crâne, mais je me suis rappelé ce que Julian m’avait raconté sur l’ADN, à un moment qui semblait désormais remonter à une éternité, et sur la manière dont il aspirait à la reproduction parfaite, mais progressait en se souvenant imparfaitement de lui-même. Je me suis dit que c’était peut-être vrai, car nos vies étaient ainsi… tout comme le temps lui-même, chaque instant mourant et plein de son propre reflet déformé. C’était la Noël, que Julian affirmait être une ancienne fête païenne dédiée à Sol Invictus ou quelque autre dieu romain, mais ayant évolué pour devenir la célébration que nous connaissions bien à présent, ce qui ne nous la rendait pas moins précieuse pour autant.
    (Je me suis imaginé entendre les cloches de la Noël sonner à Williams Ford dans la Maison du Dominion, même si c’était impossible, car des milles nous en séparaient, et même un coup de canon ne pouvait porter si loin sur la plaine. Ce n’était qu’un souvenir qui s’exprimait.)
    Et peut-être les gens suivaient-ils ce même processus, peut-être devenais-je déjà un écho inexact de ce que j’avais été quelques petits jours auparavant. Peut-être était-ce vrai aussi de Julian. Déjà quelque chose de dur et d’intransigeant commençait à émerger de ses traits aimables, première manifestation d’une nouvelle évolution de Julian, peut-être suscitée par son départ soudain de Williams Ford. On ne pouvait prédire l’évolution, avait coutume de me dire Julian, c’est un coup tiré au hasard, sans viser. On ne pouvait peut-être pas savoir ce qu’on devenait.
    Mais tout cela était Philosophie, et peu utile, aussi n’en ai-je pas dit un mot alors que nous éperonnions nos chevaux en direction de la voie ferrée, de l’est au loin, et de tout l’avenir qui se précipitait vers nous.

8

    En quittant Williams Ford pour rechercher la sécurité et l’anonymat d’une lointaine grande ville, j’ai commencé à me rendre compte à la fois de l’impondérable vastitude de la Nation dans laquelle je vivais et de la surprenante variété de sa population. Ce savoir utile a toutefois été acquis au prix de risques considérables, car nous avions toujours aux trousses les cavaliers de la Réserve, qui nous considéraient moins comme des touristes que comme des fugitifs.
    Après notre départ de Lundsford, nous nous sommes à nouveau retrouvés en rase campagne, domaine morne et sans arbres dont aucune œuvre verticale due à l’homme ou à la nature ne venait rompre la monotonie. Des nuages se sont rassemblés qui ont assombri le ciel hivernal et nous avons traversé des bourrasques de neige durant l’après-midi. Déjà fatiguées, nos montures n’ont pas tardé à s’épuiser, et peut-être plus particulièrement Extase, car Sam et Julian avaient choisi des hongres jeunes dans les écuries de la Propriété alors que le mien n’était qu’un cheval de labeur d’un âge appréciable et aux canons fins. Malgré mon indifférence coutumière aux besoins des animaux – la Propriété ne manquait pas de chevaux et de mules qui s’étaient aliénés ma sympathie naturelle en essayant de m’enfoncer leurs sabots dans le crâne pendant que je nettoyais leur stalle –, je me suis mis à plaindre Extase, ainsi que ma propre personne, au fur et à mesure que l’incommodité du voyage s’insinuait dans mes jambes, mes cuisses et ma colonne vertébrale. J’ai été soulagé quand l’obscurité a commencé à s’épaissir, car cela signifiait que nous aurions bientôt à nous arrêter pour prendre du repos.
    Ce qui présentait quelques difficultés dans les déserts neigeux de l’Athabaska. Il n’y avait aucun abri naturel à proximité, rien qu’un paysage presque si parfaitement plat que j’aurais pu croire qu’il s’agissait autrefois, comme l’affirmait Julian, du fond d’un océan primordial. Sam s’est immobilisé en plongeant le regard dans le sinistre lointain enneigé comme s’il tentait de repérer nos poursuivants à l’oreille. Il nous a ensuite fait signe de nous éloigner de la route, choix qui m’a semblé discutable, car les bourrasques nous gênaient déjà de plus en plus pour voir où passait réellement celle-ci. Mais Sam, ayant depuis longtemps prévu qu’il faudrait peut-être un jour s’échapper de Williams Ford, s’était livré à une reconnaissance sur ce chemin. Nous avons suivi les restes d’une clôture en rondins, dont les poteaux formaient des protubérances émoussées sur la plaine blanchie, jusqu’aux ruines d’une ferme en pierre des champs dégradée par le passage du temps et des intempéries, mais assez robuste pour nous fournir un refuge et un endroit où allumer un modeste feu.
    Ainsi la neige est-elle devenue notre alliée en dissimulant les traces que nous aurions pu laisser. Sam avait fait provision d’une cordée de bois (prélevée sur les saules chétifs qui longeaient un cours d’eau voisin) et même de fourrage pour les chevaux. Julian et lui se sont mis à préparer un repas tandis que je séchais et étrillais nos trois hongres. Je me suis assuré qu’Extase obtenait sa ration de foin sans ingérence des animaux hauts-nés.
    J’étais moi-même mouillé et frigorifié, surtout que le vent transperçait la lugubre ferme par la moindre fenêtre creuse et le moindre bardeau défait. Je n’aimais pas non plus les planchers dangereusement brisés et affaiblis, ni les murs ou les chevrons qui semblaient constitués davantage de moisissure que de matière assez solide pour soutenir un toit. Mais Sam a choisi le coin le plus abrité de la construction, dont il a obstrué les brèches avec une bâche prélevée dans son équipement avant de faire un feu dans une bassine de fer galvanisé posée sur de gros rochers afin qu’on pût alimenter les flammes sans redouter d’embraser toute la maison. Et comme Sam s’était équipé tel un soldat parti pour une longue marche, nous avons pu nous régaler de farine de maïs, de bacon et de café, en sus du porc salé et du pain rassis que j’avais emportés à la hâte.
    Nous avons bavardé tandis que le feu craquait et que le vent nocturne enfonçait ses lames un peu partout. Ma toute récente découverte de ses inclinations religieuses peu communes me mettait mal à l’aise avec Sam. Peut-être ressentait-il lui-même une certaine gêne à mon égard, car une fois nos gâteaux à la farine de maïs terminés, il s’est tourné dans ma direction pour me dire : « Je n’avais pas prévu un seul instant que tu nous accompagnes, Adam. Tu aurais davantage été en sécurité à Williams Ford, malgré la conscription. »
    Je lui ai répondu que je connaissais et comprenais le choix que j’avais fait, puis je l’ai remercié pour son aide en promettant d’essayer de mon mieux de me rendre utile durant le voyage.
    « Comme tu as lié ton sort au nôtre, je ferai mon possible pour te protéger de tout danger, Adam… je te le promets. Mais je me suis engagé avant tout à assurer la sécurité de Julian, la tienne vient après. Tu comprends ? »
    Bien qu’elles n’eussent rien de rassurant, c’était des paroles honnêtes, et généreuses, dans leur domaine. J’y ai répondu d’un hochement de tête. Puis j’ai pris une grande respiration pour m’excuser du choc subi en découvrant qu’il était juif.
    « Il vaut mieux ne pas en parler, dit-il. Surtout en public. »
    C’était indubitable, mais ma curiosité l’avait emporté et comme nous ne nous trouvions absolument pas « en public », je me suis hasardé à demander depuis combien de temps il était juif et ce qui l’avait conduit, entre toutes les fois, à en choisir une problématique, bien que vénérable.
    Sam s’est renfrogné, pour autant que je pusse déchiffrer son expression derrière sa barbe. « Adam… ce sont des questions personnelles…
    — Oui, et je suis désolé, veuillez m’excuser, je me demandais juste…
    — Non… attends. Puisqu’on va voyager ensemble, tu as le droit de savoir, j’imagine. Ce qui m’embarrasse, c’est que je ne peux pas te fournir une réponse complète. » Il a tisonné le feu d’un air songeur pendant que le vent hurlait dans les fissures de la ruine obscure. « Mes parents étaient juifs, mais ils pratiquaient dans la clandestinité. J’étais très jeune quand ils sont morts. J’ai été élevé par une famille chrétienne charitable et je suis entré à l’armée quand j’ai eu l’âge. »
    J’ai supposé que c’était ainsi qu’il avait acquis ce dont il avait besoin pour passer inaperçu dans une majorité chrétienne. « Mais les rituels auxquels vous vous livriez…
    — C’est tout ce qu’il me reste du judaïsme, Adam. Quelques prières dont je me souviens mal pour les grandes occasions. J’ai rencontré un certain nombre de Juifs dans ma vie, si bien que j’ai plus ou moins pu rafraîchir ce que je comprenais des rites et des doctrines de ma religion. Mais je ne peux affirmer m’y connaître ou pratiquer.
    — Alors pourquoi avez-vous allumé les bougies et dit les prières ?
    — Pour honorer mes parents, et leurs parents avant eux, et ainsi de suite.
    — Ça suffit pour devenir juif ?
    — Dans mon cas, oui. Je suis sûr que le Dominion serait du même avis.
    — Mais vous vous déguisez très bien, ai-je dit pour le complimenter.
    — Merci », a-t-il répondu d’un ton quelque peu acide, avant d’ajouter : « Il va très bientôt falloir nous déguiser tous les trois. J’ai l’intention par la suite de nous faire monter à bord d’un train en partance pour l’est. Mais nous ne pouvons pas voyager au milieu des gens respectables… la nouvelle de la disparition de Julian aura circulé parmi cette classe. Nous devrons nous faire passer pour des sans-terre. Toi en particulier, Julian, il faudra que tu perdes tes manières et ton vocabulaire, quant à toi, Adam », et il m’a alors jeté un regard d’une gravité qui m’a paru troublante, « tu vas devoir renoncer à une partie de la politesse affectée de la classe bailleresse, si nous ne voulons pas être découverts. »
    Je lui ai dit que, de par les activités de mon père dans l’Église des Signes, j’avais croisé de nombreux ouvriers sous contrat ou de passage. Je savais formuler une négation en omettant le « ne », cracher si la nécessité s’en faisait sentir et même jurer, encore que je n’aimais pas ça.
    « D’accord, mais les hommes et les femmes qui partagent la foi de ton père se sont déjà distingués par leur besoin de fréquenter une église. Dans quelques jours, nous serons entourés de voleurs, de fugitifs, d’adultères et pire encore, tous très loin du repentir. Je n’aurai pas trop de mal à vous faire ressembler à des personnes de basse extraction, mais il va vous falloir vous entraîner à parler et agir comme tels. D’ici là, je vous conseille instamment à l’un comme à l’autre d’ouvrir le moins possible la bouche. »
    Et comme pour montrer l’exemple, il a sombré dans un silence songeur.
    Nous étions de toute manière trop épuisés pour continuer à discuter, et malgré l’inconfort de la situation, le hurlement du vent, la minceur de la vieille couverture militaire donnée par Sam et nos intimidantes perspectives d’avenir, je n’ai guère tardé à m’endormir.

    Au matin, Sam nous a ordonné, à Julian et à moi, d’aller surveiller à distance prudente la route est-ouest et de le prévenir si nous y voyions circuler des militaires.
    Nos chevaux nous auraient rendus trop visibles, aussi sommes-nous partis à pied au bord de la grande route, où nous nous sommes dissimulés derrière des monticules de neige. Nous avions enfilé autant de couches de vêtements que nous avions pu en trouver et pris toutes les précautions contre le froid enseignées par Sam ou grappillées dans les romans militaires de M. Charles Curtis Easton. Rien de tout cela ne s’est toutefois révélé particulièrement efficace, aussi avons-nous passé la plus grande partie de l’après-midi à taper du pied et souffler dans nos mains. La neige et le vent avaient cessé, mais la température avoisinait le point de congélation, si bien que montait du paysage une brume spectrale dans laquelle tout semblait glacial et lugubre.
    En fin d’après-midi, nous avons entendu un groupe de cavaliers avancer dans le brouillard. Nous nous sommes dépêchés de nous cacher. En regardant par une embrasure dans le tas de neige, j’ai compté cinq hommes de la Réserve athabaskienne en approche sur la route. C’était les habituels soldats de campagne, à l’exception de celui qui ouvrait la marche, un vétéran au maintien solennel et aux cheveux longs. Il portait un uniforme impeccable, mais montait bizarrement penché. J’ai compris pourquoi en voyant l’agencement de ceintures qui le maintenait en selle pour suppléer à son absence de jambe droite. C’était, en d’autres termes, un réserviste d’un type différent, au stock de membres réduit par la guerre, mais aux talents militaires et aux instincts professionnels encore intacts.
    Arrivé à hauteur de notre cachette, il a tiré sur ses rênes et tourné la tête d’un côté puis de l’autre, en semblant presque humer l’atmosphère. Julian est resté d’une immobilité totale tandis que je me retenais de prendre mes jambes à mon cou. Durant cet épisode, j’ai eu du mal à respirer, même si mon cœur se démenait comme une souris dans un tronc d’église, et seuls brisaient le silence le souffle rauque des chevaux et le craquement des selles en cuir.
    L’un des réservistes s’est alors gratté la gorge, un autre a dit un bon mot qui en a fait rire un troisième, l’unijambiste a soupiré comme de résignation puis éperonné son cheval, et les soldats ont poursuivi leur chemin.

    Nous avons rapporté en hâte l’information à Sam.
    Ayant servi dans l’armée des Deux Californies, il se trouvait à son aise en compagnie de militaires et avait lié connaissance avec plusieurs réservistes à l’occasion de leurs visites à Williams Ford ou de ses propres voyages à Connaught. Quand Julian lui a décrit le chef du petit groupe que nous avions vu, Sam a secoué la tête avec consternation. « Ce doit être Willy Bass l’Unijambiste. Un excellent pisteur. Mais ton rapport est incomplet, Julian. Termine-le, s’il te plaît. »
    Je ne savais pas ce qu’il voulait dire. Julian avait selon moi décrit le détachement de cavalerie dans ses moindres détails, presque jusqu’à la marque du cirage dont M. Willy Bass se servait sur son pommeau, et je ne voyais pas du tout ce qu’il avait omis. Il a semblé lui aussi déconcerté, mais la donnée critique lui est ensuite venue à l’esprit.
    « L’ouest, a-t-il dit avec un sourire.
    — Une phrase complète, s’il te plaît, Julian.
    — Le détachement venait de l’est et se dirigeait vers l’ouest.
    — Bien. Tires-en une conclusion, maintenant.
    — Eh bien… j’imagine qu’ils ont dû commencer par partir de Williams Ford et qu’ils y revenaient.
    — Voilà. Je connais assez bien Willy l’Unijambiste pour douter qu’il en ait fini avec nous. Ses qualités de pisteur viennent surtout de son obstination… et pour le reste de sa ruse. Mais s’il s’est aventuré plus à l’est que nous avant de rebrousser chemin, il ne doit pas avoir tout à fait repéré notre piste. J’en déduis que ce serait le moment idéal pour rejoindre la voie ferrée. »
    Je me suis hasardé à demander davantage de précisions sur notre destination. « C’est un dépôt de charbon appelé Bad Jump, m’a répondu Sam. Il a mauvaise réputation et les commerces qu’on y trouve ne sont pas vraiment du genre à tenir des comptes honnêtes. Mais c’est exactement ce qu’il nous faut. »

    Si Bad Jump était notre destination la plus plausible, une grande distance nous en séparait encore et nous avons dû chevaucher toute la journée puis toute la nuit presque sans le moindre repos. Cela a été pénible pour nous, et davantage encore pour les chevaux. Mais nos montures n’étaient pas notre principal souci, d’après Sam : il nous faudrait de toute manière soit les vendre à Bad Jump, soit nous en débarrasser nous-mêmes d’une autre manière. Je m’étais à présent presque pris d’affection pour Extase, qui n’avait jamais tenté de me donner le moindre coup de pied, si bien que je rechignais à l’abandonner. Je ne pouvais toutefois réfuter la logique de Sam, car les chevaux font d’encombrants bagages à bord d’un train, surtout que la qualité des nôtres (du moins, de ceux de Julian et Sam) les dénoncerait aussitôt comme appartenant à une Propriété.
    Nous avons voyagé trois jours et « campé à la dure » trois nuits. Dans cette fin décembre froide et rigoureuse, je frissonnais tellement que je n’arrivais pas à dormir, même dans les ingénieux abris que Sam nous arrangeait au bord de la route. L’atmosphère limpide aurait rendu nos feux trop faciles à repérer, aussi Sam se dépêchait-il de les éteindre. Il nourrissait un respect considérable pour les talents de pisteur de Willy Bass l’Unijambiste et fouillait souvent l’horizon du regard derrière nous. Sa nervosité nous incitait à consentir le maximum d’efforts.
    Au début d’une de ces glaciales matinées, bien avant l’aube, j’ai rampé hors de notre tente de fortune sous un ciel dans lequel une aurore boréale brûlait avec un frémissement d’un éclat et d’une précision inhabituels. Sorti sans autre intention que de répondre à l’appel de la nature, je me suis retrouvé à contempler le firmament. L’air était pur comme de la glace d’eau douce et les lumières fluctuantes au zénith semblaient à mes yeux fatigués les allées ombragées de vert, les murs dorés et les parapets glaciaux d’une grande cité céleste. Le Paradis, aurait pu dire Flaxie, même s’il s’agissait sûrement d’un empyrée plus sobre et plus indifférent que celui qu’elle s’imaginait. D’après le Recueil du Dominion pour jeunes personnes, que ma mère aimait citer autrefois, le Paradis était une nouvelle Jérusalem, autrement dit une Cité aux nombreuses Portes, une par laquelle pouvaient entrer les presbytériens, une autre pour les baptistes et ainsi de suite… mais aucune pour les Juifs ou les athées[12]. Il m’est venu à l’esprit que je me dirigeais toutefois vers une autre cité, plus réelle bien que moins désirable, et que cette lueur annonciatrice du Paradis constituait sans doute la meilleure approche de la divinité que j’obtiendrais jamais.
    J’aurais pu rester là indéfiniment, paralysé par ces pensées, si Extase ne s’était ébroué et ne m’avait rappelé dans le monde matériel par ce bruit sans charme.

9

    Lorsque nous avons aperçu Bad Jump, une traînée de suie collée à la fine rayure de la voie ferrée, le pauvre Extase boitait presque, s’étant pris le pied dans un terrier d’écureuil terrestre. Je ne me sentais guère mieux, même si je me réjouissais que nous eussions échappé à l’attention de Willy Bass l’Unijambiste.
    « Ayez bien conscience que nous entrons dans un royaume de crapulerie, nous a avertis Sam. Les affaires dans ces villes à charbon obéissent à des règles plus brutales que celles en vigueur à Williams Ford. Nous aurons à abandonner beaucoup pour obtenir le peu dont nous avons vraiment besoin, et si le marché vous semble injuste, gardez vos objections pour vous. En fait, parlez le moins possible. Gardez vos chapeaux bien enfoncés, d’ailleurs. Nous allons d’abord nous arrêter chez un négociant en chevaux, ensuite, avec un peu de chance, nous monterons dans un train. »
    Julian aurait sans doute été le plus repérable de nous trois s’il ne s’était sali le visage et les mains à la suie, car c’est lui qui avait la peau la plus claire. (Les Aristos n’ont pas systématiquement le teint plus pâle que les membres des classes ouvrière et bailleresse – il ne manque ni d’Aristos à peau foncée ni d’ouvriers à peau claire –, mais c’est une tendance indubitable. Due, m’a-t-on dit, à la manière dont les populations ont été dispersées durant la Chute des Villes au siècle précédent, ainsi qu’à celle dont les masses urbaines vagabondes en sont venues à être corvéables par les possédants.) En ce qui me concernait, ma peau ne posait aucun problème, mais mon vocabulaire et mon comportement pourraient en poser un. À titre de déguisement, Sam avait retourné sa vieille veste militaire et ce matin-là, il a fait bouillir une casserole d’eau pour raser sa barbe… transformation choquante. Barbu, il avait toujours semblé l’exemple parfait de l’érudit militaire âgé. Glabre, il paraissait d’une jeunesse et d’une vulnérabilité consternantes. Le rasoir a révélé une mâchoire robuste, égratignée et saignant par endroits, ainsi qu’une bouche plus grande et plus mobile que ce qu’avaient jusque-là laissé entrevoir ses poils.
    (J’ai dit pour plaisanter à Julian que c’était arrivé trop soudainement pour qu’il pût s’agir d’une « évolution », mais la philosophie darwinienne, m’a-t-il répondu, tenait compte de changements aussi radicaux, qu’elle qualifiait de « catastrophiques ». Dès lors, Julian a souvent fait des réflexions sur le « rasoir catastrophique » de Sam et décrit les coupures et égratignures comme « l’équilibre ponctué » de Sam, trait d’esprit dont la signification m’échappait.)
    Nous avons descendu une pente douce vers les corrals et écuries du négociant en chevaux. Quand nous nous en sommes approchés, Bad Jump nous a paru un assemblage d’abris en planches et de cabanes en tôle, collé à la zone de la tour à charbon comme une bernacle à la coque d’un navire, et j’ai demandé à Sam comment une agglomération aussi rudimentaire avait pu apparaître au beau milieu de la plaine, en l’absence manifeste d’agriculture pour la nourrir.
    « C’est le résultat des taxes ferroviaires, qui sont fixées par l’aristocratie terrienne des ports côtiers.
    — Mais comment une taxe ferroviaire peut-elle créer une ville ?
    — Un prix fixe incite au marché noir. Ça signifie un profit réalisable de manière invisible par les chefs de gare et leurs collaborateurs du Cartel du Rail. Les travailleurs en fuite, par exemple, ne seraient jamais autorisés à acheter une place dans un respectable wagon de passagers. Mais il existe des “wagons fantômes”, c’est-à-dire des fourgons de marchandises munis de quelques équipements grossiers, qui parcourent presque furtivement le pays et qu’on peut louer moyennant finances. Et quand il prospère, un genre de commerce illicite en attire toujours d’autres. Ce négociant, par exemple », a-t-il dit au moment où nous franchissions une clôture métallique qui entourait une immense étendue de cabanes, écuries et corrals, « s’occupe surtout de chevaux volés. De temps en temps, un réserviste veut échanger sa monture fédérale contre du numéraire et fuir l’État en train. Aucun négociant autorisé n’acceptera ce genre d’affaires, mais d’autres hommes sont prêts à courir le risque d’être jetés en prison, ou pire, si le prix est assez attractif. »
    Les affaires étaient moins bonnes en hiver, nous a indiqué Sam, mais ne s’interrompaient pas totalement. Cela se voyait aux écuries et parcs à bestiaux bien remplis du négociant, ainsi qu’au nombre d’employés à l’œuvre. Nous sommes arrivés devant la demeure principale, ou le bureau principal, un bâtiment légèrement plus grand que les cabanes grossières qu’on trouvait alentour. Nous avons été ignorés par une vingtaine de palefreniers indifférents, jusqu’à ce qu’une femme dépenaillée apparût sur le seuil. Quand Sam a demandé à voir le propriétaire, elle est repartie sans un mot dans la maison, d’où est alors sorti un individu corpulent à l’air brutal.
    Il s’est présenté sous le nom de Winslow, mais sans tendre la main. Il a préféré nous regarder en feignant l’indifférence et en nous demandant pourquoi nous le dérangions par un paisible dimanche matin.
    « Certains articles à vendre, a répondu Sam.
    — Eh bien, je n’achète rien, pour le moment. » Les yeux de M. Winslow se sont toutefois attardés sur les bêtes de la Propriété.
    « On pourrait peut-être en discuter en privé », a proposé Sam, et M. Winslow a soupiré puis effectué de spectaculaires gestes d’impatience et de mépris avant de finir par inviter Sam à l’intérieur pour marchander. Julian et moi sommes restés avec les chevaux.
    Nous avons tué le temps en explorant les environs du regard. Les animaux dans les écuries ne recevaient que des soins superficiels, pour autant que nous pussions en juger. Je n’avais pas très envie de remettre Extase à ces personnes, même si j’étais convaincu qu’il le fallait. « Tout finira par s’arranger », ai-je chuchoté à ma monture éclopée mais loyale. J’ai dit cela en lui caressant la crinière et en parlant comme si je croyais à ce que je disais.
    Derrière le comptoir commercial de M. Winslow, les tours du silo à charbon se dressaient à l’endroit où la voie ferrée coupait la plaine enneigée en deux. Voir ces rails m’a un peu excité. J’étais allé une fois ou deux à Connaught, la tête de ligne qui desservait Williams Ford, sans jamais avoir pris le train. Comme les rails et les ponts sur lesquels ils circulaient, les trains m’avaient toujours émerveillé. Je me suis demandé à quoi ressemblerait de voyager dans l’un d’eux… de sentir les milles défiler sous mes pieds comme les nuages sous les ailes d’un oiseau, d’être transporté à grande vitesse vers les fabuleux ports et cités de l’Est.
    Sam est ressorti la mine sombre de chez M. Winslow. Il nous a ordonné de mettre pied à terre et de remplir nos besaces avec la nourriture contenue dans les sacoches de selle, car tout le reste avait été vendu : montures, selles, fusils. Je me suis élevé contre ce dernier point : n’aurions-nous pas besoin d’armes pour nous protéger ? Mais Sam a fait remarquer qu’un fusil était un objet encombrant, difficile à dissimuler, et que nous aurions été les seuls voyageurs à en avoir. Winslow est alors sorti de sa cabane pour inspecter les chevaux d’un œil critique, en claquant la langue à chaque défaut invisible, mais sans pouvoir totalement dissimuler le plaisir que lui procurait la qualité des bêtes élevées à la Propriété.
    « M. Winslow a aussi eu l’amabilité de nous autoriser à passer la nuit dans son grenier à foin, a ajouté Sam. On attend un train demain matin, sauf retard dû à l’enneigement des cols. Avec un peu de chance, nous pourrons y monter, même s’il nous reste à acheter nos billets. »
    J’ai fait mes adieux à Extase, qui m’en a remercié d’un regard dédaigneux, et j’ai essayé de ne penser qu’à l’excitante perspective d’un voyage en train.

    Sam nous a précédés en direction de la foule des fugitifs en puissance qui avaient établi leur campement à côté du dépôt de charbon pour attendre le train du lendemain. Ces sans-terre circulaient entre des huttes et des tentes colorées, où des vendeurs troquaient des repas chauds, des armes de poing, des objets de récupération et des babioles porte-bonheur. La plupart de ces voyageurs, vendeurs comme clients, étaient de sexe masculin, mais on voyait quelques familles dans la foule, parfois avec des enfants. J’ai demandé à voix basse à Sam comment ces gens s’étaient retrouvés là.
    Il m’a expliqué que certains étaient des ouvriers enfuis des grandes Propriétés de l’Ouest pour échapper au contrat et à la loi. Il y avait aussi des saisonniers ou des ouvriers d’usine libres, bloqués par les exigences du voyage au marché noir, ainsi que des petits agriculteurs déplacés par l’expansion des Propriétés. Et beaucoup de criminels de l’espèce la plus commune. La plupart espéraient prendre le prochain train qui allait dans l’Est.
    J’ai craint que nous eussions à leur disputer une couchette ou peut-être à rester à quai, perspective peu réjouissante puisque Willy Bass l’Unijambiste nous poursuivait toujours, mais Sam m’a dit de ne pas m’inquiéter : il avait gardé bien assez de numéraire pour nous assurer une place à bord.
    Nous avons laissé Sam entrer dans le bâtiment en bois de charpente qui abritait les bureaux du Cartel du Rail. Il y est resté un temps considérable, durant lequel Julian et moi nous sommes promenés un peu entre les étals des vendeurs, examinant les couvertures teintes, les réchauds à alcool, les canifs et les porte-bonheur en os de jarret de porc. J’ai été tenté par des brochettes de viande grillées au barbecue – l’odeur, après des jours de nourriture de piste, était enivrante –, mais Julian m’a rappelé que cette viande pouvait être de qualité douteuse, car elle provenait presque certainement d’animaux que M. Winslow ne pouvait envoyer avec profit dans l’Est, autrement dit de vieilles mules et de bétail tuberculeux. Si féroce qu’il fût, mon appétit a alors battu en retraite.
    L’air résolument satisfait, Sam est ensuite ressorti du Cartel du Rail. Il nous a dit avoir acheté trois places dans le tout prochain train et qu’avec un peu de chance, nous ne resterions qu’une nuit à Bad Jump.

    Nous avons passé celle-là dans le grenier d’une des granges de M. Winslow, logement plutôt fruste. Sam a divisé les heures d’obscurité en trois gardes. Julian a pris la première, Sam la deuxième et moi la dernière… celle du petit matin, la plus froide. Lorsque Sam m’a réveillé pour le relever, je me suis enveloppé dans ma couverture et l’ai remplacé à la porte du grenier, ouverte au vent, où j’ai entassé du foin autour de moi jusqu’à n’être plus guère qu’une paire d’yeux au milieu d’une balle de foin.
    Trois heures se sont écoulées dans le calme tandis que je luttais contre le froid et la tentation du sommeil. Puis le ciel s’est éclairci de la lueur nacrée qui annonce l’aube. L’horizon à l’ouest s’est révélé en une silhouette glaciale et j’ai vu quelque chose de très intéressant : une colonne de fumée noire comme de l’encre, lointaine mais qui se rapprochait avec régularité. C’était le train. (À l’époque, la plupart des locomotives brûlaient de la houille grasse plutôt que de l’anthracite, si bien que par temps clair, on n’avait aucun mal à reconnaître les traces sales qu’elles laissaient dans le ciel.)
    Je suis sorti du foin pour réveiller les autres, mais j’ai été devancé par l’épouse de M. Winslow, qui est apparue au sommet de l’échelle dressée dans la grange sous nos pieds pour nous lancer d’un ton vif : « Un train arrive par l’ouest, les gars ! Et la cavalerie par le nord ! Feriez mieux de partir ! »

    La nouvelle de l’approche de la cavalerie avait dû se répandre un peu partout à Bad Jump, car quand nous avons quitté la grange après avoir rassemblé nos effets, toute la ville se trouvait en effervescence.
    Nous nous sommes approchés au plus vite de la voie ferrée, où nous avons attendu le train.
    Malgré l’angoisse que suscitait en moi la menace en provenance du nord, j’ai été captivé par l’arrivée de la motrice et de son immense chapelet de wagons de fret. Certaines des voitures, marquées SOUFRE, BAUXITE ou SALPÊTRE, avaient dû passer par la Californie, la région des Cascades ou les redoutables mines du Sud-Ouest désertique. D’autres renfermaient des biens importés d’Asie via nos ports sur le Pacifique et portaient des mentions en caractères chinois qui ressemblaient à des fouillis de brindilles. Il y avait des wagons qui puaient le bétail, les chèvres, les moutons, suivis d’autres d’où émanaient des odeurs de bois et de fonte froide. J’ai trouvé très belle la locomotive qui tractait tout cela… À Williams Ford, les garçons de la classe bailleresse auraient parlé d’« excellent chargeur ». Ses pièces de fer, de cuivre et d’acier brillaient comme si on venait de les astiquer. La ramure de caribou fixée par les mécaniciens sur la barre entre le phare et la cheminée donnait un air féroce à la machine. L’arrivée de cette dernière au dépôt de charbon, accompagnée de nombreux sifflements de vapeur et chocs de ses muscles métalliques, m’a tellement impressionné que j’en suis presque resté paralysé. Son ombre est tombée sur la plaine comme le poing d’un géant.
    Sam et Julian, qui avaient vu davantage de trains que moi, m’ont arraché à ma transe en me tirant par le col de mon manteau au moment où le flot des aspirants au voyage se précipitait vers les « wagons fantômes ». Ceux-ci étaient gérés par des agents de voyage, comme on les appelait : des employés sans importance du Cartel du Rail qui augmentaient leurs revenus en accompagnant les troupeaux de passagers au marché noir.
    Les personnes de passage à Bad Jump n’avaient pas toutes acheté un billet, mais toutes tenaient à échapper à la menace des cavaliers en approche. Beaucoup de ces gens étaient des ouvriers sous contrat qui avaient fui leurs Propriétés et redoutaient la punition qu’on leur infligerait si on les reconduisait à leur employeur légitime, d’autres avaient commis des crimes encore pires que le Vol de Service Dû ou craignaient la nouvelle conscription. Leur panique a créé une bousculade inattendue. Dans l’embrasure des portes des wagons fantômes, les agents de voyage exigeaient à grands cris la présentation des billets et repoussaient ceux qui essayaient désespérément de forcer le passage. Ils brandissaient ostensiblement leurs fusils et nous avons entendu un coup de feu claquer, ce qui n’a fait qu’inciter la foule à redoubler ses frénétiques efforts.
    « Restez près de moi ! » nous a lancé Sam tandis que nous nous frayions un chemin parmi ces coudes et ces genoux. Nous avions des billets pour la voiture trente-deux, le dernier d’une série de six fourgons identiques. L’agent de voyage qui s’en occupait, un homme à forte carrure vêtu d’une veste du Cartel en loques, avait deux pistolets à la ceinture et un fusil dans la main gauche. Je l’ai vu décharger celui-ci à deux reprises en l’air, mais la foule a continué à pousser et il a commencé à perdre de son assurance.
    « Le train ne va pas rester arrêté longtemps », a dit Sam. On procédait au ravitaillement en charbon et en eau avec une hâte visible. « Mais regardez donc par là. »
    Sur une petite crête au nord-ouest, un groupe de cavaliers venait de faire son apparition. Ils se trouvaient à trop grande distance pour qu’on pût les distinguer individuellement, mais ils avaient certainement à leur tête l’obstiné Willy Bass l’Unijambiste.
    « Billets payés seulement ! » a crié l’agent de voyage tandis que nous nous dépêchions de traverser la foule de fugitifs mal vêtus. « Montrez vos billets ou je vous tire dessus ! Personne ne monte sans billet ! »
    La voiture se remplissait rapidement. J’ai jeté un nouveau coup d’œil aux militaires, qui avaient désormais pris le galop. Sam a agité nos papiers en l’air comme un drapeau. « Allez, grimpez ! » a dit l’agent de voyage, et nous avons été hissés à bord comme autant de sacs postaux. L’agent de voyage a ensuite tiré un autre coup de fusil en l’air et annoncé qu’il abattrait désormais quiconque s’approcherait sans billet à moins de trois pieds.
    Les cavaliers arrivaient à toute vitesse. Le train a alors démarré avec un à-coup et l’agent s’est tourné vers le passager le plus proche de lui : « Fermez cette porte ! »
    La foule sans billets a hurlé en voyant ainsi ses espoirs anéantis et, en se refermant, la portière coulissante a heurté un certain nombre de mains et de doigts qui essayaient de s’agripper. J’ai pu apercevoir une dernière fois les hommes placés sous le commandement de Willy Bass l’Unijambiste alors qu’ils chargeaient dans les tentes et les huttes de Bad Jump avec force cris et gesticulations par lesquels ils tentaient de retarder le départ du convoi. La porte s’est ensuite refermée complètement avec un bruit métallique et il m’a fallu regarder par une fente entre les planches pour voir un ciel bleu, quelques nuages nacrés et la plaine qui semblait défiler avec une grâce pesante tandis que le train à cornes de caribou prenait de la vitesse.

10

    On pourrait écrire tout un livre sur les événements qui se sont déroulés à bord du wagon fantôme, mais cela donnerait un ouvrage triste et souvent obscène. J’ai l’intention de ne rapporter que les aventures qui nous ont directement affectés.
    C’était une voiture de fret transformée qu’on aurait dû retirer depuis des années de la circulation. Elle se limitait principalement à une pièce unique, longue et étroite, avec à une extrémité de la paille éparpillée et quelques balles de foin servant de sièges ou de couchettes aux passagers, à l’autre un poêle dont le conduit d’évacuation traversait le toit et auprès duquel l’agent de voyage occupait une chaise, l’air attentif et le fusil sur les genoux. Le reste du mobilier consistait en deux tonneaux, un d’eau et un de whisky, ainsi qu’en un baril de viande salée, probablement du cheval. Le vent s’engouffrait entre les planches mal jointes des parois. Le maigre jour admis par ces fentes venait s’ajouter à la lueur du poêle et à celle des trois ou quatre lanternes suspendues.
    Nos compagnons de voyage comptaient parmi les hommes les meilleurs et les pires que j’aie jamais rencontrés, les seconds l’emportant d’un bon jet sur les premiers.
    Nous nous sommes présentés à quelques-uns d’entre eux tandis que Bad Jump s’estompait derrière nous. J’ai en général suivi la suggestion de Sam de « ne pas ouvrir la bouche », ne disant que le minimum exigé par la politesse, mais la curiosité m’a tenté de temps à autre. Je n’avais jamais vu de personnes de cet acabit. Il y avait par exemple une douzaine d’hommes sous contrat qui s’étaient échappés d’une Propriété californienne où on les traitait avec cruauté, parlaient la langue espagnole et s’étaient fait tatouer sur le bras des roses en larmes. Il y avait des bouviers et des bergers qui restaient vagues sur leurs origines, des travailleurs manuels partis chercher du travail dans l’Est et beaucoup d’hommes solitaires et maussades qui grommelaient des insultes quand on s’adressait à eux ou restreignaient leur sociabilité aux parties de cartes, dont les premières ont commencé à peine le train sorti de Bad Jump.
    On comptait à bord au moins un homme instruit et sachant bien s’exprimer. Il se nommait Langers et se décrivait comme « colporteur », c’est-à-dire représentant en brochures religieuses. Aussitôt le train en mouvement, Langers a ouvert sa grande valise d’échantillons pour commencer à proposer ses marchandises à ce qu’il appelait « des prix au rabais ». J’ai d’abord été stupéfait qu’il prît la peine d’essayer de vendre ce genre de choses, les passagers étant presque certainement analphabètes dans leur grande majorité. Un examen plus attentif de ces brochures m’a toutefois révélé qu’elles n’étaient que de simples livres d’images présentés sous forme de littérature sacrée[13]. Ils étaient repoussants, aussi ai-je pris mes distances avec le colporteur, mais ses affaires sont allées bon train parmi les ouvriers et les fugitifs, dont l’appétit pour l’instruction religieuse semblait presque insatiable.
    La plupart des hommes étaient d’anciens salariés et nous avons eu droit au cours de l’après-midi à plusieurs interprétations collectives de Piston, Métier à tisser et Enclume, l’hymne populaire de l’ouvrier industriel. C’était la première fois que j’en entendais le refrain :
Piston, Métier à tisser et Enclume :
Nous habillons et armons la nation,
Et nous nous échinons comme de coutume,
Les gars, pour une bien maigre ration.

    (même si je l’ai souvent entendu depuis), refrain qui m’a paru maladroitement rimé et séditieux dans ses derniers vers. Quand je l’ai interrogé sur le bellicisme de ce chant, Julian m’a expliqué que la guerre en cours au Labrador avait conduit à la création de nouvelles industries qui employaient un grand nombre de mécaniciens et d’ouvriers salariés. Les griefs de cette classe émergente s’étaient récemment fait entendre, et ce mécontentement, m’a-t-il précisé, pourrait finir par transformer la traditionnelle économie rurale de la Propriété et du Contrat.
    Souffrant du mal du pays, je ne goûtais toutefois guère la compagnie de mécaniciens militants pressés de renverser l’ordre existant. Malgré toutes ses iniquités, Williams Ford avait été un endroit moins animé que Bad Jump ou le wagon fantôme. J’ai regretté d’avoir dû en partir.
    Ce sentiment s’est intensifié quand l’après-midi a touché à sa fin. Les passagers se sont mis en rangs pour prendre un repas chaud dans la marmite qui bouillonnait sur le poêle, tandis que l’agent de voyage puisait dans le tonneau de whisky[14] pour en distribuer une maigre ration à quiconque pouvait payer. Je me suis assis au fond du wagon pour boire à petites gorgées de la neige fondue dans une gamelle tout en essayant de faire passer ma tristesse.
    Au bout d’un moment, Julian est venu s’asseoir près de moi.
    La majeure partie de sa douceur d’Eupatridien s’était envolée au cours des derniers jours et il commençait à porter cette barbe clairsemée qui finirait par lui devenir caractéristique. Il avait le visage et les mains sales, atrocement sales, lui qui aimait tant se baigner. Il avait subi ces derniers temps les mêmes épreuves que moi, ce qui ne l’a pas empêché de sourire et de demander pourquoi je faisais grise mine.
    « La question se pose-t-elle ? » J’ai désigné d’un geste les passagers bruyants, le poêle qui fumait, le sinistre agent de voyage et le trou pestilentiel qui, dans le sol, servait de cabinets. « Nous sommes dans un endroit affreux au milieu de gens affreux.
    — Ce serait moins horrible s’ils se conduisaient en chrétiens.
    — Peut-être, peut-être pas. Mon père a servi parmi des hommes tout à fait semblables et les a menés au combat, où leurs bonnes manières comptaient moins que leur courage. Et le courage n’a rien à voir avec la condition sociale : il existe ou pas dans les mêmes proportions quelle que soit l’origine des gens. Au Panama, des hommes qu’on traitait de mendiants ou de voleurs ont plus d’une fois sauvé la vie de mon père, leçon qu’il avait prise à cœur. »
    J’avais déjà rencontré ce sentiment-là dans les œuvres littéraires de M. Charles Curtis Easton, où (je le reconnais) il m’avait paru plus aimable. « Dois-je pourtant tolérer la vulgarité parce qu’un vandale pourrait me sauver la vie ?
    — On ne doit de toute évidence pas tolérer la véritable vulgarité. Mais le fait est, Adam, que les critères à l’aune desquels nous jugeons ce genre de choses sont flexibles, ou devraient l’être, et qu’ils se dilatent ou se contractent suivant les endroits et les époques.
    — J’imagine qu’ils évoluent, ai-je dit d’un ton déprimé.
    — Il se trouve que oui, et si tu veux réussir tes voyages, tu ferais bien de t’en souvenir. »
    J’ai répondu que j’essaierais, mais le cœur n’y était pas. Un incident ce soir-là a toutefois douloureusement illustré la pertinence de la leçon de Julian. Le train à cornes de caribou s’est arrêté à un dépôt de charbon, où deux autres agents de voyage sont montés à bord pour relever celui qui nous avait surveillés durant cette première journée de voyage. Au cours de cet échange, j’ai pu apercevoir le monde extérieur, qui dans l’obscurité ressemblait en tout point à Bad Jump : des cabanes en tôle et un horizon de plaine. Quelques flocons de neige sont entrés en tourbillonnant dans le wagon fantôme en même temps que les deux agents en manteau de cuir dotés de fusils en mauvais état et de ceintures de munitions qu’ils portaient à l’épaule. La porte a alors été refermée et le poêle tisonné jusqu’à rougir à nouveau. Nos nouveaux surveillants se sont installés à l’avant du wagon et nous nous sommes montrés dociles jusqu’à ce que leur peu d’intérêt pour notre comportement devînt évident, du moment que nous ne nous lancions pas dans une révolte de grande envergure. Les divertissements ont alors repris.
    Sam et Julian m’ont appelé à les rejoindre dans le cercle qui entourait le poêle. J’ai obtempéré à contrecœur. Une chanson était en cours, dont Julian reprenait le refrain avec les autres. J’aurais peut-être dû l’imiter, juste pour me montrer de bonne compagnie. Sauf qu’il ne s’agissait pas d’une chanson convenable. Elle parlait d’une jeune femme qui avait perdu son châle en allant à l’église… mais ce n’était là que le début de ses malheurs, car chaque jour qui passait, cette infortunée perdait un vêtement supplémentaire, et ainsi de suite jusqu’au samedi soir où elle avait perdu « ce à quoi une femme vertueuse tient par-dessus tout », sa ruine étant décrite avec force détails. La chanson provoquait beaucoup de rires et de bonne humeur, mais je ne parvenais pas à la trouver drôle.
    Une bouteille a ensuite circulé dans le cercle. Elle a fini par arriver à la personne placée à ma gauche, qui y a bu à grands traits enthousiastes avant de me la tendre.
    « Non merci », ai-je décliné.
    L’homme n’était guère plus âgé que moi. Grand, déguenillé, il avait enfoncé jusqu’aux oreilles sa casquette de laine usée. Son visage rougeaud avait semblé plutôt avenant durant les chants, mais mon refus lui a fait plisser les yeux de perplexité. « Comment ça, non merci ?
    — Passez-la au suivant : je ne bois pas.
    — Il boit pas !
    — Et je n’ai jamais bu.
    — Tu veux pas boire ! Et pourquoi ça ? »
    Mais ce soir-là, la citation qui m’est venue à l’esprit figurait dans le chapitre sur la Tempérance. Je me suis tourné vers l’homme qui tenait la bouteille pour lui dire : « Je ne me mettrai pas dans la bouche un voleur qui me privera de cervelle. »
    Il a cillé. « Répète ça. »
    J’avais supposé connue de tous cette homélie sur les méfaits de la boisson et j’ai commencé à la répéter : « Je ne me mettrai pas dans la bouche… »
    Son poing m’a interrompu.
    Il m’avait échappé que Lymon Pugh (car il s’appelait ainsi) était un homme simple et peu rompu aux métaphores ou aux comparaisons. Il a cru que je l’accusais d’être un voleur, ou que j’insinuais qu’il voulait se mettre une certaine chose dans la bouche.
    « Je me battrai contre l’homme qui dit ça deux fois, a-t-il déclaré. Debout ! »
    C’était un combat auquel je ne pouvais me dérober sans déshonneur. Mais M. Pugh faisait un adversaire intimidant. Il a redressé les épaules et remonté ses manches, ce qui a révélé des avant-bras musclés striés de nombreuses cicatrices. Fermées en poings semblables à des rocs, ses grosses mains étaient tout aussi marquées, avec un moignon à la place de son auriculaire droit.
    Sam Godwin m’avait cependant appris à me battre, aussi ai-je levé mes propres poings, avancé un pied et montré ma détermination à ne pas céder.
    La foule a reculé pour nous faire place. Les joueurs de cartes ont abandonné leur partie et certains ont commencé à parier sur le combat imminent. « Vas-y, a rugi mon adversaire, frappe-moi ! Enfin, essaye ! »
    Il n’avait reçu aucune formation spécifique et abordait le combat les membres souples. Ma joue me brûlait encore de son premier coup et j’avais l’intention de lui faire perdre sa suffisance, ce à quoi je suis parvenu en feignant de lancer le poing gauche et en le frappant en plein du droit. Le coup a porté, ses yeux se sont écarquillés tandis que ses poumons se vidaient. La foule a eu un murmure appréciateur.
    « Bien joué ! » ai-je entendu Julian s’écrier.
    Lymon Pugh a été surpris, mais ne s’est pas laissé abattre. Dès qu’il s’est remis, il a foncé dans ma direction pour me décocher un swing en agitant ses grands bras.
    S’il s’était battu convenablement, avec grâce et style, comme je l’ai fait, je l’aurais à coup sûr emporté. Mais non formé à cet art, Lymon Pugh se servait de ses mains et bras balafrés comme de massues. Je n’ai réussi à contrer qu’un petit nombre de ces moulinets avant que mes propres bras commençassent à s’engourdir sous leurs impacts. Quant aux bras de Pugh, ils étaient aussi peu sensibles que des jambons salés, ce dont il tirait avantage : il a percé deux fois ma garde et fini par m’assener un coup si violent que ma tête s’est emplie de feux d’artifice et que j’ai perdu tout contrôle sur mes jambes.
    Avant que je puisse retrouver mes sens, la victoire a été attribuée à M. Pugh, qui a dansé en cercles tout en agitant son chapeau et en poussant des hululements de singe pour signifier son triomphe.
    Sam et Julian m’ont aidé à m’installer sur une balle de foin à l’arrière, où Sam a nettoyé mon visage ensanglanté à l’aide d’un mouchoir.
    « J’ai baissé ma garde, ai-je dit d’une voix pâteuse. Je suis désolé de vous avoir infligé ce spectacle.
    — Bien au contraire, a répondu Sam. Que tu le saches ou non, tu as fait exactement ce qu’il fallait. En ce qui concerne ces gens, ton arrogance a été mise définitivement K.-O… tu ne vaux ni plus ni moins que n’importe lequel d’entre eux, à présent. »
    C’était toutefois une consolation bien amère, dont je n’ai tiré que peu de réconfort tandis que la bruyante soirée poursuivait son cours.

11

    Les festivités ont enfin stoppé, une fois que les fêtards ont commencé à accuser les effets de l’alcool et à s’effondrer puis s’endormir sous l’œil indifférent des agents de voyage. J’ai enfin pu trouver le sommeil, dont mes blessures, sous l’effet de l’air glacé qui s’infiltrait en gémissant par les fentes du wagon, m’ont cependant tiré de temps en temps.
    Il y a quelque chose de troublant et de lugubre à s’éveiller au milieu de la nuit dans un train en mouvement. Les roues cliquetaient à un rythme osseux, la locomotive grommelait au loin comme un Léviathan et son sifflet lâchait de temps en temps un cri si solitaire qu’il semblait s’exprimer au nom de toute la vaste nuit sans lune.
    Cette monotonie sonore a cependant connu une exception, à laquelle j’aurais dû davantage prêter attention. Je rêvais de manière décousue à Williams Ford, à Flaxie en train de jouer près du cours d’eau par un après-midi d’été, quand j’ai senti le wagon fantôme s’arrêter avec quelques à-coups.
    Ont alors suivi un bruit métallique, un grondement, un silence, puis d’autres bruits métalliques, et le train est reparti. Je me suis demandé si je devais réveiller Sam, qui ronflait non loin de moi, pour lui faire part de ces événements. Mais je craignais de sembler naïf. Sam avait déjà souvent pris le train, c’était sans doute un autre ravitaillement en charbon ou un arrêt dans une gare de triage à l’intersection avec une ligne secondaire. Les agents de voyage pelotonnés dans la lueur du poêle ne semblaient pas inquiets, aussi ai-je cessé d’y penser.
    Le lendemain s’est déroulé comme la veille, même si les hommes se montraient renfrognés après leurs excès nocturnes et si l’odeur nauséeuse qui flottait autour du trou d’aisances s’immisçait dans les appétits de chacun.
    Je souffrais encore de la bagarre de la veille. J’ai passé la matinée seul, juché sur une balle de foin, à rédiger une lettre à mes parents avec une écriture puérile due aux secousses du wagon.
    J’y ai travaillé sans interruption jusqu’à ce que Lymon Pugh vînt se planter devant moi, ses jambes comme des arbres dans la paille éparse. Cela ne m’a pas plu de le voir là – je redoutais un nouvel affrontement –, mais il s’est contenté de demander : « Qu’est-ce que tu fais ?
    — J’écris une lettre. »
    Il a soulevé son chapeau pour lisser le turbulent nœud de cheveux bruns ainsi mis à découvert. « Eh bien ça. Une lettre. »
    Ce n’était pas vraiment une conversation, aussi me suis-je remis à ma correspondance.
    Lymon Pugh s’est éclairci la gorge. « Écoute… tu retires ce que t’as dit hier soir ? »
    Peu désireux de déclencher une nouvelle rixe, j’ai pesé ma réponse avec soin. « Je ne voulais pas t’insulter.
    — Sauf que tu m’as traité de voleur.
    — Non… Tu m’as compris de travers. Je voulais juste expliquer mon abstinence. Le “voleur”, c’est l’alcool, tu vois ? Je n’en bois pas parce que ça me prive de ma sensibilité.
    — Ta sensibilité !
    — Ma capacité de raisonnement. Ça me rend ivre, autrement dit.
    — C’est tout ce que t’essayais de dire… que l’alcool te saoule ?
    — Exactement. »
    Il m’a regardé d’un air méprisant. « Évidemment que ça saoule, l’alcool ! Je le sais depuis tout petit. T’as pas besoin de me le dire, encore moins d’en faire une énigme. Comment tu t’appelles ?
    — Adam Hazzard.
    — Lymon Pugh. » Il a tendu sa grosse main balafrée, que j’ai serrée avec prudence. « D’où tu viens, Adam Hazzard ?
    — D’Athabaska.
    — Moi, des Cascades. » C’était un véritable habitant de l’Ouest : on ne peut poursuivre davantage vers l’ouest que les Cascades sans se mouiller les pieds dans l’océan. « Comment t’appelles ce chapeau que tu portes ?
    — Un pakol. » (Un pakol, pour les lecteurs qui n’en ont jamais vu, est constitué d’un disque de laine ou de chanvre renforcé relié à un tube de la même matière. On roule ce tube sur lui-même pour former un bord, que des brides maintiennent en place.)
    « C’est un drôle de chapeau », a-t-il estimé alors qu’il ne pouvait pas vraiment se vanter du sien : on aurait dit un bonnet de marin mangé aux mites. « J’imagine qu’il te tient chaud ?
    — Plutôt. Comment tu t’es retrouvé avec toutes ces cicatrices sur les bras ?
    — J’étais désosseur », a-t-il répondu avant d’expliquer en voyant que je ne comprenais pas : « dans un abattoir de la vallée… La vallée de la Willamette. Je désossais des bœufs. C’était mon boulot… t’as jamais travaillé dans un abattoir ?
    — Non, bizarrement, j’ai raté cette chance.
    — Les bœufs arrivent les uns derrière les autres suspendus à des crochets, et le désosseur prélève le muscle sur l’os. Il faut travailler vite et de près, parce que t’as une dizaine d’autres types tout autour qui font comme toi et le contremaître ne supporte aucun relâchement. Mais il fait chaud, dans la salle à désosser, il y a de la buée quand le temps est humide et le sang rend ta prise moins sûre, donc tôt ou tard, le couteau va où il faut pas. Personne ne dure longtemps, dans ce métier. On s’empoisonne le sang, ou bien on s’entaille tellement qu’on n’arrive plus à tenir le manche. »
    À Williams Ford, il était arrivé à Ben Kreel de nous faire un cours sur les maux du Travail Salarié, à opposer au système du Bail et du Contrat Personnel. Il aurait pu citer en exemple ce que venait de me raconter Lymon Pugh, s’il s’était un jour aventuré près d’un abattoir de la vallée de la Willamette. « J’imagine que c’est pour ça que t’es parti ?
    — Oui, mais ça me fait de la peine.
    — Le travail, ou de l’avoir quitté ?
    — Là-bas, je faisais vivre ma mère. Je serais peut-être resté, mais j’ai entendu dire que l’industrie de la viande commençait à se développer à toute vitesse dans l’Est. Mon idée était d’avoir un meilleur salaire et d’en envoyer une partie à la maison.
    — Voilà qui me semble plutôt sensé, même si tu peux te trancher aussi vite les doigts à New York que dans les Cascades.
    — Avec de la chance, je décrocherai peut-être un meilleur travail que le désossage. La mise en conserves, par exemple, ou même la surveillance. Mais il a fallu que je parte vite, c’est ça qui m’énerve. Je me suis disputé avec mon chef d’équipe, il s’est retrouvé avec une côte cassée et il m’aurait fait arrêter si je ne lui avais pas retourné les poches pour me payer un billet de train vers l’est. Je n’ai pas eu le temps d’en parler à ma mère… pour ce que j’en sais, elle doit me croire mort. » Il a remué les pieds. « Bon, j’imagine que je devrais lui écrire une lettre.
    — Oui, en effet… C’est exactement ce que tu devrais faire.
    — Sauf que je sais pas écrire. »
    Je lui ai assuré que son cas n’avait rien d’inhabituel et qu’il ne fallait pas avoir honte, mais cela ne l’a pas consolé. Il a remué les pieds à nouveau. « À moins que je trouve quelqu’un pour l’écrire à ma place. »
    Je comprenais à présent pourquoi il était venu me voir, et sa requête me semblait plutôt raisonnable… cela valait mieux que de risquer une autre querelle, en tout cas. Je lui ai donc proposé de l’écrire sous sa dictée, et Lymon Pugh a souri jusqu’aux oreilles avant de tenir à me serrer à nouveau la main… une habitude qu’il devrait essayer de perdre, lui ai-je dit, car sa poigne me broyait presque les doigts et j’avais ensuite du mal à prendre le crayon.
    L’obligation de mettre véritablement de l’ordre dans ses pensées s’est alors imposée à lui et pendant quelques minutes, il a lourdement marché de long en large en marmonnant tout seul.
    « Dis juste ce que tu lui dirais si elle était là devant toi, ai-je suggéré.
    — Ça m’avance pas… si elle était là, je n’aurais pas besoin de lui écrire.
    — Eh bien, commence de la manière que tu veux, alors. Chère mère, par exemple. »
    L’idée lui a plu, il a répété la phrase à plusieurs reprises, j’ai ostensiblement couché les mots sur une nouvelle page de mon carnet et il a regardé d’un air admiratif les signes que j’avais tracés. Puis il a froncé les sourcils à nouveau. « Non, ça n’ira pas. Une lettre, ça marchera pas. Ma mère ne sait pas lire, pas plus que moi.
    — Eh bien, dans ce cas… tu connais peut-être quelqu’un qui sait lire ? Un cousin, un ami de la famille ?
    — Non. Sauf le type qui tient le magasin de la compagnie. Lui, il sait lire… je l’ai vu inscrire des lettres sur des panneaux… et il s’est toujours montré plutôt gentil quand on entrait.
    — Il a un nom ?
    — M. Harking.
    — Alors nous allons lui demander de porter le message à ta mère pour toi. Je vais barrer Chère mère et écrire Cher M. Harking…
    — Pas question ! s’est exclamé Lymon Pugh.
    — Pourquoi ?
    — Ça serait impoli, et peut-être pire ! Je l’ai jamais appelé cher de ma vie, j’ai pas l’intention de commencer maintenant !
    — C’est juste une formule.
    — Appelle ça comme tu veux… on fait peut-être ça en Athabaska, mais dans la vallée, on appelle pas cher l’épicier… c’est pas convenable !
    — Écoute, on ne s’y prend pas comme il faut. Si tu réfléchissais à ce que tu veux que M. Harking dise à ta mère pour toi ? Laisse la nuit te porter conseil, et on s’en occupera demain matin. Qu’est-ce que tu en penses ?
    — Ça me plaît pas de remettre à plus tard, mais bon… On dirait que le train s’arrête, de toute manière. On est déjà arrivés à New York, tu crois, ou c’est juste un autre point d’eau ? »
    En fin de compte, ce n’était ni l’un ni l’autre. Les agents de voyage se sont dressés brusquement en levant leurs fusils. Ils ont réveillé le train à grands cris et une fois tous les passagers debout, les paupières battantes, l’agent de voyage le plus proche a lancé : « Vous deux ! Ouvrez la portière. »
    Lymon Pugh et moi avons déverrouillé et fait coulisser la longue porte. Ce que nous avons vu dehors n’était pas un dépôt de charbon, mais une foule de soldats en uniforme, avec à l’arrière-plan un océan de tentes ainsi qu’un espace dégagé où des hommes marchaient sur commande au pas cadencé.
    « Un camp militaire ! » s’est exclamé Lymon Pugh.
    L’agent de voyage nous a ordonné de descendre du wagon fantôme et les autres passagers nous ont suivis. J’ai patienté au soleil dans le grouillement de la foule le temps de pouvoir me faufiler près de Sam et de Julian.
    « On s’est fait capturer ? ai-je chuchoté.
    — Non, juste vendre, a répondu Sam écœuré. Le Cartel a pris notre argent et nous a vendus aux recruteurs, ce qui lui a permis de faire coup double. J’aurais dû me douter de quelque chose quand le vendeur de billets à Bad Jump a absolument tenu à savoir quel âge vous aviez. J’ai été idiot, a-t-il conclu d’un ton amer, et nous voilà dans l’infanterie, du moins nous n’allons pas tarder à y être, et on nous enverra au Labrador l’été venu. »
    J’ai voulu lui poser des questions plus précises, mais un homme aux galons de sergent nous a mis en colonne par deux et fait marcher au pas jusqu’à l’épouillage.

ACTE DEUX
L’invention du  capitaine Commongold
Pâques 2173 – Pâques 2174

Heureuse est la jeune mariée sur qui brille le soleil,
Et béni le cadavre sur lequel tombe la pluie.

Proverbe saxon

1

    Ici commence la partie de mon récit que mes lecteurs connaissent peut-être déjà assez bien, à savoir la manière dont Julian Comstock devient Julian le Conquérant, mais on a si souvent donné une fausse image de cette transformation et de ses conséquences que même un spécialiste des Temps Récents pourrait être surpris par l’histoire telle que je l’ai vue et vécue… ainsi, d’ailleurs, que par le rôle que j’y ai joué.
    Julian n’était assurément pas un conquérant à notre arrivée au camp militaire, même s’il a vite cessé d’être un Comstock.
    « Donne un faux nom », lui a dit Sam tandis que, au sein de la file d’hommes maussades sortis du wagon fantôme, nous approchions d’une tente sous laquelle des médecins militaires attendaient de nous examiner et des commis de l’armée se tenaient prêts à nous inscrire sur les rôles. « Ça nous protégera des investigations de ton oncle… à défaut de nous protéger du reste.
    — Quel nom dois-je donner ? »
    Sam a haussé les épaules. « Celui qui te plaît. Beaucoup choisissent “Smith”. » (Je ne pouvais toutefois me représenter Julian comme un Smith, un Jones, un Wilson ou n’importe quel autre nom à deux sous : d’une manière ou d’une autre, ils ne lui convenaient tout simplement pas.) J’ai demandé à Sam si je pouvais continuer à m’appeler Adam Hazzard, et à mon grand soulagement, il m’a répondu que cela ne devrait pas poser de problèmes. Mon patronyme n’a peut-être rien d’aristocratique, mais j’aurais fait honte à mon père en le modifiant.
    J’ignore ce qui est arrivé aux réformés. Je crois qu’on les a fait remonter à bord du wagon fantôme, peut-être pour les abandonner à un aiguillage quelque part sur la grande ligne, en les dépouillant sans doute au passage.
    Sam lui-même a été l’objet d’un examen minutieux en raison de son âge. Il a affirmé au médecin examinateur avoir trente-deux ans, mais on nous a ordonné de nous dévêtir et le corps de Sam a dévoilé son mensonge par sa chair ridée et tannée. Comme il était aussi robuste, mince et doté de poumons sains, il n’a toutefois fallu qu’une brève discussion aux médecins pour donner leur accord. Julian et moi avons été acceptés plus rapidement.
    On nous a fait ensuite nous aligner près d’une tranchée dans laquelle nous avons jeté nos vêtements personnels, pour ne garder que quelques objets dans des sacoches ou « nécessaires » fournis par l’intendant, tandis qu’une recrue efflanquée jetait sur nos corps nus de la poudre jaune qu’il puisait dans un seau… un insecticide destiné à nous débarrasser des poux, puces et autres vermines.
    Cette poussière infecte se collait aux cheveux, à la peau, à la gorge et aux poumons. Elle nous a brûlé les yeux au point de nous faire bientôt pleurer comme des petits enfants, et nous avons toussé et manqué vomir tels des phtisiques au dernier stade de la maladie. Nous avons failli en mourir, en d’autres termes, et je suppose que même les poux parmi nous ont dû être considérablement incommodés, même s’ils s’étaient rassemblés une semaine plus tard pour opérer un retour en force.
    Dès que nous avons repris notre souffle, on nous a mis en rangs devant un commis de compagnie qui a ajouté nos noms à une liste de conscrits. Sam s’est présenté sous le nom de Sam Samson, ce qui lui a valu un regard sceptique. Je me suis fait inscrire sous celui d’Adam Hazzard, en le prononçant avec fierté même si je frissonnais et n’étais guère vêtu que d’une couche de poussière insecticide. Cela a ensuite été au tour de Julian, encore un peu étourdi par la poudre jaune. Quand on lui a demandé son nom, il a commencé par répondre « Julian, Julian Com… », mais Sam lui a alors donné un coup de pied dans les tibias et mon ami a conclu : « Commongold » avec une petite toux.
    C’était un pseudonyme frappant, ai-je pensé, et fort approprié : Julian Commongold, doré de poudre à poux et abandonné parmi les gens du commun, mais un nom malgré tout noble, riche de dignité. « Ça te va bien, ai-je chuchoté.
    — Pas grand-chose d’autre ne me va, aujourd’hui », m’a-t-il répliqué sur le même ton.
    Il nous a alors fallu prêter Serment – jurer fidélité au Drapeau et au Sauveur, au pouvoir temporel de la Branche Exécutive, à la sagesse du Sénat et à la majesté spirituelle du Dominion. Cela a été un moment solennel, malgré notre nudité et nos frissons irrépressibles[18]. Nous nous sommes ensuite mis en rangs pour recevoir nos uniformes, qui nous ont été tendus sans sérieusement prêter attention ni à notre taille ni à notre corpulence, si bien que nous avons passé une demi-heure à nous échanger manteaux et pantalons, ou à nous réchauffer près de la tranchée dans laquelle on avait imbibé d’alcool puis enflammé nos vêtements civils. Un sergent nous a ensuite escortés jusqu’à une tente de l’ordinaire où on nous a servi un repas chaud à base de ragoût de bœuf qui a fait le délice des vagabonds parmi nous, pour qui ce menu simple, mais sur lequel on pouvait compter, constituait et continuerait à constituer le grand avantage de l’infanterie, qui contrebalançait le reste.
    On a fini par nous assigner des lits de camp, disposés en rangs sous une toile de tente assez vaste pour accueillir un cirque (tel que je me le représentais), et nous avons eu avant que la trompette sonnât « extinction des feux » quelques instants à nous pour fumer ou bavarder, selon les préférences de chacun, à la lumière de quelques lampes. Julian m’a rappelé à ce moment-là que le jour de l’An avait dû passer pendant notre séjour à bord du train à cornes de caribou. L’année 2172 était arrivée à sa dernière extrémité et avait glissé dans ce sépulcre hanté qu’on appelle le Passé. Nous étions à présent en 2173, année durant laquelle Deklan, l’oncle de Julian, allait une fois de plus se voir intronisé président incontesté des États-Unis, d’un océan à l’autre et de l’équateur au pôle, et je me suis souvenu que j’étais désormais, et allais rester quelque temps, un guerrier de ce parti. Au printemps, peut-être serais-je en train de me battre pour chasser les Hollandais de l’enceinte sacrée du Labrador, pour récupérer notre droit au bois, à l’eau et aux minéraux de cet État contesté, et pour défendre notre souveraineté de droit divin sur le passage du Nord-Ouest. En deux mots, j’étais, irrévocablement, un soldat américain.
    « Te voilà dans l’histoire et hors de l’obscurité, Adam », a dit Julian avec seulement une petite partie de son cynisme habituel.
    Pensée intimidante, mais excitante, et je la retournais encore en esprit quand, vaincu par la fatigue, je me suis endormi.

    Je ne relaterai pas dans ses moindres banalités la vie en camp militaire, ni ne retarderai indéfiniment le moment de m’intéresser aux batailles et luttes auxquelles Julian et moi avons participé. De toute manière, nous ne sommes pas restés longtemps dans ce camp rudimentaire sur la plaine hivernale. On ne nous y a gardés que le temps de nous faire suivre un entraînement des plus sommaires et de repérer les hommes avec une épilepsie ou une Vérole cachées, ou encore ceux enclins à des crises de folie et de mélancolie furieuse. À Pâques, tous les conscrits de ce genre seraient libérés des obligations militaires, ou assignés à des tâches simples adaptées à leur cas.
    Le reste d’entre nous était bien entendu curieux de son avenir. Certains des anciens hommes sous contrat ignoraient la nature et l’objectif de la guerre au Labrador, ce qui les rendait encore plus peureux que nécessaire. Dans les grandes villes, les journaux relataient le déroulement et le résultat de telle ou telle bataille et retraçaient le progrès global de la guerre, aussi même les employés et les ouvriers salariés pouvaient-ils être relativement bien informés, mais les conscrits étaient en majorité des sans-terre sourds à de telles sources d’informations. Ils se renseignaient comme ils pouvaient : à l’office général du dimanche, par la rumeur et les on-dit. Et certains ont pris le conseil de Julian sur le sujet.
    Il ne faut pas s’imaginer le temps que nous avons passé dans ce camp de recrutement comme une longue série de débats historiques et philosophiques… cela n’a bien entendu pas été le cas. Levés tôt le matin par la trompette qui sonnait le réveil, nous avions appel, appel des malades, ordinaire, puis exercices d’escouade et de compagnie (dès qu’on nous a affectés à des escouades et des compagnies), tour de faction, appel de l’adjudant-major et service de camp (c’est-à-dire ramassage des ordures), ensuite exercice de bataillon jusqu’à midi, retour à l’ordinaire, exercice de régiment jusqu’au repas de cinq heures, défilé général, retraite et sonnerie d’extinction des feux, tout cela six jours sur sept. Le dimanche, il n’y avait pas d’exercices et rien de plus solennel qu’un office général le matin, ce qui nous permettait de converser et de prendre un repos réparateur.
    Nous avons appris à présenter les armes et maîtriser les complexités des défilés, et on nous a familiarisés avec les fusils Pittsburgh qui nous accompagneraient au combat. Nous avons appris à les démonter et à les assembler, à faire en sorte qu’ils restassent propres, secs et graissés, et de manière générale à les traiter avec toute la tendresse qu’une jeune mère peut réserver à son premier bébé. Quand l’hiver a perdu de sa rigueur, fin février, on nous a emmenés marcher dans la zone humide de la plaine où le camp était installé afin de permettre à nos brodequins de s’accommoder de nos ampoules et vice versa ; on nous a jetés dans de fausses batailles, on nous a enseigné comment creuser des retranchements, franchir une clôture en barbelés, attaquer un ravelin ennemi et suivre un drapeau de régiment. Nous avons amélioré notre adresse au tir sur le champ du même nom. Nous avons appris à entonner des chants de marche sans rougir à leurs obscénités… ce qui nous endurcissait sur le plan moral aussi bien que physique. En un mot, on nous a fait beaucoup travailler en nous nourrissant bien, jusqu’à ce que nous tirions fierté d’avoir survécu à ce calvaire et nous considérions supérieurs au commun des ouvriers et employés civils. Nous avons douté pouvoir être défaits en véritable situation de guerre, et en tout cas certainement pas par les Hollandais (comme nous appelions les forces mitteleuropéennes).
    Ayant bénéficié auparavant de l’enseignement de Sam, Julian et moi figurions parmi les recrues les plus habiles, même si Sam nous a avertis de ne pas trop nous faire remarquer. Julian en particulier a dû feindre une certaine maladresse durant nos exercices avec les chevaux, sous peine d’être versé dans la cavalerie et donc extrait de la sphère de protection de Sam. Sam lui-même (à dessein ou à cause de son âge) s’est montré médiocre durant les exercices d’endurance, mais il travaillait avec régularité et compétence à l’établissement d’une autre ligne d’influence. Il s’est lié d’amitié avec l’intendant du camp, vétéran comme lui de la guerre Isthmique. La rivalité entre l’armée des Deux Californies et celle des Laurentides signifiait que ni Sam ni l’intendant ne pouvaient s’attendre au moindre favoritisme du fait de leur expérience passée, et pour des raisons d’anonymat, Sam ne pouvait rien avouer d’autre qu’une courte période de fantassin. Mais les deux hommes s’entraidaient hors du service et se rendaient de menues faveurs, aussi Sam n’a-t-il pas tardé à être adopté par le petit cercle des vétérans de la guerre Isthmique qui avaient réussi à se ménager une place dans les forces de l’Est, dont certains officiers. Sam usait de son influence pour nous garder à portée de main, Julian et moi, et pour s’assurer que nous resterions tous trois ensemble une fois envoyés au Labrador.
    Beaucoup de sermons du dimanche parlaient de cette contrée. L’office dominical étant assuré par des officiers du Dominion, le conflit était surtout présenté en termes spirituels, c’est-à-dire comme un combat entre le Bien et le Mal. Le Bien était la possession pleine et entière de l’Amérique du Nord par ses maîtres naturels, le Mal de prétendus « intérêts territoriaux » avancés par l’impie communauté de nations connue sous le nom de Mitteleuropa.
    Nous écoutions avec l’attention qui se doit ces sermons souvent prononcés avec chaleur, et nous les prenions à cœur. Mais dans les heures de quartier libre après la réunion générale du camp, nombre de conscrits (dont Lymon Pugh et moi-même) se rassemblaient autour de Julian « Commongold » pour l’écouter exprimer une version plus pragmatique de l’histoire de la guerre.
    Ces exposés se sont étalés sur plusieurs dimanches consécutifs. Pour résumer, Julian nous a raconté que la possession du Labrador avait été contestée, en principe et en fait, depuis la Fausse Affliction du siècle précédent. L’Amérique se trouvait encore en proie à des troubles civils quand les nations alliées de Mitteleuropa prirent conscience de l’importance du passage du Nord-Ouest (ouvert au trafic maritime par le réchauffement du climat) et convoitèrent ses richesses naturelles. Elles le revendiquèrent en vertu de ce que certains appelaient la Théorie « Pierre De Gué » du droit international : l’Europe contrôlait l’Islande et le Groenland, le Groenland était contigu à l’île de Baffin, elle-même contiguë au détroit d’Hudson, donc à la baie d’Hudson et par conséquent au Labrador ainsi qu’à Terre-Neuve, aussi ce territoire tout entier devait-il être administré par Mitteleuropa depuis ses palais bureaucratiques à Munich[19].
    Le temps pour l’Union de se remettre et de se trouver en mesure de contester ces prétentions, on trouvait des dépôts de charbon mitteleuropéens de l’île Devon jusqu’à Kangiqsujuaq, des chalutiers mitteleuropéens en train de sillonner les poissonneuses eaux du bassin de Foxe, des navires de guerre mitteleuropéens en patrouille au large des îles Belcher, des troupes et des colons mitteleuropéens à terre à Battle Harbour et Goose Bay.
    La situation en resta là, ou couva là, car suivirent des décennies d’accrochages entre navires de guerre américains et mitteleuropéens, d’accusations de piraterie, d’escarmouches le long des Laurentides, d’expéditions et réceptions de sévères notes diplomatiques, etc. Une espèce de modus vivendi prévalut néanmoins, dans lequel la continuité du commerce passait avant la fierté nationale. Les soi-disant Présidents Pieux, qui régnèrent durant cet interlude, se montrèrent moins intéressés par le combat contre les étrangers que par le renforcement du pouvoir du Dominion de Jésus-Christ et la régulation de l’usage foncier dans la plaine à l’ouest.
    L’Union gagna en puissance et en prospérité durant les longs règnes heureux des Pieux. Notre grand réseau ferroviaire fut perfectionné et étendu tandis que le Système des Propriétés imposait une régularisation légale au patchwork de terres et aux coutumes contractuelles qui prévalaient jusqu’alors. Il y eut abondance raisonnable de nourriture, la population commença à croître après les catastrophiques hécatombes de la Fausse Affliction, la Vérole emporta moins d’enfants durant ces années-là et le commerce international transforma nos ports en respectables grandes villes de dizaines de milliers d’habitants.
    Tel était l’état de la Nation au moment de l’accession à la présidence du grand-père de Julian, Emmanuel Comstock. (Le récit de Julian, comme je l’ai dit, n’était pas aussi sec et abrégé que le mien, sans quoi il n’aurait jamais tenu son auditoire. Son sens du théâtre lui a d’ailleurs admirablement servi, par ces calmes dimanches après-midi. Il s’exprimait avec des inflexions mélodieuses, adoptait des voix ou des attitudes comiques en fonction de son sujet, caressait sa barbe éparse pour imiter les Présidents Pieux, etc. Et lorsqu’il parlait de la dynastie Comstock, ses imitations devenaient plus précises et plus cinglantes… même si je doute qu’un seul de ses auditeurs s’en fût aperçu.)
    Emmanuel Comstock, le premier des Comstock impériaux, fut un président brutal mais perspicace qui s’occupa de moderniser les armées et de les faire passer sous la discipline de l’Église du Dominion. Il y parvint, aussi la Nation ne tarda-t-elle pas à se retrouver en possession d’une force de frappe avec laquelle il fallait compter… et dont Emmanuel Comstock se servit sans attendre. Reformée depuis peu, l’armée des Laurentides attaqua les Hollandais au nord du Saint-Laurent tandis que la Flotte Rouge-et-Blanc de l’amiral Finch infligeait des pertes colossales aux Mitteleuropéens au large de la baie Groswater.
    Au milieu de ces conflits, Emmanuel Comstock prit pour épouse la fille d’un sénateur, qui lui donna deux fils durant les cinquième et sixième années de son règne : Deklan puis Bryce. Bien décidé à ne pas laisser ses fils devenir d’oisifs aristocrates, Emmanuel Comstock leur fit donner dès leur enfance une formation de guerrier et d’homme d’État, et sitôt qu’ils furent majeurs, leur attribua des commandements militaires qui leur permettraient d’affiner leurs talents de meneurs d’hommes : Deklan fut nommé général de division dans l’armée des Laurentides, le cadet Bryce reçut un grade comparable dans l’armée des Deux Californies.
    Bien que très différents – l’affable et heureux en mariage Bryce, le solitaire et maussade Deklan –, les deux frères s’avérèrent des commandants capables. Les premières victoires des Comstock avaient repoussé les Mitteleuropéens sans parvenir toutefois à les chasser d’Amérique du Nord, les Stadhouders, c’est-à-dire les gouverneurs hollandais, étant trop fermement retranchés dans les vastes étendues du Nord-Est qu’ils avaient exploitées et administrées toutes ces années. Mais l’armée des Laurentides, sous le commandement de Deklan Comstock, captura et occupa toute Terre-Neuve, ce qui permit à la liaison ferroviaire entre Sept-Îles et Schefferville de passer aux mains américaines.
    Ce fut la fameuse campagne d’été de 2160[21]. D’importants éléments de l’armée des Laurentides marchèrent ensuite sur New York pour une parade victorieuse. Peu après[22], Emmanuel Comstock mourut d’une chute de cheval tandis qu’il chassait dans le domaine du palais exécutif, et Deklan, avec l’assentiment d’un Sénat passif, lui succéda à la présidence.
    (Ici Julian a appelé ses auditeurs à resserrer leur cercle afin que son imitation de la voix stridente et des manières colériques de Deklan Comstock ne parvînt pas aux oreilles d’officiers qui passeraient. Sam n’était pas là, sans quoi il aurait fait cesser de tels agissements. Il avait déjà mis en garde Julian contre toute manifestation d’athéisme et de sédition, mais Julian ne voyait aucune raison pour que son incorporation interférât avec ces intéressants passe-temps.)
    S’il avait fait ses preuves comme général et figure de proue, Deklan s’avéra un président jaloux et soupçonneux. Il se montra particulièrement jaloux de son cadet Bryce, en qui il voyait un rival potentiel, et c’est aussi pour le mettre en danger qu’il fit éclater la guerre Isthmique[23]. Un navire de guerre américain, le Maude, avait explosé en sortant du canal de Panama… sans doute à cause d’une chaudière défectueuse, mais Deklan déclara qu’il s’agissait d’un sabotage dont il imputa la responsabilité aux Brésiliens, gardiens du canal. Il voulut ce dernier dans le giron américain, ce qu’il obtint après une campagne âprement menée par l’armée des Deux Californies sous le commandement de Bryce Comstock.
    Panama aurait dû être un superbe joyau dans le diadème de Deklan. Mais le jeune Bryce, dont la survie suffisait à frustrer les sombres espoirs de son aîné, suscita davantage la jalousie de celui-ci par l’éclat très remarqué de sa carrière militaire.
    Les armées de l’Ouest ne pouvaient faire tout le trajet jusqu’à New York pour célébrer leur victoire. Bryce y fut convoqué seul, soi-disant pour se voir décerner l’ordre du Mérite. À peine Bryce Comstock descendit-il du train qu’il se retrouva toutefois cerné par des soldats de l’Est et emprisonné pour trahison.
    (Je ne vais pas lasser le lecteur en décrivant cette accusation « forgée de toutes pièces », comme l’a qualifiée Julian, ni la logique fratricide qui transforma un officier victorieux en ennemi de la Nation. Je me contenterai de préciser que Bryce Comstock se vit passer au cou un trophée non plus d’or mais de chanvre, et qu’il eut comme véritable récompense une place sur le trône du Seigneur, plus majestueux que celui du généralissime en titre.)
    Telle était la situation, a raconté Julian à ses auditeurs attentifs, depuis une décennie… une impasse au Labrador, une victoire sur l’isthme du Panama, et Deklan Comstock dont l’humeur ne cessait de s’assombrir et l’égocentrisme de croître jour après jour dans les couloirs de marbre du palais présidentiel. Du moins jusqu’à l’année précédente. Que l’Amérique s’emparât du canal avait inquiété les puissances mitteleuropéennes, désormais obligées de dépendre encore davantage du passage du Nord-Ouest pour leur commerce avec le Pacifique, où elles redoutaient la prédominance américaine. Elles avaient donc fortifié leurs dernières possessions sur notre continent, accru leurs forces militaires et navales, puis lancé peu de temps après une contre-attaque massive sur l’armée des Laurentides.
    « C’est la guerre que nous, on va faire ? » s’est enquis Lymon Pugh, dont l’attention avait été épuisée par le récit de Julian.
    « C’est exactement la guerre que nous allons devoir faire, et elle ne se passe pas bien pour nous. Les Hollandais sont disposés en force, nous avons déjà perdu la liaison ferroviaire avec Schefferville, et les villes de Québec comme de Montréal sont sous la menace ennemie. L’armée des Laurentides a subi d’importantes pertes l’été dernier, d’où le doublement de la conscription.
    — On dirait qu’on est du mauvais côté du manche, alors, a fait remarquer un autre soldat.
    — Peut-être pas », a répondu Julian qui n’était ni défaitiste, ni friand des Hollandais. « L’ennemi est bien approvisionné, mais ses lignes de ravitaillement s’étirent sur tout l’Atlantique et notre marine mène la vie dure aux navires hollandais. L’armée ennemie a un effectif fixe tandis que le nôtre ne cesse de croître. De plus », il a souri jusqu’aux oreilles, « nous sommes américains, pas eux, ce qui fait toute la différence. »
    Il y a alors eu un ban pour l’Union, puis beaucoup de poitrines frappées, et la foule des recrues est partie en se vantant de la manière dont elle allait mettre l’ennemi en déroute et montrer aux Hollandais de quel bois étaient vraiment faits les soldats américains. C’est Lymon Pugh qui, s’attardant un peu, a demandé : « Comment tu sais tout ça, Julian Commongold ? T’es une sorte de savant ? On dirait, à t’entendre. »
    Julian a éludé la question d’un haussement d’épaules. « Je suis de New York… J’ai lu les journaux. »
    Ce qui a réorienté l’esprit de Lymon Pugh sur la lecture, et sur l’alphabétisation en général, si bien qu’il s’est plongé dans ses pensées tandis que nous nous rendions à l’ordinaire.
    Les exposés de Julian sur l’état de la guerre n’ont bien entendu pas échappé longtemps à l’attention des officiers responsables du camp. Le bruit s’est répandu et (d’après Sam, qui se tenait au courant) les opinions personnelles de Julian n’ont pas plu aux officiers du Dominion, qui ont voulu le faire réprimander. Mais le commandant militaire du camp s’y est opposé, car Julian était un soldat prometteur et sa manière de parler sans détour avait davantage donné de courage aux hommes que dix sermons dominicaux enflammés.
    De tels scrupules ne retenaient pas Sam, qui a vivement fustigé Julian pour ses propos lestes en lui rappelant que, à long terme, la notoriété pouvait être tout aussi dangereuse que le combat… admonestations dont Julian a fait peu de cas.
    « J’imagine que ça ne devrait pas me surprendre, m’a confié Sam après l’une d’elles. C’est son côté Comstock.
    — Il fera donc un excellent soldat, ai-je dit.
    — Ou un fameux cadavre. »

    Il était prévu qu’on nous envoyât dans l’Est pour la campagne de printemps, mais auparavant, par un autre dimanche après-midi, Lymon Pugh est venu une nouvelle fois me parler de lecture et d’écriture.
    « J’me suis dit que je pourrais peut-être apprendre tout ça, m’a-t-il glissé d’un air penaud. À moins que j’aie trop attendu. Qu’est-ce que t’en dis, Adam Hazzard ? C’est quelque chose que seulement les enfants peuvent apprendre ?
    — Non », ai-je répondu, car je me considérais, dans cette communauté, comme une sorte d’évangéliste de l’Alphabétisation. Mes talents d’écriture n’étaient pas passés inaperçus et nombre d’hommes venaient me demander de les aider à lire ou composer des lettres. « N’importe qui peut l’apprendre quand il veut. Ça ne pose aucune difficulté particulière.
    — Donc, moi, je pourrais ?
    — Je pense bien.
    — Et tu vas m’apprendre ? »
    Je me sentais magnanime… c’était une belle journée, avec une atmosphère imprégnée d’une délicate tiédeur, et une langueur s’était installée sur tout le camp (ainsi que l’odeur marécageuse de la plaine en dégel et une malheureuse brise en provenance des latrines). Je me suis allongé sur mon lit de camp sans mes brodequins, les orteils à nu. Lymon Pugh s’est assis sur le lit voisin, où il a distraitement graissé son fusil, ses mains balafrées s’activant presque d’elles-mêmes. Un peu de charité ne semblait pas hors de propos. « Mais attention, je ne peux pas le faire en une seule leçon. Il va falloir commencer par les principes de base.
    — Je m’attends à ce qu’on ait plein de temps, si toi et moi on ne se fait pas tuer dans la guerre. Tu peux m’apprendre petit à petit, Adam.
    — Dans ce cas, on va commencer par les lettres de l’alphabet. L’alphabet est l’ensemble de toutes les lettres qui existent, et une fois que tu les auras apprises, aucune autre que tu ne connais pas ne viendra t’embrouiller.
    — Elles sont combien, ces lettres ?
    — Vingt-six en tout. »
    Il a eu l’air déconfit. « C’est beaucoup.
    — Seulement en apparence. Tiens, je vais te les écrire, tu pourras garder le papier pour l’étudier. » J’ai pris une page de mon carnet, sur laquelle j’ai recopié toutes les lettres dans leurs grandes et petites incarnations, ce qui a donné :
    Aa – Bb – Cc – (etc.)
    « M’est avis que tu t’es trompé sur le nombre, a ensuite fait observer Lymon Pugh. Il y en a au moins cinquante, à mon avis.
    — Non, seulement vingt-six, mais chacune existe sous deux formes, la plus grande étant appelée majuscule. »
    Il a examiné la page sans comprendre. « On devrait peut-être laisser tomber… ça ressemble pas à quelque chose que je pourrais arriver à mémoriser.
    — Tu te sous-estimes. Suppose qu’en te promenant à l’est de la vallée de la Willamette, tu tombes sur un village avec juste vingt-six habitants dans lequel tu décides d’habiter. Tu apprendrais assez vite les noms de toute la tribu, pas vrai ? Et beaucoup d’autres choses sur eux.
    — Sauf que les gens ne sont pas des gribouillis sur une page. Ils se baladent, ils parlent et tout.
    — Les lettres ne se baladent peut-être pas, mais elles parlent, car chacune représente un son. Écoute, rien ne nous oblige à te présenter les vingt-six à la fois. Ça te ferait ressembler à un étranger dans une soirée bondée, ce qui n’est jamais agréable. Prends juste les trois premières, comme si elles étaient assises autour d’un feu de camp et t’invitaient à te joindre à elles.
    — C’est fantaisiste.
    — Un peu de patience. Voici A et sa compagne le petit a », et j’ai prononcé le son de la lettre avec ses variations, en enjoignant Lymon Pugh à les répéter, à associer les sons avec la forme de la lettre, de même qu’il relierait un visage à un nom. Une fois un résultat satisfaisant obtenu, nous sommes passés au simple et direct Bb puis au plus élusif et caméléonesque Cc. Le temps pour Lymon Pugh de maîtriser ces trois lettres, près d’une heure s’était écoulée et telle une éponge, il semblait avoir absorbé tout le savoir qu’il pouvait contenir pour le moment, la moindre bribe supplémentaire de connaissance paraissant devoir aussitôt ressortir de lui.
    Il a accepté de remettre tout enseignement complémentaire à la prochaine leçon, peut-être le dimanche suivant, mais a fait remarquer : « Ce ne sont que des sons, je ne vois pas le rapport avec l’écriture ou la lecture.
    — Ensuite, tu peux les associer et les arranger pour former des mots. Mais chaque chose en son temps.
    — Je pourrais faire un mot juste avec ces trois lettres ? »
    Je n’ai pu penser à d’autres mots que CAB, aussi l’ai-je écrit pour lui, ce qui l’a ravi. « Du diable si mon oncle ne conduisait pas justement un cabriolet à Portland il y a des années, un chouette équipage, avec quatre chevaux. J’aurais aimé lui avoir écrit ce mot ! Il m’aurait pris pour un savant du Dominion, ou pour un Aristo déguisé.
    — Entraîne-toi sur ces lettres pendant ton temps libre », lui ai-je conseillé en lui donnant une page vierge pour ses exercices d’écriture, ainsi qu’un crayon de réserve que j’avais dérobé la semaine précédente dans la tente de l’intendant (j’aimais en effet disposer d’une provision de crayons : ils étaient périssables et souvent difficiles à se procurer). « Tu peux écrire CAB, lui ai-je dit et montré, ou cab, cela veut dire la même chose, mais il faut que tu t’entraînes aux deux.
    — Je le ferai », a-t-il promis, avant d’ajouter après un instant de réflexion : « Mais c’est trop généreux, Adam Hazzard. Je devrais te payer pour tout ce travail. »
    Cela me suffisait qu’il eût perdu l’habitude de me décocher des coups de poing et je ne souhaitais par conséquent pas d’autre paiement, mais pour réduire la gêne, j’ai dit : « Il y a sûrement beaucoup de choses que tu sais et pas moi. Un jour, tu pourras m’en apprendre une ou deux. »
    L’idée lui a fait froncer les sourcils, reprendre son fusil et en terminer l’assemblage. Puis, tandis qu’il reposait le dernier chiffon graisseux, il s’est animé : « Je dois pouvoir t’apprendre à faire un bel Assommoir.
    — C’est sans doute un bon exemple, puisque j’ignore en quoi ça consiste.
    — Oh, bon » (il s’enthousiasmait pour son sujet), « j’imagine que n’importe qui peut en faire un rudimentaire… t’en as sans doute fait un toi-même, mais vous lui donnez peut-être pas ce nom-là en Athabaska. Un Assommoir, Adam, tu sais : pour taper sur la tête de quelqu’un.
    — Peut-être que si tu me le décrivais…
    — Mets un caillou au fond d’une chaussette et t’en as un. Tu le fais tourner et tu l’abats sur le crâne de ton ennemi : bang ! »
    J’ai été surpris par la violence de son exclamation. « Tu as besoin de t’en servir… si souvent que ça ?
    — J’en avais besoin, dans la vallée. Comme la plupart des garçons, si on voulait gagner de l’argent sans travailler à l’abattoir, en le prenant aux ivrognes, par exemple, ou pour se battre entre nous. Sauf qu’un caillou dans une chaussette, ça fait juste un mauvais Assommoir, le plus mauvais qui existe. »
    Lymon Pugh s’est alors lancé dans un exposé sur la manière d’en fabriquer un de qualité supérieure dont le propriétaire pourrait légitimement tirer fierté. On commence, m’a-t-il expliqué, par ouvrir un œuf de poule, « mais pas de la manière habituelle : il faut le fendre tout doucement par le bout étroit, faire un petit trou, puis vider les parties molles et laisser sécher la coquille. Ensuite on fait fondre du plomb, par exemple un vieux bougeoir, une poignée de balles ou un truc comme ça. On enterre la coquille dans du sable jusqu’au trou et on verse le plomb fondu dedans. On laisse passer la nuit, on déterre la coquille, et en l’enlevant on obtient un beau lingot de plomb lisse en forme d’œuf. Alors on fait une élingue pour ça, une vieille chaussette ne convient pas à un homme respectable, on se sert de cuir pressé ou de chanvre solide, on le noue avec une lanière de cuir et on coud dessus une perle ou un bouton en cuivre si on se sent une âme d’artiste. Le tout tient vraiment bien dans la poche, c’est pas encombrant… mais un Assommoir comme ça fendra une tête comme un œuf.
    — Ce qui boucle la boucle, ai-je dit un peu épouvanté.
    — De quoi ?
    — Oublie. C’est un beau savoir, Lymon, je t’en remercie et me considère intégralement payé, même si je n’ai pas l’usage d’un Assommoir pour le moment.
    — Pas de problème, a-t-il répondu tout sourire. J’ai personne à qui écrire non plus, à part peut-être l’épicier, ni de livres à lire. Mais on sait jamais à quel moment on peut avoir besoin d’un alphabet.
    — Ou d’un Assommoir », ai-je dit alors que retentissait la sonnerie de l’ordinaire.

