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Harry Potter et la Coupe de Feu

Harry Potter et la Coupe de Feu


   

   
    Harry Potter et la Coupe de Feu
    par J. K. Rowling
    Traduit de l'anglais
    par Jean-François Menard

    A Peter Rowling,
    en souvenir de Mr Ridley
    et à Susan Sladden,
    qui a aidé Harry à sortir de son placard.

    1
    LA MAISON DES « JEUX DU SORT »
    Les habitants de Little Hangleton l'appelaient toujours la maison des « Jeux du sort », même s'il y avait de nombreuses années que la famille Jedusor n'y vivait plus. Elle se dressait au sommet d'une colline dominant le village, certaines de ses fenêtres condamnées par des planches, le toit dépourvu de tuiles en plusieurs endroits, la façade envahie d'un lierre épais qui poussait en toute liberté. Autrefois, le manoir avait eu belle apparence, c'était sans nul doute le plus grand et le plus majestueux édifice à des kilomètres à la ronde mais, à présent, la maison des « Jeux du sort » n'était plus qu'une bâtisse humide, délabrée, déserte.
    Les villageois s'accordaient à dire que la maison faisait « froid dans le dos ». Un demi-siècle plus tôt, un événement étrange et terrifiant s'y était produit, quelque chose que les plus anciens du village se plaisaient encore à évoquer lorsqu'il n'y avait rien de plus récent pour alimenter les potins. L'histoire avait été racontée tant de fois, enjolivée si souvent, que plus personne n'aurait su dire où était vraiment la vérité. En tout cas, toutes les versions du récit commençaient de la même manière : cinquante ans plus tôt, à l'aube d'une belle matinée d'été, alors que la maison de la famille Jedusor était encore une imposante résidence soigneusement entretenue, une servante était entrée dans le grand salon et y avait trouvé les cadavres des trois Jedusor.
    La servante s'était précipitée au village et avait alerté à grands cris tous ceux qu'elle rencontrait sur son passage.
    – Ils sont allongés par terre les yeux grands ouverts ! Froids comme la glace ! Encore habillés pour le dîner !
    On avait appelé la police et tout le village de Little Hangleton avait bouillonné d'une curiosité indignée et d'une excitation mal déguisée. Personne, cependant, n'avait gaspillé sa salive à déplorer la disparition des Jedusor qui n'avaient jamais suscité une grande sympathie alentour.
    Mr et Mrs Jedusor, un couple âgé, étaient riches, arrogants, mal élevés, et leur fils déjà adulte, Tom, se montrait encore pire que ses parents. Tout ce qui importait aux villageois, c'était de connaître l'identité du meurtrier — le crime ne faisant aucun doute, car trois personnes apparemment en bonne santé n'auraient pu mourir subitement de mort naturelle le même soir.
    Au Pendu, le pub du village, le commerce avait bien marché, ce soir-là; tout le monde s'y était rassemblé pour parler du triple meurtre. Et personne n'avait regretté d'avoir abandonné son fauteuil au coin du feu lorsque, en plein milieu des conversations, la cuisinière des Jedusor avait fait une entrée spectaculaire pour annoncer à l'assistance soudain silencieuse qu'un homme du nom de Frank Bryce venait d'être arrêté.
    – Frank ! s'étaient écriés plusieurs clients. C'est impossible !
    Frank Bryce était le jardinier des Jedusor. Il vivait seul dans une maisonnette délabrée située dans le domaine qui entourait le manoir. Frank était revenu de la guerre avec une jambe raide et une profonde aversion pour la foule et le bruit. Depuis, il travaillait au service des Jedusor.
    Tout le monde s'était précipité pour offrir à boire à la cuisinière et obtenir d'autres détails.

    – J'ai toujours pensé qu'il était bizarre, avait-elle dit aux villageois pendus à ses lèvres, après avoir vidé son quatrième verre de xérès. Pas très aimable, pour tout dire. Je crois même qu'il ne m'est jamais arrivé de lui offrir la moindre tasse de thé. Il ne voulait pas se mêler aux autres, jamais.
    – Faut le comprendre, avait dit une femme accoudée au comptoir, Frank, il a beaucoup souffert pendant la guerre. Maintenant, il aime bien être tranquille. Ce n'est pas pour ça qu'il aurait...
    – Et qui donc possédait la clé de la porte de service ? l'avait interrompue la cuisinière. Il y a toujours eu une clé de cette porte dans la maison du jardinier ! Personne n'a forcé la serrure, la nuit dernière ! Il n'y a pas de carreau cassé ! Tout ce que Frank a eu besoin de faire, c'était de se glisser dans la maison pendant qu'on était tous en train de dormir...
    Les villageois avaient alors échangé de sombres regards.
    – Moi, je lui ai toujours trouvé l'air mauvais, avait grogné un homme au comptoir.
    – La guerre lui a fait un drôle d'effet, si vous voulez mon avis, avait ajouté le patron du pub.
    – Je te l'ai souvent dit que j'aimerais mieux ne jamais l'a voir contre moi, pas vrai, Dot ? avait lancé une femme surexcitée, assise dans un coin.
    – Un caractère épouvantable, avait approuvé la dénommée Dot en hochant vigoureusement la tête. Je me souviens, quand il était petit...
    Lé lendemain matin, il n'y avait quasiment plus personne, à Little Hangleton, pour douter que Frank Bryce fût bel et bien l'assassin des Jedusor.
    Mais dans la ville voisine de Great Hangleton, dans le poste de police sombre et miteux où il était interrogé, Frank répétait obstinément, inlassablement, qu'il était innocent et que la seule personne qu'il avait vue s'approcher de la maison, le jour de la mort des Jedusor, était un jeune homme pâle aux cheveux bruns, étranger au village. Personne d'autre n'avait vu ce garçon et la police était persuadée que Frank l'avait tout simplement inventé.
    Puis, au moment où la situation devenait vraiment grave pour Frank, les conclusions de l'autopsie pratiquée sur les cadavres des Jedusor étaient arrivées et avaient tout bouleversé.
    La police n'avait jamais lu un rapport aussi étrange. Une équipe de médecins légistes avait examiné les corps et en avait conclu qu'aucun des trois membres de la famille Jedusor n'avait été ni empoisonné, ni poignardé, ni tué avec une arme à feu, ni étranglé, ni étouffé.
    Apparemment, personne ne leur avait fait le moindre mal. Pour tout dire, concluait le rapport sur un ton qui ne cherchait pas à dissimuler la stupéfaction de ses auteurs, les Jedusor paraissaient en parfaite santé — en dehors du fait qu'ils étaient morts. Les médecins notaient toutefois (comme s'ils avaient voulu à tout prix trouver quelque chose d'anormal) que les Jedusor avaient tous les trois sur le visage une expression de terreur — mais, comme l'avaient fait remarquer les policiers passablement contrariés, qui donc avait jamais entendu dire qu'on puisse provoquer la mort simultanée de trois personnes en se contentant de leur faire peur ?

    Comme il n'existait aucune preuve d'assassinat, la police avait dû relâcher Frank. On avait enterré les Jedusor dans le cimetière de Little Hangleton, derrière l'église, et leurs tombes étaient restées pendant longtemps un objet de curiosité. A la grande surprise de tous, et dans une atmosphère de suspicion, Frank Bryce était retourné vivre dans sa maisonnette, sur le domaine qui entourait la résidence des Jedusor.
    – Si vous voulez mon avis, c'est lui l'assassin et je me fiche bien de ce que dit la police, avait commenté Dot au pub du Pendu. Et s'il avait un peu de décence, il partirait d'ici. Il sait bien que tout le monde est au courant que c'est lui qui les a tués.
    Mais Frank n'était pas parti. Il avait continué à s'occuper du jardin pour le compte de la famille qui avait racheté la maison des Jedusor, puis pour la famille qui lui avait succédé —
    car personne n'y restait bien longtemps. Peut-être était-ce en partie à cause de Frank que chaque nouveau propriétaire affirmait se sentir mal à l'aise dans cet endroit qui, en l'absence d'occupants, avait commencé à tomber en ruine.

    Le riche propriétaire qui possédait à présent la maison des Jedusor n'y habitait pas et ne la destinait à aucun usage; dans le village, on disait qu'il la gardait pour des « raisons fiscales », même si personne ne savait exactement ce que cela pouvait bien signifier. En tout cas, il continuait de payer Frank pour s'occuper du jardin. Frank approchait à présent de son soixante-dix-septième anniversaire. Il était sourd et sa jambe était devenue plus raide que jamais. Pourtant, les jours de beau temps, on le voyait encore s'affairer autour des massifs de fleurs, même si les mauvaises herbes commençaient à l'emporter sur lui.
    Les mauvaises herbes n'étaient d'ailleurs pas le seul souci de Frank. Les enfants du village avaient pris l'habitude de jeter des pierres dans les carreaux de la maison des « Jeux du sort »
    et roulaient à bicyclette sur les pelouses que Frank s'efforçait d'entretenir avec tant de constance. Une ou deux fois, par défi, ils étaient même entrés dans la maison en forçant la porte. Ils savaient que le vieux Frank était très attaché au domaine et ils s'amusaient beaucoup à le voir traverser le jardin en boitant, un bâton à la main, hurlant contre eux de sa voix rauque. Frank, pour sa part, pensait que les enfants s'acharnaient ainsi contre lui parce que, comme leurs parents et leurs grands-parents, ils le prenaient également pour un assassin.
    Aussi, lorsque le vieil homme se réveilla une nuit du mois d'août et vit que quelque chose de très bizarre se passait dans la vieille maison, il crut simplement que les enfants avaient franchi un pas de plus dans leurs tentatives de le punir du crime qu'ils lui attribuaient.
    Ce fut la jambe raide de Frank qui le réveilla; elle lui faisait de plus en plus mal dans ses vieux jours. Il se leva et descendit l'escalier en claudiquant, dans l'intention d'aller à la cuisine remplir à nouveau sa bouillotte d'eau chaude pour soulager la douleur de son genou. Debout devant l'évier pendant qu'il faisait couler l'eau dans la bouilloire, il leva les yeux vers la maison et vit une lumière scintiller derrière les plus hautes fenêtres. Frank devina tout de suite ce qui devait se passer. Les enfants étaient à nouveau entrés dans la maison et, à en juger par cette lueur tremblotante, ils avaient allumé un feu.
    Frank n'avait pas le téléphone et, d'ailleurs, il s'était toujours méfié de la police depuis qu'elle l'avait accusé du meurtre des Jedusor. Il posa la bouilloire, remonta l'escalier aussi vite que le lui permettait sa jambe raide puis redescendit dans la cuisine après s'être habillé et avoir pris une vieille clé rouillée, pendue à un crochet près de la porte. Au passage, il saisit sa canne posée contre le mur et sortit dans la nuit.
    Ni la porte d'entrée de la maison ni les fenêtres ne semblaient avoir été fracturées. Frank fit le tour par-derrière et s'arrêta devant une porte presque entièrement dissimulée par le lierre. Il sortit alors sa vieille clé, la glissa dans la serrure et ouvrit la porte sans faire de bruit.
    Il pénétra dans la cuisine, aussi vaste qu'une caverne. Il y avait des années qu'il n'y était plus entré; pourtant, malgré l'obscurité qui y régnait, il se rappelait où se trouvait la porte donnant sur l'entrée et il s'avança à tâtons, dans une odeur de moisi, l'oreille tendue pour essayer de percevoir des bruits de pas ou des voix au-dessus de sa tête. Il atteignit le vestibule, un peu moins sombre grâce aux grandes fenêtres à meneaux qui encadraient la porte d'entrée, et commença à monter l'escalier aux marches recouvertes d'une épaisse poussière qui étouffait le bruit de ses pas et de sa canne.
    Parvenu sur le palier, Frank tourna à droite et vit tout de suite où se trouvaient les intrus : au bout du couloir, une porte était entrouverte et la même lueur tremblotante brillait par l'entrebâillement, projetant une longue traînée d'or sur le sol obscur. A petits pas, Frank s'approcha, empoignant fermement sa canne. Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques dizaines de centimètres, il aperçut l'intérieur de la pièce dans l'espace que délimitait l'étroite ouverture de la porte.
    Il eut alors la confirmation de ce qu'il avait deviné : quelqu'un avait allumé un feu dans la cheminée. Il s'immobilisa et écouta attentivement, car une voix lui parvenait de la pièce; pas une voix d'enfant, mais une voix d'homme, qui semblait timide, craintive.
    – Il en reste un peu dans la bouteille, Maître, si vous avez encore faim.
    – Plus tard, répondit une deuxième voix.
    C'était aussi une voix d'homme mais elle était étrangement aiguë, et froide comme un coup de vent glacé. Quelque chose dans cette voix fit se dresser les quelques cheveux épars qui restaient sur la nuque de Frank.
    – Rapproche-moi du feu, Queudver.
    Frank tourna vers la porte son oreille droite, celle avec laquelle il entendait le mieux. Il y eut le tintement d'une bouteille qu'on pose sur une surface dure, puis le son sourd d'un gros fauteuil traîné sur le sol. Frank aperçut un petit homme qui poussait le fauteuil en tournant le dos à la porte. Il portait une longue cape noire et avait le crâne un peu dégarni. Bientôt, il disparut à nouveau de son champ de vision.
    – Où est Nagini ? demanda la voix glaciale.
    – Je... je ne sais pas, Maître, répondit la première voix d'un ton mal à l'aise. Je pense qu'il a dû partir explorer la maison...
    – Il faudra le traire avant de se coucher, Queudver, reprit la deuxième voix. J'aurai besoin de me nourrir au cours de la nuit. Ce voyage m'a grandement fatigué.

    Le front plissé, Frank inclina sa bonne oreille un peu plus près de la porte, essayant d'entendre le mieux possible ce qui se disait dans la pièce. Il y eut un silence, puis l'homme qui s'appelait Queudver parla à nouveau :
    – Maître, puis-je vous demander combien de temps nous allons rester ici ?
    – Une semaine, répondit la voix glaciale. Peut-être plus. Cet endroit offre un confort relatif et il n'est pas encore temps de mettre le plan en action. Il serait stupide d'agir avant que la Coupe du Monde de Quidditch soit terminée.
    Frank enfonça dans son oreille un doigt noueux et le fit tourner à plusieurs reprises. C'était sans doute à cause d'un bouchon de cire qu'il avait entendu prononcer le mot « Quidditch », qui ne voulait rien dire du tout.
    – La... la Coupe du Monde de Quidditch, Maître ? dit Queudver. (Frank enfonça encore plus vigoureusement son doigt dans l'oreille. ) Pardonnez-moi, mais... je ne comprends pas...
    Pourquoi faudrait-il attendre que la Coupe du Monde soit terminée ?
    – Parce que, espèce d'idiot, c'est le moment où les sorciers du monde entier vont se précipiter dans le pays et où tous les fouineurs du ministère de la Magie seront sur le qui-vive pour déceler le moindre signe d'activité anormale. Ils vont passer leur temps à contrôler et recontrôler toutes les identités. Ils seront obsédés par la sécurité, de peur que les Moldus remarquent quoi que ce soit. Nous allons donc attendre.
    Frank renonça à déboucher son oreille. Il avait entendu distinctement les mots « ministère de la Magie », « sorciers » et « Moldus ». De toute évidence, chacun de ces termes possédait un sens secret et, pour Frank, il n'y avait que deux sortes de gens qui aient besoin d'un code pour parler entre eux — les espions et les criminels. Frank serra plus fort sa canne entre ses doigts et écouta avec plus d'attention que jamais.
    – Vous êtes donc toujours aussi décidé, Maître ? demanda Queudver d'une voix douce.
    – Je suis très décidé, sans nul doute, Queudver.
    Il y avait à présent quelque chose de menaçant dans la voix glaciale.
    Un bref silence suivit, puis Queudver reprit la parole, les mots s'échappant précipitamment de ses lèvres, comme s'il se forçait à dire tout ce qu'il avait en tête avant que ses nerfs le trahissent.
    – Il serait possible de le faire sans Harry Potter, Maître.
    Nouveau silence, plus prolongé, puis :
    – Sans Harry Potter ? dit la deuxième voix dans un souffle. Vraiment ?
    – Maître, je ne dis pas cela par souci de protéger ce garçon ! assura Queudver, sa voix montant dans les aigus, comme un grincement. Il ne représente rien pour moi, rien du tout !
    Simplement, si nous nous servions d'une autre sorcière ou d'un autre sorcier — n'importe quel sorcier — la chose pourrait être accomplie beaucoup plus vite ! Si vous m'autorisiez à vous laisser seul pendant un bref moment — vous savez que j'ai une faculté de déguisement très efficace — je pourrais être de retour ici en deux jours seulement avec la personne qui conviendrait...
    – Je pourrais me servir d'un autre sorcier, dit doucement l'autre voix, c'est vrai...
    – Ce serait judicieux, dit Queudver qui semblait soudain profondément soulagé. Mettre la main sur Harry Potter présenterait de terribles difficultés, il est si bien protégé...
    – Et donc, tu te proposes d'aller me chercher un remplaçant ? Je me demande... Peut-être que la tâche de me soigner a fini par te lasser, Queudver ? Cette suggestion de renoncer au plan prévu ne serait-elle qu'une tentative de m'abandonner ?
    – Maître ! Je... je n'ai aucun désir de vous abandonner, pas du tout...
    – Ne me mens pas ! siffla la deuxième voix. Je le sais toujours lorsqu'on me ment, Queudver !
    Tu regrettes d'être revenu auprès de moi. Je te dégoûte. Je te vois tressaillir chaque fois que tu me regardes, je te sens frissonner quand tu me touches...
    – Non ! Ma dévotion à Votre Excellence...
    – Ta dévotion n'est rien d'autre que de la couardise. Tu ne serais pas ici si tu avais un autre endroit où aller. Comment pourrais-je survivre sans toi, alors qu'il m'est impossible de rester plus de quelques heures sans nourriture ? Qui va traire Nagini ?
    – Mais vous avez l'air d'avoir repris beaucoup de forces, Maître...
    – Menteur, dit la deuxième voix dans un souffle. Je n'ai pas repris de forces et quelques jours de solitude suffiraient à me dépouiller de la maigre santé que j'ai retrouvée par tes soins maladroits. Silence !
    Queudver, qui avait commencé à balbutier des paroles incohérentes, se tut aussitôt. Pendant quelques secondes, Frank n'entendit rien d'autre que le craquement du feu dans la cheminée.
    Le deuxième homme reprit alors la parole dans un murmure qui ressemblait presque à un sifflement.
    – J'ai mes raisons pour vouloir me servir de ce garçon, comme je te l'ai déjà expliqué, et je ne me servirai de personne d'autre. J'ai attendu treize ans. J'attendrai bien quelques mois de plus.
    Quant à la protection dont il bénéficie, je suis convaincu que mon plan parviendra à la neutraliser. Il suffit que tu fasses preuve d'un peu de courage, Queudver — un courage que tu devras trouver en toi, à moins que tu ne souhaites subir dans toute son ampleur la colère de Lord Voldemort...
    – Maître, il faut que je vous parle ! dit Queudver d'une voix qui trahissait à présent la panique.
    Tout au long de notre voyage, j'ai retourné ce plan dans ma tête — Maître, la disparition de Bertha Jorkins ne passera pas longtemps inaperçue et si nous continuons, si je jette un sort...
    – Si ? murmura la deuxième voix. Si ? Si tu suis le plan prévu, Queudver, le ministère ne saura jamais que quelqu'un d'autre a disparu. Tu le feras tranquillement, discrètement; je voudrais pouvoir le faire moi-même, mais dans l'état où je me trouve... Allons, Queudver, encore un obstacle à supprimer et le chemin qui mène à Harry Potter sera libre. Je ne te demande pas d'agir seul. Lorsque le moment sera venu, mon fidèle serviteur nous aura rejoints...
    – Je suis un fidèle serviteur, dit Queudver d'un ton où perçait un très net désenchantement.
    – Queudver, j'ai besoin de quelqu'un d'intelligent et de quelqu'un dont la loyauté n'ait jamais faibli. Malheureusement, tu ne remplis aucune de ces deux conditions.
    – J'ai réussi à découvrir votre retraite, répondit Queudver, la voix un peu boudeuse. Je suis celui qui vous a retrouvé. Et c'est moi qui vous ai amené Bertha Jorkins.
    – C'est vrai, admit l'autre d'un ton amusé. Une idée brillante que je n'aurais jamais attendue de toi, Queudver. Mais, en vérité, tu ne savais pas à quel point elle me serait utile lorsque tu l'as capturée, n'est-ce pas ?
    – Je... je pensais qu'elle pourrait vous servir, Maître...
    – Menteur, répéta la deuxième voix avec un amusement de plus en plus cruel. Je reconnais cependant qu'elle nous a révélé quelque chose d'inestimable. Sans elle, je n'aurais jamais pu échafauder notre plan et tu recevras ta récompense pour cela, Queudver. Je vais te laisser le soin d'accomplir pour moi une tâche essentielle. Nombre de mes partisans seraient prêts à donner leur main droite pour se voir confier une telle mission...
    – Vr... vraiment, Maître ? Qu'est-ce que... ?
    Queudver paraissait à nouveau terrifié.
    – Allons, Queudver, tu ne voudrais pas que je gâche la surprise ? Ton rôle viendra tout à la fin... mais je te le promets, tu auras l'honneur de m'être aussi utile que Bertha Jorkins.
    – Vous... Vous...
    La voix de Queudver était devenue brusquement rauque, comme s'il avait la gorge sèche.
    – Vous... allez... me tuer aussi ?
    – Queudver, Queudver ! dit la voix glaciale d'un ton doucereux. Pourquoi te tuerais-je ? J'ai tué Bertha parce que j'y étais obligé. Elle ne pouvait plus servir à rien après avoir subi mon interrogatoire, elle était devenue tout à fait inutile. De toute façon, on lui aurait posé des questions très embarrassantes si elle était revenue au ministère en racontant qu'elle t'avait rencontré pendant ses vacances. Les sorciers qui sont censés être morts devraient éviter de croiser des sorcières du ministère de la Magie dans les auberges de campagne...
    Queudver marmonna quelque chose à voix si basse que Frank ne put l'entendre, mais l'autre homme éclata de rire — un rire totalement dépourvu de joie, aussi froid que sa façon de parler.
    – Nous aurions pu modifier sa mémoire ? Mais les sortilèges d'Amnésie peuvent très bien être rompus par un mage aux pouvoirs puissants comme j'en ai donné la preuve lorsque je l'ai interrogée. Ce serait justement une insulte à sa mémoire de ne pas se servir de ce que j'ai réussi à lui arracher, Queudver.
    Dans le couloir, Frank se rendit soudain compte que la main qu'il tenait serrée sur sa canne était devenue moite. L'homme à la voix glaciale avait tué une femme. Il en parlait sans la moindre nuance de remords — il en parlait même avec amusement. C'était un homme dangereux — un fou. Et il préparait d'autres crimes. Ce garçon, Harry Potter — de qui s'agissait-il, il n'en savait rien —, était en danger.
    Frank savait ce qu'il devait faire. C'était le moment ou jamais d'aller prévenir la police. Il allait ressortir sans bruit de la maison et se précipiter vers la cabine téléphonique du village...
    Mais la voix glaciale reprit la parole et Frank resta figé sur place, l'oreille tendue.
    – Un autre sort à jeter... mon fidèle serviteur de Poudlard... Harry Potter sera entre mes mains, Queudver. C'est décidé. Il n'y aura plus de discussion. Mais, chut... Il me semble entendre Nagini...
    Et aussitôt, la voix de l'homme changea. Il se mit à faire des bruits que Frank n'avait encore jamais entendus; il sifflait, crachait, sans reprendre son souffle. Frank pensa qu'il devait avoir une crise de quelque chose, une attaque, peut-être.
    Puis Frank entendit un bruit derrière lui, dans le couloir obscur. Lorsqu'il se retourna, il fut paralysé de terreur.
    Quelque chose ondulait sur le sol, quelque chose qui s'avança peu à peu dans la faible lueur que diffusaient par la porte entrebâillée les flammes de la cheminée. Frank vit alors avec épouvante qu'il s'agissait d'un gigantesque serpent d'au moins trois mètres de long. Horrifié, pétrifié, il regarda d'un air hébété son long corps ondoyant dessiner dans l'épaisse poussière du sol une large trace sinueuse à mesure qu'il approchait. Que fallait-il faire ? La seule issue, c'était d'aller se réfugier dans la pièce où deux hommes tranquillement installés s'entretenaient des meurtres qu'ils prévoyaient de commettre; pourtant, s'il restait là où il était, le serpent allait sûrement le tuer...
    Avant qu'il ait eu le temps de prendre une décision, le reptile était arrivé à sa hauteur.
    Incrédule, il le vit alors passer devant lui sans le toucher; un véritable miracle ! Le serpent se laissait guider par les sifflements et les crachotements que produisait la voix glaciale, à l'intérieur de la pièce et, en quelques secondes, le bout de sa queue aux écailles en losanges disparut par la porte entrouverte.
    Frank avait maintenant le front aussi moite que sa main, qui tremblait en serrant sa canne.
    Dans la pièce, la voix continuait de siffler et Frank eut soudain une étrange pensée, une pensée absurde... Cet homme avait la faculté dé parler aux serpents.
    Frank ne comprenait pas ce qui se passait. Il ne souhaitait plus qu'une seule chose, à présent : retourner dans son lit avec sa bouillotte d'eau chaude. Mais ses jambes ne semblaient pas décidées à bouger. Tandis qu'il restait là à trembler en essayant de reprendre ses esprits, la voix glaciale recommença à parler normalement :
    – Nagini a des nouvelles intéressantes à nous apprendre, Queudver, dit-elle.