    Il ne faut pas supposer que notre ajustement à la vie militaire a été facile. Il y a eu de nombreuses nuits dans le camp sur la plaine où je me suis endormi les larmes tremblotant aux coins des yeux en repensant à ce qui semblait une existence insouciante à Williams Ford. Si j’avais été méprisé par les autres garçons, ou traité avec rudesse dans les écuries, ou mordu de temps en temps par une poulinière, ces souvenirs s’estompaient, si bien que l’intégralité de ma précédente existence m’apparaissait comme un été de détente sur les berges de la rivière Pine, durant lequel les écureuils tombaient des arbres comme des fruits tropicaux et je ne cessais de somnoler dans une clairière tachetée de soleil, un livre ouvert sur la poitrine, à rêver de guerres plus agréables que celle-là.
    Mes pensées se dirigeaient aussi vers le beau sexe, dont je ne croisais plus guère de représentantes, et je me demandais si j’aurais un jour une nouvelle occasion de contempler un visage souriant ou d’examiner de près une paire d’yeux féminins. Le besoin viril n’était pas endormi en moi et je craignais de devenir aussi désespéré et solitaire que certains de mes camarades soldats, qui dissipaient leurs désirs dans d’obscènes et indicibles activités. Un exemplaire d’Actes condamnés par le Lévitique circulait à la dérobée et j’avoue y avoir jeté un ou deux coups d’œil, par curiosité.
    Mais de manière générale, on nous tenait trop occupés pour nous laisser le temps de nous apitoyer sur notre sort. Pour nombre de ces hommes, l’armée améliorait notablement leurs conditions de vie antérieures en leur fournissant des repas réguliers et une paie, modeste mais garantie.
    Notre première solde nous a été versée peu avant la date prévue pour notre départ dans l’est, où nous aurions l’occasion de dépenser un peu nos deniers, surtout en cas de stationnement à proximité de Montréal ou de Québec… comme le bruit courait. C’était en tout cas une nouveauté d’avoir de l’argent liquide dans les mains. Beaucoup de soldats ont aussitôt cousu billets et pièces dans des poches secrètes de leurs nécessaires, quand ils ne les ont pas cachés dans leurs vêtements ou des ceintures improvisées serrées sur la taille. Mais comme l’argent était une première pour moi – je n’avais vu à Williams Ford que des reçus de bail et des pièces anciennes –, je suis aussitôt retourné le manipuler et l’examiner dans la tente dortoir, où Sam et Julian m’ont rejoint.
    « On part demain matin, m’a lancé Sam en entrant, pour le meilleur ou pour le pire. On va célébrer Pâques à Montréal, j’imagine. Puis, ce sera le combat… l’épreuve de vérité. Qu’est-ce que tu regardes avec autant d’attention, Adam Hazzard ?
    — Ces pièces. »
    La plus grande me plaisait particulièrement, celle de un dollar. Moins délicatement ouvragée que la monnaie des Profanes de l’Ancien Temps, elle était malgré tout joliment pressée et estampée. Elle contenait une quantité mesurable de véritable argent, avait des bords filés, des pieds de vigne gravés autour du visage, les mots In God We Trust en lettres si ornées qu’ils en devenaient presque illisibles, et au milieu le portrait en relief d’un homme à la mine sévère, aux petits yeux et au nez pointu. D’autres silhouettes décoraient les pièces de moindre valeur faciale, dont certaines que j’ai reconnues grâce à des illustrations vues dans l’Histoire officielle de l’Union, comme les patriotes historiques Washington, Hamilton et Otis. Je n’avais toutefois jamais vu le visage sur le dollar et Julian s’est mis à rire quand je le lui ai montré. « Voilà que la vanité de ce vieux scélérat a trouvé un autre moyen d’expression ! C’est mon oncle, Adam… Deklan Comstock, ou une représentation flatteuse de Deklan.
    — Il est sur une pièce, maintenant ?
    — Une nouvelle pièce pour une nouvelle année. Et il y en a beaucoup, j’imagine. La Monnaie doit travailler en heures supplémentaires pour payer l’effort de guerre. » Julian a attiré mon attention sur le côté face du dollar, où figuraient les mots DEKLAN COMSTOCK POTUS[24], l’année 2173 et une représentation d’une poignée de main qui signifiait la concorde des armées de l’Est et de l’Ouest, tout cela près du poinçon de la Monnaie de Boston et de la légende ambiguë mais vaguement menaçante NOW AND FOREVER[25].
    « Fais-moi voir ça », a dit Sam avant d’examiner la pièce. « Oui, c’est lui, un portrait plutôt avantageux. Il pourrait percer des trous dans le bois, avec son nez. Toute la beauté de la famille est allée à Bryce. »
    Nous approchions là d’un sujet que je n’avais osé aborder… la famille de Julian. Mais je n’étais à ce moment-là pas un garçon d’écurie et Julian pas un Aristo. Lui et moi étions soldats, ce que nous allions rester au moins le temps de notre engagement involontaire. Je me suis donc enhardi à demander : « À quoi ressemblait ton père, Julian ? Tu l’as bien connu de son vivant ? »
    Sam et Julian ont échangé un regard.
    « Assez bien, a répondu Julian d’une voix plus douce. J’avais presque huit ans quand il est mort, et il est parti à la guerre deux ans avant. Pour être honnête, Adam, je garde davantage de lui une impression qu’un véritable souvenir. Il s’est toujours montré gentil avec moi. Jamais condescendant, même si j’étais un enfant, et il a toujours eu assez de patience pour m’expliquer ce que je ne comprenais pas.
    — Et ta mère ? »
    À ma grande surprise, c’est Sam qui a répondu. « On ne peut rencontrer femme plus recommandable qu’Emily Baines Comstock, a-t-il déclaré, et peut-être la rencontreras-tu un jour. Elle est exactement le genre d’épouse qu’un homme comme Bryce Comstock méritait d’avoir à ses côtés, elle l’aimait profondément et elle est longtemps restée inconsolable une fois veuve. Emily n’est pas seulement belle, elle est aussi intelligente et pleine de ressources. » Il a alors rougi et s’est raclé la gorge.
    « Elle vit dans le palais exécutif ? ai-je demandé.
    — Un cottage lui est réservé dans le domaine du palais, a indiqué Sam, mais elle préfère habiter sa maison mitoyenne de Manhattan. Emily se soucie peu des rivalités et jalousies des hauts-nés. Elle préfère la compagnie d’artistes, d’acteurs, d’érudits… de ce genre de personnes dont elle n’a guère à craindre.
    — Ma mère est une femme cultivée, a ajouté Julian, et elle n’a aucune envie de fréquenter Deklan Comstock, qui est aussi ignorant que scélérat. »
    Voilà comment Julian en était venu à grandir à Manhattan, l’endroit où il avait vu tant de films et de pièces de théâtre, où il avait parlé à des Philosophes et péché ses idées hérétiques. « Mais tu as bien dû rencontrer ton oncle en personne ? ai-je demandé.
    — Trop souvent. Après la mort de mon père, c’était tout ce que je pouvais faire pour m’empêcher de le traiter d’assassin. Oh, ces dîners de fête au palais exécutif ! Tu n’as pas idée, Adam. Ma mère et moi entourés de Deklan et de sa cour de flagorneurs, tandis que des agents du Dominion bénissaient avec lâcheté son moindre caprice, sa moindre impulsion. Nous étions en exposition, je pense… c’était la manière de Deklan d’annoncer qu’il pouvait même exiger la loyauté de la veuve et du fils du frère qu’il avait assassiné. Nous étions impuissants face à lui. Il aurait pu nous liquider à tout moment. Il tolérait ma mère parce que c’était une femme, il me tolérait moi parce que j’étais un enfant, et il nous tolérait elle et moi comme emblème pervers de sa soi-disant générosité. »
    J’avais atteint une hostilité profonde en Julian, dont la voix avait pris une tonalité impossible à ignorer. La manière dont il parlait de ces dîners au palais, ainsi que du clergé qui les présidait, m’a fait me demander si cette humiliation n’était pas la source première de son apostasie. Mais de telles conjectures ne servaient à rien et je n’ai pas insisté, tant le sujet rendait de toute évidence Julian malheureux.
    « Là ! a dit Sam. Vous entendez ? »
    C’était le bruit d’un sifflet de train apporté par le vent sur la plaine en dégel… pas le train à cornes de caribou qui nous avait conduits là depuis Bad Jump, mais un convoi militaire, à bord duquel nous monterions le lendemain à la première heure pour partir au front dans l’Est.
    « Range ces dollars Comstock, a dit Sam, sinon tu n’auras rien à dépenser en femmes et en alcool le temps qu’on arrive à Montréal. »
    Cette plaisanterie m’a fait rougir et j’ai essayé de rire, mais elle renfermait en définitive davantage de vérité qu’il me plaît de l’avouer.

2

    L’ambiance à bord du transport de troupes en route pour Montréal différait de diverses et instructives manières de celle qui avait régné dans le wagon fantôme. Des mois s’étaient écoulés depuis notre départ de Bad Jump, et ceux d’entre nous qui ne se connaissaient pas étaient devenus sinon amis, du moins confédérés… ils avaient une connaissance intime les uns des autres, pour le meilleur ou pour le pire. Si nous craignions la guerre à laquelle on nous conduisait, chacun gardait pour soi ce délicat sentiment. Nous avons beaucoup chanté, histoire de garder le moral, et n’ayant plus rien de l’enfant prude que j’avais été, j’ai joint ma voix aux refrains moins obscènes de Those Two-Dollar Shoes Hurt My Feet. Non que la vulgarité fut devenue particulièrement désirable, juste parce que la gaieté servait d’antidote à la peur.
    J’ai remarqué aussi que les soldats demandaient souvent à « Julian Commongold » son opinion ou son verdict en cas de différend, jugement qu’ils acceptaient comme loi établie. Et ce malgré l’évidente jeunesse de Julian, qu’échouait à dissimuler son éparse barbe blonde. C’était comme s’il se promenait entouré d’une invisible mais perceptible aura d’autorité, peut-être ce que Sam avait appelé « son côté Comstock ». Elle se manifestait dans ses épaules carrées, dans sa toilette soignée, dans l’aisance avec laquelle il portait l’uniforme bleu et jaune de l’infanterie. Mais c’était aussi une autorité amicale, qui coexistait avec sa confiance en lui et le plaisir évident qu’il prenait à lier connaissance, y compris avec des personnes inférieures à sa condition sociale d’origine. Il souriait souvent, d’un sourire que seul le plus agressif d’entre nous pouvait s’empêcher de rendre.
    Le train nous a fait quitter la plaine et pénétrer un paysage de forêt et de lacs. La pluie s’est abattue sans discontinuer pendant la plus grande partie de la journée, mais cela ne nous gênait en rien, car nous occupions un wagon passager pleinement équipé et nous trouvions donc protégés des éléments. C’était un voyage ferroviaire tel que je l’avais toujours imaginé. Assis près d’une fenêtre, je regardais les gouttes de pluie glisser en oblique sur celle-ci tandis que nous franchissions de caverneuses pinèdes ou suivions le rivage cendré d’un grand lac gris. Pour les païens de la Rome antique, m’avait un jour raconté Julian, la saison de Pâques représentait la Mort et la Renaissance. Ce n’était sûrement pas les exemples de Renaissance qui manquaient dans cette campagne que nous traversions. Des fougères s’étalaient dans des vallons ombragés, les branches trempées des arbres bourgeonnaient à nouveau et les massettes sortaient la tête des marécages d’hiver. On voyait aussi la Mort, si on la cherchait, dans les ruines à côté desquelles il nous arrivait de passer… non seulement de vieux sous-sols habités, comme à Lundsford, mais des immeubles entiers de pierre, vert mousse, et une fois ou deux, les restes de toute une ville, rectangles de briques penchés d’où des gouttes de pluie tombaient sur nous qui passions à trente milles par heure. Des corbeaux nichaient dans ces vieux bâtiments, aux corniches coiffées de fientes crayeuses et sans autres visiteurs que les biches des environs, et peut-être parfois un loup ou un ours.
    J’ai ainsi contemplé avant le crépuscule bien d’autres ruines envahies par la végétation. La nuit était complètement tombée lorsque nous avons atteint les faubourgs de Montréal, où des feux de camp fumaient au loin dans la pluie. Quand nous avons entendu le tonnerre gronder par intermittence (à moins que ce ne fût une canonnade), les chants ont cédé la place à un silence prudent et nous avons tous sombré dans des rêveries moins agréables sur l’avenir et ce qu’il pourrait nous réserver.
    Un régiment entier de recrues avait été entassé dans le train… une importante masse d’hommes, qui n’était toutefois rien comparée à la vaste armée assemblée par le général Galligasken à l’extérieur de Montréal. Notre compagnie était, comme on dit, « une goutte dans le seau », et c’était un énorme seau disgracieux, très peu désireux d’accueillir de nouvelles gouttes. Dès que nous eûmes rassemblé notre équipement et quitté le train, on nous a conduits sur un champ bourbeux où nous avons été invités à apporter notre contribution personnelle à un océan de tentes… aussi loin que portait l’œil (dans la nuit et la pluie), ce n’était que boue et toile. Après nous être beaucoup agités dans tous les sens, avoir beaucoup glissé et trébuché dans la gadoue glutineuse, avoir beaucoup juré et été injuriés par les soldats qui essayaient de dormir dans les cantonnements voisins, nous avons fini d’ériger nos propres et grossiers quartiers, dans lesquels nous nous sommes laissés tomber tout habillés, pour en ressortir dans nos uniformes maculés de boue quand le clairon a sonné le réveil quelques heures plus tard.

    Je n’ai pu m’empêcher de regarder avec curiosité autour de moi tandis que nous nous formions les rangs de nos compagnies pour l’appel. La pluie avait cessé au cours de la nuit. C’était une matinée fraîche et radieuse, avec des nuages qui tanguaient haut d’un bout à l’autre du ciel comme des charrettes de melons en fuite. Partout, dans chacune des directions, des hommes tirés de leur lit par le clairon se rassemblaient, les drapeaux des régiments claquaient dans la brise avec un bruit qui ressemblait à l’éclatement de nœuds dans un incendie de pinède. L’immense champ plat dans lequel nous nous tenions était quadrillé de routes fangeuses déjà encombrées de chevaux et de mules qui tractaient non sans mal des chariots et des caissons de vivres, et j’ai distingué au loin les tentes plus volumineuses des commandants de régiment et de bataillon. Pour le reste, ce n’était de toutes parts que fantassins, cavaliers ou artilleurs. La chose la plus proche qui n’appartenait pas à l’armée des Laurentides était une rangée de petits arbres, apparemment aussi distante qu’un nuage sur l’horizon.
    « C’est Montréal ? » ai-je demandé à Sam. Dans ce cas, la ville, bien que très grande, l’était considérablement moins que je l’avais imaginée.
    Quelqu’un a dit, j’ai oublié qui, qu’on ne peut jeter une pierre dans Montréal sans atteindre une église ou une maison close. J’allais bientôt vérifier en personne la justesse de ces propos, car on nous a annoncé au repas de midi que notre régiment bénéficiait d’une permission surveillée : on allait nous escorter en ville pour assister à l’office de Pâques dans l’une des grandes et anciennes églises du Dominion.

    « Est-ce que les Juifs célèbrent Pâques ? ai-je demandé à Sam tandis que nous approchions à pied de la périphérie de Montréal. J’imagine que non.
    — Il serait surprenant qu’ils le fassent, a admis Sam, mais nous avons notre propre fête pour cette période de l’année, que nous appelons Pessa’h.
    — Quel événement est-ce qu’elle commémore, si ce n’est la Crucifixion et la Résurrection ?
    — Le fait que les Juifs ont été épargnés des plaies infligées aux Égyptiens.
    — Eh bien, c’est quelque chose pour lequel on peut se montrer reconnaissant, ai-je répondu en me souvenant de ce que Ben Kreel nous avait appris lorsque nous avions étudié la Bible. C’était des plaies pénibles, qu’il ne fallait pas prendre à la légère.
    — Plus que pénibles », est intervenu Julian, et je me suis réjoui que nos bruits de pas, même étouffés par le sol humide, fussent assez importants pour empêcher quiconque d’entendre Julian s’étendre sur ce sujet délicat. « Inventives, je dirais, à un point presque dément.
    Des insectes… des ulcères… des massacres d’enfants… de la part d’un autre, on parlerait de sadisme inégalé plutôt que de justice céleste. »
    J’ai été un peu scandalisé (mais pas vraiment surpris) par cette nouvelle apostasie. « Dieu est jaloux par nature, Julian, lui ai-je rappelé. C’est écrit dans les textes.
    — Ah oui, a opiné Julian, jaloux, à coup sûr, mais aussi clément, miséricordieux mais vindicatif, courroucé mais aimant… en fait, à peu près tout ce que nous pouvons L’imaginer être. J’appelle cela le paradoxe du monothéisme. Compare un chrétien avec un païen adorateur de la nature : si le champ de maïs du païen est ravagé par une tempête, il peut le reprocher au dieu du cyclone, et si le temps est bon il en remercie mère soleil ou quelque chose du même genre ; tout cela, bien que dépourvu de bon sens, suit une certaine logique grossière. Mais avec l’invention du monothéisme, une seule divinité est obligée d’assumer la responsabilité de toute joie et tragédie contradictoire qui se présente. Il lui faut être à la fois le dieu de la tempête et celui de la brise agréable, jouer un rôle dans le moindre acte d’amour ou de violence, dans la moindre naissance bienvenue et le moindre décès prématuré.
    — Je ne cracherais pas sur un peu moins de mère soleil, pour le moment », a fait remarquer Sam en s’essuyant le front avec un mouchoir, car la journée s’était réchauffée et la marche nous fatiguait.
    « Tu ne peux tout de même pas reprocher aux Juifs de célébrer leur exonération de Sa colère, ai-je protesté.
    — Non, a répondu Julian, pas davantage que je ne peux reprocher au seul survivant d’un accident ferroviaire de s’écrier en toute sincérité “Béni soit Dieu de m’avoir laissé la vie !”, alors que le même Dieu qui l’a épargné doit forcément s’être abstenu d’empêcher l’accident ou de sauver d’autres passagers. Le besoin de gratitude du survivant est compréhensible, malgré son manque de perspicacité.
    — Mais je ne vois pas en quoi c’est encore pire avec le monothéisme. Il me semble qu’une fois qu’on commence à multiplier les dieux, on a du mal à savoir où s’arrêter. En avoir tant qu’on n’en reconnaît pas la plupart, ça ne me paraît pas vraiment mieux que ne pas en avoir du tout. Surtout une fois qu’ils commencent à se chamailler. Tu me dis souvent de chercher l’explication la plus simple d’une chose, non ?
    — Un est plus simple qu’une dizaine, a reconnu Julian. Mais aucun est plus simple que un.
    — Ça suffit comme ça, merci, a dit Sam.
    — Eh bien, Sam, a répliqué Julian avec un grand sourire malicieux, on s’effraie d’une petite Conversation Philosophique ?
    — C’est de la Théologie, pas de la Philosophie… un sujet autrement plus dangereux, Julian, et les propos lestes me font moins peur que la langue leste qui les prononce.
    — Où est le Dominion, que nous devions nous censurer ?
    Julian aurait peut-être insisté pour poursuivre la conversation, ne serait-ce que pour agacer Sam, mais nous arrivions à un grand pont en fer, sur lequel nous avons traversé une étendue d’eau si vaste que j’ai eu du mal à croire qu’on lui ait donné le nom de fleuve. Des navires de multiples nations évoluaient sous ce pont, certains pourvus d’immenses voiles blanches et d’autres propulsés par des chaudières, certains voguant vers le port de Montréal et d’autres se dirigeant vers les Grands Lacs ou l’océan loin à l’est, et à l’autre bout de ce pont s’étendait la stupéfiante Montréal, qui a fini par accaparer toute notre attention… du moins toute la mienne.
    J’allais voir de plus grandes villes au cours de mon existence, et voyager plus loin de chez moi, mais comme Montréal était la première véritable Grande Ville que je voyais, je n’ai pu m’empêcher de la comparer à Williams Ford. À cette aune, elle était gigantesque. Et Julian m’a rappelé qu’elle l’avait été encore davantage, car nous avions marché toute la matinée dans un paysage qui n’était au fond qu’un immense Dépotoir, épuisé et incendié, avec des broussailles et des arbrisseaux sur ce qui avait dû être autrefois des zones industrielles ou des faubourgs tentaculaires. Il ne subsistait que le cœur de la ville telle que la connaissaient les Profanes de l’Ancien Temps, dépouillée de toute sa couenne et de toutes ses peaux.
    On voyait encore toutefois dans ce noyau central nombre de magnifiques structures anciennes. « Les bâtiments sont si hauts ! » n’ai-je pu m’empêcher de m’exclamer, ce à quoi Julian a répondu : « Mais bien moins qu’autrefois. Même ces bâtiments-là ont été dépouillés, Adam. » Il a détourné mon attention des austères murs de béton aux cavités complexes pour l’attirer sur les grossiers toits pointus au-dessus d’eux, avec leurs tuiles cannelées d’argile rouge et leurs cheminées branlantes : « Tu vois comme le toit est moins solide que le bâtiment en dessous, alors qu’il est considérablement plus récent ? Ici, rien ne dépasse les quatre ou cinq étages (oui, oui, “c’est assez haut comme ça”, et ne reste pas ainsi bouche bée, Adam, tu vas te rendre ridicule), mais certaines de ces constructions étaient autrefois presque dix fois plus hautes, et la plupart ont été abattues pour leur bois, leurs câbles ou leur aluminium. Même leurs charpentes d’acier ont fini par être découpées et envoyées aux usines de relaminage, ce qui n’a laissé comme habitations que les moignons subdivisés. Si tu trouves cette ville splendide, Adam, représente-toi ce qu’elle a été autrefois. Remonte les décennies, tu verras des merveilles d’acier et de verre… des montagnes artificielles, une ville à mi-chemin de s’enfoncer dans le ciel lui-même. New York est comme ça, a-t-il ajouté avec une fierté non dissimulée, mais en plus grand. »
    Ses comparaisons ne m’ont toutefois pas intimidé, car la Montréal moderne me semblait déjà stupéfiante, avec ses rues de briques ou de pavés et ses habitants affairés. Julian pouvait bien s’étendre sur les magnificences du passé : il y avait là assez pour occuper l’esprit curieux.
    Les Montréalais étaient presque aussi surprenants que leur lieu de résidence. Comme notre régiment marchait du même pas, il semblait participer à une sorte de défilé militaire et les habitants de la ville reculaient (pas toujours de bonne grâce) pour nous céder le passage tandis que les chevaux et les chariots changeaient d’itinéraire en nous entendant approcher. Vêtues d’habits teints de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, les femmes semblaient à la fois distantes et charmantes tandis qu’elles déambulaient sous le soleil printanier pour entrer puis sortir des innombrables boutiques et marchés. Les hommes s’habillaient de manière plus conventionnelle, plus paonne que paon, mais leurs pantalons et leurs chemises étaient propres et repassés. Même les enfants étaient bien vêtus et seuls quelques-uns allaient pieds nus. J’ai demandé à Julian : « Ces gens sont des Aristos ?
    — Certains, mais seulement une minorité. Les villes de l’Est ne sont pas des Propriétés, avec une classe bailleresse étroitement contrôlée. Pour les affaires de la ville, il faut que les artisans et les ouvriers puissent passer librement d’un travail à l’autre, que les gérants comme les petits propriétaires puissent négocier des prêts et fonder des usines ou des boutiques à leur guise, histoire d’en tirer profit. L’effet cumulé est une population dont certains membres sont assez fortunés pour s’habiller avec extravagance, du moins à Pâques, même s’ils ne sont pas possédants au sens plein du terme.
    — La guerre n’a pas nui à la ville ?
    — Elle a eu ses bons et ses mauvais côtés, à ce que j’ai cru comprendre. Tout récemment, la ville ne s’est trouvée qu’entre des mains américaines, et la présence de garnisons a conduit à une prospérité économique, ainsi qu’à bien davantage de vols et de vice. Regarde dans cette direction, Adam, cela devrait t’impressionner… je crois qu’il s’agit de la cathédrale dans laquelle nous sommes censés faire nos dévotions. »
    Après ce commentaire sarcastique, je ne pouvais admettre être véritablement stupéfait, même si Julian s’est à nouveau moqué de ma bouche bée. Monter sur une petite éminence nous avait conduits, après un virage, aux alentours d’une énorme église. C’était la plus grande que j’avais jamais vue… pas la plus grande église, la plus grande chose, et j’entends par là construite par l’homme et non produite par la nature[28]. Ses clochers s’élevaient assez haut pour accrocher les nuages et j’en ai presque eu le souffle coupé tandis que nous passions dans son ombre puis franchissions ses formidables portes en bois ornementées. Comme nous l’ordonnait le major Lampret, nous nous sommes immobilisés dans la pénombre de l’entrée pour, geste de respect, ôter nos casquettes que nous avons fourrées dans nos poches. Nous avons ensuite pénétré par d’autres portes dans la nef de la « cathédrale », comme l’appelait Julian. Cela ressemblait à la Maison du Dominion de Williams Ford, si celle-ci avait gonflé à une taille monstrueuse, échangé ses modestes murs contre des arches en granit et fait refaçonner puis vernir ses boiseries par une armée de charpentiers imaginatifs et quelque peu déments. Partout, dans chacune des directions, on voyait du filigrane, jusqu’à la plus petite échelle, ainsi que des alcôves et niches dans lesquelles s’exposaient d’autres filigranes ; il y avait davantage de chandelles que d’étoiles dans le ciel, qui dégageaient une miasmatique odeur de cire fumée, avec au-dessus de tout cela plusieurs grandes fenêtres à vitraux, aussi hautes que les pins d’Athabaska, qui illustraient des thèmes ecclésiastiques aux couleurs rendues presque édéniques par la radiance du soleil.
    Quelques commentaires impressionnés se sont élevés parmi les recrues, dont seule une petite minorité avait déjà mis le pied à l’intérieur d’une cathédrale, et plusieurs ont poussé des cris sonores pour entendre leurs voix se répercuter sur les hautes voûtes du plafond avant que le major Lampret ne les réduisît à un silence respectueux. Nous avons ensuite pris place sur les bancs.
    « Ça ne t’énerve pas, ai-je chuchoté à Sam, d’être à un endroit pareil pour assister à un office chrétien ?
    — J’ai été élevé par des chrétiens après la mort de mes véritables parents, m’a-t-il rappelé, si bien que je me suis souvent retrouvé dans une église à Pâques ou à d’autres occasions, et j’essaie de me conduire en invité bien élevé, sinon en authentique adepte. Silence, maintenant, Adam Hazzard, écoute les chants. »
    Il se trouvait que nous étions placés près du chœur. Celui-ci m’a d’abord semblé une simple foule indistincte et entièrement vêtue de blanc. Mes yeux se sont ensuite habitués à la pénombre et j’ai remarqué que les choristes étaient des femmes, pour la plupart jeunes. J’avoue non sans honte que cette découverte m’a ravi, car les Montréalaises étaient d’une beauté aussi frappante (m’a-t-il semblé sur le moment) que tous les saints des vitraux et les martyrs de marbre de la chrétienté.
    Les sceptiques mettront cela sur le compte des privations de la vie militaire – et ils n’auront bien entendu pas tout à fait tort –, mais je suis convaincu que ma fascination comportait aussi une part de destinée, car il y avait au premier rang du chœur la plus belle femme que j’avais jamais vue.
    Je ne tenterai pas ici de coucher les émotions que cette anonyme a éveillées en moi : les superlatifs embarrasseraient l’auteur d’âge mur. En m’aidant de toute l’objectivité que je peux rassembler, voici donc ce que j’ai vu : une petite personne de sexe féminin à peu près du même âge que moi, en surplis d’un blanc de nuage, au corps que certains qualifieraient de robuste et d’autres de sain, au radieux visage rose, aux grands yeux d’une couleur que je ne discernais pas à cette distance, même si je les ai imaginés (à raison, en l’occurrence) d’un beau châtain, et dont la couronne de cheveux torsadés comme une grande collection de ressorts ébène faisait un halo spectaculaire avec la lumière qui lui arrivait dans le dos. Si elle m’a remarqué en train de la dévisager, elle n’en a rien laissé paraître.
    Je n’arrivais pas à distinguer sa voix de celle des autres choristes, mais je ne doutais pas qu’elle fût aussi pure et angélique que le reste. Elles chantèrent un hymne que je ne connaissais pas, avec des références à la forteresse de la Vertu, l’arsenal de la Foi et autres architectures métaphoriques. Puis, hélas pour moi que ces chants transportaient, elles se sont tues et le major Lampret lui-même est monté en chaire. Tous les yeux se sont soudain fixés sur lui, y compris ceux du chœur, et je me suis retrouvé contrarié par l’apparence soignée que lui donnait son uniforme du Dominion, avec la lumière multicolore qui se reflétait sur les ailes d’ange de son insigne pectoral.
    Usant de sa voix de champ de manœuvre pour qu’elle portât jusqu’aux derniers rangs, le major Lampret a expliqué que la cathédrale, bien qu’en principe catholique, avait accepté d’accueillir des offices chrétiens non confessionnels, approuvés et arrangés par le Dominion, pour le bénéfice spirituel des divisions dont l’armée pouvait se passer au front. Il a remercié le clergé local pour sa générosité, puis nous a tous avertis qu’il fallait garder le silence, s’abstenir de manger la moindre nourriture que nous aurions cachée sur nos personnes, ne pas interrompre le service en criant « Tout à fait ! », « Et comment ! » ou autres éjaculations vulgaires, ne pas applaudir ni siffler à la fin du sermon, mais plutôt rester assis sans bouger en pensant à la Rédemption.
    Un membre du clergé local – un prêtre, j’imagine, car c’est le nom qu’on donne aux ecclésiastiques catholiques – est alors venu lire le sermon préparé pour lui par les érudits du Dominion. La leçon promettait d’être longue – elle commençait avec des feuilles de palmier et annonçait une route paisible vers la Résurrection (qui était pour moi le point culminant de l’histoire, car j’avais toujours aimé imaginer la stupéfaction des observateurs en découvrant la Tombe Vide) – et le prêtre possédait un étrange et monotone débit ecclésiastique qui, combiné à la chaleur, à la fatigue de la marche et à l’air enfumé, a provoqué un certain nombre de dodelinements parmi ses paroissiens temporaires. Assis près de moi, Julian semblait très attentif, mais je savais qu’il ne fallait pas se fier aux apparences, car il m’avait avoué un jour à quoi il s’occupait durant les offices religieux (un athée n’étant pas davantage à sa place qu’un Juif dans une église) : il passait le temps, affirmait-il, en imaginant le film qu’il réaliserait un jour, La Vie et les Aventures du grand naturaliste Charles Darwin, en énumérant en esprit chacune des scènes et des répliques, chaque possibilité de décor, chaque moyen de renforcer la dramatisation de l’intrigue.
    J’ai combattu ma propre somnolence en jetant de temps en temps des coups d’œil au chœur, où la femme qui m’avait fasciné restait patiemment assise. Le sermon ne semblait pas l’ennuyer du tout, même s’il lui arrivait de lever les yeux au ciel, davantage par exaspération (ai-je eu l’impression) que pour prier, et même si elle s’est gratté deux fois le mollet droit avec son pied gauche. Comme la journée se réchauffait de plus en plus, de la sueur lui a perlé au front et a dégouliné sur sa joue en absorbant et reflétant la lumière colorée. J’ai trouvé cela passionnant.
    Une heure a passé. L’ecclésiastique avait atteint la moitié de son oraison (du moins d’après mes déductions, car nous avions dépassé Judas et nous trouvions sur le point de nous lancer dans les sales affaires avec Ponce Pilate) quand une détonation a retenti au loin, comme un coup de tonnerre, suivie d’un grondement grave qui est remonté par le bois des bancs jusque dans nos colonnes vertébrales. Quelques marmonnements se sont élevés dans les rangs, mais le prêtre a poursuivi malgré tout et Sam a chuchoté : « Tir d’artillerie… aucun danger pour nous, les Hollandais n’ont pas de canons capables d’atteindre Montréal depuis leurs positions. »
    Ses propos m’ont rassuré. Quelques minutes plus tard – le temps de négocier méticuleusement le Chemin de Croix –, nous avons entendu une autre explosion, plus proche, cette fois, qui a fait hésiter l’ecclésiastique et pleuvoir de la poussière du plafond. « Ce n’est pas tombé loin ! » me suis-je exclamé en m’adressant à Sam.
    Il fronçait les sourcils. « Ce ne devrait pas être possible… »
    Le major Lampret nous a fait taire. Mais cela a recommencé : une détonation vive suivie d’un grondement qui se propageait, si fort qu’il semblait – était peut-être – juste à côté. J’ai entendu le tintement des cloches à incendie au loin et quelqu’un en ville a commencé à actionner une sirène à main… bruit sinistre et déplaisant que je n’avais encore jamais entendu.
    Le régiment s’est alors dressé, effrayé, le prêtre en chaire a agité les mains en un geste pressant mais incompréhensible et le major Lampret a crié « En rangs ! Formez les rangs et marchez vers la sortie, soldats, on nous veut ailleurs, mais ne courez pas, vous bloqueriez les portes… »
    Un obus a alors atteint la cathédrale elle-même, en une explosion assourdissante qui a soufflé les vitraux et les a propulsés à l’intérieur de l’édifice. Des éclats de verre aux couleurs brillantes et tranchants comme un rasoir ont plu tout autour de nous. J’ai vu près de la chaire un homme transpercé par un éclat cristallin venu d’un saint de verre – une blessure presque certainement mortelle –, puis une panique générale est née pour de bon, malgré les ordres criés par le major Lampret. J’ai commencé par me joindre à la ruée vers les portes avant de me retourner pour voir ce qu’il advenait de la fascinante choriste. Elle avait toutefois disparu, éclat blanc parmi la volée de surplis ondulant qui se précipitait dans une pièce attenante.
    J’ai suivi Sam et Julian, et j’avais presque atteint la sortie quand j’ai été bousculé dans le dos (sans doute par un fantassin trop empressé). Je suis tombé en me cognant la tête au dossier exquisément sculpté d’un banc, ce qui m’a fait perdre toute connaissance.

    Je ne suis pas resté longtemps inconscient… juste le temps d’être séparé de mon régiment.
    J’ai relevé la tête, perplexe, avec comme principale sensation une douleur à la tempe. La grande cathédrale était toujours intacte, à l’exception des fenêtres brisées, et presque déserte suite à la débandade : seuls restaient le prêtre et quelques autres ecclésiastiques qui s’occupaient du blessé près de la chaire. Quand je me suis tâté à l’endroit du crâne qui avait percuté le banc, mes doigts se sont tachés de sang. J’ai cherché Sam ou Julian du regard, ou même Lymon Pugh, mais ils étaient partis avec le reste du régiment… rentrés au camp, ai-je supposé, pour se préparer à réagir à ce nouvel affront hollandais. Je ne doutais pas qu’ils m’auraient emmené, si je n’étais pas tombé entre deux bancs, à un endroit difficile à voir au sein d’une telle précipitation. J’ai conclu qu’il me fallait rejoindre mon régiment aussi vite que possible, sous peine d’être noté absent sans permission ou porté déserteur.
    Sauf que quand je me suis traîné hors de la cathédrale, j’ai aussitôt été perdu. Le pilonnage avait provoqué de graves dégâts dans le quartier, si bien que des débris et de petits incendies bloquaient la rue par laquelle j’étais arrivé. Parfois blessés ou brûlés, les Montréalais couraient çà et là au hasard, et sur les chaussées dégagées, des chariots de pompiers peints en rouge attelés à des chevaux de trait pantelants bringuebalaient dans de furieux tintements de leurs cloches de cuivre. Seuls certains quartiers de cette vaste cité avaient toutefois souffert – elle était si étendue qu’elle semblait en grande partie indemne – et après un instant de réflexion, j’ai résolu de me diriger vers le nord jusqu’à ce que je visse le pont en fer traversé en arrivant avec mon régiment. Cette résolution à l’esprit, je me suis mis en marche dans une rue transversale épargnée par l’attaque, rue sur laquelle les immeubles de quatre ou cinq niveaux avaient été divisés en boutiques, avec aux étages des balcons et des balustrades en fer décorés de fleurs de printemps. Cette pittoresque ruelle n’avançait toutefois pas droit, mais se tortillait comme un serpent, si bien que, au carrefour suivant, je n’ai pu déterminer quelle direction prendre.
    Dans l’intervalle, des foules de citadins n’ont cessé de me frôler. Nombre d’entre eux, fuyant l’attaque d’artillerie dans le quartier de la cathédrale, étaient trop pris par leur propre infortune pour remarquer un fantassin désemparé. Je suis resté là perdu et impuissant jusqu’à ce que du blanc en mouvement attirât mon regard de l’autre côté de la rue… un surplis, comme vous l’avez peut-être deviné, et porté par nulle autre que la femme aux cheveux en ressort et aux yeux brillants. Je me suis précipité vers elle sans me soucier des nombreux chariots qui passaient sur la chaussée.
    « Vous étiez dans l’église ! » ai-je lancé en arrivant près d’elle, qui s’est tournée pour me regarder, les yeux plissés, en fermant ses petits poings au cas où je m’avérasse hostile.
    « Oui ? a-t-elle dit avec rudesse.
    — Avez-vous… euh, été blessée ?
    — Manifestement, non », a-t-elle répondu d’un ton si calme que j’ai supposé qu’elle avait pris l’habitude d’être de temps à autre bombardée par les Hollandais et cessé d’en être davantage surprise que par une averse en plein été.
    « Moi, oui ! ai-je réussi à dire. À la tête !
    — C’est fort regrettable. J’espère que vous vous en remettrez. »
    Elle m’a tourné le dos.
    « Attendez ! ai-je dit avant de désigner les volutes de fumée derrière nous. Qu’est-ce qui se passe, ici ?
    — On appelle ça la guerre, a-t-elle expliqué comme si elle s’adressait à un idiot qui venait de lui demander la couleur du ciel (et pour sa défense, c’est ce dont je devais avoir l’air). Les Hollandais ont déclenché un barrage d’artillerie. Encore qu’il semble terminé, pour le moment. Vous ne devriez pas être avec votre régiment, soldat ?
    — Si, je devrais, et je voudrais bien, si je pouvais le trouver. Dans quelle direction se trouve le grand pont en fer ?
    — Nous en avons plusieurs, mais celui que vous cherchez est par là. »
    Je l’ai remerciée, puis j’ai ajouté : « Puis-je vous raccompagner, pour votre sécurité ?
    — Certainement pas.
    — Je m’appelle Adam Hazzard, ai-je dit en me souvenant de l’importance de se présenter poliment.
    — Calyxa », m’a-t-elle informé avec réticence, et c’était la première fois que je rencontrais cet intéressant prénom. « Regagnez votre régiment, Adam Hazzard, et pansez votre blessure. Elle saigne.
    — Vous chantez magnifiquement.
    — Hum », a-t-elle répondu avant de s’éloigner sans un regard en arrière.
    La rencontre avait été brève mais agréable, même dans ces circonstances extraordinaires, et en me hâtant vers le pont, malgré mon appréhension, les gouttes de sang qui me coulaient sur le visage et la fumée qui montait de la ville dans mon dos, j’ai remercié la Providence, ou le Destin, ou la Fortune, ou une autre de ces divinités païennes, de nous avoir mis en contact, Calyxa et moi.

3

    « Ils ont un canon chinois », a dit Sam.
    J’avais rattrapé mon régiment, où Sam comme Julian s’étaient excusés de ne pas être venus à mon secours, et même de n’avoir remarqué mon absence qu’une fois la cathédrale évacuée. J’ai mis cela sur le compte du chaos provoqué par l’attaque plutôt que sur celui de ma propre insignifiance, et un accueil chaleureux a dissipé tout ressentiment qui aurait pu subsister en moi.
    Je m’attendais à ce qu’on nous jetât aussitôt dans la bataille afin de punir les Hollandais de leur impudence. Mais une armée moderne est une bête sédentaire lente à se mettre en route. Le général Galligasken, qui la commandait tout entière, était un chef d’une prudence notoire qui répugnait à lâcher ses forces avant d’avoir envisagé la moindre éventualité et mené à bien le moindre préparatif. Cette tendance frustrait la Branche Exécutive, d’après Julian, mais rendait le général populaire au sein des troupes, qui étaient bien nourries sous son régime et dont on ne gaspillait pas inconsidérément la vie. (Les vétérans parmi nous avaient raconté la sévérité du prédécesseur de Galligasken, le général Stratemeyer, un partisan de la manière forte qui envoyait des milliers d’hommes à la mort en vaines et stériles attaques de tranchées. Le général Stratemeyer avait été tué en début d’année précédente : parti à cheval de son camp consulter un commandant de cavalerie, il s’était retrouvé, suite à un mauvais virage, en travers d’une ligne de tirailleurs hollandais qui s’étaient fait un plaisir de s’en servir comme cible pour leurs exercices de tir.)
    Voilà pourquoi au lieu de partir immédiatement au front, nous sommes restés au camp tandis que les éclaireurs et les piquets auscultaient les lignes adverses d’où ils ramenaient des prisonniers qui régurgitaient des renseignements utiles sur les capacités et les intentions ennemies. Bien que toujours simple soldat, Sam a fait jouer ses relations jusqu’à se retrouver instruit de l’état courant des affaires militaires. Une semaine après l’attaque de Montréal, alors que nous nous protégions tous trois d’un nouveau passage pluvieux en nous blottissant dans notre tente cinglée par un zéphyr printanier, Sam nous a parlé du canon chinois.
    Je lui ai demandé en quoi un canon était chinois et ce qui le rendait particulièrement effrayant.
    « Les Chinois, a-t-il expliqué, font eux-mêmes la guerre depuis bien des années et se montrent d’une grande habileté dans la production d’artillerie de campagne, surtout en matière de canons à longue portée. Ils financent une partie de leurs expéditions militaires en vendant certaines de ces armes à l’étranger. Les canons chinois sont redoutables mais très coûteux. Les Mitteleuropéens ont dû en acheter un, ou alors ils se servent de leurs usines pour en reproduire.
    — Nous avons pléthore de pièces d’artillerie », ai-je protesté, en ayant vu un peu partout dans le camp.
    « Oui, et de bonne qualité, a convenu Sam. Mais le canon chinois a une portée supérieure à tous les nôtres. Il peut propulser des obus et de la mitraille au plus profond du territoire ennemi. J’imagine que nous pourrions construire un canon similaire à la manière traditionnelle, mais il serait malcommode à déplacer. Le canon chinois a ceci de génial qu’il se démonte rapidement en ce qu’on appelle des “sous-ensembles” qu’on peut déplacer par chariot ou par rail aussi facilement qu’une pièce d’artillerie conventionnelle.
    — Il faut qu’on capture ou qu’on mette hors service ce canon, ai-je dit d’un ton ferme.
    — Le général Galligasken y a sans doute pensé, a réagi Julian, mais on ne peut rien reprocher à ton raisonnement, Adam. »
    Sam a ignoré ce sarcasme. « On le fera, a-t-il dit, du moins on essaiera, mais il faut pour ça prévoyance et organisation minutieuse. Je m’attends à ce que nous combattions avant la fin de la semaine. Refrène ton impatience, Adam… les Hollandais ont tout aussi hâte de te voir dans leurs viseurs que toi de les punir. »
    Je leur infligerai une formidable punition, ai-je déclaré, car ils avaient été lâches d’attaquer des civils sans défense à Montréal (mettant ainsi en danger Calyxa, et d’autres). « Tu verras des choses bien pires avant que l’armée en ait fini avec nous », m’a averti Sam. Et comme souvent, sa prédiction s’est vérifiée.

    La pluie a cessé le lendemain, et quelques jours plus tard, une fois les routes sèches, le général Galligasken en personne a traversé le camp à cheval, ce qui nous a paru le signe d’une attaque imminente.
    J’ai entraperçu le général. Un large sentier de terre battue coupait tout le camp militaire, reliant plusieurs terrains de parade, et c’est ce sentier qu’il a emprunté, au bord duquel les fantassins se pressaient de tous côtés en agitant leur casquette et en criant à son passage. Bien décidé à ne pas rater ce spectacle, je me suis frayé par un usage résolu de mes coudes un chemin jusqu’au premier rang, du moins suffisamment près pour voir toute la procession si je sautais sur place aux moments opportuns.
    La jeunesse relative du général m’a surpris. Il n’était pas particulièrement jeune, mais n’avait rien non plus d’un vétéran grisonnant… Les Hollandais avaient remporté les campagnes de l’année précédente, d’après Sam, d’où un nombre de vétérans grisonnants anormalement faible. Beaucoup d’hommes plus jeunes avaient pris d’un coup de l’avancement. Ainsi le général Bernard W. Galligasken, dont l’alerte silhouette se découpait sur la selle et qui adressait un sourire serein à l’océan clapotant de fantassins autour de lui. Il prenait grand soin de son apparence, d’après certains, et portait en effet un uniforme très ajusté qui brillait de toutes ses couleurs. Le bleu et le jaune lui allaient bien, cependant, et sa longue chevelure effleurait avec enjouement son col raide d’amidon. La crosse d’albâtre de son pistolet Porter & Earle luisait dans l’étui de cuir souple sur sa hanche et une importante quantité de métal estampé lui barrait la poitrine pour indiquer les batailles qu’il avait subies et le courage dont il y avait fait preuve. Il se coiffait d’un fantaisiste chapeau à large rebord muni d’une plume de dindon.
    La procession du général Galligasken, de sa suite de subordonnés et de porte-drapeau était un peu plus tape-à-l’œil qu’il n’eût été jugé convenable à Williams Ford, mais le général ne passait pas uniquement pour se donner en spectacle. Ses chefs de bataillon et lui se sont réunis ce soir-là en conseil de guerre. Les plans finaux ont été dressés et nos supérieurs nous ont ordonné de « dormir sur nos armes » et de nous tenir prêts à nous en aller avant l’aube.

    Le lendemain matin, nous sommes partis au front à pied.
    Cela a d’abord été « marche d’entraînement », qui ne nous obligeait pas à rester en formation stricte, même si, conscient de son statut de bleusaille, notre régiment nous a dignement gardés en rangs par quatre. Nous n’avancions pas vite dans l’obscurité du petit matin et les routes étaient encore humides, si bien que les caravanes de mules et les chariots à chevaux peinaient aux endroits mous. Quand l’aube a perlé sur l’horizon, le chœur incongrûment gai des oiseaux s’est ajouté au bruit de la marche, au craquement du cuir, au cliquetis des cantines et au tintement des éperons. C’était le printemps et les oiseaux nichaient sans se rendre compte que leurs foyers pourraient être détruits par la canonnade et les coups de fusil avant la fin de la journée ou de la saison.
    Le territoire que nous traversions avait été construit à l’excès à l’époque des Profanes de l’Ancien Temps, mais il ne restait que quelques traces de cette période exubérante et une forêt entière avait poussé depuis, érables, bouleaux et pins, dont les racines ligneuses ne pouvaient manquer de s’entortiller autour des objets de l’Efflorescence du Pétrole, ou des os de leurs propriétaires. Qu’est-ce que le monde moderne, a un jour demandé Julian, sinon un grand cimetière reconquis par la nature ? Chacun de nos pas résonnait dans les crânes de nos ancêtres, et j’ai eu l’impression de marcher non sur de la terre, mais sur des siècles.
    Les escarmouches ont commencé dès que le soleil s’est détaché de l’horizon, ou peut-être avaient-elles débuté plus tôt, car nous avancions en queue et le vallonnement des alentours étouffait les bruits de bataille. Celle-ci s’est d’ailleurs annoncée, telle une tempête en approche, par une série de signes de mauvais augure : d’abord le voile de fumée sur les vallons devant nous, puis le grondement grave de l’artillerie, le crépitement des armes légères et enfin l’odeur âcre de la poudre. Ces signes de conflit ont gagné en volume et en intensité au fur et à mesure que le soleil grimpait dans le ciel et nous avons commencé à voir de quoi démoraliser n’importe quel soldat : des charretées de morts et de blessés qu’on emportait à l’arrière. « Les combats doivent être acharnés », ai-je dit à voix basse tandis qu’un chariot du Dominion (comme on appelait ces ambulances de fortune) nous croisait en bringuebalant, ses passagers invisibles sous le toit bâché poussant des gémissements et des hurlements bien trop audibles dans l’air du matin.
    Nous sommes alors arrivés au sommet d’une autre colline, d’où nous avons vu pendant quelques instants le champ de bataille devant nous comme un plateau de jeu, mais presque entièrement recouvert de fumée. J’ai cru voir le général Galligasken l’observer de la même crête, et nos canons à longue portée, déployés là, ne cessaient de tirer et de reculer. Plus bas s’étiraient les premières tranchées ennemies.
    J’ai eu beaucoup de mal à me contenir en voyant leur armée amassée là. J’entendais depuis toujours dire tant de choses sur les brutaux et agressifs Mitteleuropéens qu’ils étaient devenus pour moi une sorte de légende : on en parlait beaucoup sans jamais les voir. Ils étaient bien là en chair et en os, et malgré la distance, les volutes de fumée et l’atmosphère brûlante de coups de feu, je distinguais leurs uniformes noirs et leurs casques bleus caractéristiques ainsi que leurs étranges drapeaux frappés de la croix et du laurier.
    De cette hauteur, ils semblaient tenir des positions bien défendues, disposées par leurs tranchées en un large demi-cercle ponctué de ravelins, de redoutes et d’abattis qui aboutissait de chaque côté à une rive sous contrôle ferme de l’artillerie ennemie. Une division américaine se livrait à présent à une audacieuse attaque frontale, avec des escarmouches sur les flancs en guise de diversion. L’attaque ne se déroulait toutefois pas pour le mieux, à en juger par le nombre de cadavres qui jonchaient déjà le sol devant les fortifications hollandaises.
    Sam s’est penché à l’oreille de Julian pour lui demander de sa voix d’instructeur : « Qu’est-ce que tu vois ?
    — Une bataille », a répondu Julian. Il avait la voix mal assurée et je l’avais rarement vu le visage aussi exsangue, malgré sa pâleur naturelle.
    « Tu peux faire mieux que ça ! Ressaisis-toi et dis-moi ce que tu vois ! »
    Julian a réprimé sa peur avec un effort visible. « Je vois… Eh bien, une attaque conventionnelle… conduite avec hardiesse, mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi le général gâche tant de soldats de cette manière… il semble n’y avoir aucune stratégie, rien que de la force brutale.
    — Galligasken n’est pourtant pas idiot. Qu’est-ce que tu ne vois pas, Julian ? »
    Julian a regardé encore un moment, puis a hoché la tête. « La cavalerie.
    — Et pourquoi Galligasken n’a-t-il pas lancé sa cavalerie dans la bataille ?
    — Parce qu’elle est ailleurs. Tu sous-entends qu’il a bel et bien une stratégie, et que nos forces à cheval y jouent un rôle.
    — C’est ce que j’espère, du moins. »
    Le combat semblait en effet hardi mais inefficace. L’attaque américaine a commencé à reculer sous nos yeux… une de nos divisions de vétérans s’était retrouvée sous un feu particulièrement nourri et son chef ne parvenait pas à rallier ses troupes. Un porte-drapeau est tombé, son étendard n’a pas été récupéré. Des hommes terrifiés gisaient immobiles ou tournaient les talons pour se précipiter vers l’arrière, ce qui aurait pu constituer le début d’une déroute si on n’avait alors jeté notre régiment dans la mêlée en renfort.

    Un soldat au bras fracassé m’a croisé tandis que nous avancions dans le bruit et la fumée. Son avant-bras gauche ne lui tenait presque plus au coude – seuls quelques filaments mucilagineux l’y reliaient encore – et l’homme le serrait sur son ventre de la main droite à la manière d’un enfant qui cherche à empêcher ses camarades de jeux de lui voler son sac de bonbons. Son uniforme dégoulinait de sang. Il n’a pas semblé nous voir et même s’il ne cessait d’ouvrir la bouche, aucun son ne sortait de ses lèvres.
    « Ne le regarde pas ! m’a réprimandé Sam. Les yeux toujours devant toi, Adam ! »
    Sam était le seul parmi nous à se comporter en soldat. Il avançait accroupi en tenant d’une main ferme son fusil Pittsburgh. Le reste d’entre nous traversait cette prairie mutilée comme du bétail avance sur la glissière d’un abattoir (un processus que m’avait décrit Lymon Pugh). Notre commandant de compagnie nous a crié que nous serions abattus comme des oies si nous continuions à nous agglutiner, aussi nous sommes-nous séparés, mais à contrecœur. Dans de tels moments, n’importe qui a soif d’une autre présence humaine, ne serait-ce que pour pouvoir se cacher derrière.
    Nous sommes restés protégés un certain temps par l’épais voile de fumée à la nauséabonde odeur de cordite et de sang qui recouvrait le champ de bataille, même si des obus ennemis explosaient autour de nous par intervalles et blessaient de leurs éclats certains de nos camarades. Arrivés à proximité des lignes ennemies, nous avons toutefois essuyé des salves et notre compagnie n’a pu éviter des pertes. J’ai vu deux hommes tomber, l’un blessé au visage, et l’un des nôtres partis en avant-garde a réapparu sous forme de cadavre dans un trou d’obus, ses organes vitaux si largement éparpillés sur la terre sanglante qu’il nous a fallu prendre garde à ne pas piétiner ses viscères fumants. L’anormalité flagrante de la situation m’a convaincu que j’avais perdu la raison, ou que le monde était soudain devenu fou. Dans les romans de M. Charles Curtis Easton, la guerre n’était jamais menée avec autant de sauvagerie. Les combats chez M. Easton incluaient courage, cran, patriotisme et toute cette tribu de vertus rassurantes. La bataille à laquelle je participais ne permettait rien de tel : elle se limitait à tuer ou être tué, en fonction du hasard et des circonstances. J’ai gardé mon fusil prêt à servir et tiré à deux reprises sur des apparitions dans la fumée, sans aucun moyen de déterminer ensuite si je les avais touchées.
    Parmi les pensées qui me tourbillonnaient dans la tête figurait une inquiétude passagère pour Julian. Je ne pouvais m’empêcher de repenser à ces expéditions durant lesquelles nous chassions l’écureuil ou n’importe quel autre gibier à Williams Ford, et au plaisir qu’il en tirait toujours, sauf aux moments où nous tuions. C’était l’une de ces personnes douces qui reculent d’instinct devant la mort et redoutent de l’infliger. Il ne s’agissait pas de lâcheté, mais d’une espèce d’innocence… une admirable quoique innée tendresse de sentiment, que je soupçonnais sur le point de lui faire perdre la vie.
    Le vent s’est alors levé, dégageant de son voile une partie du champ de bataille encalminé, bien que toujours sauvagement animé. La bourrasque suivante nous a très nettement révélé les plus proches lignes des défenseurs hollandais, comme si on venait de lever un rideau. Une rangée de canons de fusil dépassait de parapets en terre comme les piquants d’un porc-épic. Ces canons se sont braqués à la hâte sur nous, maintenant qu’on y voyait assez clair pour viser correctement, et de la fumée en est sortie.
    « À terre ! » a crié Sam, en oubliant un instant qu’il n’était pas le commandant de compagnie, mais un simple soldat. C’était cependant un avis de bon aloi, que nous avons tous suivi. Nous nous sommes jetés au sol, la plupart volontairement, même si certains sont tombés d’une manière qui semblait indiquer qu’ils ne se relèveraient plus. Les balles hollandaises sont passées en sifflant, exaspérants bruits d’insectes, « voix de moustiques au vol cependant mortel », comme l’a écrit M. Easton quelque part, avec justesse, en l’occurrence. Nous avons tous étreint le sol comme si la familière métaphore de la Terre mère était devenue réalité… des cochons de lait n’auraient pu être plus intimement reliés à la truie qui les avait mis bas.
    Tous, sauf Julian. Dès que j’ai osé relever les yeux, j’ai découvert abasourdi qu’il se tenait toujours debout.
    Cette image de Julian reste si profondément gravée en moi que, aujourd’hui encore, il m’arrive de la revoir en rêve. Il avait lavé et séché son uniforme juste la veille, se préparant à la bataille comme à une soirée mondaine, et les rigueurs de la marche ne l’empêchaient pas de paraître aussi propre et immaculé qu’un soldat d’opérette sur une scène new-yorkaise. Il a froncé les sourcils, comme confronté non aux barbares ennemis, mais à une énigme particulièrement compliquée qu’on ne pouvait résoudre sans une intense réflexion. Il tenait son fusil prêt à servir, mais sans viser ni tirer.
    « Julian ! a crié Sam. Pour l’amour du Ciel ! À terre ! »
    L’amour du Ciel n’a donné aucun poids supplémentaire à l’exhortation : Julian avait toujours été imperméable à Dieu, et à cet instant précis, il semblait tout aussi imperméable aux balles. Les salves déferlaient, soulevant la terre à ses pieds, sans affecter sa personne. Les soldats autour de nous commençaient à le remarquer qui restait là debout comme une sentinelle dans la grésillante pluie de plomb, et nous avons attendu l’impact fatal qui semblait inévitable et avoir déjà incroyablement tardé.
    L’amélioration de la visibilité permettait en effet aux tireurs hollandais de régler leur tir. Une balle a décoché comme une chiquenaude au col d’uniforme de Julian. Une autre l’a débarrassé de sa casquette. Il n’a pas bougé pour autant. La scène nous a tous extasiés et de petits cris « Julian Commongold ! » admiratifs ou consternés ont commencé à se faire entendre malgré le vacarme des combats. Il se tenait encore et encore debout, tel un ange descendu sur terre déguisé en fantassin : le grossier monde matériel ne pouvait l’atteindre et il était aussi invulnérable aux effusions de sang qu’un éléphant aux morsures de puces.
    Puis une balle lui a éraflé l’oreille. Je l’ai vu se produire. Il n’y a pas eu d’impact, car le plomb a traversé la partie charnue du lobe en projetant juste un peu de sang, mais Julian a tourné la tête comme si un adjudant invisible venait de lui tapoter l’épaule.
    Le contact l’a secoué et lui a fait prendre conscience de sa situation. Il n’a cependant pas plongé sur le sol. Son expression perplexe s’est simplement transformée en grimace de colère et de mépris. Il a levé son fusil d’un geste grave et posé, a visé le parapet ennemi et fait feu.
    Il n’avait pas prononcé un mot, mais les hommes autour de lui ont réagi comme s’il avait donné l’ordre d’avancer. Notre porte-drapeau, qui n’avait guère plus de douze ans, a bondi sur ses pieds pour se mettre à courir vers l’ennemi avec l’étendard du régiment. Nous avons déchargé nos armes presque à l’unisson avant de nous joindre à la charge en poussant de grands cris.
    La fumée des combats nous a fourni une couverture suffisante pour parvenir aux fortifications hollandaises sans nous faire décimer et notre charge intrépide a eu davantage d’effet que prévu. Il nous a semblé nous retrouver un instant plus tard par le travers des tranchées mitteleuropéennes, à vider sans retenue nos fusils Pittsburgh ou à nous laisser tomber à terre pour insérer de nouveaux chargeurs. De tout près, les Hollandais ressemblaient beaucoup à des Américains, mis à part leurs uniformes bizarres, aussi est-ce sur leurs uniformes que je tirais, à demi convaincu que je tuais non des êtres humains, mais des costumes ennemis qui avaient apporté ici leur contenu depuis un lointain pays, et si un homme en vie souffrait de son asservissement à l’uniforme, ou se retrouvait transpercé par les balles destinées à celui-ci… eh bien, c’était inévitable et on ne pouvait m’en tenir pour responsable.
    Cette petite comédie personnelle n’équivalait pas au courage, mais permettait une insensibilité qui servait un but similaire.
    J’ai perdu Julian de vue dans la mêlée, et en vérité, je n’avais pas vraiment le temps de penser à lui durant ces instants de chaos.
    Aujourd’hui encore, mon souvenir n’est guère qu’une accumulation de bruit et d’incidents horribles. La bataille a soit rapidement évolué, soit duré un temps fou – en toute honnêteté, je ne peux dire –, puis nous avons entendu un bruit nouveau et inquiétant. C’était une espèce de fusillade, non la détonation sèche d’un fusil Pittsburgh mais un enchaînement staccato de coups de feu, qui se prolongeait quelques secondes avant de se répéter.
    Sam nous a expliqué plus tard que le général Galligasken avait expédié sa cavalerie attaquer les positions hollandaises sur les flancs… une manœuvre qui n’avait rien d’inhabituel, sauf que la cavalerie s’était secrètement entraînée avec une nouvelle arme, notre réponse au canon chinois.
    Cette arme, qu’on en est venu à appeler la Balayeuse de Tranchées, consistait en un lourd fusil doté d’un énorme chargeur de la forme et de la taille d’un moule à tarte, chargeur qui alimentait la chambre en balles tirées en rapide succession… jusqu’au relâchement de la queue de détente. Les usines Porter & Earle n’avaient produit qu’un nombre relativement limité de ces fusils, mais ils avaient été attribués en majorité à la division de cavalerie de Galligasken, en prévision d’occasions de ce genre.
    En se précipitant sur les flancs de l’armée hollandaise, la cavalerie s’est heurtée à une résistance féroce, mais le commandant hollandais, trompé par l’attaque frontale de Galligasken, avait affaibli sa gauche et sa droite pour renforcer le centre. Beaucoup de cavaliers américains ont été tués avant que les défenses hollandaises fussent transpercées, mais les Balayeuses de Tranchées ont fini par être braquées sur elles. Leur déluge de feu a provoqué la panique chez l’ennemi, qui a abandonné ses positions en nombre toujours plus élevé. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’on vît les Hollandais s’enfuir de l’autre côté de la rivière devant laquelle ils s’étaient installés. Des dizaines se sont noyés dans l’opération, dont les corps ont bientôt jonché la rive comme les branches d’un arbre foudroyé.
    Cela a bel et bien été une déroute, en fin de compte. Plus de mille soldats ennemis ont été tués, et le double faits prisonniers. Nos propres cadavres dépassaient tout juste les cinq cents.
    Le général Galligasken a ordonné de poursuivre l’armée ennemie en fuite et capturé quelques traînards ainsi que des chevaux et des chariots de ravitaillement, mais la colonne principale ayant disparu dans les collines et les forêts, Galligasken est sagement resté en arrière, de crainte d’une embuscade, en se contentant des dépouilles du jour. On a fini par appeler cela la bataille de Mascouche (du nom d’un Dépotoir des environs). Une excitante victoire, tout compte fait, sauf que nous n’avons pas capturé le canon chinois : l’ennemi l’avait gardé à l’arrière de ses lignes, puis démonté et escamoté avant qu’on pût l’atteindre.

    Après la bataille, j’ai retrouvé Sam et Julian, tous deux à peu près indemnes, et nous avons dressé un nouveau camp au bord de la rivière tandis qu’on faisait venir des chariots de ravitaillement et qu’on installait des hôpitaux de campagne pour les blessés. À la nuit tombée, nous avions été nourris et prenions du repos dans nos tentes. C’était une soirée d’une tiédeur incongrue, douce comme du beurre d’avril, avec une lune radieuse qui n’éprouvait qu’une joyeuse indifférence pour tout ce sang en train de coaguler sur le sol.
    Julian a très peu parlé, ce soir-là. En vérité, même s’il avait survécu à la bataille avec une simple entaille au lobe de l’oreille, je tremblais pour lui. Il semblait avoir été vidé d’une chose aussi vitale que son sang pendant les palpitants événements de la journée.
    Nous allions nous endormir quand il s’est penché vers moi depuis son couchage pour murmurer : « J’ignore combien d’hommes j’ai tués aujourd’hui, Adam.
    — Suffisamment pour contribuer à la victoire.
    — Est-ce vraiment une victoire ? Qu’avons-nous vu au cours de la journée ? J’ai davantage eu l’impression d’un feu dans un charnier. » Il a ajouté : « C’est chose amère que de tuer des inconnus… et pis encore d’en tuer tant qu’on ne sait plus combien. »
    Il énonçait une hyperbole, mais la monotonie même de sa voix suggérait un ressentiment trop profond pour les mots. Je partageais plus ou moins son humeur. Tirer une balle dans le cœur ou la cervelle de son semblable, même si celui-ci s’évertue à faire de même dans les vôtres, crée ce qu’on pourrait appeler un souvenir inassimilable : un souvenir qui flotte sur la vie quotidienne à la manière d’une tache d’huile sur l’eau de pluie. Mélangez cette eau dans la citerne, éparpillez l’huile en gouttes innombrables, dispersez-la autant que vous voudrez, elle ne se mélangera pas et la tache finira par revenir, intacte et toujours aussi abominable.
    « On ne pourra plus jamais être comme avant », a chuchoté Julian.
    Je me suis redressé avec indignation sur mon lit. « Je ne suis toujours qu’Adam Hazzard. Adam Hazzard de Williams Ford n’a pas disparu, Julian. Il est juste allé à la guerre. Un jour, il ira ailleurs. À New York, peut-être. »
    Julian a de toute évidence tiré réconfort de ma grossière philosophie, car il m’a serré la main avec chaleur en me glissant d’une voix tremblante : « Merci de l’avoir dit.
    — Dors là-dessus, ai-je suggéré. Nous n’aurons peut-être pas besoin de tuer qui que ce soit demain et tu as bien besoin de repos. » Je n’ai toutefois pas pu suivre mon propre conseil… je n’ai en effet pas réussi à m’endormir, malgré mon épuisement, et Julian non plus, si bien que nous sommes restés allongés tandis que la lune dardait ses rayons sur le champ de bataille où nous avions repoussé les Hollandais, sur les tentes d’hôpital avec leur rebut de membres amputés, sur le fleuve qui coulait quelque peu ensanglanté pour rejoindre le Saint-Laurent puis continuer jusqu’à l’océan sans rivage.

4

    Grâce aux préoccupations humanitaires du général Galligasken à l’égard de l’armée des Laurentides, nous n’avons pas été obligés de combattre le lendemain, ni de poursuivre à pied l’ennemi. Nous avons simplement enterré nos morts et consolidé nos défenses au cas où les Hollandais tenteraient de contre-attaquer.
    En moins d’un mois, ce terrain deviendrait une Géhenne ruisselante, seulement hospitalière pour les moustiques et les taons qui se repaissaient de chair humaine ou animale, et nos marches, si nous en faisions, se transformeraient en mortels concours d’endurance. Déjà les tentes d’hôpital, quand elles ne se consacraient pas entièrement aux blessés, abritaient un certain nombre d’invalides souffrant de « la courante », et nous vivions sous la menace permanente d’une épidémie de choléra ou d’une autre maladie contagieuse. L’eau des tonneaux militaires étant stagnante et moisie, nous buvions celle des ruisseaux des environs en espérant que tout se passerait bien.
    Le temps est toutefois resté calme et agréable quelques jours supplémentaires. Le dimanche après-midi, après les services du Dominion, une lassitude générale s’est emparée du camp et j’ai flâné entre les tentes tel un Aristo dans son jardin (même si la plupart des jardins aristocratiques sont plus agréables au nez que les campements militaires).
    Je me promenais ainsi, en profitant du soleil et en fredonnant tout bas des mélodies, quand j’ai entendu un bruit qui m’a à la fois intrigué et intéressé.
    Un camp militaire résonne de toutes sortes de bruits, soldats du génie en train de cogner sur du bois pour d’impénétrables raisons, forgerons occupés à courber des fers à cheval sur leur enclume, fantassins en exercices de tir et bien d’autres activités sonores. Le repos dominical avait toutefois grandement atténué ceux-ci. Ce que j’ai entendu pouvait être pris, de loin, pour le tambourinement irrégulier d’un pivert sur un arbre, ou pour un petit joueur de tambour ne parvenant pas, malgré tous ses efforts, à maîtriser un nouveau rythme, avec cependant une sonorité plus sèche et plus mécanique. Une fois ma curiosité éveillée, je n’ai eu d’autre idée en tête que trouver l’origine de ce bruit.
    Il provenait approximativement, me suis-je vite aperçu, d’une tente carrée située en hauteur sur une prairie pentue qui, plus loin à l’est, se transformait en une importante colline. Les rabats de cette tente étant ouverts, je suis passé devant d’un pas nonchalant, les mains dans le dos et en feignant l’indifférence, mais sans manquer de jeter un ou deux coups d’œil discrets à l’intérieur. Sauf qu’il m’a été difficile d’y voir vraiment quelque chose, gêné comme je l’étais non seulement par l’ombre à l’intérieur, mais aussi par de sombres miasmes de tabac et de chanvre qui sortaient mollement dans le soleil en exhalations torsadées comme si la tente elle-même vivait et respirait. J’ai donc dû passer à plusieurs reprises avant de distinguer l’origine d’autant de fumée et de bruit : un homme assis à une fragile table en bois sur laquelle il actionnait une machine.
    Mes efforts de discrétion semblent avoir été infructueux, puisque le mystérieux individu m’a hélé à mon septième ou huitième passage : « Arrêtez de traîner par là, l’inconnu ! » Il s’exprimait d’une voix rocailleuse et avec un accent nasillard assez semblable à celui de Julian. « Entrez ou allez-vous-en, je m’en fiche, mais décidez-vous.
    — Désolé de vous avoir dérangé, me suis-je hâté de dire.
    — J’étais dérangé avant que vous arriviez, ne vous attribuez pas tout le mérite… Qu’est-ce que vous regardez comme ça ?
    — Votre machine », ai-je reconnu en pénétrant d’un pas et sans y être invité dans l’ombre de la tente tout en résistant à la tentation de retenir mon souffle. Une fois accoutumé à la pénombre, j’ai constaté que l’homme était muni d’un cendrier, d’une pipe, d’une blague en cuir et d’une flasque qui ajoutait l’astringente odeur de l’alcool au mélange déjà vertigineux de muscs qui flottait dans l’atmosphère. Il n’était pas vêtu comme un fantassin et semblait même civil. Il portait des habits râpés et rapiécés, mais qui avaient dû être convenables à un moment donné. Un chapeau étroit lui descendait sur les yeux.
    Ceci n’étant qu’une description rapide de l’homme, car je m’intéressais bien davantage à la machine. À peine plus volumineuse qu’une grosse boîte à pain, elle était néanmoins aussi complexe que les entrailles d’une montre de poche, avec un laquage noir parsemé de boutons ronds et carénés, chacun gravé d’une lettre. Des mots étaient imprimés sur une feuille de papier enroulée à l’arrière sur un cylindre qui ressemblait à un rouleau à pâtisserie.
    « C’est une machine à écrire, m’a informé l’homme. J’imagine qu’on n’en trouve pas dans le hameau perdu dont vous venez. »
    J’ai ignoré l’insulte implicite à Williams Ford pour demander : « Vous voulez dire que c’est une presse d’imprimerie ? Vous fabriquez un livre ? » (Car je ne m’étais pas encore renseigné sur la manière de fabriquer des livres, aussi supposais-je qu’on procédait peut-être ainsi : en les faisant recopier lettre après lettre par des malpropres.)
    « Vous trouvez que j’ai l’air d’un éditeur ? Vous ne devriez pas abuser de mon hospitalité et ensuite m’insulter.
    — Je m’appelle Adam Hazzard, ai-je annoncé.
    — Théodore Dornwood, a-t-il marmonné avant de se remettre à l’œuvre.
    — C’est une machine remarquable, ai-je insisté, même si ce n’est pas une presse. Qu’est-ce que vous faites avec ? Des enseignes ou des placards ?
    — Je ne suis ni éditeur, ni fabricant d’enseignes, ni même commis de compagnie. J’occupe une position sociale encore plus modeste : je suis auteur. »
    Cela m’a surpris : je n’avais encore jamais rencontré d’auteur ni personne qui se présentât comme tel. Mes yeux se sont écarquillés et je me suis exclamé sans trop réfléchir : « Moi aussi ! »
    M. Dornwood a inhalé de travers la fumée de sa pipe et s’est mis à tousser.
    « Du moins, ai-je précisé, c’est ce que j’ambitionne de devenir. J’ai l’intention d’écrire un jour des livres comme ceux de M. Charles Curtis Easton… j’imagine que vous avez entendu parler de lui ?
    — Bien entendu. Ses livres encombrent tous les éventaires de Hudson Street.
    — Où se trouve donc Hudson Street ? » (Je pensais que c’était une rue de Montréal dans laquelle je pourrais vouloir débourser une partie de ma solde afin de découvrir les dernières œuvres de M. Easton.)
    « À Manhattan », a dit M. Theodore Dornwood en jetant à la feuille insérée dans sa machine un regard plus ou moins empreint d’envie chagrine.
    « Vous êtes donc un auteur new-yorkais ?
    — Je suis correspondant pour le Spark. »
    Il s’agissait d’un journal de New York. Je n’avais jamais vu le moindre exemplaire ni du Spark, ni d’aucun journal, mais Julian en avait parlé une fois ou deux comme d’un quotidien populaire et même vulgaire.
    « C’est ce que vous êtes en train de faire, là ?… Vous correspondez ?
    — Non ! En ce moment, je tue le temps avec le moindre fantassin désœuvré qui passe, mais je travaillais, oui, bizarrement, avant que vous commenciez à traîner devant la tente. »
    Puisque Theodore Dornwood venait de Manhattan, j’ai eu envie de lui demander s’il y avait déjà rencontré ou croisé dans la rue Julian Comstock, mais je me suis souvenu que toute identification irréfléchie de Julian comme d’un Comstock pourrait attirer l’attention de son assassin d’oncle[31]. Je n’ai donc pas introduit le patronyme de Julian dans la conversation et j’ai demandé : « Dites, j’aimerais bien avoir une aussi belle machine que celle-là. Tous les auteurs new-yorkais en ont une ?
    — Seulement quelques privilégiés.
    — Elle fonctionne comment ?
    — On enfonce les touches… comme ça, vous voyez ? Et les lettres s’impriment sur le papier… du moins quand on laisse son utilisateur suffisamment tranquille pour qu’il arrive à travailler.
    — Ce n’est pas lent, comparé à l’écriture ?
    — C’est plus rapide, si on a l’habitude, et il est plus facile de se servir du manuscrit fini comme copie… Hazzard, vous avez dit vous appeler ? Vous êtes le soldat qui a enseigné l’alphabet aux gars de la campagne ? »
    Mes leçons à Lymon Pugh avaient eu un tel succès que quelques autres fantassins m’avaient supplié de les en faire profiter. J’ai été ravi que M. Dornwood eût entendu parler de moi. « Lui-même.
    — Et vous écrivez, aussi ? » Il a tiré sur sa pipe et soufflé une quantité de fumée digne du Vésuve. L’atmosphère âcre de la tente commençait à me tourner la tête, même si elle ne semblait pas avoir cet effet sur Dornwood : sans doute trempait-il depuis si longtemps dans ses vices qu’il y était devenu insensible. (Il n’était pas vieux, pas autant que Sam Godwin, mais avait au moins dix ans de plus que moi… ce qui suffisait pour que ses mauvaises habitudes ne lui fissent plus grand-chose.) « Sur quoi travaillez-vous en ce moment, Adam Hazzard ? »
    La question m’a fait rougir. « Eh bien, je garde du papier et des crayons à portée de main… même si je n’ai pas de machine à écrire avec des ressorts et des leviers… je note quelques mots de temps en temps…
    — Pas de modestie entre scribouilleurs. De la fiction, pas vrai ?
    — Oui… une histoire sur un garçon de l’Ouest kidnappé par des marchands chinois et emmené en mer contre son gré, et quand il échappe à ses ravisseurs, il se retrouve avec des pirates, sauf qu’ils ne savent pas que…
    — Je vois. Et combien de pirates avez-vous rencontrés, Adam Hazzard ? »
    La question m’a pris au dépourvu. « Dans la vie ? Eh bien… aucun.
    — Mais vous devez les avoir étudiés sous toutes les coutures, à distance ?
    — Pas précisément…
    — Eh bien, êtes-vous absolument certain que les pirates existent… vu qu’ils sont si étrangers à votre vécu ? Non, ne répondez pas, je veux juste en arriver à ceci : pourquoi écrire des histoires de pirates, Adam, alors que vous prenez part à une aventure au moins aussi capitale que toutes celles jamais imaginées par C. C. Easton ?
    — Vous voulez dire… que je devrais écrire sur la guerre ? Mais je n’en ai vu qu’une petite partie !
    — Aucune importance ! Écrivez ce que vous connaissez : c’est un des principes de base du métier.
    — Le pire principe pour moi, alors, ai-je regretté, car je ne connais pas grand-chose, en fait.
    — Tout le monde connaît quelque chose. La bataille de Mascouche, par exemple. N’étiez-vous pas en plein dedans ?
    — Si, mais c’était ma première fois.
    — Ne serait-ce pas un bon exercice que de mettre par écrit ce qui s’est passé ce jour-là ? Pas ce qui est arrivé à l’armée des Laurentides, laissez ce travail aux historiens, plutôt ce qui vous est arrivé à vous, votre expérience personnelle.
    — Mais ça intéresserait qui ?
    — Ce serait un exercice d’écriture, déjà. Adam, s’est-il exclamé en se levant de son bureau pour m’entourer brusquement les épaules de son bras en une surprenante manifestation de cordialité, pourquoi gâchez-vous votre temps ici ? Un auteur doit écrire, avant tout écrire ! Ne gaspillez pas de précieuses minutes à contempler ma machine, ou pire, à la toucher… C’est maintenant qu’il vous faut affiner vos talents littéraires, pendant qu’il fait beau et que les Hollandais se tiennent tranquilles ! Prenez votre humble crayon, Adam Hazzard, et notez tous les détails dont vous vous souvenez des événements d’il y a quelques jours. »
    Cela m’a aussitôt semblé logique… en fait, la suggestion m’a enthousiasmé et je me suis reproché de n’avoir jamais songé à un tel exercice. « Et quand j’aurai fini, je viens vous montrer ? »
    Il s’est rassis comme s’il avait le souffle coupé. « Me montrer quoi ?
    — Mon récit de la bataille. Pour que vous m’indiquiez ce qu’un auteur expérimenté aurait peut-être fait différemment. »
    M. Dornwood a froncé les sourcils et semblé mal à l’aise, puis il a dit : « Bon, très bien… j’imagine que vous pouvez m’apporter ça dimanche prochain, si ni vous ni moi ne nous faisons tuer d’ici là.
    — C’est très généreux !
    — Tout le monde sait que je suis un saint », a dit Dornwood.