    – Vr... vraiment, Maître ? balbutia Queudver.
    – Vraiment, oui, reprit la voix. A l'en croire, il y a derrière la porte un vieux Moldu qui écoute tout ce que nous disons.
    Frank n'avait aucune possibilité de se cacher. Des bruits de pas retentirent et la porte s'ouvrit brusquement.
    Un petit homme au front dégarni, les cheveux grisonnants, se tenait devant lui. Son visage exprimait une inquiétude mêlée de terreur.
    – Invite-le donc, Queudver As-tu oublié les bonnes manières ?
    La voix glaciale s'élevait du vieux fauteuil, près de la cheminée, mais Frank ne parvenait pas à voir l'homme qui parlait. Le serpent était devant l'âtre, lové sur le tapis mangé aux mites, comme une horrible caricature de chien.
    Queudver fit signe à Frank d'entrer dans la pièce. Bien qu'il ne fût pas encore remis du choc, Frank se cramponna fermement à sa canne et franchit la porte de son pas claudicant.
    Les flammes de la cheminée constituaient la seule source de lumière, projetant sur les murs des ombres qui s'étiraient comme des toiles d'araignée. Frank fixa du regard le dos du fauteuil.
    L'homme qui y était assis devait être encore plus petit que son serviteur car on ne voyait même pas le sommet de sa tête dépasser du dossier.
    – Tu as tout entendu, Moldu ? demanda la voix glaciale.
    – Comment m'avez-vous appelé ? lança Frank sur un ton de défi car, maintenant qu'il était dans la pièce, maintenant que le moment était venu d'agir, il se sentait plus courageux, comme lorsqu'il avait fait la guerre.
    – Je t'ai appelé Moldu, répondit tranquillement la voix. Cela signifie que tu n'es pas un sorcier.
    – J'ignore ce que vous entendez par sorcier, répliqua Frank, la voix de plus en plus ferme.
    Tout ce que je sais, c'est que j'en ai suffisamment entendu ce soir pour intéresser la police, croyez-moi. Vous avez commis un meurtre et vous avez l'intention d'en commettre un autre !
    Et je vais vous dire une chose, ajouta-t-il sous l'effet d'une soudaine inspiration, ma femme sait que je suis ici et si je ne reviens pas...
    – Tu n'as pas de femme, dit la voix glaciale d'un ton parfaitement calme. Personne ne sait que tu es ici. Tu n'as dit à personne où tu allais. Ne mens pas à Lord Voldemort, Moldu, car il sait toujours tout...
    – Voyez-vous ça ? répliqua Frank d'un ton abrupt. Un Lord, vraiment ? Eh bien, permettez-moi de vous dire que vos manières laissent à désirer, Mylord. Vous pourriez au moins vous tourner et me regarder en face, comme un homme, vous ne croyez pas ?

    – Justement, je ne suis pas un homme, Moldu, répondit la voix glaciale qui parvenait à peine à dominer le crépitement du feu. Je suis beaucoup, beaucoup plus qu'un homme. Mais finalement, pourquoi pas ? Je vais te regarder en face... Queudver, viens tourner mon fauteuil.
    Le serviteur laissa échapper un gémissement.
    – Tu m'as entendu, Queudver ?
    Lentement, les traits de son visage contractés, comme s'il aurait préféré faire n'importe quoi d'autre que d'approcher son maître et le serpent lové sur le tapis, le petit homme s'avança et entreprit de tourner le fauteuil. Le reptile leva son horrible tête triangulaire et émit un léger sifflement lorsque les pieds du fauteuil se prirent dans son tapis.
    Enfin, Frank se retrouva face au fauteuil et vit ce qui y était assis. Sa canne lui glissa alors des doigts et tomba par terre avec un bruit sec. La bouche grande ouverte, il laissa échapper un long hurlement. Il cria si fort qu'il n'entendit jamais les mots que la chose assise dans le fauteuil prononça en brandissant une baguette magique. Il y eut un éclat de lumière verte, un souffle semblable à un brusque coup de vent, puis Frank Bryce s'effondra. Il était mort avant d'avoir heurté le sol.
    A trois cents kilomètres de là, le garçon qui s'appelait Harry Potter se réveilla en sursaut.

    2
    LA CICATRICE
    Harry était allongé sur le dos, la respiration haletante comme s'il venait de courir. Il s'était éveillé d'un rêve particulièrement saisissant en se tenant le visage entre les mains. Sur son front, la vieille cicatrice en forme d'éclair brûlait sous ses doigts comme si quelqu'un lui avait appliqué sur la peau un fil de fer chauffé au rouge.
    Il se redressa dans son lit, une main toujours plaquée sur son front, l'autre cherchant à tâtons ses lunettes posées sur la table de chevet. Après les avoir mises sur son nez, le décor de sa chambre lui apparut plus nettement, dans la faible lueur orangée projetée à travers les rideaux par le réverbère qui éclairait la rue.
    Harry caressa à nouveau sa cicatrice. Elle était encore douloureuse. Il alluma la lampe, à côté de son lit, s'arracha de ses couvertures, traversa la chambre, ouvrit son armoire et regarda dans la glace fixée à l'intérieur de la porte. Il vit face à lui un garçon de quatorze ans, très maigre, avec des yeux verts et brillants qui l'observaient d'un air perplexe sous ses cheveux noirs en bataille. Il examina de plus près la cicatrice en forme d'éclair que présentait son reflet. Elle paraissait normale mais elle était encore brûlante.
    Harry essaya de se rappeler le rêve qu'il venait de faire. Il lui avait semblé si réel... Il y avait deux personnes qu'il connaissait et une autre qu'il n'avait jamais vue... Il se concentra, les sourcils froncés, essayant de rassembler ses souvenirs...
    L'image d'une pièce plongée dans la pénombre lui revint en mémoire... Il y avait un serpent sur un tapis, devant une cheminée... Un petit homme qui s'appelait Peter et qu'on surnommait Queudver... et puis une voix froide, aiguë... La voix de Lord Voldemort. A cette pensée, Harry eut soudain l'impression qu'un cube de glace lui descendait dans l'estomac...
    Il ferma étroitement les paupières et s'efforça de se rappeler quelle apparence avait Voldemort, mais il n'y parvint pas... La seule chose certaine c'était que, au moment où le fauteuil de Voldemort avait pivoté et que Harry avait vu ce qui y était assis, il avait été secoué d'un spasme d'horreur qui l'avait réveillé en sursaut... Ou bien était-ce la douleur de sa cicatrice ?
    Et qui était donc ce vieil homme ? Car il y avait un vieil homme présent dans son rêve. Harry l'avait vu s'effondrer sur le sol. Tout devenait confus dans son esprit. Il plongea son visage dans ses mains, effaçant la vision de sa chambre, essayant de se concentrer sur l'image de cette pièce faiblement éclairée, mais c'était comme s'il avait essayé de retenir de l'eau entre ses doigts. Les détails lui échappaient à mesure qu'il essayait de les saisir... Voldemort et Queudver avaient parlé de quelqu'un qu'ils avaient tué, mais Harry ne parvenait pas à se souvenir du nom de la victime... Et ils avaient projeté de tuer quelqu'un d'autre... Lui.. .
    Harry releva la tête, ouvrit les yeux et jeta un regard autour de sa chambre comme s'il s'attendait à y découvrir quelque chose d'inhabituel. En fait, il y avait beaucoup de choses inhabituelles dans cette pièce. Une grosse valise en forme de malle était ouverte au pied du lit, laissant voir un chaudron, un balai, des robes de sorcier noires et des livres de magie. Des rouleaux de parchemin s'entassaient sur une partie de son bureau, à côté de la grande cage vide dans laquelle Hedwige, sa chouette aux plumes blanches comme la neige, était habituellement perchée. Sur le plancher, à côté de son lit, le livre qu'il avait lu la veille, avant de tomber endormi, était encore ouvert. Les photos qui illustraient ses pages ne cessaient de bouger. Sur chacune d'elles, des hommes vêtus de robes orange vif filaient d'un bord à l'autre du cadre, sur des balais volants, en se jetant une balle rouge.
    Harry ramassa le livre et regarda un des sorciers marquer un but particulièrement spectaculaire en lançant la balle à travers un cercle situé à quinze mètres au-dessus du sol.
    Puis il referma le volume d'un geste sec. Même le Quidditch — qui était, à ses yeux, le plus beau sport du monde — n'aurait pu le distraire en cet instant. Il posa En vol avec les Canons sur sa table de chevet, traversa la pièce en direction de la fenêtre et écarta les rideaux pour regarder dans la rue.
    Privet Drive avait exactement l'apparence qu'on peut attendre d'une petite rue de la banlieue résidentielle, aux premières heures d'un samedi matin. Tous les rideaux alentour étaient tirés.
    D'après ce que Harry pouvait voir en scrutant l'obscurité, il n'y avait pas le moindre être vivant en vue, pas même un chat.
    Et pourtant... et pourtant... Incapable de tenir en place, Harry revint s'asseoir sur son lit et caressa à nouveau sa cicatrice. Ce n'était pas la douleur qui le tracassait; la douleur et les blessures ne lui étaient pas étrangères. Un jour, il avait perdu tous les os de son bras droit et avait dû passer une longue nuit de souffrance à attendre qu'ils repoussent sous l'effet d'un traitement spécial. Le même bras avait été transpercé peu après par l'énorme crochet venimeux d'un monstrueux serpent. L'année précédente, il avait fait une chute de quinze mètres en tombant d'un balai en plein vol. Il avait l'habitude des accidents et des blessures bizarres; il fallait s'y attendre lorsqu'on était élève à l'école de sorcellerie de Poudlard et qu'on avait un don indiscutable pour s'attirer toute sorte d'ennuis.
    Non, ce qui tracassait Harry c'était que, la dernière fois qu'il avait eu mal à sa cicatrice, Voldemort se trouvait à proximité... Pourtant Voldemort ne pouvait être ici, en ce moment...
    La pensée que Voldemort se cache dans Privet Drive était absurde, impossible...
    Harry écouta attentivement le silence qui régnait autour de lui. S'attendait-il plus ou moins à entendre une marche craquer ou une cape frôler le sol ? Il eut un léger sursaut lorsque son cousin Dudley poussa un ronflement sonore dans la chambre voisine.
    Harry décida de se secouer un peu, mentalement tout au moins. Il était stupide. En dehors de lui, il n'y avait personne d'autre dans cette maison que l'oncle Vernon, la tante Pétunia et Dudley et, de toute évidence, tous trois dormaient encore, plongés dans des rêves paisibles et sans douleur.
    C'était quand ils dormaient que Harry aimait le mieux les Dursley. Lorsqu'ils étaient éveillés, ils ne lui étaient jamais d'aucun secours. L'oncle Vernon, la tante Pétunia et Dudley étaient les seuls membres de sa famille encore vivants. C'étaient des Moldus (des gens dépourvus de pouvoirs magiques) qui détestaient et méprisaient la magie sous toutes ses formes, ce qui signifiait que Harry était à peu près aussi bienvenu sous leur toit qu'une colonie de termites.
    Au cours des trois dernières années, ils avaient justifié les longues absences de Harry, lorsqu'il se trouvait au collège Poudlard, en racontant à tout le monde qu'il était en pension au Centre d'éducation des jeunes délinquants récidivistes de St Brutus. Ils savaient parfaitement que, étant sorcier de premier cycle, Harry n'avait pas le droit de faire usage de magie en dehors de Poudlard, mais ils ne manquaient pas pour autant de rejeter sur lui la responsabilité de tout ce qui n'allait pas dans la maison. Harry n'avait jamais pu se confier à eux, ni leur raconter quoi que ce soit de sa vie dans le monde des sorciers. La seule pensée d'aller voir son oncle et sa tante pour leur parler de sa cicatrice douloureuse et de ses inquiétudes concernant Voldemort était risible.
    Pourtant, c'était à cause de Voldemort que Harry avait été obligé d'aller vivre chez les Dursley. Sans Voldemort, il n'aurait pas eu de cicatrice en forme d'éclair sur le front. Sans Voldemort, il aurait encore des parents...
    Harry avait un an le soir où Voldemort — le plus puissant mage noir du siècle, un sorcier qui, pendant onze ans, avait vu son pouvoir s'accroître régulièrement — était arrivé dans la maison de ses parents et avait tué son père et sa mère. Voldemort avait ensuite tourné sa baguette magique vers Harry et lui avait lancé un sort auquel de nombreux sorcières et sorciers d'âge mûr avaient succombé au cours de son ascension vers le pouvoir suprême. Mais, si incroyable que cela puisse paraître, le sortilège n'avait pas eu l'effet escompté. Au lieu de tuer le petit garçon, il avait ricoché et frappé Voldemort lui-même. Harry avait survécu sans autre blessure qu'une entaille en forme d'éclair sur le front, tandis que Voldemort, lui, avait été réduit à quelque chose d'à peine vivant. Ses pouvoirs anéantis, sa vie quasiment éteinte, le mage maléfique s'était enfui. La terreur dans laquelle la communauté secrète des sorcières et sorciers avait vécu pendant si longtemps n'avait plus de raison d'être. Les partisans de Voldemort s'étaient dispersés et Harry Potter était devenu célèbre.
    Harry avait reçu un grand choc en découvrant qu'il était un sorcier le jour de son onzième anniversaire. Il avait été encore plus déconcerté en s'apercevant que son nom était connu de tous dans le monde caché de la sorcellerie. A son arrivée à Poudlard, il s'était rendu compte que les têtes se tournaient sur son passage et que des chuchotements le suivaient partout où il allait. Mais à présent, il s'y était habitué. A la fin de cet été, il entamerait sa quatrième année d'études à Poudlard et il comptait déjà les jours qui le séparaient de son retour dans le vieux château.
    Il restait deux semaines à passer avant la rentrée scolaire. Harry jeta à nouveau un regard autour de lui et ses yeux se posèrent sur les cartes d'anniversaire que ses deux meilleurs amis lui avaient envoyées à la fin du mois de juillet. Que diraient-ils s'il leur écrivait pour leur raconter que sa cicatrice lui faisait mal ?
    Il lui sembla aussitôt entendre la voix perçante d'Hermione Granger, saisie de panique.
    « Ta cicatrice te fait mal ? Harry, c'est très grave... Écris tout de suite au professeur Dumbledore ! Moi, je vais consulter le traité des Indispositions et affections magiques les plus communes... Il y a peut-être quelque chose sur les cicatrices dues aux sortilèges... »
    Oui, tel serait le conseil d'Hermione : s'adresser au directeur de Poudlard en personne et, en attendant, consulter un livre. Harry contempla par la fenêtre le ciel d'un noir bleuté, comme de l'encre. Il doutait fort qu'un livre puisse lui être d'aucun secours en cet instant. A sa connaissance, il était la seule personne encore vivante qui ait jamais résisté à un sortilège aussi puissant que celui lancé par Voldemort. Il était donc hautement improbable qu'il trouve la description de ses symptômes dans Indispositions et affections magiques les plus communes. Quant au directeur du collège, Harry n'avait aucune idée de l'endroit où il passait ses vacances d'été. Il s'amusa un instant à imaginer Dumbledore, avec sa grande barbe argentée, sa longue robe de sorcier et son chapeau pointu, allongé sur une plage, enduisant son long nez aquilin de crème solaire. Pourtant, quel que soit l'endroit où était parti Dumbledore, Harry était sûr qu'Hedwige serait capable de le retrouver. Sa chouette découvrait toujours le destinataire d'une lettre, même sans adresse. Mais que pourrait-il lui écrire ?
    Cher professeur Dumbledore, je suis désolé de vous importuner mais ma cicatrice me fait mal, ce matin. Avec mes salutations respectueuses, Harry Potter.
    Ces mots lui paraissaient stupides avant même de les avoir écrits.
    Il essaya alors d'imaginer la réaction de son autre meilleur ami, Ron Weasley, et presque aussitôt, le long nez et le visage constellé de taches de rousseur de Ron, avec son air songeur, apparurent devant ses yeux.
    « Ta cicatrice te fait mal ? Mais... Tu-Sais-Qui ne peut pas être à proximité, n'est-ce pas ? Tu le saurais, non ? Il essaierait encore une fois de te tuer, tu ne crois pas ? Je ne sais pas, Harry, peut-être que les cicatrices dues à un mauvais sort font toujours un peu mal... Je vais demander à papa... »
    Mr Weasley était un sorcier hautement qualifié qui travaillait au Service des détournements de l'artisanat moldu du ministère de la Magie, mais il n'avait pas de compétence particulière en matière de mauvais sorts, d'après ce que Harry savait. En tout cas, Harry n'avait pas envie que toute la famille Weasley sache qu'une brève douleur au front suffisait à le rendre aussi anxieux. Mrs Weasley serait encore plus inquiète qu'Hermione, et Fred et George, les frères de Ron, des jumeaux de seize ans, penseraient peut-être que Harry avait les nerfs fragiles. Les Weasley étaient la famille préférée de Harry; il espérait qu'ils allaient bientôt l'inviter à passer quelque temps chez eux (Ron en avait parlé à propos de la Coupe du Monde de Quidditch) mais il ne voulait pas que son séjour soit ponctué de questions angoissées sur l'état de sa cicatrice.
    Harry pressa ses poings contre son front. Ce qu'il voulait (et il avait presque honte de se l'avouer), c'était parler à... à un parent : un sorcier adulte à qui il pourrait demander conseil sans se sentir idiot, quelqu'un qui chercherait vraiment à l'aider et qui aurait déjà eu l'expérience de la magie noire...
    La solution lui vint alors à l'esprit. Elle était si simple, si évidente, qu'il ne comprenait pas pourquoi il avait mis si longtemps à la trouver. Sirius.
    Harry sauta de son lit et courut s'asseoir à son bureau. Il prit un morceau de parchemin, trempa sa plume d'aigle dans l'encre, écrivit Cher Sirius, puis s'arrêta, cherchant la meilleure façon d'exposer la situation. Il était encore stupéfait de n'avoir pas pensé tout de suite à lui écrire. Mais après tout, peut-être n'était-ce pas si surprenant : deux mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'il avait appris que Sirius était son parrain.
    Il y avait une raison à l'absence totale de Sirius dans la vie de Harry depuis cette date —
    Sirius avait été détenu à Azkaban, la terrifiante prison des sorciers, gardée par des créatures qu'on appelait des Détraqueurs, sortes de démons sans yeux, capables d'aspirer l'âme des vivants, et qui étaient venus à Poudlard pour rechercher Sirius après son évasion. Pourtant, Sirius était innocent — les meurtres dont on l'avait accusé avaient été commis par Queudver, un fidèle de Voldemort, que presque tout le monde croyait mort à présent. Harry, Ron et Hermione savaient que ce n'était pas vrai, ils s'étaient retrouvés face à face avec lui l'année précédente, mais le professeur Dumbledore avait été le seul à les croire.
    Pendant une heure qui avait été l'une des plus belles de sa vie, Harry avait cru qu'il allait enfin quitter les Dursley, car Sirius lui avait proposé de l'accueillir sous son toit une fois que son nom aurait été réhabilité. Mais cette chance s'était soudain envolée — Queudver était parvenu à prendre la fuite avant qu'ils aient eu le temps de l'amener au ministère de la Magie et Sirius avait dû s'évader à nouveau pour échapper à la mort. Harry l'avait aidé à s'enfuir sur le dos d'un hippogriffe du nom de Buck. Depuis lors, Sirius se cachait. La pensée qu'il aurait pu vivre dans une autre maison si Queudver n'avait pas réussi à disparaître l'avait hanté tout l'été.
    Retourner chez les Dursley s'était révélé d'autant plus difficile qu'il avait failli en être débarrassé à tout jamais.
    Malgré tout, Sirius avait été d'un certain secours à Harry, même s'il avait dû renoncer à vivre sous le même toit que lui. C'était grâce à lui que Harry avait maintenant le droit de conserver dans sa chambre tout son matériel scolaire. Auparavant, les Dursley ne lui en avaient jamais donné l'autorisation : leur volonté de gâcher la vie de Harry, associée à leur crainte de ses pouvoirs magiques, les avaient amenés jusqu'alors à enfermer chaque été dans le placard situé sous l'escalier la grosse valise qui contenait ses affaires d'école. Mais leur attitude était très différente depuis qu'ils avaient découvert l'existence de son parrain qu'on présentait comme un criminel dangereux — par commodité, Harry ne leur avait pas dit que Sirius était innocent.
    Harry avait reçu deux lettres de lui depuis son retour à Privet Drive. Toutes deux avaient été apportées non par des hiboux (comme il était habituel chez les sorciers) mais par de grands oiseaux tropicaux aux couleurs étincelantes. Hedwige n'avait guère approuvé l'arrivée de ces intrus au plumage tapageur. Elle ne les avait autorisés qu'avec réticence à boire un peu de son eau avant de reprendre leur vol. Harry, lui, les aimait bien. Ils évoquaient à ses yeux des plages de sable blanc plantées de palmiers et il espérait que Sirius, quel que soit l'endroit où il se trouvait (il ne le précisait jamais de peur que ses lettres soient interceptées), menait la belle vie. Harry avait du mal à imaginer que des Détraqueurs puissent survivre longtemps sous un soleil radieux. C'était peut-être pour ça que Sirius était parti vers le sud. Ses lettres — cachées sous la lame de parquet branlante que dissimulait son lit et qui était décidément bien utile —
    avaient un ton joyeux. Sirius rappelait à Harry qu'il pouvait toujours faire appel à lui s'il en avait besoin. Or, justement, aujourd'hui, il en avait besoin...
    La lampe de Harry semblait peu à peu perdre de son éclat à mesure que la lumière grise et froide qui précède l'aube se répandait dans sa chambre. Enfin, lorsque le soleil se fut levé, teintant d'une lueur dorée les murs de la pièce, et qu'il entendit l'oncle Vernon et la tante Pétunia bouger dans leur chambre, Harry débarrassa son bureau des morceaux de parchemin froissés qui l'encombraient et relut la lettre qu'il avait terminée.

    Cher Sirius,
    Merci pour ta dernière lettre. Cet oiseau était énorme, il a eu du mal à se glisser à travers ma fenêtre.

    Ici, c'est comme d'habitude. Le régime de Dudley se passe assez mal. Hier, ma tante l'a surpris en train d'emporter en douce des beignets dans sa chambre.
    Ses parents lui ont dit qu'ils allaient lui supprimer son argent de poche s'il continuait comme ça et il s'est mis tellement en colère qu'il a jeté sa PlayStation par la fenêtre. Il s'agit d'une sorte d'ordinateur pour jouer à des jeux électroniques. C'était plutôt bête de sa part, maintenant il ne peut même plus jouer à Méga-Mutilation III pour se changer les idées.
    Pour moi, les choses vont bien, surtout parce que les Dursley sont terrifiés à l'idée que tu puisses revenir et les transformer en chauves-souris si je te le demande.
    Il s'est quand même passé quelque chose de bizarre ce matin. Ma cicatrice a recommencé à me faire mal. La dernière fois que ça s'est produit, c'était parce que Voldemort était à Poudlard. Mais je ne pense pas qu'il puisse se trouver près de chez moi en ce moment, qu'est-ce que tu en penses ? Est-ce que tu sais si les cicatrices provoquées par un mauvais sort peuvent encore faire mal des années plus tard ?
    J'enverrai Hedwige te porter cette lettre quand elle reviendra. Elle est partie chasser pour le moment. Dis bonjour à Buck de ma part.
    Harry

    Oui, pensa Harry, elle était très bien, cette lettre. Inutile de parler du rêve, il ne voulait pas paraître trop inquiet. Il plia le parchemin et le posa sur son bureau pour le donner à Hedwige dès qu'elle reviendrait. Puis il se leva, s'étira et retourna devant son armoire. Sans jeter un coup d'œil à son reflet, il commença alors à s'habiller pour aller prendre son petit déjeuner.

    3
    L'INVITATION
    Lorsque Harry arriva dans la cuisine, les trois Dursley étaient déjà assis autour de la table.
    Personne ne leva les yeux quand il entra et s'assit à son tour. Le gros visage violacé de l'oncle Vernon était caché derrière le Daily Mail et la tante Pétunia était occupée à couper un pamplemousse en quatre, les lèvres retroussées sur ses dents de cheval.
    Dudley avait un air furieux, boudeur, et semblait prendre encore plus de place qu'à l'ordinaire.
    Ce qui n'était pas peu dire car, en temps normal, il occupait déjà à lui seul tout un côté de la table. Lorsque la tante Pétunia posa un quart de pamplemousse sans sucre sur son assiette en disant d'une voix tremblante : « Tiens, mon petit Duddy chéri », Dudley lui lança un regard noir. Sa vie avait pris un tournant passablement désagréable depuis qu'il avait rapporté son bulletin, à la fin de l'année scolaire.
    Comme d'habitude, l'oncle Vernon et la tante Pétunia avaient réussi à lui trouver toutes sortes d'excuses pour justifier ses mauvaises notes; la tante Pétunia répétait que Dudley était un garçon très doué, incompris par ses professeurs, tandis que l'oncle Vernon affirmait que, de toute façon, il ne voulait pas pour fils « d'un de ces premiers de la classe avec des manières de fillette ». Ils avaient également glissé sur les accusations de brutalité qui figuraient dans le bulletin. « C'est un petit garçon turbulent, mais il ne ferait pas de mal à une mouche ! » avait dit la tante Pétunia, les larmes aux yeux.
    A la dernière page du bulletin, cependant, l'infirmière de l'école avait ajouté quelques commentaires bien sentis que ni l'oncle Vernon, ni la tante Pétunia ne pouvaient balayer d'une de leurs explications simplistes. La tante Pétunia avait beau se lamenter que Dudley avait les os épais, que ses kilos n'étaient dus qu'à son jeune âge et que c'était un garçon en pleine croissance qui avait besoin de manger beaucoup, il n'en restait pas moins que l'école avait du mal à trouver des pantalons d'uniforme suffisamment grands pour lui. L'infirmière avait vu ce que les yeux de la tante Pétunia — si perçants d'habitude pour déceler une trace de doigt sur ses murs étincelants ou pour observer les allées et venues des voisins — avaient refusé d'accepter : que, loin d'avoir besoin de manger davantage, Dudley avait atteint à peu de chose près la taille et le poids d'un jeune cachalot.
    Aussi — après d'innombrables crises de colère, des disputes qui faisaient trembler le plancher de la chambre de Harry et des flots de larmes versés par la tante Pétunia —, un nouveau régime avait commencé pour Dudley. Les conseils diététiques envoyés par l'infirmière de l'école avaient été affichés sur la porte du réfrigérateur, après qu'il eut été vidé des aliments préférés de Dudley — sodas sucrés, gâteaux, barres de chocolat, hamburgers — et rempli de fruits, de légumes et de toutes sortes de choses que l'oncle Vernon appelait de la « nourriture pour lapin ». Afin d'atténuer les souffrances de son fils, la tante Pétunia avait obligé toute la famille à suivre le même régime. Elle donna à Harry un quart de pamplemousse et il remarqua que sa part était beaucoup plus petite que celle de Dudley. La tante Pétunia semblait penser que le meilleur moyen de soutenir le moral de Dudley, c'était de s'assurer qu'il ait toujours davantage à manger que Harry.
    Mais la tante Pétunia ignorait ce qui était caché sous la lame de parquet, au premier étage.
    Elle ne se doutait pas que Harry ne suivait pas du tout le régime. Dès qu'il avait su qu'on prétendait lui faire passer l'été en le nourrissant exclusivement de carottes crues, Harry avait envoyé Hedwige porter à ses amis des appels au secours et ils s'étaient tous montrés à la hauteur de la situation. Hedwige avait rapporté de chez Hermione une grande boîte remplie d'aliments sans sucre (ses parents étaient dentistes). Hagrid, le garde-chasse de Poudlard, lui avait fait parvenir un sac plein de biscuits durs comme la pierre qu'il préparait lui-même (Harry n'y avait pas touché; il avait suffisamment eu l'occasion d'expérimenter sa cuisine).
    Mrs Weasley, en revanche, lui avait envoyé Errol, le hibou de la famille, chargé d'un énorme cake et de diverses sortes de pâtés. Vieux et fragile, le malheureux Errol avait dû se reposer cinq jours entiers pour se remettre du voyage. Puis, le jour de son anniversaire (que les Dursley avaient complètement ignoré), Harry avait reçu quatre magnifiques gâteaux envoyés respectivement par Ron, Hermione, Hagrid et Sirius. Il lui en restait encore deux; aussi, sachant qu'un petit déjeuner digne de ce nom l'attendait sous la lame de parquet, il mangea son pamplemousse sans protester.
    L'oncle Vernon reposa son journal en reniflant longuement pour exprimer sa désapprobation et contempla son propre morceau de pamplemousse.
    – C'est tout ? lança-t-il avec mauvaise humeur à la tante Pétunia.
    Celle-ci lui jeta un regard sévère puis fit un signe de tête vers Dudley qui avait déjà mangé son quart de pamplemousse et dont les petits yeux porcins observaient avec dépit celui de Harry.
    L'oncle Vernon poussa un long soupir qui agita les poils de sa grosse moustache et prit sa cuillère.
    Au même instant, la sonnette de la porte d'entrée retentit. L'oncle Vernon se souleva de sa chaise et se dirigea vers l'entrée. Rapide comme l'éclair, pendant que sa mère s'occupait de la bouilloire, Dudley vola ce qui restait du pamplemousse de son père.
    Harry entendit une conversation en provenance de la porte. Quelqu'un éclata de rire et l'oncle Vernon répondit quelque chose d'un ton sec. La porte se referma puis il y eut un bruit de papier qu'on déchire.
    La tante Pétunia posa la théière sur la table et regarda avec curiosité en direction de l'entrée pour voir ce que faisait son mari. Elle n'eut pas à attendre longtemps pour le savoir. Une minute plus tard, il était de retour, le teint livide.
    – Toi, aboya-t-il en s'adressant à Harry. Dans le salon. Tout de suite.
    Déconcerté, se demandant de quoi on pourrait bien l'accuser cette fois-ci, Harry se leva et suivit dans la pièce voisine l'oncle Vernon qui referma brusquement la porte sur eux. Il se dirigea vers la cheminée, puis se tourna face à Harry comme s'il s'apprêtait à lui annoncer qu'il était en état d'arrestation.
    – Alors... dit-il. Alors ?
    Harry aurait été ravi de répondre : « Alors quoi ? », mais il préférait ne pas provoquer l'oncle Vernon à une heure aussi matinale, surtout lorsqu'un régime strict mettait ses nerfs à si rude épreuve. Il lui parut donc plus sage d'afficher un étonnement poli.

    – Voici ce qui vient d'arriver, dit l'oncle Vernon en brandissant une feuille de papier violet.
    Une lettre. A ton sujet.
    Harry sentit s'accroître son malaise. Qui donc pouvait bien écrire à l'oncle Vernon à son sujet ? Qui donc, parmi les gens qu'il connaissait, aurait l'idée d'envoyer une lettre par la poste ?
    L'oncle Vernon lança un regard furieux à Harry, puis lut la lettre à haute voix : Chers Mr et Mrs Dursley,
    Nous n'avons jamais eu le plaisir de faire votre connaissance mais je suis sûre que Harry vous a beaucoup parlé de mon fils Ron.
    Comme Harry vous l'a peut-être déjà dit, la finale de la Coupe du Monde de Quidditch aura lieu lundi prochain et mon mari, Arthur, a réussi à obtenir d'excellentes places grâce à ses relations au Département des jeux et sports magiques.
    J'espère vivement que vous voudrez bien nous permettre d'emmener Harry voir ce match, car il s'agit d'une occasion unique qui n'a lieu qu'une fois dans la vie; en effet, la Grande-Bretagne n'avait pas accueilli la Coupe du Monde depuis trente ans et les billets sont extrêmement difficiles à obtenir. Bien entendu, nous serions très heureux de prendre Harry chez nous pour le reste des vacances d'été et de l'accompagner au train qui doit le ramener au collège.
    Il serait préférable pour Harry que vous nous adressiez votre réponse le plus vite possible par la voie normale car le facteur moldu n'a jamais apporté de courrier chez nous et je ne suis même pas sûre qu'il sache où se trouve notre maison.
    En espérant voir Harry très bientôt,
    Je vous prie d'agréer mes sentiments très distingués.
    Molly Weasley

    PS : J'espère que nous avons mis assez de timbres sur l'enveloppe.
    L'oncle Vernon acheva sa lecture, plongea la main dans sa poche et en retira autre chose.

    – Regarde ça, grogna-t-il.
    Il montrait l'enveloppe dans laquelle la lettre de Mrs Weasley était arrivée et Harry dut réprimer un éclat de rire. Elle était entièrement recouverte de timbres à part un carré de deux ou trois centimètres de côté dans lequel Mrs Weasley avait réussi à faire tenir l'adresse des Dursley.
    – Finalement, elle avait mis assez de timbres, dit Harry, comme s'il s'agissait d'une simple erreur que n'importe qui aurait pu commettre.
    Le regard de l'oncle Vernon flamboya.
    – Le facteur l'a remarqué, lança-t-il entre ses dents serrées. Il était très intrigué par la provenance de cette lettre, tu peux me croire. C'est pour ça qu'il a sonné à la porte. Il avait l'air de trouver ça drôle.
    Harry ne répondit rien. D'autres que lui auraient peut-être eu du mal à comprendre pourquoi l'oncle Vernon faisait tant d'histoires pour quelques timbres en trop, mais Harry avait vécu suffisamment longtemps chez les Dursley pour savoir à quel point ils étaient sensibles à tout ce qui sortait si peu que ce soit de l'ordinaire. Leur pire crainte, c'était que quelqu'un leur découvre des relations (si distantes soient-elles) avec des gens comme Mrs Weasley.
    L'oncle Vernon continuait de lancer des regards furieux à Harry qui s'efforçait de conserver un air parfaitement neutre. S'il ne faisait pas de bêtises, peut-être allait-il connaître une des plus grandes joies de sa vie. Il attendit que l'oncle Vernon dise quelque chose mais celui-ci se contenta de l'observer d'un œil noir. Harry décida alors de rompre le silence.
    – Alors... Est-ce que je peux y aller ? demanda-t-il.
    Un léger spasme contracta le gros visage violacé de l'oncle Vernon. Sa moustache frémit.
    Harry croyait savoir ce qui se passait derrière cette moustache : un furieux combat entre deux aspirations fondamentales de l'oncle Vernon. S'il donnait son autorisation, Harry en éprouverait un grand bonheur, ce que son oncle avait tout fait pour éviter depuis treize ans.
    D'un autre côté, si Harry disparaissait chez les Weasley pendant le reste des vacances d'été, il serait débarrassé de lui deux semaines plus tôt que prévu ; or, l'oncle Vernon détestait pardessus tout la présence de Harry sous son toit. Pour se donner le temps de réfléchir, il regarda à nouveau la lettre de Mrs Weasley.
    – Qui est cette femme ? demanda-t-il en contemplant la signature d'un air dégoûté.
    – Tu l'as déjà vue, dit Harry. C'est la mère de mon ami Ron. Elle est venue le chercher à l'arrivée du Poud... à l'arrivée du train qui nous ramenait de l'école pour les vacances.
    Il avait failli dire « Poudlard Express », ce qui aurait été le moyen le plus sûr de déclencher la colère de son oncle. Personne ne prononçait jamais le nom de l'école de Harry chez les Dursley.
    L'oncle Vernon contracta les traits de son énorme visage, comme s'il essayait de se rappeler quelque chose de particulièrement désagréable.

    – Une petite femme grassouillette ? grogna-t-il enfin. Avec toute une bande de rouquins ?
    Harry fronça les sourcils. Il trouvait un peu exagéré de la part de l'oncle Vernon de traiter quiconque de « grassouillet » alors que son propre fils, Dudley, avait finalement atteint l'objectif qu'il semblait s'être fixé depuis l'âge de trois ans, c'est-à-dire devenir plus large que haut.
    L'oncle Vernon examina à nouveau la lettre.
    – Quidditch, marmonna-t-il. Quidditch.. . Qu'est-ce que c'est que cette idiotie ?
    A nouveau, Harry ressentit une pointe d'agacement.
    – C'est un sport, répliqua-t-il d'un ton sec. Ça se joue sur des bal...
    – C'est ça, c'est ça ! dit l'oncle Vernon d'une voix sonore.
    Harry remarqua avec une certaine satisfaction que son oncle paraissait vaguement affolé.
    Apparemment, ses nerfs ne supporteraient pas d'entendre parler de « balais volants » dans son propre salon. Il se réfugia une nouvelle fois dans la lecture de la lettre et Harry vit se former sur ses lèvres les mots « que vous nous adressiez votre réponse par la voie normale ».
    – Qu'est-ce que ça veut dire, « la voie normale » ? lança-t-il d'un air sévère.
    – Normale pour nous, répondit Harry, et avant que son oncle ait pu l'interrompre, il ajouta : tu sais bien, les hiboux, c'est ça qui est normal chez les sorciers.
    L'oncle Vernon parut aussi scandalisé que si Harry venait de prononcer le plus grossier des jurons. Tremblant de colère, il jeta un regard inquiet en direction de la fenêtre, comme s'il s'attendait à voir un de ses voisins l'oreille collée contre le carreau.
    – Combien de fois faudra-t-il que je te répète de ne jamais faire allusion au surnaturel sous mon toit ? dit-il d'une voix sifflante, tandis que son teint prenait une couleur de prune trop mûre. Tu portes sur le dos les vêtements que nous t'avons donnés, Pétunia et moi...
    – Parce que Dudley n'en voulait plus, répliqua froidement Harry.
    Il était en effet vêtu d'un sweat-shirt si grand pour lui qu'il tombait sur les genoux de son jean trop large et qu'il devait retrousser cinq fois ses manches pour pouvoir dégager ses mains.
    – Je n'accepterai pas qu'on me parle sur ce ton ! protesta l'oncle Vernon, frémissant de rage.
    Mais Harry n'avait pas l'intention de se laisser faire. Fini le temps où il était obligé d'observer scrupuleusement les règles stupides imposées par les Dursley. Il ne suivait pas le régime de Dudley et même si l'oncle Vernon essayait de l'en empêcher, il ferait tout pour assister à la Coupe du Monde de Quidditch.
    Harry prit une profonde inspiration pour essayer de se calmer, puis répondit :

    – D'accord, je n'irai pas à la Coupe du Monde. Est-ce que je peux remonter dans ma chambre, maintenant ? Je dois terminer une lettre pour Sirius. Tu sais... mon parrain.
    C'était gagné. Il avait prononcé les mots magiques. Il voyait à présent la couleur violacée du visage de son oncle perdre de son éclat et disparaître par endroits, donnant à son visage l'aspect d'une mauvaise glace au cassis.
    – Tu... Tu vas lui écrire ? dit l'oncle Vernon d'une voix qu'il s'efforçait de rendre la plus calme possible — mais Harry avait remarqué que les pupilles de ses yeux minuscules s'étaient contractées sous l'effet d'une peur soudaine.
    – Oui, bien sûr, répondit Harry d'un ton détaché, ça fait longtemps qu'il n'a pas eu de mes nouvelles et, si je tarde trop à lui en donner, il va finir par croire que quelque chose ne va pas.
    Il s'interrompit pour savourer l'effet de ses paroles. Il voyait presque les rouages tourner sous les épais cheveux bruns, séparés par une raie bien nette, de l'oncle Vernon. S'il empêchait Harry d'écrire à Sirius, celui-ci penserait que son filleul était maltraité. S'il lui interdisait d'assister à la Coupe du Monde de Quidditch, Harry l'écrirait à Sirius qui saurait alors qu'il était véritablement maltraité. Il ne restait donc plus à l'oncle Vernon qu'une seule solution.
    Harry avait l'impression de voir la conclusion de ses réflexions se former dans son esprit, comme si son gros visage moustachu avait été transparent. Harry s'efforça de ne pas sourire, de paraître le plus neutre possible. Alors...
    – Bon, très bien, tu n'as qu'à y aller à ce fichu... à ce stupide... à ce machin de Coupe du Monde. Écris donc à ces-ces Weasley qu'ils viennent te chercher. Moi, je ne vais pas passer mon temps à te conduire je ne sais où à travers tout le pays. Tu peux aussi rester là-bas jusqu'à la fin des vacances, par la même occasion. Et dis-le-lui à ton... ton parrain... n'oublie pas de lui dire... que tu y vas.
    – D'accord, répondit Harry d'un ton éclatant.
    Il tourna les talons et se dirigea vers la porte du salon en se retenant de sauter en l'air et de pousser des cris de joie. Il y allait... Il allait chez les Weasley, il verrait la Coupe du Monde de Quidditch !
    Dans l'entrée, il faillit renverser Dudley qui s'était caché derrière la porte dans l'espoir clairement affiché d'entendre Harry subir les foudres de l'oncle Vernon. Il parut indigné en voyant Harry le regarder avec un grand sourire.
    – C'était un excellent petit déjeuner, tu ne trouves pas ? dit Harry. J'ai vraiment bien mangé, pas toi ?
    Éclatant de rire devant l'expression stupéfaite de Dudley, Harry monta l'escalier quatre à quatre et se précipita dans sa chambre.
    Il vit tout de suite qu'Hedwige était de retour. Elle était perchée dans sa cage, fixant Harry de ses énormes yeux couleur d'ambre et faisant claquer son bec pour manifester son agacement.
    – AÏE ! s'exclama Harry.

    Quelque chose qui ressemblait à une petite balle de tennis grise couverte de plumes venait de heurter de plein fouet la joue de Harry. Il se massa vigoureusement et regarda ce qui l'avait frappé : c'était un minuscule hibou, assez petit pour tenir au creux de sa main, et qui volait tout autour de la pièce d'un air surexcité, comme une fusée de feu d'artifice devenue folle.
    Harry s'aperçut alors que le hibou avait laissé tomber une lettre à ses pieds. Il se pencha pour la ramasser et reconnut l'écriture de Ron. A l'intérieur, il trouva un petit mot hâtivement rédigé.
    Harry, PAPA A EU LES BILLETS. Irlande contre Bulgarie, lundi soir. Maman a écrit à tes Moldus pour leur demander qu'ils te laissent venir chez nous. Ils ont peut-être déjà eu sa lettre, je ne sais pas combien de temps met la poste des Moldus. Moi, en tout cas, je t'envoie Coq.
    Harry s'arrêta sur le mot « Coq » puis il leva les yeux vers le minuscule hibou qui volait à toute vitesse autour de l'abat-jour accroché au plafond. Il se demandait en quoi il pouvait bien ressembler à un coq. Peut-être avait-il mal lu l'écriture de Ron. Il poursuivit la lecture de la lettre :

    Nous allons venir te chercher, que ça plaise ou non à tes Moldus. Il n'est pas question que tu manques la Coupe du Monde, mais papa et maman pensent que ce serait mieux de faire semblant de leur demander la permission d'abord. S'ils sont d'accord, renvoie-moi Coq avec ta réponse illico presto et on viendra te chercher à cinq heures de l'après-midi dimanche prochain. S'ils ne sont pas d'accord, renvoie-moi Coq illico presto et on viendra quand même te chercher à cinq heures de l'après-midi dimanche prochain.
    Hermione arrive cet après-midi. Percy a commencé à travailler — au Département de la coopération magique internationale. Surtout, ne lui parle pas de quoi que ce soit qui concerne des pays étrangers, si tu ne veux pas étouffer sous des discours à mourir d'ennui.
    A bientôt,
    Ron

    – Du calme ! dit Harry au minuscule hibou.
    Celui-ci volait au-dessus de sa tête en poussant de petits cris triomphants, apparemment très fier d'avoir réussi à apporter la lettre à son destinataire.

    – Viens là, il faut que tu repartes avec ma réponse ! Dans un bruissement d'ailes, le hibou voleta au-dessus de la cage d'Hedwige qui lui lança un regard glacial comme pour le mettre au défi d'approcher davantage.
    Harry prit sa plume d'aigle et un morceau de parchemin puis se mit à écrire : Ron, tout est d'accord, les Moldus ont dit que je pouvais venir. On se voit demain à cinq heures. Vivement demain !
    Harry

    Il plia le parchemin pour qu'il soit le plus petit possible et, au prix d'immenses difficultés, le fixa à la patte du minuscule hibou qui sautait sur place, tout excité par sa nouvelle mission.
    Dès que le parchemin fut soigneusement attaché, l'oiseau se précipita au-dehors et disparut à l'horizon.
    Harry se tourna alors vers Hedwige.
    – Tu as envie de faire un long voyage ? lui demanda-t-il. Hedwige hulula d'un air digne.
    – Tu peux apporter ça à Sirius de ma part ? dit-il en prenant sa lettre. Attends une minute... j'ai quelque chose à ajouter.
    Il déplia le parchemin et rédigea hâtivement un post-scriptum.
    Si tu veux me joindre, je serai chez mon ami Ron Weasley jusqu'à la fin des vacances. Son père a réussi à nous avoir des billets pour la Coupe du Monde de Quidditch !
    Sa lettre terminée, il l'attacha à la patte d'Hedwige qui resta parfaitement immobile, bien décidée à lui montrer comment une chouette postale digne de ce nom devait se comporter.
    – Je serai chez Ron quand tu reviendras, d'accord ? lui dit Harry.
    Elle lui mordilla affectueusement le doigt puis, dans un bruissement feutré, elle déploya ses ailes immenses et s'envola par la fenêtre ouverte.
    Harry la regarda s'éloigner jusqu'à ce qu'elle soit hors de vue, puis il se glissa sous son lit, souleva la lame de parquet et retira de sa cachette un gros morceau de gâteau d'anniversaire. Il resta assis par terre pour le manger, savourant l'impression de bonheur qui le submergeait. Il mangeait du gâteau alors que Dudley devait se contenter de pamplemousse, c'était une magnifique journée d'été, il allait quitter Privet Drive dès le lendemain, sa cicatrice était redevenue parfaitement normale et il assisterait bientôt à la finale de la Coupe du Monde de Quidditch. En cet instant, il aurait été difficile de s'inquiéter de quoi que ce soit — y compris de Lord Voldemort.

    4
    RETOUR AU TERRIER
    Le lendemain, vers midi, Harry avait fini d'entasser dans sa grosse valise ses affaires d'école et les objets personnels auxquels il tenait le plus : la cape d'invisibilité qu'il avait héritée de son père, le balai volant que lui avait offert Sirius, la carte magique de Poudlard dont Fred et George Weasley lui avaient fait cadeau l'année précédente. Il avait vidé sa cachette sous la lame de parquet, vérifié soigneusement chaque recoin de sa chambre pour être sûr de ne pas y oublier une plume ou un grimoire et avait ôté du mur le calendrier sur lequel il barrait les jours qui le séparaient de son retour à Poudlard.
    L'atmosphère qui régnait au 4, Privet Drive était extrêmement tendue. L'arrivée imminente dans la maison d'une famille de sorciers rendait les Dursley nerveux et irritables. L'oncle Vernon avait paru très inquiet lorsque Harry l'avait informé que les Weasley viendraient le chercher à cinq heures le lendemain après-midi.
    – J'espère que tu leur as dit de s'habiller convenablement, à ces gens, avait-il aussitôt grommelé d'un air méprisant. J'ai vu le genre de choses que vous portez, vous autres. La moindre décence consisterait à mettre des vêtements normaux.
    Harry avait un vague pressentiment. Il avait rarement vu les Weasley porter quelque chose que les Dursley auraient pu trouver « normal ». Leurs enfants mettaient parfois des vêtements de Moldus pendant les vacances mais Mr et Mrs Weasley portaient généralement de longues robes de sorcier plus ou moins élimées. Harry ne se souciait guère de l'opinion des voisins mais il s'inquiétait de la grossièreté dont les Dursley pourraient faire preuve à l'égard des Weasley si ces derniers ressemblaient trop à l'idée qu'ils se faisaient des sorciers.
    L'oncle Vernon avait revêtu son plus beau costume. Certains auraient pu voir là un geste de bienvenue, mais Harry savait que c'était seulement parce qu'il voulait paraître impressionnant, intimidant même. Dudley, lui, semblait plutôt diminué, non pas en raison de son régime qui n'avait encore aucun effet, mais par la peur. Sa dernière rencontre avec un sorcier lui avait valu de se retrouver affublé d'une queue de cochon en tire-bouchon qui dépassait de son pantalon et ses parents avaient dû l'emmener dans une clinique privée de Londres pour la faire enlever à grands frais. Il n'était donc pas surprenant de voir Dudley passer fébrilement la main dans son dos en marchant de côté afin de ne pas présenter la même cible à l'ennemi.
    Le déjeuner se déroula dans un silence quasi complet. Dudley ne protesta même pas contre la composition du menu (fromage blanc et céleri râpé). La tante Pétunia ne mangea rien du tout.
    Elle avait les bras croisés, les lèvres pincées et semblait mâchonner sa langue comme si elle s'efforçait de retenir la furieuse diatribe qu'elle brûlait de prononcer contre Harry.
    – Ils vont venir en voiture, bien entendu ? aboya l'oncle Vernon, assis de l'autre côté de la table.
    – Heu..., dit Harry.
    Il ne s'était pas posé la question. Comment les Weasley allaient-ils venir le chercher ? Ils n'avaient plus de voiture : la vieille Ford Anglia qu'ils possédaient était retournée à l'état sauvage dans la Forêt interdite de Poudlard. L'année dernière, cependant, Mr Weasley avait emprunté une voiture au ministère de la Magie. Peut-être allait-il faire la même chose aujourd'hui ?
    – Je pense, oui, répondit enfin Harry.
    L'oncle Vernon renifla d'un air méprisant. Normalement, il aurait dû demander quelle était la marque de la voiture de Mr Weasley. Il avait tendance à juger les autres d'après la taille et le prix de leurs voitures. Mais Harry doutait que l'oncle Vernon puisse jamais éprouver de la sympathie pour Mr Weasley, même si celui-ci avait roulé en Ferrari.
    Harry passa la plus grande partie de l'après-midi dans sa chambre. Il ne supportait pas de voir la tante Pétunia regarder à travers les rideaux toutes les trente secondes, comme si on avait signalé qu'un rhinocéros échappé du zoo se promenait dans les parages. Enfin, à cinq heures moins le quart, il redescendit dans le salon.
    La tante Pétunia tapotait machinalement les coussins. L'oncle Vernon faisait semblant de lire le journal, mais ses yeux minuscules restaient immobiles et Harry était persuadé qu'il guettait le moindre bruit de moteur en provenance de la rue. Dudley était tassé dans un fauteuil, assis sur ses petites mains dodues fermement serrées sur son derrière. La tension qui régnait dans la pièce devenait insupportable; Harry préféra sortir dans l'entrée et s'asseoir sur les marches de l'escalier, les yeux fixés sur sa montre, le cœur battant.
    Cinq heures sonnèrent, puis les minutes passèrent. L'oncle Vernon, transpirant légèrement dans son costume trop chaud, alla ouvrir la porte, regarda des deux côtés de la rue puis rentra vivement la tête.
    – Ils sont en retard ! lança-t-il à Harry.
    – Je sais, répondit Harry. Peut-être que... il y avait de la circulation.
    Cinq heures dix... cinq heures et quart... Harry aussi commençait à être inquiet. A la demie, il entendit l'oncle Vernon et la tante Pétunia marmonner quelques remarques lapidaires :
    – Aucune considération pour les autres.
    – Nous aurions pu avoir quelque chose à faire tout de suite après.
    – Ils pensent peut-être que, s'ils arrivent suffisamment tard, on les invitera à dîner.
    – Il ne manquerait plus que ça ! s'indigna l'oncle Vernon.
    Harry l'entendit se lever et faire les cent pas dans le salon.
    – Ils emmènent ce garçon et ils s'en vont, pas question de les laisser traîner dans la maison. Si toutefois ils viennent. Ils se sont probablement trompés de jour. On peut dire que la ponctualité n'est pas une valeur essentielle, chez ces gens-là. Ou peut-être qu'ils roulent dans un vieux tas de ferraille qui est tombé en pa... aaaaaaaarrrrgh !