    J’avais l’intention de rentrer directement à ma tente développer mes talents littéraires selon la suggestion de Dornwood, mais sur le chemin du retour, j’ai été distrait par un rassemblement autour de la tente du soldat Langers.
    Langers, le lecteur s’en souvient, avait voyagé avec nous à bord du train à cornes de caribou : c’était un colporteur, comme il aimait à se qualifier, qui gagnait sa vie en vendant aux hommes souffrant de solitude des brochures religieuses consacrées à des sujets délicats. Ses clients appréciaient les illustrations imprimées pour des raisons ne relevant pas systématiquement de la piété ou de la foi. La conscription avait obligé le soldat Langers à mettre fin à ce commerce et il n’était plus qu’un fantassin comme un autre, mais son esprit d’entreprise avait survécu à cette transformation et à en juger par la foule enthousiaste qui l’entourait, ses affaires avaient repris… du moins, un certain genre d’affaires.
    J’ai demandé à un soldat ce qui se passait.
    « Langers était de corvée d’enterrement, m’a-t-il indiqué.
    — Bizarre que ça le rende aussi populaire.
    — Il a récupéré toutes sortes d’objets sur les cadavres des Hollandais. Des vestes et des chapeaux, des insignes et des portefeuilles, des yeux de verre et des monocles, des boucles de cuivre et des étuis en cuir… »
    Les armes ennemies devaient être remises à l’intendant, mais tout le reste, en ai-je déduit, pouvait devenir butin pour le détachement chargé d’inhumer les morts. Je savais les hommes souvent tentés de prendre un ou deux souvenirs à leurs ennemis tombés au combat, si la solidité de leur estomac leur permettait une telle chasse au trésor. Mais Langers était allé bien au-delà de cette modeste impulsion : il avait moissonné les champs des morts avec une grande corbeille et exposé les babioles ainsi récoltées. Des dizaines d’objets pris aux Hollandais étaient exposés sur une couverture devant sa tente, avec un écriteau TOUT À 1 $.
    Le prix demandé m’a semblé bizarre. Quelques objets valaient manifestement davantage, les ensembles de pièces hollandaises, par exemple, qu’on pouvait échanger à Montréal à leur cours légal, mais la plupart valaient nettement moins. Presque toutes les vareuses étaient par exemple trouées par les balles et même l’œil de verre, qui semblait pourtant intact, était fêlé. C’est que Langers avait une astuce, comme me l’a expliqué le soldat à côté de moi.
    « Ça ne veut pas dire qu’on paye un dollar pour prendre ce qu’on veut. Chaque objet a un numéro inscrit sur un bout de papier à côté de lui, et Langers a un grand bocal avec des bouts de papier pareils à l’intérieur. Tu payes ton dollar, il te dit : “plonge la main dans le bocal”, tu tires comme ça un numéro et tu découvres ce que t’as vraiment acheté. Peut-être un truc bien, comme cette boucle de ceinture en forme de sirène, là, ou alors un vilain petit sac de cuir, ou une chaussure trouée.
    — Ce n’est pas comme un jeu d’argent ?
    — Tu veux rire ! C’est même pas deux fois moins drôle. »
    Depuis tout petit, j’avais été mis en garde contre le jeu, à la fois par ma mère et par le Recueil du Dominion pour jeunes personnes, même si je n’avais jamais assisté en personne à un autre jeu d’argent que celui auquel se livraient les travailleurs sous contrat en pariant du tabac ou de l’alcool aux dés ou aux cartes. La plupart de ces jeux se terminaient en pugilats et ne m’avaient jamais tenté. Résister à l’entreprise tire-un-numéro du soldat Langers s’est cependant avéré plus difficile : les Hollandais excitaient ma curiosité et j’avais l’impression qu’il me fallait savoir deux ou trois choses des gens sur qui j’avais tiré et qu’il m’était arrivé de tuer. Posséder l’un de ces objets semblait presque un acte religieux (si on peut me pardonner cette petite apostasie), comme cette coutume primitive de manger le cœur de son ennemi… c’était une représentation plus chrétienne du même besoin.
    Je me suis donc frayé un chemin jusqu’au premier rang et, sortant de ma poche un dollar Comstock, j’ai acheté le droit de plonger la main dans le bocal du soldat Langers. J’en ai retiré le numéro 32, qui correspondait à une petite sacoche en cuir, très éraflée et d’une minceur décevante. Ce n’était indiscutablement pas un objet précieux et Langers a eu un sourire de satisfaction quand il a rangé ma pièce tout en me tendant la sacoche. Ma déception n’a toutefois pas duré, car quand j’ai ouvert celle-ci, j’ai découvert à l’intérieur une lettre, apparemment écrite par un soldat hollandais peu avant sa mort. Elle n’avait pas non plus la moindre valeur monétaire et Langers ne pouvait que se réjouir de sa bonne affaire, mais en tant que souvenir de la vie d’un homme, et aperçu des coutumes de l’infanterie mitteleuropéenne, elle m’a énormément intéressé.
    J’ai déplié les deux pages recouvertes d’une écriture serrée en pensant au Hollandais mort qui posait sa plume sur ce papier sans se douter que ses mots deviendraient la propriété d’un garçon bailleur de Williams Ford (et encore moins le butin d’un colporteur qui dépouillait les morts). J’ai emporté ce courrier dans ma tente où je l’ai contemplé pendant près d’une heure en pensant à la destinée, à la mort et à d’autres graves et philosophiques sujets.
    Lymon Pugh est passé pendant que j’étais plongé dans ces rêveries, aussi lui ai-je montré les feuilles de papier.
    Il a essayé quelques instants de les comprendre. « Mes leçons de lecture m’ont pas l’air d’être allées aussi loin.
    — Évidemment que tu ne peux pas la lire. Elle est écrite en hollandais.
    — En hollandais ? Ces bruits qu’ils font en parlant, ils les écrivent, en plus ?
    — Ils ont cette habitude, oui.
    — Mais toi qui connais tout l’alphabet, Adam, tu peux la déchiffrer, non ?
    — Oh, je peux lire les lettres sans problème, tout comme toi, même si tu n’as peut-être pas l’habitude de l’écriture cursive. Ce mot-là, par exemple : L-I-E-F-S-T-E… tu en connais toutes les lettres.
    — Mais j’arrive pas à voir quel mot elles font.
    — On dirait que ça se prononce leafst. Ou peut-être leaf-stee, suivant ce qu’ils font des voyelles finales. »
    Lymon Pugh a pris un air méprisant. « Ce n’est pas un mot.
    — En anglais, certainement pas, mais en hollandais…
    — S’ils veulent écrire des lettres de l’alphabet, ils pourraient pas le faire correctement ? Pas étonnant qu’on soit obligés de se battre contre eux. Enfin, j’imagine que c’est pas fait pour être compris. Pas par des gens comme nous, en tout cas. C’est peut-être un code. Ce que t’as là, c’est peut-être un plan d’action qu’un général hollandais écrivait à un autre. »
    Cela ne m’était pas venu à l’esprit. La suggestion m’a troublé et j’ai décidé de montrer la lettre au major Ramsden, un officier de notre régiment. Fils d’un marin hollandais échoué, il parlait un peu cette langue et c’est lui qui interrogeait les prisonniers dans leur langue natale.
    Je l’ai trouvé en train de profiter du calme dominical pour sommeiller dans sa tente. Mon arrivée ne l’a pas enchanté, mais il a accepté d’examiner ce que je lui apportais.
    Lorsque je lui ai tendu la lettre, il l’a tournée un peu de côté, l’a regardée les yeux plissés et a promené ses doigts dessus sans cesser de fredonner tout bas. Il se montrait si réticent à me livrer une traduction que je me suis demandé s’il n’était pas illettré : capable de parler le hollandais, mais pas de le lire. Mais quand j’ai fait allusion à cette possibilité, il m’a décoché un regard venimeux et je n’ai pas insisté.
    J’ai conservé cette lettre toutes ces années ; elle est là, près de moi, tandis que je rédige ces lignes. Voici à quoi elle ressemble, même si l’encre désormais passée rend certaines lettres difficiles à reconnaître :

    Liefste Hannie (ainsi commençait-elle),
    Ik hoop dat je deze brief krijgt. Ik probeer hem met de postboot vanuit Goose Bay te versturen.
    Ik mis je heel erg. Dit is een afschuwelijke oorlog in een vreseleijk land… ijzig koud in de winter en walgelijk heet en vochtig in de zomer. De vliegen eten je levend, en de bestuurders hier zijn tirannen. Ik verlang er zo naar om je mijn armen te houden !

    « Qu’est-ce que ça veut dire ? » ai-je demandé.
    Le major Ramsden a davantage froncé les sourcils et m’a regardé avec animosité avant de répondre : « En gros, il parle de sa haine de l’Amérique.
    — Il déteste l’Amérique ?
    — Comme tous les Hollandais.
    — Pourquoi nous déteste-t-il ? »
    Le major Ramsden a jeté un coup d’œil au texte. « Pour nos libertés », a-t-il répondu.
    Coïncidence, cela avait été le sujet du jour au service du Dominion : les libertés que nous avait octroyées Dieu et la haine instinctive que leur vouait l’ennemi. « Est-ce qu’il dit quelles libertés le contrarient à ce point ? Celle de réunion pieuse ? De parole acceptable ?
    — Toutes celles-là.
    — Et ça ? »
    Je désignais la seconde feuille de la lettre, sur laquelle le Hollandais avait rapidement dessiné à la plume quelque chose d’ambigu : peut-être un animal, ou une patate douce, avec des taches et une queue. On trouvait écrit dessous :

    Fikkie mis ik ook !

    « Ça signifie : les Américains sont tous des chiens », a expliqué le major.
    Je n’ai pu que m’émerveiller du fanatisme des Mitteleuropéens et de la haine irrationnelle que leurs dirigeants avaient insufflée en eux.

5

    Durant les quelques mois qui ont suivi, notre régiment a en grande partie été dispensé de guerre, dont il a néanmoins subi les conséquences. On nous a expliqué au cours d’une série de rassemblements généraux que l’attaque hollandaise sur Montréal n’avait été en réalité qu’une feinte de quelques divisions mitteleuropéennes. Les véritables combats s’étaient déroulés sur le Saguenay, à l’endroit où il se jetait dans le Saint-Laurent à l’est de Québec. Notre marine d’eau douce, commandée par l’amiral Bolen, avait livré là-bas une bataille rangée contre une flotte de canonnières ennemies lourdement blindées, subrepticement assemblée sur le lac Saint-Jean par les Hollandais. Nous avions perdu de nombreux navires dans l’affrontement et on avait vu des épaves en feu, sur lesquelles flottaient encore parfois les Treize Bandes et les Soixante Étoiles, descendre le Saint-Laurent comme ces bougies flottantes que les Japonais mettent à l’eau pour honorer leurs morts[32]. Les Hollandais ont entrepris de bâtir près de Tadoussac des fortifications qui surplombaient le fleuve et dans lesquelles ils ont placé leur meilleure artillerie, dont un canon chinois, afin de harceler la navigation de l’Union et d’étrangler le commerce américain. Il n’a donc pas tardé à devenir évident que le but de la campagne de 2173 serait de réduire ces fortifications tout en maintenant un cordon protecteur autour de Montréal et de Québec.
    Aussi a-t-on expédié la majeure partie de l’armée des Laurentides par bateaux dans l’Est afin de prendre part à la bataille terrestre. Il fallait toutefois garder des troupes stationnées à Montréal, responsabilité qui a incombé aux moins chevronnées d’entre elles, dont notre régiment de conscrits originaires de l’Ouest.
    J’ai regretté de ne pas pouvoir livrer les batailles de l’été, sentiment dont Julian s’est toutefois moqué en disant que nous avions de la chance et que si celle-ci durait, nous serions peut-être rendus à la vie civile sans autre carnage que la bataille de Mascouche, ce qui serait parfait. Mon patriotisme, ou mon ingénuité, brillait cependant d’un feu plus vif que celui de Julian, et il m’arrivait de m’égarer à penser à tous les Hollandais tués par d’autres soldats et à la pénurie que cela créait pour le reste d’entre nous.
    Il y avait toutefois des bons côtés : on nous a accordé beaucoup de permissions de détente à Montréal cet été-là, et je désirais vivement avoir une nouvelle occasion de rencontrer Calyxa, voire peut-être d’apprendre son nom de famille.

    Notre première permission a cependant été annulée à cause d’un événement qui concernait Julian et qui a rembruni le camp tout entier.
    Un colonel nouvelle mode, affecté depuis peu par New York, ayant décidé que notre campement arrivait trop près de nos parapets, j’ai été désigné avec d’autres pour déplacer les tentes incriminées. Sauf que, depuis leur installation, les tentes avaient pris toutes les caractéristiques d’un logement de longue durée, avec de grossiers foyers de cuisson, des tuyaux de poêle en boue séchée, des fils à linge et toutes sortes de complications domestiques, aussi le travail s’était-il poursuivi jusque tard dans la nuit et n’avais-je pas beaucoup dormi quand la main de Sam Godwin sur mon épaule m’a tiré du sommeil le lendemain matin.
    « Debout, Adam. Julian a besoin de ton aide.
    — Qu’est-ce qu’il a encore fait ? » ai-je demandé en me frottant les yeux de mes mains encore sales de mes corvées nocturnes.
    « Rien que parler inconsidérément, comme d’habitude. Sauf que le major Lampret en a eu vent et qu’il a convoqué Julian à son quartier général pour ce qu’il appelle “une discussion”.
    — Julian peut se débrouiller seul dans une discussion, quand même ? J’aimerais dormir encore une heure puis aller me baigner dans la rivière, si ça ne dérange personne.
    — Tu te baigneras plus tard ! Je ne te demande pas d’accompagner Julian pour lui tenir la main. Je veux que tu te caches près de la tente de Lampret pour écouter leur conversation. Prends des notes, s’il faut, ou sers-toi juste de ta mémoire. Ensuite, viens me raconter ce qui s’est passé.
    — Tu ne peux pas simplement demander à Julian quand il reviendra ?
    — Lampret est un officier du Dominion. Il a le pouvoir de muter Julian dans une autre compagnie ou même de l’envoyer au front, et ce à n’importe quel moment. S’il est assez fâché, il ne donnera peut-être pas à Julian le temps de faire son paquetage… dans le pire des cas, on pourrait ne plus revoir Julian, ni découvrir où il a été envoyé. »
    Ses explications tenaient debout et ont suscité mon inquiétude. J’ai dit (dernière défense, pleine de regret) : « Tu ne peux pas espionner leur conversation aussi bien que moi ?
    — On pourrait pardonner à un jeune soldat plein de boue qui a été de corvée toute la nuit de s’endormir entre les cordes et les tonneaux près de la tente de Lampret. Je n’ai pas cette excuse-là et mon âge me fait remarquer. Vas-y, Adam, il n’y a pas de temps à perdre ! »
    Je me suis donc secoué puis réveillé complètement en buvant un peu d’eau tiède dans une cantine. Je suis allé jusqu’au quartier général du major Lampret, simple grande tente carrée plantée près du dédale des nouvelles fournitures de l’intendant. C’est cet excédent de tonneaux, caisses, cordes et équipement en vrac qui m’a fourni ma couverture, comme l’avait suggéré Sam. Trois convois avaient déchargé pas plus tard que la veille et notre intendant se démenait pour essayer de distribuer, emmagasiner et répartir cette manne. Cela m’a permis d’entrer d’un pas nonchalant dans un labyrinthe de biens empilés et d’y négocier mon chemin jusqu’aux fournitures stockées sur plusieurs niveaux juste à côté de la tente du major Lampret. Je les ai déplacées de manière ingénieuse et sans un bruit pour pratiquer une cachette dans laquelle je me suis recroquevillé tout contre la toile.
    Sam ne m’avait toutefois pas indiqué l’heure à laquelle Julian et Lampret se rencontreraient, aussi ai-je attendu en luttant contre le sommeil, car il faisait chaud, surtout dans mon uniforme. D’autant plus que, non loin de moi, un baril de porc salé avait attiré tout un groupe de mouches dont le bourdonnement se transformait en une espèce de berceuse, et qu’un arôme pénible émanant de la résine perlait sur les caisses en bois sous l’effet du soleil. Comme je piquais du nez de temps en temps, j’ai craint d’être retrouvé là des heures plus tard en train de dormir comme un bienheureux et d’apprendre en me réveillant qu’on avait expédié Julian à Schefferville, voire plus au nord. Je me suis servi de cette désagréable perspective pour me torturer afin de rester vigilant, mais j’ai été soulagé de voir Julian approcher du terrain de parade, la tête droite et l’uniforme impeccable.
    « Présent au rapport », a-t-il annoncé en entrant, et même si je ne le voyais plus, j’entendais sa voix aussi nettement que s’il m’avait parlé à l’oreille.
    « Julian Commongold, a dit le major Lampret. Soldat Commongold… ou peut-être devrais-je vous appeler pasteur ?
    — Major ?
    — J’ai cru comprendre que vous prononciez des sermons religieux devant les troupes. »
    Comme je ne voyais pas les interlocuteurs, je vais retranscrire la conversation à la manière d’un dialogue de théâtre, c’est-à-dire sans le bénéfice de l’observation, puisque c’est ainsi que j’y ai assisté :
    JULIAN : Je ne suis pas sûr de vous comprendre, major.
    LAMPRET : Soyons francs l’un avec l’autre. Cela fait un moment que je vous ai à l’œil. Vous ne ressemblez pas aux autres hommes, pas vrai ?
    JULIAN (hésitant) : Personne ne ressemble aux autres, à ce que je peux voir.
    LAMPRET : Vous êtes instruit, déjà, et manifestement cultivé. Vous avez votre opinion sur l’actualité. Et j’ai un peu voyagé, soldat Commongold, si bien que je reconnais un accent de Manhattan à l’oreille.
    JULIAN : Est-ce si inhabituel ?
    LAMPRET : Pas du tout. Tout régiment se retrouve tôt ou tard avec quelqu’un dans votre genre… si ce n’est pas un cynique de Manhattan, c’est un avocat de caserne originaire de Boston ou un sénateur en puissance avec une adresse rurale. J’essaye juste de déterminer à quel type de personne à problème vous appartenez. Vous avez grandi à New York, et dans le confort, à en juger par votre mine et votre comportement… Qui était votre père, Julian Commongold ? Un marchand de tapis plein d’avenir ? Un mécanicien assez fortuné pour acheter l’illusion de prospérité et offrir un semblant d’éducation à son fils ? Flagorneur le jour avec ses supérieurs qu’il maudissait le soir dans le secret de sa cuisine ? C’est cela qui vous a décidé à quitter votre famille pour entrer dans l’armée ? Ou bien vous êtes-vous juste retrouvé sur le mauvais train parce que vous aviez trop bu, comme un écolier perdu ?
    JULIAN (froidement) : Le major est très perspicace.
    LAMPRET : Si je me trompe, ce n’est pas de beaucoup… J’imagine que vous étiez le genre de garçon à toujours s’en sortir dans la cour de récréation ? Quelques paroles impressionnantes et tout le monde veut être votre ami ?
    JULIAN : Non, major… pas tout le monde.
    LAMPRET : En effet… il y a toujours quelques importuns qui vous percent à jour.
    JULIAN : Le major est étonnamment bien informé sur la vie à New York. J’avais l’impression qu’il avait passé le plus clair de son temps à Colorado Springs.
    C’était une remarque audacieuse et dangereuse. L’Institut du Dominion à Colorado Springs avait fourni d’excellents Stratégistes et Tacticiens, mais aussi des légions d’espions et de mouchards. D’après Sam, le Collège militaire du Dominion était autrefois une véritable école militaire, à l’époque où l’Union possédait encore une Armée de l’Air… c’est-à-dire un bataillon d’avions et des aviateurs pour les piloter[33]. Cette institution avait toutefois disparu avec la Fin du Pétrole, même si, disait-on, de stratégiques réserves avaient permis à nos forces aériennes de poursuivre leurs opérations durant les premières années de la Fausse Affliction. L’école de l’Armée de l’air était ensuite tombée petit à petit sous l’emprise du centre de pouvoir dominioniste à Colorado Springs… pour finir par devenir une espèce d’organisme institutionnel de liaison entre le Dominion et les généraux.
    Officiers à part entière, les agents du Dominion étaient habilités à donner des ordres. Mais leur véritable puissance relevait de la discipline. À l’inverse des commandants, ils pouvaient faire comparaître un homme pour Impiété et Sédition. Les peines subies par un soldat reconnu coupable de ces crimes allaient de la simple révocation à dix années de prison militaire.
    Ce pouvoir était rarement exercé, les relations entre l’armée et le Dominion ayant toujours été délicates. Rarement populaires, les officiers du Dominion étaient souvent considérés comme des importuns moralisateurs et potentiellement dangereux. Du point de vue des hommes du rang, un bon officier du Dominion accomplissait sa part de travail, encourageait la piété par l’exemple plutôt qu’en punissant son absence, et prononçait des sermons dominicaux à la fois courts et pertinents. Le major Lampret était relativement apprécié des troupes car il les menaçait rarement. Mais il ne se mêlait pas à elles et les observait à distance prudente. Il ressemblait assez à un puma du Colorado bien nourri : léthargique mais musclé, prêt à bondir aussitôt son appétit ravivé.
    Julian avait-il aiguisé l’appétit du major Lampret pour les apostats et les anticonformistes ? C’est la question que je me suis posée en les écoutant depuis mon nid de cordes et de caisses.
    LAMPRET : Vous devriez songer à changer de ton, soldat Commongold. Puis-je vous donner une leçon d’instruction civique ? Il existe trois et seulement trois centres de pouvoir dans l’Union contemporaine. La Branche Exécutive, soutenue par sa foule de Propriétaires et de sénateurs, l’armée et enfin le Dominion de Jésus-Christ sur Terre. Comme les trois pieds d’un tabouret, chacun soutient les deux autres et mieux vaut qu’ils aient la même longueur. Mais pour autant que je le sache, monsieur Commongold, vous n’êtes pas un possédant, vous n’êtes certainement pas un ecclésiastique, et l’armée dans sa grande sagesse vous a placé au rang le plus bas. Votre position ne vous donne pas le droit d’avoir une opinion, encore moins de l’exprimer à tort et à travers.
    JULIAN : Major, à en croire le dicton, les opinions, c’est comme… mmh…
    JULIAN : Comme les nez, dans le sens où tout le monde en a un.
    LAMPRET : C’est exact, et pour les opinions aussi, il y en a de moins nobles que d’autres et on en trouve certaines fourrées là où elles n’ont rien à faire. Vous pouvez avoir toutes celles que vous voulez, monsieur Commongold, mais vous n’avez pas à les partager si elles sapent la piété ou la capacité d’intervention des troupes américaines.
    JULIAN : Je n’ai aucune sympathie pour les Hollandais, major, ni la moindre intention d’ébranler la confiance des soldats américains.
    LAMPRET : Voilà un prudent démenti ! Me prendriez-vous pour un tyran à la recherche d’une excuse pour exercer mon autorité, soldat Commongold ? Je suis au contraire un réaliste. Dans l’ensemble, les hommes placés sous mon commandement n’ont ni instruction ni connaissances. Je le comprends et l’accepte. Pour ces hommes, la religion n’est pas grand-chose de plus que les remontrances maternelles à demi oubliées et la promesse d’un monde meilleur à venir. Mais c’est ce qui leur est utile et j’espère que c’est ce que cherchait le Seigneur. Je ne veux pas que mes hommes partent au combat en nourrissant des doutes sur leur immortalité personnelle… cela fait d’eux de moins bons soldats.
    JULIAN : Pas d’après mon expérience. J’ai combattu à leurs côtés et ils se sont comportés de manière exemplaire. Le major ne s’en est peut-être pas aperçu, puisqu’il n’était pas là.
    C’était un gant jeté aux pieds de Lampret, et l’inquiétude que m’inspirait Julian s’est transformée en véritable frayeur. Discuter avec le major était une chose, s’en prendre à lui une autre. On dispensait traditionnellement de combat les officiers du Dominion, armés de pistolets au lieu de fusils et plus utiles derrière les lignes à pourvoir aux besoins spirituels des troupes. L’insulte la plus fréquente à leur égard consistait à les traiter de lâches qui se dissimulaient derrière leurs insignes à ailes d’ange et leurs grands feutres. Je n’ai bien entendu pas vu la réaction du major, mais une sorte de silence menaçant a émané de la tente comme la chaleur d’un tas de braises encore fumantes.
    Il y a eu ensuite un froissement de papier et le major Lampret a repris la parole, de toute évidence en lisant un document.
    LAMPRET : « Plusieurs dimanches de suite, le soldat Commongold a été vu en train de s’adresser aux troupes sur le terrain de parade derrière la tente d’assemblée. À ces occasions, il a parlé sans retenue ni décence de la Sainte Bible et d’autres sujets qui relèvent de la compétence du Dominion. » Est-ce exact ?
    JULIAN (d’une voix moins distincte, sans nul doute surpris par le témoignage écrit) : Dans un certain sens, j’imagine, oui, mais…
    LAMPRET : Avez-vous par exemple laissé entendre à ces hommes qu’il n’existait aucune preuve de la Création Divine et que l’existence de l’Éden relevait du mythe ?
    JULIAN (après un long silence) : J’ai peut-être comparé le récit biblique de la Genèse à d’autres mythologies…
    LAMPRET : À d’autres mythologies… ce qui sous-entend que c’en est une.
    JULIAN : Major, si on sort mes paroles de leur contexte…
    LAMPRET (il reprend sa lecture) : « Le soldat Commongold a continué en affirmant que l’histoire du premier homme et de la première femme chassés du jardin d’Éden pouvait être comprise de manières non orthodoxes. Il a déclaré que la principale qualité d’Éden lui semblait être son absence relative de Dieu, Qui a créé le premier couple à Son image puis l’a laissé à ses innocents divertissements sans intervenir. Le soldat Commongold a aussi sous-entendu que l’Arbre de la Connaissance et son fruit défendu étaient un canular monté par le Serpent, qui voulait le Paradis pour lui seul, et insinué qu’Adam et Ève avaient sans doute été chassés par ruse pendant que Dieu regardait ailleurs, car Dieu, a dit le soldat, était une divinité d’une incorrigible inattention, à en juger par les péchés et atrocités qu’il laissait ordinairement impunis. »
    JULIAN (d’une voix encore moins forte, car il avait dû se rendre compte à présent que Lampret disposait d’un espion au sein de la troupe et qu’il risquait davantage qu’une simple réprimande) : C’était une espèce de plaisanterie, major. Vraiment rien qu’un agréable paradoxe.
    LAMPRET : Mais agréable pour qui ? (Il s’est éclairci la gorge.) « Le soldat Commongold a ensuite laissé entendre que le Dominion, même s’il affirmait parler avec l’autorité des Saintes Écritures, ressemblait davantage à la voix de ce Serpent, qui semait sans raison impérieuse la peur et la honte là où il n’y en avait pas jusque-là. » Avez-vous vraiment dit cela ?
    JULIAN : J’imagine que j’ai dû le dire… ou quelque chose qui a été compris ainsi par erreur.
    LAMPRET : Le rapport est long et détaillé. Il cite des apostasies trop grotesques et trop nombreuses pour en reparler maintenant, avec par-dessus le marché votre adhésion enthousiaste à ce credo ancien et déprécié de l’évolution biologique. Ai-je besoin de poursuivre ?
    JULIAN : Pas de mon point de vue.
    LAMPRET : Existe-t-il le moindre doute dans votre esprit que ces remarques constituent un manquement non seulement à la décence, mais aussi aux règlements explicites sur la conduite des simples soldats ?
    JULIAN : Pas le moindre.
    LAMPRET : Comprenez-vous que l’un des services essentiels qu’assure le Dominion de Jésus-Christ est d’empêcher des idées religieuses nuisibles ou erronées de circuler parmi les classes crédules ?
    JULIAN : Je le comprends.
    LAMPRET (d’un ton soudain plus léger) : Mon propos n’est pas de harceler les fantassins pour rien. J’ai discuté avec vos officiers, qui vous disent tous soldat compétent et utile au combat, dans la mesure où on a pu vous y évaluer. Certains pensent même que vous aurez le potentiel d’un meneur d’hommes, une fois que votre immaturité et votre arrogance commenceront à disparaître. De plus, la troupe semble vous approuver… si elle méprisait vos apostasies, cette discussion n’aurait pas lieu d’être, pas vrai ?
    JULIAN : J’imagine.
    LAMPRET : Ne tournons plus autour du pot, alors. Ces conférences athées doivent cesser. Est-ce bien compris ?
    JULIAN : À vos ordres, major.
    LAMPRET : Elles doivent cesser complètement, de même que vous devez arrêter de dénigrer le Dominion de Jésus-Christ sur Terre ou tout autre bras constitué du gouvernement. Vous avez compris ?
    JULIAN (dans un souffle) : Oui.
    LAMPRET : J’espère que vous parlez sincèrement… Je ne serai pas aussi généreux en cas de récidive. N’oubliez pas, soldat Commongold, que ce n’est pas votre âme à vous qui m’inquiète. Je ne peux contrôler vos pensées, elles sont entre vous et votre créateur. En ce qui me concerne, vous pouvez absorber les hérésies jusqu’à ce qu’elles vous ressortent par les pores. Mais je peux, et je le ferai, me dresser entre vos plaisanteries vulgaires et l’intégrité de l’armée des Laurentides. Est-ce clair ? Des hommes innocents ne doivent pas être jetés dans la bataille en risquant leur âme immortelle simplement parce que Julian Commongold est bien déterminé à aller en enfer.
    JULIAN : Je comprends, major. Et j’espère vous y voir. (Un silence.) Je veux dire : dans la bataille, bien entendu.

    On m’a souvent demandé si Julian était athée ou agnostique quand j’ai fait sa connaissance.
    Je ne suis pas Philosophe, encore moins Théologien, et je ne comprends pas la distinction entre ces deux sortes de mécréants. Pour autant que j’en aie une représentation mentale, je m’imagine l’agnostique comme un homme modeste qui refuse poliment de s’agenouiller devant des dieux ou des icônes en qui il n’a pas toute confiance, tandis que l’athée, bien que mû par les mêmes principes, en approche muni d’un marteau.
    Les lecteurs peuvent tirer leurs propres conclusions quant à la suite de la carrière de Julian et aux convictions avec lesquelles il a mené celle-ci. Quant à ses hérésies bibliques, elles ont dû sembler nouvelles et inquiétantes au major Lampret, mais je les avais déjà toutes entendues auparavant… j’étais un vieux client blasé. Pour moi, d’une certaine manière, les histoires de Julian témoignaient de la grande attention avec laquelle il avait lu la Bible, même s’il l’interprétait avec un peu trop d’imagination. Il m’indiffère pour ma part d’étudier les Saintes Écritures : j’en préfère les parties raisonnables, comme le Sermon sur la montagne, et laisse les érudits se délecter des énigmes que représentent les passages plus incompréhensibles – ceux qui mentionnent les dragons à sept têtes, la Grande Putain de Babylone et tout cet équipage. Mais Julian lisait la Bible comme s’il s’agissait d’une œuvre de fiction contemporaine, ouverte à la critique et même à la révision. Un jour que je l’interrogeais sur le but de ses étranges réinterprétations, il m’a répondu : « Je veux une Bible meilleure, Adam. Une Bible dans laquelle le Fruit de la Connaissance contient les Graines de la Sagesse et rend la vie plus agréable pour l’humanité, au lieu de la lui gâcher. Je veux une Bible dans laquelle Isaac bondit de la pierre sacrificielle pour étrangler Abraham afin de le punir de cet abject et affreux péché d’obéissance. Je veux une Bible dans laquelle Lazare est mort et s’obstine à le rester, au lieu de se mettre au garde-à-vous et à la disposition du premier messie qui passe. »
    C’était assez épouvantable pour que je me dépêchasse de changer de sujet, mais cela donne une idée de quelques-uns des motifs sous-jacents aux premières apostasies de Julian.
    Je me suis extrait du labyrinthe de caisses et tonneaux de fournitures peu après que Julian a quitté la tente du major Lampret. Comme il n’avait pas été expédié à Schefferville, je n’ai pas estimé urgent d’aller prendre part à la conversation qui avait déjà dû s’engager entre Sam et lui. Je voulais toutefois informer Sam que j’avais fait ce qu’il m’avait demandé, si bien que je suis revenu sans me presser à notre campement, où je suis arrivé à la fin de leur dispute.
    Ils élevaient tous deux la voix, ce qui m’a empêché de les interrompre. J’ai compris que Sam avait entrepris de sermonner Julian sur l’importance de ne pas attirer inutilement l’attention et de ne pas susciter de controverse susceptible d’attirer celle de la Branche Exécutive. « Nous sommes plutôt loin du palais présidentiel, rétorquait Julian au moment où je suis entré dans la tente.
    — Pas autant que tu crois, s’est énervé Sam. Et la dernière chose dont tu as besoin, c’est de te faire remarquer par le Dominion. Le major Lampret n’est pas Deklan Comstock, mais il aurait pu t’envoyer dans les tranchées d’un claquement de doigts… surtout maintenant que le général Galligasken livre bataille plus haut sur le Saguenay. Tu n’as pas l’air de t’en rendre compte.
    — Mais je m’en rends compte, a répondu Julian tout aussi en colère. J’en ai amèrement conscience ! Je suis resté debout devant un homme indigne de me cirer les bottes et j’ai écouté ses insinuations et ses sarcasmes sans soulever la moindre objection ! Je l’ai regardé dans les yeux, Sam, et pendant qu’il aboyait et se lamentait, je me suis dit qu’il ne se doutait absolument pas de ce que moi je pouvais lui faire à lui, ni de la vitesse à laquelle il se prosternerait si cette vérité-là sortait ! Je n’ai pas été élevé pour m’aplatir devant un pasteur militaire ! Pourtant, je l’ai fait… j’ai ravalé ma fierté, et je l’ai fait, mais cela ne te suffit pas !
    — Tu aurais dû ravaler ta fierté un peu plus tôt et y réfléchir à deux fois avant de donner des cours de sédition aux soldats ! Ce que je me souviens d’ailleurs t’avoir interdit.
    — M’avoir interdit ! »
    Julian s’est redressé, si raide qu’il semblait plus grand d’un pouce.
    « Ton père m’a chargé de te protéger, a rappelé Sam.
    — Fais-le, alors ! Protège-moi comme on t’a dit ! Mais ne me materne pas, ne me censure pas, ne mets pas en doute mon bon sens ! Ça n’a jamais été de ton ressort ! Fais ce qu’on t’a demandé, et fais-le comme n’importe quel serviteur raisonnable ! »
    Ses paroles ont frappé Sam comme si elles avaient physiquement du poids et de l’inertie. Son visage s’est tordu, puis raidi en un masque de soldat. Il a semblé plein de paroles non dites ou indicibles, mais a fini par se contenter de quelques mots : « Très bien, Julian… comme tu voudras. »
    Cette réponse servile a mis Julian en déroute. Toute sa rage s’est volatilisée. « Sam, je suis désolé ! J’étais juste… eh bien, les mots sont sortis tout seuls, je n’en pensais rien. Tu sais bien que je ne te considère pas comme un domestique.
    — Je croyais le savoir, jusqu’à maintenant.
    — Alors pardonne-moi ! Ce n’est pas à toi que j’en veux… jamais à toi !
    — Évidemment que je te pardonne. »
    Julian a semblé avoir honte et s’est précipité dehors sans faire attention à moi.
    Sam a longtemps gardé le silence et j’ai commencé à me demander si j’étais devenu invisible, mais juste au moment où j’allais me racler la gorge pour signaler ma présence, il m’a regardé en secouant la tête. « C’est un Comstock, Adam. Un Comstock corps et âme, pour le meilleur ou pour le pire. Je me suis laissé aller à l’oublier. Ne commets pas la même erreur.
    — Non », ai-je répondu… mais juste pour le rassurer.

    Le major Lampret a ostensiblement distingué Julian au cours de la réunion dominicale suivante, dans un sermon sur la Réflexion Inutile. Il a dénoncé ses apostasies, s’en est moqué, a tourné en ridicule l’idée d’un simple soldat donnant son opinion sur des sujets théologiques. Il nous a ensuite annoncé l’annulation de la permission de week-end, non seulement pour Julian, mais pour l’ensemble de notre compagnie, afin de punir notre ami d’avoir marché sur les plates-bandes des anges et nous-mêmes d’avoir eu la stupidité de l’écouter. Par cette tactique, il visait à rendre Julian impopulaire parmi ses camarades et à saper une partie de la bienveillance qu’ils lui témoignaient. Le stratagème a fonctionné, du moins un certain temps. Des remarques désobligeantes ont été prononcées en sa présence par des hommes cruellement privés de la possibilité de dépenser leur solde dans les bordels de Montréal, et ces commentaires acérés l’ont blessé, même s’il a eu la sagesse de n’y pas répondre.
    Mais l’incident n’était pas clos. Juste à cette période-là, un certain écrit diffamatoire concernant Lampret a commencé à circuler et à se répandre en un tranquille crescendo de plusieurs semaines : le major était un vendeur de vent de Colorado Springs qui prenait soin d’éviter le combat, parce que toutes les âmes immortelles confiées à ses soins passaient d’abord et qu’il était trop précieux pour être exposé aux balles de plomb… en d’autres termes, c’était un lâche ravi de son statut de non-combattant.
    Ces rumeurs sans source identifiable passaient comme un brouillard d’un groupe de soldats à un autre sans jamais rester particulièrement collées à quiconque, mais j’ai remarqué que Julian souriait chaque fois qu’il les entendait.
    J’étais aussi contrarié que les autres d’avoir raté ma première occasion de retourner à Montréal, car je voulais retrouver Calyxa et l’amener à mieux me connaître. Je me suis toutefois consolé en nourrissant l’espoir d’une seconde chance et j’en ai profité pour terminer mon compte rendu de la bataille de Mascouche, que j’ai apporté à M. Theodore Dornwood.
    Le journaliste avait oublié sa promesse de lire mon travail et il a fallu que je lui rafraîchisse la mémoire, mais il a fini par se laisser fléchir et par prendre mes papiers. Pendant qu’il lisait, j’ai admiré une fois de plus sa machine à écrire. J’ai longuement examiné le mécanisme, j’ai même manipulé les touches, avec précaution, en observant les leviers bien huilés qui montaient et retombaient, et j’ai senti l’enivrant pouvoir de faire apparaître des Lettres – des lettres compactes comme dans les livres, pas griffonnées au crayon – sur une page blanche et vierge. J’étais bien décidé à me procurer une de ces machines. Elles coûtaient sans doute très cher, mais j’épargnerais sur ma solde et finirais par en acheter une, même s’il fallait pour cela aller jusqu’à Manhattan. J’en ai pris la résolution solennelle.
    « Pas mauvais, à vrai dire », a estimé Dornwood d’un ton songeur une fois achevée la lecture de mon texte.
    Je ne m’attendais pas à un tel éloge de sa part… je ne m’attendais en fait pas au moindre. « Alors, ça va ?
    — Oh, oui.
    — Diriez-vous que vous avez apprécié ?
    — J’irais jusque-là.
    — Vous diriez même que c’est bon ?
    — J’imagine… à sa manière, c’est même vraiment bon. »
    J’ai savouré ce mot, bon, surtout dans la bouche d’un authentique correspondant de journal new-yorkais, même s’il m’avait fallu le lui soutirer un peu. Et ce n’était pas simplement bon, mais vraiment bon. Je ne me sentais plus de fierté.
    « Non que vous n’ayez pas une chose ou deux à apprendre », a ajouté Dornwood, ce qui m’a fait redescendre sur terre.
    « Comment ça ? ai-je demandé. J’ai essayé de coller le plus possible à la vérité. Je n’ai pas inclus d’éléphants ni rien de la sorte.
    — Votre retenue est admirable… peut-être même excessive. » Dornwood a gardé le silence le temps de rassembler ses pensées, ce qui ne pouvait être facile, tant il avait consommé de spiritueux (à en juger par le nombre de bouteilles vides éparpillées) et tant l’arôme de chanvre flottait encore dans l’atmosphère. « Ce que vous avez écrit me plaît – c’est clair, grammaticalement correct et ordonné –, mais il faudrait “tonifier” votre texte, si vous vouliez le faire publier dans un journal.
    — Comment on fait ?
    — Eh bien, tenez, ici, vous écrivez “Le soldat Commongold est passé d’un pas très régulier devant moi pour s’approcher des combats”.
    — Ça s’est passé de cette manière. J’ai pris grand soin de le retranscrire fidèlement.
    — Trop grand soin. Le lecteur ne veut pas entendre parler d’un pas régulier. Ce n’est pas spectaculaire. Vous pourriez dire à la place : “Ignorant les coups de feu et les obus dévastateurs qui explosaient autour de lui, le soldat Commongold s’est enfoncé avec une détermination inébranlable au cœur de la bataille.” Vous voyez comme ça anime les choses ?
    — Je crois, oui, mais au prix d’un certain manque d’exactitude.
    — Exactitude et spectaculaire sont les Charybde et Scylla du journalisme, Adam[35]. Naviguez entre les deux, c’est ce que je vous conseille, mais donnez de la bande vers le spectaculaire, si vous voulez réussir. En fait, “le soldat Commongold”, c’est un peu terne, au niveau grade, même si le nom est bon… accordons-lui une promotion. Le capitaine Commongold ! Vous ne trouvez pas que ça sonne mieux ?
    — Si, j’imagine.
    — Laissez-moi votre texte », a dit Dornwood en jetant un coup d’œil à sa machine à écrire, qu’on n’entendait plus depuis quelque temps, peut-être à cause des alcools forts que consommait son propriétaire. « Je vais continuer à y réfléchir et je vous donnerai des avis plus utiles la semaine prochaine. Entre-temps, Adam, si vous retournez au combat, veuillez répéter l’exercice : rédigez un compte rendu, aussi spectaculaire que le permettent les faits, et apportez-le-moi. En échange, je consentirai peut-être à vous montrer comment on se sert de cette machine à écrire que vous aimez tant regarder, puisque vous êtes un auteur en herbe non sans quelque talent. Qu’est-ce que vous en pensez ?
    — Très bonne idée, monsieur Dornwood », ai-je répondu sans méfiance.

6

    Les combats ont continué sur le Saguenay tandis que, autour de Montréal, tout restait globalement calme. Il s’est bien entendu produit quelques escarmouches, puisque les rares forces mitteleuropéennes encore éparpillées dans les Laurentides effectuaient une sortie de temps en temps pour se changer les idées et s’amuser un peu. J’ai dûment consigné ces échanges pour Theodore Dornwood, en compensation de conseils littéraires, mais ce n’était pas grand-chose. Durant cette période, Julian s’est distingué en tenant une position d’artillerie cruciale quand elle s’est retrouvée sous le feu nourri des Hollandais, si bien que sa réputation au sein de la troupe n’a cessé de grandir… tandis que celle du major Lampret poursuivait son déclin.
    Mais ce qui a le plus compté pour moi cet été-là s’est déroulé dans la ville de Montréal, au cours des week-ends où, une fois levée l’interdiction de Lampret, on nous accordait une permission.

    « Alors comme ça », a dit Lymon Pugh, qui avait relevé ses manches pour exposer ses avant-bras musclés aux horribles cicatrices, avant-bras qui effrayaient souvent les inconnus et dont il se montrait très fier, « il reste que nous deux. »
    Nous nous trouvions à Montréal où nous entrions dans une taverne de Guy Street. Lymon y venait pour s’enivrer, mais c’était le genre d’établissement qui servait aussi de la nourriture et j’avais l’intention d’étouffer mes souffrances avec un bifteck tandis que Lymon noyait les siennes dans un seau de bière. (En guise de boisson, j’ai pris en entrant une louche d’eau ordinaire dans la carafe en céramique posée près de la porte. L’eau était saumâtre, avec un goût de tabac… peut-être un précédent client avait-il confondu cette carafe avec un crachoir.)
    « Il reste que nous deux », a répété Lymon… Sam et Julian étaient en effet partis se distraire d’une autre manière que nous, en ce vendredi soir.
    L’été était horriblement chaud et humide, dans la région de Montréal. Nous venions d’entrer dans la saison des taons, que les autochtones appelaient « mouches noires » et dont des brigades patrouillaient dans les rues à la recherche de chair humaine. Nous avions eu une journée couverte, l’air était d’une épaisseur de beurre et nos chemises dégoulinaient alors que nous sortions tout juste du camp. Désireux de ne pas être pris pour des soldats en service et de mieux nous fondre dans la population locale, nous portions les rares vêtements civils que nous possédions encore ou avions récemment achetés.
    J’avais néanmoins appris lors d’expéditions antérieures dans la ville qu’un soldat n’était jamais vraiment chez lui à Montréal. Les habitants ne nous détestaient pas vraiment – ils gardaient un mauvais souvenir de leur période d’occupation hollandaise et tout bien considéré, l’armée des Laurentides faisait un maître plus agréable que Mitteleuropa. Nous étions toutefois bel et bien leurs maîtres, du moins en théorie, car Montréal se trouvait sous droit militaire et les contraintes imposées à ses citoyens irritaient un grand nombre d’entre eux. Le clergé catholique se montrait particulièrement versatile, encore piqué au vif par l’ingérence du Dominion dans ses affaires, et on avait vu des habitants d’ascendance cree défier des soldats dans la rue, du fait d’une rancune qu’on ne m’a jamais vraiment expliquée.
    Il n’était cependant pas difficile d’éviter les plus pénibles de ces désagréments et l’avers de cette médaille était la généreuse hospitalité des résidents les moins politisés de Montréal, dont les patrons de restaurants et de bars. On nous avait donné une bonne table dans cette taverne, le Thirsty Boot, où personne ne nous a dérangés après que nous avons passé commande de nos boissons à une aimable serveuse en tablier.
    « Ma parole, je me demande bien ce que ces deux-là font de leur temps, disait Lymon Pugh. Que diable veut Sam à tous ces maudits Amish, par exemple ?
    — Quels Amish ?
    — Tu sais, ces barbus en chapeau noir qu’il fréquente chaque fois qu’on vient en ville. »
    Lymon se méprenait. Le judaïsme était légal à Montréal, d’où une importante communauté de Juifs très pieux avec laquelle Sam avait commencé à assister à des services religieux. Les hommes dans cette partie de la ville arboraient en effet souvent la barbe et un grand chapeau noir, à moins qu’ils n’en portassent des petits qui leur restaient comme collés sur le crâne. Sauf qu’il ne s’agissait pas d’Amish. « Je crois que les Amish vivent en Pennsylvanie, dans l’Ohio ou quelque chose comme ça, ai-je dit.
    — Tu veux dire que c’est pas des Amish ? Ils collent à toutes les descriptions qu’on m’a faites.
    — Je crois que ce sont des Juifs.
    — Oh ! Alors Sam est une sorte de Juif ? On dirait pas, il s’habille pas comme eux. »
    Sam n’avait pas publiquement annoncé son inhabituelle religion (même s’il n’avait rien fait non plus pour dissimuler ses relations avec les Juifs montréalais), si bien que je n’ai pu me résoudre à le mettre si franchement en cause. « Il apprécie peut-être leur cuisine. Les Juifs, comme les Chinois, ont des plats bien particuliers.
    — Quoi qu’il y ait à dîner, voir toutes ces barbes pourrait me couper l’appétit, à moi », a dit Lymon, qui était religieux (au sens figuré) quant au rasage de son menton. « Mais chacun ses goûts.
    — Julian porte la barbe, ai-je fait remarquer.
    — Quoi, cette frange qu’il a, jaune comme une perruque de femme et tout aussi ridicule ? Puisqu’on parle de Julian Commongold : ses habitudes m’embrouillent aussi. Il est encore allé à ce café ou je ne sais quoi, dans les petites ruelles au bord du fleuve. T’as jeté un coup d’œil aux clients de là-bas, Adam ? Des types souples et fragiles… Je me demande ce qu’il leur trouve. Ça s’appelle Chez Dorothy, et je sais pas trop qui est cette Dorothy… peut-être la seule femme qui met les pieds là-bas.
    — Des Philosophes, ai-je indiqué.
    — Des quoi ?
    — Julian s’est lié d’amitié avec les Philosophes de Montréal, tout comme Sam avec les Juifs.
    — C’est des Philosophes ? Ça signifie que les Philosophes ont aussi des plats bien à eux, j’imagine, et que Julian a un faible pour les dîners philosophiques ?
    — Oui, dans un sens, même si la conversation l’attire sans doute davantage que la nourriture. Les Philosophes discutent du Temps, de l’Espace, du But de l’Humanité et d’autres sujets du même genre qui intéressent beaucoup Julian.
    — Ils ont assez à dire là-dessus pour discuter plus de quelques minutes ? Je crois que si je parlais de l’Espace, je me retrouverais à court d’idées en une ou deux secondes. De toute manière, j’ai entendu deux de ces Philosophes qui sont entrés dans le café juste après Julian, et ils parlaient d’une comédie musicale qui venait de se créer en ville.
    — Je ne suis pas au courant de tous les détails, ai-je reconnu, mais d’après Julian, il y a parmi les Philosophes des Esthètes qui s’intéressent davantage à l’Art qu’à la destinée humaine.
    — Ils semblaient s’intéresser plutôt au type qui jouait le jeune premier.
    — J’imagine que c’est un sujet de discussion valable, pour les Esthètes.
    — Eh bien, tout ça me dépasse, a lancé Lymon Pugh avant de commander une autre cruche de bière. Mais Adam, excuse-moi, t’es un mystère, toi aussi ! Tu viens dans une belle ville bourrée de lieux de perdition comme celle-là et tu erres d’église en église comme un pèlerin frappé par une révélation divine, alors qu’on est même pas dimanche. »
    Ce n’était pas un sujet sur lequel je souhaitais m’étendre. « Je cherchais quelqu’un », ai-je répondu. Bien entendu, ce quelqu’un était Calyxa, que je cherchais depuis Pâques. En vain. Interrogé dans la cathédrale où j’avais vu Calyxa la première fois, le maître de chapelle m’a expliqué que le chœur de Pâques avait été spécifiquement réuni afin de chanter pour les troupes. Les choristes de l’église refusaient de divertir « les forces d’occupation », comme elles nous appelaient, si bien que le maître de chapelle avait dû engager des remplaçantes à cinquante cents de l’heure, plus un repas gratuit. Mais l’identité de ces femmes n’avait pas été consignée. Cela m’a conduit à me renseigner dans d’autres grandes églises, en nombre vertigineux dans la ville, le tout sans le moindre succès. « Et toi, Lymon ? Puisque tu trouves nos activités si ingrates, comment comptes-tu passer le week-end ?
    — Eh bien, en me saoulant, pour commencer…
    — Noble ambition… facile à réaliser, en tout cas.
    — Mais pas complètement, pas au point de pas retrouver mon chemin. Ensuite, direction le Shade Tree Hôtel. » C’était un de ces établissements dans lesquels « les femmes vous cèdent leur vertu contre rémunération et vous donnent gratuitement leurs maladies », comme l’avait formulé le major Lampret dans un de ses sermons. J’ai demandé à Lymon s’il n’avait pas peur, comme l’avait aussi formulé Lampret, de revenir « dépourvu des trois biens fondamentaux de tout honnête homme : sa santé, ses économies et son espoir de salut ».
    « Les femmes du Shade Tree sont assez propres, m’a-t-il très sérieusement répondu. Et ce dont j’ai peur, c’est de revenir sans ce que je suis venu chercher, c’est-à-dire la satisfaction du besoin le plus profond de l’homme, besoin qui peut aussi le rendre malade, ou du moins grincheux, s’il ne le satisfait pas. »
    Il a serré ses poings balafrés en prononçant ces mots et je lui ai assuré qu’il avait sans doute bien raison d’éviter tout ce qui pouvait le mettre d’humeur grincheuse. « Mais tu ne devrais pas prendre des forces avant d’entreprendre pareille aventure ? Et je ne veux pas dire d’en prendre dans l’alcool. Mange donc un morceau.
    — J’ai un peu faim », a-t-il admis, et je l’ai observé avec une fierté tranquille déchiffrer le menu au tableau. Il a été surpris que le mot « œufs » ne commence pas par un E, comme il se prononçait… mais il s’était déjà assez résigné aux inévitables incohérences du langage écrit pour les accepter sans rancune.
    Nous avons tous deux commandé un plat et dîné tandis que la taverne s’animait de plus en plus autour de nous. Lymon venait d’engloutir des œufs durs aux oignons cuits quand il s’est aperçu de mon air stupéfait : « À voir ta tête, on dirait quelqu’un qui vient de tomber dans une embuscade », a-t-il dit.
    En un sens, c’était bien ce qui venait de m’arriver.

    Elle ne m’a pas reconnu, mais bien entendu, moi, je l’ai reconnue.
    Elle était assise à seulement quelques mètres de moi, masquée par la foule d’hommes et de femmes aux vêtements grossiers attablés avec elle. J’aurais facilement pu ne pas la voir du tout, si elle ne s’était levée à ce moment-là pour gagner à grandes enjambées la petite scène de la taverne dans l’atmosphère humide et les volutes de fumée de pipe. Je l’ai reconnue aussitôt… Calyxa !
    « Regarde ça ! Quel boudin, a dit Lymon Pugh. Tu crois qu’elle a l’intention de nous chanter quelque chose ?
    — J’espère », ai-je répondu, agacé.
    « Son pantalon est trop court, tout de même. Elle a le visage plutôt joli, mais t’as vu l’épaisseur de ses chevilles ?
    — Je ne veux en aucun cas connaître ton opinion sur ses chevilles ! Ce sont ses affaires.
    — Elles sont là à pendre au bout de ses jambes… c’est tout autant mes affaires que celles de n’importe qui, à mon avis.
    — Alors ce ne sont les affaires de personne ! Tais-toi, s’il te plaît.
    — Qu’est-ce qui te prend ? » a demandé Lymon, mais il a tenu sa langue, ce dont je lui ai été reconnaissant.
    Calyxa s’est en effet mise à chanter, d’une voix pure, mais aussi juste et agréablement professionnelle. Elle ne s’est pas servie de trilles, de trémolos, d’apartés théâtraux, de sifflets explicatifs ou de toute autre de ces fanfreluches musicales si répandues parmi les chanteurs contemporains. Elle a plutôt interprété les chansons comme elles avaient été composées, c’est-à-dire simplement, en trouvant toutes ses nuances dans les paroles et les mélodies, et non dans leurs ornements.
    Elle ne s’est pas non plus montrée follement démonstrative dans son interprétation. Elle s’est contentée de joindre les mains, de se racler la gorge et de commencer. C’était trop subtil pour une partie du public, à en juger par les cris qu’ont poussé de temps en temps des détracteurs ivres, mais j’ai pris cela pour une expression de sa modestie naturelle… en saisissant contraste avec les chansons elles-mêmes.
    Elle en a interprété cinq, la plupart avec des couplets qui n’auraient pas déparé à bord du train à cornes de caribou ou dans toute autre assemblée de personnes peu respectables. Cela m’a d’abord consterné. Puis je me suis souvenu de cette soi-disant doctrine de relativisme culturel de Julian, qui m’a peut-être alors vraiment convaincu pour la première fois. Car ces chansons, qui avaient semblé si dépravées sorties d’autres bouches, étaient purifiées par sa voix. Je me suis dit que Calyxa avait dû grandir parmi des gens dont de tels chants et de tels sentiments constituaient en réalité le pain quotidien, si bien qu’ils ne leur trouvaient rien d’obscène ou de dérangeant. En d’autres termes, son innocence était innée, et non compromise par la vulgarité de son éducation… c’était, en suis-je venu à penser, une sorte d’indestructible innocence primordiale.
    Deux des chansons qu’elle a interprétées étaient dans une autre langue que l’anglais, à la stupéfaction de Lymon Pugh. « Elle manque pas de culot, à chanter en hollandais !
    — C’est du français, Lymon, pas du hollandais. Une langue qui a été parlée ici pendant des siècles et l’est encore par endroits. »
    Ayant apparemment cru que les langues humaines se limitaient à deux, l’américain et l’étranger, Lymon a appris avec consternation qu’il en existait à profusion, souvent une par pays. « Juste quand j’apprends à écrire une langue, elles se mettent à se multiplier comme des lapins ! Crois-moi, Adam, il y a toujours une entourloupe. Le monde est aussi méchamment truqué que le bocal des machins à un dollar du soldat Langers.
    — L’anglais conviendra dans la plupart des circonstances, à moins que tu voyages à l’étranger.
    — J’ai déjà suffisamment voyagé, merci… ce pays est bien assez étranger pour moi, même si c’est l’Amérique. »
    Je l’ai à nouveau prié de garder le silence, car Calyxa achevait son tour de chant. Elle a ignoré les applaudissements et est descendue de la scène avec une expression de satisfaction tranquille pour regagner sa table. Brûlant du désir d’attirer son attention, je me suis dressé d’un coup à son passage, ce qui a failli envoyer mon assiette par terre, et me suis exclamé d’une voix étranglée : « Calyxa ! »
    J’avais parlé trop fort, car elle a tressailli et les conversations ont marqué une pause, comme si certains clients s’attendaient à un épisode violent.
    « Je vous connais ? a-t-elle demandé quand elle eut recouvré son sang-froid.
    — Nous nous sommes rencontrés à Pâques. J’étais dans la cathédrale où vous avez chanté, avant que l’artillerie hollandaise la fasse fermer. Vous ne vous souvenez pas ? Je m’étais blessé à la tête !
    — Oh ! » Elle a eu un petit sourire, si bien que les autres clients ont relâché leur vigilance. « Le soldat un peu blessé. Avez-vous retrouvé votre régiment ?
    — Oui, je vous remercie.
    — Je vous en prie », a-t-elle répondu en repartant.
    Je ne m’attendais pas, bien entendu, à la voir prolonger la conversation ou ignorer ses amis pour moi, pourtant sa réaction m’a déçu.
    « Elle t’a vite repoussé, a dit Lymon Pugh en riant tout seul. Tu perds ton temps, ici, Adam. Ce genre de femmes se rend pas disponible au pied levé. Viens au Shade Tree, ta chance y tournera.
    — Je ne viendrai pas. » Pas quand mon gibier était aussi proche.
    « Eh bien, comme tu veux. J’ai un horaire à tenir. »
    Lymon Pugh s’est levé, avec moins d’assurance qu’il l’aurait pu, et a quitté la taverne après en avoir un peu cherché la porte.

    J’avais l’impression de me faire remarquer en occupant seul une table alors que tout le monde dans la taverne semblait accompagné d’amis, mais j’ai réprimé mon malaise et commandé un autre repas complet sans intention de le manger, simplement pour empêcher la serveuse de me regarder de travers.
    Calyxa est restée avec ses compagnons. D’autres chanteurs ou musiciens sont montés sur scène de temps à autre, sans doute avec l’autorisation du patron. Aucun n’avait autant de talent que Calyxa et aucune innocence, primordiale ou non, ne venait adoucir la vulgarité de leur interprétation. Calyxa m’a semblé quant à elle discuter aimablement avec ses amis, mélange d’hommes et de femmes tous aussi jeunes qu’elle… et qui avaient donc mon âge, ou à peine plus. Les femmes de ce groupe partageaient le goût simple de Calyxa en matière vestimentaire, ainsi qu’une certaine inattention aux finitions de la coiffure ou autres arts féminins du même acabit. Les hommes hissaient cette charmante grossièreté à un niveau très différent, semblant tirer fierté de leurs pantalons en loques et de leurs chemises de chanvre. Plusieurs portaient des casquettes de laine malgré la chaleur vespérale, comme s’il leur fallait quelque chose sur lequel tirer ou à s’enfoncer sur les yeux aux moments cruciaux de la conversation. Leurs gestes étaient théâtraux, leurs voix brusques et pressantes et leurs opinions, même si je ne distinguais que quelques mots, passionnées et complexes, presque au niveau de la Philosophie.
    J’ai connu quelques instants de consternation en me disant que Calyxa pouvait avoir un bon ami ou même un mari parmi eux. J’en savais si tragiquement peu à son sujet ! J’ai entrepris de l’examiner, dans l’espoir de pouvoir glaner quelques faits par le seul truchement de l’observation.
    J’ai remarqué qu’elle jetait de temps en temps un coup d’œil à la porte de la taverne d’un air assombri par l’angoisse. Mais il ne s’est rien produit d’autre pendant à peu près une heure, si bien que je n’y comprenais rien et commençais à désespérer d’avoir une nouvelle occasion de lui adresser un jour la parole quand une succession d’événements inattendus nous a remis en contact de fort surprenante manière.

    La serveuse qui s’occupait de ma table semblait en termes amicaux avec Calyxa : les deux femmes se glissaient parfois quelques mots à l’oreille. Après l’un de ces échanges, une expression de profonde inquiétude a de nouveau envahi le visage de Calyxa et elle a hoché la tête d’un geste solennel pour accuser réception des informations que venait de lui fournir la serveuse.
    Ce devait être de sinistres nouvelles, car Calyxa, même si elle n’a pas quitté la table, a cessé de s’intéresser à la conversation qui tourbillonnait autour d’elle et semblé se perdre dans les pensées les moins enivrantes qui fussent. À plusieurs reprises, elle a rappelé la serveuse pour s’entretenir derechef avec elle, et à l’une de ces occasions, toutes deux m’ont regardé avec insistance. Mais je n’ai absolument rien pu déduire quant à la signification de ces manœuvres.
    Qu’elles en eussent une, je n’en doutais pas, car la même serveuse n’a pas tardé à revenir à ma table, à tirer la chaise laissée vacante par Lymon Pugh et à y prendre place.
    Ce geste effronté m’a surpris. Par chance, la serveuse a conduit l’entretien qui a suivi. « Vous êtes soldat », a-t-elle lancé d’un ton brusque mais pas inamical.
    J’en ai convenu.
    « Et vous vous intéressez à Calyxa Blake ? »
    J’apprenais enfin son nom de famille ! Certes, de seconde main. Je me suis demandé si Calyxa Blake s’était méprise sur mes intentions et avait fait part de son appréhension à mon interlocutrice. « De manière tout à fait bienveillante, ai-je répondu avec sincérité. Sa manière de chanter m’a impressionné, à Pâques, quand elle l’a fait dans une de ces énormes églises que vous avez ici. Je lui ai parlé juste après, mais pas plus de quelques mots. J’étais blessé, à ce moment-là. Mais elle a été gentille avec moi. Je veux l’en remercier… bon, en fait, je l’en ai remerciée… et aussi désireux que je sois de m’entretenir plus longuement avec, euh, Mlle Blake », en espérant ne pas me tromper sur le mademoiselle, « je ne voudrais en aucun cas m’imposer à elle. Si je l’ai contrariée en la saluant avec autant de maladresse, veuillez l’assurer que je ne voulais rien dire par là, sinon marquer mon agréable surprise en la reconnaissant. »
    C’était un joli discours, bien qu’impromptu, et je me suis senti fier de moi.
    La serveuse est restée là à me dévisager sans afficher la moindre réaction. Puis elle a redemandé : « Vous êtes soldat ?
    — Oui, soldat. La conscription m’a attiré loin de chez moi, en Athabaska…
    — Ça veut dire que vous avez un pistolet sur vous ? Il paraît que tous les soldats en ont. »
    Je n’étais ni en service ni en uniforme, mais la règle dans la région voulait qu’un soldat américain gardât en permanence son pistolet par-devers lui. Le mien était sanglé au niveau de la ceinture sous ma chemise afin de ne pas être très visible, car je voulais éviter d’inquiéter quiconque et de provoquer d’inutiles confrontations, mais il restait facilement accessible. J’ai hoché la tête. « Ça lui fait peur ?
    — Non.
    — À vous, alors ? »
    Elle a presque souri. « Un pistolet dans des mains comme les vôtres ne me fait pas peur, non. Comment vous avez dit que vous vous appeliez ?
    — Adam Hazzard.
    — Restez ici, Adam Hazzard. »
    J’ai hoché la tête pour notifier en silence mon accord, malgré ma perplexité. Après avoir servi les quelques clients qui avaient commencé à réclamer à grand bruit son attention, l’aimable serveuse a regagné la table de Calyxa, où les deux femmes ont échangé avec vivacité d’autres chuchotements, pendant lesquels j’ai essayé de ne pas rougir de l’attention inhabituelle qu’elles me portaient.
    Il ne s’est pas écoulé quinze minutes, que Calyxa a passé les yeux fixés sur la porte comme si elle s’attendait à voir le diable en personne faire irruption, avant que la serveuse revînt à ma table me glisser à l’oreille : « Elle vous retrouvera en haut, Adam Hazzard. »
    J’ai craint qu’on eût fixé rendez-vous après avoir trop librement interprété mon intérêt pour Calyxa, mais bien entendu, Calyxa n’avait rien du genre de femmes « qui se rendent disponibles au pied levé », aussi les dispositions suggérées m’ont-elles plongé dans la confusion, mais comme les manières de la serveuse laissaient penser à une urgence et que l’expression grave de Calyxa paraissait confirmer le besoin de se hâter, j’ai hoché la tête en demandant : « Où, en haut ?
    — Deuxième étage. Troisième porte à droite. Mais ne vous précipitez pas dès que je me serai éloignée, attendez un peu. Évitez de vous faire remarquer. »
    J’ai accepté toutes ces conditions. Les minutes suivantes se sont écoulées à une allure d’escargot, puis je me suis levé en affectant une nonchalance peut-être un tantinet trop théâtrale, à en juger par la manière dont Calyxa a roulé des yeux à la table voisine. Mais on n’y pouvait rien. Peu après, ayant grimpé les escaliers mal éclairés, j’ai trouvé et franchi la porte indiquée.
    Elle donnait dans une petite pièce qui ne contenait qu’une chaise, quelques caisses plus ou moins rembourrées de paille, un tonneau marqué POISSON SALÉ (vide) et une lampe-tempête rouillée, que j’ai allumée. Cela sentait le bois humide et moisi. Une fenêtre crasseuse donnait sur les étals bondés et les boutiques éclairées à la torche de Guy Street. J’ai aussi vu un peu du ciel nocturne, très noir et zébré d’éclairs dans le lointain ; des rafales secouaient tous les auvents de Guy Street et j’ai pensé qu’une tempête n’allait pas tarder. Il faisait à coup sûr assez humide en ville pour cela… et on y étouffait de chaleur, surtout dans cette pièce en hauteur. Présumant que Calyxa préférerait la chaise, je me suis installé sur l’une des caisses et j’ai attendu en m’efforçant de ne pas transpirer.
    Calyxa a ouvert la porte moins de dix minutes plus tard. Le lecteur imagine sans doute l’enthousiasme et la curiosité que cette visite suscitait en moi. Ses cheveux étaient un écheveau de tricot ébène dans la lumière du couloir. Elle m’a observé, les mains sur les hanches.
    « Evangelica vous pense inoffensif, a-t-elle dit. L’êtes-vous vraiment ? »
    Evangelica devait être la serveuse. « Eh bien, je ne suis pas dangereux, si c’est ce que vous voulez dire.
    — Adam Hazzard… c’est votre nom ? »
    J’ai hoché la tête. « Et le vôtre, Calyxa Blake.
    — Adam Hazzard, je ne sais pas qui vous êtes… à part un soldat en liberté, mais j’ai besoin d’un service et Evangelica pense que vous pourriez vouloir m’aider sans trop demander en échange.
    — Vous pouvez bien entendu compter sur mon aide, quelle que soit la situation et sans la moindre contrepartie.
    — Un garçon de l’Ouest. Evangelica avait raison. Quel âge avez-vous ?
    — Dix-neuf ans, ai-je répondu en me vieillissant de moins d’un mois.
    — Vous savez vous servir du pistolet que vous trimbalez ?
    — Je sais, comme il se doit pour un soldat.
    — Vous vous en êtes déjà servi ? Pour tirer sur quelqu’un, je veux dire.
    — Mademoiselle Blake, j’ai tiré avec mon fusil Pittsburgh sur beaucoup de personnes, toutes hollandaises, et j’en ai sûrement touché certaines. Quant à mon pistolet, je ne m’en suis servi à ce jour que sur des cibles, mais je comprends le principe et ne suis pas étranger à la pratique. Vous voulez que je tire sur quelqu’un ? C’est beaucoup demander… non que je me désiste… mais une explication serait la bienvenue.
    — Vous pouvez en avoir une, si le temps ne nous fait pas défaut. » Elle a exploré l’étroite pièce du regard.
    « Prenez la chaise, ai-je suggéré, si vous voulez vous asseoir.
    — Je veux m’asseoir, mais pouvoir regarder par la fenêtre en même temps. » Elle a tiré la chaise dans cette direction. Elle n’a pas eu besoin d’aide… C’était une femme robuste, de toute évidence habituée à accomplir ce genre de tâches par ses propres moyens. Elle s’est assise la tête tournée vers la fenêtre pour être en mesure de la regarder tout en parlant avec moi, si bien que je voyais son cou de profil. « Ce n’est pas commode, a-t-elle dit.
    — Installez-vous sur une caisse, dans ce cas.
    — Non, la conversation, je voulais dire.
    — Eh bien, c’est parce que nous nous connaissons à peine… même si j’ai souvent pensé à vous depuis Pâques.
    — Vraiment ? Pourquoi moi ?
    — Comment ça ?
    — De toutes les femmes du chœur, qu’est-ce qui vous a attiré en moi ? La plupart des soldats que j’ai rencontrés s’intéressaient davantage aux putains qu’aux choristes.
    — Pour être honnête, je n’en sais rien. Vous sembliez… exceptionnelle. » J’avais du mal à parler sans rougir.
    « Très puéril. Mais aucune importance. » Elle a une nouvelle fois fouillé la rue du regard. « Je ne les vois pas… mais dans cette obscurité, comment savoir…
    — Qui attendez-vous ?
    — Des hommes qui me veulent du mal.
    — Dans ce cas, je vous garantis toute la protection qu’il est en mon pouvoir de vous assurer ! Qui sont ces scélérats ?
    — Mes frères. »

    Elle ne leur servait pas à grand-chose, en tant que fille, et jamais ses frères ne se montrèrent patients ou gentils avec elle. La seule fois où elle n’eut plus à subir leur autocratie, cela fut durant les quatre ans que Job et Utty passèrent en prison, période pendant laquelle elle fut accueillie dans une école confessionnelle caritative à Québec, où elle apprit à lire et à écrire. Ce n’était pas le paradis, mais l’établissement lui permit de se développer, grâce aux trois repas quotidiens pris à heures régulières, et d’acquérir un minimum d’éducation. Sa curiosité et son entrain naturels avaient été éveillés et elle se battit farouchement pour ne pas qu’on la rendît à la garde de ses frères une fois ceux-ci en liberté conditionnelle.
    Mais la loi était sévère et Calyxa finit par leur être rendue. Elle découvrit alors avec horreur qu’ils ne la considéraient plus comme un fardeau encombrant, mais avaient élaboré le projet de la vendre à un bordel de Montréal, à défaut de la céder moyennant contrepartie à une autre troupe de guérilleros.
    Cela ne convenait pas à Calyxa, qui résolut de s’échapper avant que la transaction pût avoir lieu. Par chance, ses frères la prenaient encore pour une enfant, du moins sur le plan mental et spirituel, aussi s’imaginaient-ils la soumettre par la seule intimidation. Erreur. Calyxa avait beaucoup grandi pendant qu’ils se morfondaient en prison. Elle était non seulement assez intelligente pour se montrer plus maligne qu’eux, mais de surcroît assez sage pour feindre la docilité et endormir la méfiance de ses geôliers jusqu’à trouver l’occasion de s’enfuir. Quand Job et Utty partirent faire la tournée de leurs pièges d’automne en la laissant seule dans la cabane perdue qui leur servait de base, comptant sur l’isolement des lieux et sur quelques rudes menaces pour s’assurer de la docilité de leur sœur en leur absence, Calyxa sut reconnaître et saisir sa chance.
    Elle mit dans ses bagages le peu de nourriture disponible et une boussole volée à Utty, puis partit pour Montréal. Elle n’a parlé qu’à contrecœur de ce voyage éreintant et solitaire, se limitant à raconter qu’elle était arrivée en ville épuisée et morte de faim. Quelques nuits dans les rues la convainquirent de la nécessité de mieux gagner sa pitance, aussi se mit-elle à chanter… d’abord sur les trottoirs, pour quelques pièces, puis dans des établissements comme le Thirsty Boot. Elle avait appris à chanter avec les ecclésiastiques de l’école confessionnelle et montrait pour cette activité des dispositions naturelles.
    Elle se débrouillait bien depuis, y compris pour fréquenter meilleure compagnie que Job et Utty Blake. Mais elle n’aurait jamais définitivement échappé à ses frères tant qu’ils seraient en vie, car la perte qu’ils avaient subie les mettait en rage. De leur point de vue, elle leur avait dérobé sa propre personne, aussi comptaient-ils la récupérer et la punir de ce crime d’auto-vol.
    Calyxa était bien décidée à ne pas les laisser faire. Elle n’avait pas grand-chose à redouter durant les mois d’hiver, les frères Blake hivernant sur des terres tenues par le Gouverneur hollandais de la région du Saguenay où ils braconnaient, buvaient et se louaient comme espions aux Mitteleuropéens. Mais l’été, les deux frères devenaient plus ambitieux et venaient souvent à Montréal avec des fourrures à vendre ou de l’argent à perdre au jeu. Depuis trois ans, Calyxa tremblait tout l’été que ses frères découvrissent où elle se trouvait. Elle comptait sur des amis, qui avaient pris son parti, pour ouvrir l’œil et l’oreille, si bien que, jusqu’à présent, les frères Blake étaient venus deux fois en ville sans trouver ni entendre parler de Calyxa, qui était de plus toujours prévenue suffisamment à l’avance pour rester hors de leur vue.
    Calyxa venait toutefois de recevoir dans la soirée la pire des nouvelles : de retour à Montréal, Job et Utty avaient eu vent de sa présence et la recherchaient activement. Evangelica tenait d’un de ses amis que les Blake avaient même appris que leur sœur fréquentait le Thirsty Boot, vers lequel ils se hâtaient à présent.
    « Vous devriez rentrer vous cacher chez vous, dans ce cas, ai-je dit. Je vous escorterai, si c’est ce dont vous avez besoin.
    — C’est exactement la chose à ne pas faire. Job et Utty, surtout Job, le plus malin des deux, ont sans doute l’intention d’observer la taverne plutôt que d’y faire irruption et d’y créer des ennuis. Ce sont des chasseurs, Adam Hazzard, capables de traquer même un gibier qui se sait poursuivi. Il est vrai, du moins je l’espère, qu’ils ne savent pas où j’habite. Mais si je m’en vais maintenant, il y a toutes les chances qu’ils me suivent pour pénétrer de force chez moi quand il n’y aura aucun témoin.
    — Vous vivez donc seule ?
    — En effet.
    — Sans compagnon pour le moment ?
    — Non, mais quelle importance ?
    — Eh bien, vous courez davantage de risques. Mais qu’allez-vous faire, alors, si vous ne pouvez pas rentrer chez vous ?
    — Je ne peux que me cacher ici. Evangelica me préviendra si Job et Utty arrivent. Même dans ce cas, je devrais m’en sortir, sauf s’ils fouillent le bâtiment. Voilà pourquoi je vous voulais ici avec moi… ou plutôt pourquoi je voulais votre pistolet ici avec moi.
    — Vos frères sont armés ? »
    Il était illégal pour des civils de se promener armés à Montréal et la majorité d’entre eux se pliait à cette règle. Mais pas ses frères, à ce que m’a expliqué Calyxa. Tous deux avaient l’habitude de se battre au pistolet et annonçaient sans la moindre honte le nombre d’hommes qu’ils avaient tués. Cela m’a fait toucher du doigt la gravité de sa situation et j’ai conseillé à Calyxa d’examiner à nouveau la rue pour s’assurer que ses frères ne s’étaient pas approchés à l’improviste.
    — Ils arrivent ? »
    Elle a hoché la tête. Je me suis précipité à la fenêtre et j’ai entraperçu deux hommes à forte carrure, l’un en manteau de laine rapiécé, l’autre dans ce qui ressemblait à un caban de marin, qui traversaient la rue à la lueur des torches en se dirigeant vers l’entrée du Thirsty Boot, située juste sous nos pieds.
    « Éteignez la lumière ! m’a lancé Calyxa. Mais d’abord, déverrouillez la fenêtre.
    — Ah bon ? Pour quoi faire ?
    — Au cas où il faille s’enfuir rapidement.
    — Il n’y a rien dehors, à part la rue, et elle se trouve deux étages plus bas.
    — Considérez ça comme un dernier recours. »

    Blottis dans la pièce désormais obscure, nous nous sommes attendus au désastre. Il régnait une chaleur oppressante. Je sentais approcher la tempête – une odeur lourde et salée – et je n’étais pas très frais moi-même, malgré le bain pris ce matin-là. Peut-être Calyxa avait-elle tout autant conscience de sa propre odeur – que je sentais et qui, d’ailleurs, ne me déplaisait pas : pour moi, Calyxa dégageait une odeur torride préjudiciable à la concentration –, mais je ne vais pas m’étendre sur le sujet.
    Ses frères sont restés très longtemps en bas, peut-être à boire et à examiner la taverne. Mais ils étaient venus dans un but précis dont ils finiraient bien par s’occuper. Nous avons entendu quelqu’un monter l’escalier… c’était Evangelica, l’aimable serveuse, venue à la dérobée nous prévenir.
    Elle a frappé tout doucement à la porte. « Ils montent ! a-t-elle chuchoté. Arnaud et le barman les ont menacés, mais les Blake ont montré leurs pistolets et effrayé tout le monde avec. Ils ont l’intention de fouiller toutes les pièces… Il faut que je redescende ! Tenez-vous prêts.
    — Votre arme est chargée, Adam Hazzard ? » m’a demandé Calyxa d’une voix ferme.
    Je l’ai sortie et me suis assuré qu’elle était prête à servir.
    « Donnez-la-moi, alors.
    — Vous la donner !
    — Je ne veux pas vous infliger le fardeau d’avoir à tuer mes frères.
    — Ce n’est pas un fardeau… j’espère seulement que ça ne deviendra pas nécessaire.
    — Pas un fardeau pour vous, mais un vrai plaisir pour moi. » (Elle se faisait passer pour assoiffée de sang afin de ménager mes sentiments, générosité qui m’a un peu attendri.) « Donnez-moi votre arme.
    — Pas question.
    — Eh bien, dans ce cas, leur tirerez-vous dessus ? Pour les tuer ? Vous promettez de leur tirer dessus ?
    — Au moindre signe d’une menace…
    — Nous l’avons eu, le signe ! Adam, ce sont des meurtriers expérimentés ! Vous devez leur tirer dessus dès que vous verrez leurs ombres… et tirer pour tuer, pas pour blesser… sinon nous sommes déjà perdus.
    — Ils ne peuvent être aussi féroces.
    — Dieu du ciel ! Donnez-moi le pistolet, je vous en conjure.
    — Non… si le sang doit être versé, je veux que ça pèse sur ma conscience et non sur la vôtre.
    — La conscience ! » Elle a prononcé ce mot comme une lamentation. « À quel genre d’idiot j’ai affaire#[39] ? La fenêtre est peut-être la meilleure solution, si vous ne voulez pas me passer le pistolet…
    — Nous n’avons sûrement pas besoin de nous tuer en sautant !
    — Je ne suggère pas de sauter ! Le seul danger est de tomber. Vite, Adam, je les entends qui montent… déchaussez-vous ! »
    J’ai obéi sans discuter parce qu’elle semblait avoir un plan en tête, même si cela ne me plaisait guère que la fenêtre y figurât. « Mais pourquoi j’enlèverais mes chaussures ?
    — La chair glisse moins que le cuir. Rengainez votre pistolet, comme ça vous aurez les mains libres. Venez, suivez-moi. »
    Je l’ai suivie d’aussi près que possible dans l’obscurité, non sans me cogner l’orteil à un tonneau. Calyxa a ensuite ouvert la fenêtre à battants, laissant entrer une bourrasque de pluie ainsi que la lueur d’un éclair. Après avoir menacé toute la journée, la tempête nous tombait dessus. Le tonnerre ne cessait pas et le vent hurlait sans pitié. J’ai regardé avec incrédulité Calyxa passer le torse dans l’ouverture et se contorsionner jusqu’à se retrouver debout de l’autre côté, les orteils serrés sur l’étroit rebord. Agrippant un pignon, elle s’est alors hissée sur le toit.
    Son doux visage a fini par apparaître à nouveau, à l’envers, en haut du châssis. « Vite, Adam ! Attrapez ma main. »
    J’ai trouvé embarrassant qu’une fille m’aidât dans de pareilles circonstances, mais comme il aurait été encore plus embarrassant de se faire piéger et abattre par un des frères Blake, ou encore de se tuer en s’écrasant dans la rue, j’ai pris sa main et posé mes pieds nus sur le rebord trempé de pluie en essayant de ne pas penser à la chaussée dure en bas, ni à l’éclair qui se divisait dans le ciel pour tâter les paratonnerres des innombrables clochers de la ville.
    « Maintenant, attrapez le bord du toit et grimpez ! »
    Je doutais d’en être capable – j’étais même convaincu du contraire –, mais quelques respirations plus tard, je m’allongeais près de Calyxa sur les tuiles bombées en céramique qui coiffaient le Thirsty Boot. La pente très prononcée risquait de nous faire glisser dans le vide et des torrents de pluie se déversaient sur nous, mais pour quelques instants, nous étions plus ou moins en sécurité… si on pouvait assouplir la définition de ce mot pour inclure notre situation.
    Je me suis tourné vers Calyxa pour lui parler – son visage se trouvait à quelques pouces du mien –, mais elle s’est mis le doigt devant les lèvres pour me faire taire. « Votre pistolet ? »
    Je l’ai sorti de l’endroit où je l’avais rangé. Il s’agissait d’un revolver militaire Porter & Earle de conception moderne, aussi étais-je presque certain qu’il ne souffrirait pas trop du mauvais temps.
    « Braquez-le, dit-elle.
    — Sur quoi ?
    — Entre vos pieds ! » Sur l’endroit où le toit se terminait, voulait-elle dire, sur la gouttière qui venait de nous permettre de monter. J’ai cédé à son caprice et stabilisé ma main droite en la posant sur ma main gauche, les pieds bien plaqués aux tuiles pour ne pas tomber. La journée avait été chaude, mais la pluie tombait des hauteurs glaciales de l’atmosphère, si bien que j’ai dû serrer les dents pour ne pas frissonner. « Il ne leur viendra sans doute pas à l’esprit de nous chercher là, a dit Calyxa, mais s’ils le font, il faut que vous tiriez sur la première personne qui tentera d’accéder au toit. En d’autres termes, si vous voyez une tête, mettez une balle dedans. Et maintenant, silence ! »
    Je n’ai eu aucune difficulté à garder le silence, et de toute manière, la nuit était bruyante. La pluie éclatait sur le toit avec la vélocité et la force d’impact d’un tir d’artillerie. Les toits montréalais sont irréguliers… ils n’ont pas cette astreignante symétrie qui caractérise le travail des Profanes de l’Ancien Temps, mais ont été construits sur les restes démantelés de bâtiments plus anciens avec une attention inégale portée aux détails et une absence de plan cohérent. L’eau s’engouffrait dans des conduits et tuyaux labyrinthiques, tombait en cascade dans des citernes de brique et des réservoirs, recouvrait les tuiles de lavis luisants. Nous aurions pu nous trouver au milieu d’une rivière sortie de son lit, pour tout le bruit que nous pouvions faire en plus.
    Calyxa écoutait néanmoins attentivement ce qui pourrait nous parvenir de la pièce en dessous. Elle a mis sa main en cornet dans cette direction et j’ai essayé d’écouter aussi, mais sans succès… ou peut-être trop de succès, car je me suis imaginé entendre d’innombrables bruits sourds et cliquetis, chacun pouvant signaler l’arrivée colérique d’un des frères Blake. Calyxa s’est soudain raidie en écarquillant les yeux. « Tenez-vous prêt, Adam ! »
    Je me suis concentré sur la corniche, même si mon cœur battait à un rythme militaire. La pluie dans mes yeux conférait à la scène une incohérence liquide. Je voyais le bout des tuiles, le rebord de la gouttière et le grand bâtiment de l’autre côté de Guy Street, ainsi qu’une portion de rue loin en dessous. J’ai entendu un bruit, sans doute celui d’un battant de fenêtre qui pivotait et cognait contre ses butées. Calyxa a inspiré craintivement et je me suis souvenu de continuer à respirer.
    Les secondes se sont écoulées. La pluie tombait, les coups de tonnerre éclataient, les éclairs étoilaient les amas nuageux.
    J’ai alors vu du mouvement près de mes pieds. Les doigts d’une main gauche puis ceux d’une main droite ont agrippé la gouttière. C’était l’Horizon du Toit, comme j’y ai soudain pensé, et voilà qu’une Lune chevelue commençait à se lever.
    L’objet lunaire était un des frères Blake en train d’examiner l’endroit par lequel, avait-il dû finir par conclure, sa sœur s’était échappée. Peut-être les deux frères avaient-ils une meilleure opinion des capacités mentales et physiques de Calyxa depuis leur dernière rencontre. Je n’ai pas douté que l’homme était l’un de ses frères, car il y avait un air de famille au niveau de la chevelure : celle sur cette fâcheuse Lune Montante bouclait comme celle de Calyxa, mais était mal peignée, uniquement lavée par les rafales de pluie, et si grasse que les éclairs s’y reflétaient en bleu d’encre. Les cheveux ont été suivis par un front encore plus étrangement lunaire par son escarpement et ses cratères, puis sont apparus deux yeux, bordés de jaune et veinés de sang. Ces yeux ont croisé les miens et se sont plissés, comme, j’imagine, ceux d’un chat sauvage quand il repère son prochain repas.
    « Feu ! » a crié Calyxa.
    J’ignore si j’aurais pu me résoudre à faire ce qu’elle demandait – tirer sur un homme apparemment désarmé, fût-il un ennemi, et placé dans une position aussi vulnérable –, mais son cri m’a surpris, si bien que mon doigt s’est crispé sur la queue de détente. Le résultat ne s’est pas fait attendre un instant. Le pistolet a eu un soubresaut dans ma main et sa détonation s’est jointe aux crépitements du tonnerre. Un éclat rouge et blanc (d’os et de sang, ai-je supposé) est apparu à l’endroit où s’était trouvée la tête du frère Blake, puis un cri déchirant a retenti, suivi d’horribles bruits sourds quand le blessé a été tiré à l’intérieur de la pièce, sans doute par son frère scandalisé.
    J’étais trop hébété pour penser à ce que j’allais faire ensuite – ce n’était pas du tout la même chose que tirer sur des uniformes hollandais de l’autre côté d’une fortification –, mais Calyxa avait gardé toute sa présence d’esprit. Elle a saisi ma main libre pour me remettre brutalement debout. « Courez ! »
    Elle a montré l’exemple en se précipitant vers le haut du toit, ses pieds nus glissant d’un pouce vers le bas chaque fois qu’ils progressaient de deux. Je l’ai suivie en titubant. Nous avons fini par atteindre le faîte, où une série de cheminées grossières se penchaient les unes vers les autres comme des factionnaires arthritiques au sommet d’une crête. J’ai jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule et vu une main brandir un pistolet puis tirer à l’aveuglette par-dessus la gouttière. Une balle a ébréché une brique de la cheminée juste à côté de ma tête et Calyxa m’a tiré en avant, si bien que nous avons glissé sur l’autre côté… vers notre perte, ai-je supposé, mais comme la pente en rejoignait une autre près d’elle, nous nous sommes retrouvés dans une espèce de lit de rivière en tuiles d’argile, où nous avons pataugé quelques mètres de plus. Calyxa a ensuite sauté par-dessus l’étroite brèche qui nous séparait du bâtiment voisin, et une fois encore, j’ai suivi son exemple. Il n’y avait rien de courageux là-dedans : chaque goutte de pluie qui m’atteignait me donnait l’impression d’une balle entre les omoplates.
    Je ne détaillerai pas toutes les ascensions difficiles, les descentes vertigineuses, les glissades périlleuses et les pénibles quasi-catastrophes qui nous sont arrivées tandis que nous fuyions sur les toits obscurs de Montréal par cette nuit de tempête. Au bout d’un moment, nous avons ralenti et commencé à nous montrer plus prudents. Nous ne semblions pas suivis, ce qui pouvait sans doute se comprendre : j’avais tué ou gravement blessé l’un des Blake et l’autre n’était sans doute pas disposé à l’abandonner ainsi pour se lancer à notre poursuite sur les pentes tuilées de la ville, surtout par un temps si exécrable qu’on voyait tournoyer les trombes plus bas sur le Saint-Laurent. Disons simplement que nous avons fini par atteindre une échelle d’incendie à plus d’un mille du Thirsty Boot, dans une direction qu’il m’était impossible de déterminer, et que quand je suis descendu dans la rue, mes pieds nus ont laissé des empreintes ensanglantées sur les barreaux de métal rouillé. « Vous vivez près d’ici ? » ai-je demandé avec espoir à Calyxa dès que j’eus recouvré assez de souffle pour parler.
    La pluie dont elle était trempée avait lissé ou affaissé la moindre parcelle de son corps, à l’exception de ses cheveux qui, étonnamment, gardaient toute leur profondeur frisée. Sa chemise masculine collait à son corps d’une manière qui aurait pu être indiscrète si j’avais laissé mes yeux s’attarder dessus. Elle avait noué ensemble ses lacets et portait ses chaussures autour du cou comme de disgracieux pendants d’oreille. Elle s’est rechaussée puis penchée en avant pour renouer ses lacets. Je ne pouvais l’imiter, ayant abandonné mes brodequins dans la taverne.
    « Pas loin, a-t-elle répondu en se redressant.
    — Alors, cette fois, je vous prie de m’autoriser à vous raccompagner. »
    Elle a réussi à sourire, malgré les terribles circonstances. « Je ne vais pas vous laisser pieds nus dans la nuit, Adam Hazzard. Pas par une nuit comme celle-là. »

    Il existe une sorte de vie urbaine, ai-je découvert, dans laquelle la pauvreté et le luxe se mélangent au point de devenir indiscernables. Tel était le cas des pièces étroites aux fenêtres minuscules et aux plafonds dangereusement bas qu’habitait Calyxa Blake, dans un bâtiment partagé en espaces sombres mais louables par quelque Propriétaire absent et négligent. Elle n’avait pas dû consacrer beaucoup d’argent au mobilier, minable, usé, abîmé et fendu… j’avais vu des meubles en meilleur état abandonnés sur les trottoirs de Montréal.
    Bien que humbles, ses rayonnages ployaient toutefois sous le poids d’un nombre surprenant de livres… presque autant que j’en avais vu dans la bibliothèque de la Propriété Duncan et Crowley, à Williams Ford. Cela m’a semblé un trésor plus estimable qu’un joli canapé ou un tabouret en peluche, et valoir toutes les âpres économies qui l’entouraient.
    Nous sommes entrés dégoulinants à cause de la tempête, qui continuait à battre des ailes contre les fenêtres du refuge douillet mais élimé de Calyxa. Celle-ci a fermé les divers loquets sur la porte et allumé la lampe la plus proche, puis a commencé sans la moindre gêne à ôter ses vêtements trempés. J’ai détourné les yeux en rougissant. « Vous aussi, a-t-elle dit. Pas de pitié pour la pudibonderie de l’Ouest… vous dégoulinez partout.
    — Je n’ai rien d’autre à porter !
    — Je vais vous trouver quelque chose. Déshabillez-vous… ce pantalon ne séchera pas tant qu’il restera sur vous. »
    Cette extraordinaire affirmation était indubitablement exacte, aussi ai-je suivi sa suggestion tandis qu’elle passait dans une autre pièce chercher de quoi nous couvrir. Elle est revenue vêtue d’une espèce de robe chinoise, avec des Dragons fantaisistes brodés dessus, et m’a tendu un vêtement similaire ainsi qu’une serviette.
    Je me suis volontiers séché, mais n’ai pas voulu de la robe. « Je crois que c’est un habit de femme.
    — C’est une robe de soie. Tous les Chinois de qualité en portent, hommes compris. On peut en acheter sur les quais… à très bon prix, quand les bateaux arrivent et qu’on connaît le vendeur qu’il faut. Mettez-la, s’il vous plaît. »
    J’ai obéi, non sans me sentir un tantinet ridicule. Mais la robe s’est avérée confortable et fournissait juste ce qu’il fallait en termes de dissimulation et de chaleur. J’ai décidé de m’en accommoder, du moment qu’un frère Blake n’enfonçait pas la porte pour me tirer dessus, car mourir dans un tel vêtement pourrait susciter d’embarrassantes questions.
    Calyxa a allumé le poêle de la cuisine sur lequel elle a posé une bouilloire pleine. Pendant qu’elle s’activait, j’ai examiné de plus près sa bibliothèque. J’espérais trouver un titre de M. Charles Curtis Easton que je ne connaissais pas et pourrais emprunter, mais les goûts de Calyxa ne la portaient pas dans cette direction. Il y avait peu d’ouvrages de fiction et encore moins qui portaient l’imprimatur du Dominion. J’ai supposé l’autorité du Dominion plus puissante dans l’Ouest que dans ces régions frontalières, si souvent passées aux mains des Hollandais. Il y avait là des titres et des auteurs dont je n’avais jamais entendu parler. Certains en français, dont je n’ai pu déchiffrer le titre. Parmi les ouvrages en anglais, j’en ai choisi un d’Arwal Parmentier intitulé Histoire de l’Amérique depuis la Chute des Villes. Il avait été publié en Angleterre – un pays à la longue histoire malgré sa faible population et dont l’allégeance à Mitteleuropa était davantage officielle que sincère. Je l’ai approché d’une lampe et en ai lu un paragraphe au hasard :

    Il ne faut pas uniquement interpréter la montée de l’Aristocratie comme une réaction à l’épuisement quasi total du pétrole, du platine, de l’iridium et des autres ressources essentielles à l’Efflorescence Technologique. La tendance à l’oligarchie précède cette crise et y a contribué. Avant même la Chute des Villes, l’économie globale était devenue ce que nos paysans appellent une « monoculture », rationalisée et relativement efficace, mais sans l’utile diversité favorisée durant les époques antérieures par l’existence de frontières nationales et de régulation locale des affaires. Bien avant que les maladies, la faim et le manque d’enfants réduisent si dramatiquement la population, les richesses avaient déjà commencé à se concentrer entre les mains d’une minorité de puissants Propriétaires. Voilà pourquoi, en éclatant, la Crise de la Pénurie n’a pas provoqué une réaction prudente et bien préparée, mais une prise déterminée de pouvoir par les Oligarques ainsi qu’un repli dans le dogmatisme religieux et l’autorité ecclésiastique de la population effrayée et privée du droit de vote.

    La raison pour laquelle ce volume n’avait pas reçu l’imprimatur du Dominion m’est vite devenue évidente et je suis allé le replacer sur son rayon. Calyxa, qui revenait de la cuisine avec une tasse de thé dans chaque main, a toutefois eu le temps de me voir avec. « Vous lisez, Adam Hazzard ? » Elle semblait surprise.
    « Eh bien oui… Le plus souvent possible.
    — Vraiment ! Vous avez lu Parmentier ? »
    J’ai reconnu ne pas avoir eu ce plaisir. La Philosophie Politique n’était pas un sujet auquel je m’étais consacré, lui ai-je dit.
    « Dommage. Parmentier est impitoyable sur l’Aristocratie. Tous mes amis l’ont lu. Que lisez-vous, alors ?
    — J’admire le travail de M. Charles Curtis Easton.
    — Ce nom ne me dit rien.
    — C’est un romancier. Je pourrai peut-être vous faire connaître son œuvre un jour.
    — Peut-être », a dit Calyxa. Nous nous sommes assis sur le canapé et elle a bu une gorgée de thé. Elle semblait assez détendue, pour quelqu’un qui venait de voir son meurtrier de frère prendre une balle dans la tête, puis de passer la soirée à gambader sur les toits de Montréal. Elle a reposé sa tasse pour dire : « Regardez, vos pieds… ils saignent partout sur la moquette. »
    Je me suis excusé.
    « Ce n’est pas la moquette qui me préoccupe ! Tenez, allongez-vous et posez les pieds sur cette serviette. »
    Ainsi ai-je fait, et Calyxa est allée me chercher un médicament… un onguent qui sentait l’alcool et le camphre, m’a brûlé quand elle m’en a mis, mais n’a pas tardé à calmer mes douleurs. Elle a examiné mes pieds avec soin avant de les bander d’ouate. « Et vous avez laissé vos brodequins là-bas.
    — Oui.
    — Ce n’était pas une bonne idée. Des godillots militaires. Job comprendra que j’étais avec un soldat américain et ça n’améliorera pas son humeur. »
    Que j’eusse tiré une balle dans la tête de son frère devait avoir mis Job dans une colère noire, selon moi, si bien que mes brodequins n’aggraveraient pas grand-chose, mais j’ai pris l’inquiétude de Calyxa au sérieux. « Désolé de vous le dire, Calyxa, et sans vouloir insulter votre famille, je commence à regretter de ne pas avoir pu tirer sur vos deux frères.
    — J’aurais préféré aussi, mais l’occasion ne s’est pas présentée. Vos pauvres pieds ! On s’en occupera encore un peu au matin et on remplacera vos brodequins par quelque chose de mieux avant que vous ayez à rentrer à pied dans votre régiment. »
    Je n’avais pas envisagé un futur aussi lointain et cette perspective m’a paru intimidante, mais Calyxa ne s’est pas attardée sur le sujet. « Adam Hazzard, je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi. J’ai d’abord redouté vos motifs, mais Evangelica avait raison… vous êtes tout aussi simple que vous en avez l’air. Je veux vous récompenser », sur quoi elle m’a entouré de son bras, a tiré ma tête vers la sienne et déposé un léger baiser sur ma joue, « et je veux vous récompenser de la meilleure façon possible, mais ce n’est pas très commode pour le moment… »
    Ma joue me cuisait encore à l’endroit où elle avait posé ses lèvres. « Vous n’avez pas besoin de vous expliquer ! Je ne mettrai jamais en doute votre vertu, ni ne prétendrai avoir le moindre droit dessus juste parce que je vous ai aidée à échapper à vos frères ! » (Et j’ai rajusté ma robe chinoise pour dissimuler le témoignage contradictoire de ma nature masculine.)
    « Ce n’est pas ça. Je veux vous remercier, Adam. Ce serait autant un plaisir pour moi que pour vous. Vous me comprenez ? Mais le moment n’est pas propice.
    — Bien sûr que non, après ces coups de feu et le reste.
    — Ce que je veux dire, c’est que…
    — Je me contente tout à fait de bavarder ici avec vous. Je voulais votre amitié, je l’ai obtenue… voilà ma récompense.
    — J’ai mes règles, espèce de bouseux ignorant# ! » a-t-elle lancé avec un peu d’impatience, ce que j’ai pris pour un autre témoignage de sa gratitude, de sa gratitude irrépressible. Je n’espérais rien d’elle, mais j’ai laissé entendre qu’un deuxième baiser ne serait pas de refus, et elle m’en a donné un, que je lui ai rendu, et je n’avais jamais été aussi heureux, malgré toute cette gymnastique sur les toits et cette violence meurtrière. Tel est l’Amour en temps de guerre.

    J’ai dormi sur le canapé et Calyxa m’a réveillé le matin venu. Après un nouvel examen de mes pieds, elle a conclu que les blessures infligées par les tuiles pointues des toits montréalais auraient pu être plus sérieuses. Elle a refait les pansements en ajoutant une couche de cuir en guise de semelle puis d’autres bandages, pour me permettre de marcher à l’extérieur sans me blesser à nouveau. « Voilà qui devrait vous permettre d’aller là où nous allons. »
    Elle voulait remplacer mes brodequins par quelque chose de mieux que des bandages et tenait à découvrir comment cela s’était terminé à la taverne. Elle a affirmé connaître un endroit où ces deux besoins pourraient être satisfaits. Elle s’est posé un grand chapeau de soleil sur la tête afin de dissimuler son visage au cas où elle croiserait le chemin d’un des frères Blake, j’ai pris son bras et nous sommes sortis dans le soleil du matin.
    La tempête de la nuit avait lavé l’atmosphère et le vent violent avait faibli jusqu’à se limiter à une brise agréable. Sans le danger, et sans mes douleurs aux pieds, notre promenade aurait été agréable du début à la fin. Mais elle n’a pas duré et s’est achevée devant la porte d’une boutique en sous-sol dans une rue que je n’ai pas reconnue. Le commerce, celui d’un tanneur et bottier, était fermé… comme le voulait la loi, en ce jour dominical. Calyxa a néanmoins frappé à grand bruit. « Je connais le propriétaire », a-t-elle expliqué.
    Celui-ci, un barbu irritable, n’aurait pas déparé la table que Calyxa occupait la veille dans la taverne, sauf qu’il se vêtait avec davantage de soin. Il a regardé Calyxa avec curiosité, et ma propre personne avec un mélange non dissimulé d’aversion et de dégoût. « Ouvre, Emil, je ne veux pas lambiner ici », a dit Calyxa, et le commerçant nous a fait entrer d’un signe réticent.
    La cave qui lui servait de magasin empestait le tanin et la colle, mais exposait de très jolis brodequins. « Tu peux trouver de quoi chausser mon ami ? a demandé Calyxa.
    — Je ferai n’importe quoi pour toi, tu le sais, a lentement répondu Emil, mais je suis sûr que…
    — Il lui faut quelque chose de solide et de souple aux pieds. Il a perdu ses godillots en me rendant service.
    — Ses maîtres à l’armée ne lui en donnent pas ? Tu es folle d’amener un soldat américain ici# !
    — Il m’a sauvé la vie. On peut lui faire confiance. En plus, il n’est pas très intelligent. S’il te plaît, ne le tue pas… fais-le pour moi ! # »
    Cet échange, quoi qu’il signifiât, a un peu amadoué Emil, qui a accepté de mesurer mes pieds. Il est ensuite allé fouiller dans son stock de brodequins déjà fabriqués d’où il est revenu avec une jolie paire en daim doré qui montait jusqu’aux mollets et n’était sûrement pas dans mes moyens.
    « C’est une histoire avec tes sauvages de frères, a dit Emil à Calyxa. J’ai entendu parler de ce qui s’est passé hier soir à la taverne. »
    Calyxa est devenue plus attentive. « Qu’est-ce que tu sais sur Job et Utty ?
    — Job a été gravement blessé par une balle. Il a perdu beaucoup de sang, mais son crâne est intact et à ce que j’ai entendu dire, il survivra. Utty a menacé d’abattre quelques personnes, juste pour fanfaronner, mais la blessure de Job le préoccupait. Ils ont quitté la taverne pour se rendre à la clinique de bienfaisance… j’imagine que Job y est toujours, à moins qu’il ait eu la décence de mourir durant la nuit. C’est tout ce que je sais, à part que la police militaire s’est intéressée à l’affaire et a lancé un mandat contre tes frères. »
    Calyxa a souri comme s’il s’agissait de bonnes nouvelles, et j’imagine que c’en était, mais tôt ou tard, m’a-t-il semblé, les frères Blake reviendraient, plus furieux que jamais, si bien que j’ai craint pour elle.
    Les brodequins étaient coûteux même avec la remise accordée à contrecœur par Emil. Je n’avais pas très envie de dépenser une telle somme – j’économisais pour m’offrir une machine à écrire –, mais ne voulant pas sembler radin face à Calyxa et devant bel et bien me chausser, j’ai payé au propriétaire la rançon exigée.
    Et je ne l’ai pas regretté. Même à mes pieds blessés, ces brodequins en daim ont semblé rembourrés d’un coin de Paradis. Je n’avais jamais possédé de chaussures qui m’allaient si bien. Les camarades de la compagnie seraient jaloux, me suis-je dit, et se moqueraient de ma vanité, et me traiteraient de petit délicat, mais j’ai décidé de subir tout cela sans broncher, car les chaussures soulageaient mes pieds et me rappelaient Calyxa.
    Elle et moi nous sommes encore un peu promenés, mais le jour passait vite et je ne pouvais plus retarder mon retour au camp. Nous nous sommes séparés au grand pont en fer. Calyxa m’a demandé si je pouvais revenir le week-end suivant et je lui ai promis d’essayer de la revoir, si la situation militaire m’en laissait le loisir, et de ne cesser de penser à elle dans l’intervalle.
    « J’espère que vous reviendrez.
    — Je reviendrai, ai-je juré.
    — N’oubliez pas d’apporter votre pistolet », a-t-elle dit avant de m’embrasser encore et encore.

7

    J’ai tenu parole et suis retourné à de nombreuses reprises à Montréal au cours de l’été, ce qui m’a permis de mieux lier connaissance avec Calyxa et avec sa ville de résidence. Je ne lasserai pas le lecteur par une description de chacune de nos rencontres (de toute manière parfois trop intimes pour être racontées) et me contenterai de préciser que les frères Blake ne nous ont plus inquiétés… cette saison-là, en tout cas.
    La vie au camp a été facile pendant un certain temps. Mes pieds ont vite guéri, grâce au travail léger et à mes brodequins en daim souple. Les sorties hollandaises se sont raréfiées et les seuls combats de cette époque (du moins, dans les environs) ont opposé nos éclaireurs à quelques piquets ennemis. Des rumeurs contradictoires ont malgré tout continué à filtrer de la campagne sur le Saguenay : une grande victoire – une lourde défaite – de grosses pertes parmi les Mitteleuropéens – des centaines d’Américains prématurément mis en terre –, mais aucune n’a pu être confirmée, du fait de la lenteur des communications et du manque d’enthousiasme de nos officiers supérieurs à partager leurs renseignements avec les hommes du rang. Vers la fin novembre, un événement nous a cependant bien fait comprendre que les choses devaient s’être mal passées : un nouveau régiment de recrues et de conscrits est arrivé au camp – des garçons bailleurs mous et naïfs, me semblaient-ils à présent, pour la plupart sortis des propriétés et fermes libres du Maine et du Vermont. On les a vite entraînés à garder et défendre Montréal, rendant disponibles ceux d’entre nous qui avaient déjà connu le feu pour la plus redoutée des manœuvres militaires : une campagne d’hiver.
    « Galligasken n’aurait jamais été d’accord, a dit Sam quand notre régiment a enfin reçu ses ordres. Ça doit venir tout droit du palais exécutif lui-même. Je sens l’odeur d’impatience et d’interventionnisme de Deklan Comstock. La nouvelle d’une défaite l’a piqué au vif, alors il ordonne à toutes ses forces de se lancer dans des représailles stratégiquement absurdes. Je suis prêt à prendre le pari. »
    Nous ne pouvions toutefois contester les ordres. Nous avons mis nos affaires dans nos nécessaires et nos fusils Pittsburgh en bandoulière, on nous a transportés sur les quais où on nous a embarqués dans des vapeurs pour aller du Saint-Laurent au Saguenay. Je n’ai pas eu le temps de faire mes adieux à Calyxa, aussi lui ai-je écrit en hâte une lettre que j’ai postée sur les quais et dans laquelle je l’informais que je partais au front pour une durée non divulguée, que je l’aimais et ne cessais de penser à elle, et que j’espérais qu’elle ne se ferait ni débusquer ni tuer par les frères Blake en mon absence.

    Les navires sur lesquels nous avons navigué brûlaient du bois plutôt que du charbon. Leur fumée stagnait sur les flots et nous suivait dans le vent, poignante odeur de terre.
    Je n’avais encore jamais embarqué. À Williams Ford, la rapidité et le manque de profondeur de la rivière Pine empêchaient toute navigation. J’avais vu des bateaux, bien entendu, surtout depuis notre arrivée à Montréal, et ils m’avaient fasciné par leur grâce éléphantesque et les diverses manières dont ils négociaient l’imprévisible et souvent tumultueux Saint-Laurent. Aussi ai-je passé beaucoup de temps au bastingage de ce petit vaisseau durant le voyage, en proie à ce que Julian appelait « l’illusion Relativiste » selon laquelle ce n’était pas le bateau lui-même qui bougeait, mais le paysage autour de lui qui se déplaçait, qui glissait vers l’ouest comme un serpent avec une guerre dans la queue.
    On nous avait distribué des manteaux de laine pour nous protéger du temps, mais il faisait beau et chaud, même si l’automne lâcherait bientôt prise dans la campagne. Nous avons approché puis dépassé les importantes fortifications de Québec, avant de suivre le chenal nord derrière l’île d’Orléans, où le fleuve s’élargit nettement et commence à sentir le sel. Le feuillage sur la rive nord était terre d’ombre et écarlate, quand il ne s’était pas déjà abandonné au vent. Les branches nues jetaient des ombres squelettiques sur le ciel bleu cendré et des corbeaux parcouraient les cimes de la forêt en masses tournoyantes. L’automne est la seule saison avec un crochet dans le cœur de l’homme, avait un jour dit (ou cité) Julian. Cette formule pleine d’imagination m’a alors traversé l’esprit – la seule saison avec un crochet dans le cœur – et comme c’était l’automne, avec autour de moi un vaste paysage vide et dans l’air frais une odeur de feu de bois, ces mots poétiques m’ont semblé logiques et appropriés.
    Julian est venu à peu près à ce moment-là me rejoindre au bastingage tandis que les autres soldats se promenaient sur le pont ou descendaient tenter leur chance à la gamelle du bord. « La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais sur un bateau », m’a-t-il confié, le visage dans la longue lumière et les cheveux ébouriffés par le vent, du moins ceux d’entre eux qui s’étaient échappés de sa casquette.
    « Un bateau de ce genre ?
    — Un mieux, Adam. Une goélette à trois mâts, comme celles qui remontent les Narrows pour gagner Manhattan. Quand j’étais petit, ma mère m’emmenait les voir en bas de la 42e Rue. Cela me plaisait qu’elles viennent de lointains territoires : les Républiques méditerranéennes, le Nippon, l’Équateur, peut-être… j’aimais faire comme si elles apportaient un peu de l’esprit de ces lieux, je me convainquais que je le sentais, une bouffée d’épice dans la puanteur de la créosote et du poisson en train de pourrir.
    — Ce doit être de très beaux navires.
    — Mais dans mon rêve, le bateau n’entrait pas dans le port de New York, il en partait. Il venait de prendre le vent… de “prendre le mors aux dents”, comme disent les marins, et il passait sous le vieux pont Verrazano. Je savais qu’il m’emmenait quelque part… pas vraiment un endroit sûr, mais un ailleurs auquel je n’étais pas habitué et où je pourrais devenir quelqu’un d’autre. » Il a eu un sourire penaud, mais avec une lueur hagarde dans l’œil. « J’imagine que cela n’a aucun sens. »
    J’ai répondu que cela n’en avait pas l’air et que je ne croyais pas davantage aux rêves prophétiques que lui-même au Paradis, mais quelque chose dans la mélancolie de sa voix m’a laissé penser que son rêve devait être une autre Métaphore Poétique, comme cette figure de rhétorique avec des crochets et des cœurs… le genre de devinette dont l’absurdité vous chatouille les canaux lacrymaux.
    Aux environs du crépuscule, nous avons dépassé le fort hollandais à Tadoussac. Il avait été conquis par les forces américaines et les soldats présents sur le pont ont poussé des vivats en voyant les Treize Bandes et les Soixante Étoiles flotter sur le haut promontoire au-dessus des murailles défoncées et marquées par les combats. Le fouillis de navires brisés collé à cette rive austère nous a moins enthousiasmés. Éventrées au canon, des coques à demi coulées montaient la garde sur des îlots de débris calcinés piégés par les tourbillons du fleuve. Il s’était produit là des affrontements parmi les plus acharnés, sur terre comme sur les flots, aussi les dernières lueurs du jour donnaient-elles à l’endroit un aspect sinistre et oppressant.
    Nous avons atteint peu après l’embouchure escarpée du Saguenay, et notre flottille de transports de troupes, leurs chaudières à bois donnant à plein dans le courant contraire, a remonté ce « fjord[40] » à seulement quelques nœuds. La plupart d’entre nous ont essayé de dormir sur les étroites couchettes qu’on nous avait attribuées. Mais nous avons gardé nos armes à portée de main, et au matin, nous avons entendu au loin des bruits de guerre.

    Les bateaux nous ont débarqués au siège de Chicoutimi, où nous avons passé trois semaines dans les tranchées.
    On n’a pas séparé les compagnies de notre régiment, afin d’empêcher que nous fussions démoralisés par les fantassins de longue durée qui s’étaient frayé un chemin depuis Tadoussac pendant l’été, au prix de pertes ahurissantes durant les combats. Cela avait été une campagne meurtrière et mal préparée, une décimation à laquelle l’État-Major n’avait pas échappé. On voyait peu d’officiers à Chicoutimi, même de l’âge de Sam. Hauts grades et promotions hâtives avaient été distribués à des garçons pas plus vieux que moi, et les tentes de commandement étaient devenues des jardins d’enfants d’où on sortait pour gagner la tombe.
    Le « siège » était en réalité une impasse. Nos retranchements s’étaient heurtés aux leurs et nous ne pouvions rien faire d’autre pour garder les tueries quotidiennes à un niveau équitable… impossible d’imaginer but plus ambitieux. Nous contrôlions le Saguenay jusqu’à River-of-Rats, mais les Mitteleuropéens tenaient fermement Chicoutimi et leurs voies de ravitaillement étaient assurées jusqu’à la tête de ligne ferroviaire du lac Saint-Jean, où les Stadhouders avaient fondé des fermes, des usines, des mines, des raffineries, des chantiers navals ainsi qu’une prospère communauté d’ouvriers et de propriétaires. Nous pouvions faire monter autant d’artillerie que nous voulions, ils pouvaient en faire descendre autant pour nous repousser. Et comme ils nous dépassaient en nombre, nous courions en permanence le risque d’être débordés.
    Par-dessus le marché, l’hiver arrivait à toute vitesse. Le froid avait déjà chassé les mouches noires, mais c’était là son seul avantage. Nos lignes consistaient en un terrain vague sans arbres ni végétation. Nous avions creusé nos tranchées et nos redans dans le sol, jonché dans cette région de débris de l’Efflorescence du Pétrole… des briques, des pierres de fondation brisées et cet émiettement bitumeux dont les Profanes de l’Ancien Temps recouvraient leurs routes. En creusant, nos outils déterraient parfois des ossements humains. Ils ne nous servaient à rien[41], mais la plupart des briques étaient solides et nous les avons incorporées à nos défenses. Certains, plus ambitieux, ont construit des fortifications entières avec, en utilisant la boue comme mortier, mais ces barricades avaient aussi leurs inconvénients : parfaites contre les coups de fusil, elles se montraient dangereusement instables en cas d’explosion proche d’obus d’artillerie. Tout était dans la manière de faire et l’avis des soldats qui avaient déjà travaillé dans la maçonnerie était très recherché, du moins jusqu’à ce que le gel s’installât et rendît impossible de déterrer des briques comme de les lier au mortier. Tels sont les arts plus subtils de la guerre.
    Nous n’avions à manger que des rations, et en petites quantités. Il était même difficile de se tenir chaud. Certains jours, nous n’avions rien à brûler sinon des morceaux de bois pourri et d’asphalte. La nuit ne nous apportait aucun soulagement, car les Hollandais aimaient profiter de l’obscurité pour nous bombarder, ce qui obligeait nos compagnies d’artillerie à riposter. Au bout de trois semaines, le manque de sommeil, le froid permanent et les rations inadaptées nous avaient tous transformés en automates qui se traînaient dans les tranchées gelées ou boueuses conformément aux ordres donnés loin de là par des aliénés ou sur place par des commandants pas plus âgés qu’eux. Le major Lampret, qui nous accompagnait – les histoires sur sa lâcheté et sur la haute estime en laquelle il se tenait l’avaient obligé à se rendre sur le front, sous peine de perdre toute crédibilité auprès du rang –, a dirigé trois dimanches de suite les services religieux, chacun étant moins suivi que le précédent. Sa rivalité avec Julian couvait encore et je pense qu’il regrettait de ne pas avoir puni ou même jeté en prison « le soldat Commongold » quand il en avait eu l’occasion, mais Julian était très apprécié et Lampret ne pouvait rien contre lui. Sam savait que l’officier disposait d’un espion parmi nous et il avait conclu qu’il s’agissait le plus probablement du soldat Langers, notre entreprenant colporteur, qu’on avait vu à plusieurs reprises s’entretenir avec Lampret et dont rien dans le caractère moral ne pouvait rendre invraisemblable cette accusation. Mais Langers se montrait prudent et on n’a vu ni argent ni faveurs changer de mains.
    Le dernier rassemblement dirigé par le major Lampret a attiré un public plus large, mais uniquement parce qu’on nous avait ordonné d’y assister. Réunis en cercle sur un sol dégagé tandis que le ciel lourd de nuages crachait de la neige, nous avons écouté les sombres nouvelles qu’on nous annonçait. Le général Galligasken, au quartier général pourtant dressé hors de portée de l’artillerie conventionnelle, avait été blessé par des éclats d’obus ennemis… peut-être tirés d’un canon chinois. Il était toujours vivant, mais on avait dû l’emmener d’urgence se faire soigner à Tadoussac et s’il survivait, il perdrait sans doute un bras. Son remplaçant était un nouveau général venu de New York nommé Reddick. Un pion de la Branche Exécutive, a soufflé Sam, doublé d’un larbin du Dominion. C’était de bien mauvaises nouvelles.
    Le pire restait à venir. Reddick dans son enthousiasme avait ordonné une attaque générale à l’aube. Nous devions dormir sur nos armes et nous tenir prêts à une action d’envergure au matin.
    L’intendant nous a servi double ration – changement bienvenu, mais dont l’aspect « dernier repas » n’a guère contribué à dissiper notre mélancolie – et distribué des munitions supplémentaires. Nous avons été bien davantage réconfortés par l’arrivée d’une nouvelle division de cavalerie, équipée de ces Balayeuses de Tranchées qui s’étaient avérées si efficaces durant la bataille de Mascouche. Peut-être n’étions-nous pas condamnés, après tout. Ce léger espoir nous soutenait.

    L’aube rougissait le ciel quand les clairons ont sonné et que notre artillerie tout entière a aussitôt fait feu pour annoncer l’attaque.
    Nous nous sommes déployés par régiments, le nôtre au sein de l’avant-garde. J’ai demandé à Sam en quoi pouvait consister la stratégie, mais il n’a pas su me répondre : les armées étaient trop grandes pour qu’un seul homme pût en avoir une vue d’ensemble, aussi cette bataille était-elle coordonnée de l’arrière par l’état-major. On avait posé des câbles télégraphiques pour aider Reddick à communiquer avec les commandants d’unités sur le terrain et des messagers ainsi que des cavaliers permettaient aux informations de circuler dans les deux sens. C’était malgré tout une manière maladroite de gérer quelque chose d’aussi fluide qu’une bataille de grande envergure, d’après Sam, si bien que l’initiative se trouverait en grande partie entre les mains des capitaines de régiments. Julian a ostensiblement demandé, à voix haute, si le major Lampret daignerait s’impliquer dans l’attaque ou bien s’il la superviserait, au sens spirituel, de derrière les lignes. Lampret l’a entendu – ce qui était sans doute le but recherché – et a annoncé à l’assemblée qu’il prendrait un fusil s’il en restait un pour lui. Cela lui a valu quelques acclamations éparses, même s’il avait le visage d’un blanc de craie en énonçant cette proposition, et il a longuement poignardé Julian du regard.
    Nous nous sommes ensuite retrouvés au plus fort de la bataille. J’épargnerai au lecteur les menus détails des atrocités de cette horrible matinée, sauf pour préciser que l’effectif de notre compagnie a été réduit de moitié dès la première heure et que j’ai tellement vu à l’extérieur du corps humain ce qui aurait dû rester à l’intérieur que j’ai dépassé le stade de la révulsion et atteint celui d’une espèce d’efficacité imperturbable. Le fracas de la bataille était quasi assourdissant et sans le génie organisateur des drapeaux et des clairons, je pense que nous aurions abandonné tout ordre afin de nous battre pour notre survie individuelle.
    Comme à Mascouche, ce sont les Balayeuses de Tranchées qui ont fait la différence. À l’instar des troupes hollandaises, qui la redoutaient, j’avais appris à reconnaître l’espèce de longue toux mortelle de ces gros fusils. L’armée des Laurentides a gagné un terrain ahurissant dès l’intervention de ces armes, même si je ne savais toujours pas vraiment quel était notre objectif final. Mais le général Reddick nous a ordonné de nous lancer à la poursuite de l’ennemi en fuite et force nous a été d’obtempérer.
    La bataille est sortie du no man’s land des cratères, des tranchées et des redoutes abandonnées quand les Mitteleuropéens se sont repliés sur des positions toutes prêtes dans des vallons boisés. L’ordre de continuer à avancer a résonné de toutes parts et Sam (qui étanchait une blessure superficielle à la cuisse avec un mouchoir en coton) a supposé que Reddick avait l’intention de détruire complètement l’armée hollandaise, pour peu que notre cavalerie arrivât à la déborder et à la prendre à revers. On a donc ordonné à notre régiment d’entrer sous le couvert, de forcer l’ennemi à se déplacer sans cesse, de récupérer les fournitures ou les animaux qu’il avait abandonnés et de capturer ou tuer le moindre traînard.
    C’était un plan audacieux, dans lequel nous aurions pu jouer un rôle utile, sans les conséquences d’une balle.
    Nous avions pour commandant de compagnie un ancien employé de bureau à New York, le capitaine Paley Glasswood. Plus jeune d’au moins dix ans que Sam Godwin – il devait avoir à peu près l’âge du major Lampret –, il dépassait néanmoins en grade la plupart d’entre nous. Ce jour-là, il nous a fait traverser le feu nourri mais inefficace (nous a-t-il semblé sur le moment) des tireurs embusqués, puis pénétrer dans les bois, franchir un cours d’eau, longer une petite crête incurvée et enfin descendre dans une vallée boisée, le tout sans jamais croiser l’ennemi. Nous avons continué à marcher deux heures, patients mais perplexes, puis le capitaine s’est arrêté en annonçant d’une voix sonore :
    « Je suis fatigué, les gars, et les étoiles brillent terriblement fort. »
    Il s’est alors assis sur un rondin en soupirant et en marmonnant.
    Plusieurs heures nous séparaient encore de l’obscurité, même si c’était une journée sombre, avec quelques petites averses neigeuses, si bien que sa remarque sur les étoiles a surpris tout le monde. Sam est allé lui demander ce qui se passait, mais n’a pas obtenu de réponse. Il lui a examiné le côté gauche de la tête et a fait la grimace. « Ah, nom de Dieu ! Adam, viens… aide-moi à l’allonger. »
    Le capitaine Glasswood s’est laissé étendre sans protester sur le sol glacé de la forêt, au pied de pins qui grinçaient. Il avait le regard vague et une pupille dilatée de la taille de un dollar Comstock. Il m’a regardé avec solennité tandis que je l’installais délicatement par terre. « Allons, Maria, ne pleure pas, a-t-il lancé avec irritation. Je ne suis pas allé chez Lucille depuis mardi.
    — Qu’est-ce qui lui prend ? » ai-je demandé.
    Sam, qui lui tenait la tête, m’a montré des traînées de coagulation rouge sur sa paume. « Apparemment, il a pris une balle, a-t-il répondu avec dégoût.
    — Où ça ?
    — Dans le crâne. Par l’oreille, on dirait. »
    C’était épouvantable, de prendre une balle dans l’oreille. J’en ai frissonné, malgré tout ce que j’avais vu durant la journée. « Je n’ai pas entendu de coup de fusil.
    — Ce devait être dans la bataille, ou juste après. Peut-être un de ces tireurs d’élite.
    — Ça fait des heures ! Il ne s’en est pas aperçu ?
    — La blessure n’a pas beaucoup saigné, à l’extérieur. Et il a une balle dans le cerveau, Adam. Dans ce genre de situation, on perd toutes sortes de sensibilités, on ne s’aperçoit même pas toujours qu’on est blessé. J’imagine qu’il ne s’en est pas encore aperçu, d’ailleurs. Et qu’il ne s’en apercevra jamais. Il est en train de mourir. Sûr et certain. »
    J’ai craint que le capitaine ne nous entendît et ne fût bouleversé par ce triste diagnostic, mais Sam avait raison : ces nouvelles, s’il les a comprises, n’ont pas gêné le moins du monde Glasswood, qui s’est contenté de fermer les yeux et de se recroqueviller sur le flanc comme quelqu’un en train de se faire une place confortable dans un lit de plumes. « Lucille, prends-moi donc une couverture dans la commode en cèdre, a-t-il demandé d’un ton nostalgique. J’ai froid. »
    Il a alors poussé un grand cri et cessé de respirer.
    Il restait un peu moins de vingt hommes dans la compagnie et nous avions perdu notre seul officier de commandement. Le major Lampret nous accompagnait, bien entendu, mais c’était quelqu’un du Dominion, pas un combattant expérimenté. Et il n’était à ce moment-là pas plus utile qu’un bout de bois, à rester ainsi les yeux fixés sur le cadavre du capitaine Glasswood comme s’il s’agissait d’un champignon venimeux inopinément sorti de terre. Les soldats de la compagnie, par une espèce d’instinct mutuel inexprimé, se sont tournés vers Julian à la recherche d’un meneur et Julian lui-même s’est tourné vers Sam, lui transmettant par ce geste le respect et l’obéissance des simples soldats.
    « Postez une sentinelle, a dit celui-ci quand il a compris que le fardeau du commandement lui revenait. Mais je crois qu’on est assez loin de la bataille pour enterrer le capitaine Glasswood sans nous attirer le feu de l’ennemi. On ne peut pas le ramener, de toute manière, et il ne semble pas correct de l’abandonner. »
    Bien entendu, nous ne pouvions pas véritablement l’inhumer dans ce sol gelé, aussi avons-nous fait rouler son corps au creux d’une petite tranchée que nous avions pratiquée à cette fin dans l’humus d’aiguilles de pin et que nous avons ensuite comblée. Cela ne le protégerait pas très longtemps des animaux sauvages, mais c’était un geste chrétien, et en insistant un peu, nous avons même obtenu du major Lampret qu’il dît une prière, même s’il l’a prononcée d’une petite voix tremblante. Apparemment ému par ce décès, Julian n’a fait aucune remarque désobligeante sur Dieu. Nous étions tous très affectés par la disparition du capitaine… si étrange que cela paraisse, après toutes ces morts dont nous avions été témoins et que nous avions assimilées dans la journée. Peut-être à cause de la solitude de ces bois, ou des nuages qui lâchaient de la poudreuse glacée, ou de l’absence notable d’étendards et de sonneries de clairon.
    Notre problème à présent, même si Sam ne l’a pas dit aussi explicitement, était que le capitaine Glasswood nous avait conduits, en suivant ce que nous prenions tous pour une stratégie intelligente, au beau milieu d’un nulle part distant du champ de bataille. Sauf que la seule stratégie à l’œuvre était sortie de l’esprit endommagé du capitaine, aussi n’y avions-nous plus accès, si seulement elle avait existé.
    En d’autres termes, bien que je rechignasse à prononcer ceux-ci même dans l’intimité de mes propres pensées, nous étions perdus dans la brousse du cours supérieur du Saguenay.
    Nous n’entendions plus depuis longtemps le bruit des combats. Soit les Hollandais, retardataires et autres, avaient été chassés de leurs tranchées et la guerre marquait une nouvelle pause, soit nous nous trouvions simplement trop loin pour entendre celle-ci. Cette seconde hypothèse était tout à fait possible tant nous avions franchi de crêtes boisées, qui étouffent ou amplifient les sons de manière imprévisible. Le meilleur plan consistait désormais, a annoncé Sam à la compagnie après les prières pour le capitaine Glasswood, à regagner nos propres lignes. Ce qui ne pourrait peut-être pas se faire directement, a-t-il précisé, « tant que nous n’avons pas déterminé notre position exacte ». D’ici là, il faudrait nous comporter en éclaireurs et noter les positions comme les défenses des Hollandais, si nous en croisions. Sam a dit qu’il essaierait de nous faire revenir sur nos pas. Je n’ai pu déterminer s’il en était véritablement capable ou s’il essayait juste de nous remonter le moral.
    Nous avons encore marché pendant des heures, et à la nuit tombée, nous ne semblions pas plus proches de nos lignes. Sam a gardé le silence sur le sujet. Nous n’avons pas osé faire un feu. Nous n’avions sur nous qu’un minimum de rations, que nous avons mangées frugalement, avant de nous constituer un abri de fortune et de nous envelopper dans nos couvertures pour dormir… ce à quoi certains d’entre nous sont parvenus, j’imagine, malgré les branches nues des arbres qui grinçaient comme la membrure d’un bateau fantôme et le bruit d’océan que produisait le vent.

    « J’ai l’impression qu’on est plongés plutôt profond dans une saumure au vinaigre d’ennuis », a dit Lymon Pugh, énonçant ainsi une vérité indéniable.
    Il était aussi amaigri que le reste d’entre nous par tout ce temps dans les tranchées, mais ses avant-bras musclés balafrés par les couteaux à dépecer et tatoués par le sang des bœufs restaient impressionnants, même sous les manches de son épaisse vareuse de laine. C’était toujours un compagnon rassurant. Nous marchions derrière Sam, qui reconnaissait un sentier. Nous venions d’effectuer une longue ascension sur une colline boisée, si bien que nous suions tous malgré l’air glacé.
    En dépit de ce froid, le jour était fort heureusement dégagé, aussi la position du soleil nous a-t-elle permis d’estimer la position des points cardinaux. Nous savions nous trouver à l’est du Saguenay et sans doute très au nord de nos propres lignes, dans une région rurale par bonheur très peu habitée, sans quoi nous aurions sans doute été capturés depuis un bon moment. Nous ne pouvions toutefois guère éviter la civilisation, sauf à nous établir dans les bois, ce qui aurait posé quelques difficultés vu le peu de nourriture disponible… le petit gibier lui-même avait fui devant la guerre ou été exterminé par des soldats hollandais affamés. Nous avons donc continué à grimper cette colline de plus en plus escarpée jusqu’à ce que, en atteignant le sommet, Sam levât la main pour nous signaler de stopper tout en nous murmurant de ne pas faire de bruit.
    Nous avons terminé l’ascension accroupis, seuls ou par deux.
    Du haut de cette crête, nous avons vu une longue contre-pente, assez douce pour qu’une voie ferrée (à l’écartement étroit qui a la préférence des Hollandais) pût la grimper de biais et passer près de notre position. Il s’agissait vraisemblablement de la ligne qui reliait Chicoutimi aux domaines mitteleuropéens du lac Saint-Jean, à moins qu’elle continuât jusqu’aux rives rocheuses de l’Atlantique… durant leurs décennies d’occupation du Labrador, les Hollandais y avaient mis en place un écheveau de lignes ferroviaires.
    L’important quant à cette ligne était son lien avec la ville de Chicoutimi, que nous voyions aussi, bien qu’à peine, derrière une étendue brumeuse de désert hivernal, collée comme un appendice sale au ruban bleu du Saguenay. Cela signifiait que nous n’étions plus perdus… bien qu’une distance importante nous séparât encore de l’endroit où nous voulions nous trouver. Notre futur itinéraire coulait de source : il suffisait de suivre les rails jusqu’à ce que nous pussions obliquer en direction d’une région plus amicale. Nos cœurs nous ont semblé moins lourds, car la tâche n’apparaissait pas insurmontable. Nous pourrions peut-être même arriver à temps dans notre régiment pour prendre un repas chaud avant de nous coucher.
    Il fallait cependant reporter encore de quelques instants ce voyage. Sam nous a exhortés à garder le silence. Il avait vu à l’est un train qui approchait – il nous a montré une traînée de fumée au-dessus des cols. « Tout le monde reste caché jusqu’à ce qu’il soit passé. »
    Nous nous tenions à quelques mètres seulement de l’endroit où la voie franchissait la crête pour entamer sa descente vers Chicoutimi et le train ne tarderait pas à nous longer. « On devrait pas tirer dessus ou faire quelque chose d’aussi soldatesque ? a demandé Lymon Pugh.
    — Ce n’est peut-être pas un train militaire, a répondu Sam. Je ne vois pas trop l’avantage de tirer sur des civils sans armes, même hollandais. Et les coups de feu attireraient l’attention, de toute manière, si bien qu’on se ferait sans doute tous tuer. »
    Personne n’a eu envie de discuter. Nous arrivions de surcroît à bout de nos munitions, en ayant gâché une partie à tirer sans résultat sur des nids d’écureuils vides dans l’espoir d’en faire tomber un peu de viande fraîche. Nous sommes restés sans bouger au milieu des rochers et des maigres fourrés d’hiver jusqu’à sentir le grondement de la locomotive hollandaise et l’entendre peiner dans la pente. Je n’avais pour ma part jamais vu de trains mitteleuropéens et je me suis demandé à quoi celui-là ressemblait.
    Il a fini par apparaître, très semblable à un train américain, la fonction imposant la forme dans ces domaines. Il présentait toutefois des lignes très fluides et la locomotive était peinte d’une inhabituelle couleur gris-bleu. L’inquiétant n’était pas l’aspect du train mais sa vitesse réduite, qui ne cessait hélas de diminuer. En fait, on aurait dit que le train allait s’arrêter.
    Nous avons relevé la tête en dépit de l’avertissement de Sam. C’était un train militaire, on n’en pouvait douter une seconde. La locomotive ne tractait que deux wagons, sur chacun desquels se détachait le sinistre insigne croix-et-laurier des forces mitteleuropéennes. « On aurait dû arracher les rails, m’a soufflé Lymon Pugh, histoire d’empêcher ce truc d’arriver à Chicoutimi avec ce qu’il transporte.
    — On n’aurait pas eu le temps même si on y avait pensé, lui ai-je répondu. On pourra peut-être les arracher plus tard, mais reste sur tes gardes, Lymon, je crois que ce train ne va pas plus loin que l’endroit où nous sommes. »
    Nous n’avions pas prévu cette éventualité inattendue. Sam nous a vite fait signe de monter un peu plus haut sur la crête tout en gardant l’œil sur le mystérieux train hollandais. Pourquoi venait-il sur cette colline proche de Chicoutimi, et pourquoi s’arrêtait-il juste à côté de nous ? Aucune explication simple ne venait à l’esprit.
    Sam nous a arrêtés dans un bosquet de bouleaux dénudés où le sol inégal permettait facilement de se prémunir d’une découverte accidentelle. Nous avons observé le train en retenant notre souffle. Quelqu’un s’est demandé à voix haute si le train n’avait pas pu être envoyé spécifiquement à notre poursuite, mais Sam a répondu qu’une compagnie d’infanterie américaine perdue n’avait pas d’importance pour les Hollandais.
    Aiguillonné par la peur, le major Lampret a dit : « Nous devrions nous éloigner le plus possible de cette chose. Nous nous mettons en danger en restant là… pourquoi ne pas battre en retraite ?
    — Du moment qu’on ne nous voit pas, a calmement répliqué Sam, nous sommes autant en sécurité ici qu’ailleurs. Ne bougez pas.
    — Vous croyez pouvoir me donner des ordres ? » a réagi Lampret.
    De toute évidence, le major avait retrouvé du courage, mais j’ai trouvé qu’il choisissait bien mal son moment pour une dispute hiérarchique. Les autres soldats ont été du même avis, car ils lui ont soufflé de se taire. « J’imagine qu’on pourrait tous rentrer en volant, si on avait des Ailes d’Ange », a marmonné l’un d’eux.
    Lampret a cédé, de peur d’une mutinerie, mais a chuchoté à Sam : « Nous discuterons insubordination une fois de retour au camp.
    — Le moment serait plus adapté », a reconnu Sam, et Lampret est retourné à son silence maussade.
    Entre-temps, le train hollandais s’était immobilisé avec une bruyante hémorragie de vapeur par ses soupapes. Quelques soldats mitteleuropéens sont descendus du dernier wagon pour s’intéresser apparemment à une petite clairière juste à l’ouest du train… un replat en granit recouvert de cailloux et de touffes d’herbes cassantes. Ils l’ont minutieusement exploré et se sont mis la main en visière pour regarder le Saguenay au loin tout en discutant dans leur langue incompréhensible. Ils ont ensuite regagné le train et fait coulisser la porte d’un des deux wagons de marchandises.
    La porte ouverte a permis au soleil d’entrer et de nous révéler le contenu du wagon. Nous en avons tous eu le souffle coupé, car le train transportait un canon chinois.

    Sam a détaché deux hommes pour dénombrer les soldats ennemis qui débarquaient dans le but d’assembler le canon. J’ai demandé à Julian son point de vue sur ce qui se passait.
    « N’est-ce pas évident, Adam ? Ils ont l’intention de monter une batterie d’artillerie.
    — Quoi… ici ? C’est loin de la bataille.
    — Tu oublies la formidable portée du canon chinois. C’est son avantage : il peut même servir loin des lignes. L’inconvénient est son encombrement qui oblige à le transporter par un convoi de chariots, ou par train, comme avec ces wagons. »
    Nous avons compté une quinzaine d’artilleurs, plus les mécaniciens restés dans la locomotive.
    « Nous sommes plus nombreux qu’eux, a fait remarquer Julian.
    — Possible, a répondu Sam, mais apparemment, ils sont mieux armés.
    — Nous pouvons jouer sur l’effet de surprise.
    — Tu suggères que nous engagions le combat avec l’artillerie hollandaise ?
    — Plutôt que notre devoir consiste à empêcher, autant que possible, ces obus de tomber sur des soldats américains. »
    Cette déclaration, audacieuse mais vivifiante, a plu à certains soldats de notre compagnie impatients de se venger de ces Hollandais qui nous importunaient avec leur guerre et avaient lâchement tiré dans l’oreille du capitaine Glasswood. Sam a souri. « Bien parlé. Mais il va falloir se montrer malins, Julian, et pas seulement bagarreurs. Comment procéderais-tu, si c’était toi qui commandais ?
    — En capturant le train. »
    Nous nous étions tous rassemblés autour d’eux et certains d’entre nous ont souri en entendant ces mots, même si le major Lampret s’est renfrogné et a secoué la tête.
    « C’est un objectif, pas un plan, a patiemment répondu Sam. Dis-moi ton plan. »
    Julian a pris quelques instants pour évaluer la situation en examinant le train et les alentours. « Je posterais la plus grande partie de la compagnie sur ce rebord au-dessus de la crête, là où il y a les grands arbres, tu vois ? Nous pouvons nous cacher là pour que chaque coup de feu compte, ce qui est important, vu nos munitions. De là-haut, nos balles atteindront quiconque ne s’est pas délibérément mis à couvert.
    — Voilà l’effet de surprise.
    — Surprise et diversion, en laissant ici deux hommes pour attirer d’une manière ou d’une autre l’attention des Hollandais dans la direction opposée. »
    Tous deux ont longuement discuté tandis que les autres formulaient des suggestions. « Ce plan pourrait marcher, a ensuite dit Sam. Je crois qu’il va marcher, si on le met correctement à exécution. Mais on se retrouverait avec un train qui transporte un canon chinois… qu’en ferait-on ?
    — Nous le ferions descendre vers Chicoutimi, a dit Julian.
    — Dans quel but ?
    — Tout dépend de la situation sur le front. Si la voie traverse une région aux mains des nôtres, nous pouvons leur livrer le canon… et sans doute être reçus en héros. Sinon, il n’y a qu’à détruire le canon et le rendre inutilisable par les Hollandais.
    — Le détruire comment ?
    — En mettant une espèce de détonateur sur ces obus pour tout faire sauter, j’imagine. Nous pourrions même transformer le train entier en une sorte de bombe… y mettre le feu et l’envoyer à toute allure dans Chicoutimi.
    — Pas très bon pour nous, par contre, ce scénario.
    — Il suffira de sauter à l’endroit le plus proche de nos lignes et de trouver le moyen de rentrer. » Julian a souri. « Cela nous fera toujours quelques milles à pied en moins. »
    Cette simple suggestion a remporté la décision. Nous en avions tous assez de marcher et l’idée de parcourir ne serait-ce que la moitié du chemin à bord d’un train ennemi capturé nous séduisait.
    Tacitement ou non, nous avons tous accepté le plan, à l’exception du major Lampret qui a soutenu que nous étions des aliénés et des mutins pour nous lancer dans pareille entreprise sans son consentement et a promis des « conséquences » si nous n’y renoncions pas, à supposer que notre stupidité ne nous fît pas tous tuer. Mais il avait tellement perdu de crédibilité que nous n’avions aucun mal à ne pas tenir compte de lui.
    J’étais favorable à l’attaque et ma seule déception a été quand il a été convenu de m’affecter avec Lymon Pugh à la « diversion utile ».
    J’ai demandé à Sam ce qu’il espérait de nous.
    « Attendez que nous nous mettions en place. Je te ferai signe au moment de commencer.
    — Mais de commencer quoi ?
    — À faire simplement du bruit… rien de trop agressif, juste quelque chose qui attirera l’attention générale. Pas besoin d’un truc compliqué… on ouvrira le feu presque tout de suite. »
    Les Hollandais harnachaient leurs mules, aussi ne fallait-il plus tarder. Lymon et moi avons regardé nos camarades s’éloigner, le dos courbé et l’arme prête, pour gagner leurs cachettes à quelques centaines de mètres à l’est.
    « Tu ferais mieux d’orchestrer la chose, Adam, a dit Lymon. Je sais pas distraire un soldat hollandais, à part en tirant dessus. Tu devrais peut-être les appeler dans leur langue.
    — Pourquoi pas, si je la parlais.
    — Tu as cette lettre que tu as achetée avec la chope porte-bonheur de Langers. Je t’ai vu la lire et la relire.
    — Mais pas pour la comprendre. Et je ne peux que deviner la prononciation en me basant sur ce que j’ai entendu des prisonniers hollandais. Ils ne me croiraient pas une seconde.
    — Ils ont pas besoin de te croire… Les instructions de Sam étaient juste d’attirer leur attention. Regarde ! Sam nous fait déjà signe… je crois que c’est le moment… vas-y, Adam, appelle-les ! »
    Troublé par la rapide succession des événements, je n’ai rien trouvé de mieux que de suivre la suggestion de Lymon Pugh.
    Je me suis raclé la gorge.
    « Plus fort ! a enjoint Lymon. Il faut qu’on t’entende ! »
    J’ai mis mes mains en cornet autour de ma bouche pour crier « Liefste Hannie !
    — Qu’est-ce que ça veut dire ? a demandé Lymon.
    — Aucune idée !
    — Ils t’entendent pas. Y avait pas quelque chose sur les Américains qui valaient pas mieux que des chiens ? »
    Je me suis creusé la tête. « Fikkie mis ik ook ! » ai-je crié, si fort que les syllabes inflexibles m’ont piqué la gorge comme des épines. « Liefste Hannie ! Fikkie mis ik ook ! »
    Cela a fonctionné. Pendant un instant fragile, une fraction de temps aussi immobile qu’un insecte dans de l’ambre, tous les soldats hollandais ont regardé dans ma direction, chacun arborant la même expression de confusion voisine de la perplexité.
    Puis un barrage de tirs de fusil s’est abattu sur eux.

    À la fin de l’embuscade, nous avions capturé un train de deux wagons, un canon chinois et trois prisonniers, en laissant morts ici ou là une vingtaine de soldats mitteleuropéens. Comme les prisonniers, un artilleur et deux civils mécaniciens, ne se montraient pas coopératifs, nous avons dû les ligoter.
    Nous avons remis dans le train tout ce qui en avait été sorti (aucune des grosses pièces du canon chinois n’avait encore été détachée des mules). C’était en effet une belle prise, si nous pouvions la remettre entre des mains américaines. Coup de chance, l’un des soldats de notre compagnie – un mécanicien à cheveux longs nommé Penniman et originaire du lac Champlain – avait étudié les trains et comprenait suffisamment le principe du moteur à vapeur pour déterminer l’usage des commandes, malgré leur étiquetage dans une langue étrangère. Tandis qu’il faisait monter la pression dans les chaudières, le reste d’entre nous a nettoyé les environs en prenant les pistolets et fusils hollandais à leurs anciens propriétaires. Puis Julian et moi sommes allés rejoindre Sam dans la cabine de la locomotive, les autres se trouvant de la place dans les wagons couverts lourdement chargés[43].
    Tout cela s’était déroulé sans le moindre accroc et notre triomphe aurait été complet si, comme nous nous en sommes alors aperçus, un des soldats hollandais n’avait « fait le mort » en dissimulant son fusil sous son corps apparemment sans vie. Dès que Penniman a relâché les freins et que le train s’est mis en branle, ce fâcheux Mitteleuropéen s’est emparé de son arme pour nous tirer dessus. Des balles ont traversé la cabine et blessé légèrement Penniman. Sam a juré et, saisissant son propre fusil, il s’est penché sur le wagon-trémie pour lâcher trois coups. J’ai suffisamment sorti la tête pour voir le tireur hollandais battre en retraite dans un fourré d’arbres squelettiques et dénudés.
    J’imagine que nous aurions poursuivi notre route sans autre incident, l’artilleur n’étant guère en mesure de nous suivre, si la porte du dernier wagon ne s’était ouverte sur le major Lampret, qui a sauté à terre en tirant frénétiquement au fusil. « Freine ! » a crié Sam dégoûté à Penniman, qui a obtempéré. Le train a lâché des nuages de vapeur dans l’air glacé.
    J’ai réussi à voir ce qui se passait malgré ceux-ci. Le major Lampret semblait avoir décidé de montrer son courage, gravement mis en cause au fil des jours précédents, et de reprendre le commandement. Il avait peut-être considéré qu’il ne courrait pas trop de risques à affronter un Hollandais désespéré, ou peut-être était-il mû par des motifs sincères et patriotiques, bien que peu judicieux. Son acte courageux ou stupide n’a en tout cas pas eu de résultat positif. Le soldat hollandais a répliqué et sa défense a été plus calculée que l’attaque du major. Une de ses balles a atteint Lampret, qui s’est effondré.
    Julian m’a alors stupéfait en bondissant hors de la cabine pour courir vers l’endroit où le major venait de tomber.
    Tout aussi abasourdi que moi, Sam a cependant gardé ses esprits et crié « Tirez sur l’ennemi ! Couvrez Julian ! » tout en ouvrant lui-même à nouveau le feu. D’autres dans la compagnie ont aussitôt suivi son exemple, même si aucun de nous ne voulait se rendre aussi vulnérable que Julian aux balles du Hollandais.
    J’ai moi-même participé à la fusillade, malgré le froid glacial que faisait croître en moi le spectacle de Julian se baissant et se précipitant vers un homme blessé qui avait par le passé menacé de le jeter en prison. Lorsqu’il a rejoint le major, il a fourré sans hésiter les mains sous ses aisselles et commencé à le traîner dans notre direction. Des geysers de terre glacée jaillissaient autour d’eux… les impacts des balles ennemies, chacune plus proche que la précédente de sa cible. Puis, dans le fourré où il s’était dissimulé, le Hollandais a lâché un cri avant de lever les bras au ciel en tombant tête la première, et sa mort n’avait cette fois-ci plus rien de simulé.
    Plusieurs des nôtres ont sauté du train pour aider Julian à transporter le major, qui s’est vite retrouvé en sécurité à bord. Bien que gravement blessé – la balle lui avait traversé l’épaule en laissant de vilaines plaies en entrée comme en sortie –, il respirait sans difficulté et semblait avoir de bonnes chances de s’en remettre s’il recevait sans trop tarder des soins médicaux.
    Si le major Lampret avait voulu démontrer sa bravoure, c’était un échec. J’ai trouvé courageux de sa part de se lancer ainsi à la poursuite du soldat hollandais, mais Julian avait fait preuve d’une vaillance encore plus remarquable en volant à son secours, surtout vu le mépris qu’il lui portait. C’est ce qui lui a valu l’admiration des autres hommes, tandis que Lampret dans ses souffrances n’avait le droit qu’à une attention des plus superficielles.
    Il n’a pas repris conscience, ce qui valait mieux pour lui, car sa jalousie aurait pu l’achever sur-le-champ.

    Nous sommes redescendus de la colline dans une humeur rendue sinistre plutôt que triomphale par les coups de feu et la blessure du major Lampret. Le paysage avoisinant exacerbait ce sentiment, car le train dont nous nous étions emparés n’a pas tardé à sortir de la forêt hivernale pour pénétrer dans un royaume ténébreux de cratères gelés et carbonisés, de barrières en barbelés ornés de cadavres, de charpentes noircies au milieu de fermes réduites en cendres. La bataille avait été acharnée, en notre absence.
    Nous avons commencé à passer nos choix en revue. La voie ferrée conduisait droit dans la ville assiégée de Chicoutimi. À ce que nous savions, elle se trouvait toujours aux mains des Mitteleuropéens. Julian a toutefois trouvé parmi les effets abandonnés dans la cabine une longue-vue suisse qu’il a braquée devant nous avec un air très distingué, ai-je trouvé, dans son uniforme marqué par les combats et avec ses longs cheveux qui flottaient derrière lui. Au bout de quelques instants, il s’est mis à sourire. De plus en plus largement. Il a ensuite tendu la longue-vue à Sam. « Regarde, Sam… devant nous, surtout le clocher sur la colline.
    — Difficile à voir, avec ce brouillard. » La vallée que nous traversions était embrumée par endroits et de pesantes nébulosités avaient moucheté le ciel bleu. « Mais je crois que j’ai trouvé le clocher… il est criblé d’impacts d’artillerie… c’est un peu flou…
    — Fais le point en tournant la roue latérale avec le pouce », a conseillé Julian.
    Sam a tripoté le réglage en jurant. « Les Suisses sont trop malins… beaucoup trop malins pour leur bien. Je ne pense pas que… ah ! Voilà. »
    Sam s’est mis lui aussi à sourire.
    « Qu’est-ce que vous voyez ? ai-je demandé. Arrêtez vos cachotteries !
    — Rien qu’un drapeau sur le clocher.
    — Eh bien, pourquoi n’y aurait-il pas de drapeau sur le clocher ?
    — Aucune raison. Ce qui caractérise celui-là, ce sont ses Treize Bandes et ses Soixante Étoiles. » Il a reposé la longue-vue pour dire plus doucement : « Nos forces se sont emparées de Chicoutimi. »

    Il ne nous restait plus qu’à ralentir pour entrer dans Chicoutimi avec notre prise.
    Les troupes américaines pourraient n’apprécier que modérément de voir un train militaire hollandais arriver par l’est, nous a rappelé Sam. Nous avions déjà passé quelques piquets qui nous avaient tiré à la hâte dessus. Il nous fallait un signal plus convaincant de notre amitié.
    « Le major Lampret est un officier du Dominion, a dit Julian. Ces gens-là gardent en permanence un drapeau américain dans leurs affaires, non ? Pour les enterrements et les prières ? »
    Nous nous sommes arrêtés assez longtemps dans un endroit isolé pour que Julian allât dans les wagons rendre visite à nos camarades, dont un hourra spontané a salué la nouvelle de la chute de Chicoutimi, et prendre un drapeau au major Lampret, qui en transportait un plié à l’intérieur de sa chemise.
    Julian est revenu à la locomotive, mais n’est pas remonté dans la cabine. Il a préféré nouer le drapeau à une branche noircie ramassée par terre et escalader l’avant de la machine pour se percher sur une plate-forme métallique juste sous le verre de la lanterne.
    « En avant, doucement », a-t-il lancé à Penniman.
    Celui-ci a relâché les freins et le train est reparti avec des à-coups qui ont manqué précipiter Julian sur les rails, puis a poursuivi son chemin avec davantage de douceur.
    Voilà comment nous sommes arrivés à Chicoutimi, conquise depuis peu. Une légère neige avait commencé à tomber et l’après-midi arborait de spectaculaires mousselines de soleil et de nuages. Nous avons fait tout le trajet jusqu’à la gare avec Julian devant la locomotive comme un ornement patriotique. Malgré son uniforme déchiré et crasseux, et son visage blanchi par le froid, il ne pouvait s’empêcher de sourire en agitant les Soixante Étoiles et les Treize Bandes devant les centaines de fantassins et de cavaliers qui s’étaient rassemblés en voyant notre fumée. La locomotive est passée entre deux haies de soldats stupéfaits avant de s’arrêter enfin en sifflant. On a ouvert toutes grandes les portes des wagons couverts et un grand cri de jubilation s’est alors élevé, chaque spectateur pouvant constater l’évidence : nous avions capturé un canon chinois intact.

8

    Le fléau du choléra nous a rattrapés dans le courant du mois, emportant beaucoup de vaillants soldats qui avaient survécu aux blessures et à la famine jusqu’en amont du sanglant Saguenay. La puanteur, les incommodités et le malheur de la maladie nous ont gâché la vie à tous, atteints ou non, et la plupart d’entre nous ont fini par l’attraper, sans forcément y succomber. Moi, par exemple… et j’ai été aussi malade que n’importe qui.
    L’esprit humain efface de sa mémoire les périodes de fièvre, aussi ne me reste-t-il presque aucun souvenir de janvier et février 2174. Quand j’ai repris connaissance, ce qui m’a le plus étonné – à part mon émaciation et mon état de faiblesse générale – a été de découvrir que, de Chicoutimi, on m’avait transporté dans un hôpital de campagne à Tadoussac, et de là au Repos du Soldat, une maison de rétablissement à Montréal. J’ai appris avec tristesse que beaucoup d’hommes que j’avais connus et appréciés étaient morts dans l’épidémie. Il y avait aussi de bonnes nouvelles : Sam, Julian et Lymon Pugh y avaient survécu, même s’ils en avaient souffert, et tous trois se remettaient à présent comme moi au Repos du Soldat. Dans notre petit cercle, c’est Julian qui avait été le plus malade. D’après les médecins, il avait frôlé la mort, mais il se portait désormais assez bien pour s’asseoir ou boire des soupes médicinales et autres. Sam et Lymon allaient encore mieux et quitteraient le Repos dans les jours à venir.
    Une autre lumière brillait à l’horizon, qui a contribué à l’amélioration de mon humeur : la perspective de notre libération de l’armée des Laurentides. La Loi de Conscription de 2172 limitait à un an le service involontaire (encore qu’un Aristo pouvait donner un homme sous contrat « pendant toute la durée »), et même si on nous incitait vigoureusement à nous rengager, nous avons résisté à cette tentation (à l’exception de Lymon Pugh, pour qui, malgré ses dangers manifestes, l’armée semblait un choix plus attirant que le conditionnement de la viande). Cela signifiait que, dès Pâques, je pourrais partir avec Sam et Julian pour New York – en tant que civils ! –, exactement comme nous en avions l’intention en fuyant Williams Ford, mais avec une conscience accrue des injustices et perspectives de la vie.
    Au cours de mon oisiveté forcée, j’ai beaucoup écrit et lu. J’ai écrit à ma mère à Williams Ford, comme cela m’était déjà arrivé à plusieurs reprises, en prenant soin de ne pas livrer d’informations sensibles sur Julian ni sur notre localisation précise, puisqu’il y avait toujours le risque que le courrier fut intercepté par un agent plein de ferveur du Dominion ou du gouvernement qui continuerait à chercher le neveu du Président. Aussi ne pouvais-je recevoir de réponses de ma mère, épreuve douloureuse pour moi, mais je m’efforçais d’écrire aussi régulièrement que possible afin de la rassurer sur ma santé et mon bien-être.
    J’ai aussi écrit à Calyxa Blake pour lui avouer mon amour sans faille et mon désir de la revoir. Elle m’a répondu, mais ses lettres étaient étrangement courtes, bien qu’amicales. Quelque chose dans leur ton m’inquiétait et je me suis juré d’aller la voir dès que je pourrais convaincre les médecins de me laisser sortir.
    Cela a toutefois pris un certain temps, si bien que je me suis livré à d’autres travaux d’écriture. J’ai relaté sur papier les événements de l’hiver : notre voyage sur le Saguenay, le siège de Chicoutimi, la chute de cette ville et la capture du canon chinois. J’ai essayé de me conformer aux principes que m’avait enseignés le correspondant Theodore Dornwood, c’est-à-dire de rester dans les limites de la réalité tout en m’orientant, là où celles-ci m’en laissaient la latitude, vers le spectaculaire. J’ai travaillé plusieurs jours à ce texte, que j’ai relu et réécrit jusqu’à me trouver satisfait du résultat. J’ai ensuite réfléchi au moyen de faire parvenir ces pages à M. Dornwood, s’il se trouvait encore dans les environs de Montréal. M. Dornwood avait loué mes précédentes tentatives, et – pour dire la vérité – j’avais développé un certain penchant pour ses flatteries, qui provenaient quand même d’un correspondant de guerre professionnel.
    En fin de compte, c’est Lymon Pugh qui s’est proposé de servir d’intermédiaire.
    C’était le plus en forme de nous quatre, et il est venu me voir le jour de sa sortie de la maison de repos. Nous avons d’abord bavardé pour passer le temps, puis il a vu ce que je lisais et m’a interrogé à ce sujet.
    Il s’agissait d’Histoire de l’Humanité dans l’Espace. J’avais gardé ce volume aussi ancien qu’abîmé durant toute ma carrière militaire, fourré au fond de mon nécessaire. Il ne pesait pas lourd – les redoutables couvertures raides s’étaient détachées depuis plusieurs mois. Ce n’était plus qu’un paquet de pages reliées par des fils (maladroitement) cousus par mes soins. « Un vieux livre, ai-je dit à Lymon.
    — Quel âge ?
    — Plus d’un siècle. Il date des derniers jours des Profanes de l’Ancien Temps. »
    Lymon a écarquillé les yeux. « Si vieux que ça ! Ils écrivaient en anglais, à l’époque, ou bien ils avaient leur propre langue ?
    — C’est de l’anglais, même si certains des mots et des usages sont bizarres. Tiens, regarde. »
    Histoire de l’Humanité dans l’Espace a toutefois semblé l’angoisser tandis qu’il le feuilletait et en examinait les photographies. Ses traits se sont noués en une incarnation de la perplexité. « Ils ont l’air de dire là-dedans que des gens sont allés sur la Lune, a-t-il articulé à voix basse.
    — C’est exactement ce que dit le livre.
    — Et ce n’est pas une histoire inventée ?
    — Il affirme raconter la vérité. J’ignore si des gens ont marché sur la Lune ou pas. Mais de toute évidence, les Profanes de l’Ancien Temps y croyaient, et Julian y croit aussi. »
    Nous vivions dans un monde mal organisé, a dit Lymon, si une visite à la Lune n’était pas considérée comme imaginaire alors que les honnêtes récits de M. Easton sur les guerres et les pirates étaient qualifiés (comme cela arrivait dans certains quartiers, m’avait un jour assuré Julian) de grossières inventions. « Ce n’est pas un livre du Dominion, si ?
    — Non. À l’époque où il a été écrit, le Dominion n’existait pas.
    — Baisse la voix… tu vas nous attirer des ennuis en racontant ce genre d’histoires.
    — Ce ne sont pas des histoires, juste l’histoire. Le Dominion admet lui-même être apparu avec la Fausse Affliction. Avant, toutes les Églises étaient indépendantes et désorganisées, elles n’avaient que peu d’emprise sur le gouvernement ni aucun moyen de remplir l’idéal d’un Monde chrétien directement administré par le Paradis.
    — C’est ça que le Dominion veut mettre en place ?
    — Il a pour but ultime d’unir le monde en prévision du règne de Jésus-Christ. » Lymon l’aurait su, s’il n’avait pas dormi pendant la plupart des services dominicaux.
    « Je suis pas très assidu aux messes, a-t-il reconnu en frottant de la main gauche les balafres de son avant-bras droit. Tu crois que ça va se produire, avec la chute de Chicoutimi et tout ?
    — Le Dominion doit conquérir une bien plus grande partie du monde que le Labrador avant que ne cesse la dernière lutte temporelle. Je doute que nous voyions de notre vivant le Règne Global de la chrétienté. »
    Lymon a hoché la tête avec un soulagement manifeste. Il a dit ne pas redouter la perspective d’un gouvernement chrétien – il était disposé à être administré par le Paradis ; ce qui le troublait, c’était que le Paradis pût se servir d’intermédiaires comme le major Lampret.
    J’ai demandé si le major s’était remis des blessures reçues pendant la capture du canon chinois.
    « Il s’est remis, il a même survécu au choléra, mais pour le moment, il est reparti à Colorado Springs. Les événements là-haut sur le Saguenay l’ont mis dans l’embarras, si bien qu’il a tout autant besoin d’améliorer son moral et sa réputation que sa santé.
    — Bonnes nouvelles pour Julian, au moins. Lymon, puisque tu nous quittes bientôt et que je suis toujours cloué au lit, tu peux me rendre un service ?
    — Oui, bien entendu… Lequel ?
    — J’ai deux paquets qu’il faut distribuer à Montréal. » Je les ai sortis de sous le lit. « Le plus petit est une lettre à remettre en mains propres à Calyxa Blake. J’ai écrit son adresse sur l’enveloppe… tu arrives à la lire suffisamment bien ?
    — Je pense.
    — La grosse liasse de papiers est destinée à M. Theodore Dornwood, s’il est toujours dans les parages et si tu arrives à le retrouver.
    — Dornwood, celui qui écrit dans le journal ? Ça risque d’être difficile. Il paraît qu’il a quitté le régiment quand on a remonté le fleuve et qu’il habite un meublé pas cher d’où il envoie des mensonges à Manhattan, entre deux périodes d’ivresse et de débauche. Mais j’essaierai de le dénicher pour toi, si tu veux, Adam. »

    Le lecteur imagine peut-être avec quelle impatience et quelle angoisse j’ai attendu le retour de Lymon, car chacune des missives que je lui avais confiées revêtait pour moi une énorme importance. Le paquet pour Theodore Dornwood contenait mon récit complet de l’expédition du Saguenay. La lettre plus mince, destinée à Calyxa, était encore plus capitale pour moi. J’y exprimais mon intention de la demander en mariage, si elle trouvait le temps de me rendre visite à l’hôpital.
    Mais Lymon n’est pas revenu cet après-midi-là, ni même dans la soirée. Pour tenir la bride à mon inquiétude, j’ai discuté avec les deux autres patients du pavillon. L’un était un garçon bailleur comme moi, mais d’une propriété du Sud où on l’avait fait travailler sans pitié dans la chaleur tropicale ; il avait été blessé au nord du Québec et son bras droit tout entier, bien qu’intact, n’était plus qu’un appendice inutile. Mon autre compagnon, un cavalier à la généreuse moustache et au crâne complètement rasé, refusait de dire comment il avait récolté la blessure dissimulée par la couche de bandages qui lui enveloppait le ventre. Souffrant l’un et l’autre en permanence, ils ne brillaient pas par leur conversation, mais le cavalier possédait une boîte de dominos et nous avons tué une heure ou deux en jouant aux Propriétés. J’ai ensuite demandé à l’infirmière si l’hôpital pouvait me procurer de nouvelles lectures, car je connaissais par cœur presque chacune des pages d’Histoire de l’Humanité dans l’Espace et de Contre les Brésiliens. « Il me semble qu’on a peut-être quelque chose », a-t-elle répondu, en n’arrivant pourtant qu’à dénicher un mince recueil de nouvelles de Mme Eckerson. C’était l’un de ces auteurs classiques du dix-neuvième siècle convenable aux goûts modernes et sauvé de la disparition par le Dominion, mais les écrits de cette dame se destinaient surtout aux jeunes filles et son livre a fait remonter de nombreux souvenirs de ma sœur Flaxie. Je l’ai néanmoins lu jusqu’à en avoir les yeux fatigués et j’ai été le dernier à souffler sa lampe de chevet.
    Au matin, j’ai eu le droit à l’un des Bains Hygiéniques de l’hôpital… supplice obligatoire, supervisé par les infirmières et préjudiciable à la dignité masculine… quand j’ai regagné mon lit, j’ai trouvé Lymon Pugh en train de m’attendre, seul, sur la chaise des visiteurs.
    « Eh bien ? Tu as remis les messages que je t’ai donnés ?
    — Oui », a-t-il répondu, visiblement mal à l’aise.
    « Enfin, ne fais pas tant de mystères ! Raconte-moi ce qui s’est passé. »
    Il s’est éclairci la voix. « Je t’ai trouvé ce Theodore Dornwood. Ce qu’on raconte sur lui est vrai, Adam. Il vit près des quais, dans une cabane qui vaut à peine mieux qu’une écurie. Il reste toute la journée allongé dans un lit jaune à boire du whisky et à fumer des cigarettes de chanvre. Il a toujours cette “machine à écrire” dont tu parles tout le temps, mais il m’a pas l’air de beaucoup s’en servir.
    — Ses mauvaises habitudes ne me regardent pas. Il a accepté mon récit de l’expédition du Saguenay ?
    — Au début, il voulait pas me voir du tout… l’alcool le rend hargneux et il m’a traité d’hallucination vérolée, m’a dit que j’étais ridicule et ce genre de choses. J’accepte ça de personne, d’ordinaire, mais pour toi, Adam, je l’ai laissé faire et il a fini par s’adoucir un peu quand j’ai mentionné ton nom. “Ma muse de l’Ouest”, qu’il t’appelle, va savoir ce que ça veut dire. Et quand je lui ai montré ton paquet de papiers, son regard s’est tout de suite illuminé. »
    Cet éloge a chatouillé ma vanité et j’ai demandé si M. Dornwood en avait dit davantage à ce sujet.
    « Eh bien, il a pris tes papiers, il a commencé à les lire, ensuite il a jeté un coup d’œil aux dernières pages et il a souri. Il a dit que c’était de l’excellent travail.
    — C’est tout ?
    — S’il a dit autre chose, ce n’était pas à moi… Il m’a chassé sans un remerciement. Mais le paquet a dû améliorer son humeur, parce que, en partant, je l’ai beaucoup entendu tapoter et faire cliqueter sa machine.
    — J’irai le voir quand on me laissera sortir », ai-je dit, content de l’enthousiasme de M. Dornwood malgré l’absence de compliments spécifiques. Une question autrement plus importante restait en suspens. « Et tu as remis ma lettre à Mlle Blake ?
    — Eh bien, je suis allé à l’adresse que tu m’avais donnée.
    — Elle n’était pas là ?
    — Non, et on l’y avait pas vue depuis un bon moment, d’après les voisins. Alors j’ai demandé de ses nouvelles au Thirsty Boot. C’était pas facile, ils sont pas tous bien disposés envers les soldats américains, là-bas, mais j’ai fini par découvrir ce qu’elle était devenue. »
    Il a marqué un temps d’arrêt à cet instant critique, comme pour peser ses mots, et j’ai dit : « Parle ! Dis-moi ce que tu as appris !
    — Eh bien, je… je l’ai trouvée, elle, à l’endroit où elle habite maintenant, et je lui ai donné ta lettre… voilà l’histoire, dans les grandes lignes.
    — Donne des détails, alors ! Elle n’avait rien à répondre ?
    — Elle a réfléchi. Elle a relu ta lettre plusieurs fois, ensuite elle m’a dit : “Faites savoir à Adam que je trouve sa proposition intéressante…”
    — Intéressante ! »
    Ce n’était pas un oui, mais pas un refus non plus… j’ai gardé ce petit espoir tout près de mon cœur.
    — “Intéressante, elle a dit, mais hélas pas très pratique pour le moment.”
    — Pas très pratique !
    — Je crois qu’elle voulait dire : à cause de l’endroit où elle habite. »
    Je n’ai pu m’empêcher de me souvenir que ses ignobles frères avaient menacé de la vendre dans un bordel et j’ai été terrorisé à l’idée qu’ils avaient pu y réussir. « Lymon, je suis assez fort pour la vérité… dans quel horrible endroit est-elle allée, pour qu’elle ne puisse pas venir me voir ? »
    Lymon a rougi et regardé ses pieds. « Eh bien…
    — Mais parle donc !
    — Elle est… le prends pas trop mal, Adam… elle est en prison. »

    Au mépris des règles du Repos du Soldat, j’ai organisé une réunion avec Sam, Julian et Lymon Pugh pour mettre en place une stratégie. Nous nous sommes retrouvés dans le pavillon où Julian se remettait et, sans tenir compte des protestations des infirmières, nous avons vite convenu qu’il nous fallait sauver Calyxa, même si ma proposition – partir aussitôt prendre la prison d’assaut – a été rejetée. Ce n’était pas une stratégie judicieuse, d’après Sam, que d’attaquer une cible sans informations fiables sur ses forces, ses faiblesses et l’humeur de ses défenseurs. Je n’ai pu faire autrement qu’en convenir, même si rester inactif en laissant Calyxa en réclusion n’était pas une corvée agréable.
    À présent en aussi bonne santé que Lymon Pugh, Sam a accepté de quitter l’hôpital pour aller reconnaître la prison. J’allais pour ma part attendre, tout comme Julian, qui n’était pas encore tout à fait remis, mais manifestait un vif intérêt pour la question.
    Au sortir de cette réunion, j’ai serré la main des trois autres avec une profonde émotion que j’ai eu grand-peine à contenir. « Jamais je n’aurais pu espérer avoir des amis prêts à risquer leur vie pour moi, malgré nos différences de condition sociale, et je tiens à ce que vous sachiez tous que je ferais la même chose pour chacun d’entre vous, si les rôles étaient renversés.
    — Ne sois pas si pressé de nous remercier, a dit Sam, attends que nous ayons vraiment fait quelque chose. »
    Mais je voyais bien qu’il était ému aussi.
    Je suis resté encore un peu avec Julian après le départ de Sam et Lymon. Je n’aimais pas le voir aussi fragile. Il avait la peau très blanche et plaquée sur les pommettes, car il avait perdu énormément de poids, lui qui n’avait jamais été corpulent. Ses yeux aussi étaient différents, comme s’ils avaient absorbé une sagesse désagréable qui en ternissait la couleur. Peut-être était-ce dû au choléra, ou à la guerre en général et à toutes les morts dont Julian avait été témoin. Cela m’a rendu nerveux et je l’ai à nouveau remercié de sa bonté, en m’adressant à lui comme un garçon bailleur s’adresse à un Aristo… ce que lui et moi étions bel et bien, même si nous n’en avions jamais eu l’impression depuis que nous nous connaissions.
    « Du calme, Adam. Je sais toute l’affection que tu portes à cette Montréalaise.
    — Plus que de l’affection ! » lui ai-je confié avant de lui dévoiler mon secret : j’espérais épouser Calyxa.
    La nouvelle l’a fait sourire. « Dans ce cas, il faut absolument que nous la sortions de prison ! Il serait inadmissible que mon meilleur ami épouse une détenue !
    — Ne prends pas ça à la légère, Julian… je ne le supporte pas. Je l’aime davantage que je ne peux le dire sans rougir.
    — Ce doit être merveilleux d’avoir ce genre de sentiments pour une femme, a-t-il dit plus doucement.
    — Tout à fait, même s’il y a des côtés pénibles. Je suis sûr que tu rencontreras un jour une femme qui te conviendra et qui t’inspirera les mêmes sentiments que m’inspire Calyxa. »
    Je pense que la bonté de mes paroles lui a plu, car il a détourné le regard en souriant tout seul. « J’imagine que tout est possible. »
    Sauf de poursuivre longtemps encore notre conversation, car l’heure de l’extinction des feux approchait et les infirmières se rassemblaient pour une descente en force. J’ai dit à Julian qu’il avait besoin de dormir. « Toi aussi, Adam, même si tu auras peut-être du mal à ne pas te ronger les sangs toute la nuit. Dors en confiance… c’est un ordre.
    — Un ordre de mon camarade soldat ?
    — Mais je ne suis plus soldat… Sam ne t’a pas dit ? Lui et moi avons eu une promotion pendant que nous étions inconscients. »
    J’imagine que c’était une tentative de l’État-Major pour les pousser à se rengager, ou bien une conséquence des terribles pertes subies par l’armée des Laurentides durant l’expédition du Saguenay, mais Sam était donc désormais officiellement colonel, et Julian capitaine… le capitaine Commongold, tout comme l’avait prédit Theodore Dornwood.
    Je me suis levé pour essayer de le saluer, mais il m’en a empêché d’un geste. « Arrête, Adam… j’ai bien davantage besoin d’un ami que d’un subordonné. Et nous allons bientôt quitter l’armée, si bien que nous nous retrouverons sur un pied d’égalité. »
    J’ai supposé que c’était le cas, dans le sens où il l’entendait, mais dans un autre, nous ne serions plus jamais « égaux » – si nous l’avions toutefois jamais été – car quoi que nous fussions d’autre, nous n’étions plus des garçons. Nous avions survécu à une guerre, ce qui faisait de nous des Hommes.