    Harry se leva d'un bond. De l'autre côté de la porte du salon, il entendit les trois Dursley pris de panique se précipiter à l'autre bout de la pièce. Un instant plus tard, Dudley surgit dans l'entrée, l'air terrifié.
    – Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui s'est passé ? s'inquiéta Harry.
    Mais Dudley semblait incapable de parler. Les mains toujours crispées sur ses fesses, il se dandina aussi vite que possible vers la cuisine pendant que Harry se ruait dans le salon.
    Des coups frappés contre le mur et des raclements sonores s'élevaient dans la cheminée que les Dursley avaient condamnée et devant laquelle ils avaient installé un faux feu de bois électrique.
    – Qu'est-ce que c'est ? balbutia la tante Pétunia, le dos plaqué contre le mur, son regard épouvanté fixé sur le faux feu. Qu'est-ce qui se passe, Vernon ?
    La réponse ne se fit guère attendre. Un instant plus tard, des voix retentirent à l'intérieur de la cheminée.
    – Aïe ! Fred, non... Recule, recule, il y a eu une erreur quelque part... Dis à George de ne pas... AÏE ! George, non, on n'a pas assez de place, retourne vite dire à Ron...
    – Peut-être que Harry nous entend, papa ? Peut-être qu'il va pouvoir nous faire sortir d'ici ?
    Il y eut un martèlement assourdissant sur les planches qui masquaient la cheminée, derrière le feu de bois électrique.
    – Harry ? Harry, tu nous entends ?
    D'un même mouvement, les Dursley se tournèrent vers Harry comme un couple de belettes furieuses.
    – Qu'est-ce que c'est que ça ? gronda l'oncle Vernon. Qu'est-ce qui se passe ?
    – Ils... ils ont voulu venir avec de la poudre de Cheminette, répondit Harry en réprimant un fou rire. Ils peuvent se déplacer d'une cheminée à l'autre grâce à un feu spécial mais, comme la vôtre est condamnée, ils n'arrivent plus à sortir... Attendez...
    Il s'approcha de la cheminée et appela :
    – Mr Weasley ? Vous m'entendez ?
    Le martèlement cessa. A l'intérieur, quelqu'un fit : « Chut ! »
    – Mr Weasley, c'est Harry. La cheminée a été condamnée. Vous n'allez pas pouvoir passer par ici.
    – Allons bon ! dit la voix de Mr Weasley. Pourquoi donc ont-ils condamné cette cheminée ?
    – Ils préfèrent les feux électriques, expliqua Harry.

    – Vraiment ? dit la voix de Mr Weasley, soudain intéressée. Comment tu dis ? Ecklectic ?
    Avec une prise ! Il faut absolument que je voie ça... Voyons, réfléchissons... Aïe, Ron !
    La voix de Ron se joignit aux autres :
    – Qu'est-ce qu'on fait tous là ? Il y a quelque chose qui ne va pas ?
    – Mais si, tout va très bien, Ron, dit la voix de Fred d'un ton sarcastique, on n'aurait pas pu rêver mieux.
    – Oui, on s'amuse comme des petits fous, ici, dit George d'une voix complètement étouffée, comme s'il était écrasé contre le mur.
    – Allons, allons... dit Mr Weasley d'un ton indécis. J'essaye de trouver un moyen... Oui... Il n'y a qu'une seule chose à faire... Recule-toi, Harry.
    Harry battit en retraite en direction du canapé. L'oncle Vernon, en revanche, s'avança.
    – Attendez un peu ! s'écria-t-il en parlant au faux feu. Qu'est-ce que vous avez l'intention de... ?
    BANG !
    Le feu électrique vola à travers la pièce, soufflé par l'explosion de la cheminée. Mr Weasley, Fred, George et Ron surgirent alors au milieu d'un nuage de débris divers. La tante Pétunia poussa un hurlement suraigu et tomba par-dessus la table basse. L'oncle Vernon la rattrapa avant qu'elle ne heurte le sol et regarda bouche bée les Weasley qui arboraient tous une chevelure d'un roux vif. Fred et George, les jumeaux, étaient parfaitement identiques, jusqu'à la moindre tache de son.
    – Ça va mieux, dit Mr Weasley d'un ton haletant.
    Il épousseta d'un revers de main sa longue robe verte et redressa ses lunettes sur son nez.
    – Ah, vous devez être l'oncle et la tante de Harry !
    Grand, mince, le front dégarni, Mr Weasley s'avança, la main tendue vers l'oncle Vernon, mais celui-ci recula de plusieurs pas, entraînant avec lui la tante Pétunia. L'oncle Vernon était incapable de prononcer un mot. Son plus beau costume était couvert d'une poussière blanche qui s'était également répandue sur sa moustache et dans ses cheveux. Il avait l'air d'avoir brusquement vieilli de trente ans.
    – Ah, heu... oui... désolé pour tout ce dérangement, dit Mr Weasley qui laissa retomber sa main en jetant un coup d'œil vers la cheminée dévastée. C'est entièrement ma faute. Je n'avais pas pensé que nous ne pourrions pas sortir une fois arrivés à destination. Figurez-vous que j'ai fait connecter votre cheminée au réseau de la poudre de Cheminette — oh, bien sûr, c'était simplement pour l'après-midi, afin que nous puissions venir chercher Harry. Normalement, les cheminées de Moldus ne doivent pas être connectées, mais je connais quelqu'un au Service de régulation des déplacements par cheminée qui m'a arrangé ça pour me rendre service. Je remettrai tout en ordre en un clin d'œil, ne vous inquiétez pas. Je vais allumer un feu pour renvoyer les garçons à la maison et ensuite, je réparerai la cheminée avant de transplaner moi-même.
    Harry était prêt à parier que les Dursley n'avaient pas compris un mot de ce qu'il venait de dire. Ils continuaient de regarder Mr Weasley bouche bée, comme frappés par la foudre. La tante Pétunia se redressa tant bien que mal et se cacha derrière l'oncle Vernon.
    – Bonjour, Harry, dit Mr Weasley, avec un sourire rayonnant, tes bagages sont prêts ?
    – Tout est là-haut, répondit Harry en lui rendant son sourire.
    – On va s'en occuper, dit aussitôt Fred.
    Adressant un clin d'œil à Harry, il sortit du salon en compagnie de George. Ils savaient où se trouvait sa chambre pour l'avoir un jour aidé à s'échapper en pleine nuit. Harry soupçonnait Fred et George d'avoir envie de jeter un coup d'œil à Dudley. Il leur en avait souvent parlé.
    – Voilà, voilà, lança Mr Weasley d'un ton un peu gêné.
    Il balança légèrement les bras en cherchant quelque chose à dire pour essayer de rompre le silence de plus en plus pesant.
    – C'est... c'est très charmant, chez vous.
    En voyant leur salon habituellement immaculé recouvert de poussière et de morceaux de briques, les Dursley ne furent guère sensibles à sa remarque. Le visage de l'oncle Vernon redevint violacé et la tante Pétunia recommença à mâchonner sa langue. Mais ils semblaient trop effrayés pour oser dire quoi que ce soit.
    Mr Weasley regardait autour de lui. Il avait toujours manifesté beaucoup d'intérêt pour les inventions des Moldus et Harry sentait qu'il brûlait d'envie d'aller examiner de près le poste de télévision et le magnétoscope.
    – Ça marche à l'eckeltricité, n'est-ce pas ? dit-il d'un ton d'expert. Ah, oui, je vois les prises. Je fais moi-même collection de prises, ajouta-t-il à l'adresse de l'oncle Vernon. Et de piles. J'ai une très belle collection de piles. Ma femme pense que je suis fou, mais voilà bien la preuve du contraire.
    L'oncle Vernon paraissait lui aussi clairement convaincu que Mr Weasley était fou. Il se glissa légèrement vers la droite, cachant la tante Pétunia derrière lui, comme s'il avait peur que Mr Weasley se précipite soudain sur eux pour les attaquer.
    Dudley réapparut soudain dans la pièce. Harry entendit le son de sa grosse valise qu'on traînait dans l'escalier et il comprit que c'était ce bruit qui avait fait peur à Dudley et l'avait chassé de la cuisine. Dudley longea le mur, observant Mr Weasley d'un regard terrifié, et s'efforça de se cacher derrière son père et sa mère. Mais le corps massif de l'oncle Vernon, suffisant pour dissimuler la tante Pétunia, n'était quand même pas assez volumineux pour cacher Dudley.

    – Ah, voilà ton cousin, c'est bien ça, Harry ? dit Mr Weasley en essayant courageusement de relancer la conversation.
    – Ouais, répondit Harry, c'est Dudley.
    Ron et lui échangèrent un regard puis détournèrent les yeux pour échapper à la tentation d'éclater de rire. Dudley se tenait toujours le derrière comme s'il avait peur qu'il se détache de son corps et tombe par terre. Mr Weasley paraissait s'inquiéter de son comportement.
    – Tu passes de bonnes vacances, Dudley ? demanda-t-il avec douceur.
    A en juger par le ton de sa voix, Harry se doutait que, aux yeux de Mr Weasley, Dudley devait sembler aussi fou que lui-même le paraissait aux Dursley, à la différence que Mr Weasley éprouvait pour lui de la compassion plutôt que de la peur. En l'entendant s'adresser à lui, Dudley laissa échapper un gémissement et Harry vit ses mains se serrer encore davantage sur son énorme postérieur.
    Fred et George revinrent dans la pièce en portant la grosse valise de Harry et leur regard se posa aussitôt sur Dudley. Le même sourire malicieux apparut alors sur leur visage.
    – Ah, vous voilà, parfait, je crois que nous ferions bien d'y aller, dit Mr Weasley.
    Il retroussa les manches de sa robe de sorcier et sortit sa baguette magique. Harry vit les trois Dursley reculer d'un même mouvement vers le mur du fond.
    – Incendio ! s'exclama Mr Weasley en pointant sa baguette vers le trou dans le mur.
    Des flammes s'élevèrent aussitôt dans la cheminée en craquant allègrement, comme si le feu brûlait depuis des heures. Mr Weasley sortit de sa poche un petit sac fermé par un cordon, l'ouvrit, retira une pincée de poudre et la jeta dans les flammes qui prirent une teinte vert émeraude en ronflant de plus belle.
    – Vas-y, Fred, dit Mr Weasley.
    – J'arrive, répondit Fred. Oh, non, attends...
    Un sac de bonbons venait de tomber de sa poche en répandant son contenu par terre — de grosses et appétissantes pralines enveloppées de papiers aux couleurs vives.
    Fred se précipita pour les ramasser et les remettre dans sa poche puis, l'air enjoué, il adressa un signe de la main aux Dursley et s'avança dans les flammes en annonçant : « Le Terrier ! »
    La tante Pétunia, parcourue d'un frisson, étouffa une exclamation apeurée. Il y eut un bruit de bourrasque et Fred disparut.
    – A toi, George, dit Mr Weasley, vas-y avec la valise.
    Harry aida George à porter sa valise dans les flammes et à la mettre debout pour qu'il puisse la tenir plus facilement. Puis, après s'être écrié : « Le Terrier ! », George disparut à son tour dans le même bruit de bourrasque.

    – Ron, à toi maintenant, dit Mr Weasley.
    – A bientôt, lança Ron aux Dursley d'un ton joyeux.
    Il adressa un large sourire à Harry, puis s'avança dans le feu qui continuait de brûler et cria :
    « Le Terrier ! » avant de disparaître comme ses frères.
    Il ne restait plus à présent que Harry et Mr Weasley.
    – Bon, eh bien, au revoir, dit Harry aux Dursley.
    Ils restèrent silencieux et Harry s'approcha des flammes. Mais au moment où il arrivait devant l'âtre, Mr Weasley tendit la main et le retint par l'épaule. Il regardait les Dursley d'un air stupéfait.
    – Harry vous a dit au revoir, fit-il remarquer. Vous ne l'avez pas entendu ?
    – Ça ne fait rien, murmura Harry à Mr Weasley. Sincèrement, ça m'est égal.
    Mais Mr Weasley ne lâcha pas l'épaule de Harry.
    – Vous n'allez plus voir votre neveu jusqu'à l'été prochain, dit-il à l'oncle Vernon, d'un ton quelque peu indigné. Vous ne pouvez quand même pas le laisser partir sans lui dire au revoir ?
    Le visage de l'oncle Vernon trahissait une furieuse agitation. L'idée de recevoir une leçon de politesse de la part d'un homme qui venait de dévaster la moitié de son salon lui causait de toute évidence une souffrance cuisante.
    Mais Mr Weasley avait toujours sa baguette à la main et les yeux minuscules de l'oncle Vernon s'y posèrent un instant avant qu'il se décide à lâcher à contrecœur un timide :
    – Eh bien, oui, au revoir.
    – A un de ces jours, dit Harry en posant un pied dans les flammes vertes qui dégageaient une agréable tiédeur.
    A cet instant, un horrible hoquet retentit derrière lui et la tante Pétunia poussa un hurlement.
    Harry fit aussitôt volte-face. Dudley n'était plus derrière ses parents. A genoux près de la table basse, il suffoquait, crachait, s'étouffait, tandis qu'une horrible chose gluante et violacée de trente centimètres de long pendait de sa bouche. Harry, stupéfait, s'aperçut qu'il s'agissait tout simplement de la langue de Dudley — et qu'un des papiers aux vives couleurs qui enveloppaient les pralines était tombé par terre devant lui.
    La tante Pétunia se précipita sur Dudley. Elle attrapa le bout de sa langue enflée et essaya de l'arracher de sa bouche. Dudley se mit alors à hurler et à crachoter de plus belle, en essayant de repousser sa mère. L'oncle Vernon, pris de panique agitait les bras et vociférait si fort que Mr Weasley fut obligé de hurler pour se faire entendre.

    – Ne vous inquiétez pas, je vais arranger ça ! s'exclama-t-il en s'approchant de Dudley, sa baguette magique pointée sur lui.
    Mais la tante Pétunia poussa des cris plus perçants que jamais et se jeta sur Dudley pour le protéger de son corps.
    – Allons, voyons, dit Mr Weasley d'un ton désespéré. C'est un simple phénomène de... c'est à cause de la praline... mon fils, Fred... un vrai farceur... il s'agit simplement d'un sortilège d'Engorgement... c'est du moins ce que je crois... Laissez-moi faire, je peux tout arranger...
    Loin d'être rassurés, les Dursley avaient l'air de plus en plus terrorisés et la tante Pétunia poussait des sanglots hystériques en tirant sur la langue de Dudley comme si elle voulait à tout prix l'arracher. Dudley étouffait sous l'effet conjugué des efforts de sa mère et du volume de sa langue qui ne cessait de grandir. L'oncle Vernon, quant à lui, avait perdu le contrôle de ses nerfs : il attrapa une figurine en porcelaine posée sur le buffet et la jeta de toutes ses forces à la tête de Mr Weasley qui se baissa à temps. L'objet poursuivit sa course et se fracassa dans la cheminée dévastée.
    – Allons, voyons ! répéta Mr Weasley avec colère en brandissant sa baguette magique.
    J'essaye au contraire de vous aider !
    Meuglant comme un hippopotame blessé, l'oncle Vernon saisit un autre objet décoratif.
    – Harry, vas-y ! Vas-y ! s'écria Mr Weasley, sa baguette pointée sur l'oncle Vernon. Je vais arranger tout ça !
    Harry ne voulait pas être privé du spectacle mais la deuxième figurine que lança l'oncle Vernon lui frôla l'oreille et il estima préférable de laisser Mr Weasley dénouer seul la situation. Il s'avança dans les flammes et jeta un coup d'œil par-dessus son épaule en annonçant : « Le Terrier ! » Il eut encore le temps d'apercevoir Mr Weasley, qui faisait exploser entre les mains de l'oncle Vernon une troisième figurine de porcelaine, et la tante Pétunia, toujours allongée sur son fils, qui ne cessait de hurler tandis que la langue de Dudley serpentait hors de sa bouche comme un grand python gluant. Un instant plus tard, Harry se mit à tournoyer sur lui-même de plus en plus vite et le salon des Dursley disparut dans un tourbillon de flammes vertes comme l'émeraude.

    5
    FARCES POUR SORCIERS FACÉTIEUX
    Harry, coudes au corps, tournoyait toujours plus vite. Des cheminées défilaient devant lui, dans une succession d'images floues qui finirent par lui donner mal au cœur et l'obligèrent à fermer les yeux. Lorsque, enfin, il se sentit ralentir, il tendit les mains devant lui juste à temps pour éviter de s'écraser face contre terre dans la cheminée de la cuisine des Weasley.
    – Alors, il en a mangé ? demanda Fred d'un ton surexcité en tendant une main à Harry pour l'aider à se relever.
    – Oui, dit Harry. Qu'est-ce que c'était ?
    – Des Pralines Longue Langue, répondit Fred d'un air satisfait. C'est George et moi qui les avons inventées. On a cherché quelqu'un tout l'été pour les essayer...
    Un grand rire explosa dans la minuscule cuisine. Harry regarda autour de lui et vit George et Ron assis à la table de bois en compagnie de deux autres personnes aux cheveux roux que Harry n'avait encore jamais vues mais qu'il n'eut aucun mal à identifier : c'étaient Bill et Charlie, les deux frères aînés de la famille Weasley.
    – Comment ça va, Harry ? dit l'un d'eux avec un grand sourire.
    Il lui tendit une main que Harry serra en sentant des cals et des ampoules sous ses doigts. Ce devait être Charlie, qui s'occupait de dragons, en Roumanie. Charlie était bâti comme les jumeaux, plus petit et plus râblé que Percy et Ron qui étaient tous deux grands et efflanqués.
    Il avait un visage bienveillant aux traits burinés, et tellement constellé de taches de rousseur qu'il en paraissait presque bronzé. Sur l'un de ses bras musculeux, on remarquait une grosse cicatrice brillante, visiblement due à une brûlure.
    Bill se leva en souriant et serra à son tour la main de Harry qui fut assez surpris en le voyant de près. Harry savait que Bill travaillait pour Gringotts, la banque des sorciers, et qu'il avait été préfet-en-chef à Poudlard. Aussi se l'était-il toujours imaginé comme Percy en plus âgé : pointilleux sur le règlement et résolu à imposer son autorité aux autres. Mais Bill lui apparut sous un jour très différent. S'il avait dû choisir un mot pour le définir, il aurait cédé à la mode en le qualifiant de cool. Il était grand, avec une longue chevelure nouée en catogan, et il portait à l'oreille un anneau auquel était attaché ce qui semblait être un crochet de serpent. Ses vêtements n'auraient pas eu l'air déplacés dans un concert de rock, sauf que ses bottes, comme Harry le remarqua tout de suite, n'étaient pas en cuir mais en peau de dragon.
    Avant qu'ils aient eu le temps de se dire quoi que ce soit, une légère détonation retentit et Mr Weasley surgit de nulle part derrière l'épaule de George. Harry ne l'avait jamais vu aussi furieux.
    – Ce n'était pas drôle du tout, Fred ! s'écria-t-il. Qu'est-ce que tu as donné à ce pauvre petit Moldu ?
    – Je ne lui ai rien donné du tout, répondit Fred avec un sourire malicieux. J'ai simplement laissé tomber quelque chose... C'est sa faute s'il l'a mangé, je ne lui ai jamais dit de le faire.

    – Tu l'as laissé tomber exprès ! rugit Mr Weasley. Tu savais qu'il allait manger ça, tu savais qu'il était au régime...
    – Elle est devenue grande comment, sa langue ? demanda George, avide de savoir.
    – Elle avait dépassé un mètre au moment où ses parents ont enfin accepté que j'intervienne.
    Harry et les Weasley éclatèrent à nouveau de rire.
    – Ce n'est pas drôle ! s'écria Mr Weasley. Ce genre de comportement compromet gravement les relations entre Moldus et sorciers ! Je passe la moitié de mon temps à essayer de lutter contre les mauvais traitements infligés aux Moldus et mes propres fils...
    – Ce n'est pas parce que c'est un Moldu qu'on a fait ça ! protesta Fred d'un ton indigné.
    – Non, on l'a fait parce que c'est une grosse brute stupide, dit George. N'est-ce pas, Harry ?
    – Oui, c'est vrai, Mr Weasley, approuva Harry d'un air sérieux.
    – Ce n'est pas la question ! s'emporta Mr Weasley. Attendez un peu que j'en parle à votre mère...
    – Me parler de quoi ? dit une voix derrière eux.
    Mrs Weasley venait d'entrer dans la cuisine. C'était une petite femme dodue au visage aimable, même si, pour l'instant, elle fronçait les sourcils d'un air soupçonneux.
    – Oh, bonjour, Harry, mon chéri, dit-elle avec un grand sourire dès qu'elle le vit.
    Puis elle tourna à nouveau les yeux vers son mari.
    – Alors, de quoi voulais-tu me parler, Arthur ? insista-t-elle.
    Mr Weasley hésita. Harry se rendait compte que, en dépit de sa colère, il n'avait jamais eu véritablement l'intention de raconter à Mrs Weasley ce qui s'était passé. Il y eut un silence pendant lequel Mr Weasley regarda son épouse d'un air embarrassé. Deux jeunes filles apparurent alors à la porte de la cuisine, derrière Mrs Weasley. L'une, les cheveux bruns en broussaille et les dents de devant plutôt proéminentes, était une amie de Harry et de Ron et s'appelait Hermione Granger. L'autre, plus petite, avait des cheveux roux. C'était Ginny, la jeune sœur de Ron. Toutes deux adressèrent un sourire à Harry et, lorsque celui-ci leur sourit à son tour, Ginny devint écarlate — elle était toujours sous le charme de Harry depuis son premier séjour au Terrier.
    – De quoi voulais-tu me parler, Arthur ? répéta Mrs Weasley d'un ton qui ne présageait rien de bon.
    – Ce n'est rien, Molly, marmonna Mr Weasley. Fred et George ont simplement... Mais je me suis déjà expliqué avec eux...

    – Qu'est-ce qu'ils ont fait, cette fois-ci ? demanda Mrs Weasley. Si ça concerne les Farces pour sorciers facétieux.. .
    – Tu devrais montrer à Harry où il va dormir, Ron, dit Hermione qui était restée sur le seuil de la porte.
    – Il sait déjà où il va dormir, répondit Ron. Dans ma chambre, c'est là qu'il a dormi la dernière...
    – On ferait peut-être bien d'y aller tous ensemble, proposa judicieusement Hermione.
    – D'accord, dit Ron, comprenant où elle voulait en venir. Allons-y.
    – On va y aller aussi, dit George.
    – Tu restes où tu es ! ordonna Mrs Weasley avec colère.
    Harry et Ron sortirent discrètement de la cuisine puis, en compagnie de Ginny et d'Hermione, ils suivirent l'étroit couloir et montèrent l'escalier branlant qui s'élevait en zigzag dans les étages.
    – Qu'est-ce que c'est, les Farces pour sorciers facétieux ? demanda Harry tandis qu'ils grimpaient les marches.
    Ron et Ginny éclatèrent de rire, mais pas Hermione.
    – En rangeant la chambre de Fred et George, maman a trouvé une pile de bons de commande au nom de « Weasley, Farces pour sorciers facétieux », expliqua Ron à voix basse. Il y avait toute une liste de prix pour des trucs qu'ils ont inventés, genre fausses baguettes magiques, bonbons farceurs, et des tas d'autres choses pour faire des blagues. C'était fantastique, je ne savais pas qu'ils avaient inventé tout ça...
    – Ça fait des années qu'on entend des explosions dans leur chambre, mais on n'avait jamais pensé qu'ils fabriquaient vraiment quelque chose, dit Ginny. On croyait qu'ils aimaient simplement faire du bruit.
    – L'ennui, c'est que la plupart de ces machins-là — tous, en fait — étaient un peu dangereux, poursuivit Ron. Ils avaient l'intention de vendre ça à Poudlard pour se faire un peu d'argent et maman était folle de rage. Elle leur a interdit de continuer et elle a brûlé tous les bons de commande... De toute façon, elle est furieuse contre eux. Ils n'ont pas eu autant de BUSE
    qu'elle aurait voulu.
    Les BUSE étaient les Brevets Universels de Sorcellerie Élémentaire, des examens que les élèves de Poudlard devaient passer à l'âge de quinze ans.
    – Ensuite, il y a eu une grande dispute, dit Ginny, parce que maman voulait que, après l'école, ils entrent au ministère de la Magie, comme papa, mais ils lui ont répondu qu'ils avaient plutôt envie d'ouvrir une boutique de farces et attrapes.

    A cet instant, une porte s'ouvrit au deuxième étage et une tête avec des lunettes d'écaillé et un air exaspéré apparut dans l'entrebâillement.
    – Salut, Percy, dit Harry.
    – Oh, bonjour, Harry, répondit Percy. Je me demandais qui faisait tout ce bruit. J'essaye de travailler, moi, figurez-vous. J'ai un rapport à finir et il n'est pas très facile de se concentrer quand il y a des gens qui s'amusent à sauter dans l'escalier.
    – On ne saute pas, répliqua Ron avec mauvaise humeur, on monte les marches. Désolé d'avoir perturbé les travaux top secrets du ministère de la Magie.
    – Sur quoi tu travailles ? demanda Harry.
    – Sur un rapport pour le Département de la coopération magique internationale, répondit Percy d'un air important. Nous essayons d'établir des normes standards pour l'épaisseur des fonds de chaudron. Certains matériels d'importation sont un peu trop fins. On a enregistré un taux d'augmentation de trois pour cent des fuites en un an.
    – Voilà un rapport qui va changer la face du monde, c'est sûr, dit Ron. A mon avis, les fuites dans les chaudrons, ça devrait faire la une de La Gazette du sorcier.
    Le teint de Percy rosit légèrement.
    – Tu peux toujours te moquer, Ron, dit-il d'un ton enflammé, mais si on n'impose pas un règlement international, le marché sera bientôt inondé de produits dont le fond sera trop mince, donc fragile, ce qui représentera un sérieux danger pour...
    – Ouais, ouais, d'accord, dit Ron qui continua à monter les marches tandis que Percy claquait la porte de sa chambre.
    Un instant plus tard, des cris retentirent dans la cuisine. Apparemment, Mr Weasley avait parlé des pralines à Mrs Weasley.
    La chambre du dernier étage où Ron dormait n'avait pas beaucoup changé depuis le dernier séjour de Harry. Les mêmes affiches représentaient les joueurs de l'équipe préférée de Ron, les Canons de Chudley, qui virevoltaient sur leurs balais en faisant de grands signes de la main. Harry retrouva le plafond incliné qui épousait la forme du toit et l'aquarium posé sur le rebord de la fenêtre. Les têtards qu'il contenait avaient disparu, remplacés par une énorme grenouille. Le vieux rat de Ron, Croûtard, n'était plus là, mais Harry vit le minuscule hibou gris qui lui avait apporté la lettre de Ron à Privet Drive. Il sautillait comme un fou dans sa cage et poussait de petits cris surexcités.
    – Tais-toi, Coq, dit Ron en se faufilant entre deux des quatre lits qu'on avait réussi à caser dans la pièce. Fred et George vont dormir avec nous parce que Bill et Charlie occupent leur chambre, dit-il à Harry. Percy tient à garder la sienne pour lui tout seul à cause de son travail.
    – Heu... Pourquoi appelles-tu ton hibou « Coq » ? demanda Harry.
    – Parce qu'il est bête, dit Ginny. Son vrai nom, c'est Coquecigrue.