    Sam et Lymon sont revenus au matin nous rendre compte de leur mission de reconnaissance.
    La bonne nouvelle était que Calyxa ne se trouvait pas détenue dans une prison civile, mais militaire. Cela nous arrangeait parce que les prisons militaires obéissaient à des règles moins strictes que la loi civile… Calyxa n’avait été reconnue coupable de rien et ne purgeait pas une peine déterminée, mais se voyait retenue « sur présomption », ce qui signifiait qu’une décision judiciaire officielle suffisait à la faire libérer.
    « De quoi l’accuse-t-on ? ai-je demandé à Sam.
    — Elle a été arrêtée avec une bande de fauteurs de troubles qui se font appeler les Parmentiéristes, du nom d’un philosophe européen, en train de défiler dans les rues avec des panneaux PLUS AUCUN SOLDAT À MONTRÉAL et autres slogans du même acabit.
    — Il ne peut pas être illégal de brandir un panneau, même sous occupation militaire.
    — Ce n’est pas la raison de leur arrestation. La clique avec laquelle elle se trouvait a rencontré deux brutes de brousse qui nourrissaient quelque grief contre elle, d’où un échange de coups de feu. On a trouvé Calyxa en possession d’un petit pistolet, dont elle s’était servie. »
    Les deux coureurs de brousse, me suis-je douté, n’étaient autres que Job et Utty Blake, les épouvantables frères de Calyxa, mais Sam n’a pu le confirmer, ayant limité son enquête à la situation particulière de ma bien-aimée. « Mais vont-ils la libérer ?
    — Pas sans ordre du quartier général… ce qui pose problème : comme la direction de l’armée des Laurentides change sans arrêt, les affaires courantes sont souvent ignorées. Il peut se passer des mois avant que la situation revienne à la normale.
    — Des mois !
    — Nous devons bien évidemment la récupérer avant. Mais ça peut nécessiter des manœuvres délicates et peut-être un peu de fourberie pour la bonne cause. Puis-je suggérer un plan ? »
    Il en a suggéré un… un plan admirable, que je décrirai durant son application, mais qui passait par une action collective alors que des questions se posaient encore quant à la santé et la forme physique de Julian. Les infirmières refusaient de le laisser sortir, mais elles ne pouvaient l’empêcher physiquement de partir… ce qu’il a fait : il s’est levé, pas très assuré sur ses jambes, et a réclamé son uniforme, qu’on lui a apporté peu après. Il était pâle et d’une maigreur dangereuse, mais a semblé aller mieux dès que nous sommes arrivés au soleil. La saison ne faisait que commencer, Pâques n’arriverait qu’une semaine plus tard, mais Montréal était d’une douceur agréable, avec un ciel dégagé traversé par une brise. Nous nous sommes rendus dans une taverne, où nous avons loué une chambre pour y entreposer nos effets, puis attendu tandis que Lymon Pugh repartait à la recherche de Theodore Dornwood.
    Ce n’était pas de l’homme que nous avions besoin, mais de sa machine à écrire. M. Dornwood s’était montré réticent à donner son accord, nous a raconté Lymon à son retour, mais notre ami avait parlé d’une nécessité absolue et bandé ostensiblement ses énormes biceps jusqu’à ce que le journaliste se laissât fléchir.
    « On a eu de la chance que je le trouve à ce moment-là, a ajouté Lymon. Il faisait ses bagages. Il a dit que son journal le rappelait à Manhattan. Une heure plus tard, il aurait été dans le train.
    — Mais tu as ce dont nous avions besoin de sa part ? a demandé Sam.
    — Oui, voilà. »
    Lymon Pugh a déplié un morceau de papier qu’il a posé devant nous sur la table.
    « Ce n’est pas exactement le texte que j’ai demandé, s’est aperçu Sam.
    — Dornwood a refusé de le taper… j’ai dû me débrouiller sans lui, et je n’ai pas réussi à me souvenir de tout, du moins pas comme tu l’avais dit. »
    Voici le message tapé sur la feuille :

    De QUARtier GENEral de l’ARMEe des LORENTID
    a PRISON MILITAIRE MONTReaLL
    VEUyeZ REMETTRE au PORTEUR
    une PRISONNIERE
    du noM DE Calixa BLAKE
    de constitussion Atletique
    CHEveu noir FRIse
    & Cheville EPAISSE

    SUR ORDre du colonel SAM SAmSON, signataire.

    « Ça va ? a demandé avec inquiétude Lymon. J’ai écrit “colonel” comme tu voulais, Sam, même si j’avais pas l’impression que ça s’écrivait comme ça. Cette machine est redoutable, Adam, je ne sais pas pourquoi elle te fait tant envie… il m’a fallu presque une heure pour taper toutes ces lettres. Les écrivains doivent autant souffrir que les dépeceurs de bœufs, s’ils passent leurs journées sur une machine de ce genre.
    — L’orthographe n’est pas importante, a dit Sam. Les gardes de nuit à la prison sont presque certainement illettrés. Ce sont les lettres imprimées qui vont les impressionner, avec mon grade, du moins je l’espère. » Histoire de les impressionner davantage, Sam, qui avait acheté un flacon d’encre bleue, en a imbibé une serviette de table, puis a sorti de sa poche un dollar Comstock dont il a pressé dans la serviette le côté sur lequel figurait le portrait de l’oncle de Julian avant de s’en servir sur le papier comme d’une espèce de tampon ou d’imprimatur. Le résultat semblait en effet très officiel : je m’y serais laissé tromper si j’avais été un lecteur moins expérimenté.
    Ensuite, il a surtout fallu attendre. Nous avons commandé du porc et des haricots pour tout le monde, afin de prendre des forces pour la soirée et de contribuer au rétablissement de Julian. Ceux d’entre nous qui buvaient de l’alcool ont consommé de la bière ou du vin. J’ai pris de l’eau plate, comme à mon habitude, même si j’ai cédé à l’insistance de Sam en ajoutant dans mon gobelet une petite quantité de son vin rouge, afin de repousser les germes microscopiques qui s’épanouissaient dedans (car le choléra n’avait pas épargné Montréal). Il s’agissait là d’une précaution médicale, hygiénique, qui ne m’a pas enivré et ne comptait même pas comme un péché, pour autant que je pusse le voir, même si les anges ne seraient peut-être pas du même avis.
    Nous avons attendu jusque bien après le crépuscule, puis ensuite jusqu’à ce que les foules du soir eussent déserté les rues et qu’il ne restât plus d’allumées que les torches de nuit. Nous avons ensuite quitté la taverne pour nous rendre ensemble à la prison où Calyxa se trouvait fort injustement enfermée.
    C’était une vieille bâtisse aux épais murs de pierre, divisée en logement pour les gardes et le personnel au dernier étage, et en cellules pour les détenus au rez-de-chaussée et dans un sous-sol. Peut-être s’agissait-il d’un ancien bâtiment officiel, mais l’armée des Laurentides se l’était approprié, l’enveloppant d’étendards militaires et postant des gardes aux portes de fer rouillé. Notre unique avantage, a dit Sam, était l’assurance de notre comportement. Nous devions donner l’apparence d’hommes chargés d’une tâche nécessaire mais sans grand intérêt : il ne fallait ni parler à la dérobée entre nous, ni jeter des coups d’œil nerveux de tous côtés, mais jouer notre rôle « avec conviction ». Le colonel Sam ouvrait la marche, bien entendu, ses galons fraîchement cousus aux épaulettes de son manteau (bien utile, à présent la chaleur du jour évaporée), tandis que le « capitaine Commongold » jouait son second et Lymon et moi de simples soldats.
    Les plantons à la porte ont regardé les galons de Sam et n’ont jeté qu’un bref coup d’œil à l’ordre contrefait avant de nous laisser entrer. Nous sommes arrivés dans une espèce d’antichambre où un officier de la garde nous a regardés d’un air endormi approcher de son bureau.
    Il était surpris d’avoir des visiteurs à une telle heure et son expression n’avait rien d’accueillant. « Vous avez à faire ici ? » a-t-il demandé.
    Sam a majestueusement hoché la tête et lui a présenté le papier tapé par Lymon Pugh sur la machine de M. Dornwood.
    L’officier l’a examiné. C’était quelqu’un de très mince qui n’avait que quelques années de plus que moi et aspirait à porter la barbe. Il a rendu la note à Sam en disant : « J’ai égaré mes lunettes, colonel… mieux vaut que vous me le lisiez. »
    Sam l’a fait.
    « C’est une heure irrégulière pour un transfert de prisonnier, a dit l’homme.
    — Je me fiche que l’heure soit régulière ou pas, a répondu Sam. Je suis venu effectuer la tâche qu’on m’a confiée, et s’il faut pour cela que vous réveilliez votre commandant, faites, je vous prie, et vite.
    — Je ne pense pas que ce soit nécessaire… du moment que vous signez le registre pour la prisonnière.
    — Évidemment que je le signerai ! Où est-elle ? »
    L’officier n’a pas bougé, préférant appeler l’un de ses subalternes en faction à la porte. « Packard, conduisez ces hommes à la cave. Prenez les clés. »
    Packard nous a conduits quelques volées de marches plus bas dans un ensemble puant et mal éclairé de cellules à barreaux de fer… un enfer construit par l’homme, dirais-je même, sauf qu’il y faisait à ce moment-là plutôt froid. En cherchant Calyxa du regard dans cet horrible endroit, j’y ai vu bien pire : les visages mécontents de Job et Utty Blake.

    Les deux scélérats partageaient une cellule. Tirés du sommeil par notre passage, ils posaient sur nous un regard suspicieux et plus ou moins réveillé. Je n’ai pas douté qu’il s’agissait des frères Blake, même si je n’en avais jamais vu qu’un, et seulement le sommet de son crâne. Celui-là était Job, et s’il m’a reconnu dans la mauvaise lumière dispensée par la lanterne du garde, il n’en a rien montré.
    Les deux frères arboraient la caractéristique de la famille : une couronne de cheveux touffus et frisés, même si en ce qui concernait Job elle avait été modifiée par notre précédente rencontre. Il manquait au sommet de son front un large échantillon de cheveux, que remplaçait une étendue visiblement ridée et recouverte de tissu cicatriciel là où la balle de mon pistolet lui avait éraflé le crâne. Je ne peux dire avoir ressenti de la fierté en voyant la blessure que j’avais infligée à ce répugnant personnage… mais cela ne m’a pas complètement déplu.
    J’ai toutefois pris soin de ne manifester aucune réaction, car cela aurait semblé bizarre qu’il me connût. Nous nous sommes approchés d’une cellule bien plus grande, de la taille d’une pièce, dans laquelle on avait enfermé plusieurs personnes… les « Parmentiéristes », dont faisait partie Calyxa. Elle a sauté sur ses pieds en me voyant, mais je l’ai avertie d’un geste et elle n’a pas dit un mot.
    « C’est elle, là, a dit le garde en la montrant du doigt.
    — Laissez-la sortir, alors », a exigé Sam.
    Pendant que Packard farfouillait dans le trousseau de clés à la faible lueur de la lanterne, Calyxa s’est avancée à un endroit où elle pouvait me parler à voix basse sans qu’on l’entendît.
    « Qu’est-ce que tu veux, Adam ? m’a-t-elle demandé avec un flegme inattendu.
    — Ce que je veux ! Tu n’as pas eu ma lettre ? »
    Les autres détenus – j’en ai reconnu certains pour les avoir vus avec elle au Thirsty Boot – ont ouvertement manifesté de la curiosité pour cette visite en pleine nuit, mais Calyxa leur a jeté un coup d’œil féroce et ils ne se sont pas approchés.
    « Oui, je l’ai eue et lue. Tu disais vouloir m’épouser. »
    C’était ce que j’avais dit, bien entendu, mais je n’avais pas pensé qu’on en discuterait si franchement, et à travers des barreaux de prison. « C’est mon souhait le plus cher. Si tu y consens, Calyxa, tu feras de moi l’homme le plus heureux du monde. Une fois qu’on t’aura libérée d’ici…
    — Mais si je n’y consens pas ?
    — Si tu n’y consens pas ! » Cela m’a dérouté. « Eh bien… c’est à toi de décider… je ne peux que demander, Calyxa.
    — Je ne consentirai pas à un tel accord sans en connaître les détails. Mes amis ont des soupçons à ton égard : ils sont portés à se méfier des soldats de toutes sortes et de toutes nationalités.
    — De quoi me soupçonne-t-on ?
    — De vouloir échanger ma liberté contre mes fiançailles.
    — Je ne comprends pas !
    — Je ne peux pas le dire plus simplement. Suis-je libre de partir, que je t’épouse ou non ? Ou dois-je moisir dans cette cellule jusqu’à ce que je consente ? »
    J’ai été stupéfait qu’elle pût me soupçonner d’un tel chantage, soupçon que j’ai attribué à la mauvaise influence de ses compagnons politiques. Au moins, me suis-je dit, son visage arbore une expression d’espoir plutôt que de désespoir. « Je t’aime, Calyxa Blake, et je ne te laisserai pas ici une heure de plus même si tu me méprises de toute la passion de ton corps. Te voir libre est tout ce dont je me soucie pour le moment… nous pourrons discuter du reste plus tard. »
    J’ai dit cela assez fort pour être entendu des cyniques Parmentiéristes, qui ont réagi en m’acclamant, d’une manière peut-être pas tout à fait ironique, avant d’entonner avec effronterie le refrain de Piston, Métier à tisser et Enclume tandis que Calyxa leur jetait un regard vindicatif qui signifiait, en substance : je vous l’avais bien dit !
    Packard, le garde à la mâchoire pendante, m’avait hélas entendu aussi. L’air inquiet, il a retiré la clé de la serrure. « Qu’est-ce qui se passe ? » a-t-il demandé, et il a répété sa question jusqu’à obliger Lymon Pugh à le réduire au silence[45]. Sam a récupéré les clés dans la main flasque du pauvre homme et ouvert la porte en disant à tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur de la cellule : « Vous pourriez vouloir saisir l’occasion, les gars… Il n’y a que deux gardes dans le bureau, et si vous ne traînez pas pour vous en occuper, ils n’auront pas le temps de donner l’alerte. »
    Les Parmentiéristes ont semblé impressionnés par cet acte de générosité de la part d’un soldat américain et j’ai espéré que cela nuancerait à l’avenir leurs opinions politiques. Ils se sont dépêchés de sortir, impatients de prendre le dessus sur les gardes restants, et Calyxa s’est jetée dans mes bras.
    « Bon, tu veux bien ? ai-je demandé une fois que nous avons eu assez de souffle pour parler.
    — Je veux bien quoi ?
    — M’épouser !
    — J’imagine que oui », a-t-elle dit, l’air surpris par sa réponse.

    Ma joie était irrépressible, même si elle a un peu diminué quand nous sommes passés devant la cage de Job et Utty Blake.
    Assis au fond de la cellule, Utty marmonnait, la mine renfrognée. Mais Job, celui sur lequel j’avais tiré, est venu aux barreaux qu’il a secoués avec une sauvagerie de gorille en crachant des malédictions en français.
    « J’imagine qu’on ne va pas libérer ces deux-là, a dit Sam dont les clés tintaient encore dans la main.
    — Non, a répondu Calyxa… je vous en prie, non… ce sont des meurtriers, des coureurs de brousse, des espions pour les Hollandais quand ils payent bien… ils ont déjà été reconnus coupables et condamnés à la pendaison. »
    Elle nous a expliqué que durant la mêlée entre les frères Blake et les Parmentiéristes, plusieurs coups de feu avaient été tirés, mais seuls Job et Utty avaient atteint quelqu’un. Job avait tué un jeune Parmentiériste et Utty abattu un infortuné passant. Un colonel ou un major de la garnison locale s’était aussitôt érigé en juge et avait condamné les deux frères à être pendus en public… procédure qui n’était peut-être pas tout à fait légale, même selon les règles en vigueur sous occupation militaire, mais cela n’avait indigné personne, sinon les condamnés.
    Ayant entendu parler du badinage de Calyxa avec un soldat, Job avait déduit des événements de la soirée que j’étais le soldat en question, celui qui avait été à un doigt de lui brûler la cervelle. Il m’a jeté d’autres injures et une certaine quantité de salive avant de braquer sur Calyxa son regard de vautour.
    « Tu nous sers à rien, mais pire… tu nous déshonores ! Dommage que tu sois pas morte dans l’utérus de ta mère# !
    — Qu’est-ce qu’il dit ? ai-je demandé.
    — Qu’il regrette que je sois née. »
    J’ai plongé d’un air dur mon regard dans les yeux de Job Blake. « On a tous des regrets dans la vie, ai-je philosophé. Dis-lui que moi, je regrette de ne pas avoir visé plus bas. »

9

    Le mariage a été prévu pour le samedi d’après Pâques, époque à laquelle Sam, Julian et moi aurions retrouvé la vie civile. Après la cérémonie, nous prendrions tous le train pour New York, où notre existence connaîtrait un nouveau départ.
    Je ne vais pas abuser de la patience du lecteur en racontant dans ses moindres détails notre libération des obligations militaires. Disons juste que nous avons rejoint notre régiment pour mettre un point final à nos relations avec lui. Sam a exercé une fonction permise par son nouveau grade, à savoir réprimander le soldat Langers, qu’il soupçonnait d’avoir servi d’espion au major Lampret. Langers avait survécu à la campagne du Saguenay et rouvrait son commerce de « Chope Porte-bonheur » chaque fois qu’une escarmouche avec les Hollandais lui fournissait de nouveaux cadavres à détrousser. Sam a attendu qu’il y ait beaucoup de monde autour de la tente de Langers pour exiger de voir tout le contenu de la Chope Porte-bonheur, qu’il a entrepris de répertorier, montrant ainsi aux soldats réunis que les morceaux de papier portaient les numéros des babioles sans valeur et jamais ceux des objets précieux. Cette révélation a mis les clients de Langers dans une telle fureur que Sam n’a pas eu besoin de le punir davantage. J’ai appris plus tard que Langers avait survécu à son châtiment.
    Nous avons signé nos papiers de démobilisation et reçu des documents attestant de celle-ci, ainsi qu’un « numéro de rappel » qui nous réincorporerait dans le service actif en cas d’urgence… perspective dont nous ne nous sommes toutefois guère souciés.
    Sam, Julian et moi avons fait nos adieux à Lymon Pugh, qui s’était rengagé ; des vœux d’amitié ont été échangés et Lymon a promis de nous écrire de temps en temps, maintenant qu’il en était capable. Nous sommes ensuite repartis en chariot à Montréal, où Calyxa m’attendait.
    Il restait quelques jours avant le mariage. Sam en a profité pour dire adieu aux Juifs de Montréal avec lesquels il s’était lié d’amitié, même si son degré d’orthodoxie ne les satisfaisait pas. Sam était bel et bien juif, selon ses propres estimations, et depuis toujours, mais il n’avait jamais adopté les doctrines et coutumes aussi raffinées que complexes caractéristiques de cette foi, comme par exemple ne pas travailler le samedi (un jour que les Juifs semblaient confondre avec le jour du Seigneur), ou fréquenter régulièrement la « schul », ou suivre le moindre commandement de la Torah (décrite par Sam comme une espèce de Bible cylindrique). « J’ai été éloigné trop tôt de ces choses, s’est-il plaint à moi, elles ne me viennent plus naturellement, à mon âge. Je n’ai jamais passé ma bar-mitzva. Je ne lis ni ne parle l’hébreu. J’ai de la chance d’avoir eu une bris[46], d’ailleurs.
    — Les Juifs de Montréal ne comprennent pas tes limites ?
    — Si, mais ils ne supportent pas mon apostasie. À juste raison, peut-être. » Il a secoué la tête. « Je ne suis pas une chose ou l’autre, Adam. Il n’y a pas de foi qui convienne à des gens comme moi. »
    Je lui ai dit de ne pas se sentir triste et qu’il n’était pas le seul que décourageaient les complexités de la religion, même sous le règne libéral du Dominion de Jésus-Christ. Il n’y avait par exemple aucune congrégation de l’Église des Signes à Montréal, ce qui m’empêchait d’épouser Calyxa dans la foi de mon père (si je l’avais voulu… j’avoue que ce n’était pas le cas). Nous avions convenu d’un mariage interconfessionnel célébré par l’agent local du Dominion qui autorisait les diocèses et récoltait les dîmes pour le compte de Colorado Springs. Au moins serions-nous mariés dans une église, fût-elle théoriquement catholique. L’église facturait son utilisation par des personnes d’autres confessions, et son tarif élevé a absorbé la majeure partie de l’argent que j’avais économisé pour m’acheter une machine à écrire, mais je me suis dit que Calyxa en valait la peine.
    Quant à moi, j’ai passé ce temps avec Calyxa. En partie pour des raisons pratiques, à cause des dispositions à prendre et des invitations à faire parvenir. Mais cette dévotion nous plaisait aussi, car nous nous trouvions au stade des fiançailles où nous avions soif à toute heure et de toutes les manières possibles de la compagnie de l’autre. Si nous avons « pris de l’avance sur nos vœux », le lecteur nous pardonnera peut-être notre impatience ; et je n’en dirai pas davantage sur le sujet, sinon pour répéter que cela a été une époque très heureuse pour moi.
    J’ai bien entendu écrit à ma mère pour lui annoncer l’événement et m’excuser de ne pas pouvoir venir lui présenter Calyxa, en lui assurant toutefois que je ferai de mon mieux pour y remédier, et le plus tôt possible. Calyxa n’avait d’autre famille que Job et Utty, pris quant à eux par d’autres engagements – ils devaient être pendus le même jour –, mais tous les Parmentiéristes seraient là, ainsi que le personnel du Thirsty Boot, divers musiciens de rue et révolutionnaires. Mon « côté de la nef » serait rempli de survivants de la campagne du Saguenay, avec peut-être aussi quelques Philosophes, Juifs et Esthètes invités par Sam et Julian.
    Cela a finalement été un mariage comme les autres… avec un cérémonial assez familier pour qu’il ne soit guère nécessaire de le décrire. En bref : nous avons été mariés, nous nous sommes embrassés, nous avons été acclamés et on a servi des rafraîchissements.
    Une calèche de location devait nous conduire à la gare. Ce n’était pas vraiment une « calèche de mariage », puisque nous la partagions avec Sam et Julian. Nous avions tous acheté des places sur le New York Express, qui devait quitter Montréal au crépuscule. J’ai fait le trajet le bras autour de la taille de Calyxa, et nous avons roucoulé en échangeant d’agréables banalités tandis que Sam et Julian rougissaient, ou toussaient dans leur main, ou prenaient soin de regarder par les fenêtres garnies de rideaux la ville pourtant morne dans la lumière déclinante, sans autres décorations que des bannières grises sur lesquelles s’étalaient des instructions hygiéniques telles que FAITES TOUJOURS BOUILLIR VOTRE EAU.
    Calyxa a toutefois insisté pour qu’on s’arrêtât quelque part avant d’arriver à la gare : sur la place publique où l’armée des Laurentides procédait à ses pendaisons.
    Job et Utty avaient déjà trouvé la mort, à peu près au moment où Calyxa et moi échangions solennellement nos vœux. Je lui ai suggéré de ne pas gâcher le souvenir de cette journée en allant voir un gibet, mais elle m’a répondu avoir besoin de s’assurer que ses frères étaient vraiment morts, que l’avenir ne les verrait pas revenir soudain à la vie à un moment inopportun.
    J’ai donc ordonné à notre chauffeur de s’arrêter à l’endroit où se tenaient les pendaisons. L’armée des Laurentides avait pour règle de laisser les cadavres se balancer un jour ou deux aux potences, afin que les morts se rendissent utiles en rappelant à quoi conduisaient le vice et la rébellion. Cette coutume n’avait été qu’en partie suivie dans le cas de Job et d’Utty. Deux cordes pendaient au complexe échafaud, mais une seule munie d’un cadavre. Renseignements pris auprès d’un passant, Utty Blake avait été pendu le premier, mais l’échafaud avait été construit trop haut, ou bien on s’était servi d’une corde trop longue, toujours était-il qu’au moment fatidique la tête d’Utty avait « sauté », comme a dit ce passant, si bien que le corps s’était désolidarisé de la corde en glissant par le cou, ce qui avait obligé à emporter le cadavre en deux morceaux. Des taches sur le sol attestaient de la véracité de ce récit.
    Job se trouvait toutefois toujours « de service ». Il semblait beaucoup plus petit dans la mort. Son visage violet était désagréable à regarder, même si j’avais vu des cadavres plus horribles au cours de ma carrière militaire. Dans le vent froid qui s’était levé, les étendards ornant les bâtiments les plus proches s’agitaient et le corps de Job pivotait comme un pendule au bout de sa corde qui grinçait tristement. De lourds nuages traversaient le ciel de plus en plus sombre et il régnait une atmosphère à la fois austère et malheureuse.
    Calyxa a néanmoins bondi avec vigueur de la calèche pour marcher droit sur le corps peu soigné et franchement infect de son frère, dont les pieds dénudés oscillaient à peu près au niveau de ses épaules.
    Je l’ai laissée là de longues minutes, seule sur cette place venteuse et poussiéreuse, à réfléchir au caractère éphémère de la vie et de toutes choses temporelles, avant d’aller la prendre par la taille.
    « Si horribles qu’aient été tes frères, ça doit être difficile à supporter.
    — Pas trop, a-t-elle chuchoté.
    — Fais-leur tes adieux, alors, Calyxa… nous avons un train à prendre. »
    Nous sommes ensuite remontés dans la calèche, dont j’ai ordonné au chauffeur de nous conduire à la gare. L’atmosphère s’était quelque peu rafraîchie et il n’y a plus eu de roucoulements postnuptiaux. Calyxa a préféré essayer de faire la conversation.
    Elle ne connaissait pas encore très bien Sam et Julian. D’une certaine manière, elle ne les connaissait pas du tout : malgré les confidences que nous avions partagées, j’avais évité de lui dire que Julian était en réalité Julian Comstock, le neveu du président, ou que Sam avait été le meilleur ami du père assassiné de celui-ci. J’avais respecté la promesse faite à Sam et Julian de ne jamais révéler ces embarrassantes vérités.
    J’avais toutefois raconté à Calyxa d’autres choses sur mes deux amis et nos aventures communes. Elle a regardé Julian en face : « Vous aimez raconter des histoires de Bible. »
    Mal à l’aise – comme souvent en compagnie de femmes –, Julian a semblé incapable de trouver une réponse. Il a avalé plusieurs fois sa salive, sa pomme d’Adam montant et descendant dans sa gorge. « Ah, euh… vraiment ?
    — À ce que m’a dit Adam. Des histoires de Bible que vous avez inventées vous-même. La plupart blasphématoires.
    — Adam exagère peut-être un peu.
    — Racontez-m’en une », a demandé Calyxa tandis que la calèche bringuebalait dans la rue lugubre et venteuse sous la fine pluie qui commençait à tomber. Son regard a dérivé vers la fenêtre. « Une histoire de Pâques, si vous en connaissez une. »
    La conversation prenait une tournure que je trouvais déplaisante. Les apostasies de Julian s’avéraient souvent choquantes pour les non-initiés et j’avais espéré que Calyxa apprendrait à mieux le connaître avant qu’il braquât sur elle à bout portant le canon de son Agnosticisme. Mais Julian aimait les défis, et je crois que les manières directes et audacieuses de Calyxa l’enchantaient.
    Il s’est éclairci la voix. « Eh bien, voyons un peu. » La lanterne au-dessus de nos têtes vacillait sur ses cardans. La pluie tambourinait sur le toit et on voyait l’haleine de Julian flotter de manière visible dans l’air froid. « Dieu créa le monde…
    — Je vois que vous remontez loin, a dit Calyxa.
    — Peut-être bien, mais voulez-vous ou non entendre cette histoire ?
    — Je vous demande pardon. Continuez.
    — Au commencement, Dieu créa le monde, le fit tourner et laissa les événements se produire sans trop intervenir personnellement. Il mit en scène quelques conflits tribaux et organisa une malencontreuse Inondation qui fit un grand nombre de victimes sans résoudre beaucoup de problèmes, mais Il finit par décider que l’espèce humaine était trop corrompue pour mériter le salut et trop misérable pour mériter la destruction, aussi cessa-t-Il d’y toucher et de s’en occuper.
    « Mais l’humanité, dans son ensemble, avait conscience de sa déchéance, aussi entreprit-elle de demander à Dieu des présents immérités ou la réparation de torts. Tout ce harcèlement, aux yeux de Dieu, revenait à regretter son innocence perdue… à une nostalgie du paradis abandonné qu’était Éden. “Rends-nous notre innocence, criait l’humanité, ou bien envoie l’innocence parmi nous, pour qu’elle nous serve d’exemple.”
    « Dieu se montra sceptique. “Vous ne reconnaîtriez pas l’innocence si elle vous tendait sa carte de visite, répondit-Il à l’humanité, et la Bienveillance vous échappe avec la régularité d’une horloge. Cherchez ces choses là où on les trouve et laissez-Moi tranquille.”
    « Mais les prières ne cessèrent jamais et Dieu ne pouvait ignorer indéfiniment tout ce chagrin et cette lamentation, qui clapotait comme une vague nauséabonde contre les murs du Paradis. “Très bien, finit-Il par dire, J’ai entendu votre bruit et Je vais vous donner ce que vous voulez.” Aussi engendra-t-Il un fils par l’intermédiaire d’une vierge… et même d’une vierge mariée, car Dieu aimait les miracles, et une femme à la fois épouse, vierge et mère semblait un miracle augmenté d’intérêts composés. Au bout d’un certain temps, un enfant naquit : innocent, absent de tout péché, invulnérable à la tentation et bon jusqu’à la moelle. “Faites de lui ce que vous voudrez”, dit Dieu d’un air résolu avant de reculer en croisant les bras. »
    (J’ai essayé d’évaluer de quelle manière Calyxa réagissait à ces blasphèmes. Si son visage ne bougeait pas, son regard restait fixe et attentif. La pluie tombait à présent avec force et les roues des voitures que nous croisions produisaient un bruit étouffé dans le crépuscule.)
    « Environ un quart de siècle plus tard, a continué Julian, cet enfant de Dieu finit par être rendu à son Créateur… méprisé, insulté, battu, humilié et en fin de compte cloué sur une croix pleine d’échardes dressée sous le soleil de Galilée jusqu’à ce qu’il succombe à ses blessures physiques et spirituelles.
    « Dieu reçut ce don très maltraité par retour du courrier, pour ainsi dire, et en conçut un mépris énorme, et Il dit à l’humanité : “Voyez ce que vous faites de l’innocence ? Voyez ce que vous faites de l’Amour et de la Bienveillance quand ils vous regardent en face ?” Sur ces mots, Il tourna le dos à l’humanité et décida de ne plus jamais s’adresser aux hommes, de couper tous les ponts avec eux.
    « Cela aurait malgré tout pu être une bonne leçon, a dit Julian, si elle avait été comprise. Mais l’Homme se méprit sur son propre châtiment et s’imagina ses péchés pardonnés, si bien qu’il dressa des effigies du demi-dieu torturé et de l’instrument sur lequel celui-ci avait été brisé, en célébrant l’événement chaque année à Pâques par un service religieux et un chapeau coloré. Ainsi, de même que Dieu se rendit sourd à l’Homme, l’Homme devint sourd à Dieu ; nos prières croupirent dans l’air mort de nos vastes églises et croupissent encore à ce jour. »
    Le silence a régné dans la calèche après ce récit cruel et nettement blasphématoire. Sam a soupiré et regardé la pluie à l’extérieur. Les ressorts du véhicule ont grincé tandis que nous cahotions sur les pavés mouillés, bruit qui m’a rappelé le grincement de la corde à laquelle Job Blake avait été pendu. Julian a posé sur Calyxa un regard effronté, bien qu’un peu inquiet, tandis qu’elle pesait sa réponse.
    « C’est une belle histoire, a-t-elle fini par dire. Elle me plaît beaucoup… merci, Julian. J’espère que vous m’en raconterez une autre un jour. » Elle s’est efforcée de sourire. « J’en inventerai peut-être une moi-même, maintenant que vous m’avez montré comment faire. »
    Cela a été au tour de Julian de rester bouche bée de stupéfaction. Il a peu à peu pris la mesure de la sincérité de Calyxa, puis a souri… peut-être le premier véritable sourire que je lui voyais depuis la campagne du Saguenay.
    « Je vous en prie ! a-t-il dit avant de braquer son sourire sur moi. Tu as bien choisi ton épouse, Adam ! Félicitations !
    — Oy », a dit Sam dans l’énigmatique langue des Juifs.

10

    L’avenir a déjoué nos attentes. Comme toujours, dirait sûrement Julian. « Il est impossible de prévoir l’Évolution, affirmait-il, que ce soit à court ou à long terme. »
    Malgré tout, le choc de notre arrivée à New York peut difficilement être surestimé.
    Voilà ce qui s’est produit.
    Notre train, bien qu’express, a ralenti à chaque gare de triage et le voyage a duré toute la nuit. Calyxa et moi disposions à nous deux d’un compartiment privé. Nous sommes restés éveillés jusqu’au petit matin, si bien que nous avons dormi bien après le lever du soleil. Nous n’avons vu New York qu’après les coups frappés à la porte par l’employé des wagons-lits pour annoncer notre arrivée imminente.
    Nous nous sommes alors vêtus en hâte avant d’aller rejoindre Sam et Julian dans la voiture de voyageurs.
    J’ai regretté de ne pas m’être levé plus tôt, car nous nous étions déjà bien enfoncés dans Manhattan. Je n’en détaillerai pas les merveilles ici… elles apparaîtront plus tard dans mon récit. Mais j’ai su qu’il se passait quelque chose d’exceptionnel dès notre entrée dans la grande gare à colonnes de Central Train Station. On voyait, par les fenêtres striées de pluie, de nombreuses voies et quais où les passagers pouvaient embarquer ou débarquer, et le quai dont nous approchions était empli de gens vêtus de toutes sortes d’habits colorés, la plupart porteurs de pancartes et de banderoles. On avait érigé une estrade en bois et un orchestre interprétait des chants patriotiques. J’ai eu du mal à distinguer les détails derrière le verre mouillé et sale, mais il régnait une indéniable excitation.
    Nous avons demandé des explications à un employé qui passait, mais il n’a pas pu nous renseigner. « Sans doute quelqu’un de célèbre qui arrive du front. »
    Quelqu’un de célèbre ! Quelle ironie cela serait, me suis-je dit, d’avoir fait tout ce voyage dans le même train que le général Galligasken, mais rien n’indiquait que ce fût le cas. Pour apprendre quel passager se voyait ainsi honoré, il nous a fallu descendre de voiture. Un receveur de billets a alors tendu son doigt vers nous, ou plus exactement vers Julian, et l’orchestre a aussitôt entamé une marche.
    « Mon Dieu ! » s’est exclamé Sam en blêmissant quand il a lu les pancartes et les banderoles brandies par la foule… et je les ai lues à mon tour, si bien que ma mâchoire a dû tomber aussi.
    BIENVENUE AU HÉROS DE LA CAMPAGNE DU SAGUENAY ! disait l’une.
    LES POLICIERS ET POMPIERS DE NEW YORK SALUENT LE CAPTEUR DU CANON CHINOIS ! proclamait une autre.
    Et une troisième, plus simplement : VIVE LE CAPITAINE COMMONGOLD !
    Sam tremblait avec une telle violence qu’on l’aurait pu croire face à un peloton d’exécution et non à une foule en liesse.
    Julian a été encore plus perplexe. Il a ouvert la bouche et n’a pu rassembler assez de forces pour la refermer.
    Une femme aux cheveux blancs est alors passée au premier rang de la foule. Ni jeune ni particulièrement mince, elle se comportait toutefois de manière énergique et résolue. C’était de toute évidence une Aristo : elle portait de coûteux vêtements aux couleurs voyantes, comme si elle avait traversé une boutique de modiste puis une volière tropicale et en était ressortie avec une petite partie de ces deux endroits collée au corps. Elle avait dans les mains une couronne de fleurs sur laquelle était fixée une bande de papier disant L’UNION PATRIOTIQUE DES FEMMES DE NEW YORK SOUHAITE LA BIENVENUE AU CAPITAINE COMMONGOLD.
    Le visage presque dissimulé par cette somptueuse couronne, elle l’a levée dans l’intention de la passer au cou de Julian.
    Elle a alors pu voir bien en face l’objet de toute cette adoration et s’est figée, comme frappée par une balle.
    « Julian ? a-t-elle chuchoté.
    — Mère ! » s’est écrié mon ami.
    La couronne est tombée par terre. L’Aristo a serré son fils dans ses bras. Cela a éveillé l’intérêt des photographes présents dans la foule et ils ont soulevé leurs appareils tandis que les reporters saisissaient le crayon qu’ils portaient derrière l’oreille.

ACTE TROIS
Événements patriotiques ou autres
Culminant le jour de la fête de l’Indépendance 2174

Garde allumés tes paisibles feux de veille,
À toutes tes portes se tiennent des anges
Qui lavent tes maisons de la discorde
Comme les océans baignent tes rives.

« Hymne pour l’Amérique »

1

    On s’est empressé de me présenter à la mère de Julian comme un ami de l’armée, accompagné de son épouse Calyxa, puis nous nous sommes retirés (sur l’insistance de Mme Comstock) dans une somptueuse calèche assez vaste pour nous accueillir tous les cinq. Un attelage de beaux chevaux blancs nous a éloignés du bruit et de la confusion de la gare.
    Les garnitures du véhicule étaient luxueuses, la ville au-dehors stupéfiante… mais je m’en apercevais à peine. J’étais en réalité complètement abasourdi. Je ne comprenais pas encore tout à fait par quel mécanisme ce fâcheux accueil avait pu se mettre en place, mais j’étais déjà persuadé d’avoir bouleversé les plans, peut-être même précipité la perte, de mon ami Julian.
    La tournure prise par les événements rendait Calyxa encore plus perplexe, qui n’avait jamais connu pareille situation et ne lui trouvait donc aucune explication. Le silence aurait régné dans la voiture, chacun ruminant ses propres peurs et pensées, sans les demandes périodiques de Calyxa d’« être mise au courant de la plaisanterie ».
    « J’aimerais pouvoir vous être aimable, Mme Hazzard », a dit la mère de Julian, qui avait réussi à mémoriser nos noms malgré les conditions chaotiques dans lesquelles nous lui avions été présentés. « Mais je ne suis pas certaine de comprendre moi-même. »
    Mme Comstock se montrait en réalité d’une pondération admirable, à mes yeux. C’était une femme entre deux âges solidement bâtie, aux cheveux blancs bien coiffés. Elle occupait le centre de la banquette, entre Julian qui broyait du noir sur sa gauche et Sam qui semblait pâle et abattu à sa droite (sauf quand il jetait un coup d’œil à Mme Comstock, ce qui lui empourprait aussitôt les joues).
    « Excusez-moi, a dit Calyxa, sans doute ma question va-t-elle à l’encontre d’une étiquette quelconque dont on ne m’a rien dit, mais qui êtes-vous au juste ?
    — Emily Baynes Comstock, a vaillamment répondu Mme Comstock. La mère de Julian, si vous n’êtes pas déjà arrivée à cette conclusion.
    — C’est le nom “Comstock” qui me surprend », a dit Calyxa en me jetant un regard noir.
    J’ai aussitôt confessé l’avoir trompée sur la lignée de Julian. Je m’en suis excusé en invoquant toutefois ma promesse à Julian et Sam.
    « Je croyais que tu étais un garçon bailleur de l’Ouest, Adam.
    — C’est ce que je suis ! Ni plus, ni moins ! Julian Comstock s’est pris d’amitié pour moi quand on l’a envoyé à Williams Ford pour le protéger d’éventuels complots.
    — Comstock, a répété Calyxa. Complots. »
    Julian est sorti de son inquiétant silence. « C’est vrai, Calyxa, et ce n’est pas de sa faute s’il ne t’en a jamais parlé. J’espérais rester un “Commongold” encore de nombreuses années. Mais ce faux-semblant a volé en éclats. Le Président est en effet mon oncle, et il n’est pas charitablement disposé à mon égard.
    — Et maintenant que ton identité a été révélée ?
    — New York étant ce qu’elle est, ce qui s’est passé à la gare va rapidement s’ébruiter…
    — Si bien que ton oncle va essayer de te tuer ? »
    Mme Comstock s’est raidie en entendant ces paroles brutales, mais elles n’ont tiré à Julian qu’un sourire triste. « Je crois.
    — Avoir des tueurs dans sa famille, c’est une vraie malédiction, a dit Calyxa qui se considérait experte en la matière. Tu as toute ma compassion, Julian. »

    La somptueuse calèche a suivi une rue, que j’apprendrais plus tard être Broadway, avant de tourner dans un quartier chic de très vieilles maisons aux façades en pierre, soit originales, soit bâties à partir d’authentiques restes. J’ai regardé autour de moi tandis que nous descendions de voiture, et tout ce que j’ai vu – une rue bordée d’arbres, des jardins aux fleurs de printemps écloses, des vitres d’une limpidité de pierre précieuse, etc. – exprimait l’Aristocratie et les Propriétés, non pas timidement, mais avec forfanterie. Nous avons monté une volée de marches pour entrer dans la salle de réception d’une grande demeure, où une petite armée de domestiques a accueilli Mme Comstock et regardé son fils bouche bée. Mme Comstock a tapé dans ses mains avant de lancer avec brusquerie : « Nous avons des invités… des chambres pour M. et Mme Hazzard ainsi que pour M. Godwin, s’il vous plaît, et si les appartements de Julian ne sont pas en ordre, il faut les mettre dans un état acceptable. Mais juste pour la nuit. Nous partons demain nous installer à Edenvale. »
    En réponse à mon regard interrogateur, Julian m’a expliqué à voix basse qu’il s’agissait d’une Propriété de campagne de la famille, plus haut sur le fleuve Hudson.
    Certains des domestiques ont entrepris de souhaiter en personne la bienvenue à Julian. Ils semblaient se souvenir agréablement de lui et son arrivée les stupéfiait, puisque (ai-je appris plus tard) le bruit avait abondamment couru qu’il était mort. Julian a souri en retrouvant ces vieilles connaissances, mais Mme Comstock a renvoyé d’un claquement de mains impatient les domestiques à leurs travaux et nous sommes passés dans un immense salon. Une fille en tablier blanc nous y a apporté des boissons glacées. J’ai supposé banal ce genre d’hospitalité chez les Aristos et essayé de l’accepter comme si j’y étais accoutumé, même si je n’avais jamais vu un tel luxe, y compris dans les demeures des familles Duncan et Crowley à Williams Ford… des retraites rustiques comparées aux excès et fastes de Manhattan, si cette maison en constituait un exemple.
    Calyxa accueillait entre-temps tous ces événements avec un scepticisme affreusement visible et regardait la servante comme si elle voulait la convertir au Parmentiérisme, projet dans lequel j’ai espéré qu’elle n’allait pas se lancer.
    « Je pense comprendre les grandes lignes de cette infortune », a annoncé Julian tandis que nous nous installions dans les profondeurs de nos sièges au prodigieux rembourrage. « L’histoire de ce qu’il m’est arrivé à la guerre a circulé d’une manière ou d’une autre à New York… mais j’ignore comment cela a pu se produire. »
    J’ai grincé des dents, mais sans souffler mot. Je ne pouvais rien dire tant que mes soupçons n’étaient pas confirmés.
    « Tu étais dans les journaux, a reconnu Mme Comstock. Sous ton nom d’emprunt.
    — Vraiment ? »
    Mme Comstock a rappelé la jeune servante. « Barbara, vous n’ignorez pas que j’ai interdit les périodiques de mauvaise qualité chez moi…
    — Oh, non, a répondu Barbara.
    — Et je sais que cette interdiction n’est pas respectée par l’ensemble du personnel. Soyez gentille, ne niez pas… nous n’avons pas le temps. Descendez voir en cuisine si vous trouvez quelque chose de suffisamment répugnant qui parle de “Julian Commongold”. Vous voyez de quoi je veux parler ?
    — Oui ! Le cuisinier nous les lit à voix haute », a reconnu Barbara avant de rougir de son aveu et de quitter la pièce à la hâte.
    Elle est revenue avec des Spark vieux d’une semaine et une brochure grossièrement reliée, échantillons de journalisme urbain que nous avons examinés et nous sommes fait passer.
    Le Spark contenait « les dernières informations en provenance du front du Saguenay, dont la capture d’un canon chinois ! ». Cela s’est avéré une version abrégée de l’acte de bravoure de Julian à Chicoutimi, signée Theodore Dornwood, « le célèbre correspondant de guerre du Spark dans la campagne du Saguenay ».
    Pire encore était la brochure, presque un opuscule, compilation imprimée des reportages de M. Dornwood titrée Les Aventures du capitaine Commongold, jeune héros du Saguenay. Cela se vendait comme des petits pains dans tous les bons kiosques, nous a appris la servante.
    Julian et Sam ont expliqué à Mme Comstock que Dornwood était un coquin qui s’était vautré dans la débauche à Montréal pendant toute la campagne du Saguenay et qui avait inventé ces histoires de toutes pièces ou en brodant à partir de rumeurs.
    Mais quand j’ai examiné attentivement le recueil, mon humiliation a été complète. J’ai avoué aussitôt… je ne pouvais faire autrement. « C’est la signature de Dornwood, ai-je dit d’une voix hésitante. Mais les mots… eh bien… les mots sont surtout les miens. »

    On dit qu’il est agréable, pour un auteur en herbe, de voir son travail imprimé pour la première fois. Mon cas a fait exception à cette règle.
    Sur la couverture en papier de la brochure, une gravure représentait « Julian Commongold » (jeune homme à la mâchoire carrée, au regard perçant et à l’uniforme immaculé), assis à califourchon sur le chasse-pierres d’une locomotive hollandaise, en train d’agiter un drapeau américain d’une taille plusieurs fois supérieure à celui dont il s’était servi en réalité, tandis qu’une foule de soldats acclamait la capture d’un soi-disant canon chinois de la taille d’une cheminée d’aciérie. On attendait apparemment des illustrateurs comme des journalistes qu’ils penchassent du côté spectaculaire, et celui-là n’avait pas ménagé ses efforts. Mme Comstock m’a pris la brochure pour la tenir à bout de bras avec une expression dégoûtée.
    « As-tu vraiment fait ces choses, Julian ? a-t-elle demandé.
    — Une version moins épique, oui. »
    Elle s’est tournée vers Sam. « C’est là votre idée de la manière de le protéger ? »
    Sam a eu l’air abattu, mais a répondu : « Julian est un jeune homme très indépendant, Emily… Mme Comstock, je veux dire. Et il ne se laisse pas toujours persuader.
    — Il aurait pu se faire tuer.
    — Ça a failli lui arriver… plusieurs fois. Si vous considérez que j’ai échoué, je peux difficilement vous contredire. » Il a expliqué dans quelles circonstances nous avions quitté Williams Ford et nous étions retrouvés à notre corps défendant enrôlés dans l’armée des Laurentides. « J’ai fait de mon mieux pour assurer sa sécurité, et le voilà sain et sauf devant vous, malgré son imprudence et la mienne… je n’en dis pas davantage.
    — Vous pouvez continuer à m’appeler “Emily”, Sam… nous n’avons jamais fait de cérémonies. Je ne suis pas mécontente de vous, juste confuse et surprise. » Elle a ajouté : « Vous vous êtes rasé. Vous aviez une barbe magnifique.
    — Je peux m’en faire pousser une tout aussi magnifique… Emily.
    — Oui, s’il vous plaît. » Elle est revenue au sujet principal. « Julian, avais-tu besoin de te donner ainsi en spectacle simplement parce que tu te retrouvais dans l’armée ?
    — Il m’a semblé, oui. De mon point de vue, je faisais mon devoir.
    — Mais avais-tu besoin de te montrer si consciencieux ? Et vous, monsieur Hazzard, vous affirmez avoir écrit les mots publiés par ce Theodore Dornwood ?
    — Je n’ai jamais eu l’intention de les publier, ai-je répondu en rougissant jusqu’à la racine des cheveux. Je trouve sans doute ça aussi épouvantable que vous. Dornwood affirmait me donner des leçons d’art littéraire et je lui ai montré ce que j’imaginais être des exercices de narration. Il n’a jamais parlé de les publier, encore moins sous son nom. Je l’aurais interdit, bien entendu.
    — Ce qui est bien entendu la raison pour laquelle il n’a pas posé la question. Êtes-vous vraiment si naïf, monsieur Hazzard ? »
    Je n’ai pu élaborer de réponse à cette question humiliante, mais j’ai vu Calyxa hocher vigoureusement la tête.
    « Tout ça ne poserait aucun problème, a rappelé Sam, si personne n’avait fait le lien entre Commongold et Comstock. Pourquoi étiez-vous à la gare, Emily ?
    — Pour rendre service à l’Union des Femmes Patriotes. Nous accueillons souvent les anciens combattants qui se sont distingués sur le champ de bataille. Ce genre de cérémonie améliore le moral des civils et le nom “Comstock” leur confère un certain éclat#. Je n’aurais pas dû réagir de cette manière, mais… eh bien, beaucoup de temps a passé depuis que Julian et vous avez disparu de la Propriété Duncan et Crowley. On laissait entendre que vous pourriez avoir été tués. Je n’ai pas adhéré à cette répugnante idée, mais je n’ai pas pu non plus n’en tenir aucun compte. Quand j’ai revu Julian… eh bien. » Elle s’est essuyé une larme au coin de l’œil.
    « C’est tout à fait compréhensible ! s’est exclamé Sam. Ne vous reprochez rien !
    — La chance ne nous a pas souri. Cela figurera demain dans tous les journaux vulgaires. Et bien entendu… il va en entendre parler. »
    Cet emphatique pronom désignait le Président Deklan Comstock… Deklan le Conquérant, comme on l’appelait aussi. Un silence accablé s’est abattu sur notre petit groupe.
    « Au moins, a fini par dire Mme Comstock, nous pouvons nous éloigner du palais exécutif. Edenvale ne nous protégera pas, mais cela ne facilitera pas la tâche à Deklan s’il décide d’un acte irréfléchi. Je ne peux faire davantage. Allons, cessons de broyer du noir. Mon fils est de retour sain et sauf… il faut fêter cela. Monsieur et madame Hazzard, vous joindrez-vous à nous sur notre Propriété pour les prochains jours ? »
    La proposition de Mme Comstock m’a mortifié, car je n’avais rien fait pour mériter son hospitalité et tout pour m’attirer son opprobre. J’allais décliner quand Julian a répondu pour moi : « Bien sûr qu’Adam va venir. Nous ne pouvons pas vraiment le lâcher dans les rues de New York. Il se ferait dévorer vivant. »
    Mme Comstock a hoché la tête. « Vous vous êtes comporté en ami loyal de mon fils, Adam Hazzard, et il me plairait que vous voyagiez avec nous, surtout si Julian peut dénicher des vêtements plus adaptés pour vous-même et votre ravissante épouse. Considérez cela comme réglé. »
    Elle a frappé une nouvelle fois dans ses mains. Une dizaine de domestiques sont apparus comme par magie et la maisonnée est devenue un tourbillon de préparatifs pour le départ à la campagne.

    Elle a remarqué que la chambre, comme les autres pièces que nous avions vues, contenait une photographie sous cadre du père de Julian, Bryce Comstock, dans son uniforme sur mesure de général de division. « Il ne ressemble pas beaucoup au Président en titre, a-t-elle fait observer, du moins à son visage sur les pièces. »
    La ressemblance existait pourtant, mais uniquement au niveau structurel : les hautes pommettes, les lèvres fines. Dans ce qui animait un visage – c’est-à-dire le spectre des émotions humaines, qui apparaît même sur une photographie –, Bryce se situait à l’opposé de Deklan. Il y avait d’ailleurs beaucoup de Julian en lui : le même regard brillant, la même facilité à sourire. « C’était le meilleur des deux frères, ai-je dit à Calyxa. D’un authentique courage et sans propension à assassiner quelqu’un de temps en temps. C’était un héros de la guerre Isthmique, avant que Deklan le fasse pendre.
    — L’héroïsme est une profession dangereuse », a fort justement fait remarquer Calyxa.

    J’ai eu une nuit agitée et me suis réveillé au moment de la matinée où le reste de la maisonnée commençait à s’activer. Les étoiles venaient de disparaître et il faisait frais quand nous nous sommes réunis avec nos bagages dans une autre des calèches de grande capacité que possédait Mme Comstock. Nous sommes partis pour les quais avec une suite de domestiques.
    Manhattan par une aube de printemps ! J’aurais été béat d’admiration, sans les dangers qui nous menaçaient. Je ne mettrai pas la patience du lecteur à l’épreuve en m’attardant sur toutes les merveilles qui me sont passées devant les yeux ce matin-là, mais il y avait des bâtiments de brique de quatre et cinq étages, peints de couleurs criardes… d’une hauteur stupéfiante, pourtant éclipsée par les squelettiques tours d’acier qui avaient fait la renommée de la ville, certaines penchées comme des géants éméchés là où l’eau avait sapé leurs fondations. Il y avait sur de larges canaux des chalands de marchandises et des barges de déchets halées par des attelages de solides chevaux. Il y avait de splendides avenues où des Aristos fortunés et des salariés en haillons se pressaient sur les trottoirs en bois, près de ruelles fétides jonchées d’ordures et dans lesquelles gisait parfois un cadavre animal. Il y avait, mêlées les unes aux autres, les odeurs fortes de friture, de poisson en décomposition et d’égouts ouverts, le tout enveloppé d’un voile de fumée de charbon rosi par le soleil levant. En approchant des docks, j’ai vu osciller sur le ciel les mâts et les cheminées de goélettes et de vapeurs. Notre groupe a longé un quai jusqu’à l’un d’eux, le Sylvania, qui appartenait à Mme Comstock. C’était un petit bateau à l’apparence soignée, impeccablement blanchi à la chaux et avec des dorures par endroits, dont le capitaine et l’équipage avaient déjà fait monter la pression de la chaudière et n’attendaient plus que nous pour appareiller.
    Avant de monter à bord, Mme Comstock a envoyé un garçon des quais se procurer des exemplaires du Spark du matin. Le gamin est revenu avec un ballot de ces journaux, et aussitôt après avoir déposé nos possessions dans les cabines qu’on nous avait attribuées, nous nous sommes rassemblés à l’avant pour les examiner.
    Nos pires craintes n’ont pas tardé à être confirmées. La une annonçait en gros titre :

    COMMONGOLD EST UN COMSTOCK !
    L’héroïque jeune capitaine est en fait le neveu du Président.

    Ce n’était pas la signature de Theodore Dornwood, cette fois, mais ses Aventures du capitaine Commongold se trouvaient mentionnées à plusieurs reprises et allaient sans doute doubler leur chiffre de ventes grâce à ces nouvelles. L’article lui-même racontait de manière raisonnablement fidèle, sans trop d’enjolivements apocryphes, l’arrivée de Julian à Manhattan et l’accueil chaleureux de sa mère. Le plus déconcertant était une brève note qui précisait en fin d’article que le palais exécutif, pourtant contacté à ce sujet, « n’avait pas encore publié de communiqué officiel ».
    Julian, Sam et Mme Comstock ont commencé à discuter des possibles ramifications de toute l’histoire tandis que Calyxa et moi allions sur le pont essayer d’oublier notre cafard en regardant défiler New York. Manhattan avec ses tours squelettiques et son affairement perpétuel était déjà passé derrière nous, mais chacune des rives gardait quelques signes du travail des Profanes de l’Ancien Temps : des ruines à perte de vue, rappel que des êtres humains avaient grouillé là en nombre inconcevable durant l’Efflorescence du Pétrole. Ce qu’ils avaient laissé derrière eux était au fond un monumental Dépotoir, si vaste que malgré un siècle de fouilles dans ces ruines seuls les gisements les plus accessibles de cuivre, d’acier et d’antiquités avaient pu être récupérés. Ce travail semblait se poursuivre sur la rive du New Jersey, où des usines de relaminage et des fonderies lâchaient une fumée noire dans l’atmosphère. Nous sommes passés sous deux énormes ponts – l’un à moitié effondré et envahi par les herbes, l’autre toujours en réparation et encombré de circulation industrielle – tandis que le fleuve lui-même abondait en barges, en vapeurs et en ces petits bateaux au gréement bizarre tant appréciés par les nombreux immigrants égyptiens, qui les appelaient dahabis.
    Sur le conseil de Mme Comstock, Calyxa avait revêtu le corsage et la jupe d’une Aristo modeste. Elle portait ces vêtements à contrecœur, mais ils lui allaient bien, même si elle tirait sur la ceinture qui lui sanglait la taille comme s’il s’agissait d’un instrument de torture médiéval. « Ce n’est pas tout à fait de cette manière que je m’attendais à passer ma lune de miel », a-t-elle fait remarquer.
    J’ai commencé à m’excuser, mais elle m’a arrêté d’un geste. « Tout ça est très intéressant, Adam, bien qu’un peu terrifiant. Julian court vraiment un danger mortel ?
    — C’est presque certain. Deklan le Conquérant a tué son père pour le punir d’avoir atteint exactement le même genre de notoriété auquel vient d’accéder Julian. Il y a des limites à ce que même un président peut faire, bien entendu… les forces opposées de l’armée et du Dominion sont des contraintes concrètes, d’après Sam… mais Deklan est retors et peut attendre qu’un plan lui vienne à l’esprit.
    — Pouvons-nous faire quelque chose pour l’aider ?
    — D’un point de vue stratégique, non… mieux vaut laisser ça aux Aristos, qui comprennent comment fonctionnent ces choses. Sur le plan pratique, Julian sait pouvoir compter sur nous.
    — Bien entendu, tout est surtout de la faute de ce Theodore Dornwood.
    — S’il y a une justice en ce monde, il paiera pour ses vols et ses mensonges.
    — Mais y en a-t-il une ? De justice, je veux dire ? »
    J’ai pris cela pour une question pragmatique plutôt que philosophique. « Il y en aura une, si j’ai mon mot à dire sur la question.
    — Tu veux dire que tu as l’intention de le punir toi-même ?
    — Oui », ai-je assuré, et très sincèrement, même si je n’y avais pas beaucoup réfléchi. Peut-être ne pouvait-on traduire en justice Deklan le Conquérant, sauf au Jugement Dernier, mais Theodore Dornwood n’était pas un Aristo et il ne vivait pas à l’abri des murs d’enceinte d’un palais, si bien qu’il ne m’était pas forcément impossible de lui arracher un quelconque paiement.
    J’ai juré de le faire un jour ou l’autre.

2

    « Tout sport ou jeu d’extérieur, pour être un sport, doit répondre à trois caractéristiques essentielles, m’a dit Julian. Il faut qu’il soit difficile, malcommode et légèrement idiot. » Il m’a indiqué tenir de son père cette intéressante maxime.
    C’était notre deuxième semaine à Edenvale. Deklan Comstock n’avait réagi ni en actes ni en paroles et, faute de combustible supplémentaire, le déchaînement de la presse avait commencé à diminuer. Peut-être cela a-t-il engendré parmi nous une impression prématurée de sécurité.
    Edenvale était assurément une localité rassurante. Je n’avais jamais estivé dans la Propriété de campagne d’un Aristo, à moins de compter le nettoyage des écuries chez Duncan et Crowley. Edenvale m’a scandalisé et charmé par son luxe comme par son indolence. Ses terres n’étaient pas cultivées, mais gardées à l’état sauvage. On entretenait des sentiers pour se promener à pied ou à cheval dans les endroits pittoresques, et l’immense superficie de nature sauvage incitait à la chasse et à l’exploration.
    La demeure elle-même était située sur une pelouse impeccablement entretenue bordée de jardins d’agrément. Les jours de beau temps, nous prenions notre petit déjeuner à l’extérieur, où les domestiques nous servaient sur de délicates tables blanchies à la chaux. Quand il pleuvait, Calyxa et moi explorions les pièces de la demeure, qui semblaient en nombre infini, ou bien nous nous installions dans la bibliothèque, garnie de classiques du dix-neuvième siècle et de romans à l’eau de rose approuvés par le Dominion. Le soir, Sam sortait un jeu de cartes et nous nous distrayions en jouant à l’euchre et à la rose rouge jusqu’à l’heure du coucher, sauf quand nous passions dans la salle de musique où Mme Comstock s’exerçait à jouer Los Ojos Criollos au piano[50]. À une époque plus glorieuse, a expliqué Julian, la maison aurait été remplie d’Aristos, propriétaires ou sénateurs en visite, mais la pendaison de Bryce Comstock avait jeté une ombre sur la famille et exclu Mme Comstock du circuit social de l’élite. Ses fréquentations provenaient depuis du milieu du show-business de Manhattan ou des rangs les plus modestes des fortunes en cours de constitution, et Edenvale n’attirait plus comme autrefois la bonne société.
    Au bout de deux semaines, ces modestes divertissements ont commencé à perdre de leur charme et Julian m’a proposé de visiter les parties plus sauvages de la Propriété… la Propriété telle qu’il l’avait connue dans son enfance, avant d’être envoyé à Williams Ford. J’ai accepté avec plaisir et nous avons quitté la maison par une matinée fraîche et ensoleillée. Julian a emporté un bagage peu commun : un étroit sac de tapisserie long d’environ trois pieds. Je l’ai interrogé à ce sujet et c’est alors qu’il m’a répété la phrase de son père sur la nature du sport.
    « C’est donc une espèce de matériel de sport ?
    — Oui, mais je ne t’en dirai pas davantage pour le moment… je crois que tu seras agréablement surpris. »
    Nous n’étions guère mieux habillés que lorsque nous partions chasser l’écureuil dans les forêts de Williams Ford, ce qui a été un soulagement pour moi après les effets aristos complexes et contraignants dont on nous avait revêtus et ceints au cours des jours précédents. Une brise retournait les feuilles des ailantes et des bouleaux au pied desquels nous passions, et nous avons eu l’impression d’avoir rajeuni, du moins pendant quelques heures.
    À Williams Ford, de telles sorties mettaient toujours Julian d’humeur philosophique. Rien n’avait changé à ce niveau. Nous nous sommes arrêtés dans un bosquet de chênes-lièges pour nous rafraîchir aux gourdes que nous avions emportées. « C’est là que j’ai appris à aimer le passé, Adam…, a dit Julian. Enfant, c’était mon Dépotoir personnel.
    — Il y a davantage d’arbres que de trésors, à ce que je vois.
    — Ainsi l’a voulu le destin. Mais toute cette forêt a poussé sur des couches de débris des Profanes de l’Ancien Temps. Où que tu creuses, tu déterres toujours un vieux truc, cuiller, bouton ou os. Par là… » Il a désigné un coteau recouvert de mûres et de bouleaux. « … par là, il y a des fondations creusées dans le versant et les restes de maisons effondrées. Tu sais ce que j’y ai trouvé, quand j’étais gamin ?
    — Des scarabées ? Des araignées ? Du sumac vénéneux ?
    — Oui, tout cela, mais plus important… des livres !
    — Tu aimais déjà les livres, non ?
    — Avant même de savoir ce qu’ils signifiaient. La plupart de ceux que j’ai trouvés étaient dégoûtants et avaient pris l’eau, mais il restait une page lisible ici ou là. Je n’ai pas simplement lu ces fragments, Adam, je les ai presque appris par cœur. C’était une sensation bizarrement délicieuse rien que de les avoir dans la main… comme si j’avais trouvé le moyen d’écouter une conversation dissipée un siècle plus tôt dans les airs.
    — C’était quel genre de livres ? »
    Il a haussé les épaules. « Surtout des romans. Des histoires de relations intimes ou de meurtres, des inventions fantasques de voyage dans les étoiles ou dans le temps.
    — Rien d’approuvé par le Dominion, bien entendu.
    — Non, ce qui constituait la moitié du plaisir. C’était un fruit défendu mais sucré, même quand il dépassait mon entendement. Il me disait que l’histoire enseignée par le Dominion était au mieux partiale. La vérité du Dominion est bâtie sur des fondations fissurées, et au fond de ces fissures gisent des choses très belles et extrêmement intéressantes.
    — Et dangereuses », ai-je dit, malgré la curiosité que m’inspiraient ces histoires de voyages dans le temps et autres abominations.
    « La vérité est périlleuse, a admis Julian, mais l’ignorance aussi, Adam… Et bien davantage.
    — Nous allons donc voir ces ruines ?
    — J’ai emporté depuis bien longtemps tout ce qui y avait de la valeur. Non, aujourd’hui, nous allons pêcher. »
    Sur ces mots, il m’a conduit un demi-mille plus loin jusqu’à un lac au milieu d’un bosquet d’ailantes et de bouleaux… un ovale bleu plat comme du verre au milieu des bois, ses rives étouffées par le gaillet et la salicaire pourpre. Julian a commencé à défaire son paquet, que je supposais contenir les cannes et bobines nécessaires à la pêche à la mouche. Je me trompais.
    Car nous avons péché au cerf-volant.
    Les cerfs-volants – il y en avait deux – étaient d’un modèle que je n’avais encore jamais vu : un coin de soie avec des « ailes » courtaudes et un orifice dans le quadrant inférieur, soutenu par trois lattes souples parallèles. Cela formait un dispositif non pas rigide, mais ce que Julian a appelé un « paraplane ». Lancé dans le vent, il se déployait comme une voile et restait très stable en l’air, sans plonger et remonter à la manière des grossiers cerfs-volants que j’avais fabriqués dans mon enfance, ni voler sur le dos ou s’écraser sans avertissement sur le sol. Julian a lancé le sien en premier, pour me montrer comment faire, même si cela n’avait rien de compliqué. Livré à lui-même, l’engin était si stable qu’il restait au même endroit du ciel, comme collé là par la légère brise. En tirant sur la ficelle ou en actionnant l’enrouleur, Julian pouvait faire aller à sa guise le cerf-volant plus haut, plus bas, plus à gauche ou plus à droite.
    L’histoire ne s’arrête cependant pas là. Chacun des cerfs-volants emportait, au bout d’une seconde ficelle reliée à la bride, un bouchon de liège muni d’un hameçon sur lequel on avait fixé une mouche. D’où la « pêche au cerf-volant ». L’engin emportait l’appât plus loin du rivage que n’aurait été capable de le lancer le plus doué des pêcheurs à la mouche, dans des eaux profondes et tranquilles où le poisson abondait.
    J’ai dit à Julian trouver l’invention ingénieuse, mais n’être pas tout à fait certain que cette originalité persuaderait les poissons de quitter leur domicile aquatique pour effectuer le voyage jusqu’à la poêle à frire. Il a hoché la tête en souriant. « Tu as raison, bien entendu. Comme il se doit. Tu te souviens de la maxime de mon père ? Un sport, un vrai, doit être difficile, malcommode et un peu idiot.
    — J’imagine que ce qu’on fait remplit ces trois critères, alors.
    — Mais tu t’amuses, non ? » Il s’est étendu sur la rive moussue en s’adossant à un tronc d’arbre, l’enrouleur du cerf-volant dans son giron. Des nuées de moucherons tournaient paresseusement au-dessus du lac ensoleillé et une tortue se chauffait sur un rocher non loin de nous. « Ce qui est tout le but d’un sport.
    — Ces cerfs-volants sortent de l’ordinaire. Où as-tu appris à les fabriquer ?
    — Dans un très vieux livre… où d’autre ?
    — Les Profanes de l’Ancien Temps se souciaient vraiment de choses aussi triviales que des cerfs-volants ?
    — Si étonnant que cela puisse paraître, Adam, ils ne passaient pas tout leur temps à forniquer hors des liens du mariage, à tourmenter les croyants, à épouser des individus du même sexe qu’eux ou à épouvanter les écoliers avec la théorie de l’Évolution. Ils avaient leurs divertissements innocents, comme nous. »
    Autrement dit, c’était des gens aussi humains que Julian et moi… vérité banale, mais qu’on oubliait trop facilement. « Ils semblent avoir été très puissants, et très habiles avec les cerfs-volants, les moteurs et ce genre de choses. Je suis surpris qu’ils aient si rapidement décliné pendant la Fausse Affliction.
    — Ce qu’on appelle la Fausse Affliction – et quelle impudence de la part du Dominion, de donner à une catastrophe un nom tiré de leur mauvaise interprétation de celle-ci ! – ne consiste pas en un seul, mais en plusieurs événements. La Fin du Pétrole, ou plus précisément la fin du pétrole bon marché, a handicapé le régime économique déséquilibré des Profanes. Mais il y a eu des crises du même genre avec l’eau et les terres arables. Les guerres pour les ressources de première nécessité se sont développées, tandis que l’agriculture mécanique devenait plus coûteuse et finalement difficile à pratiquer. La faim a pesé jusqu’au point de rupture sur les économies nationales, les maladies et épidémies ont renversé toutes les barrières hygiéniques érigées par les Anciens pour les arrêter. Les grandes villes, incapables de subvenir aux besoins de leurs propres populations, ont été envahies par des paysans affamés puis pillées par des foules furieuses. Avec la Chute des Villes est venue l’instauration des premières Propriétés rurales et la vente sous contrat des hommes valides. Le tout compliqué par l’Épidémie d’Infertilité qui a si drastiquement réduit la population mondiale et dont nous commençons tout juste à nous remettre.
    — Ainsi les Anciens furent-ils punis pour leur arrogance. Je sais… j’ai lu les histoires, Julian : c’est un vieux sermon.
    — Punis pour le crime d’avoir essayé d’atteindre la prospérité. Pour celui de liberté de curiosité intellectuelle. C’est du moins ce que voudrait nous faire croire le Dominion.
    — Les histoires du Dominion exagèrent peut-être, mais les Profanes de l’Ancien Temps ne pouvaient être complètement innocents.
    — Bien sûr que non. Personne ne l’est. Ils subissaient un système économique qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à une version complexe de la Chope Porte-Bonheur du soldat Langers. Ils étaient harcelés par d’avides Aristocrates, de belliqueux Dictateurs et d’ignorants Zélotes… exactement comme nous, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué.
    — Mais ne faisons-nous pas nous-mêmes des progrès ? Nos villes sont plus grandes et plus affairées que jamais depuis l’Efflorescence du Pétrole.
    — Oui, et peut-être cela signifie-t-il que nous nous trouvons au début d’un changement dans nos dispositions traditionnelles. Les ouvriers sont mécontents… on voit même certains ouvriers sous contrat apprendre à lire et à exprimer leurs doléances. L’emprise du Dominion est toujours puissante dans l’Ouest, mais il a du mal à réprimer les Églises non affiliées dans l’Est. En politique, la présidence est confrontée à un Sénat de plus en plus rétif, peuplé de Propriétaires nouveaux riches qui se méfient de l’ordre ancien ou veulent en accaparer une part plus importante. Placées en théorie sous le contrôle de l’Exécutif, l’armée des Laurentides et celle des Deux Californies agissent comme des pouvoirs indépendants. Et cætera. Tout le système branle sur son axe, Adam. Il suffit d’une petite poussée dans la bonne direction pour qu’il s’effondre.
    — Ce serait une bonne chose ?
    — Je pense de plus en plus souvent que oui.
    — Mais les gens souffriraient. »
    Il a écarté l’argument d’un geste. « N’y en a-t-il pas toujours qui souffrent ? La souffrance est inévitable. »
    Peut-être, en effet. Sa nonchalance m’a toutefois effrayé. Sam avait un jour accusé Julian de « se comporter comme un Comstock », sans que ce fût un compliment. C’était à présent encore pire, selon moi : Julian avait commencé à penser comme un président.

    Nous avons laissé de côté la philosophie politique pour le reste de l’après-midi, nous consacrant exclusivement à la pêche. C’était une journée aussi agréable que la pouvait rendre la vue de deux cerfs-volants en train de flotter au-dessus d’un lac bleu ensoleillé, et si nous n’en avons pas retiré grand-chose – Julian n’a attrapé qu’un seul poisson, moi pas le moindre –, nos échecs ne nous priveraient pas de nourriture. C’était le genre de journée que, garçons, nous aurions appréciée sans réserve. Sauf que nous n’étions plus des garçons et ne pouvions plus entretenir cette agréable illusion. Le soleil a fini par se rapprocher des collines de l’Hudson, l’air s’est calmé, la longue lumière a coloré d’argent les feuilles des bouleaux et nous avons remballé nos cerfs-volants ainsi que notre prise pour regagner la demeure de campagne.
    Edenvale était mélancolique, entre chien et loup. Que la maison eût été ou non un Éden par le passé, elle ressemblait davantage à présent à l’Éden après la Chute : inoccupé, peut-être hanté. Je me suis surpris à me demander si Julian avait perturbé les morts avec ses propos inconsidérés et je me suis représenté nos ancêtres indignés sortant, tout chargés d’Électricité et d’Athéisme, de leurs sous-sols mangés aux vers. Malgré l’absurdité de cette idée, cela m’a soulagé de sortir des ombres de la forêt pour fouler la grande pelouse de la Propriété. D’une douceur de beurre, la lumière des lampes filtrait par les fenêtres du Manoir et j’ai été heureux de la voir.
    Nous parvenaient aussi, vagues et rassurantes, des notes de musique. Nous sommes entrés sans bruit par-derrière, pour ne pas déranger, avant de remonter à la source du bruit, le salon, dans lequel Mme Comstock jouait au piano les accords familiers de Where the Sauquoit Meets the Mohawk. Sam la regardait comme éperdu d’admiration tandis que Calyxa, ses cheveux torsadés chatoyant dans la lueur des lampes, chantait les mains jointes :

Malgré les années écoulées
Depuis que nous nous sommes mariés
Là où le Sauquoit rejoint la Mohawk
Les champs sont toujours verts
Entre les deux rivières
Là où le Sauquoit rejoint la Mohawk (etc.).


    Aussi sentimentale que ne pouvait manquer d’être cette chanson – populaire dans la jeunesse de Mme Comstock –, sa principale qualité en était la mélodie, qui montait et descendait une gamme mineure comme par empathie avec l’espoir humain et la résignation mortelle. Calyxa en semblait consciente, qui donnait à cette mélodie une voix appropriée, transformant la chanson en une complainte douce comme un amour d’été auquel on repense par un crépuscule d’automne. Cela m’a fait penser à la déchéance d’Edenvale et à tout ce qu’avait perdu Mme Comstock depuis la mort de son mari, ainsi qu’à la menace qui pesait sur son fils.
    Calyxa a interprété la chanson jusqu’à la fin. Mme Comstock a plaqué les derniers accords du dernier refrain avant d’arrêter de jouer, épuisée… mais à la surprise générale, Calyxa a continué à chanter deux couplets a cappella. Sa belle voix se déployait dans le calme du soir :

Ici une année
Tu m’as embrassée
Deux cœurs battant à l’unisson ;
Pourtant après leur réunion
Les amants peuvent encore souffrir,
L’amour et le temps ne font que passer.
Mais si ton cœur du mien doit s’écarter
Là où le Sauquoit rejoint la Mohawk,
L’océan garde le souvenir
Du Sauquoit mais aussi de la Mohawk


    De longues secondes de silence ont suivi la dernière syllabe. Manifestement touchée, Mme Comstock s’est essuyé les yeux. Après avoir repris le contrôle de ses émotions, elle a regardé Calyxa d’un air curieux.
    « Ces couplets ne figurent pas sur le feuillet », a-t-elle dit.
    La mine embarrassée, Calyxa a hoché la tête. « Non, excusez-moi… je les ai ajoutés, sur une impulsion.
    — Les paroles sont de vous ?
    — C’est une habitude que j’ai prise en chantant dans les tavernes. On invente un nouveau couplet pour surprendre le public.
    — Vous les aviez inventées avant, ou vous venez de le faire ?
    — C’était une improvisation, a reconnu Calyxa.
    — Quel remarquable talent ! Vous m’impressionnez de plus en plus, Calyxa.
    — Vous aussi, madame Comstock », a répondu Calyxa. Elle a bien failli rougir, ce que je l’avais rarement vue faire.
    Mme Comstock s’est alors éclairci la gorge. « De toute manière, les hommes sont revenus des bois. Julian, Adam, veuillez vous asseoir. Nous avons reçu du palais exécutif une communication dont il faut que je vous parle. »

    Julian a pâli, dans la mesure du possible étant donné sa complexion naturelle. Nous nous sommes assis comme nous l’avait dit Mme Comstock.
    « Eh bien ? a demandé Julian. C’est une sentence de mort ou une grâce ? »
    Malgré son air sombre, Mme Comstock ne semblait pas inquiète outre mesure. « Peut-être un peu des deux. Nous avons été invités à la célébration de la fête de l’Indépendance dans le domaine palatin. Deklan a envoyé un message dans lequel il affirme vouloir honorer l’héroïsme du “capitaine Commongold”, puisque celui-ci s’avère être son neveu.
    — Ma notoriété me protège, a dit Julian avec mépris. Du moins jusqu’au 4 Juillet.
    — Je ne pense pas qu’il attentera à ta vie avant, de toute manière, et il peut difficilement t’assassiner au plus fort de la commémoration. Entre-temps, tu devrais publier un communiqué de presse dans lequel tu reconnais ton héritage et attribues le mérite de tes exploits à la lignée Comstock.
    — M’abaisser devant ce boucher ? Dois-je profaner la tombe de mon père, tant qu’à faire ? »
    Mme Comstock a tressailli. Sam a dit d’un ton sévère : « Ce sont des mesures destinées à protéger ta vie, Julian.
    — Pour ce qu’elle vaut…
    — Elle est précieuse, a dit Mme Comstock avec aigreur. En tout cas pour moi, Julian, si ce n’est pour toi. »
    Julian a accepté la réprimande de sa mère et son expression s’est radoucie. « Très bien. Il reste quelques semaines avant la fête de l’Indépendance, de toute manière. Et si je dois vivre aussi longtemps, je veux le faire comme un être humain et non comme un fugitif.
    — Que veux-tu dire ?
    — Que demain, je rentre à Manhattan. »
    Notre idylle nerveuse était terminée.

    Nous avons embarqué le lendemain sur le Sylvania. La tempête survenue au cours de la nuit avait conduit à une matinée fraîche et pluvieuse. J’ai passé un bon moment dans la timonerie du Sylvania à satisfaire ma curiosité pour les principes et les techniques de la navigation d’un vapeur. Je suis ensuite descendu dans la cabine, plus chaude, où Julian était installé avec un livre sur les genoux.
    « L’avenir me préoccupe, ai-je lancé.
    — Si tant est que nous en ayons un, tu veux dire ?
    — Eh bien, voilà qui relève d’une noble intention. Mais tu devrais attendre que la fête de l’Indépendance soit passée, tu ne crois pas ? Vous pouvez sans problème habiter avec nous en attendant. Vous n’êtes pas un fardeau pour la maisonnée, crois-moi.
    — Merci, Julian, mais pourquoi attendre ? Je pourrais rater une occasion.
    — Ou accepter un engagement qu’il te sera impossible de garder. Adam… peut-être ma mère ne s’est-elle pas montrée assez explicite sur l’invitation de Deklan Comstock. Quand elle a dit que nous étions invités au palais exécutif, le pronom t’incluait.
    — Quoi !
    — Ainsi que Calyxa. »
    Sous le choc, mes genoux ont failli se dérober. « Comment est-ce possible ? Qu’est-ce que me veut le Président ? Et d’ailleurs, comment peut-il savoir quoi que ce soit sur moi ?
    — Ses hommes ont sans doute soudoyé ou menacé nos domestiques. Les murs leur sont transparents. Ton nom et celui de Calyxa figuraient en toutes lettres dans l’invitation.
    — Julian, je ne suis qu’un garçon bailleur… je ne sais pas comment me comporter face à un président, encore moins à un président assassin !
    — Il ne te fera sans doute pas assassiner. Mais il a dû apprendre que tu étais le véritable chroniqueur de mes soi-disant “aventures” et j’imagine qu’il veut jeter un coup d’œil sur toi. Quant à ta conduite… » Il a haussé les épaules. « Sois toi-même. Tu n’as rien à gagner à prendre une pose, et rien à perdre en révélant tes origines. Si le Président veut me tourner en dérision parce que je m’associe avec des garçons bailleurs et des chanteuses de taverne, laisse-le faire. »
    Cela ne me réjouissait guère, mais je me suis mordu la lèvre sans répondre.
    « En attendant, a dit Julian, je te dois une faveur.
    — Sûrement pas.
    — Mais si. Quand tu t’es pris d’amitié pour moi à Williams Ford, tu m’as montré tout ce que tu savais de cette Propriété et de la manière d’y chasser.
    — Et toi, tu m’as montré Edenvale.
    — Edenvale n’est rien. Manhattan, Adam ! Ma ville, c’est Manhattan, et je veux t’en apprendre les dangers comme les plaisirs avant que tu commences ta vie de travailleur. »
    Il cherchait peut-être ainsi à nous changer les idées, mais comme notre existence semblait devenue dangereuse, j’étais disposé à me laisser faire. « Je pourrais peut-être apprendre deux ou trois choses sur les manières des Aristos avant qu’on me jette parmi eux dans le palais présidentiel.
    — Exactement. Et la première leçon sera de ne pas utiliser le mot “Aristos”.
    — Les Aristocrates, alors.
    — Non plus. Entre nous, nous sommes “la Communauté eupatridienne”. »
    Une étiquette assez longue pour s’étrangler avec, me suis-je dit, mais je me suis consciencieusement entraîné et cela a fini par cesser de me rester coincé dans la gorge.

3

    S’il n’est pas versé dans l’histoire récente, le lecteur n’aura peut-être de cesse de découvrir si Julian et moi avons été tués pendant la fête de l’Indépendance. Mon intention n’est pas de différer la réponse à cette importante question, mais les événements du 4 Juillet prendront tout leur sens quand j’aurais décrit ceux qui les ont précédés.
    Cela a été une époque d’appréhension pour Calyxa et pour moi-même, même si nous étions jeunes mariés et enclins à croire à notre propre immortalité. Le président Comstock ne s’intéressait pas vraiment à nous, d’après Calyxa, et de toute manière, nous n’étions pas enfermés dans les élégants appartements de l’Aristocratie. Rien ne nous empêchait d’emballer nos affaires et de partir vivre dans l’anonymat à Boston ou Buffalo, hors de portée de n’importe quel Président à l’esprit égaré. J’écrirais (dans ce scénario) des livres sous un nom d’emprunt tandis que Calyxa chanterait dans des cafés respectables. Nous sommes allés jusqu’à nous renseigner sur le prix des billets de train et à étudier les horaires, même si l’idée d’abandonner Julian à son sort m’affligeait.
    « C’est son propre destin, a dit Calyxa, il pourrait s’en protéger s’il le voulait. Il s’est déjà enfui… ne peut-il pas recommencer ? Demande-lui de nous accompagner. »
    Quand j’ai soumis ce choix à Julian, celui-ci a toutefois secoué la tête. « Non, Adam. Ce n’est plus possible. Je me suis échappé par miracle de Williams Ford, mais ici, la surveillance est beaucoup plus stricte.
    — Quelle surveillance ? Je n’en vois pas la moindre. New York est une grande ville… assez grande pour s’y fondre, il me semble.
    — Mon oncle a des yeux partout. Je ne peux pas préparer le moindre bagage sans qu’il en entende parler. Cette maison est surveillée, mais très discrètement. Si je sors me promener, les hommes du Président ne sont pas loin derrière. Si j’abuse de la boisson dans une taverne de Broadway, un rapport aboutira sur le bureau de Deklan le Conquérant.
    — Calyxa et moi sommes surveillés aussi ?
    — Sans doute, mais pas d’aussi près. » Il s’est assuré d’un coup d’œil qu’aucun domestique ne pouvait nous entendre. « Si vous voulez vous enfuir, vous y auriez tout intérêt. Je ne vous en empêcherai pas et ne vous reprocherai rien. Mais il faut le faire sans qu’on vous voie, sinon les hommes du Président vous ramèneront pour vous utiliser contre moi. Pour parler franchement, vu votre peu d’intérêt aux yeux de Deklan, c’est peut-être ici que vous êtes le plus en sécurité. Mais la décision vous appartient, bien entendu. » Il a ajouté : « Je regrette que vous vous retrouviez mêlés à cette histoire, Adam. Cela n’a jamais été mon intention et je ferai tout mon possible pour vous aider. »
    Calyxa et moi avons donc continué à étudier les horaires de trains et à dresser de vagues plans, sans aller jusqu’à les mettre en application. Nous avons continué à habiter la maison de grès brun tandis que jours et semaines s’écoulaient. Mme Comstock a poursuivi son travail de bienfaisance et réuni de temps à autre le cercle artistique de Manhattan chez elle, réunions que Julian appréciait énormément. Sam s’est souvent absenté durant cette période : il approfondissait ses contacts aux échelons supérieurs de l’armée… car « Sam Samson », redevenu Sam Godwin, avait retrouvé sa réputation de vétéran de la guerre Isthmique, et j’imaginais qu’il se livrait à sa propre récolte d’informations avec pour objectif de découvrir les intentions ultimes du Président.
    Je n’avais rien d’aussi utile à accomplir, mais j’ai passé nombre d’heures agréables avec Calyxa à nous ajuster à notre vie de couple marié. À sa manière, mon épouse n’avait pas moins de penchants que Julian pour la Philosophie et discutait volontiers des failles ou défauts du système de l’Aristocratie, qu’elle désapprouvait. Quand nous nous lassions de ces échanges, nous sortions nous promener en ville. Elle aimait découvrir les magasins et les restaurants sur Broadway ou la Cinquième Avenue, et par beau temps, nous nous aventurions même jusqu’aux grandes enceintes de pierre du domaine du palais présidentiel[52]. D’une hauteur et d’une épaisseur immenses, elles étaient constituées de fragments de granit récupérés dans les ruines de la ville. L’énorme Porte de Broadway, sur la 59e Rue, avec son corps de garde de pierre et d’acier, était une œuvre architecturale presque aussi impressionnante et deux fois plus monolithique que la cathédrale de Montréal dans laquelle j’avais pour la première fois aperçu Calyxa en surplis. Je n’arrivais pas à imaginer ce qui pouvait s’étendre entre ces menaçantes murailles précédées de douves (même si j’étais destiné à le découvrir).
    Le mois de juin a été d’une douceur et d’un ensoleillement inhabituels, aussi nous sommes-nous souvent promenés ainsi. Pour rompre la monotonie, nous variions notre itinéraire, et un jour que nous retournions de Broadway par Hudson Street, nous sommes passés devant une librairie de Manhattan. Le soleil qui traversait la vitrine révélait la couverture illustrée d’un livre de M. Charles Curtis Easton… un volume que je n’avais jamais vu, Marins américains sur les océans.
    Inutile de dire que je me suis précipité à l’intérieur.
    Je n’étais encore jamais entré dans une librairie. Toutes mes lectures avaient été empruntées dans la bibliothèque de la Propriété à Williams Ford, ou (dans le cas d’Histoire de l’Humanité dans l’Espacé) récupérées délabrées dans de vieux Dépotoirs. Je connaissais bien entendu l’existence de tels magasins et savais que Manhattan devait en compter un certain nombre. Je n’avais toutefois jamais rassemblé assez de courage pour en chercher un. Sans doute avais-je imaginé un endroit intimidant, aussi clair, spacieux et pourvu de colonnes en marbre qu’un temple grec. Ce magasin-là n’avait rien d’un établissement sacré. Il s’appelait Grogan’s Books Music and Cheap Publications et n’était ni plus ni moins majestueux que la boutique de chaussures à sa gauche et l’officine de vaccination à sa droite.
    Même l’odeur qui régnait à l’intérieur était alléchante, effluves de papier et d’encre. On trouvait en vente nombre et variété d’ouvrages, tous inconnus de ma personne, mais l’instinct m’a guidé jusqu’au rayon où étaient exposés les romans de M. Easton… il y en avait pléthore, neufs et brillants dans leurs couvertures gaufrées pleines de couleur.
    « Ferme la bouche, m’a dit Calyxa, tu vas te mettre à baver.
    — Ce doit être à peu près tout ce qu’a publié M. Easton !
    — J’espère bien. Il semble avoir déjà écrit beaucoup trop de livres. »
    Quand nous sommes ressortis de la librairie, Calyxa s’est attardée quelques instants devant l’officine de vaccination voisine. Malgré tout son mépris pour l’Aristocratie, elle n’était pas invulnérable à certains aspects de la mode de Manhattan. La vitrine de l’officine vantait un tout nouveau sérum contre la Fièvre Jaune, populaire parmi les jeunes citadines élégantes qui arboraient comme des bijoux leurs marques de vaccination. Une seule dose de ce sérum coûtait cependant davantage que douze romans, et Julian nous avait déjà mis en garde contre de telles officines, qui tendaient à répandre les maladies plutôt qu’à les prévenir.
    Je ne songeais toutefois qu’à la lecture de ces nouveaux ouvrages de M. Easton. Sur le chemin du retour, j’ai avoué à Calyxa à quel point le travail de M. Easton m’avait inspiré, de quelle manière il m’avait conduit à vouloir devenir écrivain professionnel et combien cette perspective me paraissait désormais lointaine.
    « Fadaises, a dit mon épouse. Tu es écrivain professionnel, Adam.
    — Pas du tout… je ne suis même pas publié.
    — Tu as déjà écrit un opuscule à succès. Les Aventures du capitaine Commongold étaient en vente chez Grogan, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué. Et il m’a semblé qu’elles se vendaient très bien.
    — Cette abomination ! Cet écrit qui a mis en péril la vie de Julian. Et qu’a atrocement mutilé Theodore Dornwood, par-dessus le marché. Il a massacré la moitié de mes virgules et n’a pas placé les autres là où il fallait.
    — Ponctuation mise à part, c’est ton travail, d’une qualité assez professionnelle pour qu’un nombre surprenant d’habitants de Manhattan capables de le lire consentent à payer un dollar et cinquante cents pour cela. »
    C’était exact, même si je ne l’avais jamais vu sous cet angle. Mon indignation à l’égard de M. Dornwood en a été ravivée. J’ai raccompagné Calyxa jusqu’à la maison de grès brun de Mme Comstock sans un mot de plus sur le sujet, même si, par-devers moi, j’ai résolu d’aller exprimer mes griefs dans les bureaux du Spark.

    J’aurais préféré consacrer cette soirée-là à la lecture, car je ne connaissais pas les romans que je venais de me procurer et dont je ne pouvais m’empêcher d’admirer les pages craquantes, les lettres bien nettes et l’élégante ficelle blanche qui assemblait à la perfection les cahiers, mais Julian a tenu à nous emmener voir un film, Calyxa et moi… une invitation à laquelle il était difficile de résister après tout ce que Julian m’avait raconté sur les films quand nous habitions Williams Ford.
    Nous avons pris un taxi jusqu’à une salle de spectacle de Broadway dans laquelle Julian nous avait réservé des places et nous sommes mêlés à la foule d’Eupatridiens et d’Eupatridiennes bien mis qui remplissait le foyer. Avant même d’accéder à l’auditorium, il coulait de source que la représentation serait infiniment plus impressionnante que le film de recrutement vu avec Julian dans la Maison du Dominion à Williams Ford. Le Choix d’Eula, qu’on allait nous projeter, était annoncé dans le foyer par de grandes affiches colorées qui représentaient une femme en robe surannée et un homme armé d’un pistolet, avec un cheval et un drapeau américain. Julian a expliqué qu’il s’agissait d’une histoire patriotique à la sortie programmée aux environs de la fête de l’Indépendance. Il nous a dit ne pas en attendre grand-chose en termes de dramaturgie, mais le film avait été produit par une équipe locale connue pour son somptueux travail de caméra et ses généreux effets scéniques. « Ce devrait être un beau spectacle, au moins », a-t-il conclu.
    — Il ne faut pas y penser de cette manière, l’a réprimandée Julian. Avec ce genre de raisonnement, il n’y aurait pas d’art du tout, ni de philosophie ou de livres. C’est un établissement indépendant, pas une institution eupatridienne. Les revenus payent les salaires des acteurs et des chanteurs, qui sans cela souffriraient de la faim.
    — Des chanteurs en plus des acteurs ? Dans ce cas, je retire ce que j’ai dit. »
    L’ensemble du théâtre était alimenté par une dynamo interne qui vrombissait dans le sous-sol tel un Léviathan en train de ronfler. Les lumières, électriques, ont diminué toutes ensemble tandis que l’orchestre – une fanfare complète, complétée de cordes – attaquait l’ouverture. Le rideau s’est levé, dévoilant un immense Écran blanc et les cabines voilées dans lesquelles les Acteurs-Voix et les Effets Sonores travaillaient. Dès l’obscurité complète, le faisceau d’un projecteur a plaqué un titre sur l’écran :

    L’ALLIANCE NEW-YORKAISE DE LA SCÈNE ET DE L’ÉCRAN
    présente
    LE CHOIX D’EULA
    Une histoire musicale de l’Antiquité

    accompagné de l’imprimatur du Dominion.
    « Voilà qui promet », a fait remarquer Calyxa, qui avait déjà vu des films à Montréal dans des circonstances moins sophistiquées, mais Julian l’a fait taire et la musique a connu un crescendo puis un diminuendo au moment où le récit commençait.
    Je ne décrirai pas ma stupéfaction… le lecteur peut la considérer comme acquise. Je dirai que, pour une fois, la fierté que Julian tirait de la culture de l’Est a semblé justifiée et en tout point excusable. C’est de l’Art, ai-je pensé, et du grand !
    L’histoire se déroulait à une époque indéterminée durant la Chute des Villes, avec comme personnages principaux Boone, pasteur aux abois d’une église urbaine, Eula sa fiancée et Foster, un industriel parcimonieux.
    Le spectacle se divisait en trois Actes, détaillés dans le Programme distribué par les placeurs. Chaque Acte comptait trois chansons, ou « Arias ».
    Il n’y a toutefois eu pour commencer aucun chant… rien que du Spectacle, tandis que le public se voyait proposer des scènes tremblotantes d’une ville des Profanes de l’Ancien Temps au dernier stade de son déclin. Nous avons vu de nombreux immeubles d’une hauteur impossible, ingénieusement construits de papier et de bois, mais à l’air vraiment authentique ; nous avons vu des rues bondées d’Hommes d’Affaires, d’Athées, de Catins et d’Automobiles[55]. Boone et Eula apparurent. Ils travaillaient ensemble dans la petite église de Boone et leur badinage laissait penser qu’ils ne tarderaient pas à échanger leurs vœux, mais ils furent interrompus par une troupe de Policiers Profanes qui fit irruption en accusant Boone d’employer des mots interdits tels que « foi » et « paradis ». Ces brutes conduisirent Boone en prison tandis qu’Eula poussait de pitoyables sanglots. On tramait Boone enchaîné dans la rue quand il entonna la première chanson, qui d’après le programme s’intitulait :

    Aria : La main de Dieu, sans douceur

    L’acteur filmé était expressif, et sonorisé par un ténor qui insufflait flamme et discipline aux paroles. (La main de Dieu, sans douceur mais juste/Descendra sur les méchants, etc.)
    Si, par leur comportement agressif, les Policiers Profanes gagnaient leur place en Enfer, leur ville s’y trouvait déjà à moitié. Nous avons assisté à un montage de grèves, émeutes et incendies, les bâtiments élevés se mettant à brûler comme construits de petit bois. On a ensuite présenté au public Foster, l’industriel, qui s’efforçait de maîtriser dans son aciérie un incendie allumé par des ouvriers indisciplinés, mais devait reculer devant la chaleur et les poutres tombées à terre. Sur ce fond de destruction, Foster essuya son front plein de suie avant de chanter avec résignation l’

    Aria : Disparu, tout ce que j’avais construit.

    Tout cela était assez triste pour faire fondre le cœur le plus cynique et le plus endurci, mais nous n’avions pas tout vu. Eula réapparut. Elle n’avait quitté la scène de la cruelle arrestation de Boone que pour retrouver la demeure familiale engloutie par les flammes et ses parents en train de pousser des cris depuis une fenêtre à laquelle on ne pouvait leur porter secours. Les flammes les consumèrent. Terrassée par le chagrin, Eula se traîna jusqu’à la prison où elle pensait qu’on avait conduit Boone, mais ce bâtiment-là aussi avait été réduit en cendres.
    Plusieurs Eupatridiennes dans le public, émues par cette scène tragique, se sont essuyé les yeux et mouchées d’une manière qui a distrait notre attention de l’excellemment interprétée

    Aria : Seule et perdue au milieu des ruines

    d’Eula, qui a conclu le premier acte.
    Les lumières se sont rallumées pour un entracte. Nombre des Eupatridiens ont aussitôt gagné le foyer, mais Calyxa, Julian et moi, jeunes gens à la vessie fiable, sommes restés à nos places. Des images du film me flottaient encore dans l’esprit et j’ai commencé à réfléchir aux merveilles perdues des Profanes de l’Ancien Temps. J’ai demandé à Julian : « Les Profanes de l’Ancien Temps ont fait des films, non ? Il me semble que tu me l’as dit.
    — Trop nombreux pour les compter, même si aucun ne nous est parvenu, à moins qu’ils aient été mis sous clé dans les archives du Dominion. » Le Comité Culturel du Dominion, a-t-il expliqué, disposait à New York d’un grand bâtiment de pierre dans lequel il conservait des textes, documents ou autres articles anciens trop blasphématoires pour le public. Personne d’extérieur au clergé autorisé ne savait quels trésors il renfermait.
    « Et c’était des films en couleur avec un son enregistré ?
    — Exactement.
    — Alors pourquoi on ne peut pas en avoir, nous ? Ou du moins en avoir davantage tels que nous les faisons ? Je ne comprends pas, Julian. Les technologies les plus simples du passé n’ont rien de mystérieux pour nous. On n’a peut-être pas beaucoup de pétrole, mais on peut obtenir le même effet en brûlant du charbon.
    — Nous pourrions faire des films avec du son enregistré, mais les ressources n’ont pas été allouées de cette manière. Même chose pour cette machine à écrire avec laquelle Theodore Dornwood t’a convaincu de lui fournir tes services. Nous pourrions construire une machine à écrire pour chaque être humain de Manhattan, si nous le voulions, mais ce serait une dépense inconsidérée de fer, de caoutchouc ou de je ne sais quelle matière dont sont faites les machines à écrire… le Sénat attribue ces matières aux fabricants eupatridiens, qui à leur tour fournissent les militaires en armes et autres nécessités. »
    Je n’y avais pas pensé en ces termes. J’ai supposé qu’on pouvait considérer chaque Balayeuse de Tranchées au Labrador comme une machine à écrire non construite ou un film non produit. Marché douloureux, mais quel patriote aurait pu ne pas l’approuver ?
    « Un artiste, a poursuivi Julian, un petit fabricant ou un petit commerçant doit se débrouiller soit avec les ressources qui lui parviennent comme excédent des plus gros qu’eux, soit avec des restes récupérés dans un Dépotoir local. Ce qui est bien entendu d’une justice discutable. » Il s’est tourné vers Calyxa. « Qu’est-ce que tu penses du film, jusqu’ici ?
    — En tant que spectacle dramatique ? » Elle a roulé les yeux de mépris. « Et les chansons… excuse-moi, les arias… sont simplettes. La chanteuse a du talent, par contre. Sa voix est un peu plate dans les registres aigus, mais vigoureuse et éloquente, dans l’ensemble. »
    J’ai poliment exprimé mon désaccord quant à la qualité dramatique, mais son opinion sur la musique équivalait à de grandes louanges, car même dans ses meilleurs moments, Calyxa n’accordait son approbation qu’à contrecœur.
    Le public est revenu dans l’auditorium et les lumières se sont éteintes pour le deuxième acte. Le film a repris avec un autre Spectacle : des centaines d’hommes et de femmes en haillons fuyant la Chute des Villes, sur un fond sonore constitué d’un mélancolique panégyrique à la trompette et du rythme de pieds en train d’avancer lourdement. Parmi ces personnes figurait le pasteur condamné Boone, qui avait échappé aux flammes (ce qu’Eula ignorait). Au cours d’une scène touchante, il rencontrait par hasard les brutaux Policiers Profanes responsables de son arrestation, qui mouraient à présent de faim et souffraient de leurs brûlures. Malgré les péchés qu’ils avaient commis à son égard, il les aidait à renoncer à leur apostasie et les conduisait à la rédemption au moment de leur trépas. En se relevant de cette tâche sacrée, Boone aux joues striées de larmes aperçut au loin une Bannière de la Croix parmi les réfugiés en mouvement. Il reconnut en celle-ci un symbole du tout nouveau Dominion de Jésus-Christ sur Terre… une union de toutes les Églises Persécutées, événement qu’il salua par son

    Aria : Au milieu du désert, un drapeau.

    Eula, sans que Boone n’en sût rien, faisait partie de cette foule de citadins vagabonds. Lorsque la faim menaça de la terrasser, elle fut obligée de mendier l’aide de Foster, l’ancien industriel. Celui-ci, qui voyageait en chariot, expliqua vouloir se rendre dans une plantation rurale qu’il possédait. Il se comporta avec Eula d’une manière impeccablement aimable et chaste, et malgré l’amour qu’elle portait encore à Boone, croyant le pasteur mort dans l’incendie, elle accepta les cadeaux de Foster d’un cœur relativement libre. La plaintive chanson de deuxième acte d’Eula, accompagnée au piano et non par un orchestre complet, était

    Aria : Je vais saisir cette main tendue.

    Foster et Eula, qui devenaient de plus en plus proches, voyagèrent ensuite à bord du chariot de Foster dans un montage de scènes qui montraient le monde dégradé de la Fausse Affliction. Il y avait des maisons en ruine, des fermes envahies par la poussière, du bétail qui mourait de faim, des Avions tombés, des Automobiles rouillées, etc. Après de pénibles aventures, ils finirent par arriver dans une petite ville qui occupait le sommet d’une colline non loin des terres appartenant à Foster. Cette agglomération sortie indemne de la Chute des Villes était protégée par l’inébranlable Christianisme de sa population. Ses habitants avaient érigé un immense symbole de leur foi au point culminant de la région, incitant Foster à entonner l’

    Aria : Là-bas, brillant sur la colline… Une croix !

    L’Acte s’achevait sur Eula qui apercevait stupéfaite un des nombreux ecclésiastiques rassemblés dans cette ville vertueuse pour contribuer au travail des défenseurs de la foi : nul autre que Boone, son ex-promis.
    Le rideau est tombé sur cette découverte à couper le souffle.
    Cette fois, nous sommes tous trois allés dans le foyer durant l’entracte. En satisfaisant à un besoin naturel, j’ai découvert un autre des luxes imprévus de la classe eupatridienne : une tuyauterie intérieure si propre que les réceptacles émaillés pour messieurs brillaient, comme tout récemment cirés, et sentaient le citron. Stupéfiant, ce que l’ingéniosité humaine peut produire comme raffinements dans ce domaine !
    J’ai regagné ma place à temps pour le troisième Acte.
    C’était la partie du film dans laquelle un Choix, mis en valeur dans le titre, était soumis à la pauvre Eula. Il fournirait de solides occasions aux actrices qui la représentaient (vocalement et sur la pellicule) de se mettre en valeur, mais nous avons d’abord vu Foster affronter lui-même un dilemme. Sa plantation, non loin de la ville pieuse dans laquelle Eula et lui s’étaient réfugiés, offrait un spectacle de dévastation : les réfugiés affamés avaient piétiné la récolte de blé et le manque de personnel empêchait de moissonner ce qui en restait. Dans le même temps, les réfugiés se pressaient jour après jour en ville dans l’espoir d’y trouver pitance. La solution consistait manifestement à employer ces vagabonds sans terre comme main-d’œuvre agricole… mais Foster ne pouvait en embaucher aucun : il n’avait pas d’argent pour les rémunérer. De toute manière, le travail de ferme (garantie d’un repas journalier) était si désirable que la foule se serait battue pour l’avoir. Aussi Foster conçut-il une ingénieuse solution :

    Aria : La générosité peut acheter tout ce qui se vend

    chanta-t-il, en acceptant des promesses de contrat à vie de la part d’hommes disposés à renoncer à des salaires journaliers[56]. Pour faire respecter l’arrangement, et pour qu’il fonctionne, il demanda l’assistance du clergé en général et du pasteur Boone en particulier.

    Aria : Je donne à Dieu ce que refuse la Terre
    Foster la demanda en mariage dans une scène qui se déroulait le lendemain. Eula n’accepta pas aussitôt, mais alla chercher conseil auprès de Boone. Elle s’approcha de lui comme une pénitente approche d’un pasteur – sans que ni l’un ni l’autre n’admît leur relation passée, dont ils avaient pourtant tous deux douloureusement conscience – et lui raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la Chute des Villes, jusqu’à la demande de Foster. Elle confia avoir vu son précédent promis, qu’elle avait cru mort, et l’aimer encore sincèrement, mais elle aimait aussi Foster et la confusion régnait dans son esprit.
    Bouleversé, Boone finit par répondre. « Beaucoup de choses ont changé depuis la fin de l’ancien monde », a prononcé l’acteur-voix qui donnait à ce discours tous les trémolos et frémissements de l’émotion refoulée, en synchronisant précisément ses mots avec les mouvements des lèvres de l’acteur sur l’écran. « Nous sommes engagés dans une nouvelle relation avec le sacré. C’est le crépuscule d’un ancien style de vie et l’aube d’un nouveau. Les vœux d’autrefois ne sont pas brisés, mais annulés. Ton mariage, si tu te maries, sera sûrement béni… » (un long temps d’arrêt, la gorge serrée) « … malgré… malgré ce qu’il y a eu avant. »
    Eula leva vers lui des yeux pleins de larmes. « Merci, pasteur », dit-elle, et si elle prononça d’autres mots, ils ont été noyés par les reniflements dans la salle.
    Eula revint à Foster, un retour doux-amer. Elle accepta ses hommages avec une

    Aria : Je me promets à toi

    suivie par des scènes d’un spectaculaire Mariage, avec de nombreux et poignants échanges de regards entre Eula et le noble pasteur, et enfin un très long
Ensemble/pot-pourri
La main de Dieu, sans douceur
Là-bas, brillant sur la colline…
Je me promets à toi,

    Des applaudissements prolongés ont accompagné le baisser du rideau. Je n’ai sûrement pas applaudi avec moins de vigueur que les autres… peut-être même me suis-je montré plus enthousiaste que quiconque. J’ignorais jusqu’alors que l’illusion Cinématique pût exister à une échelle aussi grande, entretenue par les méticuleux efforts de tant d’interprètes talentueux travaillant de concert. C’était tout autant une révélation pour moi que la tuyauterie des toilettes messieurs.
    Nous sommes sortis dans la rue avec le reste du public. Le film avait éveillé dans mon esprit une espèce de Lueur Patriotique qui se combinait aux lumières de la ville. C’était la dernière des quatre heures quotidiennes de l’Illumination Nocturne de Manhattan, aussi des éclairages artificiels brillaient-ils le long de Broadway comme des légions de lucioles en pleine activité. Même les restes squelettiques des anciens Gratte-Ciel semblaient emplis d’une vigueur électrique. Coches et taxis passaient en grande abondance, et d’écarlates Bannières de la Croix, pendues aux corniches et aux linteaux en prévision de la fête de l’Indépendance, flottaient dans l’agréable brise.
    J’ai dit à Julian à quel point j’étais impressionné et je lui ai demandé pardon de l’avoir soupçonné de vanter exagérément New York et les films.
    « Oui, le spectacle n’était pas mauvais, a-t-il répondu. Une très agréable sortie, tout compte fait.
    — Pas mauvais ! Il y en a de meilleurs ?
    — J’en ai vu quelques-uns.
    — Tu as trouvé ça plutôt bon ? a demandé Calyxa d’un ton sceptique. Et ton fameux agnosticisme ? Si joli soit-il, Eula n’insulte-t-il pas tes croyances les plus profondes ?
    — Merci de la question, mais non, je ne me sens pas particulièrement insulté par ce film. Si je suis agnostique, Calyxa, c’est parce que je suis aussi réaliste.
    — Je n’ai pas vu là-dedans le moindre réalisme… rien qu’une version simplette de ce qu’on trouve imprimé dans les brochures du Dominion.
    — Eh bien, tu as raison… du point de vue historique, c’était faible et propagandiste, mais il pouvait difficilement en être autrement. Tu as vu l’imprimatur du Dominion, au début du film. Aucun cinéaste ne peut tourner sans soumettre son script aux comités culturels du Dominion. Du point de vue réaliste, ces domaines sont exempts d’art, puisqu’ils échappent au contrôle de l’artiste. Mais au niveau structure, rythme, dialogue, photographie, harmonie entre l’écran et les interprétations vocales… tout ce sur quoi les cinéastes ont bel et bien une influence, c’était irréprochable.
    — Irréprochable, donc, en tout sauf en ce qui compte, a dit Calyxa.
    — Tu veux dire que les chants ne comptaient pas ?
    — Eh bien… c’était correctement chanté, d’accord… et ce ne sont pas les chanteurs qui ont écrit le script…
    — Voilà exactement ce que je voulais dire.
    — C’était donc quelque chose de beau et de stupide. Ce serait encore plus beau en étant un peu moins idiot, non ?
    — Je n’en disconviens pas. J’adorerais tourner un film qui ne serait pas seulement beau, mais aussi méditatif et authentique. J’y ai souvent pensé. Mais le monde n’est pas prêt à permettre pareille chose. Je doute que quiconque sur Terre ait le pouvoir de contrecarrer le Dominion sur ce point, sauf peut-être le Président lui-même. » Comme surpris par sa propre pensée, Julian a alors cillé et souri. « Bien entendu, ce n’est pas quelque chose qu’on peut espérer de Deklan Comstock.
    — Non, a dit Calyxa en le dévisageant. Non, certainement pas de Deklan Comstock. »

    Le lendemain matin, j’ai laissé Calyxa à sa grasse matinée et suis parti rendre visite à l’éditeur du Spark et des Aventures du capitaine Commongold, jeune héros du Saguenay.
    Je n’emportais rien de plus létal que l’indignation qui couvait en moi, alimentée par les scènes de courage et de sacrifice dont j’avais été témoin dans le film de la veille. Je vais affronter ces voleurs, me suis-je dit, et l’injustice flagrante dont j’ai été victime les fera s’effondrer devant moi. J’ignore pourquoi j’espérais d’aussi extravagants résultats de la simple application de la justice. Ce genre de calcul se vérifie rarement dans la réalité.
    Ma première épreuve a consisté à trouver le bureau adéquat. Je n’ai eu aucun mal à localiser près du canal Lexington le vaste édifice de pierre dans lequel se publiait le Spark : chacun des numéros en donnait l’adresse. La majeure partie de ce large espace se consacrait toutefois à l’impression, la reliure, le stockage et la distribution des journaux et opuscules de la compagnie, aussi en ai-je été réduit à demander mon chemin à un presseur crasseux. « Oh, vous voulez la Rédaction », m’a-t-il répondu.
    « La Rédaction » était une suite de pièces au sommet d’une volée de marches au troisième étage. Toute la chaleur du bâtiment (et c’était une chaude journée de juillet) se rassemblait dans ce dédale dépourvu d’air, avec les odeurs d’encre, de solvant et d’huile de machine. Je ne savais pas exactement à qui je devais parler, mais d’autres demandes de renseignements m’ont conduit à la porte de l’Éditeur et Rédacteur en Chef, un dénommé John Hungerford. Celui-ci ne semblait pas avoir l’habitude de recevoir des visiteurs sans rendez-vous, mais je me suis montré ferme auprès de son secrétaire et j’ai enfin pu entrer dans son bureau.
    Hungerford était assis derrière une table de travail en chêne, dans l’une des quelques pièces de l’étage pourvues d’une fenêtre ouverte, même si la sienne donnait sur un mur de briques. C’était un quinquagénaire au comportement sévère et péremptoire qui m’a demandé sans préambule ce que je lui voulais.
    J’ai répondu être auteur. À peine avais-je prononcé ce mot qu’il m’a interrompu : « Je ne peux pas vous employer, si c’est ce que vous cherchez. Nous avons tous les auteurs dont nous avons besoin… on en trouve à la pelle, en ce moment.
    — Ce n’est pas un travail que je veux, mais justice ! J’ai le regret de vous informer qu’un homme attaché à votre compagnie m’a volé, et avec votre collaboration. »
    Cela l’a réduit quelques instants au silence. Ses sourcils se sont levés et il m’a examiné. « Comment vous appelez-vous, mon garçon ?
    — Adam Hazzard.
    — Ça ne me dit rien.
    — Je ne m’attendais pas à ce que vous connaissiez mon nom. Mais le voleur est M. Theodore Dornwood, et le sien, vous le connaissez peut-être. »
    Il a manifesté moins de surprise que je m’y attendais. « Et qu’affirmez-vous que Dornwood vous a volé ? Une montre, un portefeuille, l’affection d’une femme ?
    — Des mots. Vingt mille, à peu près. » J’avais évalué la longueur des Aventures de Julian Commongold. Un mot n’est pas grand-chose, mais vingt mille de pas grand-chose, cela pèse un certain poids. « Puis-je m’expliquer ?
    — Je vous en prie. »
    Je lui ai raconté le travail que j’avais effectué pour Dornwood à Montréal et la manière dont celui-ci en avait disposé par la suite.
    Sans me répondre, M. Hungerford a demandé à son secrétaire d’aller quérir Dornwood, qui disposait apparemment d’un bureau dans le bâtiment. Le scélérat est arrivé quelques instants plus tard.
    Dornwood à Manhattan ne ressemblait plus à l’ivrogne parfumé au chanvre que j’avais vu pour la dernière fois aux environs de Montréal. Le succès de Capitaine Commongold avait amélioré ses vêtements, sa tonsure et sa couleur de peau. Il semblait malheureusement lui avoir aussi endommagé la mémoire. Il m’a regardé sans me reconnaître, ou du moins il a fait semblant, jusqu’à ce que M. Hungerford nous présentât.
    « Ah oui ! M. Hazzard… c’était le soldat Hazzard, non ? Ravi de voir que vous avez survécu à votre service. Excusez-moi de ne pas vous avoir reconnu sans votre uniforme.
    — Eh bien, moi, je vous connais, avec ou sans uniforme.
    — Ce jeune homme a un grief contre vous, a dit Hungerford avant de répéter avec suffisamment de détails ce que je lui avais raconté. Qu’avez-vous à répondre ? »
    Theodore Dornwood a haussé les épaules en prenant un air vaguement blessé. « Eh bien, qu’est-ce que je peux dire ? J’imagine qu’il y a une part de vérité là-dedans. Je me souviens en effet du soldat Hazzard venant me trouver pour des leçons d’écriture. Et j’ai bel et bien accepté de lire quelques pages sorties de sa plume.
    — Vous l’admettez ! me suis-je écrié.
    — J’admets vous avoir consulté, oui. Je pense que vous vous méprenez sur la nature du journalisme, soldat Hazzard. Mais je ne vous reproche rien, un garçon bailleur des régions boréales pouvait difficilement en savoir davantage. Un journaliste puise à de nombreuses sources. Vous et moi avons parlé de Julian Commongold, en effet… vous m’avez peut-être même montré quelques notes écrites… mais j’ai discuté de ce sujet avec énormément de fantassins et d’officiers, en dehors de vous-même. Dans la mesure où je me suis servi de vos notes comme source partielle (et j’admets que cela a pu être le cas), c’était en échange de mon avis sur vos écrits… pour ce que je pouvais fournir comme avis à un habitant de l’Ouest peu instruit. Aucun marché officiel n’a été conclu, bien entendu, mais si jamais il y a eu un marché officieux, il a sûrement été rempli. »
    Je l’ai dévisagé. « Je n’ai conclu aucun marché. »
    M. Hungerford a aussitôt levé les yeux. « Si vous n’avez conclu aucun marché, monsieur Hazzard, il n’y en avait donc aucun à respecter, si ? J’ai bien peur que M. Dornwood l’emporte sur tous les points.
    — Sauf que chaque mot imprimé dans Capitaine Commongold est à moi, exactement comme je l’ai écrit !… à part les virgules mal placées. »
    Dornwood, qui s’avérait à l’aise et efficace dans le mensonge, a levé les mains en implorant du regard son employeur. « Il m’accuse de plagiat. Dois-je m’abaisser à nier ?
    — Écoutez, monsieur Hazzard, a dit Hungerford, vous n’êtes pas le premier à débarquer ici en affirmant qu’une brochure était basée sur une de ses idées, qu’on lui aurait “volée” je ne sais comment. Cela se produit avec chacune de nos publications à succès. Je ne veux pas vous traiter de menteur, et Dornwood admet généreusement que vous avez constitué une de ses centaines de sources, mais vous n’avez aucune preuve à présenter à l’appui de vos dires et tout laisse à penser qu’il s’agit simplement d’un pénible malentendu de votre part.
    — Je me réjouis que vous ne me traitiez pas de menteur, car je n’en suis pas un… même si vous n’auriez pas à chercher loin pour en trouver !
    — Allons, a dit Dornwood.
    — La discussion est close, a lancé Hungerford en se levant brusquement. Et je veux aller déjeuner. Désolé de ne rien pouvoir faire pour vous satisfaire, monsieur Hazzard.
    — Je ne veux pas qu’on me satisfasse, je veux être payé ! Je vous tramerai en justice, s’il le faut !
    — Que vous dites. J’espère pour vous que vous n’en ferez rien. Si vous insistez, vous pouvez revenir cet après-midi m’en parler en présence de mon avocat. Il passe au bureau vers trois heures. Il pourra peut-être vous convaincre que vous n’avez aucune chance, si je n’y arrive pas moi-même. Au revoir, monsieur Hazzard… vous connaissez le chemin. »
    Dornwood m’a souri d’un air exaspérant.

    Je suis rentré inconsolable et j’ai découvert que Calyxa était sortie avec Mme Comstock s’acheter des vêtements pour les festivités de l’Indépendance au palais exécutif. Rentré tard, car il était resté après le film pour revoir des gens du spectacle et des esthètes de Broadway qui comptaient parmi ses amis, Julian venait de se lever. Je l’ai croisé sur le chemin de la cuisine et il m’a demandé si j’avais déjà pris mon petit déjeuner.
    « Depuis des heures, ai-je répondu avec irritation, il est même déjà tard pour le déjeuner.
    — Parfait… j’ai davantage envie de déjeuner. Si on sortait prendre un bon repas ? Sans vouloir froisser le personnel de cuisine.
    — Je crois que je préférerais passer l’après-midi à lire.
    — Par cette belle journée ?
    — Comment peux-tu savoir si elle est belle ou pas ? Tu n’as même pas encore dû mettre le nez à la fenêtre.
    — Sa beauté glisse par-dessous les portes. Je sens l’odeur du soleil. Ne fais pas le fossile, Adam. Viens déjeuner avec moi. »
    Je pouvais difficilement résister à son invitation sans parler des événements de la matinée, que je préférais garder par-devers moi. Nous nous sommes installés dans un restaurant relativement proche qui servait de la langue de bœuf en tourte et des dés de porc d’une qualité raffinée. J’ai essayé de sourire et de bavarder, mais j’ai à peine touché à mon assiette et j’étais de compagnie si morose que Julian n’a eu de cesse de m’interroger sur mon état d’esprit.
    « Ce n’est rien, ai-je prétendu. Peut-être une indigestion.
    — Ou peut-être tout autre chose. Tu t’es disputé avec Calyxa ?
    — Non…
    — Tu t’inquiètes pour la fête de l’Indépendance ?
    — Non…
    — Quoi, alors ? Allez, Adam, avoue. »
    Il a refusé de changer de sujet, aussi me suis-je laissé fléchir et ai-je raconté ma visite au Spark.
    Julian m’a écouté sans m’interrompre. L’attentif serveur a servi café et petits gâteaux, auxquels je ne me suis pas intéressé. J’avais du mal à regarder Julian dans les yeux. Quand j’ai toutefois fini par me taire et lui-même par prendre la parole, il m’a seulement dit : « Les gâteaux sont excellents, Adam. Goûtes-en un.
    — Je me fiche des gâteaux, me suis-je exclamé. Ne vas-tu pas me réprimander pour ma naïveté ou je ne sais quoi ?
    — Pas du tout. J’admire ce que tu as fait. Que tu te sois défendu, je veux dire. La justice est entièrement de ton côté, cela ne souffre aucun doute. C’est ta méthode qui pèche.
    — J’ignorais en avoir une.
    — Manifestement, tu n’en as pas. Je vais te dire : pourquoi tu ne retournes pas voir Hungerford dans son bureau cet après-midi, comme il te l’a suggéré ? »
    Son conseil m’a stupéfait. « Dans quel but ? Me faire piétiner par son avocat ? » Poursuivre Hungerford en justice avait été une menace en l’air : je ne disposais d’aucune preuve et les tribunaux new-yorkais n’étaient pas réputés pour leur impartialité. « Je préférerais éviter, merci.
    — Le résultat pourrait être différent, cette fois.
    — Je ne vois pas pourquoi. Hungerford est bien décidé à n’admettre aucune responsabilité et Dornwood est un professionnel du mensonge.
    — Fais-moi confiance. »
    Tout cela était très embarrassant, mais ne voyant aucun recours, je suis retourné au Spark avec Julian.
    Si Hungerford a été surpris de me revoir, il n’en a rien laissé paraître. Il avait dit la vérité quant à son avocat, puisque tous trois étaient assis dans le bureau à mon arrivée : Hungerford, Theodore Dornwood et un gros homme aux cheveux gras, qu’on m’a bientôt présenté comme maître Buck Lingley.
    À mon grand désarroi, Julian avait choisi d’attendre à l’extérieur du bureau, en me donnant comme instructions de le faire entrer si l’éditeur ne se laissait pas fléchir.
    Issue qui semblait inéluctable.
    M. Hungerford m’a prié de m’asseoir. Avant que je pusse prononcer le moindre mot, son avocat m’a demandé si j’avais engagé des poursuites… déposé plainte ou quelque chose du même genre.
    J’ai répondu par la négative.
    « Vous avez bien fait, a affirmé Lingley. Vous nagez dans des eaux agitées, monsieur Hazzard. Que savez-vous sur le système judiciaire ?
    — Comprenez-vous ce que vous coûterait d’entreprendre des poursuites contre cette entreprise, ou contre M. Dornwood personnellement ? Et comprenez-vous que ça vous reviendrait deux fois plus cher une fois votre affaire rejetée par le tribunal, comme je vous assure qu’elle le sera ? Ce n’est pas chose insignifiante que de mettre en cause l’intégrité d’hommes tels que ceux-là.
    — Ils la mettent eux-mêmes en cause, me semble-t-il. Mais je ne doute pas que vous ayez raison. »
    La perplexité a envahi durant quelques instants le visage de l’homme de loi. « Vous voulez dire que vous renoncez à vos prétentions ?
    — J’imagine que cette phrase a une valeur légale dont je n’ai pas conscience. Le passé est le passé… ni vous ni moi ne pouvons le changer, maître Lingley. Et si les tribunaux ne jugent pas cette affaire, le Paradis pourrait bien se montrer moins laxiste.
    — Le Paradis ne relève pas de mes compétences. Si vous consentez à vous montrer raisonnable, je vous ai préparé un papier à signer.
    — Un papier qui dit quoi ?
    — Que vous ne réclamez rien à cette compagnie ni à M. Dornwood, quelle que soit la modeste quantité de vos écrits qui s’est retrouvée dans les récits publiés de Dornwood.
    — Ce n’est pas une “modeste quantité”, maître Lingley. Nous parlons d’un vol d’une audace à faire rougir un vautour.
    — Décidez-vous. Voulez-vous régler l’affaire ou allez-vous persister dans vos calomnies ? »
    J’ai examiné le papier. Pour autant que je pusse déchiffrer les attendus, il s’agissait d’une renonciation à toutes mes plaintes antérieures, en échange de quoi, stipulait le texte, la compagnie ne me poursuivrait pas pour « diffamation ».
    Il y avait un espace prévu pour ma signature.
    « Si je signe ceci, ai-je dit lentement, j’imagine qu’il me faut un témoin ?
    — Mon secrétaire en fera office.
    — Inutile… j’en ai amené un », et j’ai fait signe par la porte à Julian.
    Ce développement inattendu a fait ciller Hungerford et l’avocat. S’ils n’ont pas reconnu Julian Comstock, on ne peut certainement pas en dire autant de Theodore Dornwood, qui s’est redressé d’un coup sur sa chaise en lâchant une grossièreté impossible à reproduire ici.
    « De quoi s’agit-il ? a voulu savoir Hungerford. Qui est cet homme ?
    — Julian Comstock, ai-je répondu. Julian, je te présente M. Hungerford, l’éditeur du Spark. »
    Julian a tendu la main. L’autre l’a serrée, même si tout le reste de son corps semblait figé par la surprise.
    « Et voici son avocat, maître Buck Lingley.
    — Bonjour, maître », a dit Julian d’un ton aimable.
    La complexion de Lingley, jusqu’à présent colorée, a pris une teinte coquille d’œuf et son comportement tendancieux s’est dissipé comme la rosée du matin. Il n’a rien dit, mais a tendu la main pour reprendre le papier que je devais signer, l’a plié en trois puis déchiré en deux. Il a ensuite pincé les lèvres en une écœurante imitation de sourire. « Je suis ravi… non, honoré de faire votre connaissance, capitaine Comstock. Hélas, une affaire importante m’appelle et je ne peux m’attarder. » Il s’est tourné vers Hungerford. « Je pense que vous et moi en avons fini pour aujourd’hui, John », a-t-il dit avant de sortir avec une telle hâte que je n’aurais pas été surpris de voir le courant d’air refermer la porte derrière lui.
    La mâchoire de M. Hungerford béait encore.
    « Et je reconnais Theodore Dornwood, a dit Julian, le scribe civil de notre régiment. J’ai lu une partie de votre travail, monsieur Dornwood. Du moins de ce qui a été publié sous votre nom.
    — Oui ! » a dit Dornwood d’une voix étranglée, ce qui n’avançait à rien. « Non !
    — La ferme, Théo, a ordonné M. Hungerford. Capitaine Comstock, avez-vous quelque chose à apporter à cette discussion ?
    — Pas du tout. Mon ami Adam semble juste avoir du mal à se faire comprendre.
    — Je pense que nous avons surmonté cette difficulté, a répliqué Hungerford. En tant qu’éditeur responsable, j’ai l’intention de corriger toute erreur qui se retrouverait publiée. Il va sans dire que je suis stupéfait de découvrir que M. Dornwood a emprunté les écrits d’un autre sans le citer. Il y sera remédié.
    — De quelle manière ? s’est enquis Julian avant que Dornwood parvînt à bégayer une question similaire.
    — Nous publierons un avis dans le Spark de demain.
    — Un avis ! Excellent, a affirmé Julian. Il reste quand même le problème des milliers d’opuscules déjà distribués sous le nom de M. Dornwood. Si quelque bénéfice ou droit d’auteur a été versé par erreur à M. Dornwood…
    — Monsieur, il n’y a aucun problème à ce niveau. Je demanderai à nos comptables de calculer le montant total et de vous le verser directement.
    — De le verser à M. Hazzard, vous voulez dire.
    — À M. Hazzard, bien entendu.
    — Eh bien, voilà qui fait preuve d’un esprit chrétien, a estimé Julian. N’est-ce pas, Adam ?
    — C’est presque de la contrition », ai-je dit, pas qu’un peu surpris moi-même.
    « Il me semble pourtant, a poursuivi Julian, même si je ne suis pas un expert de l’édition, que vous pourriez être en train de rater une occasion, monsieur Hungerford, et une occasion lucrative, qui plus est.
    — Veuillez vous expliquer, a dit Hungerford d’un ton circonspect tandis que Dornwood se recroquevillait sur sa chaise comme un enfant fessé.
    — Nous avons établi qu’Adam était le véritable auteur des Aventures du capitaine Commongold. Étaient-elles bien écrites, à votre avis ?
    — Le public a énormément aimé. Nous en sommes au troisième tirage. Pour moi, ça signifie que c’est bien écrit. Vous dites que tout était de vous, monsieur Hazzard ?
    — À part la ponctuation, ai-je rappelé avec un coup d’œil plein de colère à Dornwood.
    — Cela ne vous donne-t-il pas une idée, en tant qu’éditeur ? a demandé Julian. Adam est trop modeste pour le mentionner, mais il n’a pas uniquement écrit ces prosaïques Aventures. Il a un roman en chantier. Votre imprimerie de presse publie aussi des romans, je crois, monsieur Hungerford ?
    — Nous avons une petite collection de romans à sensation reliés. »
    Julian m’a demandé si mon roman pouvait être considéré comme à sensation.
    « Il y a des pirates dedans, ai-je indiqué.
    — Eh bien voilà ! Adam est un auteur à succès avéré, qui travaille sur un livre avec des pirates et d’autres personnages excitants… et vous avez cet auteur dans votre bureau !
    — Je vais faire établir un contrat, a murmuré l’éditeur.
    — M. Hungerford est un homme d’affaires avisé, Adam. Il veut publier ton roman. Les termes seront-ils généreux, monsieur Hungerford ? »
    L’autre a cité un chiffre colossal, qu’il a affirmé être sa rémunération standard pour un premier roman. Très étonné, j’ai sans doute pâli autant que maître Lingley quand il a reconnu le neveu du président. Je n’ai pu ouvrir la bouche. Mes doigts et orteils s’étaient engourdis.
    « Bien, a dit Julian. Mais Adam est-il vraiment un romancier débutant ? Vu le succès de son œuvre précédente, je veux dire. »
    Hungerford a hoché la tête avec raideur et annoncé un chiffre deux fois plus gigantesque. Je me serais peut-être évanoui, si je n’avais pu m’appuyer au bureau.
    « Ce chiffre est-il convenable, Adam ? »
    J’ai admis qu’il l’était.
    « Quant à M. Dornwood…, a commencé Julian.
    — Il sera licencié immédiatement, a assuré Hungerford.
    — Je vous en prie, n’en faites rien ! Je suis certain qu’Adam ne veut pas davantage punir M. Dornwood, à présent que l’erreur a été corrigée.
    — Sans doute pas, ai-je réussi à dire. Je n’ai pas l’intention d’en vouloir à qui que ce soit. En ce qui me concerne, Dornwood, vous pouvez conserver votre emploi… Toutefois… »
    Dornwood m’a adressé un regard suppliant. Il avait perdu sa suffisance d’habitant de Manhattan. On aurait dit un esclave condamné en train d’implorer à genoux la clémence du pharaon. C’était une sensation inhabituelle pour moi, que de tenir le sort d’un homme entre les mains. J’aurais pu lui demander de s’excuser, j’imagine. J’imagine que j’aurais pu aussi demander sa tête et que Hungerford me l’aurait apportée sur un plateau de porcelaine. Mais je ne suis pas du genre vindicatif.
    « Je veux votre machine à écrire », ai-je dit.

    La machine à écrire, dont on fait remonter l’invention aux alentours de 1870, a connu de nombreuses incarnations au cours des siècles. Sa fabrication a cessé avant même la Fin du Pétrole pour ne reprendre que récemment. Les machines à écrire modernes sont construites à la main, par des artisans qui ont examiné un nombre incalculable de restes rouillés récupérés dans divers Dépotoirs. Elles sont chères à l’achat et d’un entretien coûteux. Elles sont aussi très lourdes. Julian et moi nous sommes relayés pour descendre celle de Dornwood dans la rue et la porter jusqu’à une station de taxis.
    « Dis quelque chose, m’a suggéré Julian, sinon je vais croire que tu as perdu ta langue.
    — Je suis complètement à court de mots.
    — Regrettable, pour un auteur. »
    Sa repartie m’a coupé le souffle. Étais-je un auteur, au sens professionnel ? Sans doute. Cet après-midi-là, alors que Hungerford et son avocat voulaient me faire signer une renonciation à toute poursuite, j’avais paraphé un contrat pour un roman et inscrit mon nom à l’encre sur un reçu pour la machine à écrire de Dornwood. Sans doute ces deux objets, le contrat et la machine à écrire, prouvaient-ils que j’étais un véritable auteur.
    « J’ignorais que tu pouvais faire ça, ai-je dit à Julian.
    — Quoi donc ?
    — Ce que tu as fait au Spark. Imposer l’obéissance. Tu as presque eu le droit à une révérence de Hungerford. »
    Julian était un Aristo, je le savais depuis notre rencontre. Je n’ignorais pas non plus qu’il fallait respecter les Aristos et leur obéir. Nous n’en avions toutefois tenu aucun compte durant notre enfance, avions dû ne pas en tenir compte à l’armée et étions convenus de n’en point tenir compte dans notre amitié, aussi ce fait me venait-il rarement à l’esprit. Je me suis rappelé que, pour un inconnu, même un homme d’affaires aussi important que M. Hungerford, Julian n’était ni plus ni moins qu’un membre de la famille du Président en titre. Hungerford imaginait sans doute qu’un mot de Julian à son oncle conduirait à la fermeture du Spark et à sa sanction permanente par le Dominion. Tel était le genre de pouvoir que Deklan le Conquérant pouvait exercer.
    Aussi Julian détenait-il indirectement le même, du moins dans l’esprit de Hungerford et de son avocat.
    « Invoquer mon nom de famille s’avère parfois pratique, a dit Julian tandis que nous installions la machine à écrire et nos propres personnes dans un taxi libre.
    — Ce doit être intimidant de posséder un tel pouvoir, et de s’en servir.
    — Je crains qu’il n’appartienne entièrement à Deklan.
    — Peut-être pas tout à fait. Tu viens de lui en emprunter un peu.
    — Je n’en veux pas. Rien que d’y penser me donne la nausée. Faire le bien… voilà le pouvoir que j’aimerais exercer.
    — Tout le monde peut le faire, Julian, dans une certaine mesure. » Du moins à ce que ma mère m’avait souvent dit, et le Recueil du Dominion pour jeunes personnes partageait cet avis.
    « Le genre de bien que je veux faire nécessite une sorte de pouvoir que peu d’hommes possèdent.
    — De quel genre de bien s’agit-il, pour avoir besoin d’autant de force ? »
    Mais Julian n’a pas voulu répondre.
    La machine à écrire n’a pas impressionné Calyxa, qui en a pointé toutes les bosses et éraflures… nombreuses, l’appareil ayant connu au moins un aller-retour au Labrador et des jours difficiles au service de Dornwood. Elle sentait encore un peu l’alcool et le chanvre brûlé, mais restait utilisable, bien graissée, et capable de remplir sans rechigner ses fonctions.
    Calyxa m’a aussi rappelé que je ne savais pas m’en servir. Il fallait un certain savoir-faire. Si je pouvais, pour chaque lettre, chercher puis enfoncer la touche correspondante, c’était une manière quelque peu laborieuse de parvenir à un résultat. Calyxa m’a indiqué avoir vu un manuel intitulé Apprenez vous-même à taper à la machine chez Grogan et je lui ai promis de m’en acheter un exemplaire, même s’il coûtait aussi cher qu’un roman de Charles Curtis Easton.
    Bien qu’elle eût fait preuve de cynisme concernant la machine à écrire, elle a appris avec un ravissement sincère que j’avais signé un contrat pour mon roman et que les droits d’auteur de Dornwood sur Julian Commongold m’étaient attribués. En d’autres termes, nous aurions de l’argent à nous, avec la promesse d’en obtenir davantage à l’avenir.
    « Inutile donc de nous enfuir à Buffalo, a-t-elle dit.
    — Nous pouvons subvenir à nos besoins à New York. Tu peux chanter ou pas dans les cafés, comme il te plaira.
    — À supposer que nous survivions à la fête de l’Indépendance au palais exécutif. »
    J’aurais préféré qu’elle s’abstînt d’en parler. « Julian est presque certain qu’il ne nous y sera fait aucun mal.
    — Presque certain… C’est presque rassurant. »

    Il y a eu cette nuit-là dans la rue des bruits semblables à des coups de feu.
    Je me suis levé pour aller voir à la fenêtre de la chambre, restée ouverte afin d’atténuer la chaleur dans les étages supérieurs de la demeure, en dépit de l’absence totale de vent.
    J’ai glissé la tête à l’extérieur. Manhattan s’étalait silencieuse dans l’obscurité du milieu de la nuit. J’entendais le bruissement des drapeaux et le crissement des insectes. L’ossature des Gratte-Ciel découpait des silhouettes anguleuses sur fond d’étoiles, et ici ou là couvait la lueur fulgurante de fonderies au loin. En bas, dans les écuries annexes à la maison, un cheval insomniaque a reniflé et tapé du fer sur le sol.
    D’autres explosions ont retenti, accompagnées d’un rire étouffé. Un groupe de cinq ou six garçons a surgi d’entre deux maisons, des mèches allumées dans les mains. Des voix outragées les ont hélés depuis d’autres fenêtres.
    Ce que j’avais pris pour des coups de feu n’était que le bruit de pétards jetés par des petits polissons qui prenaient de l’avance sur le 4 Juillet. Julian et moi avions joué le même genre de tours à Williams Ford dans notre enfance. Les fermiers nous en avaient voulu, pour qui nos explosions asséchaient le pis de leurs vaches.
    Je n’ai pu réussir à me mettre en colère.
    L’odeur de poudre noire est entrée avec l’air nocturne. Calyxa s’est agitée et a demandé d’une voix endormie s’il y avait le feu quelque part. « Ça sent comme si toute la ville brûlait, a-t-elle murmuré.
    — Simples sottises de gamins », l’ai-je rassurée.
    J’ai frissonné, malgré la chaleur de la nuit, j’ai fermé la fenêtre et je suis retourné me coucher.

4

    Durant les jours qui ont précédé la fête de l’Indépendance, j’ai rédigé une Introduction spéciale à l’édition revue et corrigée des Aventures du capitaine Commongold (Qu’on sait désormais être Julian Comstock), jeune héros du Saguenay, et remplacé toutes les virgules supprimées ou mal placées par M. Theodore Dornwood. En ce qui concerne cette Introduction, j’ai suivi les conseils de Sam Godwin, qui trouvait très important qu’elle n’insultât pas le Président en titre et lui tressât plutôt quelques lauriers.
    Je n’en avais aucune envie. Après tout ce que Julian avait raconté sur son oncle, cela ressemblait à de l’hypocrisie. Comme je l’ai dit à Sam.
    « C’est de l’hypocrisie. Et même un mensonge. Mais c’est pour le bien de Julian. Ça pourrait lui sauver la vie, ou du moins la prolonger. »
    Je pouvais donc difficilement refuser, car il s’agissait du même document qui avait en premier lieu mis Julian en péril, et qu’il pût à présent servir à le protéger n’allait pas pour me déplaire. J’ai donc écrit que Julian s’était enrôlé dans l’armée des Laurentides sous un nom d’emprunt « afin de ne pas bénéficier du régime de faveur qu’on aurait pu accorder au neveu du Président, mais d’être traité comme un soldat du rang ordinaire ». Non que Deklan Comstock s’abaisserait jamais à influencer les militaires afin d’obtenir une meilleure position pour Julian : « Le Président estime sans nul doute, tout comme Julian, qu’un homme doit se distinguer par ses propres qualités et son propre comportement, plutôt que par ceux d’un autre. Julian craignait qu’un officier pût le favoriser pour essayer de s’insinuer dans les bonnes grâces des Comstock et il refusait par fierté comme par patriotisme tout privilège immérité. » Julian, ai-je écrit, voulait parvenir à l’héroïsme, s’il y parvenait, « de la même manière que Deklan le Conquérant : grâce à ses actes et sans aide extérieure ».
    Quand il a lu ces lignes, Julian a grimacé et estimé que je devrais travailler pour le Dominion, vu mon aisance dans le mensonge flatteur, mais Sam l’a réprimandé en expliquant que j’avais inclus ce passage sur son insistance.
    « J’ai passé du temps avec des officiers militaires en permission de l’armée des Laurentides, a indiqué Sam. Deklan Comstock suscite un fort mécontentement dans les rangs supérieurs, particulièrement dans l’entourage du général Galligasken. Le Président essaye de diriger l’armée comme un tyran, ordonne des attaques et stratégies bizarres de sa propre invention, et quand elles échouent, ce qui est presque inévitable, il punit un malchanceux général de division ou le remplace par un autre plus servile. Notre réussite à Chicoutimi n’est hélas pas représentative de l’évolution globale de la guerre. L’armée des Laurentides ne peut continuer à subir des pertes aussi importantes… Pour éviter un effondrement complet, le Président va devoir rappeler des anciens combattants, ou bien préparer une nouvelle conscription. Je vous le dis dans la plus stricte confidence : si nous pouvons apaiser Deklan le Conquérant, même temporairement, nous pourrions aussi lui survivre. »
    C’était des nouvelles troublantes, malgré leur côté positif, mais je ne pouvais rien y faire. Julian les a accueillies d’un hochement de tête et d’un froncement de sourcils.
    « Je pouvais me permettre de telles fréquentations à Montréal, m’a-t-il répondu. En tant que Sam Godwin, je suis bien trop connu pour m’y risquer.
    — Quel serait le risque ? Le judaïsme est légal dans cet État, il me semble ?
    — Légal, mais à peine respectable. » Sam et moi flânions sur Broadway, non pour l’exercice, mais afin de converser sans craindre que notre conversation parvînt aux oreilles des domestiques. Le fracas des roues de chariots et des sabots des chevaux, auquel s’ajoutait le claquement des bannières de la fête de l’Indépendance, rendait impossible à quiconque d’entendre ce que nous disions… nous avions d’ailleurs nous-mêmes du mal à nous comprendre.
    « Quelle importance, la respectabilité ? » En étant moi-même fort peu pourvu, je n’étais guère enclin à accorder de valeur à cette marchandise.
    « Aucune pour moi personnellement, mais elle compte beaucoup pour certaines des personnes avec qui je traite. Les militaires, bien entendu. Le Dominion, ça va sans dire. Ce que j’ai fait au nom de Julian, je ne peux continuer à le faire si tout le monde finit par me connaître comme juif pratiquant. Et même dans ma vie privée…
    — Tu en as une, Sam ? » ai-je demandé en regrettant aussitôt mon impertinence. Il m’a lancé un regard mauvais.
    « J’hésite à en parler. Mais le jeune marié que tu es arrivera peut-être à comprendre. Il y a des années, avant que le père de Julian meure, j’ai eu la malchance de tomber amoureux de Mme Emily Baines Comstock. »
    La nouvelle n’avait rien de stupéfiant. Je l’avais vu rougir chaque fois que Mme Comstock entrait dans la pièce, et je l’avais vue rougir aussi, d’une manière qui laissait penser à la possibilité d’une affection mutuelle. Sam avait presque cinquante ans, tout comme Mme Comstock, mais j’avais appris que l’amour pouvait s’épanouir même chez les personnes âgées. Cela m’a néanmoins fort surpris d’entendre Sam en parler.
    « Je sais à quoi tu penses, Adam… Les obstacles sont insurmontables. »
    Ce n’était pas tout à fait ce à quoi je pensais, mais cela ferait l’affaire.
    « Néanmoins, a continué Sam, j’ai révélé une partie de mes sentiments à Emily, qui m’a alors laissé entendre que, dans une certaine mesure, elle pourrait y répondre.
    — Elle t’a dit de refaire pousser ta barbe, et tu l’as fait.
    — Les barbes n’ont rien à y voir. C’est sérieux. Du vivant de Bryce Comstock, j’ai gardé mon affection par-devers moi et Emily était l’épouse dévouée d’un soldat courageux, un homme pour qui j’éprouvais un respect incommensurable et une amitié absolue. Mais Bryce a disparu il y a plusieurs années et Emily est veuve, de surcroît victime d’une éclipse sociale. Le jour viendra peut-être où je pourrai lui proposer le mariage. Pas avant que les problèmes politiques soient réglés, toutefois… et jamais si on me sait juif. » Le Dominion interdisait de tels mariages, qu’il qualifiait de contre-nature.
    « Ça ferait de toi le beau-père de Julian.
    — Qu’ai-je été d’autre pour lui, depuis son enfance, sinon un second père ?… Même s’il me considère davantage comme un domestique, j’en ai peur.
    — Il a davantage d’affection pour toi qu’il ne le peut dire. Ton avis compte pour lui.
    — Je ne nie pas qu’il tienne à moi… je dis juste qu’il tient à moi comme à un domestique efficace.
    — Davantage que ça !
    — Eh bien, peut-être. La situation n’est pas claire. »
    C’était le troisième jour du mois de juillet, la veille de notre visite au palais exécutif.

    La fête de l’Indépendance ! Que de tendres souvenirs de Williams Ford cette date évoquait en moi, malgré toutes les appréhensions que j’éprouvais à présent.
    Cela avait toujours été la moins solennelle des quatre fêtes chrétiennes universelles, que seule la Noël surpassait dans mes calculs d’enfant. Il s’agissait bien entendu d’une occasion absolument sacrée, marquée par d’innombrables offices à la maison du Dominion. Ben Kreel avait prononcé de nombreux sermons publics sur la Nation chrétienne dans laquelle nous vivions, sur le rôle précieux joué par le Dominion dans nos vies individuelles et sur d’autres sujets tout aussi importants. La fête de l’Indépendance marquait cependant aussi le véritable début de l’été… L’été dans sa maturité, juillet et août peuplant le monde d’odeurs et d’insectes. On pouvait nager dans les ruisseaux pourtant encore glacés qui alimentaient la rivière Pine, les écureuils suppliaient qu’on les chassât et qu’on les abattît, les marchands ambulants arrivaient de Connaught avec des feux d’artifice à vendre. Mieux encore, la fête de l’Indépendance attirait les Aristos hors de leurs Propriétés pour des pique-niques et des cérémonies, si bien que ma mère, dans son rôle de couturière, pouvait se glisser dans la bibliothèque de la Propriété pour me rapporter un ou deux livres à lire. (Ces volumes étaient en général, mais pas toujours, restitués en bonne et due forme.)
    C’est ce sentiment qui m’a poussé à rédiger une lettre pour ma mère à Williams Ford. L’identité de Julian ayant été révélée, je pouvais enfin lui écrire sans me cacher et recevoir des réponses. Je lui avais déjà expédié plusieurs billets… auxquels elle n’avait toutefois pas répondu. Je me suis assis près de la fenêtre de la chambre que je partageais avec Calyxa : il y avait là un petit bureau, dont j’ai sorti une feuille de papier du tiroir supérieur.
    Ma chère mère, ai-je écrit.

    Si ma précédente lettre t’est arrivée, tu sais déjà que j’ai survécu à une année au Labrador, que je ne me suis pas mis dans l’embarras au combat, que j’ai épousé une femme très bien durant un office légal du Dominion… et que ta bru est Calyxa Hazzard (née Blake) de Montréal.
    Eh bien, voilà qui fait déjà pas mal de nouveautés ! Je n’ai pas reçu de réponse pour le moment, mais j’espère que tu m’écriras bientôt pour me dire ce que Père et toi pensez de ce sujet passionnant. J’espère et attends bien entendu votre bénédiction. Si Père est déçu que je ne me sois pas marié dans l’Église des Signes, dis-lui s’il te plaît que je suis désolé, mais que je n’ai pas trouvé de pasteur approprié disponible.
    Tout va bien pour nous ici à New York. En fait, j’ai publié il y a peu un opuscule (je t’en joins un exemplaire) et le même Éditeur m’a commandé un roman entier. Il semble donc que je sois devenu auteur, à la manière de M. Charles Curtis Easton ! Cette profession est plus lucrative que je m’y attendais et je vous enverrai de l’argent si tu me dis de quelle manière vous l’adresser sans qu’il se fasse voler.
    J’écris ces lignes le matin de la fête de l’Indépendance, une matinée très agréable et très ensoleillée avec des cloches d’église qui sonnent dans tout Manhattan. Et à Williams Ford ? Ben Kreel continue-t-il à parler dans la Maison du Dominion jusqu’à la nuit tombée et les feux d’artifice se reflètent-ils toujours dans les eaux de la Pine ?
    J’ai dit que nous nous portions bien, ce qui est la vérité. Mon amitié avec Julian Comstock nous a d’ailleurs valu, à Calyxa et moi, d’être invités ce soir au palais exécutif pour la commémoration annuelle ! Je sais que tu m’as conseillé d’éviter autant que possible de me mêler aux Aristos… « Ne tente pas la contagion par la proximité », comme tu me disais en citant le Recueil du Dominion, mais une invitation présidentielle pèse un certain poids et ne peut être refusée sans risques.
    Selon toute probabilité, rien de fâcheux ne nous arrivera au palais. La probabilité que je sois décapité, éviscéré ou soumis à un autre désagrément du même genre est vraiment très faible, même si Julian court un risque quelque peu plus élevé. Si tu n’as plus de nouvelles de moi, ne suppose surtout pas que je me suis fait tuer… tu connais le manque de fiabilité de la poste !
    C’est à peu près tout pour le moment. Embrasse Père pour moi. Beaucoup d’ennuis se sont mis en travers de ma route depuis que j’ai quitté Williams Ford, mais je suis moins enfant que le souvenir que vous conservez de moi, et capable de traverser vertueusement même le plus venimeux des jardins en gardant l’œil sur l’étroit et droit chemin sans un regard ni à gauche ni à droite, sauf quand nécessaire pour ne pas trébucher sur les objets.

    J’ai signé : ton fils qui t’aime, Adam.
    En fin d’après-midi, nous sommes partis en calèche – Calyxa, Mme Comstock, Sam, Julian et moi – pour le palais présidentiel. Cela a été un trajet tendu, mais nous nous sommes montrés courageux et n’avons parlé ni des risques ni des dangers.
    La lumière oblique patinait d’or Broadway, habillée pour l’occasion d’étendards et de fanions. J’étais moi aussi habillé pour l’occasion, d’un costume aristo sur mesure qui serrait diverses parties tendres de mon anatomie. Idem pour Calyxa, dont l’élégante robe mauve occupait tout l’espace laissé vacant par la tenue encore plus encombrante de Mme Comstock. Je me réjouissais d’être placé près de la fenêtre, car cela me permettait de voir le monde extérieur derrière ces montagnes de soie comprimée.
    Il restait très peu de la version originale du Parc, nous a expliqué Julian, à part le grand Réservoir au milieu. Toutes les parties boisées avaient brûlé au cours de la Fausse Affliction, et le reste avait été abattu comme combustible par les citadins affamés et gelés. La Prairie à Moutons comme le Ramble avaient été labourés et semés au cours des années ultérieures… entreprise chimérique, le sol n’étant pas adapté à l’agriculture. Puis, après la chute de Washington, le parc tout entier, du nord au sud, avait été donné à la Branche Exécutive, dirigée par le Président Otis. C’est lui qui l’avait fait ceindre d’immenses murailles de briques, de marbre et de pierres récupérées dans les ruines de Manhattan, lui qui avait conçu et peuplé de gibier les Terrains de Chasse, lui encore qui avait érigé le palais exécutif qui donnait sur la Grande Pelouse.
    Notre chemin a obliqué vers le nord, dépassé des bosquets d’ailantes et de larges prairies tondues pour arriver à un endroit appelé pelouse aux Statues, sur laquelle on avait conservé d’imposants exemples de sculptures datant de l’Efflorescence du Pétrole. Sur notre gauche, nous avons vu une statue équestre, celle d’un certain Bolivar, ainsi qu’une pointe en pierre appelée l’aiguille de Cléopâtre. Sur notre droite, un immense Bras métallique tenait une Torche vert-de-gris aussi haute qu’un pin d’Athabaska, adjacente à une Tête couronnée brisée[63]. Ces objets (et les autres du même genre) donnaient une impression à la fois d’audace et de mélancolie, et tandis que nous passions entre eux dans les dernières lueurs du jour, ils ont projeté des ombres qui semblaient les gnomons de monstrueux cadrans solaires.
    Notre calèche n’était pas la seule à emprunter ce chemin. De chacune des quatre portes du Parc arrivaient à intervalles réguliers des voitures, chariots ou cavaliers qui se dirigeaient vers le palais exécutif. Les calèches arboraient des dorures, les cavaliers étaient en habit de cérémonie et les lanternes des voitures avaient commencé à luire dans la pénombre de plus en plus épaisse. Les plus raffinés et les plus riches des habitants ou habitantes de Manhattan avaient tous reçu une invitation à cette fête annuelle. Ceux à qui on n’en avait pas adressé prenaient cela comme un affront : pour un éminent Eupatridien, ne pas être invité signifiait souvent avoir la malchance de ne plus jouir des bonnes grâces de l’exécutif, et s’il était sénateur, il pouvait commencer à redouter les coups de poignard dans le dos.
    Pétrie de principes parmentiéristes, Calyxa n’a bien entendu pas laissé tout ce spectacle et cet étalage l’impressionner. J’avais espéré qu’elle dissimulerait son mépris pour les Eupatridiens, au moins jusqu’à la fin de la fête. Cet espoir allait être déçu.
    Nous sommes arrivés à proximité des vastes écuries du palais exécutif, où des garçons en livrée réceptionnaient les voitures des nombreux invités. Nous sommes descendus de la nôtre et nous nous dirigions vers l’entrée du palais quand nous sommes tombés sur un Aristo furieux qui corrigeait son cocher à coups de canne.
    Sa voiture avait perdu une roue, accident que le propriétaire, homme corpulent d’un certain âge, semblait reprocher à son conducteur. Celui-ci, les joues creuses et une sorte de résignation canine dans le regard, était au moins deux fois plus vieux que son maître. Il a supporté la correction avec stoïcisme tandis que l’Aristo l’insultait en termes que je ne peux répéter.
    « Que diable ! s’est exclamée Calyxa en découvrant la scène.
    — Chut, lui a glissé Sam. C’est Nelson Wieland. Il possède la moitié des usines de relaminage du New Jersey et dispose d’un siège au Sénat.
    — Je me fiche que ce soit Crésus à bicyclette, a déclaré Calyxa. Il ne devrait pas se servir de sa canne de cette manière.
    — Cela ne nous regarde pas », est intervenue Mme Comstock.
    Rien n’a toutefois pu dissuader Calyxa de se diriger droit sur M. Wieland pour l’interrompre dans cette épuisante activité qui consistait à rosser son employé.
    « Qu’a fait cet homme ? » a-t-elle demandé.
    Wieland l’a regardée en clignant des yeux. Il n’a bien évidemment pas reconnu Calyxa, dont la condition lui a semblé peu claire. À en juger par sa robe, à défaut de son maintien, c’était elle-même une Aristo fortunée… Après tout, n’avait-elle pas été invitée à une réception présidentielle ? Il a fini par décider de lui répondre avec amabilité.
    « Vous me voyez confus de vous infliger aussi déplaisant spectacle, a-t-il dit. La négligence de cet homme me coûte une roue… et non seulement la roue, mais aussi l’essieu, et donc la voiture.
    — En quoi s’est-il montré négligent ?
    — Oh, je ne sais pas trop au juste… Il affirme que l’attelage est passé sur une pierre… que la suspension n’a pas été bien entretenue… en d’autres termes, il trouve toutes les excuses possibles pour dégager sa responsabilité. Je ne m’en laisse bien entendu pas conter. Il essaye d’en faire le moins possible… comme à son habitude.
    — Et donc, vous le battez jusqu’au sang ? »
    Elle n’exagérait pas : les coups avaient ouvert des plaies qui tachaient la chemise blanche et amidonnée du cocher.
    « C’est la seule manière pour que cet événement lui reste en mémoire. C’est un sous-contrat, et un lent.
    — De toute évidence, non seulement vous êtes un tyran, mais en plus, vous êtes bête# », a dit Calyxa.
    Interloqué par cette langue qu’il ne connaissait pas, M. Wieland a une nouvelle fois posé sur Calyxa un regard perplexe, comme on regarde une forme de vie exotique, par exemple une écrevisse, sortie à l’improviste de son milieu naturel. Peut-être l’a-t-il prise pour l’épouse d’un ambassadeur.
    « Merci, a-t-il fini par dire, vous me flattez, je n’en doute pas, mais je ne parle pas cette langue et je crains d’être en retard à la réception. » Il a ramassé sa canne pour s’éloigner en hâte.
    Calyxa est restée quelque temps en compagnie du cocher battu, avec qui elle a discuté à voix trop basse pour que j’entendisse. Ils ont parlé jusqu’à ce que Sam la rappelât.
    « Était-ce nécessaire ? a-t-il demandé.
    — Cet homme que vous appelez Wieland est une brute, quelle que soit l’étendue de sa fortune. »
    Julian a demandé ce que le cocher blessé avait à dire pour sa défense.
    « Il a travaillé presque toute sa vie pour Wieland. C’est le fils d’un forgeron d’une petite ville de Pennsylvanie. Son père l’a vendu à l’usine de Wieland quand sa forge a fait faillite. Il a passé des années à couler des moyeux et les fumées de charbon ont fini par le rendre idiot. C’est à ce moment-là que Wieland l’a pris comme cocher personnel.
    — Wieland a donc le droit de le battre s’il le veut. Cet homme est un bien meuble.
    — Le droit légal, peut-être, a répondu Calyxa.
    — La loi est la loi », a dit Sam.

    Le palais exécutif était si grand et si majestueux qu’il aurait pu servir aussi de musée ou de gare. Nous sommes entrés par un portique au plafond digne d’une cathédrale et soutenu par des colonnes de marbre, avant de passer dans une immense salle de réception où les Aristos bavardaient en petits groupes entre lesquels circulaient des serveurs munis de chariots de boissons et d’assiettes de petits aliments. Certains[64] étaient empalés sur des cure-dents. J’ai d’abord trouvé cela frugal pour un dîner présidentiel, jusqu’à ce que Julian m’expliquât qu’il ne s’agissait non du plat principal, mais de simples amuse-gueule destinés à ouvrir l’appétit plutôt qu’à l’assouvir. Nous les avons grignotés en essayant d’apprécier le lambrissage alambiqué, peint d’images tirées de l’histoire des Présidents Pieux, et l’échelle même de l’architecture.
    La renommée de Julian l’avait précédé. L’histoire de sa carrière militaire et de sa réapparition soudaine à Manhattan avait d’ailleurs circulé un peu partout. Une fois sa présence remarquée, plusieurs sénateurs sont venus le féliciter de sa bravoure et nombre de jeunes femmes aristos ont tenu à le flatter de leur attention, même s’il ne leur a pas témoigné davantage en retour qu’une simple courtoisie.
    Calyxa a considéré ces jeunes femmes à la mode d’un œil sceptique. J’imagine qu’elles ne lui semblaient pas sérieuses. Elles portaient des robes sans manches afin d’exhiber le nombre et le relief de leurs marques de vaccination sur le haut de leurs bras. Mme Comstock a qualifié ces cicatrices de vaines autodécorations : coûteuses, globalement inutiles contre les maladies et dangereuses pour la receveuse. Elle ne se trompait peut-être pas, car plusieurs de ces vaccinées étaient pâles, quand elles ne semblaient pas fiévreuses ou marcher d’un pas qui manquait d’assurance. Mais j’imagine que suivre la mode a toujours un prix, monétaire ou pas.
    Julian ne s’est pas montré chiche de présentations, tandis que nous traversions la foule. Il m’a qualifié d’« auteur » ou de « scribe », tandis que Calyxa était « Mme Hazzard, artiste vocale ». Les personnes de l’élite avec qui il a parlé se sont montrées systématiquement quoique brièvement polies avec nous. Nous circulions sans trop d’aisance au sein de cette assemblée d’Eupatridiens enjoués quand le Président des États-Unis a fait sa première apparition.
    Il n’est pas entré dans la Salle de Réception, mais nous a salués depuis une espèce de balcon au sommet d’un escalier. Par leur maintien, les sévères Gardes républicains bien armés déployés derrière lui laissaient penser qu’ils auraient peut-être préféré braquer leurs pistolets sur la foule, si l’étiquette n’avait exclu un acte aussi hostile. Le silence s’est fait dans la salle et chaque visage a fini par se tourner vers Deklan le Conquérant.
    Je me suis dit que les pièces de monnaie ne lui rendaient pas justice. Ou peut-être était-ce l’inverse. Il était moins bel homme que son image gravée, mais plus imposant, d’une certaine manière. Il ressemblait en effet un peu à Julian, sans le duvet blond sur le menton. J’imaginais en fait que Julian lui ressemblerait, avec quelques années de plus et une partie de sa santé mentale en moins.
    Je ne dis pas cela pour dévaloriser le Président. Il ne pouvait sans doute rien à son apparence physique. Ses traits n’étaient pas irréguliers, mais quelque chose suggérait la folie dans ses yeux plissés, son nez aquilin et son sourire patelin et figé. Pas une démence complète, remarquez, juste le genre d’aliénation subtile qui s’attarde à proximité de la santé mentale, qui attend son heure.
    J’ai vu Julian grimacer en voyant son oncle. Près de moi, Mme Comstock a failli s’étrangler.
    Le Président portait un costume de cérémonie noir qui ressemblait à un uniforme sans en être vraiment un, avec sur la poitrine des médailles qui renforçaient cet effet. Il a salué la foule sans se départir un instant de son sourire. Il a souhaité la bienvenue à tous ses invités, les a remerciés d’être venus et a regretté de ne pouvoir s’entretenir personnellement avec eux, mais les a encouragés à profiter des rafraîchissements. Il a annoncé que le dîner n’allait pas tarder à être servi et qu’il serait suivi par les festivités de l’Indépendance dans le Grand Hall, par d’autres rafraîchissements, par le feu d’artifice sur la Grande Pelouse et enfin par son discours. Il a ajouté que c’était une journée dont la Nation pouvait être fière et qu’il espérait que nous la célébrerions avec vigueur et sincérité, puis a disparu derrière un rideau violet.
    Nous ne l’avons revu qu’après le dîner.