    – Oui, et ça, c'est un nom pas bête du tout, puisque c'est Ginny qui l'a trouvé, répliqua Ron d'un ton sarcastique. Elle pense que c'est très mignon. J'ai essayé de le changer mais c'était trop tard, il refuse de répondre à un autre nom. Alors, maintenant, c'est Coq. Je suis obligé de le garder ici, sinon, il embête Errol et Hermès. Moi aussi, il m'embête, d'ailleurs.
    Coquecigrue voleta joyeusement dans sa cage en lançant des hululements suraigus. Harry connaissait trop bien Ron pour prendre au sérieux ce qu'il venait de lui dire. Les années précédentes, Ron n'arrêtait pas de se plaindre de Croûtard, son vieux rat, mais il avait été bouleversé lorsqu'il avait cru que Pattenrond, le chat d'Hermione, l'avait dévoré.
    – Où est Pattenrond ? demanda Harry à Hermione.
    – Dans le jardin, j'imagine, répondit-elle. Il aime bien poursuivre les gnomes, il n'en avait jamais vu avant.
    – Alors, ça lui plaît le travail, à Percy ? dit Harry.
    Il s'assit sur un des lits et regarda les Canons de Chudley filer sur leurs balais d'un bord à l'autre des affiches.
    – Ça lui plaît ? Tu plaisantes, répondit Ron d'un air sombre. Si papa ne l'y obligeait pas, il ne rentrerait plus à la maison. Le travail, c'est une obsession, chez lui. Surtout, ne lui parle pas de son patron, sinon, tu n'en auras jamais fini. D'après ce que dit Mr Croupton... Comme je le faisais remarquer à Mr Croupton... Mr Croupton pense que... Mr Croupton m'a raconté... Si ça continue comme ça, bientôt, ils annonceront leurs fiançailles.
    – Tu as passé de bonnes vacances, Harry ? demanda Hermione. Tu as reçu les colis de nourriture ?
    – Oui, merci beaucoup. Ces gâteaux m'ont sauvé la vie.
    – Et est-ce que tu as eu des nouvelles de... commença Ron, mais un regard d'Hermione le fit taire.
    Harry savait qu'il s'apprêtait à lui demander des nouvelles de Sirius. Ron et Hermione avaient joué un rôle si important en aidant son parrain à échapper aux griffes du ministère de la Magie qu'ils s'inquiétaient de son sort presque autant que Harry lui-même. Mais il n'aurait pas été très judicieux de parler de lui devant Ginny. Car, à part eux et le professeur Dumbledore, personne ne savait comment Sirius avait réussi à s'enfuir et personne ne croyait à son innocence. A en juger par le regard intrigué qu'elle lança à Ron et à Harry, Ginny avait compris qu'on lui cachait quelque chose.
    – Je crois qu'ils ont cessé de se disputer, dit Hermione pour essayer de dissiper ce moment de gêne. Si nous allions aider ta mère à préparer le dîner ?
    – Ouais, d'accord, dit Ron.
    Ils redescendirent tous les quatre et retrouvèrent Mrs Weasley, seule dans la cuisine, l'air de très mauvaise humeur.

    – On va dîner dans le jardin, dit-elle en les voyant entrer. Il n'y a pas assez de place pour onze personnes, ici. Pourriez-vous emporter les assiettes dehors, les filles ? Bill et Charlie sont en train d'installer les tables. Vous vous occuperez des couverts, tous les deux, ajouta-t-elle à l'adresse de Ron et de Harry.
    Avec une vigueur excessive, elle pointa sa baguette magique vers l'évier et les pommes de terre qui s'y entassaient jaillirent hors de leur peau à une telle vitesse qu'elles ricochèrent sur les murs et le plafond.
    – Allons, allons, du calme ! lança-t-elle d'un ton sec.
    Elle dirigea alors sa baguette vers une petite pelle qui se décrocha toute seule du mur et racla le sol en ramassant les pommes de terre dispersées.
    – Ah, ces deux-là ! explosa-t-elle d'un ton féroce en prenant des marmites et des casseroles dans un placard.
    Harry comprit tout de suite qu'elle voulait parler de Fred et de George.
    – Je ne sais vraiment pas ce qu'ils vont devenir, vraiment pas. Aucune ambition, à part celle de faire le plus de bêtises possible...
    Elle posa brutalement une grande casserole de cuivre sur la table de la cuisine et fit tourner plusieurs fois sa baguette magique à l'intérieur. Une sauce onctueuse jaillit alors de la baguette tandis qu'elle décrivait des cercles pour la remuer.
    – Ce n'est pas un manque d'intelligence, poursuivit Mrs Weasley d'un ton irrité en posant la casserole sur la cuisinière qu'elle alluma d'un autre coup de sa baguette magique. Mais ils la gaspillent bêtement et, s'ils ne se calment pas un peu, ils auront bientôt de gros ennuis. J'ai reçu plus de hiboux de Poudlard à leur sujet que pour tous les autres réunis. S'ils continuent comme ça, ils finiront devant le Service des usages abusifs de la magie.
    Mrs Weasley donna un coup de baguette sur le tiroir qui contenait les couverts. Le tiroir s'ouvrit brusquement et Harry et Ron firent un bond en arrière, évitant de justesse les couteaux qui en jaillirent pour aller couper en rondelles les pommes de terre que la pelle avait rapportées dans l'évier.
    – Nous avons dû commettre des erreurs avec eux, mais j'ignore lesquelles, continua Mrs Weasley qui posa sa baguette pour aller prendre d'autres casseroles dans le placard. Depuis des années, ils accumulent les bêtises et ils n'écoutent jamais ce qu'on leur dit. OH NON, ÇA SUFFIT !
    La baguette qu'elle venait de reprendre avait émis un couinement sonore et s'était transformée en une énorme souris en caoutchouc.
    – Encore une de leurs fausses baguettes ! s'écria-t-elle. Combien de fois leur ai-je répété de ne pas les laisser traîner n'importe où ?
    Elle reprit sa véritable baguette et se tourna vers la casserole de sauce qui était en train de fumer.

    – Viens, dit Ron à Harry, en prenant une poignée de couverts dans le tiroir, on va aider Bill et Charlie.
    Ils laissèrent Mrs Weasley et sortirent de la maison par la porte de derrière.
    Ils avaient à peine fait quelques pas que le chat orange d'Hermione, Pattenrond, ainsi nommé en raison de ses pattes arquées, surgit devant eux, dressant sa queue touffue. L'animal poursuivait quelque chose qui ressemblait à une pomme de terre boueuse dotée de pattes.
    Harry reconnut aussitôt un gnome de jardin. Il était haut d'une vingtaine de centimètres et ses petits pieds fourchus martelaient le sol à toute vitesse tandis qu'il filait se cacher la tête la première dans une des grosses bottes qui traînaient près de la porte de derrière. Harry entendit le gnome éclater de rire lorsque Pattenrond plongea une patte dans la botte pour essayer de l'attraper. Pendant ce temps, un grand fracas s'élevait de l'autre côté de la maison. La source du vacarme leur apparut lorsqu'ils pénétrèrent dans le jardin : Bill et Charlie, leur baguette à la main, faisaient voler à bonne hauteur au-dessus de la pelouse deux vieilles tables délabrées qu'ils projetaient l'une contre l'autre dans des chocs furieux, essayant d'envoyer à terre celle de l'adversaire. Fred et George applaudissaient à tout rompre, Ginny riait aux éclats et Hermione, qui contemplait le spectacle debout près de la haie, semblait partagée entre l'amusement et l'appréhension.
    La table de Bill heurta celle de Charlie avec un grand bruit et brisa un de ses pieds. Ils entendirent alors une fenêtre s'ouvrir au-dessus d'eux et virent la tête de Percy apparaître au deuxième étage.
    – Vous voudriez bien vous calmer un peu ? cria-t-il.
    – Désolé, Perce, dit Bill avec un sourire. Comment vont les fonds de chaudron ?
    – Très mal, répliqua Percy avec mauvaise humeur avant de refermer la fenêtre d'un coup sec.
    Pouffant de rire, Bill et Charlie ramenèrent en douceur les tables sur la pelouse et les disposèrent dans le prolongement l'une de l'autre. D'un coup de baguette magique, Bill répara le pied cassé et fit apparaître des nappes venues de nulle part.
    Aux alentours de sept heures, les deux tables ployaient sous les quantités de plats succulents qu'avait préparés Mrs Weasley, et les neuf Weasley, ainsi que Harry et Hermione, s'installèrent pour dîner sous un ciel bleu dépourvu du moindre nuage. Pour quelqu'un qui s'était nourri tout l'été de gâteaux de moins en moins frais, c'était le paradis. Au début, Harry écouta la conversation plus qu'il n'y participa, trop occupé à se resservir de pâté en croûte, de pommes de terre et de salade.
    A l'autre bout de la table, Percy exposait en détail à son père le contenu de son rapport sur l'épaisseur des fonds de chaudron.
    – J'ai dit à Mr Croupton qu'il serait prêt mardi prochain, expliquait Percy d'un ton suffisant. Il ne l'attendait pas si tôt, mais j'aime faire les choses le mieux possible. Je pense qu'il me sera reconnaissant d'avoir terminé dans des délais aussi brefs. Nous avons énormément de travail, dans notre service, à cause de la préparation de la Coupe du Monde. Malheureusement nous n'avons pas tout le soutien que nous aurions pu espérer de la part du Département des jeux et sports magiques. Ludo Verpey...

    – J'aime bien Ludo, dit Mr Weasley d'une voix douce. C'est lui qui nous a obtenu les billets pour la coupe. Je lui ai rendu un petit service : son frère Otto a eu quelques ennuis, une histoire de tondeuse à gazon dotée de pouvoirs surnaturels, je me suis arrangé pour qu'il n'y ait pas de suites.
    – Oh, Verpey est sympathique, bien sûr, dit Percy d'un ton dédaigneux, mais de là à devenir directeur d'un département... Quand je le compare à Mr Croupton ! Je n'imagine pas Mr Croupton constatant la disparition d'un membre de notre service sans se soucier de savoir ce qu'il est devenu. Est-ce que tu te rends compte que Bertha Jorkins est absente depuis un mois, maintenant ? Elle est allée en vacances en Albanie et elle n'est jamais revenue.
    – Oui, j'ai posé la question à Ludo, répondit Mr Weasley en fronçant les sourcils. Il dit que Bertha se perd très souvent, mais je dois reconnaître que, s'il s'agissait de quelqu'un travaillant dans mon département, je me ferais du souci...
    – Oh, Bertha est incorrigible, c'est vrai, dit Percy. On m'a dit qu'elle a été mutée de service en service pendant des années, qu'elle apporte beaucoup plus d'ennuis que d'avantages... mais quand même, Verpey devrait essayer de la retrouver. Mr Croupton s'est personnellement intéressé à l'affaire — elle a travaillé dans notre département pendant un certain temps et je crois qu'il l'aimait beaucoup — mais chaque fois qu'il lui en parle, Verpey éclate de rire en disant qu'elle n'a sans doute pas su lire la carte et qu'elle a dû se retrouver en Australie plutôt qu'en Albanie. Enfin, quand même...
    Percy poussa un soupir impressionnant et but une longue gorgée de vin de sureau.
    – Nous avons suffisamment de pain sur la planche au Département de la coopération magique internationale pour ne pas nous occuper en plus de retrouver les membres des autres services.
    Comme tu le sais, nous avons un autre grand événement à organiser, juste après la Coupe du Monde.
    Il s'éclaircit la gorge d'un air important et tourna son regard vers l'autre extrémité de la table où Harry, Ron et Hermione étaient assis.
    – Tu sais de quoi je veux parler, père.
    Il éleva légèrement la voix pour ajouter :
    – Celui qui est top secret.
    Ron leva les yeux au ciel et marmonna quelque chose à l'adresse de Harry et d'Hermione.
    – Depuis qu'il a commencé à travailler, il fait tout pour qu'on lui demande quel est ce grand événement si secret. Sans doute une exposition de chaudrons à fond épais.
    Au milieu de la table, Mrs Weasley se disputait avec Bill au sujet de l'anneau qu'il portait à l'oreille, depuis une date récente, semblait-il.
    – Avec cette horrible dent de serpent que tu y as accrochée, vraiment, Bill, est-ce que tu te rends compte ? Qu'est-ce qu'ils en disent, à la banque ?

    – Maman, à la banque, tout le monde se fiche de la façon dont je m'habille du moment que je leur rapporte de l'argent, répondit Bill avec patience.
    – Et tes cheveux deviennent impossibles, ajouta Mrs Weasley, en caressant tendrement sa baguette magique. J'aimerais bien les rafraîchir un peu...
    – Moi, je les aime bien comme ça, intervint Ginny, assise à côté de Bill. Tu es tellement vieux jeu, maman. De toute façon, ils ne seront jamais aussi longs que ceux du professeur Dumbledore...
    A côté de Mrs Weasley, Fred, George et Charlie parlaient avec animation de la Coupe du Monde.
    – C'est l'Irlande qui va gagner, dit Charlie d'une voix pâteuse, la bouche pleine de pommes de terre. Ils ont écrasé le Pérou en demi-finale.
    – Oui, mais chez les Bulgares, il y a Viktor Krum, fit remarquer Fred.
    – Krum est le seul bon joueur de son équipe, l'Irlande, elle, en a sept, répondit Charlie d'un ton sans réplique. J'aurais bien aimé que l'Angleterre arrive en finale. Il n'y a pas de quoi être fier, on peut le dire.
    – Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda vivement Harry, qui regrettait plus que jamais d'avoir été éloigné du monde des sorciers pendant qu'il était coincé à Privet Drive.
    Harry était passionné de Quidditch. Il avait joué comme attrapeur dans l'équipe de Quidditch de la maison Gryffondor dès sa première année à Poudlard et possédait un Éclair de feu, l'un des meilleurs balais de course du monde.
    – Elle s'est fait battre trois cent quatre-vingt-dix à dix par la Transylvanie, répondit Charlie d'un air sombre. Vraiment lamentable. Le pays de Galles a perdu contre l'Ouganda et l'Ecosse a été écrasée par le Luxembourg.
    D'un coup de baguette magique, Mr Weasley fit apparaître des chandelles pour éclairer le jardin assombri par le crépuscule. Puis le dessert fut servi (glace à la fraise maison) et, lorsqu'ils eurent fini de dîner, des papillons de nuit se mirent à voleter au-dessus de la table tandis que l'air tiède se parfumait d'une odeur d'herbe et de chèvrefeuille. Harry avait le ventre bien plein et se sentait en paix avec le monde en regardant les gnomes pris de fou rire se précipiter dans les massifs de rosés, Pattenrond à leurs trousses.
    Ron jeta un coup d'œil le long de la table pour s'assurer que le reste de la famille était occupé à parler de choses et d'autres, puis il se tourna vers Harry et lui dit à voix très basse :
    – Alors... Tu as eu des nouvelles de Sirius, ces temps-ci ? Hermione se pencha pour écouter attentivement.
    – Oui, murmura Harry. Deux lettres. Il a l'air d'aller bien. Je lui ai écrit avant-hier. Il me répondra peut-être pendant que je serai encore ici.

    Il se rappela soudain la raison pour laquelle il avait écrit à Sirius et, pendant un instant, il fut sur le point de parler à Ron et à Hermione de sa cicatrice et du rêve qui l'avait réveillé en sursaut... mais il ne voulut pas les inquiéter en un moment pareil, alors que lui-même se sentait si heureux et si paisible.
    – Vous avez vu l'heure qu'il est ? dit soudain Mrs Weasley en regardant sa montre. Vous devriez tous être au lit, il faudra se lever à l'aube pour aller à la Coupe du Monde. Harry, si tu me donnes ta liste, je pourrai acheter ton matériel scolaire demain, sur le Chemin de Traverse.
    Je vais chercher les affaires de tout le monde. Vous n'aurez peut-être pas le temps d'y aller vous-mêmes, après la Coupe. La dernière fois, le match a duré cinq jours.
    – Wouaoh ! J'espère que ce sera la même chose cette année ! s'exclama Harry avec enthousiasme.
    – Pas moi, dit Percy d'un ton sentencieux. Je n'ose pas imaginer tout le travail qui m'attendrait au bureau si je devais m'absenter cinq jours.
    – Oui, peut-être que tu trouverais encore de la bouse de dragon sur tes dossiers, hein, Perce ?
    lança Fred.
    – Il s'agissait d'un échantillon d'engrais en provenance de Norvège ! répliqua Percy dont le teint était devenu écarlate. Ce n'était pas moi qui étais visé !
    – Oh si, murmura Fred à Harry, alors qu'ils se levaient de table. C'est nous qui l'avions envoyée.

    6
    LE PORTOLOIN
    Quand Mrs Weasley vint le réveiller en lui secouant l'épaule, Harry eut l'impression qu'il venait tout juste de se coucher.
    – C'est l'heure d'y aller, Harry, mon chéri, murmura-t-elle avant d'aller réveiller Ron.
    Harry chercha ses lunettes à tâtons, les mit sur son nez et se redressa dans son lit. Dehors, il faisait encore nuit. Ron marmonna quelque chose d'indistinct lorsque sa mère le tira du sommeil. Au pied de son lit, Harry vit deux grandes silhouettes échevelées qui émergeaient d'un enchevêtrement de couvertures.
    – Déjà l'heure ? dit Fred d'une voix ensommeillée.
    Ils s'habillèrent en silence, trop endormis pour parler puis, bâillant et s'étirant, ils descendirent tous les quatre dans la cuisine.
    Mrs Weasley remuait le contenu d'une grande marmite posée sur la cuisinière, pendant que Mr Weasley, assis à la table, examinait une liasse de billets d'entrée imprimés sur de grands parchemins. Il leva la tête à l'arrivée des quatre garçons et écarta les bras pour qu'ils puissent mieux voir ses vêtements. Il portait un chandail de golf et un très vieux jean, un peu trop grand pour lui, retenu par une épaisse ceinture de cuir.
    – Qu'est-ce que vous en pensez ? demanda-t-il d'un ton anxieux. Il ne faut surtout pas qu'on se fasse remarquer. Est-ce que j'ai l'air d'un Moldu, Harry ?
    – Oui, répondit Harry avec un sourire, c'est très bien.
    – Où sont Bill, Charlie et Pe-e-e-e-e-e-ercy ? demanda George dans un très long bâillement qu'il lui fut impossible de retenir.
    – Ils doivent transplaner, non ? répondit Mrs Weasley en apportant sur la table une grosse marmite de porridge qu'elle commença à servir. Ils peuvent donc rester un peu plus longtemps au lit.
    Transplaner signifiait disparaître d'un endroit pour réapparaître presque instantanément dans un autre et Harry savait que c'était un exercice très difficile.
    – Alors ils dorment encore ? dit Fred d'un ton grincheux en ramenant vers lui son bol de porridge. Et pourquoi on ne pourrait pas transplaner, nous aussi ?
    – Parce que vous n'êtes pas encore majeurs et que vous n'avez pas passé votre permis, répliqua sèchement Mrs Weasley. Où sont les filles ?
    Elle sortit en trombe de la cuisine et ils l'entendirent monter l'escalier.
    – Il faut passer un permis pour avoir le droit de transplaner ? demanda Harry.

    – Oh, oui, répondit Mr Weasley en rangeant soigneusement ses billets d'entrée dans la poche arrière de son jean. Le Département des transports magiques a infligé une amende à deux personnes l'autre jour pour avoir transplané sans permis. Ce n'est pas facile, le transplanage et, quand on ne le fait pas convenablement, il peut y avoir de terribles complications. Les deux dont je viens de parler se sont désartibulés.
    Autour de la table, tout le monde, sauf Harry, fit la grimace.
    – Heu... désartibulés ? répéta Harry.
    – Ils ont laissé la moitié de leur corps derrière eux, expliqua Mr Weasley en versant de grandes cuillerées de mélasse sur son porridge. Et donc, ils sont restés coincés. Ils ne pouvaient plus bouger ni dans un sens ni dans l'autre. Ils ont dû attendre que la Brigade de réparation des accidents de sorcellerie remette tout ça en place. Si vous saviez le travail qu'on a eu, avec tous les Moldus qui avaient vu des morceaux de leurs corps traîner par terre...
    Harry eut la soudaine vision d'une paire de jambes et d'un globe oculaire abandonnés sur le trottoir de Privet Drive.
    – Et ils s'en sont remis ? demanda-t-il, un peu ébranlé.
    – Oh oui, répondit Mr Weasley d'un ton dégagé. Mais ils ont eu une lourde amende et je crois qu'ils ne sont pas près de recommencer. Il ne faut pas plaisanter avec le transplanage. Il y a beaucoup de sorciers expérimentés qui ne s'y risquent pas. Ils préfèrent les balais — c'est plus lent, mais plus sûr.
    – Et Bill, Charlie et Percy savent le faire ?
    – Charlie a dû repasser son permis, dit Fred avec un sourire. Il l'a raté la première fois. Il a transplané huit kilomètres plus au sud que l'endroit prévu, sur la tête d'une pauvre femme qui faisait ses courses, vous vous souvenez ?
    – Oui et alors ? Il l'a réussi la deuxième fois, dit Mrs Weasley en revenant dans la cuisine au milieu de ricanements sonores.
    – Percy l'a passé il y a quinze jours seulement, dit George. Depuis, chaque matin, il descend l'escalier en transplanant pour bien montrer qu'il sait le faire.
    Des pas retentirent dans le couloir et Hermione entra dans la cuisine en compagnie de Ginny.
    Toutes deux avaient le teint pâle et paraissaient encore endormies. Ginny vint s'asseoir à la table en se frottant les yeux.
    – Pourquoi se lever si tôt ? se plaignit-elle.
    – Il va falloir faire un bout de chemin à pied, répondit Mr Weasley.
    – A pied ? s'étonna Harry. On va marcher pour aller à la Coupe du Monde ?
    – Oh non, c'est trop loin, dit Mr Weasley avec un sourire. Nous n'aurons pas longtemps à marcher. Simplement, quand un grand nombre de sorciers se réunissent, il est très difficile de ne pas attirer l'attention des Moldus. Nous devons faire très attention à la façon dont nous nous déplaçons et lorsqu'il s'agit d'un événement aussi important que la Coupe du Monde de Quidditch...
    – George ! s'écria brusquement Mrs Weasley en faisant sursauter tout le monde.
    – Quoi ? dit George d'un ton innocent qui ne trompa personne.
    – Qu'est-ce que tu as dans ta poche ?
    – Rien !
    – Ne me mens pas !
    Mrs Weasley pointa sa baguette magique.
    – Accio ! dit-elle
    Aussitôt, de petits objets aux couleurs brillantes s'envolèrent de la poche de George qui essaya de les rattraper mais rata son coup. Le contenu de sa poche atterrit directement dans la main tendue de Mrs Weasley.
    – Nous t'avions dit de les détruire ! s'exclama Mrs Weasley avec fureur, tenant au creux de sa paume une poignée de Pralines Longue Langue. Nous t'avions dit de te débarrasser de tout ça ! Videz vos poches, tous les deux, allez, dépêchez-vous !
    La scène fut un peu pénible. De toute évidence, les jumeaux avaient essayé d'emporter avec eux le plus grand nombre possible de pralines et Mrs Weasley dut avoir recours plusieurs fois au sortilège d'Attraction pour les récupérer toutes.
    – Accio ! Accio ! Accio ! cria-t-elle.
    Les Pralines Longue Langue surgirent de toutes sortes d'endroits inattendus, y compris la doublure de la veste de George et les revers du jean de Fred.
    – On a passé six mois à les mettre au point ! s'exclama Fred à l'adresse de sa mère qui jetait impitoyablement les pralines à la poubelle.
    – Vous n'aviez rien d'autre à faire pendant ces six mois ! répliqua-t-elle d'une voix perçante.
    Pas étonnant que vous n'ayez pas obtenu davantage de BUSE !
    L'atmosphère n'était guère chaleureuse quand ils se mirent en chemin. Mrs Weasley avait toujours l'air furieux lorsqu'elle embrassa Mr Weasley sur la joue, mais pas autant que les jumeaux qui mirent leur sac à l'épaule et s'en allèrent sans lui dire un mot.
    – Amusez-vous bien, lança Mrs Weasley, et ne faites pas de bêtises, ajouta-t-elle dans le dos des jumeaux qui s'éloignèrent sans se retourner. Je t'enverrai Bill, Charlie et Percy vers midi, ajouta Mrs Weasley à l'adresse de son mari.