    En entrant à la queue leu leu dans la salle à manger, nous avons découvert que de petits bibelots qui portaient nos noms nous attribuaient des places précises aux longues tables. Calyxa et moi avions été installés ensemble, mais à distance de nos trois amis. Une malheureuse coïncidence a voulu que s’installât juste en face de nous Nelson Wieland, le brutal industriel qui avait fait si piètre impression sur Calyxa devant les écuries. À côté de lui a pris place un monsieur d’un âge similaire vêtu de soie et de laine, qu’on nous a présenté comme M. Billy Palumbo. La conversation a fait apparaître au moment du potage que M. Palumbo était agriculteur. Il possédait plusieurs grands domaines au nord de l’État de New York, où ses sous-contrats faisaient pousser des haricots et du maïs pour le marché urbain.
    M. Wieland a critiqué le potage de courge, qu’il trouvait trop épais.
    « Il m’a l’air très bien, à moi, a répliqué M. Palumbo. J’aime qu’un bouillon tienne au corps. Qu’est-ce que vous en dites, madame Hazzard ?
    — Il est sûrement très bien, a répondu Calyxa avec indifférence.
    — Mieux que ça, ai-je ajouté. J’ignorais qu’on pouvait rendre aussi savoureuse une simple courge, ou même en récolter à cette époque de l’année.
    — J’en ai goûté de meilleurs », a assuré Wieland.
    La discussion s’est poursuivie dans cette veine culinaire pendant tout le repas. On a servi des oignons bouillis : trop ou pas assez cuits, nous en avons débattu. Des médaillons d’agneau : découpés trop saignants, d’après Palumbo. Des pommes de terre : cueillies jeunes. Le café, trop fort pour la constitution de M. Wieland. Et ainsi de suite.
    Le temps qu’on nous servît le dessert – de la crème glacée à la gaulthérie, une nouveauté pour moi –, Calyxa semblait prête à jeter sa portion sur Palumbo et Wieland, s’ils ne cessaient pas de discuter nourriture. Elle a toutefois lancé un autre genre de projectile. « Vos sous-contrats mangent-ils aussi bien, monsieur Palumbo ? » a-t-elle soudain demandé.
    — Ou peut-être travailleraient-ils plus dur, s’ils savaient pouvoir espérer ce genre de choses à la fin de la journée.
    — J’en doute vraiment. Êtes-vous une radicale, madame Hazzard ?
    — Je ne me considère pas ainsi.
    — Vous m’en voyez ravi. La compassion, c’est très bien, mais déplacée, elle est dangereuse. Mes nombreuses années à surveiller les sous-contrats m’ont appris qu’il ne faut jamais les traiter que de manière très stricte. Ils confondent bonté et faiblesse. Et s’ils décèlent de la faiblesse chez un Propriétaire, ils en profitent. Ils sont connus pour leur paresse et trouvent toujours un moyen de s’y adonner.
    — Tout à fait, a glissé M. Wieland. Prenez par exemple ce domestique que vous m’avez vu corriger plus tôt dans la soirée. “Ce n’est qu’une roue cassée”, pourriez-vous penser. Mais laissez faire, et demain il y aura deux roues cassées, ou une dizaine.
    — Oui, ça fonctionne selon cette logique, a convenu Palumbo.
    — Logique qui, poussée à son terme, a dit Calyxa, pourrait indiquer que les hommes qui travaillent à leur corps défendant ne font pas les ouvriers les plus efficaces.
    — Madame Hazzard ! Mon Dieu ! s’est exclamé Palumbo. Si les sous-contrats sont maussades, c’est uniquement parce qu’ils n’arrivent pas à se rendre compte de la chance qu’ils ont. Avez-vous ce film populaire, Le Choix d’Eula ?
    — Oui, mais je ne vois pas le rapport.
    — Il explique très succinctement les origines du système des contrats. Un marché a été conclu vers la fin de la Fausse Affliction, les mêmes termes ont cours aujourd’hui.
    — Croyez-vous en la théorie de la Dette Héritable, monsieur Palumbo ?
    — “La Dette Héritable” est l’expression utilisée par les radicaux. Vous devriez vous montrer plus prudente dans vos lectures, madame Hazzard.
    — C’est une question de possession, a coupé Wieland.
    — Exactement, a dit Calyxa, car les sous-contrats n’en ont aucune… en réalité, ce sont des possessions.
    — Pas du tout. Vous calomniez les personnes que vous entendez défendre. Bien entendu qu’ils ont des possessions : leur corps, leur savoir-faire, quand ils en ont, et leur capacité à travailler. S’ils n’ont pas l’air de posséder ces choses, c’est uniquement parce que la marchandise a déjà été vendue. Ça s’est passé comme dans le film mentionné par M. Palumbo. Les réfugiés de la Chute des Villes ont troqué les seuls biens qu’ils possédaient – leurs mains, leurs cœurs et leurs votes – contre de la nourriture et un abri en une époque difficile.
    — Une personne ne devrait pas pouvoir se vendre elle-même, a estimé Calyxa, et encore moins vendre son vote.
    — Si une personne se possède elle-même, alors elle doit pouvoir se vendre. Quel serait sinon le sens du mot possession ? Quant au vote, il n’en est pas privé, son droit de vote existe toujours, il l’a juste transmis à son employeur terrien, qui l’exerce pour lui.
    — Oui, afin que les Propriétaires puissent contrôler cette chose lamentable qui nous sert de Sénat… »
    C’était peut-être la parole de trop. Les têtes de certains des convives placés à proximité se sont tournées dans notre direction et Calyxa a rougi en baissant le ton. « Je veux dire, ce sont des opinions que j’ai lues. De toute manière, le marché que vous décrivez a été conclu il y a plus d’un siècle, s’il l’a vraiment été. De nos jours, les gens naissent déjà sous contrat.
    — Une dette est une dette, madame Hazzard. L’obligation ne cesse pas simplement parce qu’un homme a eu la malchance de mourir. Si vos possessions passent de droit à ceux qui vous survivent, il en est de même pour vos obligations. Qu’avez-vous lu qui vous a laissée en proie à de tels malentendus ?
    — Un certain… Parmentier, je crois, a indiqué Calyxa en feignant l’innocence.
    — Parmentier ! Ce terroriste européen ! Dieu du Ciel, madame Hazzard, vous avez vraiment besoin qu’on vous guide dans vos études ! » Wieland m’a jeté un coup d’œil accusateur.
    « J’ai recommandé les romans de M. Charles Curtis Easton, ai-je indiqué.
    — L’extension de l’alphabétisation, voilà le problème, a estimé Palumbo. Oh, je suis tout à fait favorable à un degré raisonnable d’alphabétisation… Un journaliste de profession comme vous, monsieur Hazzard, partage sûrement cette opinion. Mais c’est une tendance contagieuse. Elle se répand, et le mécontentement avec elle. Laissez entrer un homme qui sait lire et écrire, il apprendra à le faire aux autres et ils ne liront pas les œuvres approuvées par le Dominion, mais de la pornographie, ou les publications bon marché de la pire espèce, ou encore des tracts politiques séditieux. Parmentier ! Eh bien, madame Hazzard, il y a tout juste une semaine, j’ai acheté à un planteur d’Utica un lot de trois cents hommes dont le prix semblait avantageux. Je les ai gardés un certain temps à l’écart du reste de mon cheptel, une espèce de période de quarantaine, et bien m’en a pris, car il s’est avéré que la lecture se propageait parmi eux et que des pamphlets parmentiéristes circulaient librement. Ce genre de chose peut ruiner une Propriété entière, si on la laisse se répandre sans y prendre garde. »
    Calyxa n’a pas demandé ce que M. Palumbo avait fait pour empêcher que l’alphabétisation se répandît parmi son « cheptel », peut-être par crainte de la réponse. Son visage a toutefois trahi ses sentiments. Elle s’est tendue et j’ai redouté qu’elle fût sur le point de jeter une autre accusation sur son vis-à-vis, ou peut-être une fourchette. Par chance, on a alors débarrassé les assiettes à dessert.

    Des boissons enivrantes ont circulé en abondance après le repas, dont de coûteuses abominations comme le Champagne et le Vin Rouge. J’ai gardé mes distances, même si les Eupatridiens s’en approchaient comme des chevaux d’un abreuvoir.
    Deklan Comstock a fait une nouvelle apparition à un autre balcon d’intérieur – il préférait se placer à une hauteur de domination, d’après Julian – pour nous inviter à passer dans la salle de bal attenante, où l’orchestre jouerait des airs patriotiques. Nous avons obéi. La musique a commencé aussitôt et certains des Aristos, bien imbibés de liquides forts, ont commencé à danser. Je ne dansais pas, et Calyxa ne voulait pas, aussi avons-nous cherché une compagnie aimable, loin de MM. Wieland et Palumbo.
    Nous avons trouvé de la compagnie – à moins qu’elle nous eût trouvés –, mais elle n’a rien eu d’agréable, en fin de compte.
    « Monsieur Hazzard », a dit une voix retentissante.
    En me retournant, j’ai découvert un homme en vêtements sacerdotaux.
    J’ai supposé avoir affaire à un haut fonctionnaire du Dominion, car il portait un feutre à large rebord doublé d’argent, une sobre veste noire et une chemise de coton très soignée sur laquelle était brodée au fil d’or la mention Jean 3:16. Je n’ai pas reconnu son visage, rond et rougeaud. Il tenait un verre rempli à mi-hauteur d’un liquide ambre et son haleine m’a rappelé les alambics en cuivre que Ben Kreel découvrait et détruisait dans les quartiers des sous-contrats, à Williams Ford. Ses yeux brillaient à cause de la boisson ou de l’intrigue.
    « Vous me connaissez, mais l’inverse n’est pas vrai, ai-je dit.
    — Bien au contraire, je ne vous connais pas du tout, j’ai juste lu votre opuscule consacré à Julian Comstock et quelqu’un a eu l’amabilité de vous désigner à moi. » Il a tendu celle de ses mains qui ne tenait pas le verre. « Je m’appelle Simon Hollingshead, je suis diacre dans le diocèse de Colorado Springs. »
    Il a annoncé cela comme on dit une banalité. Ce n’en était pas une. Ce titre simple donnait une fausse idée de son importante position dans la hiérarchie du Dominion. En réalité, les seuls ecclésiastiques placés au-dessus des diacres de Colorado Springs étaient les soixante-dix membres du Haut-Conseil du Dominion lui-même.
    Le pasteur Hollingshead avait la main chaude et humide. Je l’ai lâchée dès que j’ai pu le faire sans offenser son propriétaire.
    « Qu’est-ce qui vous amène dans l’Est ? a demandé Calyxa avec circonspection.
    — Mes devoirs ecclésiastiques, madame Hazzard… rien que vous ne pourriez comprendre.
    — Au contraire, ça paraît fascinant.
    — Eh bien, je ne peux en parler aussi librement que je le souhaiterais, mais les grandes villes de l’Est doivent être reprises en main de temps en temps. Livrées à elles-mêmes, elles tendent à s’éloigner de l’orthodoxie. Les Églises non affiliées poussent comme des champignons. Le mélange des classes et des nationalités a une influence dégénérative bien connue.
    — Les gens de l’Est boivent peut-être trop, n’ai-je pu m’empêcher de dire.
    — “Le vin qui réjouit le cœur de l’homme” », a cité le diacre, même si son verre semblait contenir un liquide plus fort que le vin[66]. « Je suis venu protéger une doctrine sacrée, et non la sobriété individuelle. Boire n’est pas un péché, même si l’ivresse en est un. Est-ce que je vous semble ivre, monsieur Hazzard ?
    — Pas du tout, pas visiblement. Quelles sont les doctrines sacrées menacées ?
    — Celles qui interdisent le laxisme dans la direction des ouailles. Le clergé de l’Est laisse passer les choses les plus sacrément folles, si vous me passez l’expression. La lubricité, la licence, la luxure…
    — Les péchés allitératifs, a tranquillement dit Calyxa.
    — Mais assez avec mes problèmes. Je voulais simplement vous féliciter pour votre récit des aventures militaires de Julian Comstock. »
    Je l’ai remercié avec affabilité en jouant au modeste.
    « Les jeunes gens ont accès à très peu de littérature édifiante. Votre travail est exemplaire, monsieur Hazzard. À ce que je vois, il n’a pas encore reçu l’imprimatur du Dominion. Cela peut s’arranger. »
    L’offre était généreuse, qui pouvait conduire à un accroissement des ventes, aussi ai-je pensé que nous devrions éviter d’offenser inutilement le pasteur Hollingshead. Calyxa était toutefois d’humeur mordante, et ni le rang ni les pouvoirs ecclésiastiques du diacre ne l’impressionnaient.
    « Colorado Springs est une grande ville, a-t-elle dit. N’y a-t-il pas là-bas des problèmes dont vous pourriez prendre soin ?
    — Bien sûr que si ! La corruption peut se glisser n’importe où. Colorado Springs est le cœur et l’âme même du Dominion, mais vous avez raison, madame Hazzard, le vice y naît comme partout ailleurs. Même dans ma propre famille… »
    Il a alors hésité, semblé ne pas trop savoir s’il devait continuer. Peut-être l’alcool lui avait-il fait perdre confiance dans sa langue. À mon grand désarroi, Calyxa n’a pas changé de sujet. « Du vice, dans la famille d’un diacre ?
    — Ma propre fille en a été victime. » Il a baissé la voix. « Je n’en parle pas, en temps ordinaire. Mais vous me semblez une jeune femme sérieuse. Vous ne dénudez pas vos bras comme nombre des dames présentes, vous ne vous couvrez pas la peau d’horribles marques de vaccination.
    — J’ai la réputation d’être pudique », a affirmé Calyxa alors même qu’elle avait insisté pour porter précisément une de ces tenues sans manches… ce que Mme Comstock n’avait pas permis.
    « Alors je ne vous choquerai pas en mentionnant, euh…
    — Les vices déplaisants peuvent me choquer, diacre Hollingshead, pas les mots qui les décrivent. Comment parvenir à éradiquer un problème si on ne peut pas le nommer ? »
    Elle le manipulait, mais Hollingshead était trop vertueux ou trop ivre pour le comprendre. « Homosexualité, a-t-il chuchoté. Ce mot-là, le connaissez-vous, madame Hazzard ?
    — La rumeur d’un tel comportement a parfois atteint mes oreilles. Votre fille serait-elle…
    — Dieu m’en préserve ! Non, Marcy est une enfant modèle. Elle a désormais vingt et un ans. Mais comme elle reste à marier, elle a attiré l’attention d’une catégorie de femmes dépravées.
    — À Colorado Springs !
    — Oui ! Cela existe ! Et continuera d’exister, malgré tous mes efforts pour l’éradiquer.
    — De quels efforts parlez-vous ?
    — Tant la Police municipale que la branche d’enquête du Dominion ont été saisies de l’affaire. Inutile de vous dire que je ne laisse jamais Marcy aller quelque part sans surveillance. Il y a toujours quelqu’un qui l’observe, même si elle ne le sait pas.
    — Est-il vraiment sage d’espionner sa propre fille ?
    — Assurément, si cela la protège.
    — Mais est-ce bien le cas ?
    — Cela l’a sauvée à plusieurs reprises de la ruine absolue. Marcy semble à peu près incapable de quitter la maison sans entrer fortuitement dans une taverne dépravée quelconque. Bien entendu, nous faisons fermer tous les établissements de ce genre que nous découvrons. Plus d’une dépravée a essayé de faire de Marcy son amie particulière. Ces femmes ont été arrêtées et interrogées.
    — Interrogées !… Pourquoi ?
    — Parce qu’il ne s’agit pas d’une simple coïncidence, a affirmé le diacre pris de boisson. De toute évidence, certains groupes de déviants ont ciblé ma fille. Nous interrogeons ces femmes afin de découvrir le lien entre elles.
    — Y avez-vous réussi ?
    — Hélas, non. Même sous la coercition la plus extrême, aucune n’a admis s’intéresser à Marcy par préméditation et toutes nient la moindre connaissance d’une quelconque conspiration.
    — Les interrogatoires ne sont en général pas si stériles, si je comprends bien », a dit Calyxa, et j’ai vu à son visage de plus en plus coloré qu’elle n’approuvait pas l’enthousiasme avec lequel le diacre s’attaquait aux épineux problèmes du vice et de la torture.
    « Non, en effet. Nos enquêteurs sont versés dans l’art d’extraire des informations aux plus réticents… le Dominion les forme dans ce but.
    — Comment expliquez-vous alors leur échec dans cette affaire ?
    — Le vice possède des profondeurs insoupçonnées…, a dit le diacre d’un air mécontent. Il se cache d’instinct loin de la lumière.
    — Et on le trouve si près de nos foyers, a dit Calyxa avant d’ajouter à voix basse : On aurait peut-être dû torturer votre fille aussi#. »
    Je m’attendais à ce que le diacre Hollingshead ne tînt aucun compte de cette remarque incompréhensible. Il y a pourtant réagi. Il s’est redressé avec raideur de toute sa taille, les traits soudain durs.
    « Je ne suis ni idiot ni inculte#, madame Hazzard. Si vous vous moquez de moi, je me verrai dans l’obligation de lancer un mandat d’arrêt contre vous#. »
    J’ignorais la signification de cet échange, mais Calyxa a pâli et reculé d’un pas.
    Hollingshead s’est tourné vers moi. Il a retrouvé le sourire, même si celui-ci semblait forcé. « À nouveau, toutes mes félicitations pour ce succès, monsieur Hazzard. Votre travail vous honore. Une belle carrière vous attend. Je forme l’espoir que rien ne l’entrave. » Il a bruyamment bu une gorgée d’alcool avant de s’éloigner.

    Je n’ai pas l’intention de laisser au lecteur l’impression que nous avons uniquement rencontré à la Réception présidentielle des Eupatridiens rustres ou tyranniques. Nombre d’entre eux, peut-être la plupart, étaient tout à fait agréables, sur le plan individuel. Plusieurs des hommes étaient yachtmen et j’ai pris plaisir à les écouter discourir avec entrain de sujets nautiques, même si je n’aurais pu réduire une grand-voile si ma vie en avait dépendu.
    Mme Comstock connaissait de nombreuses épouses. Beaucoup d’entre elles ont été stupéfaites de la voir là, si longtemps après le décès de son mari, mais accoutumées aux revirements de la faveur présidentielle, elles n’ont pas tardé à lui faire bon accueil.
    Sam a passé son temps avec les militaires, dont quelques éminents généraux et généraux de division. J’imagine qu’il jaugeait leur attitude vis-à-vis du généralissime, ou qu’il essayait de réunir des indices sur les intentions du Président à l’égard de son neveu. Tout cela dépassait toutefois mon entendement. Julian était quant à lui plongé dans une grande conversation avec ce qu’il m’a décrit comme un véritable Philosophe : un professeur de Cosmologie de la nouvellement réformée université de New York. L’homme ne manquait pas de théories intéressantes, d’après Julian, sur la vitesse de la lumière, l’origine des étoiles et d’autres sujets tout aussi sophistiqués. Placé sous la coupe du Dominion, il ne pouvait toutefois s’exprimer aussi librement qu’il l’aurait aimé. Il avait néanmoins bénéficié d’un accès aux Archives du Dominion, et il a fait allusion aux trésors scientifiques et artistiques que celles-ci renfermaient.
    L’hilarité générale provoquée par l’ingestion de Vin de Raisin et autres n’a pas tardé à atteindre de nouveaux sommets. L’orchestre avait temporairement cessé de jouer – Calyxa a émis l’hypothèse qu’il était sorti fumer des cigarettes de chanvre derrière les écuries –, mais est revenu en à peu près bon état et de meilleure humeur juste au moment de la troisième apparition de Deklan Comstock sur un des balcons en marbre.
    Cette fois-ci, le Président a attiré notre attention sur les plus distinguées des personnes présentes dans la foule, dont le Président du Sénat, le diacre Hollingshead, plusieurs éminents Propriétaires terriens, le ministre de la Santé, les ambassadeurs chinois et nippons (qui s’étaient regardés non sans inquiétude d’un bout à l’autre de la salle) et autres dignitaires. Il a ensuite produit son sourire malsain et ajouté : « Est présent aussi, après les aventures qu’il a vécues en défendant l’Union au Labrador, mon bien-aimé neveu Julian Comstock, ainsi que son célèbre Scribe M. Adam Hazzard et son ancien tuteur Sam Godwin. »
    Entendre mon nom prononcé par cet homme m’a perturbé et j’ai senti un frisson me remonter la colonne vertébrale.
    « M. Hazzard, a poursuivi le Président, jouit d’un immense et délicat talent littéraire, et j’ai récemment appris qu’il a une épouse tout aussi talentueuse. Mme Hazzard est chanteuse, aussi ai-je pensé qu’elle pourrait nous gratifier d’une ballade ou d’un morceau similaire, maintenant que l’orchestre s’est échauffé. Mme Hazzard ! » Il a fait semblant de s’abriter les yeux pour les protéger de la lumière. « Mme Hazzard, consentiriez-vous à distraire ces messieurs et ces dames ? »
    Tout aussi surpris par la tournure des événements, le chef d’orchestre a posé sur mon épouse un regard sans expression, s’attendant peut-être à ce qu’elle énonçât le titre d’une chanson connue… Where the Sauquoit Meets the Mohawk, par exemple, ou un autre morceau respectable.
    Calyxa n’était toutefois pas du genre à faire ce qu’on attendait d’elle, surtout quand il s’agissait d’obéir à un tyran tel que Deklan Comstock. Elle a regardé l’océan des visages eupatridiens devant elle. Cela a été un moment difficile. Elle n’a pas parlé, ni même souri, juste soulevé son encombrante jupe pour se mettre à taper du pied. Cette activité a amusé certains des Aristos et n’a pas montré ses chevilles sous leur meilleur jour, mais a mis en place un laconique tempo martial que le batteur a bientôt repris.
    Puis, sans prélude, elle a entonné :
Piston, Métier à tisser et Enclume :
Nous habillons et armons la nation,
Et nous nous échinons comme de coutume,
Les gars, pour une bien maigre ration.

    Les Eupatridiens présents dans la pièce ont tout d’abord été sous le choc. Nombre d’entre eux connaissaient ce chant, ou l’avaient entendu aux lèvres de domestiques rebelles dans les cuisines et les caves. Ceux à qui il n’était pas familier le connaissaient de réputation. Les paroles en étaient de toute manière d’une sympathie explicite pour l’homme du peuple.
    Les silences et hoquets de surprise n’ont pas découragé Calyxa, même si le batteur a raté un temps ou deux. Elle a achevé le refrain et s’est lancée dans le premier couplet qui, comme tous ceux de ce long chant encyclopédique, dénonçait les souffrances d’une catégorie d’ouvriers aux mains d’un Industriel ou d’un Propriétaire.
    Les têtes se sont tournées vers le Président Deklan Comstock, comme pour évaluer sa réaction. Était-il furieux ? Se sentait-il insulté ? La Garde républicaine allait-elle sortir ses pistolets et mettre abruptement fin au tour de chant ?
    Deklan le Conquérant ne semblait toutefois pas en colère. Il a levé la main en un simulacre de salut.
    Ce petit geste a fait comprendre aux Eupatridiens que, du moins pour la soirée, les convenances habituelles n’avaient plus cours. Ils en ont conclu que la représentation de Calyxa n’était pas une Protestation, mais une espèce de Spectacle délibérément ironique. Piston, Métier à tisser et Enclume chanté au palais exécutif ! Cela avait la logique délicieusement inversée d’une bacchanale. Quelques-uns des Aristos les plus astucieux se sont mis à battre des mains en mesure.
    Leur réaction a donné courage au reste de l’orchestre, qui s’est mis à jouer. Les musiciens, qui connaissaient tous la mélodie, se sont lancés dans de petits trilles et arpèges autour de la puissante voix de Calyxa. Calyxa elle-même a continué comme si aucune de ces nuances n’avait d’importance : c’était le chant qu’elle comptait interpréter, aussi l’interprétait-elle.
    « Qu’elle soit bénie », a dit Julian, venu se placer à mes côtés.
    Cette représentation incongrue n’a pas été du goût de certaines des personnes présentes. M. Wieland, M. Palumbo et le diacre Hollingshead formaient un groupe renfrogné aux bras croisés. Wieland et Palumbo, qui travaillaient en contact direct avec des sous-contrats, savaient ce qu’il en était de ce chant : il s’agissait d’un poignard pointé sur leur gagne-pain. Le diacre Hollingshead était moins directement concerné, qui soutenait pourtant sans conditions le statu quo et avait peut-être torturé des hommes ayant osé de tels couplets en sa présence. Même l’indulgence du Président ne pouvait persuader ces notables de relâcher leur vigilance.
    J’ai d’ailleurs commencé à m’inquiéter de leur santé. La complexion du déjà rougeaud Wieland s’est encore assombrie, si bien que sa tête a fini par ressembler à une betterave enfoncée dans un col de chemise, Palumbo obtenant de son côté des résultats presque aussi remarquables.
    Julian m’avait un jour raconté une histoire de plongeurs sous-marins. Il était devenu depuis quelque temps possible pour des Dépoteurs en combinaison de caoutchouc étanche, alimentée en air par une pompe depuis la surface, de descendre dans les eaux troubles qui entouraient les ruines d’une ville côtière. Cette activité parfois lucrative était toutefois extrêmement dangereuse. Elle permettait souvent de rapporter de nouveaux trésors de sites qui, sur terre, avaient été nettoyés. Sauf que pour chaque antiquité de valeur ainsi obtenue, il fallait risquer une vie humaine.
    Les océans présentent cette étrange caractéristique que la pression de l’eau augmente avec la profondeur. D’après Julian, on racontait parmi ces Dépoteurs sous-marins qu’un plongeur, s’il se retrouvait sans son attache dans une eau assez profonde, pouvait couler si loin que le poing de la mer le broierait. Pire, la pression de l’eau le roulerait comme un tube de dentifrice. Son corps enrobé de caoutchouc serait écrasé et forcé à pénétrer dans le casque, si bien que sa personne tout entière se retrouverait concentrée dans cette coquille métallique comme un ragoût sanglant dans un bol à l’envers… jusqu’à ce que le casque lui-même explosât !
    Bien entendu, d’ordinaire, c’était fatal.
    J’ai repensé à cette légende (qui peut être vraie, pour ce que j’en sais) en regardant Wieland, Palumbo et Hollingshead. À chaque nouveau couplet – celui sur le mineur de fond enseveli, celui sur la couturière réduite à l’indigence et à la prostitution par son employeur, celui sur l’employé du rail coupé en deux par un train fou –, davantage de sang montait à la tête de ces messieurs indignés, au point que j’ai fini par me demander s’ils n’allaient pas tout simplement tomber morts ou si leurs crânes n’allaient pas éclater comme du raisin pressé.
    Peut-être un rien fâchée par la chaleur avec laquelle on accueillait à présent ses couplets, Calyxa en a produit d’encore plus radicaux, qui traitaient les propriétaires de Tyrans et les sénateurs d’imbéciles. « Je ne suis pas sûre que ce soit particulièrement bienséant », a dit Mme Comstock non loin de moi. Le Président continuait toutefois de sourire (même si son sourire n’avait rien d’allègre) et les Eupatridiens, dans l’ensemble, persistaient d’un air narquois à confondre insulte et ironie.
    J’ai commencé à croire que Calyxa avait épuisé son inventivité – cela n’aurait pas forcément été une mauvaise chose – quand elle s’est avancée jusqu’à l’extrême limite de la scène. Plongeant à ne pas s’y tromper son regard droit dans les yeux de Nelson Wieland l’industriel, et sans cesser de battre le rythme du pied, elle a chanté :
Un forgeron avait un fils, que je connais,
Qui a appris à laminer du vieil acier
Et qui a coulé les essieux
Des voitures de cossus messieurs.
La chaleur n’a pas que du bon,
Non plus les vapeurs de charbon…
Et il fut brisé sur la roue
Oh, il fut brisé sur la roue !
Piston, Métier à tisser et Enclume :
Nous habillons et armons la nation…

    S’il restait le moindre doute qu’elle eût tout spécialement improvisé ce couplet pour M. Wieland, ce dernier ne l’a pas partagé. Ses yeux lui sont sortis des orbites. Il a serré les poings… son corps tout entier a d’ailleurs semblé se contracter. Comme si les profondeurs de l’océan l’avaient pris dans leur poigne.
    Apparemment satisfaite de la réaction obtenue, Calyxa a terminé le refrain pour s’adresser à Billy Palumbo l’agriculteur :
Les sous-contrats par le Proprio enfermés
Comme des têtes de bétail sont vendus ou achetés
Mais l’homme n’est pas vraiment idiot,
Et tu sais quoi le Proprio ?
Mais tout ce que tu as acquis
N’est qu’un horrible ramassis
De vilains révolutionnaires,
Oh ! De vilains révolutionnaires…

    M. Palumbo n’était pas davantage habitué que M. Wieland à ce genre d’insolences. Je l’ai observé avec une profonde appréhension tandis que saillaient les veines sur et autour de son visage. La légende des Dépoteurs plongeurs qui explosaient m’est une fois de plus revenue en mémoire.
    Puis, inévitablement, est venu le tour du diacre Hollingshead. Tandis qu’elle répétait le refrain, le pasteur la regardait avec malveillance. Calyxa, qui avait défié Job et Utty Blake, n’allait cependant pas se laisser intimider par un simple ecclésiastique du Dominion, tout diacre fut-il. Sa voix était son gourdin et elle avait bien l’intention de s’en servir. Elle a chanté – con brio, comme disent les compositeurs :
La barmaid du Colorado n’a pas tremblé
Quand le diacre et ses hommes sont venus l’arrêter,
Elle a souffert dans sa fierté
Mais ils l’ont frappée au visage
Et quand elle a perdu courage
Elle a confessé son péché :
« La fille du diacre m’a embrassée !
Oh ! Sa fille m’a embrassée ! »
Piston, Métier à tisser et Enclume…

    Il y a soudain eu un éclair lumineux et un bruit de tonnerre… J’ai regardé avec appréhension dans la direction de Hollingshead, mais le diacre n’avait rien, il s’agissait simplement du début des feux d’artifice sur la Grande Pelouse. L’orchestre a tout à coup cessé de jouer et nous sommes tous sortis, non sans un certain soulagement.

    Calyxa s’est assise près de moi, essoufflée par ses efforts, et j’ai été très fier d’elle, bien qu’un peu inquiet, tandis que les feux d’artifice de la fête de l’Indépendance crépitaient dans la chaleur de l’air nocturne au-dessus du palais exécutif.
    Elle avait sans doute compromis la moindre possibilité que mon opuscule sur Commongold reçût l’imprimatur du Dominion, mais cela n’avait guère d’importance… il se vendait assez bien sans lui. De toute manière, si Deklan Comstock avait eu l’intention d’humilier Calyxa, je trouvais qu’il avait obtenu en échange davantage qu’il ne s’y attendait.
    Nous sommes restés assis sur des gradins en bois pendant toute la durée du feu d’artifice. Une loge spéciale accueillait le Président et quelques alliés proches, parmi lesquels, me suis-je aperçu avec consternation, le diacre Hollingshead. Calyxa et moi nous trouvions en compagnie de Julian, Sam et Mme Comstock parmi les simples Eupatridiens.
    « Il y a des augures à lire dans de tels événements, a dit Sam à voix basse. Qui y assiste ou non… Qui parle à qui… Qui sourit ou se renfrogne… Tout cela peut être lu, à la manière d’une cartomancienne dans un paquet de cartes.
    — Quel destin présages-tu ? ai-je demandé.
    — L’amiral commandant de la Marine n’est pas là. C’est inhabituel. Il n’y a aucun représentant de l’armée des Deux Californies… vraiment mauvais signe. Le Dominion est favorisé. Le Sénat, ignoré.
    — Je ne suis pas sûr de pouvoir décrypter ces signes-là.
    — Nous en apprendrons davantage quand le Président parlera. C’est à ce moment-là que le couperet tombera, Adam… s’il tombe.
    — Un couperet au sens propre, ou métaphorique ? me suis-je enquis avec anxiété.
    — Ça reste à voir. »
    Le feu céleste était assurément une excellente publicité pour le savoir-faire chinois. Je n’avais jamais vu pareille démonstration. Oh, nous avions eu des feux d’artifice à Williams Ford… de très jolis qui m’avaient impressionné durant mon enfance. Celui-là était toutefois nettement plus spectaculaire. L’odeur de cordite a imprégné le tiède air estival et dans le ciel ont crépité d’Occultes Étoiles Rayonnantes, du Feu Bleu, des Salamandres Tournoyantes, des Brise-Baril et autres engins exotiques. C’était presque aussi bruyant qu’un duel d’artillerie et j’ai dû me retenir de tressaillir à chaque déplaisant souvenir de guerre que réveillaient ces explosions et ces odeurs infectes. Je n’ai toutefois pas oublié qu’il s’agissait de la fête de l’Indépendance à Manhattan, non de l’hiver à Chicoutimi, et Calyxa m’a apaisé en mettant le bras sur mes épaules quand elle a vu que je tremblais.
    Le spectacle s’est achevé au bout d’une bonne demi-heure avec une Croix de Feu au-dessus de Lower Manhattan comme la bénédiction d’un Ange incendiaire. L’orchestre a joué The Star-Spangled Banner. L’assemblée d’Eupatridiens a applaudi avec vigueur l’hymne national, puis est venu le moment pour Deklan Comstock de prononcer le dernier discours de la soirée.
    Il a commencé par des sermons et des platitudes adaptées à l’occasion. Il a évoqué la Nation et la formation de celle-ci durant un acte de rébellion contre l’impie Empire britannique. Il a cité le grand Philosophe Patriotique du dix-neuvième siècle, M. John C. Calhoun[70]. Il a décrit de quelle manière la Nation originelle avait été corrompue par le pétrole et l’athéisme, jusqu’à la Reconstruction consécutive à la Fausse Affliction. Il a parlé des deux grands généraux ayant exercé la présidence en période de crise nationale, Washington et Otis, en citant leurs noms comme s’il s’agissait d’amis personnels.
    Cela a fini par le conduire au sujet de la guerre. Sa voix s’est alors animée davantage et ses gestes ont témoigné qu’il s’agissait là d’une priorité personnelle.
    « Elle a beau nous faire très envie, a-t-il dit, la paix permanente est un rêve. La guerre, par contre ! La guerre fait partie intégrante de l’ordonnancement divin de l’univers, sans lequel le monde baignerait dans l’égoïsme et le matérialisme. La guerre est le vaisseau même de l’honneur, et qui de nous pourrait supporter un monde dépourvu de la divine folie de l’honneur ? Cette foi est particulièrement sincère et adorable qui conduit un soldat à sacrifier sa vie dans l’obéissance à un devoir aveuglément accepté, pour une cause qu’il comprend mal, durant une campagne dont il n’a qu’une faible notion, conformément à des tactiques dont il ne voit pas l’usage[71]. Sur le champ de bataille, où la vie et la mort d’un homme dépendent du caprice d’une balle ou du verdict d’une baïonnette, l’existence est à son meilleur et à son plus sain. »
    « Voilà une définition de la santé que je ne connaissais pas », a dit Julian, mais Sam l’a fait taire.
    « À ce jour, a déclaré Deklan le conquérant, nous avons connu au Labrador des succès notables ainsi que de regrettables échecs. L’échec est inévitable dans toute guerre, inutile de le préciser. Les campagnes ne se terminent pas toutes par une victoire. Mais le nombre d’échecs au cours des derniers mois donne crédit à une consternante possibilité : celle que les résultats de l’armée des Laurentides s’expliquent par la trahison plutôt que par le hasard. » L’expression du Président s’est tout à coup faite sombre et judiciaire, suscitant un mouvement de recul parmi son public. « C’est pourquoi j’ai pris aujourd’hui d’audacieuses mesures pour consolider et améliorer nos forces armées. Plusieurs généraux de division, que je ne nommerai pas, ont été emprisonnés à l’instant où je vous parle. Ils seront jugés publiquement et auront tout loisir de reconnaître et abjurer leurs complots avec les Hollandais. » Sam a gémi tout bas : des hommes qu’il connaissait et respectait figuraient sans doute parmi ces généraux de division dont le nom n’avait pas été donné.
    « Ces traîtres seront remplacés, a poursuivi Deklan le Conquérant, par des hommes issus du rang qui se sont distingués au combat. Nous pouvons donc enfin nous attendre à renouer avec le succès dans nos efforts pour contrôler l’ensemble de ce continent sacré ainsi que les voies navigables d’une importance stratégique qui conduisent au nord de celui-ci. »
    Il s’est tu pour boire une gorgée d’eau. Sans les feux d’artifice, la nuit semblait très noire.
    « Mais les nouvelles ne sont pas toutes mauvaises. Loin de là ! Nous avons eu notre part de succès. Je n’ai besoin que de citer l’exemple de la campagne du Saguenay avec la libération de la ville de Chicoutimi, qu’occupaient les Mitteleuropéens. Et laissez-moi répéter, non sans une certaine fierté familiale, que mon propre neveu Julian a joué un rôle crucial dans cette bataille. »
    Le Président a alors souri une nouvelle fois avant de marquer un temps d’arrêt qui invitait aux applaudissements. Nerveux, les Eupatridiens se sont dépêchés de les lui accorder.
    « Viens donc là, Julian, a lancé le Président, viens près de moi ! »
    C’était l’humiliation que Deklan Comstock avait mise en réserve depuis le début de la soirée. Donner Calyxa en spectacle n’en était que le prélude. Il allait obliger à venir à ses côtés le fils de l’homme qu’il avait fait assassiner, s’en servir comme objet décoratif sans que celui-ci pût protester.
    Julian n’a pas bougé tout de suite. Il semblait ne pas s’être rendu compte qu’il avait reçu un ordre. C’est Sam qui l’a incité à quitter les gradins. « Fais donc ce qu’il dit, a-t-il chuchoté d’une voix lugubre. Ravale ta fierté, pour une fois, Julian, et obéis… Vas-y, si tu ne veux pas qu’il nous fasse tous tuer. »
    Julian a tourné vers Sam un regard vide, mais il s’est levé pour avancer avec une réticence visible jusqu’au podium présidentiel. Il en a grimpé les marches comme s’il montait à l’échafaud pour y être pendu, ce qui n’était peut-être pas très éloigné de la vérité.
    « Mon cher Julian », a dit le Président en le serrant dans ses bras comme un oncle sincère et affectueux.
    Julian est resté les bras raides le long du corps sans répondre à l’étreinte du fratricide Président. J’ai vu que le moindre contact physique avec celui-ci lui donnait la nausée.
    « Tu connais mieux la guerre que la plupart d’entre nous, malgré ton très jeune âge. Qu’as-tu pensé de la campagne du Saguenay ? »
    La question a fait ciller Julian.
    « C’était sanglant », a-t-il marmonné.
    Deklan Comstock n’avait toutefois pas l’intention de laisser son neveu utiliser le podium à sa guise. « Sanglant, tu l’as dit. Mais nous ne sommes ni une nation qui a peur du sang, ni un peuple contraint par la fragilité féminine. Pour nous, tout est permis… même d’être cruels, oui, ou impitoyables, car nous sommes les premiers au monde à lever l’épée non pas au nom de l’asservissement et de l’oppression de quiconque, mais à celui de la libération de la servitude. Nous ne devons pas être avares de sang ! Qu’il coule, si lui seul peut noyer l’ancien monde séculaire. Qu’il y ait douleur, et mort, si la douleur et la mort nous sauvent des tyrannies jumelles de l’Athéisme et de l’Europe. »
    Des vivats ont jailli, mais aucune dans notre partie des gradins.
    « Julian connaît de première main le prix et la valeur de la liberté. Il a déjà risqué anonymement sa vie comme soldat du rang. Un sacrifice suffisant pour quiconque, diriez-vous, et en temps normal, j’en conviendrais. Mais nous ne sommes pas en temps normal. L’ennemi nous presse. Des armes barbares sont déployées contre nos soldats. Les étendues sauvages du Nord-Est grouillent de campements étrangers et les districts de Terre-Neuve sont à nouveau en danger. Nous sommes donc appelés à faire des sacrifices. » Il a marqué un temps d’arrêt sur ce mot de mauvais augure. « Nous sommes tous appelés à faire des sacrifices. Moi compris ! Comme chaque citoyen, je dois renoncer à mon propre bonheur, s’il va à l’encontre d’un plus vaste but national. Et malgré toute ma joie de voir le fils de mon frère revenir dans le giron familial, nous ne pouvons nous passer d’un soldat aussi doué que Julian en cette heure critique. C’est pour cette raison que j’ai déjà relevé de son commandement le général de division Griffin et que j’ai l’intention de le remplacer à la tête de la Division boréale de l’armée des Laurentides par mon bien-aimé neveu. »
    Le public a eu le souffle coupé par l’audace de cette annonce. C’était d’une grande bienveillance de la part du Président, du moins à ce qu’il voulait nous faire croire. Les Eupatridiens ont recommencé à applaudir à tout rompre. Des cris d’encouragement « Julian ! Julian Comstock ! » se sont mêlés dans la nuit aux odeurs de poudre à canon.
    La mère de Julian ne s’est quant à elle pas jointe aux braillements. Comme prise de faiblesse, elle a appuyé la tête sur l’épaule de Calyxa.
    « D’abord Bryce, a-t-elle murmuré. Et maintenant Julian.
    — C’est le couperet dont je parlais », a dit Sam.

ACTE QUATRE
Une saison dans la terre que Dieu donna à Caïn
Thanksgiving 2174

    Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes.
Première Épître aux Corinthiens, 1:27

1

    Je n’exténuerai pas le lecteur en racontant chacun des incidents relatifs à notre départ au Labrador, antérieurement aux tragiques et triomphaux événements qui se sont déroulés aux alentours de Thanksgiving 2174. Je parle bien de notre départ, et pas seulement de celui de Julian, car l’ordre de renvoi au combat promulgué par Deklan le Conquérant nous incluait aussi, Sam Godwin et moi.
    En bref, j’ai été forcé de quitter mon épouse de quelques mois, ainsi que ma brève carrière d’auteur à New York, pour voguer jusqu’au Labrador comme membre de l’état-major du général de division Julian Comstock… et pas dans l’une des parties les plus agréables du Labrador telle que la rivière Saguenay, mais dans une région encore plus inhospitalière et hostile de cet État disputé, pour une mission dont le véritable objet consistait à transformer l’encombrant héritier potentiel qu’était Julian en martyr muet et peu gênant.
    Nous avons quitté New York à la mi-octobre sur un clipper de la Marine qui a mis le cap au nord. C’était une période agitée sur l’Atlantique et nous avons essuyé une féroce tempête, durant laquelle notre vaisseau a été secoué comme une puce sur la croupe d’un étalon irascible, avant de rejoindre au large du port de Belle-Isle (désormais aux mains américaines) une flotte dirigée par l’amiral Fairfield.
    La Marine de l’Union n’est pas une entité politique aussi puissante que les deux grandes armées nationales, à laquelle elle sert d’extension nautique, mais elle avait tout récemment harcelé les Mitteleuropéens avec davantage d’efficacité que nos forces terrestres.
    Au cours de l’une de ses rares initiatives stratégiques vraiment utiles, Deklan Comstock avait annoncé un blocus complet des transports maritimes européens au large de Terre-Neuve et du Labrador. Un tel blocus avait déjà été tenté, avec des résultats décevants, mais la Marine était à présent plus importante et mieux équipée pour mener à bien un projet aussi ambitieux.
    Je me trouvais à bord du bâtiment amiral de l’armada, le Basilisk, durant la fameuse bataille de l’estuaire de Hamilton. Une énorme flotte de guerre n’étant pas chose aisée à dissimuler, les Hollandais avaient repéré nos mouvements, mais commis l’erreur de supposer que nous allions les attaquer près de la baie de Voisey, d’où ils exportaient les minerais de nickel, de cuivre et de cobalt si abondants au Labrador. (Les nombreux îlots et voies navigables de la région font de la baie de Voisey, même sous étroite surveillance, un refuge idéal pour les forceurs de blocus.) On nous avait cependant fixé un objectif plus audacieux. Nous nous en sommes pris à l’estuaire de Hamilton et tandis que les Hollandais nous cherchaient plus au nord, nos canons réduisaient au silence leur forteresse dans le détroit et nous soumettions sans tarder leurs emplacements d’artillerie à Rigolet et sur l’île des Esquimaux. Les défenses hollandaises n’étant pas préparées à notre arrivée, nous n’avons souffert que de pertes relativement mineures. Des vingt canonnières de notre flotte, une seule, le Griffin, a été perdue corps et biens. Cinq autres ont subi des dommages que les charpentiers du bord ont pu réparer et notre navire n’a pas eu une égratignure, alors même qu’il se trouvait à l’avant-garde.
    Un détachement de la Première Division Boréale a été débarqué pour occuper et restaurer les forts capturés. Cela a été un grand jour (et ensoleillé, mais glacé) que celui où nous avons vu les Soixante Étoiles et les Treize Bandes hissées au-dessus du détroit, signifiant que nous contrôlions toute la navigation dans ce goulet large d’un mille.
    Devant nous s’étendait l’immense lac Melville, alimenté par les bassins versants de la rivière Naskaupi et du fleuve Churchill. Au sud se dressaient les montagnes Mealy, grises et émoussées… et intimidantes quand elles n’étaient pas masquées par les nuages.
    Invisibles au loin se trouvaient nos véritables objectifs : Shesh et Striver, villes tenues par les Hollandais, ainsi que la tête de ligne ferroviaire à Goose Bay, d’une importance capitale.
    Julian m’a appris que Jacques Cartier, l’explorateur de jadis, avait surnommé le Labrador « la Terre que Dieu donna à Caïn »[73]. « Même si, bien entendu, il faisait plus froid, à l’époque, a-t-il ajouté. Ce n’est plus si désolé, de nos jours… encore que je n’aimerais pas être fermier ici.
    — Pas étonnant que Caïn ait été si maussade », ai-je répondu en serrant plus confortablement mon duffel-coat sur mon corps pour me protéger du vent, rude et glacial au point que les marins de quart s’étaient accroupis entre les rouleaux de corde pour pouvoir fumer la pipe et jurer à leur aise. L’endroit n’était de fait pas complètement désertique : il produisait épicéas noirs, bouleaux, sapins baumiers et faux trembles en abondance, dans l’ombre glacée desquels vivaient des caribous et autres rudes créatures. Au mois chaud, m’avait-on dit, le gibier d’eau pullulait. Les forêts du Labrador étaient néanmoins désolées et la terre globalement peu accueillante pour l’Espèce Humaine. « Au moins, nous avons taillé les Hollandais en pièces et nous sommes vivants pour le raconter », ai-je dit.
    Sam, Julian et moi comprenions tous trois que cette expédition n’était pas destinée à ce qu’on y survécût, du moins en ce qui concernait le général de division Comstock. Julian soutenait toutefois que toute campagne, même la plus désespérée en apparence, pouvait basculer sur un petit imprévu et produire des résultats inattendus. Cette remarque parvenait en général à me remettre le moral à flot, mais ce jour-là, un peu de novembre s’était glissé dans mon âme malgré notre récente victoire navale. J’étais loin de chez moi et rempli d’appréhension.
    Je m’attendais à ce que Julian répétât ses paroles de réconfort, ce qu’il n’a pas fait. « Le pire est devant nous, a-t-il convenu. L’amiral Fairfield a reçu l’ordre de débarquer l’infanterie à Striver pour une attaque sur Goose Bay… et Goose Bay ne sera pas une proie facile. Ils savent que nous arrivons, leurs télégraphes doivent déjà crépiter. »
    J’ai regardé l’horizon derrière les eaux grises que le vent cinglait dans notre sillage. « J’ai moins peur pour moi que pour Calyxa. Elle est seule à New York, elle s’est déjà attiré l’inimitié du diacre Hollingshead, et va savoir si elle n’a pas offensé d’autres autorités depuis.
    — Ma mère la défendra, a rappelé Julian.
    — Je l’en remercie, mais j’aimerais pouvoir défendre Calyxa moi-même.
    — Tu la retrouveras vite, si je peux y faire quelque chose. »
    Deklan le Conquérant avait tablé sur la jeunesse et l’inexpérience de Julian pour en faire une cible facile face aux Hollandais, mais il avait certainement sous-estimé son neveu. Julian était jeune et une bonne partie des troupes placées sous son commandement avait tout d’abord rechigné à prendre ses ordres d’un gamin à barbe blonde. Il avait alors accru sa propre réputation en faisant secrètement circuler des exemplaires de mon opuscule parmi les soldats alphabétisés, qui l’avaient lu ou résumé à haute voix à leurs camarades illettrés. Il n’était de surcroît pas aussi ignorant qu’aurait pu l’espérer Deklan Comstock. Sam lui avait longuement fait étudier la guerre sur le papier, et la campagne du Saguenay lui avait permis de comparer la théorie à la pratique. « Nous rentrerons peut-être couverts de gloire à Manhattan, ai-je dit.
    — Oui, histoire d’obliger mon oncle à trouver un moyen plus banal de me tuer.
    — Nous survivrons au vieux Deklan le Conquérant, ai-je répliqué en prenant soin de ne pas parler trop fort. C’est l’opinion de Sam.
    — J’espère qu’il a raison. En attendant, regarde-toi, Adam, tu trembles… Tu ne devrais pas être dans ta cabine à consigner l’héroïsme du moment ? »
    Ma cabine se trouvait suffisamment près du fond de cale pour que de l’air frais devînt souvent désirable, quel que fût le froid. Julian avait cependant raison. J’avais accepté de tenir un récit des événements pour publication dans le Spark. La chute de l’île aux Esquimaux fournirait un épisode excitant, sans trop nécessiter d’exagération dramatique. « Je vais le faire », ai-je assuré. J’avais déjà couché des milliers de mots sur le papier. J’espérais qu’ils trouveraient une utilité quelconque. Même si aucun d’eux n’empêcherait le Basilisk de couler en cas de voie d’eau sous sa ligne de flottaison, ni ne détournerait le moindre projectile ennemi.
    J’ai laissé Julian debout à la lisse de couronnement, le regard fixé sur le détroit et comme perdu dans ses pensées. Le rebord de son chapeau de général de division lui ombrageait les yeux et sa tunique bleu et jaune claquait dans le vent glacé qui descendait des montagnes Mealy.

    Une fois le détroit sous contrôle, nous avons mis le cap sur Striver, une ville sur le rivage septentrional du lac Melville.
    Nous y avons trouvé amarrés quelques bâtiments de guerre hollandais, formidables navires lourdement armés, mais nous leur avons déboulé dessus aux premières lueurs de l’aube, et avant qu’ils pussent vraiment remonter l’ancre, nos canons avaient déjà abattu leurs mâts et ouvert quelques brèches dans leurs flancs blindés.
    Le Basilisk a essuyé un feu intense, ce jour-là. Pendant que les marins se battaient, je suis resté à l’abri sous le pont avec les fantassins et j’étais présent quand un coup nous a frappés de plein fouet par le milieu. Ce projectile n’aurait pu perforer le blindage qui protégeait la salle des machines et les chaudières du Basilisk, mais il pouvait, et il l’a fait, traverser la coque en bois juste à l’endroit où nous nous tenions. Si l’explosion ne m’a pas blessé, d’énormes éclats ont transpercé plusieurs hommes placés près de la cloison et un garçon bailleur du Kentucky nouvellement incorporé a eu le crâne broyé, ce qui a répandu sa cervelle sur le sol et lui a été fatal.
    Après cela, je n’ai plus rien entendu que la bataille d’artillerie et les hurlements des blessés. Les gros canons du Basilisk lâchaient bordée sur bordée, à la fois d’obus et de mitraille. Je me suis risqué à un moment à jeter un coup d’œil par la « fenêtre » tout juste ouverte au flanc du navire, mais je n’ai vu que la coque toute proche d’un bâtiment hollandais… et je me suis hâtivement rejeté en arrière quand m’est apparue la gueule encore fumante d’un canon ennemi. Notre navire a tremblé à plusieurs reprises dans l’eau tel un chien paralysé, si bien que j’ai fini par ne plus douter que nous eussions perdu nos moteurs et par m’attendre vraiment à voir d’un instant à l’autre déferler l’eau mortellement glacée du lac Melville.
    Il ne s’agissait toutefois que d’un vertige provoqué par la puanteur du sang et de la poudre. La bataille a fini par s’achever, puis Julian est descendu en personne dans la cale où se blottissaient les fantassins pour annoncer que nous avions vaincu l’ennemi et pris le contrôle du port.
    Je suis remonté avec lui voir ce qu’avaient donné les combats.
    De la fumée continuait à flotter sur le lac, en l’absence de vent pour la dissiper. Le ciel était couvert. Le Basilisk avait perdu un mât, dont un groupe de marins s’activait à passer les restes par-dessus bord. Nous avions subi des dégâts réparables, mais d’autres membres de notre petite armada se trouvaient plus gravement atteints. La Christabel brûlait doucement et la Béatrice semblait dangereusement basse sur l’eau.
    Les Hollandais avaient néanmoins bien davantage souffert. Des huit navires qui défendaient Striver, pas moins de six avaient coulé, dont il ne restait que des parties visibles aux endroits où leurs coques reposaient sur le fond rocheux du lac. Les deux encore à flot étaient démâtés et des volutes de fumée noire s’en échappaient. Nous avons envoyé des chaloupes récupérer les survivants.
    Le Basilisk et les autres avaient aussi placé quelques coups stratégiques sur les bâtiments et entrepôts au pied de la principale artère de la ville, aussi cette dernière avait-elle signifié une reddition sans condition en hissant des drapeaux blancs aux endroits où flottait auparavant la bannière mitteleuropéenne. « Nous avons récupéré un petit bout d’Amérique, Adam, m’a dit Julian. La patrie s’est agrandie de quelques milles carrés.
    — Je ne sais pas comment tu peux te montrer cynique après avoir remporté une telle bataille.
    — Il ne s’agit pas de cynisme. C’est une victoire foudroyante, mais elle est due à l’amiral Fairfield, pas à moi. Mon utilité au cours de cette expédition s’est limitée à faire faire l’exercice à mes hommes sur le gaillard d’arrière. Mais cela ne va pas tarder à changer. Voici l’endroit où nous débarquons l’infanterie. »
    Il a expliqué que tous les fantassins descendraient à terre dans la journée. Deux divisions entières suivraient sous peu, si les transports de troupe étaient à l’heure et que nos garnisons continuaient à tenir le détroit. Une fois l’armée à terre et regroupée, Julian la conduirait par la route à Goose Bay, que l’amiral et sa flottille bombarderaient pendant ce temps à distance pour occuper les défenseurs hollandais.
    J’ai promis d’essayer de ne pas le gêner.
    « Tu ne me gênes pas. Ne sais-tu pas que tu es l’un de mes conseillers en qui j’ai le plus confiance ?
    — Je n’ai pas souvenir de t’avoir donné le moindre avis à proprement parler.
    — C’est moins ton avis que ta sensibilité qui a pour moi autant de valeur.
    — Tu m’accordes bien trop de mérite.
    — Et tu es mon ami. Denrée rare dans les cercles que nous avons fréquentés ces derniers temps.
    — Tu peux compter au moins sur mon amitié. Et sur mon fusil Pittsburgh, une fois que nous nous battrons sur la terre ferme.
    — Nous combattrons bien assez vite », a dit Julian en détournant le visage comme d’une vérité horrible.

    Plus de deux mille fantassins supplémentaires sont arrivés à Striver au cours des jours suivants, transférés par bateaux depuis nos bases terre-neuviennes sous la protection de l’amiral. Tous les soldats hollandais de Striver ont été capturés et renvoyés par les transports de troupes vides dans les camps de prisonniers sur la péninsule de la Gaspésie. On a conseillé aux inoffensifs citoyens de Striver de rester le plus possible chez eux et imposé un couvre-feu strict. De notre côté, la discipline a été assez sévère pour prévenir le genre de vols, viols, pillages et incendies à grande échelle que les autochtones ne manquent jamais de trouver pénibles. Nous disposions d’approvisionnement grâce à l’extension récente de la ligne ferroviaire depuis Goose Bay, ligne sur laquelle Striver servait de point de déchargement alternatif pour les biens européens à destination de l’arrière-pays labradorien. Les Stadhouders apprécient leur confort : nous avons trouvé dans les entrepôts des quais des caisses de poisson fumé, des tonneaux de farine de blé non infestée, d’énormes tommes d’odorant fromage et autres articles de même intérêt.
    Quelques jours après notre débarquement, je me suis promené avec Julian parmi les troupes tout juste arrivées. Si on m’avait nommé colonel pour la durée de mon rengagement, en premier chef pour justifier ma présence dans l’entourage de Julian, je n’étais qu’un officier anonyme parmi d’autres pour la plupart de ces hommes, même si plusieurs avaient lu mes Aventures du capitaine Commongold et auraient peut-être reconnu mon nom si je l’avais donné. Julian lui-même, bien entendu, était aussitôt reconnaissable tant par son grade que par sa jeunesse, sa barbe blonde et son uniforme immaculé. Les hommes le saluaient ou tenaient à lui serrer la main tandis que nous passions devant des lits de camp installés dans une écurie vide. Un trou percé dans le toit par un obus d’artillerie laissait entrer la lumière froide du jour. Julian s’est placé au milieu de cette colonne de lumière comme un saint d’un tableau. Il maîtrisait désormais non seulement l’art de sembler confiant, mais celui de produire la confiance, comme si le courage était de la chaleur et Julian un poêle à charbon. Cela faisait de ces hommes de meilleurs soldats, de surcroît plus loyaux, car ils en étaient venus à voir en lui un prodige militaire. J’imagine qu’ils lui auraient tiré la barbe pour se porter chance, si une telle impertinence avait été autorisée.
    J’ai parcouru des yeux l’océan de visages qui l’entourait dans l’espoir d’apercevoir quelqu’un de notre ancien régiment de Montréal. La présence de Lymon Pugh aurait été la bienvenue, mais je ne l’ai pas vu. La seule figure que j’ai reconnue a été, peut-être par malheur, celle de ce voleur de soldat Langers, qui n’avait pas pris du galon depuis notre dernière rencontre. En me voyant approcher, il a fait pivoter son corps d’une maigreur cadavérique pour tenter de s’enfuir, manœuvre que la densité de la foule ne lui a pas permis de mener à bien.
    « Soldat Langers ! » ai-je appelé.
    Il s’est arrêté net et retourné. Intimidé par mon nouveau grade et mon nouveau poste, il a d’abord essayé de faire comme si je me trompais de personne, mais a fini par renoncer et par me demander : « Est-ce que ce Sam Samson est dans les environs ? J’espère pas. Tu as toujours été correct avec moi, Adam Hazzard, mais ce vieil homme m’a fait rouer de coups pour m’apprendre l’honnêteté… il semble n’avoir aucune confiance en moi.
    — Il ne s’appelle plus Samson, mais Godwin, et il fait partie de l’état-major de Julian, mais je ne pense pas que tu aies quoi que ce soit à craindre ni de l’un ni de l’autre. Sam et Julian ne sont pas du genre rancunier. Tu devrais très bien t’en sortir, du moment que tu tiens ta langue et que tu ne tires pas au flanc au combat. De toute manière, tu me sembles en excellente santé. » Son nez était cependant un peu plus tordu que dans mon souvenir. « Tu vends toujours des breloques récupérées sur le champ de bataille ? »
    Ma question l’a fait rougir. « Je n’ai rien à vendre pour le moment… bien entendu, on ne peut rien exclure…
    — J’espère que tu ne continues pas à voler les morts et escroquer les vivants !
    — Je me suis rangé. Non que je serais contre un dollar par-ci par-là, honnêtement acquis.
    — Je suis ravi de l’apprendre, ai-je assuré. Que tu t’es rangé, je veux dire. J’en ferai part à Sam et Julian.
    — Merci, c’est très aimable… mais inutile de les déranger à cause de moi. Je préférerais autant rester anonyme. Dis, Adam… enfin, colonel Hazzard, c’est vrai ce qu’on raconte sur cette expédition ?
    — Difficile à dire, tant que je ne sais pas qui est ce “on” ni ce qu’il est censé avoir dit.
    — Que nous avons une arme secrète à utiliser contre les Hollandais… quelque chose de mortel, de chinois et d’inattendu. »
    Je lui ai répondu ne rien savoir à ce sujet, dans ce cas, mais je ne suis pas certain qu’il ait cru à mes dénégations.

    Plus tard, dans les quartiers de commandement que nous avions établis à l’étage de la maison de l’ancien maire, Julian s’est montré philosophe quand je lui ai annoncé la présence du soldat Langers dans nos rangs. « Si Langers s’est amendé, alors mon oncle est Philosophe. Mais du moment qu’il peut tenir un fusil, il ne vaut pas moins qu’un autre soldat. Son histoire d’arme secrète chinoise m’intéresse davantage.
    — Cette arme existe ? ai-je demandé avec espoir.
    — Non, bien sûr que non. Mais croire à son existence pourrait bénéficier au moral des troupes. Ne répands pas cette rumeur-là, Adam… mais ne la démens pas si tu l’entends. »
    Le lendemain, je me suis à nouveau promené dans le camp. J’ai trouvé le soldat Langers et un certain nombre d’autres fantassins en train de jouer de l’argent aux dés dans une ruelle derrière une taverne pillée. Ils n’ont pas remarqué ma présence et je ne les ai pas dérangés. Peut-être cela n’a-t-il pas d’importance qu’ils gaspillent leur argent, me suis-je dit. Peut-être seront-ils bientôt morts, ou incapables de toucher leur arriéré de solde, et encore moins de le dépenser avec raison.
    Le jeu est bien entendu un péché autant qu’un vice. Ces hommes pourraient toutefois rendre par eux-mêmes des comptes au Paradis. Si on arrivait au Jugement dernier troué de balles pour avoir défendu son pays, serait-on vraiment renvoyé parce qu’on jouait aux cartes ou aux dés ?
    Je pensais que non. Julian m’avait au moins rendu à ce point Agnostique.

    Le lendemain matin, les transports de troupes ont cessé d’arriver à Striver.
    C’était mauvais signe. Les navires descendaient jusqu’alors le détroit avec une régularité d’horloge, livrant hommes, biens et articles de guerre, mais nous n’avions pas encore reçu la totalité des forces que nous avait allouées la planification militaire générale. Non que l’armée déjà réunie fût insignifiante. La Marine avait débarqué deux divisions entières de trois mille hommes chacune, dont un détachement de cavalerie avec ses montures, ainsi qu’un hôpital de campagne au grand complet et une brigade d’artillerie avec des pièces légères flambant neuves et d’amples réserves de munitions.
    Sur le papier, cela constituait une force formidable, même si plusieurs centaines de ces soldats souffraient déjà d’affections qui allaient du mal de mer aux fièvres contagieuses et les rendaient inaptes au combat. Nous avions toutefois espéré affronter l’ennemi avec dix mille soldats valides… Tel était en effet approximativement l’effectif des défenseurs hollandais de Goose Bay, à ce que nous croyions savoir, forces qui recevraient très vite du renfort par rail, si ce n’était déjà fait.
    Julian a passé le plus clair de la journée sur les quais à scruter les eaux agitées du lac Melville avec l’intensité d’une veuve de marin. J’étais sorti le chercher pour qu’il prît un repas chaud et participât à une réunion avec ses sous-commandants quand une voile est enfin apparue… Ce n’était hélas que le Basilisk, parti de l’autre côté du lac à Shesh, une localité moins grande que Striver et désormais elle aussi sous contrôle américain. L’amiral est descendu à terre dans une des chaloupes du Basilisk se joindre à notre dîner.
    Je n’ai pas encore décrit l’amiral Fairfield. Disons juste qu’il était plus âgé encore que Sam Godwin, mais toujours vif et dynamique. Il avait participé à nombre de batailles navales et la politique ne lui inspirait qu’une indifférence fréquente parmi les marins : au contraire des deux armées, la Marine se voyait rarement appelée à régler des disputes concernant l’ascension au pouvoir de généralissimes. Bref, elle n’avait jamais marché sur New York afin de couronner un roi. Elle se limitait à combattre l’ennemi sur les mers, tradition dont elle tirait fierté, et c’est ainsi qu’elle plaisait à l’amiral Fairfield.
    Il portait une barbe grise d’une longueur proportionnée à son âge et à son poste, et ce soir-là, il se renfrognait derrière ses moustaches malgré l’excellent bifteck posé devant lui, le meilleur que l’intendant ait pu fournir.
    « Où sont mes hommes ? », telle a été la première question que Julian lui a posée, à peine étions-nous assis.
    « Les navires ne remontent plus le détroit, a répondu sans ménagement l’amiral.
    — Tenons-nous toujours les forts hollandais ?
    — D’une main ferme. Melville est désormais un lac américain, en termes de puissance navale. Quelque chose doit empêcher le passage entre Terre-Neuve et l’estuaire Hamilton. Pour ce que j’en sais, il a pu y avoir une embuscade en mer ou quelque chose du même genre. La nouvelle n’en est pas encore arrivée à Rigolet ou à l’île des Esquimaux, dans ce cas.
    — Je ne suis pas sûr de pouvoir davantage reculer notre marche sur Goose Bay. Notre avantage, si tant est que nous en ayons un, diminue d’heure en heure.
    — Je comprends votre problème, a assuré l’amiral. Je n’attendrais pas, à votre place. Partez avec les milliers d’hommes dont vous disposez, voilà mon avis. »
    Julian s’est forcé à sourire, même si la tournure des événements ne lui plaisait manifestement pas du tout. « Du moment que la Marine est là pour nous appuyer de ses canons, j’imagine que le risque pourrait être acceptable. »
    L’amiral Fairfield a prononcé avec toute la gravité qu’il pouvait trouver en lui, et il n’en manquait pas : « Vous avez ma parole, général Comstock, que le Basilisk sera en face de Goose Bay quand vous y arriverez avec votre armée. Les Hollandais couleront peut-être la moitié de nos bâtiments, tant que j’aurai mon mot à dire, nous ne vous abandonnerons pas.
    — Je vous remercie, a dit Julian.
    — C’est une campagne audacieuse. Certains pourraient la qualifier d’insensée. Les chances ne sont assurément pas des meilleures. Mais il y a longtemps que nous aurions dû nous attaquer aux endroits du Labrador vitaux pour les Hollandais.
    — Nous n’attendrons donc pas davantage. » Julian s’est tourné vers Sam. « Nous partirons au matin.
    — Il nous manque encore des chevaux et des mules.
    — Ne dégarnis la cavalerie que si tu ne peux pas faire autrement, mais assure-toi que l’artillerie ne se laisse pas distancer.
    — Très bien. Dois-je annoncer la nouvelle aux hommes ?
    — Non, je m’en chargerai, a répondu Julian. Après le repas. »
    La perspective d’un départ imminent a coupé l’appétit de nombreux commandants de régiment, mais Julian a mangé de bon cœur. Une fois les dispositions prises pour que l’amiral pût passer la nuit à terre, Julian et ses subordonnés sont sortis communiquer leurs ordres aux hommes. J’ai suivi le mouvement dans un but journalistique.
    Nous nous sommes rendus dans chacun des bâtiments assignés comme abris aux fantassins, ainsi qu’aux quartiers de la cavalerie, et enfin dans le campement général établi sur la grand-place. La plupart de ces réunions se sont déroulées sans incidents et les hommes ont joyeusement accueilli la nouvelle : ils avaient hâte de se battre.
    Nous sommes entrés dans une construction, un ancien stade, dans laquelle cinq cents soldats chevronnés se protégeaient du froid. La nuit tombait tôt, à cette époque de l’année, dans les parties boréales du monde, et novembre au Labrador passerait pour janvier dans une région plus hospitalière du pays. Les hommes s’étaient rassemblés autour des nombreux poêles à charbon préalablement installés dans le bâtiment, et à notre arrivée, ils chantaient Piston, Métier à tisser et Enclume en une bruyante et imparfaite harmonie. Gêné par leur comportement, un colonel du nom d’Abijah, qui avait dîné avec nous, a crié des ordres pour les faire cesser et se mettre au garde-à-vous.
    Les soldats se sont tus dès qu’ils se sont aperçus de notre présence[74]. Julian a grimpé sur un tonneau pour s’adresser à eux.
    « Demain, les caissons se mettent en route pour Goose Bay, a-t-il simplement dit. C’est à une journée de marche, et nous aurons peut-être à combattre dès que nous y arriverons. Vous êtes tous prêts ? »
    Ils ont crié « Oui ! » en chœur, ou alors ils ont crié « Hourra ! » ou poussé d’autres exclamations martiales du même genre, car leur moral était au plus haut.
    « Parfait », a dit Julian. Il ressemblait presque à un enfant, dans la lumière de la lanterne… On aurait dit un petit garçon en train de jouer au soldat plutôt qu’un général grisonnant, mais cela convenait à l’infanterie, qui s’était entichée d’avoir à sa tête le Jeune Héros du Saguenay. « Il me semble que vous chantiez, à mon arrivée. Je ne voudrais pas vous empêcher de continuer. »
    Cela a provoqué une certaine gêne. Ces hommes avaient travaillé dans l’industrie avant leur incorporation, ou gardé des chevaux sur des Propriétés rurales, ou bien ils constituaient les dons en nature des propriétaires terriens qui les tenaient sous contrat. Malgré toute leur loyauté, ils n’oubliaient pas que Julian était un Aristo, et certains d’entre eux avaient honte de ce qu’ils avaient chanté, comme s’il s’agissait d’une insulte à sa classe (ce qui était d’ailleurs le cas). Julian a toutefois tapé dans ses mains en entonnant pour eux : « Piston, Métier à tisser et Enclume » de sa voix flûtée mais sincère de ténor. Il n’avait pas achevé le refrain que tous s’étaient joints à lui, et au bout de quelques couplets, ils l’acclamaient à pleins poumons, criant « Général Julian ! » ou « Général Comstock ! » ou – et cela a été la première fois que j’ai entendu cette appellation – « Julian le Conquérant ! »
    Pour des raisons que je n’ai pu m’expliquer, le bruit de centaines d’hommes en train de crier « Julian le Conquérant » a fait courir un triste frisson sur ma colonne vertébrale tout en semblant refroidir la nuit. Quant à Julian, il a simplement souri en acceptant le respect des hommes comme si celui-ci lui était dû.

2

    La bataille de Goose Bay a été abondamment décrite ailleurs et je ne vais pas lasser le lecteur avec les détails de nos manœuvres, ni raconter par le menu ces tragiques journées.
    Julian et moi chevauchions à la pointe de notre armée qui, dans la lumière froide et basse du soleil matinal, avait toutes les apparences d’un formidable ensemble de soldats. Julian montait un puissant étalon gris et blanc au tout premier rang de nos troupes, suivi de près par le Drapeau de Campagne porté par un adjudant-major à cheval[75]. La route de Striver à Goose Bay était bonne, pavée à la manière hollandaise, si bien que nos chariots et caissons ne s’enlisaient pas alors même que nous traversions un paysage de fougères glacées, de rochers déchiquetés et de bosquets d’épicéas. À chaque éminence atteinte, je ne manquais pas de me retourner pour regarder s’étirer derrière nous la longue procession d’hommes, de mules, de chariots de munitions, de fourgons-hôpitaux et autres. C’était un spectacle encourageant, et peut-être est-il compréhensible que nous ayons fait ce matin-là l’erreur de nous sentir invincibles.
    La cavalerie reconnaissait la route devant nous, aussi un cavalier venait-il à intervalles réguliers nous informer que la voie était libre.
    Nous avons bien avancé jusqu’à ce que, dans l’après-midi, la cavalerie commençât à tomber sur des piquets, d’où quelques légères escarmouches.
    Presque au même moment, nous avons été attaqués par de petits groupes de cavaliers hollandais qui tiraient avantage de leur connaissance parfaite de ces bois et tourbières. Tout cela n’a pas donné grand-chose – quelques coups de feu décochés depuis le couvert, quelques chevaux effrayés, quelques hommes égratignés par du plomb. L’un de nos régiments réglait rapidement son compte à nos assaillants, ou du moins les mettait en fuite. Si ces piqûres de puces ne nous ont infligé aucun dégât matériel, elles sont toutefois parvenues à nous ralentir.
    Julian et ses commandants de régiment ont fait de leur mieux pour garder l’armée en bon ordre de marche. Nous avions pour objectif une série de petites crêtes où nous pensions que campait le gros des troupes hollandaises, soupçon que n’ont pas tardé à corroborer nos éclaireurs. Les retranchements hollandais franchissaient la route à la périphérie de la ville de Goose Bay. Leurs positions étaient bien choisies et les en déloger ne serait pas simple.
    Nous avons bivouaqué pour la nuit juste hors de portée de ces emplacements ennemis. Les fantassins se sont creusé des trous aux endroits où le sol cédait ; une fois la nuit tombée, les artilleurs ont traîné à la délicate lueur de la lune leurs canons jusqu’à des positions avancées.
    Quand la lune s’est couchée, une fragile aurore boréale bleue s’est mise à frissonner dans le ciel. La température a chuté et l’haleine des soldats endormis est montée comme de la fumée lumineuse. Au matin, la bataille a commencé.
    Julian avait étudié la manière dont les armées manœuvraient sur le champ de bataille et s’était assuré que ses commandants pouvaient comprendre et appliquer ses ordres. Lui-même est resté avec Sam et moi dans une tente de commandement à l’arrière des combats, où il n’a toutefois cessé d’étudier des cartes tandis que des messagers entraient et sortaient de son quartier général, aussi affairés que des fourmis à un pique-nique.
    Toute la matinée, l’artillerie n’a cessé de tonner, la nôtre comme celle de l’ennemi.
    Nous étions surpassés en nombre, mais les Hollandais n’avaient pas pris les positions les plus avantageuses pour eux. Ignorant de quelle manière Julian allait attaquer, ils avaient renforcé leurs flancs et négligé leur centre. Julian a ajouté à leur confusion en feintant à gauche et à droite, mais en gardant en réserve son artillerie lourde pour une charge frontale. Celle-ci a commencé vers midi, et a été sanglante. Nous avons perdu presque mille hommes dans ce qu’on en est venu à appeler la bataille de Goose Gap, et les chariots du Dominion en ont emporté cinq cents autres hors de combat suite à la perte d’un membre ou à une autre blessure. À la nuit tombée, le champ de bataille ressemblait à la poubelle d’une école de rattrapage pour bouchers incompétents. Je ne décrirai pas les odeurs qui ont commencé à s’en dégager.
    Les Mitteleuropéens ont fui leurs positions dès que nous nous en sommes approchés suffisamment pour braquer sur elles nos Balayeuses de Tranchées. Nous avons capturé des dizaines de prisonniers, et après un peu de « nettoyage » des poches de résistance éparses, la victoire était nôtre. Nous avions pris la petite crête qui contrôlait l’accès à Goose Bay, et nous nous sommes hâtés d’y occuper et renforcer les anciennes défenses des Hollandais. Leur commandant a hissé un drapeau de trêve pour organiser la récupération de ses morts et de ses blessés sur le champ de bataille. Sinistre spectacle que ces soldats étrangers avançant cahin-caha avec des charrettes au milieu des cadavres, entourés des terribles gémissements d’agonie… à la grande déception, sans nul doute, du soldat Langers ainsi privé du luxe de dépouiller les morts ennemis.
    Julian a déplacé son quartier général et le Drapeau de Campagne sur une éminence de laquelle il voyait la ville et le port de Goose Bay, ainsi que le reste des forces hollandaises, qui se dépêchait de déployer des barbelés et de construire des abatis en prévision d’un siège. Julian a profité de ce point de vue pour annoter ses cartes, que, aux alentours de minuit, il examinait encore à la lueur d’une lampe. Ma machine à écrire avait été apportée par chariot avec d’autres fournitures appropriées à un quartier général mobile, aussi me suis-je assis dans un coin de cette même énorme tente pour consigner les événements de cette remarquable journée. La fatigue a fini par avoir raison de moi, mais avant de prendre le chemin de mon lit de camp, j’ai dit à Julian que nous avions remporté une grande victoire et qu’il devrait se reposer, à présent celle-ci acquise.
    « Je ne peux me permettre de prendre du repos », a-t-il répondu en se frottant les yeux.
    Son air hâve et égaré a suscité ma pitié. Il pourrait sembler injuste de ressentir de la compassion pour un général de division qui n’avait pas touché le moindre fusil durant une journée où des milliers d’hommes avaient sacrifié leur vie et leurs membres sur son ordre… Julian me donnait pourtant l’impression d’avoir vécu le combat de chacun des soldats placés sous son commandement, du moins en imagination, et de souffrir de chaque perte comme si c’était son corps que les balles avaient percé. Il s’identifiait intimement à ses hommes et prenait toujours soin de vérifier qu’ils avaient pu prendre nourriture et repos. Cela avait contribué à sa popularité dans les troupes, mais il en payait à présent le prix, en tension nerveuse et en chagrin.
    « Bien sûr que si, tu peux te le permettre, ai-je doucement répondu. Tu n’en seras que meilleur officier. »
    Il a quitté sa table de camp et s’est étiré avant de sortir avec moi. Loin du réchaud portable, l’air était vraiment glacé et sur les plaines devant nous les feux ennemis fumaient comme du charbon.
    « Vois tout ce que nous avons gagné, ai-je dit.
    — Je me satisfais de ce que je vois, a répondu Julian. À part du nombre de morts. Je m’inquiète plutôt de ce que je ne vois pas.
    — Eh bien, il fait nuit, après tout… Qu’est-ce donc que tu ne vois pas ?
    — Le détachement de cavalerie que j’ai envoyé arracher les rails derrière les lignes ennemies, par exemple. Pas un seul de ces soldats n’est revenu. Si la liaison ferroviaire de Goose Bay reste intacte, les renforts vont commencer et continuer à arriver.
    — Ce n’est pas facile, de tordre des rails et de faire sauter des ponts. La cavalerie a sans doute pris du retard dans son travail.
    — Et le port à Goose Bay… Que distingues-tu dans cette lumière, Adam ?
    — Il a l’air paisible. » Il y avait une lueur dans le ciel – une portion poussiéreuse d’aurore boréale, qui croissait et déclinait –, aussi ai-je pu voir quelques mâts et navires au mouillage… des bâtiments commerciaux hollandais, ai-je supposé. « Ils ont jeté tous leurs navires armés contre nous à Striver, et ils les ont perdus.
    — Je vois la même chose. Ce que je ne vois pas, c’est un bâtiment de guerre américain. À cette heure, j’avais espéré que l’amiral Fairfield serait en train de bombarder Goose Bay, ou du moins de positionner ses navires. »
    Il disait vrai… et cette absence semblait de mauvais augure, maintenant qu’il me l’avait fait remarquer.
    « Ils arriveront peut-être dans la matinée.
    — Peut-être », a convenu Julian avec lassitude.

    Je n’ai guère parlé de Sam Godwin et du rôle qu’il a joué dans ces événements.
    Non parce que ce rôle fut insignifiant, mais parce qu’il consistait en consultations intimes avec Julian et que je ne participais pas directement aux préparations des batailles[76]. Sam examinait cependant les cartes avec autant d’intensité que Julian et faisait jouer son expérience. Il n’essayait pas d’assumer le commandement, mais accueillait avec bienveillance les suggestions de Julian, qu’il ne contredisait presque jamais, se contentant de proposer des nuances dans leur perfectionnement. J’ai supposé qu’il avait joué ce même rôle avec Bryce, le père de Julian, durant la victorieuse guerre Isthmique, et parfois, quand les deux hommes réfléchissaient l’un près de l’autre, j’effaçais en esprit les vingt dernières années et m’imaginais dans la tente de commandement de l’armée des Deux Californies… l’inhabituelle barbe blonde de Julian opposait cependant un démenti à ce rêve éveillé, tout comme le froid de novembre.
    Julian a en tout cas réussi à maintenir un fragile optimisme quant à la campagne, tandis que Sam, s’il essayait de ne pas le montrer, nourrissait manifestement moins d’espoirs. Depuis notre départ de Manhattan, il avait complètement perdu son sens de l’humour. Il ne plaisantait pas, ni ne riait aux plaisanteries. On lui voyait plutôt l’air renfrogné… et avec dans l’œil une lueur qui pourrait avoir été de la peur, farouchement refoulée. Sam était selon moi parvenu à la conclusion qu’il risquait fort de ne plus jamais revoir New York, et surtout Emily Baines Comstock, au cours de sa vie terrestre, et j’espérais de tout cœur que Julian arriverait à lui donner tort. Les événements du lendemain n’ont toutefois guère été encourageants.
    Les Hollandais ont contre-attaqué à l’aube.
    Peut-être avaient-ils procédé eux-mêmes à des reconnaissances, desquelles ils avaient déduit que notre armée, si impressionnante fût-elle, n’était pas aussi grande qu’ils le craignaient, ou peut-être avaient-ils reçu des renforts par voie ferrée durant la nuit. Toujours est-il que leur résolution s’était affermie et que le courage ne leur manquait pas.
    Même si les défenseurs de Goose Bay ne disposaient pas de canon chinois, leur artillerie de campagne avait une portée supérieure de plusieurs centaines de mètres à la nôtre. Ils avaient calculé avec précision cette différence, dont ils ont profité. Obus et mitraille ont écrasé nos premiers rangs et masqué l’avancée initiale de l’ennemi. Nos hommes n’ont pas tardé à se servir de leurs propres armes, dont la formidable Balayeuse de Tranchées, mais les Hollandais avaient progressé trop vite pour que nos canons fussent vraiment utiles contre eux, et une colline importante, ainsi que toute une batterie, ont été capturées avant que Julian ou ses lieutenants pussent réagir.
    J’ai entendu toute la matinée le grondement incessant de l’artillerie et les cris des blessés qu’on ramenait du front. Les régiments hollandais et américains se sont heurtés comme des sabres dans un duel, jetant des étincelles de sang et de chaos. Des messagers arrivaient et repartaient avec du désespoir dans le regard et chacun semblait plus épuisé que le précédent. Un bataillon entier s’est effondré sur notre flanc droit, repoussé par la canonnade, même si des renforts ont tenu la position… mais à grand-peine.
    Midi est passé. En l’absence de vent, la fumée de la bataille continuait à s’élever tout droit tel un obélisque couleur corbeau dans le ciel blafard. « La panique est désormais notre principale ennemie », a dit Sam d’un air sombre.
    Julian s’est écarté de la table des cartes en jetant de frustration un crayon par terre. « Où est la Marine ? Il ne se passe rien ici que le bombardement de Goose Bay ne réglerait.
    — L’amiral Fairfield nous a promis son armada, a dit Sam, et je crois qu’il avait bien l’intention de tenir parole. Il doit être retenu par quelque chose de terrible. On ne peut pas compter sur son arrivée.
    — Tu crois que mon oncle avait prévu cela depuis le début ? De nous placer là au milieu des Hollandais, puis de nous retirer la Marine ?
    — Il en est bien capable. Le fait est que nous n’avons pas la Marine et que nous ne pouvons pas espérer l’avoir. Et nous ne pourrons plus tenir bien longtemps sans elle.
    — Nous tiendrons, a déclaré Julian d’un ton catégorique.
    — Si les Hollandais nous débordent et s’emparent de la route, ils nous empêcheront de nous replier sur Striver… et c’en sera fini de nous.
    — Nous tiendrons, a répété Julian, jusqu’à ce que nous soyons absolument certains que Fairfield ne vient pas. Il ne m’a pas fait l’impression d’un homme qui manque à sa parole.
    — Non, mais il n’est peut-être pas en mesure de la tenir, pour tout un tas de raisons. »
    Julian a toutefois refusé de se laisser influencer. À l’arrière des combats se dressait une colline surmontée d’un vieil épicéa au sommet duquel, comme s’il s’agissait du mât d’artimon d’un navire, Julian a posté un homme agile chargé d’une tâche de marin : surveiller l’apparition de navires sur le lac Melville. Ainsi tout signe de l’arrivée tardive de l’amiral Fairfield serait-il directement et sans délai porté à la connaissance du quartier général.
    Dans l’intervalle, il a suivi la suggestion de Sam en rassemblant ses commandants de régiment afin de préparer un repli en bonne et due forme, au cas où celui-ci s’avérerait nécessaire. Si repli il doit y avoir, a dit Julian, alors il faut l’effectuer en nous battant, en faisant payer à l’ennemi chaque mètre de terrain moussu qu’il gagnerait. Julian a décrit de quelle manière placer les troupes le long des crêtes et derrière le talus de la voie ferrée afin de pouvoir attirer dans une embuscade et tuer les soldats hollandais qui poursuivraient un régiment en cours de repli. Des messages ont aussitôt été expédiés aux chefs de bataillon pour coordonner cette stratégie et empêcher la retraite planifiée de se transformer en déroute générale.
    Le plan a fonctionné, dans la mesure où il a été appliqué. Notre avant a cédé – du moins en apparence – et les forces mitteleuropéennes se sont engouffrées dans la brèche. Au moment où les fantassins hollandais déchargeaient leurs fusils avec des cris de triomphe, des rangées d’hommes dissimulés les ont pris pour cibles avec des Balayeuses de Tranchées tandis que des obus d’artillerie explosaient parmi eux. Le drapeau à croix et à laurier, qui avançait à toute allure, s’est soudain retrouvé à terre, ainsi que son porteur et des dizaines de simples soldats. Des troupes hollandaises ont continué à se déverser sur la ligne de feu, mais elles trébuchaient sur leurs camarades morts et se faisaient massacrer à leur tour.
    Cette avancée a coûté terriblement cher aux Hollandais… mais coûteuse ou non, cela a bel et bien été une avancée. Sam a soutenu qu’il fallait aussitôt démonter notre quartier général et faire partir les chariots vers Striver, où nous pourrions au moins nous ravitailler en cas de siège.
    L’observateur placé par Julian dans un nid-de-pie s’est alors précipité à l’intérieur de la tente pour annoncer de la fumée à l’horizon.

    Julian est sorti avec une paire de jumelles prise à l’ennemi. Sa position était plus exposée qu’une heure auparavant – les obus hollandais explosaient abominablement près –, mais il est resté immobile dans son uniforme coloré de général de division à observer les eaux ternes du lac Melville.
    « De la fumée, nous a-t-il confirmé quand Sam et moi l’avons rejoint. Un vapeur en approche. Il brûle de l’anthracite, apparemment, si bien que c’est sans doute un des nôtres. » Quelques instants de silence, puis : « Un mât. Un pavillon. Le nôtre. » Il s’est tourné vers Sam avec une espèce de satisfaction féroce dans le regard. « Dis aux hommes de tenir leurs positions coûte que coûte.
    — Julian…, a objecté Sam.
    — Assez de ton pessimisme pour le moment, Sam, s’il te plaît !
    — Mais nous ne savons pas avec certitude…
    — Nous ne savons rien avec certitude… Tout combat comporte des risques. Donne l’ordre ! »
    En serviteur obéissant, Sam a donc donné l’ordre.

    Dix minutes plus tard, une fois le navire visible tout entier, nous avons reconnu le Basilisk, le vaisseau de l’amiral Fairfield. Nous nous attendions à voir le reste de l’armada américaine dans son sillage.
    Notre espoir a été déçu.
    Il n’a pas tardé à devenir manifeste qu’il y avait le Basilisk… et seulement le Basilisk.
    Je ne peux décrire à quoi a ressemblé Julian quand il a pris conscience de cette désagréable vérité. Sa peau est devenue encore plus pâle. Son regard s’est fait hagard. Son uniforme bleu et jaune vifs, qu’il portait jusqu’ici avec tant d’audace, a collé comme une admonestation à son dos voûté.
    L’amiral Fairfield a fait ce qu’il pouvait avec son seul bâtiment. Son navire était l’un des fleurons de la Marine et il en a usé avec ingéniosité. Il est arrivé à pleine vapeur, toutes voiles rentrées, les cheminées crachant de la fumée comme si la moitié des réserves mondiales de charbon brûlait dans ses chaudières. Il s’est glissé en oblique devant les quais hollandais de Goose Bay en lâchant quelques bordées bien placées. Il a ensuite remonté le littoral en essayant de bombarder les positions mitteleuropéennes sur lesquelles nous nous battions. Ce bombardement nous aurait prodigieusement aidés, s’il avait réussi. Les batteries côtières des Hollandais étaient malheureusement bien servies et bien retranchées. Elles ont pilonné le Basilisk à leur tour. Le navire a subi de nombreuses minutes ce tir de barrage en essayant de s’approcher suffisamment pour nous servir à quelque chose. Mais plus il réduisait la distance, plus il s’exposait. Ses mâts étaient presque complètement broyés et des flammes avaient surgi sur son gaillard d’avant quand il a fini par renoncer. Il n’a pu que s’éloigner tant bien que mal pendant que ses moteurs parvenaient encore à actionner ses hélices. Il a semblé se diriger vers Striver ou un autre endroit protégé en amont sur le lac.
    Julian a regardé le navire jusqu’à ce qu’il fût sur le point de passer hors de vue. Il s’est ensuite retourné pour ordonner à Sam d’annoncer la retraite générale. Sa voix était si glacée et sinistre qu’elle semblait provenir d’un trou dans un vieux rondin. Sam, qui broyait tout autant du noir, est sorti sans un mot en secouant la tête.

    Une retraite n’est pas aussi glorieuse qu’une attaque, mais on peut l’effectuer bien ou mal, et ce retrait prudent du désastre qu’était devenu Goose Bay est tout à l’honneur de Julian.
    La manœuvre était néanmoins coûteuse et humiliante. Le temps d’adopter une formation correcte pour une marche forcée jusqu’à Striver, les Hollandais nous grouillaient sur le dos. Julian a affecté des troupes fraîches (pour autant que nous en disposions) à l’arrière. Leurs minutieuses opérations de feintes et de replis ont contribué à la protection du gros de l’armée.
    La majeure partie de notre cavalerie n’était pas revenue de sa vaine incursion derrière les lignes mitteleuropéennes, ce qui nous rendait vulnérables aux tirs des cavaliers hollandais. Leurs détachements s’approchaient de biais en essayant d’isoler des compagnies de soldats américains pour « s’en occuper dans le détail ». Plus d’un fantassin a été perdu de cette manière. Chaque fois que des coups de feu éclataient, Julian allait toutefois à cheval tel un pavillon de guerre humain renforcer le moral de nos hommes, et nous avons participé à ces combats avec une férocité qui a semblé surprendre et déconcerter nos opposants.
    Au couchant, la périphérie de Striver était en vue. Des messagers avaient prévenu la garnison que nous arriverions harcelés par les Hollandais, si bien qu’un périmètre défensif, avec des abatis, des ravelins et des lignes de tir dégagées, avait déjà été mis en place. Cela a été un soulagement pour nos survivants mal en point, quand ils s’en sont aperçus. Les chariots du Dominion sont passés devant pour aller livrer leur cargaison de blessés à l’hôpital de campagne.
    Julian et Sam, et moi avec eux, avons participé aux combats d’arrière-garde tandis que le gros de nos hommes se réfugiait dans la ville captive. Ces combats se sont tout d’abord assez bien déroulés, car les Hollandais, qui s’étaient quelque peu dispersés en nous poursuivant, ne pouvaient rassembler de quoi lancer une véritable attaque. L’arrivée de leur artillerie nous a toutefois mis aussitôt en délicate situation.
    Rien de tel que la chute d’obus explosifs dans une masse compacte d’hommes, tous à courte distance de la sécurité, pour susciter panique et mort. C’est ce qui s’est produit. Nos pertes n’ont pas été si élevées – les défenseurs de Striver ont réduit les canons hollandais au silence dès que ceux-ci se sont retrouvés à leur portée –, mais au cours de ce long crépuscule de froid et d’horreur, le sol moussu devant nos retranchements n’a pas tardé à se gorger d’une importante quantité de sang patriotique et à se retrouver festonné d’organes patriotiques.
    Julian sur son cheval formait une cible voyante et cela m’a stupéfait qu’il ne se fît pas aussitôt abattre par un fusilier hollandais à la vue perçante. Tout comme dans la bataille de Mascouche, près de Montréal, il semblait revêtu d’une cape d’invulnérabilité qui détournait le plomb chaud.
    Cette protection miraculeuse ne s’étendait pas aux personnes présentes à ses côtés. Notre drapeau de guerre est tombé quand un éclat d’obus explosif a tué le cheval d’un officier d’état-major. Sam a aussitôt mis pied à terre pour le ramasser, mais à peine l’avait-il relevé qu’il s’est écroulé, atteint par une balle hollandaise.
    Je ne me souviens plus très bien des événements qui ont suivi, sinon que j’ai pris deux hommes pour m’aider à transporter Sam jusqu’à un chariot du Dominion, dans lequel il a rejoint une dizaine d’autres blessés en attente de soins. Le chauffeur de l’ambulance a fouetté ses mules quand je lui ai dit qu’il avait à bord un membre de l’état-major de Julian et je l’ai accompagné à cheval jusqu’à l’hôpital de fortune dressé dans cette large rue de Striver appelée Portage.
    Sam avait été blessé au bras gauche, sous le coude, par une balle ou un éclat, je n’en savais rien. Toujours était-il que cela avait brisé les petits os au-dessus du poignet et arraché une telle quantité de chair qu’il n’en subsistait guère que loques et lambeaux. Sa main gauche, presque entièrement sectionnée, ne restait plus reliée au corps que par un ou deux tendons ensanglantés.
    Il était conscient, bien que groggy et pâle, et il m’a dit de lui poser un tourniquet sur le bras pour endiguer la prodigieuse hémorragie. Je l’ai fait. J’étais content de pouvoir me rendre utile et le sang qui éclaboussait mon uniforme déjà déchiré ne me gênait pas. Il y en avait tellement qu’à notre arrivée à l’hôpital un garçon de salle m’a regardé, les yeux écarquillés, en me demandant où j’étais blessé.
    L’hôpital était déjà bondé et l’a été encore davantage quand on a déchargé à sa porte des charretées de blessés. Parmi les trois médecins, deux procédaient déjà à des opérations impossibles à interrompre. Par chance, il se pratiquait une espèce de triage par grade et le troisième est venu aussitôt en apprenant celui de Sam.
    Il a procédé à une rapide inspection de la blessure et annoncé qu’il fallait amputer. L’idée n’a pas plu à Sam, qui a faiblement commencé à protester jusqu’à ce que l’homme lui plaquât sur la bouche un tissu qu’il venait d’imprégner d’un liquide contenu dans un flacon brun. Sam a alors fermé les yeux et cessé de se débattre. Le geste semblait davantage meurtrier qu’humanitaire, mais le docteur a relevé les paupières de Sam pour inspecter ses pupilles et a semblé satisfait du résultat.
    « De quelle manière respirer dans ce chiffon soigne-t-il sa blessure ? » ai-je demandé.
    Il s’est alors aperçu de ma présence. « En aucune manière. Ça sert juste à me faciliter la tâche. Vous êtes qui, pour lui ?
    — Son adjudant-major », ai-je répondu. Puis j’ai ajouté : « Son ami.
    — Eh bien, vous voilà chirurgien assistant.
    — Je vous demande pardon, mais non.
    — Si. Je suis le docteur Linch. Et vous ?
    — Colonel Adam Hazzard. »
    Il a attrapé sur une étagère une blouse en coton qu’il m’a lancée. « Enfilez ça, colonel Hazzard. Vous vous êtes lavé les mains, récemment ?
    — Oui, il y a juste deux jours.
    — Plongez-les dans ce seau sur la table. »
    Ledit seau contenait une espèce de produit chimique astringent qui m’a brûlé au niveau des petites coupures récoltées durant la retraite depuis Goose Bay, mais a dissous la plus grande partie de la saleté. Il avait déjà servi à cet usage avant moi, ai-je déduit de la crasse grasse et du vieux sang qui décoloraient le liquide.
    « Rincez-y une scie à amputation, tant que vous y êtes », a lancé Linch en désignant un objet muni d’une lame d’aspect très peu engageant, que j’ai plongé dans le même seau et séché avec la partie la plus propre d’une vieille serviette. « Tenez-lui le bras, maintenant, pendant que je coupe. »
    Le docteur Linch était quelqu’un d’abrupt qui ne tolérait pas la discussion.
    Je n’avais encore jamais assisté à une amputation, du moins de près. Linch n’avait rien d’un jeune homme, mais ses mains étaient d’une fermeté remarquable et j’ai admiré sa promptitude tout en réprimant une forte envie de fuir. J’ai été fasciné (au sens le moins agréable du terme) par l’efficacité de son ablation. Une fois cette sinistre chirurgie achevée, il a très proprement suturé les vaisseaux sanguins qui sortaient du moignon de Sam. Linch conservait un grand nombre d’aiguilles à coudre au revers de sa veste blanche, chacune dotée d’une longueur de fil de soie. De temps à autre, le praticien choisissait une de ces aiguilles pour réparer une veine qui fuyait, et ses mains évoluaient avec une aisance vive qui m’a fait penser à un pêcheur en train d’enfiler un ver bleu vivant sur un hameçon… Il laissait chaque fois quelques pouces de fil afin qu’on pût le retirer après la cicatrisation du moignon. Il a tenu à m’expliquer au fur et à mesure tout ce qu’il faisait, même si y penser suffisait à me soulever le cœur, et j’ai résolu de ne jamais me lancer dans une carrière médicale même si j’échouais dans celle d’auteur de fiction. C’était aussi horrible que de désosser un bœuf, m’a-t-il semblé… pire, d’une certaine manière, puisque les carcasses de bœuf ne se réveillaient pas en hurlant au beau milieu de l’opération et n’avaient pas besoin d’être rendormies.
    Je ne pouvais observer cette chirurgie de trop près sans éprouver une certaine nausée et je détournais le regard aussi souvent que possible, même si cela ne me soulageait guère de voir la pièce pleine de lits occupés par des hommes aussi et parfois plus gravement blessés que Sam. Les amputations constituaient l’essentiel des soins pratiqués par les médecins et le grincement des scies ne semblait jamais s’interrompre. Un garçon de salle trempé de sang passait à intervalles réguliers rassembler et évacuer les membres amputés. Lorsqu’il a ramassé ce qu’il restait de la main de Sam, que le Dr Linch avait lâché par terre, cet acte qui sortait de l’ordinaire m’a fait prendre conscience, d’une manière à laquelle même l’opération chirurgicale n’était pas parvenue, de l’horreur de la situation. J’ai voulu reprendre cette main – l’emporter avec une telle désinvolture me semblait irrespectueux et je n’ai pu m’empêcher de penser que Sam voudrait peut-être la récupérer un jour. J’ai dû serrer les dents pour me calmer les nerfs.
    Durant une de ces futiles tentatives pour me changer les idées, j’ai aperçu un visage que je connaissais, mais dans un contexte inédit. Un homme grand et décharné coiffé d’un chapeau du Dominion se déplaçait entre les blessés et les mourants à qui il offrait le réconfort et les paroles de la Bible. Il m’a reconnu aussi et s’est efforcé, en vain, de me dissimuler son visage… car il ne s’agissait de nul autre que du soldat Langers !
    Bien que scandalisé, je n’ai rien dit avant que les rabats de peau du moignon de Sam eussent été cousus ensemble, de peur de déranger le docteur Linch dans cette tâche importante. Dès le dernier bandage posé, j’ai cependant lancé : « Docteur Linch, il y a ici un imposteur. » Je lui ai montré Langers. « Cet individu n’est pas officier du Dominion.
    — Je le sais bien, a-t-il répondu avec indifférence.
    — Vraiment ! Pourquoi vous ne le faites pas jeter dehors, alors ?
    — Parce qu’il est utile. Il n’y a pas ici de véritables officiers du Dominion : Julian le Conquérant les a tous exclus de notre expédition, ce qui n’est pas une mauvaise chose dans l’ensemble, puisque ça nous évite leurs réprimandes dominicales. Sauf qu’un soldat en train de mourir veut en général un homme de Dieu à ses côtés et se renseigne rarement sur les antécédents du pasteur. Quand j’ai demandé un volontaire parmi les troupes – n’importe qui, vraiment, même si son seul acte religieux avait consisté à faire circuler le panier pour la quête –, ce Langers a levé la main. Les autres craignaient trop de rater le combat, ou de sembler lâches.
    — Ce n’était sûrement pas la principale crainte du soldat Langers. Quelle expérience religieuse affirme-t-il avoir ?
    — Il dit qu’il a été colporteur et a donc distribué des brochures portant sur des sujets sacrés. »
    Je lui ai expliqué que ces brochures n’étaient guère que des guides de comportement pornographique non approuvés par les autorités bibliques, et que Langers lui-même était un imposteur et un menteur invétéré.
    « Un officier du Dominion a-t-il jamais été exclu pour ces motifs ? Ne vous inquiétez pas, colonel Hazzard… c’est peut-être un mauvais bougre, mais nous n’avons pas mieux pour le moment. »
    J’ai suivi son avis, qui n’était peut-être pas aussi cynique qu’il en avait l’air. En quittant la salle, j’ai entendu Langers réconforter un homme qui souffrait d’une atroce blessure à la tête. L’œil de celui-ci qui fonctionnait encore restait fixé sur Langers tandis que le malhonnête soldat citait inexactement ce qui était peut-être les seuls passages de la Bible qu’il eût jamais appris par cœur, des versets du Cantique des Cantiques, mêlés à des passages du poète interdit Whitman.
    Comme l’amour vaut mieux que le vin ! a-t-il entonné d’une voix apaisante, la main levée en un geste de bénédiction et un doux sourire espiègle aux lèvres. Divin je suis dedans et dehors, et je sanctifie tout ce que je touche ou qui me touche. Sur le visage des hommes et des femmes, je vois Dieu, tout comme sur mon propre visage dans le miroir. Lève-toi, aquilon, et viens, autan, soufflez sur ce jardin afin que ses parfums s’en exhalent ! Les grandes eaux ne peuvent éteindre l’amour, ni une inondation le submerger. Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, car l’amour est fort comme la mort et la jalousie cruelle comme la tombe.
    Ces mots n’avaient rien du réconfort habituel, mais étaient toujours agréables à entendre, et dans l’intimité de mes pensées, j’ai pardonné au soldat Langers de les avoir prononcés sous de faux prétextes, car il s’est formé dans l’œil qui restait à l’agonisant une larme incontestablement authentique et reconnaissante.

3

    Le lendemain, Sam était réveillé, même si les doses d’opium délayé qui tenaient sa douleur à distance pesaient aussi sur sa lucidité d’esprit.
    Julian ne lui a pas rendu visite, trop occupé à préparer Striver à résister à un siège qui pourrait se prolonger. Nous étions bien protégés : notre périmètre défensif s’appuyait sur le lac Melville et la rivière Northwest, si bien qu’on ne pouvait nous déborder aisément, et lancer une attaque frontale aurait été d’un coût exorbitant pour les Hollandais. Ils pouvaient toutefois nous réduire par la faim, avec le temps, et telle était sans doute leur intention. Aussi fallait-il recenser, surveiller et rationner nourriture et médicaments… c’était une des occupations de Julian.
    Je suis resté à sa place au chevet de Sam. Celui-ci a pour l’essentiel gardé le silence, quand il ne dormait pas, mais il lui est arrivé de parler et je m’efforçais alors de me comporter en auditeur encourageant. Il a parlé une fois ou deux de son père… le judaïque, pas l’adoptif, et j’ai essayé de le lancer sur ce sujet quand il semblait avoir besoin de distraction.
    « Quel était le métier de ton père ? » lui ai-je demandé.
    Sam était très émacié sous ses couvertures. Il faisait froid, dehors, avec une légère neige. Le siège nous imposait de faire des économies et les poêles de l’hôpital peinaient à dissiper la fraîcheur. Chacune des paroles de Sam se matérialisait par de la condensation, comme si ses poumons mortels exhalaient directement son esprit immortel. « C’était un ferrailleur, a indiqué Sam.
    — Il gagnait sa vie en se battant ?
    — Non, Adam… il récupérait la ferraille, les déchets. Il prospectait dans le canal de Houston, au Texas. Le territoire de ma naissance.
    — C’est un bon endroit, Sam ?
    — Le canal ? C’est l’enfer sur terre : un fossé toxique grand comme une ville, riche de cuivre et d’aluminium, fait non pour les êtres humains, mais pour le Pétrole et les Machines à l’époque des Profanes de l’Ancien Temps. Dans le canal, un prospecteur intelligent et chanceux peut rapidement se faire pas mal d’argent, mais les risques sont énormes. Les eaux sont infectes et rendent malade. Quand j’étais tout petit, j’ai vu des ferrailleurs revenir du canal le nez dégoulinant de sang ou la peau noircie et racornie par la contamination. Mon père prenait toujours soin de se protéger avec des bottes, des gants et des tabliers de cuir. Certains jours, il sortait du cuivre et de l’aluminium presque à la tonne sur sa charrette, ou alors de la terre dont on pouvait extraire de l’arsenic, du cobalt, du plomb et d’autres éléments de valeur qui se vendaient à très bon prix à la Bourse de Galveston. À trente ans, il avait mis assez d’argent de côté pour partir dans l’Est avec sa famille. Le canal l’a tout de même tué comme il en a tué tant d’autres, mais moins vite. Mon père est mort un an plus tard, à Philadelphie, étouffé par les tumeurs qui lui remplissaient la poitrine et le cou. Ma mère était déjà fragile et phtisique… elle ne lui a pas survécu un mois.
    — Et tu as été adopté par une famille chrétienne ?
    — Par un homme gentil mais distant, un ami de mon père. Sa femme et lui ont pourvu à mes besoins jusqu’à ce que j’aie l’âge d’intégrer une école militaire, grâce à une somme laissée pour ça par mon père.
    — Mais tu as dû renoncer à ta religion.
    — Plutôt faire comme si elle n’avait jamais existé. Ça avait d’ailleurs toujours été la stratégie de mon père. Dans ma famille, Adam, notre piété se limitait à allumer des bougies certains jours d’hiver et à prononcer quelques prières incompréhensibles. La famille qui m’a adopté n’en savait rien et n’en saura jamais rien. »
    C’était une triste confession et j’ai rougi en me rappelant que j’avais confondu ses prières avec de la sorcellerie, à Williams Ford, quand j’étais plus jeune et moins expérimenté. « Tu aimerais que je prie pour toi, Sam ? Je peux dire une prière juive, si tu m’apprends les mots.
    — Pas de prières, s’il te plaît, ni juives ni chrétiennes… elles ne conviendront pas. Je ne suis d’aucune de ces religions. »
    Je lui ai dit que je comprenais la difficulté de sa situation, étant moi-même quelqu’un de mixte, ni manipulateur de serpents comme mon père, ni d’une piété aussi œcuménique que ma mère. J’étais à l’est du Scepticisme et au nord de la Foi, avec une boussole instable et des vents variables. Je pouvais cependant faire une prière comme tout un chacun et laisser au Paradis le soin de décider du résultat.
    « J’espère ne pas déjà avoir besoin qu’on prie pour moi, a dit Sam d’une voix qui se brouillait un peu. J’aimerais quand même récupérer ma main. J’ai l’impression de la sentir encore là… fermée et qui brûle. Adam ! » a-t-il soudain appelé, le regard vague et larmoyant. « Où est Julian ? Et l’amiral Fairfield ? Il faut qu’on repousse ces satanés Hollandais !
    — Calme-toi… tu vas aggraver ta blessure.
    — Au diable ma blessure ! Julian voudra me renvoyer à l’arrière… ne le laisse pas faire ! Il a davantage besoin de mon conseil que je n’ai jamais eu besoin de ma main gauche disparue ! Dis-le-lui, Adam… Dis-le-lui ! »
    Son agitation a attiré l’attention du Dr Linch, qui lui a fait passer une préparation opiacée dans la gorge. L’inquiétude de mon ami n’a pas tardé à céder la place au silence, puis au sommeil.
    « Est-ce qu’il se remet ? ai-je demandé au médecin.
    — Sa fièvre a augmenté. Ce n’est pas bon signe. Il y a peut-être de la putréfaction dans la blessure, à en juger par l’odeur.
    — Il va quand même bientôt aller mieux ?
    — Nous n’avons ici qu’une piètre imitation d’hôpital, colonel Hazzard, et ça ne pourra aller que de mal en pis tant que nos réserves s’épuiseront. Rien n’est certain. »
    J’ai voulu davantage de réconfort que cela, mais l’opiniâtre Dr Linch ne s’est pas laissé fléchir.

    Je ne m’attendais pas vraiment à ce que Julian renvoyât Sam à l’arrière, mais c’est pourtant ce qui s’est produit.
    Après avoir jeté l’ancre un peu à l’écart du port de Striver, l’amiral Fairfield a débarqué en chaloupe de son navire endommagé. Nous contrôlions toujours le port, hors d’atteinte de l’artillerie hollandaise, dans lequel nous aurions accueilli la flotte américaine si elle s’était présentée. Il n’y avait toutefois, comme à Goose Bay, que le navire de l’amiral Fairfield. Bien qu’imposant, le Basilisk semblait petit et abandonné sur les eaux glacées du lac Melville et devant les lointaines montagnes Mealy, tandis que les marins fourmillaient dans son gréement pour réparer les dégâts subis au cours du combat. L’amiral est arrivé à quai d’humeur amère et a gardé le silence pendant que je l’escortais au quartier général.
    Dans l’isolement de cette construction, ancienne demeure du maire hollandais de Striver, et une fois monté dans la chambre que Julian avait réquisitionnée pour en faire son bureau, l’amiral Fairfield – dont le scepticisme quant aux capacités de commandement de Julian avait cédé la place à une approbation d’abord réticente puis enthousiaste – a expliqué que sa flotte tout entière avait reçu l’ordre de quitter le lac Melville.
    « De le quitter ! s’est exclamé Julian. Pourquoi ?
    — L’ordre est arrivé sans explications, a précisé l’amiral avec un dégoût manifeste. De New York.
    — De mon oncle, vous voulez dire.
    — Je présume, même si je ne peux en être certain.
    — Et toute la flotte a obéi à part vous ?
    — Officiellement, le Basilisk protège notre repli des attaques hollandaises. Je me suis servi de cette excuse pour m’attarder assez longtemps, histoire de faire de mon mieux – c’est-à-dire pas grand-chose – à Goose Bay et venir ici en discuter avec vous.
    — Mais vous allez devoir bientôt repartir, a conjecturé Julian. Et de toute évidence, vous ne pouvez nous amener de renforts.
    — En effet, même si je le regrette infiniment. Je peux seulement décharger le surplus de provisions du Basilisk et emmener les blessés à qui il faut de meilleurs soins que ceux d’un hôpital de campagne.
    — En nous laissant ici, assiégés, a dit Julian, jusqu’à ce que nous mourions de faim ou que nous nous rendions aux troupes mitteleuropéennes. Tel est sans doute le projet du fou que j’ai pour oncle.
    — Mon serment de loyauté m’empêche de reconnaître la véracité de vos propos. En dernier recours, général Comstock, vous pourriez tenter de vous enfuir par l’est. Une route traverse jusqu’au détroit, même si elle n’est pas en très bon état, et les fortifications de là-bas devraient rester assez longtemps aux mains américaines pour vous accueillir. Mais ce serait au mieux une tentative désespérée.
    — Désespérée, vous l’avez dit, car nous sommes considérablement moins nombreux qu’eux.
    — Bien entendu, la décision vous appartient. » L’amiral s’est levé. « Vous quitter dans ces circonstances est inexcusable, mais j’ai déjà outrepassé les limites de l’interprétation qu’on peut donner à mes ordres écrits.
    — Je comprends, a assuré Julian en serrant avec une solennité touchante la main noueuse de l’amiral. Je ne vous en garde nulle rancune, amiral, et je remercie la Marine de tout ce qu’elle a fait pour nous.
    — J’espère que cette gratitude n’est pas mal placée », a répondu l’amiral d’un air sombre.

    Julian et moi sommes descendus au port, où l’on portait Sam et des dizaines d’autres blessés graves dans des chaloupes pour les embarquer sur le Basilisk. J’ai remis plusieurs feuillets dactylographiés au maître de manœuvre du bord… mes dépêches de guerre pour le Spark, qu’on m’a promis de poster de Terre-Neuve.
    Nous avons rejoint le Dr Linch, qui supervisait les opérations et nous a conduits à Sam. Il restait allongé les yeux fermés dans une couverture en laine sur une civière tandis que la neige intermittente parsemait sa barbe de flocons et que la fièvre rosissait ses joues émaciées. « Sam », a appelé Julian en posant doucement la main sur l’épaule de son mentor.
    Les paupières du blessé se sont relevées et il a contemplé quelques instants la houle des nuages avant de braquer les yeux sur Julian.
    « Ne les laisse pas m’emmener, a-t-il dit d’une voix horriblement fragile.
    — C’est une question de besoin, pas de désir, a répondu Julian. Fais ce que te dit le docteur, Sam, et tu seras bientôt suffisamment remis pour reprendre le combat. »
    Ce sermon n’a pas apaisé Sam, dont le bras valide est sorti des couvertures pour saisir Julian au collet. « Tu as besoin de mon conseil.
    — J’ai du mal à m’en passer, Sam, mais si tu as une recommandation, fais-m’en part tout de suite, les chaloupes se préparent à larguer les amarres.
    — Sers-t’en, a énigmatiquement dit Sam d’un ton pressant.
    — M’en servir ? Mais de quoi ? Je ne comprends pas.
    — De l’arme ! De l’arme chinoise. »
    Julian a écarquillé les yeux et pris une expression malheureuse. « Sam… il n’y a pas d’arme chinoise.
    — Je le sais bien, imbécile ! Sers-t’en quand même. »
    Peut-être délirait-il à cause de la fièvre. Quoi qu’il en soit, s’il avait autre chose à dire, nous ne l’avons pas entendu, car les brancardiers l’ont emporté et il n’a pas tardé à se voir hissé à bord du Basilisk, qui le conduirait à l’hôpital naval de Saint-Jean.
    Je pense ne m’être jamais senti aussi seul que quand le navire a levé l’ancre pour mettre le cap vers l’est… même sur les plaines enneigées d’Athabaska, avec Williams Ford et toute mon enfance derrière moi comme une porte fermée. À l’époque, au moins, je me trouvais en compagnie de Sam et de Julian. Et voilà que Sam était parti… quant à Julian, dans son uniforme bleu et jaune (un peu abîmé), on aurait tout juste dit le fantôme du Julian que j’avais connu par le passé.
    Parmi ce que nous avait laissé l’amiral Fairfield figurait un sac de courrier. Les lettres et les paquets ont été distribués aux troupes dans la journée et un des adjudants-majors de Julian m’a apporté une enveloppe sur laquelle Calyxa avait écrit mon nom.
    La nuit étant tombée, j’ai approché la lettre d’une lampe pour l’ouvrir d’une main tremblante.
    Calyxa n’avait jamais été très douée pour la correspondance… personne ne l’aurait qualifiée de prolixe. Outre les formules de salutations, sa lettre comptait trois courtes phrases :

    Cher Adam.
    Le Dominion me menace. Rentre vite, s’il te plaît, de préférence vivant. De plus, je suis enceinte.
    Bien à toi, Calyxa.

4

    On peut dire beaucoup de choses sur les jours qui ont précédé Thanksgiving tels que je les ai vécus. Je n’accablerai cependant pas le lecteur de futilités. Cela a été une époque sombre où nous avons connu la famine. Je l’ai soigneusement consignée, en m’installant chaque soir devant ma machine à écrire à la lueur de la lampe avant de m’autoriser le luxe du sommeil. Je possède toujours ces pages, dont je vais par souci de brièveté me limiter à des extraits. Les voici :

    JEUDI 10 NOVEMBRE 2174
    Pour ménager nos provisions, il est devenu nécessaire d’expulser de Striver ce qu’il restait de sa population civile.
    Les habitants de Striver nous ont été ni plus ni moins hostiles qu’on pouvait s’y attendre de la part d’un groupe d’hommes et de femmes par ailleurs aisés qu’on soumet à une occupation et qu’on force à quitter leurs demeures à la pointe du fusil. Beaucoup d’entre eux ont été soulagés de revenir sous la garde des Mitteleuropéens, car telle était leur préférence, si irrationnel que cela puisse sembler pour un Américain sain d’esprit[77]. Je suis monté cet après-midi sur le toit de notre quartier général pour observer les hommes, femmes et enfants de Striver traverser tant bien que mal un no man’s land gelé entre nos tranchées et celles du camp ennemi, sans autre protection qu’un drapeau de trêve. Leurs silhouettes voûtées éclairées par ce début d’aube trébuchaient parfois dans les cratères des obus d’artillerie. Elles m’ont inspiré de la compassion et j’ai presque pu m’imaginer parmi elles. Chacun est peut-être potentiellement le miroir de son prochain… peut-être était-ce ce que voulait dire Julian par « relativisme culturel », même si ce terme est vilipendé par le clergé.
    Au moins, entre les mains hollandaises, ces malheureux auront-ils le droit à un repas quotidien. Ce n’est pas notre cas. Le rationnement est en vigueur. Les articles de luxe hollandais prélevés dans les entrepôts des quais sont aussi soigneusement comptés que le bœuf salé et la farine de maïs, aliments familiers avec lesquels ils sont distribués, si étrange que cela paraisse pour des soldats américains d’ajouter des portions bien précises d’édam, d’œufs d’esturgeon et de foie d’oie en purée à leur dîner de biscuit militaire et de bacon. Ces mets délicats ne servent de toute manière qu’à reculer le jour où notre faim deviendra absolue. En se basant sur nos effectifs et notre stock de provisions, Julian calcule qu’il faudra se serrer la ceinture vers la moitié du mois et que nous mourrons tout à fait de faim en décembre.
    Les hommes continuent à s’interroger sur une arme chinoise et s’attendent à ce que Julian en fasse bientôt usage. Il refuse de démentir ces rumeurs et sourit avec une espèce d’insouciance déraisonnable chaque fois que j’aborde le sujet.
    Je pense bien entendu très souvent à Calyxa et à ses ennuis avec le Dominion, ainsi qu’à l’autre stupéfiante nouvelle contenue dans sa lettre. Je vais devenir père !… être père, à supposer que Calyxa mène l’enfant à terme, même si je me fais tuer dans cette région désolée du Labrador. Car même un mort peut être père. C’est un véritable, quoique modeste, réconfort pour moi, même si je ne peux m’empêcher de m’inquiéter.

    MARDI 15 NOVEMBRE 2174
    Le vent souffle en continu de l’ouest, un vent glacé, mais le ciel reste dégagé. Le soleil se couche tôt. Nous économisons le combustible en limitant le nombre de lampes que nous allumons. Ce soir, l’aurore boréale effectue une danse glaciale et majestueuse avec l’étoile Polaire. Ce n’est hélas pas une nuit silencieuse, car les Hollandais ont fait venir leur artillerie lourde et les obus tombent à intervalles irréguliers sur la ville. La moitié des bâtiments de Striver a déjà sauté ou brûlé, semble-t-il. Les cheminées se dressent comme des doigts tendus le long des rues vides et fracassées.
    Julian est maussade et bizarre, sans Sam pour le guider et le conseiller. Il tient absolument à compiler une liste des biens – pas de la nourriture, mais des articles de mercerie – contenus dans les entrepôts des quais. J’ai participé aujourd’hui à un tel inventaire, que j’ai rapporté à Julian dans la maison du maire.
    Les Hollandais et leurs articles de luxe ! Les Stathouders ne sont pas seulement gourmands, ils semblent tenir aussi au moindre des raffinements de la vie. Julian a lu attentivement le long catalogue des textiles, carapaces de tortues, produits pharmaceutiques, cornes de bétail, instruments de musique, fers à cheval, ginseng, articles de plomberie et autres devenus nôtres par droit de pillage. Il a examiné cette liste d’un air songeur, presque calculateur.
    « Tu ne donnes pas le détail de ces rouleaux de soie, a-t-il fait remarquer.
    — Il y en avait trop, lui ai-je répondu. C’est dans des grandes piles de caisses… Je suppose qu’elles venaient d’arriver quand nous avons pris la ville. Mais la soie, ça ne se mange pas, Julian.
    — Je ne suggère pas de la manger. Examine-la à nouveau demain, Adam, et viens me parler de sa qualité, et surtout de sa densité de trame.
    — Je peux sûrement trouver à m’occuper plus utilement qu’en comptant des fils ?
    — Penses-y comme à un ordre à suivre », a répliqué Julian d’un ton brusque. Il a ensuite quitté les listes des yeux pour me regarder avec davantage d’amabilité. « Excuse-moi, Adam. Fais ça pour moi, tu veux bien ? Mais n’en parle à personne, s’il te plaît… Je préfère éviter que les troupes me croient devenu fou.
    — Je te tisserai une robe chinoise, Julian, si tu penses que ça peut nous aider à survivre au siège.
    — C’est exactement ce que je prévois de faire… survivre, je veux dire… il n’y aura pas besoin de tissage… juste d’un peu de couture, sans doute. »
    Il n’a pas voulu en dire davantage.

    MERCREDI 16 NOVEMBRE 2174
    Je m’aperçois que Thanksgiving approche. Nous n’avons pas beaucoup pensé à cette fête chrétienne universelle, peut-être parce que nous avons du mal à nous sentir reconnaissants dans notre situation actuelle. Nous sommes plus enclins à nous apitoyer sur notre sort qu’à penser à ce que nous avons pour être heureux.
    C’est ne pas voir plus loin que le bout de son nez, dirait à coup sûr ma mère. En réalité, je me sens empli de gratitude pour de nombreuses raisons.
    Parce que j’ai la lettre de Calyxa, si brève et laconique soit-elle, pliée dans ma poche près de mon cœur.
    Parce que je pourrais avoir le bonheur qu’un enfant naisse de notre mariage peut-être hâtif, mais béni et fructueux.
    Parce que je suis encore en vie, tout comme Julian, même s’il s’agit d’une situation provisoire et susceptible de changer. (Bien entendu, aucune créature mortelle ne « connaît le jour et l’heure », mais nous présentons la particularité d’être entourés de fantassins hollandais impatients de précipiter le fâcheux événement ultime.)
    Parce qu’en dépit de mon absence, la vie continue à peu près comme avant à Williams Ford et dans d’autres endroits tout aussi ordinaires situés entre les larges frontières de l’Union Américaine. Je suis même reconnaissant de l’existence des cyniques Philosophes, des Dépoteurs crasseux, des pâles Esthètes, des Propriétaires corrompus et des ineptes Eupatridiens qui grouillent dans les rues de cette grande ville qu’est New York… ou du moins reconnaissant d’avoir eu l’occasion de les voir de près.
    Parce que j’ai à manger, même si ma ration journalière ne cesse de diminuer.

    JEUDI 17 NOVEMBRE 2174
    Aujourd’hui, nos troupes se sont rendues maîtres d’une tranchée mitteleuropéenne creusée trop près de nos lignes. Nous avons capturé cinq soldats, que nous avons laissés vivre par charité chrétienne, même si les nourrir diminuera nos propres réserves. Julian espère pouvoir les échanger contre des prisonniers américains déjà aux mains des Hollandais… Il a fait connaître cette proposition au commandant hollandais par l’intermédiaire d’un drapeau de trêve, mais nous n’avons encore reçu aucune réponse.
    Je suis allé assister à l’interrogatoire des prisonniers, en partie pour satisfaire ma curiosité de l’ennemi, que je connais uniquement sous forme de combattants anonymes et d’auteurs de lettres incompréhensibles. Un seul parlait anglais, les quatre autres étaient interrogés par un lieutenant qui connaissait un peu l’allemand et le hollandais.
    Les soldats mitteleuropéens sont des hommes hâves et têtus. Même sous la contrainte, ils ne donnent guère d’autres informations que leur nom. À l’exception du seul anglophone… un ancien de la marine marchande britannique, enrôlé ivre mort au sortir d’un bar de Bruxelles. Il ne se sent pas vraiment lié par une obligation de loyauté et ne voit pas d’inconvénients à nous fournir des estimations sur la force et les positions de l’ennemi.
    J’ai transmis ces nouvelles à Julian dans la soirée.
    Il les a accueillies avec un sourire lugubre. « Exactement ce que j’espérais de la part des Hollandais. Bien ! Peut-être pouvons-nous trouver un moyen d’intensifier leurs craintes. »
    Une fois encore, il n’a pas voulu expliquer ce qu’il avait en tête. Il a toutefois placé sous séquestre un des entrepôts sur les quais (hors de portée de l’artillerie ennemie), qu’il est en train de transformer en une sorte d’atelier. Des hommes ont été recrutés à qui on a fait jurer le secret. Il a réquisitionné d’innombrables rouleaux de soie noire, ainsi que des machines à coudre, des agrafes et œillets, des lattes récupérées dans les maisons endommagées, des flacons de soude caustique et d’autres articles peu ordinaires.
    « C’est peut-être très bien que les Hollandais croient à cette arme imaginaire, lui ai-je dit, mais malheureusement, nos propres troupes y croient aussi. Elles s’imaginent même que tu te prépares à la mettre en service.
    — Je m’y prépare peut-être.
    — Il n’existe pas d’arme chinoise, Julian, tu le sais aussi bien que moi, à moins que la faim t’ait tout à fait égaré l’esprit.
    — Bien entendu que je le sais. Je crois fermement à sa non-existence. Cela signifie juste que nous sommes obligés de nous rabattre sur notre ingéniosité.
    — Tu as l’intention de construire une arme avec de la soie et des hameçons de pêche ?
    — Garde cette pensée pour toi, s’il te plaît. Le reste deviendra clair en temps et en heure. »

    SAMEDI 19 NOVEMBRE 2174
    Dans l’entrepôt hermétiquement fermé de Julian, l’activité s’accroît. L’« arme secrète » revient maintenant si souvent dans les conversations que je crains que les hommes soient déçus au point d’en concevoir amertume et rancune, quand ils apprendront enfin la vérité.
    D’autres obus sont tombés aujourd’hui, causant de lourdes pertes au sein d’un de nos régiments. Dans l’après-midi, je me suis porté volontaire à l’hôpital de campagne où j’ai aidé le Dr Linch à couper, panser et raccommoder des membres en miettes. Le travail est presque insupportable pour quelqu’un de sensible (et je me compte comme tel), mais nécessité fait loi.
    D’après le Dr Linch, notre ennemi le plus dangereux n’est pas les éclats d’obus mais la dysenterie. Au moins un quart de nos soldats en souffrent et elle se répand aussi rapidement qu’un incendie dans une réserve de petit bois.
    Gâteau de maïs et morue salée au dîner, en petites portions.

    DIMANCHE 20 NOVEMBRE 2174
    Événements extraordinaires ! Je compte les consigner avant de dormir, même s’il est déjà très tard.
    Après le dîner, Julian m’a fait venir dans ses quartiers en me demandant d’apporter ma machine à écrire. Je l’ai donc transportée (tâche peu aisée, vu ma faiblesse et ma faim) dans le bureau à l’étage de l’ancienne maison du maire, où Julian m’a avisé de la tenir prête à l’emploi, car il désirait me dicter un message.
    Puis, à ma grande surprise, il a appelé un de ses adjudants-majors à qui il a ordonné de lui amener le soldat Langers.
    « Langers ! me suis-je exclamé aussitôt l’officier ressorti. Qu’est-ce que tu lui veux ? Il s’est à nouveau comporté de manière scandaleuse ? Je l’ai vu à l’hôpital perpétrer son escroquerie cléricale, mais j’imagine qu’il ne s’agit pas de ça.
    — Pas du tout… ou pas complètement. Et s’il te plaît, Adam… ce que j’ai à lui dire te surprendra peut-être par moments, mais il est indispensable pour le succès de mes plans que tu ne m’interrompes pas et ne me reprennes pas tant que Langers est avec nous dans cette pièce. »
    Il s’est adressé à moi d’un ton plus sévère que celui qu’il adoptait en général avec moi, mais je me suis souvenu que nous étions en guerre, de surcroît assiégés, et que, contrairement à moi, il était général de division. J’ai promis de ne pas parler mal à propos. Bien entendu, cela a complètement excité ma curiosité.
    Nous avons attendu l’arrivée de Langers presque une demi-heure, en frissonnant, car Julian ne chauffait que très peu ses quartiers afin d’économiser le charbon. Langers frissonnait aussi, quand il est entré d’un pas hésitant, mais peut-être pas uniquement de froid. Il a regardé Julian avec appréhension. « Mon général ? »
    Julian a adopté son ton le plus impérial[79]. « Veuillez vous asseoir, soldat. »
    Langers s’est installé sur une chaise près du poêle. « Vous m’avez fait demander, mon général ?
    — Manifestement, puisque vous êtes là. J’ai reçu une plainte à votre sujet. »
    Langers, qui ne pouvait avoir oublié ce qui lui était arrivé quand Sam avait dévoilé la vérité sur sa Chope Porte-Bonheur durant la campagne du Saguenay, a presque semblé se ratatiner de consternation et son expression s’est faite encore plus furtive et méfiante. « Elle n’est pas fondée, a-t-il marmonné.
    — Vous n’avez même pas encore entendu l’accusation.
    — Je sais qu’elle n’est pas justifiée car ma conduite a été irréprochable. Ces dernières semaines, je n’ai fait que travailler à l’hôpital, mon général, à réconforter les malades et les mourants.
    — Je sais tout cela, a dit Julian, et je vous en féliciterais, sans une chose.
    — Laquelle ? » a voulu savoir Langers en feignant l’indignation, mais sans vraiment y réussir.
    « L’un de mes commandants de régiment a découvert plusieurs articles suspects dissimulés sous votre couchage. Dont un grand nombre de bagues en or et de portefeuilles en cuir.
    — Eh bien ? » s’est défendu Langers, qui a cependant rougi. « Un homme peut garder quelques souvenirs, non ?
    — Pas si ces mêmes articles ont été déclarés manquants aux soldats mortellement blessés. Je dispose d’une déclaration corroborante d’un des médecins qui vous a vu à l’hôpital de campagne, la main droite levée au-dessus d’un blessé en un geste de bénédiction tandis que la gauche lui extrayait un portefeuille de la poche. Quant aux bagues, de tels bibelots sont d’ordinaire expédiés aux veuves en deuil, et non amassés sous le couchage d’un faux diacre.
    — Eh bien, je… », a commencé Langers avant d’hésiter. Les preuves à son encontre étaient flagrantes et il avait perdu l’occasion de préparer sa défense. Son visage naturellement long et chevalin a semblé s’allonger encore davantage. « Mon général… l’hôpital est un endroit affreux… qui finit par vous affecter l’esprit, avec le temps… peut-être les circonstances m’ont-elles conduit à des actes irrationnels…
    — Peut-être, à moins qu’il ne s’agisse de votre avidité naturelle. Mais ne vous inquiétez pas, soldat. Je ne vous ai pas fait venir pour vous réprimander ou vous punir. J’ai l’intention de vous donner une occasion de vous racheter. »
    Langers n’était pas assez naïf pour saisir cette perche sans l’examiner au préalable. « Je vous remercie, pour sûr… me racheter comment, au juste ?
    — Patience. Avant que nous poursuivions, j’ai besoin de dicter une lettre. Adam, tu veux bien l’écrire sur ta machine ? »
    J’ai réprimé la stupéfaction que m’inspirait le déroulement des événements. « Certainement, Julian… je veux dire, général Comstock.
    — Bien. Tu es prêt ? » (Je me suis dépêché d’insérer une feuille de papier dans le rouleau.) « Commence par indiquer la date en haut sur une ligne, avec la provenance : mon quartier général, armée des Laurentides, Division boréale, ville de Striver, lac Melville, Labrador oriental, etc. » J’ai frappé les touches nécessaires. Mon habileté dactylographique s’était améliorée depuis que je possédais cette machine et je tirais fierté de ma vitesse, même si elle ne battait pas de records. « Adresse-la au major Walton, Grand Quartier général, Terre-Neuve. »
    Ce que j’ai fait. Julian m’a ensuite dicté le corps de la lettre, que je reproduis ici tant qu’il est encore frais dans ma mémoire, avec les capitalisations inhabituelles exigées par Julian :

    Ceci pour vous faire savoir que, confronté aux incessants encerclements et bombardements ennemis, j’ai résolu après longue et grave réflexion de déployer le MÉCANISME que nous espérions sincèrement ne jamais voir à l’œuvre dans une guerre civilisée.
    Je ne prends pas cette décision à la légère. Cela n’a rien de facile d’entrer dans une guerre aussi brutale et de la rendre encore plus inhumaine par l’emploi d’un DISPOSITIF aussi cruel. C’est moins la perspective de la mort IMMÉDIATE d’innombrables soldats ennemis qui me serre le cœur, car telle est la nature de la guerre, que de connaître la nature des EFFETS SUBSISTANTS, par lesquels la mort arrive seulement après des heures voire des jours d’atroces souffrances. Vous savez que durant les conseils de guerre, je me suis opposé au déploiement de cette ARME, aux effets si terribles que tout chrétien tremble en l’entendant mentionner.
    Je me trouve pourtant dans une position qui ne permet d’autre issue. Mon armée est assiégée et l’on ne nous envoie ni PROVISIONS ni RENFORTS. La mort par inanition menace des milliers de loyaux soldats, que je n’ose remettre aux bons soins de l’armée mitteleuropéenne. J’ai donc résolu de faire tout ce qui se trouvait en mon pouvoir pour assurer la sécurité de mes troupes, en totalité ou en partie, même si cela rend la conduite de cette guerre beaucoup plus INFERNALE et SATANIQUE.
    Vous pouvez transmettre cette information à l’État-Major et au Président.
    Dieu me pardonne d’avoir pris cette décision. PRIEZ POUR NOUS, Major Walton ! Nous passerons à l’action dans les jours qui viennent.

    « Ajoute les formules de salutations habituelles », a indiqué Julian en ignorant ma bouche béant de stupéfaction non seulement à cause du contenu de la lettre, mais de son ton inhabituellement ecclésiastique, « et donne-la-moi à signer. Merci, Adam. »
    Je l’ai fait, même si j’avais toutes les peines du monde à refréner mes questions et mes angoisses.
    « Quel rapport avec moi ? a demandé le soldat Langers. Je ne sais rien de ces horreurs !
    — Bien entendu, mais un message, pour être utile, doit être remis. Voilà votre tâche, soldat Langers. La lettre sera cousue dans une sacoche. Vous ferez traverser les lignes hollandaises à cette sacoche jusqu’aux fortifications américaines sur le détroit, où vous la remettrez en mains propres à l’officier responsable.
    — Traverser les lignes ennemies ! » Les yeux du soldat s’étaient écarquillés à la taille de dollars Comstock.
    « Exactement.
    — Impossible ! » s’est exclamé Langers, opinion que j’étais enclin à partager, même si j’ai, comme convenu, gardé bouche cousue.
    « Peut-être, a concédé Julian, mais j’ai besoin que quelqu’un essaye. Vous jouissez d’une santé relativement bonne et vous me semblez assez motivé pour réussir. Le choix est difficile, soldat Langers. Vous pouvez accepter la mission ou rester ici et être dénoncé pour vol de blessés.
    — Vous n’allez pas parler de mon indiscrétion aux fantassins !
    — Mais si… dès la prochaine assemblée dominicale ! Les hommes ne vont pas apprécier qu’un colporteur de brochures les vole au moment où ils sont le plus vulnérables.
    — Mais ils vont me tuer, s’ils l’apprennent… Ils sont très étroits d’esprit sur ce genre de choses !
    — Je ne doute pas de leur mécontentement. À vous de choisir.
    — Je proteste ! C’est du chantage… affronter ici une mort certaine ou être abattu par l’ennemi.
    — Peut-être pas, avec de la chance. Il faudra faire le moins de bruit possible et vous déplacer au clair de lune. Si je pensais votre capture sûre et certaine, je ne vous ferais pas partir du tout. »
    Langers a baissé la tête d’un air morose, geste par lequel il reconnaissait implicitement qu’il ne voyait aucun moyen d’échapper au piège tendu par Julian.
    « Encore une chose, a ajouté ce dernier : si vous acceptez la mission, vous ne devez en aucune circonstance laisser le document tomber entre les mains des Hollandais. Cela invaliderait complètement notre propos, s’ils avaient connaissance de nos plans. Et l’ennemi est rusé… même s’il vous capture, même s’il essaye de vous acheter en vous promettant de vous protéger ou en vous offrant d’importantes récompenses, vous ne devez pas succomber. »
    C’était précisément la chose à ne pas dire à Langers, selon moi. Il était inutile d’en appeler à sa conscience… s’il en avait une, elle devait être particulièrement faible et anémique. J’ai eu très envie de corriger l’erreur de Julian, mais ses instructions me sont revenues en mémoire et je me suis mordu la langue.
    Langers a semblé s’épanouir un peu après l’avertissement de Julian. Je ne doute pas qu’il étudiait sous toutes les coutures la situation dans laquelle il se retrouvait soudain, pour découvrir une configuration davantage conforme à ses buts. Il a encore émis quelques vagues objections, histoire de sauver les apparences, mais a fini par accepter de laver « la tache potentielle sur son dossier militaire » due au vol des pas tout à fait morts. Oui, d’accord, il allait braver les lignes mitteleuropéennes pour gagner au plus vite le détroit, puisque son devoir l’exigeait. « Mais si je me fais tuer et que vous l’apprenez, général Comstock, je vous demande de vous assurer que je figure parmi les morts honorables, afin que ma famille ne soit pas couverte de honte.
    — Quelle famille ? n’ai-je pu m’empêcher de m’exclamer. Tu t’es toujours dit orphelin !
    — Ceux qui sont comme ma famille, je veux dire », a rectifié Langers. (Tandis que d’un regard venimeux Julian me rappelait de garder le silence.)
    « Je vous le promets », a répondu Julian. Chose incroyable, il a tendu la main au soldat détrousseur. « Votre réputation est sauve, monsieur Langers. À mes yeux, vous vous rachetez rien qu’en acceptant la mission.
    — Je vous remercie pour votre confiance, mon général. J’ai toujours dit que vous étiez un chef magnanime, et un vrai chrétien… »
    (Si ça continue, ai-je pensé, je vais finir par avoir la langue complètement déchirée, à force de la mordre.)
    « Il est indispensable que vous partiez tout de suite. Un de mes assistants va vous conduire aux tranchées les plus avancées où il vous donnera vos dernières instructions. On vous remettra un pardessus, des bottes neuves, un pistolet et des munitions. »
    Julian a fait venir un jeune lieutenant, qui a introduit le message dans la doublure d’une sacoche de cuir et reconduit Langers.

    Une fois seul avec Julian, je l’ai regardé avec accablement.
    « Eh bien ? a-t-il demandé avec un peu d’insouciance dans la voix. Tu as quelque chose à dire, Adam ?
    — Je ne sais même pas par où commencer, mais… Julian ! Existe-t-il vraiment une arme chinoise ?
    — Vois-tu une autre raison pour moi d’envoyer ce billet au major Walton ?
    — Mais justement, c’est complètement absurde ! Se servir de Langers comme messager, puis lui dire que les Hollandais le récompenseraient s’il nous trahissait ! Tu m’accuses parfois, moi, de naïveté, mais là, c’est le bouquet !… Tu l’as quasiment invité à passer à l’ennemi !
    — Tu crois vraiment qu’il succombera à la tentation ?
    — Je pense qu’il pourrait difficilement faire autrement !
    — Nous sommes donc du même avis.
    — Tu veux dire que tu t’attends à ce qu’il nous trahisse ?
    — Je veux dire que, pour la réussite de mon plan, mieux vaudrait qu’il le fasse. »
    J’ai bien entendu été déconcerté, ce que Julian a sans doute vu sur mon visage, car il a eu pitié de moi et a mis son bras sur mes épaules. « Désolé de te donner l’impression de me jouer de toi, Adam. Si je ne me suis pas montré d’une franchise totale, c’est uniquement dans le but de préserver le secret absolu. Viens me voir demain matin, je t’expliquerai tout. »
    Je n’ai rien pu tirer d’autre de lui que cette promesse douteuse et j’ai quitté son quartier général l’esprit comme dans un tourbillon.
    Il faut que j’arrête d’écrire, maintenant, si je veux dormir avant qu’on sonne le réveil.
    Il fait froid mais le ciel est dégagé, ce soir, avec un vent qui nous pénètre comme des ciseaux. Il se trouve que je pense à Calyxa, mais elle est terriblement loin.

    LUNDI 21 NOVEMBRE 2174
    Julian m’a expliqué son plan. Nous procédons ce soir à un essai capital. Je ne peux confier la vérité à personne… pas même à ces Notes que je garde pour moi.
    C’est une chance très maigre, mais nous n’en avons pas d’autre. (Ici se termine le Journal, et je reprends le récit à la manière habituelle.)

5

    Julian m’a enfin mis dans la confidence et l’après-midi du 21 novembre, il m’a fait visiter l’entrepôt dans lequel on préparait « l’arme ».
    Transformés en couturières, des soldats en uniforme travaillaient avec fièvre sur des rouleaux de soie noire, souvent pendant que les découpeurs œuvraient sur le même tissu. Des menuisiers s’étaient occupés de scier des lattes ou des perches de bois en bandes souples de la grandeur d’un homme. D’une bobine pleine dont la taille avoisinait celle d’une roue de moulin, on débitait des longueurs bien précises de corde qu’on rembobinait sur des rouleaux plus petits. Ce n’était là qu’un échantillon du travail énergique qui s’effectuait en ces lieux.
    Diverses substances chimiques empuantissaient l’immense pièce, dont de la soude caustique et ce que Julian a affirmé être du phosphore liquide (stocké dans divers fûts métalliques piqués de rouille). Mes yeux ont commencé à pleurer à peine la porte refermée dans mon dos et je me suis demandé si une partie de ce que j’avais pris pour de la fatigue sur le visage de Julian n’était pas simplement dû aux longues heures passées dans cette pénible atmosphère. Impressionné par la diligence et l’échelle des travaux, qui emplissaient cet espace clos d’un bruit effroyable, j’ai cependant avoué n’y rien comprendre.
    « Allons, Adam, ne peux-tu pas deviner ?
    — C’est donc un jeu ? J’imagine que tu montes une arme… ou du moins quelque chose qui en a l’apparence.
    — Un peu des deux », a répondu Julian avec un sourire malicieux.
    Un soldat est passé avec un ballot de lattes et de soie noire, que Julian a brièvement inspecté. J’ai dit à Julian que la chose ressemblait à un de ces cerfs-volants de pêche qu’il avait fait voler à Edenvale, mais en beaucoup plus grand.
    « Excellent ! a-t-il réagi. Bien observé !
    — Mais qu’est-ce que c’est, en réalité ?
    — Exactement ce que tu imagines.
    — Un cerf-volant ? » Le soldat en question a posé l’objet à la verticale parmi de nombreux autres de même aspect. Repliés, ils ressemblaient à autant de sinistres parapluies fabriqués à l’usage d’un géant exigeant. « Il doit y en avoir une centaine !
    — Au moins.
    — Mais à quoi peuvent bien nous servir des cerfs-volants, Julian ?
    — La vérité défie toute explication que je pourrais te donner. Nous procédons à un test ce soir. Tu comprendras peut-être en voyant le résultat. »
    Ses coquetteries s’aggravaient, mais j’ai supposé avoir derechef affaire à son sens du spectacle : il ne voulait pas décrire un effet scénique de peur d’en diminuer l’impact. Il a affirmé me vouloir comme « observateur impartial ». Je lui ai répondu que j’étais objectif mais impatient et je suis parti mi-figue mi-raisin à l’hôpital de campagne, où je me suis rendu utile jusqu’à la nuit tombée.
    Une fois l’obscurité bien établie, et après la distribution de nos maigres rations vespérales, Julian et moi nous sommes à nouveau rendus sur les quais. Toujours sous bonne garde, l’entrepôt était toutefois à présent moins actif. Les hommes choisis comme main-d’œuvre par Julian avaient juré le secret et ne dormaient pas au même endroit que les autres soldats afin de ne pas risquer d’imprudentes conversations. La plupart de ces recrues, m’a dit Julian, ne connaissaient que la tâche précise qu’on leur avait affectée et étaient gardées dans l’ignorance du but global de l’entreprise. On avait toutefois fait comprendre notre objectif ultime à une centaine d’entre elles, groupe d’élite qui se trouvait ce soir-là dans l’entrepôt… ou plutôt sur l’entrepôt, car nous avons emprunté un escalier métallique pour gagner le toit du bâtiment, recouvert de tuiles solides et à peine pentu. La « Brigade Cerf-Volant », comme l’appelait Julian, l’y attendait.
    C’était une nuit sans lune, aux étoiles dissimulées par des nuages hauts et rapides. À l’exception de quelques feux de camp, et de lanternes çà ou là aux fenêtres, la ville de Striver baignait dans une obscurité totale. On avait monté sur le toit les énormes cerfs-volants que j’avais vus durant l’après-midi. Ils étaient encore roulés, mais avec la bride reliée à des rouleaux de ficelle de chanvre cloués à des supports en bois et dotés de manivelles. Un seau était de plus fixé à chaque cerf-volant par une petite corde et à notre arrivée, un homme terminait de verser une dose précise de sable dans chacun de ces seaux.
    « À quoi ça sert ? » ai-je demandé à Julian, à voix basse car l’atmosphère inquiétante qui régnait sur ce toit semblait n’autoriser que des chuchotements étouffés.
    « J’ai calculé quel poids pouvait transporter chacun de ces paraplanes, a expliqué Julian. Ce soir, nous allons voir si mes calculs étaient exacts. »
    Je n’ai pas demandé comment on estimait la force portante d’un « paraplane », ni avec quel genre de calculs… Il s’agissait sans nul doute une fois encore de quelque chose qu’il avait appris dans un de ses livres d’autrefois. Si cela dépendait du vent, nous avions de la chance : il soufflait une brise forte, mais glacée, aussi ai-je gardé les mains dans les poches de mon pardessus en regrettant de ne pas avoir mon pakol sur la tête, au lieu de ma mince casquette militaire.
    Tout semblait prêt pour le « vol d’essai », comme l’appelait Julian, à part l’obscurité. « Comment peux-tu voir s’ils volent alors que la lune est couchée et qu’il n’y a même pas d’aurore boréale ? »
    Julian n’a pas répondu, mais a fait signe à un soldat qui, non loin de nous, portait un pinceau et un récipient plein de liquide.
    Il s’agissait en fait d’un composé phosphoré qui irradiait une surnaturelle lueur verte[81]. Le soldat en a badigeonné un peu sur chaque seau, jusqu’à ce qu’ils fussent tous marqués et luisissent dans le noir comme de démoniaques feux follets.
    « Parez aux lignes ! » a lancé Julian tout à trac.
    Des dizaines d’hommes se sont précipités à leurs postes près des dévidoirs des cerfs-volants.
    « Déployeurs, en place ! »
    Un nombre identique d’hommes se sont positionnés sous le vent au bord du toit, ont agrippé les énormes cerfs-volants roulés qu’ils ont tenus sur leur poitrine prêts à être déployés afin que leurs ailes pussent prendre le vent.
    « Lancez ! » a crié Julian.
    Le lecteur doit comprendre qu’un cerf-volant de soie noire plus grand qu’un homme, lâché dans l’obscurité impénétrable d’une nuit labradorienne tandis que le vent déboule des régions arctiques comme un aliéné au couteau entre les dents, n’a rien à voir avec un cerf-volant d’enfant en train de flotter au soleil par une journée estivale. Bien que difficilement visibles, les immenses engins noirs ont aussitôt manifesté leur présence dès que le premier d’entre eux, en prenant le vent glacial, s’est ouvert avec un claquement aussi sonore qu’un coup de feu.
    Chacun d’eux, au moment où il se remplissait de vent, a produit la même détonation assourdissante (qui m’a rappelé le déploiement soudain des voiles à bord du Basilisk, quand il commençait à se colleter au gros temps), si bien que nous avons fini par avoir l’impression de nous trouver au milieu d’un duel d’artillerie. Les cerfs-volants sont ensuite montés jusqu’à tendre les ficelles les reliant aux seaux qu’ils étaient censés transporter, seaux remplis d’un poids précis de sable et marqués de vert luisant.
    Les calculs de Julian étaient manifestement exacts. Après un bref instant d’hésitation, et encouragés par une traction des préposés aux lignes, les seaux se sont élevés. De simples mots ne peuvent décrire l’insolite et la bizarrerie de ce spectacle : on ne voyait de loin que la peinture phosphorescente qui marquait chacun des récipients en cours d’ascension. Ces lumières surnaturelles (semblait-il) ne cessaient de monter et de redescendre, comme des anges ou des démons en formation serrée. J’ai été submergé de crainte, alors même que je connaissais l’explication de ce phénomène. Sans celle-ci, on devait facilement se sentir terrifié.
    « Les soldats américains en ville ne sont pas tous endormis, ai-je dit. L’un d’eux ne risque-t-il pas de voir ça et d’alerter les autres ?
    — J’espère bien. Cela remontera le moral de nos hommes, de penser à un échantillon de ce que nous préparions.
    — Ils croiront à quelque chose de surnaturel.
    — Laisse-les croire ce qu’ils veulent… cela ne change rien.
    — Mais… Si impressionnant qu’il soit… un cerf-volant n’est pas une arme, Julian, même s’il vole la nuit en luisant comme l’œil d’un hibou.
    — Parfois, le paraître vaut l’être. » Julian s’est servi d’une espèce de sextant pour procéder à ce qu’il appelait de la « triangulation ». Les cerfs-volants étaient à présent arrivés au bout de la longueur prédéterminée de leurs amarres : celles-ci étaient tendues et les préposés aux lignes avaient même du mal à maintenir les dévidoirs, tant le vent générait une force importante sur les paraplanes. Les ficelles de chanvre subissaient une telle tension qu’elles produisaient un bourdonnement sinistre dans le noir.
    Julian a consacré un peu de son temps à apprendre aux préposés aux lignes comment tirer celles-ci et leur donner du mou pour faire descendre et remonter les cerfs-volants. Ils accomplissaient cette tâche sans finesse, mais Julian estimait que même une expérience limitée valait mieux qu’aucune. Ces préposés ont ensuite entamé le long et laborieux processus de rembobinage destiné à ramener les engins.
    Un spectacle impressionnant, mais qui n’était pas terminé… Julian voulait tester un dernier effet.
    « Parez aux tubes ! » a-t-il crié.
    Un autre groupe de soldats, resté jusqu’alors blotti au chaud autour de la cheminée, s’est soudain séparé pour se mettre en rang. Chacun d’eux portait un morceau de tube en caoutchouc, peut-être initialement destiné au transport de l’eau dans la résidence d’un gouverneur hollandais. Lorsqu’ils ont eu assez d’espace, et à ma grande stupéfaction, ils ont commencé à faire tourner les tubes au-dessus de leurs têtes, à la manière d’un meneur de bétail avec une corde, bien qu’avec moins d’élégance. Le résultat a été que chacun des tubes (qu’on avait coupés à diverses longueurs) s’est mis à chanter, très semblablement à un tuyau d’orgue dans lequel on propulse de l’air. En l’occurrence, cette interprétation n’a pas donné de la musique, mais une espèce de hululement sinistre et dissonant… le bruit que pourrait produire un chœur de dingues, s’ils avaient gonflé à la taille d’éléphants.
    J’ai dû me boucher les oreilles avec les mains. « Julian, ça va réveiller toute la ville… et même l’infanterie hollandaise, alors que ses tranchées sont à plusieurs milles !
    — Parfait ! » a dit Julian ; du moins a-t-il eu l’air de dire, le gémissement des tubes en caoutchouc ayant quelque peu couvert sa voix. Il a toutefois eu un sourire satisfait et au bout d’un moment, il a fait cesser d’un geste le tournoiement des tubes. Les cerfs-volants noirs étaient à présent presque ramenés et tout le spectacle a bientôt pris fin.
    Il ne s’était pas écoulé plus d’une heure.
    Ma stupéfaction ne connaissait pas de bornes, mais j’ai dit à Julian que je ne voyais pas l’intérêt. Si nous essayions ce truc sur elles, les troupes hollandaises seraient sans nul doute impressionnées – et fort possiblement effrayées –, mais il ne me semblait pas que cela leur infligerait le moindre dégât matériel.
    « Attends, tu verras », a répondu Julian.
    Le lendemain, au lieu d’attaquer les forces mitteleuropéennes, nous avons échangé des prisonniers avec elles.
    J’ai accompagné Julian quand il s’est rendu aux tranchées pour superviser l’échange, qui s’est déroulé sous un drapeau de trêve. Les Hollandais ont traversé en courant le no man’s land, leur drapeau blanc au vent, et un nombre identique de nos hommes est arrivé dans l’autre sens. Il n’y a eu aucune cérémonie, rien qu’un cessez-le-feu de courte durée, et une fois l’opération achevée, les tireurs isolés hollandais ont repris leur pratique mortelle tandis que l’artillerie ennemie se préparait à nouveau à lâcher de vaines salves.
    « Les prisonniers que nous avons relâchés, ai-je dit à Julian qui frissonnait dans une tranchée reculée, ils savent, pour le test d’hier soir ?
    — Je m’étais assuré qu’on leur donnerait un cantonnement bien orienté. Ils avaient une vue parfaite.
    — Et ton objectif est d’ajouter leur témoignage aux rumeurs qui circulent déjà chez les Hollandais, dont le message que tu m’as dicté en supposant que le soldat Langers allait céder à la tentation ?
    — Exactement.
    — Eh bien, tout cela est du très bon théâtre, Julian…
    — De la guerre psychologique.
    — D’accord, si c’est le nom qu’on lui donne. Mais tôt ou tard, le psychologique doit le céder au physique.
    — C’est prévu. J’ai donné l’ordre de se préparer au combat. Nous dormons ce soir dans nos positions avancées et nous attaquons avant l’aube. Il faut frapper avant que la panique se dissipe chez les Hollandais. »
    J’ai attrapé Julian par la manche de sa vareuse bleu et jaune en loques afin d’être certain d’avoir toute son attention. Il faisait froid, dans cette tranchée, et malgré le vent qui nous cinglait, cela puait le sang et les déchets humains. Il n’y avait tout autour de nous que désolation. « Dis-moi la vérité… Quelque chose dans toute cette mascarade fera-t-il la différence, ou n’est-ce qu’un spectacle pour donner courage aux troupes ? »
    Julian a hésité avant de répondre.
    « Le moral est une arme aussi, a-t-il dit. Et j’aime à penser que j’ai accru notre arsenal au moins de cette manière immatérielle. Nous avons un avantage dont nous ne disposions pas jusqu’à présent. Et nous avons cruellement besoin de tous les avantages possibles. Tu penses à la maison, Adam ?
    — Je pense à Calyxa », ai-je admis. Et à l’enfant qu’elle portait, même si je n’en avais pas parlé à Julian.
    « Bien entendu, je ne peux rien promettre.
    — Mais il y a de l’espoir ?
    — Certainement. De l’espoir, oui… il y en a toujours… à défaut d’autre chose. »
    Cet après-midi-là, j’ai écrit à Calyxa une autre lettre que j’ai glissée dans la poche boutonnée de ma chemise afin qu’on la trouvât sur moi si je mourais au combat. Ma lettre finirait peut-être par arriver à destination, sauf si elle était enterrée avec moi ou devenait un souvenir pour un fantassin mitteleuropéen… cela ne dépendait pas de moi.
    J’ai envisagé de prier pour notre victoire, mais je n’étais pas sûr qu’on pût persuader Dieu d’intervenir dans un endroit aussi isolé et désolé[82]. De toute manière, je doutais que mes prières fussent bien reçues, vu mon statut confessionnel ambigu. Je ne me sentais pas l’esprit tranquille et j’aurais préféré ne pas avoir à affronter si vite la mort.
    Comme Thanksgiving n’allait pas tarder, Julian a fait distribuer des rations supplémentaires à tout le monde, dont nos dernières réserves de viande (des bandes de bœuf salé, plus tous les chevaux dont nous pouvions nous passer… nous avions déjà mangé les mules). Si cela n’avait rien d’un véritable dîner de Thanksgiving tel que ma mère en aurait préparé à Williams Ford, avec par exemple une oie au four, des canneberges dérobées dans la cuisine de Duncan et Crowley ainsi qu’une tarte aux raisins secs accompagnée de crème épaisse, c’était toutefois davantage que nous n’avions eu depuis de nombreux jours. Le festin a dégarni notre garde-manger : il ne nous est plus resté ensuite que des biscuits sans sel, dont nous aurions besoin pour la marche si nous parvenions à briser le blocus de Striver.
    L’hôpital de campagne était lugubre quand je m’y suis rendu ce soir-là. Un groupe de garçons de salle cherchait à rester dans l’esprit de Thanksgiving en interprétant des chants sacrés, mais sans véritable conviction. Nombre des blessés étaient intransportables et d’après le Dr Linch, il allait peut-être falloir les abandonner aux bons soins de l’armée mitteleuropéenne. Le choix de ceux qu’on emmènerait et de ceux qu’on laisserait lui incombait, obligation déplaisante qui le mettait d’humeur acerbe.
    « Au moins, a dit le médecin, les hommes ont un peu plus chaud, ce soir… cet insupportable vent glacé s’est enfin arrêté. »
    Il m’a fallu un moment pour comprendre la portée de ses propos, puis je me suis précipité dehors pour vérifier.
    Le Dr Linch avait parfaitement raison. Après avoir gémi sans interruption pendant un mois, le vent avait soudain cessé. L’air était d’une immobilité de glace.

    Nous sommes encalminés ! ai-je noté dans mon Journal.
    Pas d’autre nourriture que des biscuits, avec lesquels nous devons nous montrer parcimonieux. Julian ne peut pas expliquer aux hommes pourquoi l’attaque a été retardée sans trahir le secret des Cerfs-Volants Noirs (qui ont bien entendu besoin de vent pour voler). Les troupes sont nerveuses et ne cessent de maugréer. Thanksgiving 2174… une journée décevante et pleine d’amertume.

    Une autre journée glaciale et sans vent. Cela tracasse Julian, qui ne cesse de scruter l’horizon à la recherche d’indices et d’augures météorologiques.
    Nous n’en voyons aucun, même si ce soir une aurore boréale frémit comme un tissu doré juste au nord du zénith.

    Le bombardement hollandais s’accroît et nous avons dû éteindre de nombreux incendies dans l’est de la ville. Par chance, ils restent circonscrits : pas le moindre souffle de vent.

    Pas de vent.

    Nous risquons de perdre l’avantage que le plan de Julian pouvait nous donner. Il soupçonne les Mitteleuropéens d’avoir déjà reçu des renforts. Nous sommes largement surpassés en nombre, et l’« Arme Chinoise » commence à ressembler à une menace en l’air, si elle a jamais été autre chose.
    Julian a néanmoins imaginé une nouvelle amélioration pour son subterfuge : ses « couturières » ont produit en hâte presque deux cents masques protecteurs pour les hommes qui formeront l’avant-garde. Il s’agit en substance de sacs de soie noire, assez grands pour glisser la tête à l’intérieur, avec deux trous pour les yeux et un cercle de peinture blanche autour de ces trous. De loin, ces masques semblent effrayants… de près, ils font un peu clown. Une phalange d’hommes armés ainsi vêtus ne manquerait toutefois pas d’intimider un ennemi hésitant.
    Mais le vent ne souffle toujours pas.

    Pas de vent, mais de la neige. Elle tombe doucement et adoucit les angles comme les brèches de cette ville brisée.

    Quelques bourrasques, aujourd’hui, insuffisantes pour notre attaque.

    Du vent !… mais la neige masque tout. Impossible d’attaquer.

    Le ciel est dégagé, ce matin. Des rafales capricieuses mais de plus en plus fraîches au fil de l’après-midi. Dureront-elles jusqu’à l’aube ?
    Julian dit que oui. Qu’il le faut. Que vent ou pas, nous attaquerons au matin.

6

    « Ils ont repris du poil de la bête », a commenté un commandant de régiment.
    Julian avait été obligé d’informer son état-major de la nature de l’« Arme Chinoise », en gardant toutefois quelques détails par-devers lui. Les commandants ont compris qu’elle terrifierait les Hollandais, mais qu’il fallait exploiter avec diligence et efficacité toute faiblesse ou confusion engendrée par son usage. Pour la plupart d’entre eux, l’attaque serait purement conventionnelle et conduite selon les manières militaires traditionnelles.
    « Ils nous craignent encore un peu, je crois, a estimé Julian. Peut-être pouvons-nous leur rappeler que c’est à raison. »
    Aussi le spectacle qu’il avait préparé a-t-il connu un petit prélude. Une heure après minuit, il a envoyé son équipe de manieurs de tubes s’approcher le plus possible du front. Le campement hollandais occupait la plaine derrière les collines sur lesquelles nous avions érigé nos défenses. Nous avions vu leurs feux comme d’innombrables étoiles dans l’obscurité et entendu le bruit de leurs intimidantes manœuvres. Ils dormaient, ce soir-là, mais Julian comptait bien les réveiller. Il a ordonné aux manieurs de tubes de commencer leur vacarme et les a dirigés comme un orchestre. Le bruit sinistre n’a pas commencé d’un coup, mais comme une seule note caverneuse produite par un unique manieur, bientôt jointe par d’autres, puis par d’autres encore, ainsi de suite jusqu’à ce que le mélange de toutes, chœur qui évoquait les cris d’âmes tourmentées engagées par d’entreprenants démons pour effectuer un travail temporaire, parvînt aux oreilles de l’infanterie ennemie, qui a sûrement remué dans son sommeil avec une grande consternation. Sur toute la plaine, les soldats hollandais ont dû être réveillés en sursaut et saisir leur fusil tout en plongeant avec angoisse le regard dans les ténèbres hivernales, même s’il n’y avait rien à voir sinon quelques étoiles froides dans un ciel sans lune.
    « Laissons-les y réfléchir un moment, a dit Julian d’un ton plutôt satisfait quand le bruit a fini par s’estomper.
    — Ils vont en penser quoi, à ton avis ?
    — Ils penseront à quelque chose de sinistre. Je cherche à stimuler leur imagination. Que se représente un fantassin hollandais, à ton avis, face à des rumeurs d’arme chinoise secrète ?
    — Je n’en sais fichtre rien.
    — Moi non plus, mais je m’attends à ce que son imagination soit influencée par des histoires d’anciennes guerres européennes, qui ont été livrées avec toutes sortes d’armes extravagantes et terrifiantes, dont des avions et des gaz toxiques. J’espère que le bruit des tubes va plus ou moins leur inspirer ces cauchemars, et que les Cerfs-Volants Noirs confirmeront ces cauchemars. Quoi qu’il en soit, nous le saurons bien assez tôt. »
    J’ai profité de l’attente pour nettoyer et graisser mon fusil Pittsburgh à la lueur de la lampe, et je me suis assuré d’avoir une bonne provision de munitions, car même l’état-major du général de division ne serait pas dispensé de la bataille à venir… tout soldat américain valide se verrait engagé au combat avant la fin de la journée.
    Julian ne pouvait donner d’ordres depuis les derniers échelons. On lancerait les cerfs-volants de derrière une petite ravine entourée de ravelins en terre et dangereusement proche des lignes hollandaises. L’effet serait à son maximum dans l’obscurité complète, aussi nous fallait-il les lancer bien avant l’aube, avant même le faux éclat qui précède le lever du soleil, si bien que nos régiments se tenaient prêts à attaquer aux premières lueurs. Julian restait debout dans notre tranchée gelée, ou y marchait de long en large, en consultant sa montre militaire ainsi qu’un almanach qui indiquait l’heure précise du lever du soleil. Il ne cessait de marmonner tout seul, et le col relevé de son manteau tout comme sa barbe blonde parsemée de particules de glace lui donnaient l’air bien plus âgé qu’il ne l’était en réalité.
    Ses adjudants-majors et commandants de régiments attendaient avec impatience que Julian lût les auspices. Il a fini par quitter sa montre des yeux pour nous adresser un pâle sourire. « Très bien. Mieux vaut trop tôt que trop tard. »
    Il s’est alors avancé jusqu’à l’extrême limite des créneaux pour ordonner aux préposés aux lignes de se tenir prêts devant les dévidoirs et aux déployeurs de « lancer ».
    L’opération s’est déroulée à peu près comme l’essai sur le toit à Striver, bien qu’avec d’importantes différences. Si, sur l’entrepôt, les cerfs-volants emportaient des seaux de sable, ils avaient à présent de lourdes outres attachées à la bride. J’ai demandé à Julian ce qu’il y avait dedans.
    « Tout ce qu’on a pu trouver de nocif. Certaines contiennent de la soude caustique pure ou des solvants industriels. D’autres sont remplies de décolorant liquide, d’autres encore de déchets provenant de la tannerie ou de l’hôpital de campagne. On en a aussi avec de la poudre antipoux, le reste contient du verre pilé. »
    Ces outres avaient été abondamment recouvertes de peinture lumineuse, tout comme les seaux pendant l’essai. Il n’y aurait rien à voir sans cela, ni aucun moyen d’évaluer l’ascension des cerfs-volants. Je m’étais inquiété du vent, plutôt capricieux, mais il avait depuis peu commencé à forcir et soufflait à présent en bourrasques. Les cerfs-volants se sont déployés avec un claquement net et sonore, se sont élevés, ont soupesé leurs charges et hésité. Puis la cargaison luisante est montée dans le ciel à une vitesse terrifiante.
    Julian s’est hâté de dire aux manieurs de tubes de les faire à nouveau tournoyer : il voulait être sûr d’attirer l’attention des Hollandais.
    Je ne peux dire à quelle altitude volaient les cerfs-volants, mais leur ingénieuse conception les gardait tous au même niveau, avec un vol stable. Ils ressemblaient à plus d’une centaine de sinistres lumières vertes montées comme des étoiles dévoyées au-dessus du camp bondé des Mitteleuropéens. Jamais un fantassin ennemi n’aurait pu estimer la taille ou la proximité véritables du phénomène… ce qui était la raison de tous les efforts déployés par Julian pour imprégner l’imagination hollandaise d’allusions et de légendes.
    Les cerfs-volants ne sont certainement pas passés inaperçus. Les trompettes ennemies ont retenti presque aussitôt, assez fort pour ne pas être totalement noyées dans le mugissement de nos tubes. En jetant un coup d’œil par une embrasure dans le talus de terre qui nous servait d’abri, j’ai vu la lueur vacillante des lanternes dans les tentes de commandement ennemies. Quelques coups de feu ont été tirés à la hâte et n’importe comment. J’ai mis mes mains en cornet autour de ma bouche pour me pencher vers l’oreille de Julian. « Ne vont-ils pas abattre les cerfs-volants ?
    — Pas encore… Ils sont trop