    Celui-ci, accompagné de Harry, Ron, Hermione et Ginny, emboîta le pas de Fred et George qui traversaient le jardin encore plongé dans l'obscurité.
    Il faisait frais et la lune était toujours visible. Seule une lueur verdâtre le long de l'horizon qui s'étendait à leur droite indiquait l'imminence de l'aube. Harry, qui pensait aux milliers de sorciers en route pour la Coupe du Monde de Quidditch, rejoignit Mr Weasley et marcha à côté de lui.
    – Comment doit-on s'y prendre pour éviter que les Moldus nous remarquent ? demanda-t-il.
    – Nous avons dû faire face à un énorme problème d'organisation, soupira Mr Weasley. Il faut savoir qu'il y a environ cent mille sorciers qui viennent assister à la coupe et, bien entendu, nous ne disposons pas de terrain magique suffisamment grand pour les loger tous. Il y a des endroits où les Moldus ne peuvent pénétrer mais imagine qu'on essaye d'entasser cent mille sorciers sur le Chemin de Traverse ou le quai 9 3/4... Nous devions donc trouver une jolie petite lande déserte et prendre toutes les précautions anti-Moldus possibles. Le ministère y a travaillé pendant des mois. D'abord, il faut canaliser les arrivées. Les spectateurs munis des billets les moins chers doivent arriver deux semaines à l'avance. Quelques-uns utilisent des moyens de transport moldus mais nous ne pouvons pas les laisser remplir leurs bus et leurs trains en trop grand nombre — souviens-toi que les sorciers viennent du monde entier.
    Certains transplanent, bien entendu, mais nous devons aménager des endroits sûrs où ils puissent réapparaître à l'écart des Moldus. Je crois qu'ils ont trouvé un petit bois très pratique pour accueillir les transplaneurs. Pour ceux qui ne veulent, ou ne peuvent, transplaner, nous utilisons des Portoloins. Ce sont des objets qui permettent de transporter les sorciers d'un point à un autre à une heure fixée d'avance. On peut organiser des transports de groupe, si nécessaire. Deux cents Portoloins ont été disposés dans des lieux stratégiques un peu partout en Grande-Bretagne et le plus proche pour nous se trouve sur la colline de Têtafouine. C'est là que nous allons.
    Mr Weasley montra du doigt une grosse masse noire qui s'élevait au-delà du village de Loutry Ste Chaspoule.
    – A quoi ressemblent les Portoloins ? demanda Harry avec curiosité.
    – Oh, il peut s'agir de n'importe quoi, répondit Mr Weasley. Des choses qui passent inaperçues, bien sûr, pour que les Moldus ne les remarquent pas et ne se mettent pas à jouer avec... Il faut des objets qui aient l'air d'être bons pour la décharge publique...
    Ils suivirent le chemin sombre et humide qui menait au village. Seul le bruit de leurs pas rompait le silence. Lorsqu'ils traversèrent le village endormi, le ciel commença lentement à s'éclaircir, passant d'un noir d'encre à un bleu foncé. Les pieds et les mains de Harry étaient glacés. Mr Weasley ne cessait de consulter sa montre.
    Ils avancèrent en silence, économisant leur souffle pour escalader la colline de Têtafouine. De temps à autre, un terrier de lapin les faisait trébucher ou ils glissaient sur d'épaisses touffes d'herbe noire. A chaque respiration, Harry sentait comme un élancement dans sa poitrine et ses jambes commençaient à s'engourdir lorsque, enfin, ils atteignirent un terrain plat.
    – Pffouuu ! soupira Mr Weasley, le souffle haletant.

    Il retira ses lunettes et les essuya sur son chandail.
    – Nous avons fait vite, dit-il, il nous reste dix minutes...
    Hermione fut la dernière à atteindre le sommet de la colline, une main sur son point de côté.
    – Il ne nous reste plus qu'à trouver le Portoloin, dit Mr Weasley qui remit ses lunettes et scruta le sol autour de lui. Il ne devrait pas être très gros... Venez...
    Ils se séparèrent pour chercher chacun de son côté mais, au bout de deux minutes, un grand cri retentit dans le silence :
    – Par ici, Arthur ! Par ici, mon vieux, on l'a trouvé !
    Deux hautes silhouettes se découpaient contre le ciel étoilé, de l'autre côté du sommet.
    – Amos ! s'exclama Mr Weasley.
    Avec un grand sourire, il s'avança vers l'homme qui venait de crier. Les autres lui emboîtèrent le pas.
    Mr Weasley serra la main d'un sorcier au teint rubicond, avec une barbe brune en broussaille.
    Dans son autre main, il tenait une vieille botte moisie.
    – Je vous présente Amos Diggory, dit Mr Weasley. Il travaille au Département de contrôle et de régulation des créatures magiques. Je crois que vous connaissez son fils, Cedric ?
    Cedric Diggory était un garçon de dix-sept ans, au physique avantageux. Il était capitaine et attrapeur de l'équipe de Quidditch de Poufsouffle, à Poudlard.
    – Salut, dit Cedric en se tournant vers eux.
    Tout le monde répondit, sauf Fred et George qui se contentèrent d'un signe de tête. Ils n'avaient jamais vraiment pardonné à Cedric d'avoir battu leur équipe de Gryffondor au cours du premier match de Quidditch de l'année précédente.
    – Tu as beaucoup marché pour venir jusqu'ici, Arthur ? demanda le père de Cedric.
    – Pas trop, non, répondit Mr Weasley. Nous habitons de l'autre côté du village. Et toi ?
    – Nous avons dû nous lever à deux heures du matin, pas vrai, Ced ? Je peux te dire que je serai content quand il aura son permis de transplaner. Enfin... Il ne faut pas se plaindre... Je ne voudrais pas manquer la Coupe du Monde de Quidditch, même pour un sac de Gallions — et c'est à peu près ce que coûtent les billets d'entrée. Mais ça aurait pu être pire...
    Amos Diggory tourna un regard bienveillant vers les trois fils Weasley, Harry, Hermione et Ginny.
    – Ils sont tous à toi, Arthur ? demanda-t-il.

    – Oh non, seulement les rouquins, répondit Mr Weasley en montrant ses enfants. Voici Hermione, une amie de Ron — et Harry, un autre ami.
    – Par la barbe de Merlin ! s'exclama Amos Diggory, les yeux écarquillés. Harry ? Harry Potter ?
    – Heu... oui, dit Harry.
    Harry avait l'habitude qu'on l'observe avec curiosité, l'habitude aussi de voir les regards se tourner vers la cicatrice qu'il avait au front mais, chaque fois, il en éprouvait un certain malaise.
    – Ced m'a parlé de toi, bien sûr, reprit Amos Diggory. Il nous a raconté qu'il avait joué contre toi, l'année dernière... Je lui ai dit : « Ced, ça, c'est quelque chose que tu pourras raconter à tes petits-enfants... que tu as battu Harry Potter ! »
    Harry ne sut quoi répondre et préféra demeurer silencieux. Fred et George se renfrognèrent à nouveau. Cedric sembla un peu gêné.
    – Harry est tombé de son balai, papa, marmonna-t-il. Je te l'ai déjà dit, c'était un accident...
    – Oui, mais toi, tu n'es pas tombé ! s'exclama Amos d'un ton jovial en donnant une tape dans le dos de son fils. Toujours modeste, notre Ced, toujours très gentleman... mais c'est le meilleur qui a gagné, je suis sûr que Harry dirait la même chose, n'est-ce pas ? L'un tombe de son balai, l'autre y reste bien accroché, pas besoin d'être un génie pour savoir quel est celui qui sait le mieux voler !
    – Il doit être presque l'heure, dit précipitamment Mr Weasley en regardant une nouvelle fois sa montre. Est-ce que tu sais si nous devons attendre quelqu'un d'autre, Amos ?
    – Non, les Lovegood sont déjà là-bas depuis une semaine et les Faucett n'ont pas pu avoir de billets, répondit Mr Diggory. Il n'y a plus que nous, dans ce secteur, n'est-ce pas ?
    – A ma connaissance, oui, dit Mr Weasley. Le départ est prévu dans une minute, nous ferions bien d'y aller...
    Il se tourna vers Harry et Hermione.
    – Vous n'aurez qu'à toucher le Portoloin, c'est tout. Avec un doigt, ça suffira...
    Gênés par leurs énormes sacs à dos, tous les neuf se regroupèrent tant bien que mal autour de la vieille botte que tenait toujours Amos Diggory.
    Ils s'étaient mis en cercle, coude à coude, frissonnant dans la brise fraîche qui soufflait sur la colline. Personne ne disait rien. Harry pensa qu'ils auraient l'air bien étrange si un Moldu venait se promener par là et les surprenait dans cette posture... neuf personnes, dont deux adultes, tenant une vieille botte racornie et attendant en silence dans la demi-obscurité de l'aube...
    – Trois..., murmura Mr Weasley, un œil toujours fixé sur sa montre. Deux... Un...

    Ce fut immédiat : Harry eut l'impression qu'un crochet l'avait brusquement attrapé par le nombril en le tirant irrésistiblement en avant. Ses pieds avaient quitté le sol et il sentait la présence de Ron et Hermione à ses côtés, leurs épaules se cognant contre les siennes. Ils filaient droit devant dans un tourbillon de couleurs et un sifflement semblable à celui du vent.
    Son index était collé à la botte qui semblait l'attirer comme un aimant. Et soudain...
    Ses pieds retombèrent brutalement sur le sol. Ron trébucha contre lui et le projeta par terre. Le Portoloin heurta le sol avec un bruit mat, tout près de sa tête.
    Harry leva les yeux. Mr Weasley, Mr Diggory et Cedric étaient toujours debout, échevelés, les vêtements froissés par le vent. Tous les autres étaient également là.
    – Arrivée du cinq heures sept en provenance de la colline de Têtafouine, dit une voix.

    7
    VERPEY ET CROUPTON
    Harry et Ron se démêlèrent l'un de l'autre et tout le monde se releva. Ils étaient arrivés sur ce qui semblait être une lande déserte plongée dans la brume. Devant eux se tenaient deux sorciers à l'air fatigué et grincheux. L'un avait à la main une grosse montre en or, l'autre un épais rouleau de parchemin et une plume. Tous deux s'étaient habillés en Moldus, mais d'une manière très malhabile : l'homme à la montre portait un costume de tweed avec des cuissardes, son collègue un kilt écossais et un poncho.
    – Bonjour, Basil, dit Mr Weasley.
    Il ramassa la vieille botte et la tendit au sorcier en kilt qui la jeta dans une grande boîte remplie de Portoloins usés. Dans la boîte, Harry vit un vieux journal, des canettes de soda vides et un ballon de football crevé.
    – Bonjour, Arthur, répondit Basil d'un ton las. Tu ne travailles pas, aujourd'hui ? Quand on peut se le permettre... Nous, on est restés ici toute la nuit... Vous feriez bien de dégager le chemin, on attend tout un groupe en provenance de la Forêt-Noire à cinq heures quinze.
    Attends, je vais te dire où tu dois t'installer, voyons... Weasley... Weasley...
    Il consulta la liste qui figurait sur son parchemin.
    – C'est à peu près à cinq cents mètres d'ici, le premier pré que tu trouveras. Le directeur du camping s'appelle Mr Roberts. Alors, Diggory, maintenant... Toi, c'est le deuxième pré. Tu demanderas Mr Payne.
    – Merci, Basil, dit Mr Weasley en faisant signe aux autres de le suivre.
    Ils partirent sur la lande déserte, sans voir grand-chose dans la brume. Une vingtaine de minutes plus tard, une maisonnette de pierre apparut à côté d'un portail. Au-delà, Harry apercevait les formes fantomatiques de centaines et de centaines de tentes alignées sur la pente douce d'un pré que limitaient à l'horizon les arbres sombres d'un petit bois. Ils dirent au revoir aux Diggory et s'approchèrent de la maisonnette.
    Un homme se tenait dans l'encadrement de la porte, regardant les tentes. Harry sut au premier coup d'œil que c'était le seul véritable Moldu des environs. Lorsque l'homme les entendit arriver, il se tourna vers eux.
    – Bonjour ! dit Mr Weasley d'une voix claironnante.
    – Bonjour, répondit le Moldu.
    – C'est vous, Mr Roberts ?
    – C'est bien moi, répondit l'autre. Et vous, qui êtes-vous ?
    — Weasley... On a loué deux tentes il y a deux jours.

    – D'accord, dit Mr Roberts en consultant une liste affichée au mur. Vous avez un emplacement près du petit bois, là-bas. C'est pour une nuit ?
    – C'est ça, oui, dit Mr Weasley.
    – Dans ce cas, vous payez d'avance ? demanda Mr Roberts.
    – Ah, heu... oui, bien sûr, répondit Mr Weasley.
    Il recula de quelques pas et fit signe à Harry de s'approcher de lui.
    – Tu veux bien m'aider, Harry ? murmura-t-il en sortant de sa poche une liasse d'argent moldu dont il commença à détacher les billets. Celui-ci, ça fait combien ? Dix livres ? Ah, oui, il y a un chiffre, là... Et alors, ça, c'est cinq livres ?
    – Non, vingt, corrigea Harry à voix basse, voyant avec une certaine gêne que Mr Roberts essayait de comprendre chaque mot de leur conversation.
    – Ah oui, donc, c'est... Je ne sais plus, je n'arrive pas à m'y retrouver avec ces petits bouts de papier...
    – Vous êtes étranger ? dit Mr Roberts lorsque Mr Weasley revint vers lui avec la somme en billets.
    – Étranger ? répéta Mr Weasley, déconcerté.
    – Vous n'êtes pas le premier à avoir du mal avec l'argent, dit Mr Roberts en examinant attentivement Mr Weasley. Il y a dix minutes, j'ai eu deux clients qui ont essayé de me payer avec des grosses pièces en or de la taille d'un enjoliveur.
    – Vraiment ? dit Mr Weasley, mal à l'aise.
    Mr Roberts fouilla dans une boîte en fer-blanc pour trouver la monnaie.
    – Il n'y a jamais eu autant de monde, dit-il soudain en regardant à nouveau le pré plongé dans la brume. Des centaines de réservations. D'habitude, les gens viennent directement...
    – Ah bon ? dit Mr Weasley, la main tendue pour prendre sa monnaie, mais Mr Roberts ne la lui donna pas.
    – Oui, dit-il d'un air songeur. Des gens qui viennent de partout. Beaucoup d'étrangers. Et pas seulement des étrangers. Des drôles de zigotos, si vous voulez mon avis. Il y a un type qui se promène habillé avec un kilt et un poncho.
    – Et alors ? Il ne faut pas ? demanda Mr Weasley d'un ton anxieux.
    – On dirait une sorte de... de grand rassemblement, dit Mr Roberts. Ils ont tous l'air de se connaître, comme s'ils venaient faire la fête.
    A ce moment, un sorcier vêtu d'un pantalon de golf surgit de nulle part, à côté de la porte.

    – Oubliettes ! dit-il précipitamment en pointant sa baguette magique sur Mr Roberts.
    Aussitôt, le regard de ce dernier se fit lointain, les plis de son front s'effacèrent et une expression d'indifférence rêveuse apparut sur son visage. Harry reconnut les symptômes d'une modification de la mémoire provoquée par un sortilège d'Amnésie.
    – Voici un plan du camping, dit Mr Roberts à Mr Weasley d'une voix placide. Et votre monnaie.
    – Merci beaucoup.
    Le sorcier en pantalon de golf les accompagna vers le portail d'entrée du camping. Il avait l'air épuisé, le menton bleui par une barbe naissante, les yeux soulignés de cernes violets. Dès qu'il fut certain de ne pas être entendu de Mr Roberts, il murmura à l'oreille de Mr Weasley :
    – J'ai eu beaucoup de soucis avec lui. Il lui faut un sortilège d'Amnésie dix fois par jour pour le calmer. Et Ludo Verpey ne nous aide pas. Il se promène un peu partout en parlant à tue-tête de Cognards et de Souafle, sans se préoccuper le moins du monde des consignes de sécurité anti-Moldus. Crois-moi, je serai content quand tout ça sera terminé. A plus tard, Arthur.
    Et il disparut en transplanant.
    – Je croyais que Mr Verpey était le directeur du Département des jeux et sports magiques, dit Ginny d'un air surpris. Il devrait faire attention de ne pas parler de Cognards en présence de Moldus, non ?
    – En effet, il devrait, répondit Mr Weasley avec un sourire, en les conduisant dans l'enceinte du camping. Mais Ludo a toujours été un peu... comment dire... négligent en matière de sécurité. A part ça, on ne pourrait pas rêver d'un directeur plus enthousiaste à la tête du Département des sports. Il a lui-même joué dans l'équipe d'Angleterre de Quidditch. Et il a été le meilleur batteur que l'équipe des Frelons de Wimbourne ait jamais eu.
    Ils montèrent la pente douce du pré enveloppé de brume, entre les rangées de tentes. La plupart d'entre elles paraissaient presque ordinaires. Leurs propriétaires avaient fait de leur mieux pour qu'elles ressemblent à celles de Moldus, mais ils avaient commis quelques erreurs en ajoutant des cheminées, des cloches ou des girouettes. Certaines, cependant, appartenaient avec tant d'évidence au monde de la magie que Harry comprit pourquoi Mr Roberts avait exprimé des soupçons. Vers le milieu du pré se dressait un extravagant assemblage de soie rayée qui avait l'apparence d'un palais miniature, avec plusieurs paons attachés à l'entrée. Un peu plus loin, ils passèrent devant une tente de trois étages, dotée de plusieurs tourelles. A quelque distance, une autre comportait un jardin complet avec une vasque pour les oiseaux, un cadran solaire et un bassin alimenté par une fontaine.
    – Toujours pareil, dit Mr Weasley en souriant, on ne peut pas résister à l'envie d'épater le voisin quand on est tous ensemble. Ah, voilà, regardez, c'est là que nous sommes.
    Ils avaient atteint la lisière du bois, tout au bout du pré. Là, devant un emplacement vide, un petit écriteau fiché dans le sol portait le nom de « Weezly ».

    – On n'aurait pas pu souhaiter un meilleur endroit, dit Mr Weasley d'un ton ravi. Le stade de Quidditch se trouve de l'autre côté de ce bois, impossible d'être plus près.
    Il fit glisser son sac à dos de ses épaules.
    – Bien, dit-il, le regard brillant d'excitation, alors, souvenez-vous, pas question d'avoir recours à la magie en terrain moldu. Nous dresserons ces tentes à la main ! Ça ne devrait pas être trop difficile... Les Moldus font ça tout le temps... Dis-moi, Harry, à ton avis, par quoi on commence ?
    Harry n'avait jamais campé de sa vie. Quand ils partaient en vacances, les Dursley le confiaient à Mrs Figg, une vieille voisine. Hermione et lui arrivèrent cependant à comprendre comment il fallait disposer mâts et piquets et, en dépit de Mr Weasley qui compliquait les choses en donnant des coups de maillet à tort et à travers avec un enthousiasme débordant, ils finirent par dresser deux tentes d'aspect miteux, qui pouvaient héberger deux personnes chacune.
    Ils reculèrent pour admirer leur œuvre. Personne n'aurait pu deviner que ces deux tentes appartenaient à des sorciers, estima Harry, mais l'ennui, c'était qu'avec Bill, Charlie et Percy, ils seraient dix en tout. Hermione semblait avoir également pensé à la question. Elle lança à Harry un regard perplexe lorsque Mr Weasley se laissa tomber à quatre pattes pour entrer dans l'une des tentes.
    – On sera un peu à l'étroit, dit-il, mais je pense que nous arriverons à tenir. Venez voir.
    Harry se glissa sous l'auvent et resta bouche bée. Il venait de pénétrer dans ce qui ressemblait à un appartement de trois pièces un peu vieillot, avec cuisine et salle de bains. Étrangement, il était meublé dans le même style que la maison de Mrs Figg, avec des fauteuils dépareillés recouverts d'appuis-tête crochetés, et une forte odeur de chat.
    – C'est juste pour une nuit, dit Mr Weasley en épongeant avec un mouchoir son front dégarni.
    Il regarda les quatre lits superposés disposés dans la chambre.
    – J'ai emprunté ça à Perkins, au bureau. Il ne fait plus beaucoup de camping, le pauvre, depuis qu'il a un lumbago.
    Il prit la bouilloire poussiéreuse et jeta un coup d'œil dedans.
    – Nous allons avoir besoin d'eau...
    – Il y a un robinet indiqué sur le plan que nous a donné le Moldu, dit Ron qui avait suivi Harry à l'intérieur de la tente et ne semblait pas du tout impressionné par ses extraordinaires proportions. C'est de l'autre côté du pré.
    – Dans ce cas, vous pourriez peut-être aller chercher un peu d'eau, Harry, Hermione et toi —
    Mr Weasley lui tendit la bouilloire et deux casseroles — et nous, on s'occupera du bois pour le feu.
    – Mais on a un four, dit Ron. Pourquoi ne pas simplement... ?

    – Ron, n'oublie pas la sécurité anti-Moldus ! Lorsque les vrais Moldus vont camper, ils font la cuisine dehors, sur un feu de bois, je les ai vus ! répondit Mr Weasley, apparemment ravi de pouvoir les imiter.
    Après une rapide visite de la tente des filles, un peu plus petite que celle des garçons, mais sans odeur de chat, Harry, Ron et Hermione traversèrent le camping en emportant bouilloire et casseroles.
    Le soleil s'était levé et la brume se dissipait; ils découvrirent alors la véritable ville de toile qui s'étendait dans toutes les directions. Ils avançaient lentement entre les rangées de tentes, regardant autour d'eux avec curiosité. Harry commençait à entrevoir à quel point les sorcières et les sorciers étaient nombreux dans le monde; jusqu'alors, il n'avait jamais beaucoup songé à ceux qui habitaient dans les autres pays.
    Les campeurs commençaient à se lever. Les familles avec des enfants en bas âge étaient les premières à se manifester. Harry n'avait encore jamais vu de si jeunes sorciers. Un petit garçon qui ne devait pas avoir plus de deux ans était accroupi devant une grande tente en forme de pyramide, pointant d'un air réjoui une baguette magique sur une limace qui rampait dans l'herbe. Le mollusque enflait lentement et atteignit peu à peu la taille d'un salami.
    Lorsqu'ils passèrent devant l'enfant, sa mère se précipita hors de la tente.
    – Kevin, combien de fois faudra-t-il que je te le répète ? Tu ne dois pas toucher à la baguette magique de papa ! Beurk !
    Elle venait de marcher sur la limace géante qui explosa sous son poids. Tandis qu'ils s'éloignaient, sa voix furieuse continua de retentir, se mêlant aux cris du petit garçon :
    – T'as cassé ma limace ! T'as cassé ma limace !
    Un peu plus loin, ils virent deux petites sorcières, à peine plus âgées que Kevin, chevauchant des balais-jouets qui s'élevaient juste assez pour que les orteils des deux fillettes frôlent l'herbe humide de rosée sans vraiment quitter le sol. Un sorcier du ministère les avait déjà repérées. Il passa en hâte devant Harry, Ron et Hermione en murmurant pour lui-même :
    – En plein jour ! Les parents doivent faire la grasse matinée...
    Ici ou là, des sorcières et des sorciers émergeaient de leurs tentes et commençaient à préparer leur petit déjeuner. Certains, après avoir jeté un regard furtif autour d'eux, allumaient un feu à l'aide de leur baguette magique; d'autres craquaient des allumettes d'un air dubitatif, comme s'il leur paraissait impossible d'obtenir la moindre flamme de cette manière. Trois sorciers africains, vêtus chacun d'une longue robe blanche, étaient plongés dans une conversation très sérieuse, tout en faisant rôtir sur un grand feu aux flammes violettes quelque chose qui ressemblait à un lapin. Un peu plus loin, un groupe de sorcières américaines papotaient joyeusement sous une bannière étoilée tendue entre leurs tentes et sur laquelle on pouvait lire : Institut des sorcières de Salem. Harry percevait des bribes de conversation dans des langues étranges dont il ne comprenait pas un seul mot, mais il sentait une excitation générale dans le ton de chacun.
    – C'est moi qui vois mal ou bien tout est devenu vert, brusquement ? demanda Ron.

    Ron voyait très bien. Ils étaient arrivés devant un ensemble de tentes recouvertes d'un épais tapis de trèfle qui les faisait ressembler à d'étranges monticules surgis de terre. Sous les auvents relevés de certaines tentes, on voyait apparaître des visages souriants. C'étaient les supporters de l'équipe irlandaise qui avaient tout recouvert de trèfle, symbole national de l'Irlande. Une voix retentit alors dans leur dos.
    – Harry ! Ron ! Hermione !
    Ils se retournèrent et virent Seamus Finnigan, leur condisciple de Poudlard. Il était assis devant sa propre tente recouverte de trèfle, en compagnie d'une femme aux cheveux blond-roux qui devait être sa mère et de son meilleur ami, Dean Thomas, lui aussi élève de Gryffondor.
    – Qu'est-ce que vous dites de la décoration ? demanda Seamus avec un grand sourire, lorsque Harry, Ron et Hermione se furent approchés de lui. Il paraît que les gens du ministère ne sont pas vraiment ravis...
    – Et pourquoi n'aurions-nous pas le droit de montrer nos couleurs ? dit Mrs Finnigan. Vous devriez aller voir comment les Bulgares ont arrangé leurs tentes. Vous êtes pour l'Irlande, bien sûr ? ajouta-t-elle en regardant Harry, Ron et Hermione avec de petits yeux perçants.
    Après lui avoir assuré que, en effet, ils étaient pour l'Irlande, ils poursuivirent leur chemin.
    – Comme si on pouvait dire autre chose, quand ils sont tous autour de nous, fit remarquer Ron.
    – Je me demande comment les Bulgares ont décoré leurs tentes, dit Hermione.
    – On n'a qu'à aller voir, dit Harry en montrant le drapeau bulgare, rouge, vert et blanc, qui flottait dans la brise, au bout du pré.
    Cette fois, la décoration n'avait plus rien de végétal : chacune des tentes bulgares était ornée d'un poster représentant un visage renfrogné, avec de gros sourcils noirs. Bien entendu, l'image était animée mais, à part quelques battements de paupières et une moue de plus en plus maussade, le visage n'offrait pas une grande variété d'expressions.
    – Krum, dit Ron à voix basse.
    – Quoi ? dit Hermione.
    – Krum ! répéta Ron. Viktor Krum, l'attrapeur bulgare !
    – Il a vraiment l'air grognon, remarqua Hermione en jetant un regard circulaire aux nombreux Krum qui les observaient en clignant des yeux, la mine revêche.
    – L'air grognon ?
    Ron leva les yeux au ciel.

    – Qu'est-ce que ça peut faire, l'air qu'il a ? C'est un joueur incroyable. En plus, il est très jeune.
    A peine plus de dix-huit ans. C'est un génie. Tu verras, ce soir.
    Il y avait déjà une petite file d'attente devant le robinet. Harry, Ron et Hermione s'y joignirent, derrière deux hommes qui se disputaient âprement. L'un d'eux était un très vieux sorcier vêtu d'une longue chemise de nuit à fleurs. L'autre était de toute évidence un sorcier du ministère; il tenait entre ses mains un pantalon à fines rayures et paraissait tellement exaspéré qu'il en criait presque.
    – Mets ça, Archie, je t'en prie, ne fais pas d'histoires, tu ne peux pas te promener habillé de cette façon, le Moldu du camping commence déjà à avoir des soupçons...
    – J'ai acheté ça dans un magasin pour Moldus, dit le vieux sorcier d'un air obstiné. Les Moldus portent ces choses-là.
    – Ce sont les femmes moldues qui les portent, Archie, pas les hommes ! Eux, ils portent ça, dit l'autre en brandissant le pantalon rayé.
    – Je ne mettrai jamais ce truc-là, s'indigna le vieux Archie. J'aime bien que mon intimité puisse respirer à son aise.
    Hermione fut prise d'un tel fou rire qu'elle dut s'éloigner de la file d'attente. Elle ne revint que lorsque Archie fut reparti après avoir fait sa provision d'eau.
    En marchant beaucoup plus lentement, à cause du poids de l'eau dans leurs récipients, Harry, Ron et Hermione traversèrent le pré dans l'autre sens pour retourner à leurs tentes. De temps en temps, ils apercevaient un visage familier : d'autres élèves de Poudlard venus avec leur famille. Olivier Dubois, l'ancien capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor, qui avait terminé ses études, traîna Harry jusqu'à sa tente pour le présenter à ses parents et lui annonça d'un ton surexcité qu'il venait de signer un contrat avec l'équipe de réserve du Club de Flaquemare. Ils furent ensuite salués par Ernie MacMillan, qui était en quatrième année à Poufsouffle, et virent également Cho Chang, une jeune fille d'une grande beauté qui jouait au poste d'attrapeur dans l'équipe de Serdaigle. Avec un grand sourire, elle adressa un signe de la main à Harry qui renversa sur lui une bonne partie de son eau en lui faisant signe à son tour.
    Pour mettre fin au rire narquois de Ron, Harry montra du doigt un groupe d'adolescents qu'il n'avait jamais vus auparavant.
    – Qui c'est, à ton avis ? demanda-t-il. Ils ne sont pas à Poudlard ?
    – Ils doivent venir d'une école étrangère, répondit Ron. Je sais qu'il en existe, mais je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui y soit allé. Bill avait un correspondant dans une école brésilienne... il y a des années de ça... Il aurait bien voulu aller le voir, mais mes parents n'avaient pas les moyens de lui payer le voyage. Son correspondant a été terriblement vexé en apprenant qu'il ne viendrait pas et il s'est vengé en lui envoyant un chapeau ensorcelé. Quand Bill l'a mis sur sa tête, ses oreilles se sont ratatinées comme de vieux pruneaux.
    Harry éclata de rire, mais il ne dit rien de la stupéfaction qu'il avait éprouvée en apprenant l'existence d'autres écoles de sorcellerie. Voyant à présent des représentants de tant de nationalités différentes, il pensa qu'il avait été stupide de ne pas se douter que Poudlard ne pouvait être la seule école de sorciers au monde. Il jeta un regard à Hermione qui, elle, n'avait pas du tout l'air surpris. Elle avait sûrement lu dans un livre quelconque qu'il existait dans d'autres pays des écoles semblables.
    – Vous en avez mis, un temps, dit George lorsqu'ils furent enfin revenus devant leurs tentes.
    – On a rencontré des gens, répondit Ron en posant l'eau par terre. Vous n'avez pas encore allumé le feu ?
    – Papa s'amuse avec les allumettes, dit Fred.
    Malgré tous ses efforts, Mr Weasley n'arrivait pas à allumer le feu. Des allumettes cassées jonchaient le sol autour de lui, mais il semblait ne s'être jamais autant amusé de sa vie.
    – Oups ! dit-il en parvenant à enflammer une allumette.
    Il fut si surpris qu'il la laissa aussitôt tomber.
    – Regardez, Mr Weasley, dit Hermione avec patience.
    Elle lui prit la boîte des mains et lui montra comment s'y prendre. Au bout d'un moment, ils réussirent enfin à allumer un feu, mais il fallut attendre encore une heure avant que les flammes soient suffisamment hautes pour faire cuire quelque chose. Ils eurent cependant de quoi s'occuper en attendant. Leur tente était en effet dressée le long d'une sorte de grande allée qui menait au terrain de Quidditch et que les représentants du ministère ne cessaient d'emprunter, adressant un salut cordial à Mr Weasley chaque fois qu'ils passaient devant lui.
    Celui-ci faisait bénéficier Harry et Hermione de ses commentaires, ses propres enfants en sachant déjà trop long sur les coulisses du ministère pour s'y intéresser.
    – Ça, c'était Cubert Faussecreth, chef du Bureau de liaison des gobelins... Celui qui arrive, là-
    bas, c'est Gilbert Fripemine, il fait partie de la Commission des sortilèges expérimentaux. Il y a déjà un certain temps qu'il a ces cornes sur la tête... Tiens, bonjour, Arnie... C'est Arnold Bondupois, un Oubliator, membre de la Brigade de réparation des accidents de sorcellerie...
    Voici maintenant Moroz et Funestar... Ce sont des Langues-de-plomb...
    – Des quoi ?
    – Du Département des mystères, tout ce qu'ils font est top secret, on n'a aucune idée de leurs activités...
    Le feu fut enfin prêt et ils avaient commencé à faire cuire des œufs et des saucisses lorsque Bill, Charlie et Percy sortirent du bois pour venir les rejoindre.
    – On vient de transplaner, papa, dit Percy d'une voix sonore. Ah, parfait, on arrive pour le déjeuner !
    Tandis qu'ils mangeaient leurs œufs aux saucisses, Mr Weasley se leva soudain en faisant de grands signes à un homme qui marchait vers eux d'un bon pas.
    – Voici l'homme du jour ! s'exclama-t-il. Ludo !

    Parmi tous les gens que Harry avait vus dans le camping, Ludo Verpey était de très loin la personne qu'on remarquait le plus, plus encore que le vieux Archie avec sa chemise de nuit à fleurs. Il portait une longue robe de Quidditch à grosses rayures horizontales, noires et jaune vif. Une énorme image représentant un frelon s'étalait sur sa poitrine. Il avait l'allure d'un homme à la carrure d'athlète qui se serait légèrement laissé aller. Sa robe était tendue sur un ventre qu'il n'avait certainement pas au temps où il jouait dans l'équipe d'Angleterre de Quidditch. Son nez était écrasé (sans doute cassé par un Cognard déchaîné, songea Harry), mais ses yeux bleus et ronds, ses cheveux blonds coupés court et son teint rosé lui donnaient l'air d'un collégien trop vite grandi.
    – Ça, par exemple ! s'exclama Verpey d'un air joyeux.
    Il marchait comme s'il avait eu des ressorts sous la plante des pieds et paraissait au comble de l'excitation.
    – Arthur, mon vieil ami ! lança-t-il d'une voix haletante en arrivant devant le feu de camp.
    Quelle belle journée, hein ? Quelle journée ! Est-ce qu'on aurait pu imaginer un plus beau temps ? Une soirée sans nuages qui s'annonce... Et pas la moindre anicroche dans l'organisation... Je n'ai pas grand-chose à faire !
    Derrière lui, un groupe de sorciers du ministère passèrent au pas de course, l'air hagard, montrant au loin d'étranges étincelles violettes projetées à cinq ou six mètres de hauteur par un feu de camp qui était de toute évidence d'origine magique.
    Percy se précipita, la main tendue. Apparemment, la désapprobation que lui inspirait la façon dont Ludo Verpey dirigeait son département ne l'empêchait pas de vouloir faire bonne impression.
    – Ah, oui, dit Mr Weasley avec un sourire, je te présente mon fils, Percy. Il vient d'entrer au ministère, et voici Fred — non, George. Excuse-moi, Fred, c'est lui — Bill, Charlie, Ron —
    ma fille Ginny — et des amis de Ron, Hermione Granger et Harry Potter.
    Verpey marqua un bref instant d'hésitation en entendant le nom de Harry et son regard suivit la trajectoire habituelle vers sa cicatrice.
    – Je vous présente Ludo Verpey, poursuivit Mr Weasley en se tournant vers les autres. C'est grâce à lui que nous avons eu de si bonnes places...
    Verpey rayonna et fit un geste de la main comme pour dire que ce n'était rien, voyons.
    – Tu veux faire un petit pari sur le résultat du match, Arthur ? demanda-t-il d'un ton avide, en agitant les poches de sa robe jaune et noir.
    D'après le tintement qu'on entendait, elles devaient contenir une bonne quantité de pièces d'or.
    – Roddy Ponteur m'a déjà parié que ce serait la Bulgarie qui marquerait les premiers points. Je lui ai proposé un bon rapport, étant donné que l'équipe d'Irlande rassemble les trois meilleurs avants que j'aie vus depuis des années. Et la petite Agatha Timms a parié la moitié des actions de son élevage d'anguilles que le match durerait une semaine.

    – Alors, c'est d'accord, allons-y, dit Mr Weasley. Voyons... Un Gallion sur la victoire de l'Irlande ?
    – Un Gallion ?
    Ludo Verpey sembla un peu déçu, mais il retrouva très vite son sourire.
    – Très bien, très bien... D'autres amateurs ?
    – Ils sont un peu jeunes pour parier, dit Mr Weasley. Molly ne serait pas d'accord pour que...
    – On parie trente-sept Gallions, quinze Mornilles et trois Noises, dit Fred en rassemblant son argent avec George, que l'Irlande va gagner, mais que ce sera Viktor Krum qui attrapera le Vif d'or. Et on ajoute même une baguette farceuse.
    – Vous n'allez pas montrer à Mr Verpey des idioties pareilles, s'indigna Percy.
    Mais Verpey ne semblait pas trouver que la fausse baguette magique était une idiotie. Au contraire, son visage juvénile brilla d'excitation lorsque Fred la lui tendit. Quand il la vit se transformer, avec un cri aigu, en un poulet en caoutchouc, Verpey éclata d'un rire tonitruant.
    – Excellent ! Ça fait des années que je n'en avais pas vu d'aussi bien imitée. Je vous l'achète cinq Gallions !
    Percy se figea dans une attitude à la fois stupéfaite et scandalisée.
    – Les enfants, murmura Mr Weasley, je ne veux pas vous voir parier... Ce sont toutes vos économies... Votre mère...
    – Allons, ne joue pas les rabat-joie, Arthur ! s'exclama Ludo Verpey en remuant frénétiquement l'or qui remplissait ses poches. Ils sont suffisamment grands pour savoir ce qu'ils veulent ! Vous pensez que l'Irlande va gagner mais que ce sera Krum qui attrapera le Vif d'or ? Pas la moindre chance, mes enfants, pas la moindre chance... Je vais vous offrir un très bon rapport sur ce pari-là... Et on va ajouter cinq Gallions pour la baguette comique, n'est-ce pas ?
    Mr Weasley regarda avec un air d'impuissance Ludo Verpey sortir de sa poche une plume et un carnet sur lequel il griffonna le nom des jumeaux.
    – Merci beaucoup, dit George.
    Il prit le morceau de parchemin que Verpey lui tendait et le glissa dans une poche.
    Ludo Verpey se tourna alors vers Mr Weasley d'un air plus joyeux que jamais.
    – Tu ne pourrais pas me faire une petite tasse de thé, par hasard ? J'essaye de repérer Barty Croupton. Mon homologue bulgare fait des difficultés et je ne comprends pas un mot de ce qu'il raconte. Barty saura m'arranger ça. Il parle à peu près cent cinquante langues étrangères.

    – Mr Croupton ? dit Percy, qui avait perdu son air de réprobation indignée et frémissait soudain d'excitation. Il en parle plus de deux cents ! Y compris la langue des sirènes, la langue de bois et la langue des trolls...
    – Tout le monde sait parler troll, dit Fred d'un air dédaigneux, il suffit de grogner en montrant du doigt.
    Percy lança à Fred un regard assassin et remua vigoureusement le feu pour faire chauffer la bouilloire.
    – Tu as eu des nouvelles de Bertha Jorkins, Ludo ? demanda Mr Weasley tandis que Verpey s'asseyait dans l'herbe à côté d'eux.
    – Pas l'ombre d'une plume de hibou, répondit celui-ci d'un ton très détendu. Mais elle finira bien par revenir. Pauvre vieille Bertha... Sa mémoire ressemble à un chaudron qui fuit et elle n'a pas le moindre sens de l'orientation. Elle s'est perdue, tu peux en être sûr. Elle va réapparaître au bureau au mois d'octobre en pensant qu'on est toujours en juillet.
    – Tu ne crois pas qu'il serait peut-être temps d'envoyer quelqu'un à sa recherche ? suggéra timidement Mr Weasley pendant que Percy tendait à Verpey une tasse de thé.
    – C'est ce que Barty Croupton ne cesse de répéter, dit Verpey, ses yeux ronds s'écarquillant d'un air naïf. Mais on n'a vraiment personne pour ça en ce moment. Tiens ! Quand on parle du loup ! Voilà Barty !
    Un sorcier venait de transplaner à côté de leur feu de camp. Il n'aurait pu offrir contraste plus frappant face à Ludo Verpey, vautré dans l'herbe avec sa vieille robe de l'équipe des Frelons.
    Barty Croupton était un vieil homme raide et droit, vêtu d'un costume impeccable avec cravate assortie, et chaussé d'escarpins parfaitement cirés qui étincelaient au soleil. La raie de ses cheveux gris coupés court était si nette qu'elle paraissait presque surnaturelle et son étroite moustache en forme de brosse à dents semblait avoir été taillée à l'aide d'une règle à calcul.
    Harry comprit tout de suite pourquoi Percy le vénérait. Aux yeux de Percy, rien n'était plus important que d'observer scrupuleusement les règles et Mr Croupton avait tellement bien suivi celles de l'habillement moldu qu'il aurait très bien pu se faire passer pour un directeur de banque. Harry doutait que l'oncle Vernon lui-même ait pu deviner qui il était véritablement.
    – Faites comme chez vous, Barty, dit chaleureusement Ludo en tapotant l'herbe à côté de lui.
    – Non, merci, Ludo, répondit Croupton avec une pointe d'impatience dans la voix. Je vous ai cherché partout. Les Bulgares insistent pour que nous ajoutions douze sièges dans la tribune officielle.
    – Ah, c'est donc ça qu'ils veulent ? dit Verpey. Je croyais que le bonhomme me demandait
    « des bouts de liège ». Il a un sacré accent.
    – Mr Croupton ! dit Percy, le souffle court, en faisant une sorte de courbette qui lui donnait l'air d'un bossu, puis-je vous proposer une tasse de thé ?
    – Oh, répondit Mr Croupton avec une expression légèrement surprise, oui, très volontiers, Wistily.

    Fred et George plongèrent dans leurs tasses en s'étranglant de rire tandis que Percy, les oreilles d'un rouge soutenu, s'affairait avec la bouilloire.
    – Ah, je voulais aussi vous parler de quelque chose, Arthur, dit Mr Croupton, son regard perçant se tournant vers Mr Weasley. Ali Bashir est sur le sentier de la guerre. Il veut vous dire deux mots au sujet de l'embargo sur les tapis volants.
    Mr Weasley poussa un profond soupir.
    – Je lui ai envoyé un hibou à ce propos il y a à peine une semaine. Je le lui ai répété cent fois : les tapis sont définis comme un artefact moldu par le Bureau d'enregistrement des objets à ensorcellement prohibé. Mais est-il disposé à m'écouter ?
    – J'en doute, répondit Mr Croupton en prenant la tasse de thé que lui tendait Percy. Il tient désespérément à exporter ses produits chez nous.
    – Ils ne remplaceront jamais les balais en Grande-Bretagne, n'est-ce pas ? intervint Verpey.
    – Ali pense qu'il y a un segment de marché pour un véhicule familial, dit Mr Croupton. Je me souviens que mon grand-père avait un Axminster qui pouvait transporter douze personnes —
    mais c'était avant que les tapis volants soient interdits, bien sûr.
    Il avait dit cela comme s'il tenait à ce que tout le monde soit bien convaincu que ses ancêtres avaient toujours scrupuleusement respecté la loi.
    – Alors, vous avez eu beaucoup de travail, Barty ? dit Verpey d'un ton léger.
    – Pas mal, oui, répondit sèchement Mr Croupton. Organiser les transports par Portoloin depuis les cinq continents n'a rien d'une partie de plaisir, Ludo.
    – J'imagine que vous serez bien contents, tous les deux, lorsque tout ça sera terminé, dit Mr Weasley.
    Ludo Verpey sembla choqué.
    – Contents ? s'exclama-t-il. Mais je ne me suis jamais autant amusé... Ah, évidemment, on ne peut pas dire que ce soit de tout repos, pas vrai, Barty ? Hein ? On a encore des tas de choses à organiser, pas vrai, Barty ?
    Mr Croupton regarda Verpey en haussant les sourcils.
    – Nous étions d'accord pour ne faire aucune annonce avant que tous les détails soient...
    – Oh, les détails ! dit Verpey, avec un geste désinvolte comme s'il dispersait un nuage de moucherons. Ils ont signé, non ? Ils sont d'accord ? Je vous parie que les enfants seront très vite au courant. Après tout, c'est à Poudlard que ça se passe...
    – Ludo, il faut aller voir les Bulgares, maintenant, interrompit sèchement Mr Croupton. Merci pour le thé, Wistily.

    Il rendit sa tasse pleine à Percy et attendit que Ludo se lève. Verpey se remit péniblement debout, vidant sa tasse de thé, l'or de ses poches tintant allègrement.
    – A bientôt, tout le monde ! dit-il. Vous serez avec moi dans la tribune officielle. C'est moi qui fais le commentaire !
    Il agita la main, Barty Croupton leur adressa un bref signe de tête et tous deux disparurent en transplanant.
    – Qu'est-ce qui doit se passer, à Poudlard, papa ? demanda aussitôt Fred. De quoi parlaient-ils ?
    – Tu le sauras bien assez tôt, répondit Mr Weasley en souriant.
    – C'est une information classée confidentielle jusqu'à ce que le ministère décide de la rendre publique, dit Percy avec raideur. Mr Croupton a eu parfaitement raison de ne pas la divulguer.
    – Oh, silence, Wistily, dit Fred.
    A mesure que l'après-midi avançait, une sorte de frénésie envahissait le camping tel un nuage palpable. Au coucher du soleil, la tension faisait frémir la paisible atmosphère de l'été et, lorsque la nuit tomba comme un rideau sur les milliers de spectateurs qui attendaient le début du match, les dernières tentatives de masquer la réalité disparurent : le ministère semblait s'être incliné devant l'inévitable et ses représentants avaient renoncé à réprimer les signes évidents de magie qui se manifestaient un peu partout.
    Des vendeurs ambulants transplanaient à tout moment, portant des éventaires ou poussant des chariots remplis d'articles extraordinaires. Il y avait des rosettes lumineuses — vertes pour l'Irlande, rouges pour la Bulgarie — qui criaient d'une petite voix aiguë les noms des joueurs, des chapeaux pointus d'un vert étincelant ornés de trèfles dansants, des écharpes bulgares décorées de lions qui rugissaient véritablement, des drapeaux des deux pays qui jouaient les hymnes nationaux dès qu'on les agitait. On trouvait aussi des modèles miniatures d'Éclairs de feu qui volaient et des figurines de collection représentant des joueurs célèbres qui se promenaient dans la paume de la main d'un air avantageux.
    – J'ai économisé mon argent de poche tout l'été pour ça, dit Ron à Harry.
    Tous deux, accompagnés d'Hermione, se promenèrent longuement parmi les vendeurs en achetant des souvenirs. Ron fit l'acquisition d'un chapeau à trèfles dansants et d'une grande rosette verte, mais il acheta aussi une figurine de Viktor Krum, l'attrapeur bulgare. Le Krum miniature marchait de long en large sur sa main, lançant des regards courroucés à la grande rosette verte qui s'étalait au-dessus de lui.
    – Oh, regarde ça ! s'exclama Harry qui se précipita vers un chariot surchargé d'objets semblables à des jumelles de cuivre, dotées de toutes sortes de boutons et de cadrans.
    – Ce sont des Multiplettes, dit le sorcier-vendeur d'un air empressé. Elles permettent de revoir une action... de faire des ralentis... et de détailler image par image n'importe quel moment du match si vous le désirez. C'est dix Gallions pièce.

    – Je n'aurais pas dû acheter ça, dit Ron, le doigt pointé sur son chapeau à trèfles, en regardant avec envie les Multiplettes.
    – Donnez m'en trois paires, lança Harry au vendeur d'un ton décidé.
    – Non, non, laisse tomber, répondit Ron en rougissant.
    Il était toujours très sensible au fait que Harry, qui avait hérité de ses parents une petite fortune, était beaucoup plus riche que lui.
    – Ce sera ton cadeau de Noël, lui dit Harry en donnant à Ron et à Hermione une paire de Multiplettes chacun. Pour les dix ans qui viennent.
    – D'accord, admit Ron avec un sourire.
    – Oh, merci, Harry ! s'exclama Hermione. Et moi, je vais acheter des programmes...
    La bourse beaucoup plus légère, ils retournèrent à leurs tentes. Bill, Charlie et Ginny arboraient eux aussi des rosettes vertes et Mr Weasley avait un drapeau irlandais. Fred et George, quant à eux, n'avaient pu acheter aucun souvenir : ils avaient donné tout leur or à Verpey.
    Enfin, un grand coup de gong retentit avec force quelque part au-delà du bois et, aussitôt, des lanternes vertes et rouges étincelèrent dans les arbres, éclairant le chemin qui menait au terrain de Quidditch.
    – C'est l'heure ! dit Mr Weasley, qui avait l'air aussi impatient qu'eux. Venez, on y va !

    8
    LA COUPE DU MONDE DE QUIDDITCH
    Emportant leurs achats, Mr Weasley en tête, ils se précipitèrent vers le bois, le long du chemin éclairé par les lanternes. Ils entendaient autour d'eux des cris, des rires, des bribes de chansons, qui s'élevaient de la foule. L'atmosphère enfiévrée était très contagieuse. Harry souriait sans cesse. Ils marchèrent pendant vingt minutes à travers bois, parlant, plaisantant à tue-tête, jusqu'à ce qu'ils émergent enfin d'entre les arbres pour se retrouver dans l'ombre d'un stade gigantesque. Harry ne voyait qu'une partie des immenses murailles d'or qui entouraient le terrain, mais il le devinait suffisamment vaste pour contenir une dizaine de cathédrales.
    – Il peut recevoir cent mille spectateurs, dit Mr Weasley en remarquant l'air impressionné de Harry. Le ministère a constitué une équipe spéciale de cinq cents personnes pour y travailler pendant une année entière. Chaque centimètre carré a été traité avec des sortilèges Repousse-Moldu. Tout au long de l'année, chaque fois qu'un Moldu s'approchait d'ici, il se rappelait soudain un rendez-vous urgent et repartait au plus vite... Chers Moldus, ajouta-t-il d'un ton affectueux.
    Il les mena jusqu'à l'entrée la plus proche, devant laquelle se pressait déjà une foule bruyante de sorcières et de sorciers.
    – Des places de choix ! s'exclama la sorcière du ministère qui contrôla leurs billets. Tribune officielle, tout en haut ! Montez les escaliers, quand il n'y aura plus de marches, vous serez arrivés.
    A l'intérieur du stade, les escaliers étaient recouverts d'épais tapis pourpres. Ils grimpèrent les marches au milieu des autres spectateurs qui se répartissaient lentement sur les gradins, à droite et à gauche. Mr Weasley et son groupe continuèrent de monter jusqu'au sommet de l'escalier où ils se retrouvèrent dans une petite loge qui dominait tout le stade et donnait sur le centre du terrain, à mi-chemin entre les deux lignes de but. Une vingtaine de chaises pourpre et or étaient disposées sur deux rangées et, lorsque Harry se fut faufilé jusqu'au premier rang en compagnie des Weasley, il découvrit un spectacle qui défiait l'imagination.
    Cent mille sorcières et sorciers étaient en train de prendre place sur les sièges qui s'élevaient en gradins tout autour du terrain ovale. Une mystérieuse lumière d'or semblait émaner du stade lui-même et la surface du terrain, vue d'en haut, paraissait aussi lisse que le velours. A chaque extrémité se dressaient les buts, trois cercles d'or situés à une hauteur de quinze mètres. Face à la tribune officielle, presque à hauteur d'œil, s'étalait un immense tableau sur lequel s'inscrivaient, comme tracés par une main invisible, des mots couleur d'or qui disparaissaient peu à peu, remplacés par d'autres. En regardant plus attentivement, Harry comprit qu'il s'agissait de publicités.

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    Harry détacha son regard du panneau et se retourna pour voir qui partageait la loge avec eux.
    Pour l'instant, les autres chaises étaient vides, sauf une, occupée par une minuscule créature assise à l'avant-dernier rang. La créature, dont les jambes étaient si petites qu'elles pointaient horizontalement devant elle, était vêtue d'un torchon à vaisselle drapé comme une toge et se cachait le visage dans les mains. Mais ses grandes oreilles, semblables à celles d'une chauve-souris, avaient quelque chose d'étrangement familier.
    – Dobby ? dit Harry d'un ton incrédule.
    La petite créature leva la tête et écarta les doigts, révélant d'énormes yeux marron et un nez qui avait la taille et la forme d'une grosse tomate. Ce n'était pas Dobby, mais il s'agissait sans nul doute d'un elfe de maison, tout comme l'avait été Dobby, l'ami de Harry. Harry avait libéré Dobby de ses anciens maîtres, la famille Malefoy.
    – Est-ce que le monsieur m'a appelée Dobby ? couina l'elfe en regardant entre ses doigts avec curiosité.
    Sa petite voix tremblante était encore plus aiguë que celle de Dobby, et Harry pensa qu'il s'agissait peut-être d'une femelle, même s'il était toujours difficile de savoir à quel sexe appartenaient les elfes de maison. Ron et Hermione se retournèrent brusquement sur leurs chaises pour regarder à leur tour. Harry leur avait beaucoup parlé de Dobby, mais ils ne l'avaient jamais vu. Même Mr Weasley jeta à l'elfe un coup d'œil intéressé.
    – Désolé, dit Harry. Je t'ai prise pour quelqu'un que je connais.
    – Mais moi aussi, monsieur, je connais Dobby ! couina l'elfe.
    Elle se cachait le visage, comme si la lumière l'aveuglait, bien que la loge ne fût pas brillamment éclairée.
    – Je m'appelle Winky, monsieur...
    Ses yeux sombres s'écarquillèrent comme des soucoupes lorsqu'ils se posèrent sur la cicatrice de Harry.
    — Vous êtes sûrement Harry Potter !
    – Oui, c'est moi, répondit Harry.
    – Oh, mais Dobby parle tout le temps de vous, monsieur ! dit Winky en baissant légèrement les mains, l'air stupéfait et impressionné.
    – Comment va-t-il ? demanda Harry. Est-ce que la liberté lui convient ?
    – Ah, monsieur, répondit Winky en hochant la tête. Ah, monsieur, je ne veux pas vous manquer de respect, mais je ne sais pas si vous avez rendu service à Dobby, monsieur, quand vous l'avez libéré.

    – Pourquoi ? s'étonna Harry. Qu'est-ce qui ne va pas ?
    – La liberté monte à la tête de Dobby, monsieur, dit Winky avec tristesse. Il se croit plus haut qu'il n'est. Il n'arrive plus à trouver de place, monsieur.
    – Pourquoi ? demanda Harry.
    La voix de Winky baissa d'une demi-octave.
    – Il veut être payé pour son travail, monsieur, murmura-t-elle.
    – Payé ? répéta Harry sans comprendre. Mais... pourquoi ne serait-il pas payé ?
    Winky parut horrifiée à cette idée et referma légèrement les doigts, cachant à moitié son visage.
    – Les elfes de maison ne sont jamais payés, monsieur ! dit-elle d'une petite voix étouffée.
    Non, non, non. J'ai dit à Dobby, je lui ai dit, Dobby, trouve-toi une bonne petite famille où tu puisses mener une petite vie tranquille. Mais il n'arrête pas de faire les quatre cents coups, monsieur, et ce n'est pas bien pour un elfe de maison. Continue à te faire remarquer comme ça, Dobby, je lui ai dit, et tu vas te retrouver devant le Département de contrôle et de régulation des créatures magiques, comme n'importe quel gobelin.
    – Bah, il faut bien qu'il s'amuse un peu, dit Harry.
    – Les elfes de maison n'ont pas à s'amuser, Harry Potter, répondit Winky d'un ton ferme, derrière ses mains qui cachaient toujours son visage. Les elfes de maison doivent faire ce qu'on leur dit de faire. Je n'aime pas du tout l'altitude, Harry Potter...
    Elle jeta un coup d'œil par-dessus la balustrade qui entourait la loge et eut un haut-le-corps.
    – ... mais mon maître m'a envoyée dans la tribune officielle et donc, j'y suis allée, monsieur...
    – Pourquoi t'a-t-il envoyée ici, s'il sait que tu n'aimes pas l'altitude ? demanda Harry en fronçant les sourcils.
    – Mon... mon maître veut que je lui garde un siège, Harry Potter, il est très occupé, dit Winky en inclinant la tête vers l'espace vide, à côté d'elle. Winky aimerait bien retourner dans la tente de son maître, Harry Potter, mais Winky fait ce qu'on lui dit de faire. Winky est une bonne elfe de maison.
    Elle jeta un nouveau coup d'œil apeuré vers la balustrade et se cacha les yeux derrière ses mains. Harry se retourna vers les autres.
    – Alors, c'est ça, un elfe de maison ? murmura Ron. Bizarre comme créature...
    – Dobby était encore plus bizarre, répondit Harry avec conviction.
    Ron sortit ses Multiplettes et les braqua sur la foule qui occupait les gradins, de l'autre côté du stade.

    – Extraordinaire ! dit-il en tournant la molette qui permettait de repasser les images. J'arrive à voir de nouveau ce vieux bonhomme se mettre les doigts dans le nez... encore une fois... et encore une...
    Pendant ce temps, Hermione parcourait avec avidité son programme à la couverture de velours agrémentée d'un pompon.
    – « Les mascottes des deux équipes présenteront un spectacle avant le match », lut-elle à haute voix.
    – Ça vaut la peine d'être vu, dit Mr Weasley. Les équipes nationales amènent des créatures typiques de leurs pays d'origine pour faire un peu de spectacle.
    Autour d'eux, la loge se remplit peu à peu au cours de la demi-heure qui suivit. Mr Weasley ne cessait de serrer la main de gens qui occupaient à l'évidence de hautes fonctions dans le monde de la sorcellerie. Chaque fois, Percy se levait d'un bond, comme s'il avait été assis sur un porc-épic. A l'arrivée de Cornélius Fudge, le ministre de la Magie, Percy s'inclina si bas que ses lunettes tombèrent et se cassèrent. Horriblement gêné, il les répara d'un coup de baguette magique et resta ensuite assis sur sa chaise, jetant des regards jaloux à Harry que Cornélius Fudge avait salué comme un vieil ami. Ils s'étaient déjà rencontrés et Fudge serra la main de Harry d'un air paternel, lui demanda comment il allait et le présenta aux sorciers assis à ses côtés.
    – Harry Potter, vous savez..., dit-il d'une voix forte au ministre bulgare, qui portait une magnifique robe de sorcier en velours noir ourlé d'or, et ne paraissait pas comprendre un mot d'anglais. Harry Potter, voyons, insista Fudge, je suis sûr que vous savez qui c'est... Le garçon qui a survécu à Vous-Savez-Qui... Vous savez forcément qui c'est...
    Le sorcier bulgare vit soudain la cicatrice de Harry et se mit à parler très fort d'un ton surexcité en la montrant du doigt.
    – Je savais que ça finirait comme ça, dit Fudge à Harry d'un ton las. Je ne suis pas très doué pour les langues étrangères, j'ai besoin de Barty Croupton dans ces cas-là. Ah, je vois que son elfe de maison lui a gardé une chaise... C'est une bonne chose, ces zigotos de Bulgares ont essayé de quémander toutes les meilleures places... Ah, voici Lucius !
    Harry, Ron et Hermione tournèrent vivement la tête. Se glissant le long du deuxième rang en direction de trois chaises vides, derrière Mr Weasley, ils virent arriver les anciens maîtres de Dobby, l'elfe de maison : Lucius Malefoy, son fils Drago et une femme qui devait être la mère de ce dernier.
    Harry et Drago Malefoy étaient ennemis depuis leur tout premier voyage à Poudlard. Le teint pâle, le nez pointu, les cheveux d'un blond presque blanc, Drago ressemblait beaucoup à son père. Sa mère était blonde, elle aussi. Grande et mince, elle aurait pu paraître séduisante si elle n'avait pas eu l'air d'être sans cesse incommodée par une odeur pestilentielle.
    – Ah, Fudge, dit Mr Malefoy en tendant la main au ministre de la Magie. Comment allez-vous ? Je crois que vous ne connaissez pas mon épouse, Narcissa ? Ni notre fils, Drago ?

    – Mes hommages, madame, dit Fudge avec un sourire, en s'inclinant devant Mrs Malefoy.
    Permettez-moi de vous présenter Mr Oblansk... Obalonsk... Mr... enfin bref, le ministre bulgare de la Magie. De toute façon, il est incapable de comprendre un traître mot de ce que je dis, alors peu importe. Et, voyons, qui y a-t-il encore ? Vous connaissez Arthur Weasley, j'imagine ?
    Il y eut un moment de tension. Mr Weasley et Mr Malefoy échangèrent un regard et Harry se rappela en détail la dernière fois où ils s'étaient trouvés face à face. C'était à la librairie Fleury et Bott et ils en étaient venus aux mains. Les yeux gris et froids de Mr Malefoy se posèrent sur Mr Weasley puis balayèrent le premier rang.
    – Seigneur ! dit-il à voix basse. Qu'avez-vous donc vendu pour obtenir des places dans la tribune officielle ? Votre maison n'aurait certainement pas suffi à payer le prix des billets ?
    Fudge, qui n'écoutait pas, reprit la parole :
    – Lucius vient d'apporter une contribution très généreuse à l'hôpital Ste Mangouste pour les maladies et blessures magiques, Arthur. Il est mon invité.
    – Ah, bien... très bien..., dit Mr Weasley avec un sourire forcé.
    Les yeux de Mr Malefoy étaient revenus sur Hermione qui rosit légèrement mais soutint son regard. Harry savait très bien pourquoi Mr Malefoy pinçait les lèvres. Les Malefoy tiraient fierté de leur sang pur; en d'autres termes, quiconque descendait de parents moldus, comme Hermione, leur apparaissait comme un sorcier de seconde classe. Mr Malefoy n'osa cependant rien dire en présence du ministre de la Magie. Il adressa un signe de tête dédaigneux à Mr Weasley et suivit la rangée de chaises jusqu'aux places qui lui étaient réservées. Drago lança à Harry, Ron et Hermione un regard méprisant, puis s'assit entre son père et sa mère.
    – Crétins visqueux, marmonna Ron.
    Harry, Hermione et lui se tournèrent à nouveau vers le terrain. Un instant plus tard, Ludo Verpey entra en trombe dans la loge.
    – Tout le monde est prêt ? demanda-t-il, son visage rond luisant comme un gros fromage de Hollande. Monsieur le ministre, on peut y aller ?
    – Quand vous voudrez, Ludo, dit Fudge, très à son aise. Verpey sortit aussitôt sa baguette magique, la pointa sur sa gorge et s'exclama :
    – Sonorus !
    Il parla alors par-dessus le tumulte qui emplissait à présent le stade plein à craquer et sa voix tonitruante résonna sur tous les gradins :
    – Mesdames et messieurs, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue ! Bienvenue à cette finale de la quatre cent deuxième Coupe du Monde de Quidditch !
    Les spectateurs se mirent à hurler et à applaudir. Des milliers de drapeaux s'agitèrent, mêlant les hymnes nationaux des deux équipes dans une cacophonie qui s'ajouta au vacarme. Le dernier message publicitaire ( Les Dragées surprises de Bertie Crochue — prenez le risque à chaque bouchée ! ) s'effaça de l'immense tableau qui affichait à présent BULGARIE : ZERO, IRLANDE : ZERO.
    – Et maintenant, sans plus tarder, permettez-moi de vous présenter... Les mascottes de l'équipe bulgare !
    La partie droite des gradins, entièrement colorée de rouge, explosa en acclamations.
    – Je me demande ce qu'ils ont amené, dit Mr Weasley qui se pencha en avant. Aaah !
    Il enleva brusquement ses lunettes et les essuya sur sa robe de sorcier.
    – Des Vélanes !
    – Qu'est-ce que c'est que des Vél...
    Mais une centaine d'entre elles venaient de faire leur apparition sur le terrain et la question de Harry trouva sa réponse. Les Vélanes étaient des femmes... Les plus belles femmes que Harry eût jamais vues... sauf qu'elles n'étaient pas — qu'elles ne pouvaient être — humaines. Cette constatation rendit Harry perplexe et il essaya de déterminer ce qu'elles étaient exactement.
    Comment se pouvait-il que leur peau scintille ainsi comme un clair de lune, que leurs cheveux d'or blanc volent derrière elles, alors qu'il n'y avait pas le moindre vent... Mais à ce moment, la musique retentit et Harry ne se soucia plus de savoir à quel genre d'êtres il avait affaire —
    d'ailleurs, il ne se soucia plus de rien du tout.
    Les Vélanes s'étaient mises à danser et la tête de Harry se vida aussitôt. Il n'éprouva plus rien d'autre qu'une totale félicité. Désormais, la seule chose au monde qui lui importait, c'était de continuer à regarder les Vélanes. Car si elles cessaient de danser, il ne pourrait en résulter que de grands malheurs...
    Tandis que les Vélanes se trémoussaient au rythme d'une musique de plus en plus vive, des pensées folles, insaisissables, tournoyaient dans l'esprit hébété de Harry. Il avait envie de faire, à l'instant même, quelque chose de spectaculaire, d'impressionnant. Par exemple, sauter de la loge et atterrir en vol plané au milieu du stade lui paraissait une bonne idée... Mais serait-ce suffisant ?
    – Harry, qu'est-ce que tu fais ? demanda la voix lointaine d'Hermione.
    La musique cessa. Harry cligna des yeux. Il s'était levé et avait commencé à enjamber la balustrade de la loge. A côté de lui, Ron était figé dans l'attitude de quelqu'un qui s'apprête à s'élancer d'un plongeoir.
    Des cris de fureur s'élevaient dans le stade. Les spectateurs refusaient de laisser partir les Vélanes et Harry ne pouvait que les approuver. Il était évident, à présent, qu'il allait soutenir l'équipe bulgare et il se demanda vaguement pourquoi il avait un grand trèfle vert épinglé sur sa poitrine. Pendant ce temps, Ron, d'un air distrait, déchirait en lambeaux les trèfles qui ornaient son chapeau. Mr Weasley, un vague sourire aux lèvres, se pencha vers Ron et lui prit le chapeau des mains.

    – Tu en auras besoin, dit-il, quand l'Irlande aura dit son mot.
    – Hein ? marmonna Ron, bouche bée, le regard fixé sur les Vélanes qui s'étaient alignées d'un côté du terrain.
    D'un air réprobateur, Hermione tendit la main et ramena Harry vers sa chaise.
    – Non mais vraiment ! dit-elle.
    – Et maintenant, rugit la voix amplifiée de Ludo Verpey, veuillez s'il vous plaît lever vos baguettes... pour accueillir les mascottes de l'équipe nationale d'Irlande !
    Un instant plus tard, quelque chose qui ressemblait à une grande comète vert et or surgit dans le stade. Elle fit un tour complet du terrain, puis se sépara en deux comètes plus petites, chacune se précipitant vers les buts. Un arc-en-ciel se déploya brusquement d'un bout à l'autre du stade, reliant entre elles les deux comètes lumineuses. Des « Aaaaaaaaah » et des
    « Oooooooooh » retentirent dans la foule comme à un spectacle de feu d'artifice. Puis l'arc-en-ciel s'effaça et les deux comètes se réunirent et se fondirent à nouveau en une seule, formant à présent un grand trèfle scintillant qui s'éleva dans le ciel et vola au-dessus des tribunes. Une sorte de pluie d'or semblait en tomber...
    – Magnifique ! s'écria Ron lorsque le trèfle vola au-dessus d'eux, répandant une averse de pièces d'or qui rebondissaient sur leurs chaises et sur leurs têtes. Harry observa le trèfle en clignant des yeux et s'aperçut qu'il était composé de milliers de tout petits bonshommes barbus, vêtus de gilets rouges, et portant chacun une minuscule lanterne verte ou dorée.
    – Des farfadets ! s'exclama Mr Weasley, au milieu des applaudissements déchaînés des spectateurs dont beaucoup s'affairaient autour de leurs sièges pour ramasser les pièces d'or tombées à leurs pieds.
    – Et voilà ! s'écria Ron d'un ton réjoui, en fourrant une poignée d'or dans la main de Harry.
    Pour les Multiplettes ! Mais maintenant, il faudra que tu m'achètes un cadeau à Noël !
    Le trèfle géant se dispersa, les farfadets se laissèrent tomber en douceur sur le terrain, de l'autre côté des Vélanes, et s'assirent en tailleur pour assister au match.
    – Et maintenant, mesdames et messieurs, nous avons le plaisir d'accueillir... l'équipe nationale de Quidditch de Bulgarie ! Voici... Dimitrov !
    Sous les applaudissements déchaînés des supporters bulgares, une silhouette vêtue de rouge, à califourchon sur un balai, surgit d'une des portes qui donnaient sur le terrain en volant si vite qu'on avait du mal à la suivre des yeux.
    – Ivanova !
    Un deuxième joueur en robe rouge fila dans les airs.
    – Zograf ! Levski ! Vulchanov ! Volkov ! Eeeeeeeeeet voici... Krum !
    – C'est lui ! C'est lui ! hurla Ron, suivant Krum à l'aide de ses Multiplettes.

    Harry le regarda à son tour à travers les siennes.
    Viktor Krum était mince, le teint sombre et cireux, avec un grand nez arrondi et d'épais sourcils noirs. On aurait dit un grand oiseau de proie. Il était difficile de croire qu'il avait seulement dix-huit ans.
    – Et maintenant, accueillons... l'équipe nationale de Quidditch d'Irlande ! s'époumona Verpey.
    Voici... Connolly ! Ryan ! Troy ! Mullet ! Morane ! Quigley ! Eeeeeeeeeet... Lynch !
    Sept traînées vertes jaillirent sur le terrain. Harry tourna une petite molette sur le côté de ses Multiplettes et regarda les joueurs passer au ralenti : il vit alors le mot « Éclair de feu » gravé sur chacun de leurs balais et leurs noms brodés en lettres d'argent dans leur dos.
    – Et voici, arrivant tout droit d'Egypte, notre arbitre, l'estimé président-sorcier général de l'Association internationale de Quidditch, Hassan Mostafa !
    Un petit sorcier efflanqué, complètement chauve mais doté d'une moustache qui aurait pu rivaliser avec celle de l'oncle Vernon, s'avança à grands pas sur le terrain. Un sifflet d'argent dépassait de sous sa moustache; sous un bras, il portait une grosse caisse en bois et sous l'autre, son balai volant. Harry remit sur la vitesse normale le cadran de ses Multiplettes, regardant attentivement Mostafa enfourcher son balai et ouvrir la caisse d'un coup de pied.
    Quatre balles en surgirent aussitôt : le Souafle écarlate, les deux Cognards noirs et (Harry ne l'aperçut qu'un très bref instant avant qu'il s'envole hors de sa vue) le minuscule Vif d'or pourvu de petites ailes d'argent. Soufflant d'un coup sec dans son sifflet, Mostafa s'éleva dans les airs, derrière les balles.
    – C'eeeeeeeest PARTI ! hurla Verpey. Le Souafle à Mullet qui passe à Troy ! Morane !
    Dimitrov ! Mullet à nouveau ! Troy ! Levski ! Morane !
    C'était du Quidditch comme Harry n'en avait encore jamais vu. Il pressait si fort ses Multiplettes contre ses yeux que la monture de ses lunettes lui écorcha l'arête du nez. Les joueurs filaient à une vitesse incroyable. Les poursuiveurs se passaient le Souafle avec une telle rapidité que Verpey avait tout juste le temps de dire leur nom. Harry tourna la molette du ralenti, sur le côté droit de ses Multiplettes, pressa le bouton « image par image », juste au-dessus, et vit alors le match au ralenti, avec des explications qui s'affichaient sur les lentilles en lettres violettes étincelantes. Dans les tribunes, le vacarme de la foule déchaînée malmenait ses tympans.
    « Attaque en faucon », lut-il en voyant les trois poursuiveurs irlandais foncer côte à côte, Troy au centre, Mullet et Morane légèrement en retrait, dans une attaque contre les Bulgares. Les mots « Feinte de Porskoff » s'affichèrent ensuite sur les lentilles de ses Multiplettes lorsque Troy fit semblant de monter en chandelle avec le Souafle, entraînant dans son sillage la poursuiveuse bulgare Ivanova, puis laissa tomber le Souafle que rattrapa Morane. L'un des batteurs bulgares, Volkov, frappa vigoureusement avec sa batte un Cognard qui passait devant lui, l'envoyant sur la trajectoire de Morane. Celle-ci se baissa pour l'éviter et lâcha le Souafle; Levski fonça et le rattrapa.
    – TROY MARQUE ! rugit Verpey et tout le stade trembla sous les applaudissements et les acclamations. Dix-zéro en faveur de l'Irlande !

    – Quoi ? s'exclama Harry, lançant des regards frénétiques autour de lui à travers ses Multiplettes. C'est Levski qui avait le Souafle !
    – Harry, si tu ne regardes pas le match à la vitesse normale, tu vas manquer des tas de choses, cria Hermione qui sautillait sur place en agitant les bras pendant que Troy faisait un tour d'honneur.
    Harry regarda par-dessus ses Multiplettes et vit que les farfadets qui regardaient le match depuis les lignes de touche s'étaient à nouveau envolés pour reconstituer le grand trèfle scintillant. De l'autre côté du terrain, les Vélanes les regardaient d'un air boudeur.
    Furieux contre lui-même, Harry ramena la molette sur la position « vitesse normale » lorsque le match reprit.
    Il connaissait suffisamment bien le Quidditch pour pouvoir apprécier l'extraordinaire virtuosité des poursuiveurs irlandais. Il y avait entre eux une parfaite harmonie. A en juger par la façon dont ils se plaçaient, on aurait dit qu'ils lisaient dans les pensées les uns des autres et la rosette épinglée sur la poitrine de Harry ne cessait de couiner leurs noms : « Troy —
    Mullet — Morane ! » Moins de dix minutes plus tard, l'Irlande avait marqué deux autres buts, faisant monter le score à trente-zéro et déclenchant un tonnerre de vivats et d'applaudissements chez les supporters vêtus de vert.
    Le match devint encore plus rapide et plus brutal. Volkov et Vulchanov, les batteurs bulgares, frappaient les Cognards avec férocité en les envoyant sur les poursuiveurs irlandais et parvenaient à perturber leurs plus belles trajectoires. A deux reprises, les Irlandais furent contraints de rompre leur formation et Ivanova finit par franchir leur défense, feinter le gardien, Ryan, et marquer le premier but bulgare.
    – Bouchez-vous les oreilles ! cria Mr Weasley tandis que les Vélanes se mettaient à danser pour célébrer l'exploit.
    Harry se cacha également les yeux. Il voulait rester concentré sur le jeu. Quelques instants plus tard, il risqua un regard vers le terrain. Les Vélanes avaient cessé de danser et le Souafle était à nouveau entre les mains des joueurs bulgares.
    – Dimitrov ! Levski ! Dimitrov ! Ivanova — Oh, là, là ! rugit Verpey.
    Cent mille sorcières et sorciers retinrent leur souffle en voyant les deux attrapeurs, Krum et Lynch, foncer en piqué au milieu des poursuiveurs, à une telle vitesse qu'ils semblaient avoir sauté d'un avion sans parachute. Harry suivit leur descente à travers ses Multiplettes, plissant les yeux pour essayer d'apercevoir le Vif d'or.
    – Ils vont s'écraser ! hurla Hermione, à côté de Harry.
    Elle eut à moitié raison. A la toute dernière seconde, Viktor Krum redressa son balai et remonta en chandelle. Lynch, en revanche, heurta le sol avec un bruit sourd qu'on entendit à travers tout le stade. Une immense plainte s'éleva des gradins occupés par les Irlandais.
    – Quel idiot ! gémit Mr Weasley. C'était une feinte de Krum.

    – Temps mort ! cria la voix de Verpey. Des Médicomages se précipitent sur le terrain pour examiner Aidan Lynch !
    – Ça va aller, il s'est simplement un peu planté, dit Charlie à Ginny qui était penchée pardessus la balustrade de la loge, l'air terrifié. C'est ce que voulait Krum, bien sûr...
    Harry se hâta d'appuyer sur les boutons « répétition » et « image par image » de ses Multiplettes, tripota la molette de ralenti et regarda à nouveau l'action.
    Au ralenti, il revit la descente en piqué de Krum et Lynch. « Feinte de Wronski — dangereuse manœuvre de diversion de l'attrapeur », lut Harry en lettres lumineuses. Il remarqua le visage de Krum, tendu par la concentration, tandis qu'il remontait en chandelle au dernier moment alors que Lynch s'écrasait à terre et il comprit : Krum n'avait pas du tout vu le Vif d'or, il voulait simplement inciter Lynch à l'imiter. Harry n'avait jamais vu personne voler comme ça.
    On aurait presque dit que Krum évoluait sans balai : il se déplaçait si facilement dans les airs qu'il semblait n'avoir besoin d'aucun support, comme s'il n'était pas soumis à l'attraction terrestre. Harry remit ses Multiplettes en position normale et les braqua sur Krum. Il décrivait des cercles loin au-dessus de Lynch que les Médicomages étaient en train de ranimer à l'aide de potions. Harry fit le point sur le visage de Krum et vit ses yeux sombres lancer des regards rapides sur toute la surface du terrain qui s'étendait trente mètres au-dessous de lui. Il profitait du temps passé à ranimer Lynch pour essayer de repérer le Vif d'or sans aucune interférence des autres joueurs.
    Lynch se releva enfin sous les acclamations des supporters vêtus de vert, enfourcha son Éclair de feu et s'élança à nouveau dans les airs. Son retour sembla donner un regain d'ardeur à l'Irlande. Lorsque Mostafa siffla la reprise du match, les poursuiveurs passèrent à l'action avec une habileté que Harry jugea sans égale.
    Au bout d'un nouveau quart d'heure de fureur et de prouesses, l'Irlande avait pris le large en marquant dix nouveaux buts. Son équipe menait à présent par cent trente points à dix. Et le jeu commençait à tourner mal.
    Lorsque Mullet s'élança à nouveau vers les buts en serrant le Souafle sous son bras, le gardien bulgare, Zograf, se porta à sa rencontre. L'action fut si rapide que Harry ne vit pas très bien ce qui s'était passé, mais le hurlement de rage qui retentit chez les supporters irlandais et le long coup de sifflet de Mostafa lui indiquèrent qu'il y avait eu faute.
    – Et Mostafa donne un avertissement au gardien bulgare pour brutalité — usage excessif des coudes ! annonça Verpey aux spectateurs qui hurlaient de toutes parts. Et... Oui, un penalty en faveur de l'Irlande !
    Les farfadets qui s'étaient élancés dans les airs avec colère, tel un essaim de frelons scintillants, lorsque Mullet avait été victime du gardien bulgare, se regroupaient à présent pour former les lettres « HA ! HA ! HA ! ». De l'autre côté du terrain, les Vélanes se levèrent d'un bond, firent onduler leur chevelure en remuant la tête d'un air furieux et se remirent à danser.
    D'un même mouvement, les Weasley et Harry se bouchèrent les oreilles mais Hermione, qui était restée immobile, tira soudain Harry par le bras. Il se retourna et elle lui ôta elle-même les doigts des oreilles d'un geste impatient.

    – Regarde l'arbitre ! dit-elle en pouffant de rire.
    Harry baissa les yeux vers le terrain et vit un étrange spectacle : Hassan Mostafa avait atterri devant les Vélanes et faisait rouler ses muscles en lissant sa moustache d'un air surexcité.
    – On ne peut pas tolérer ça ! s'exclama Ludo Verpey, tout en ayant l'air de s'amuser beaucoup.
    Que quelqu'un aille donner une gifle à l'arbitre !
    Un Médicomage traversa le terrain en se bouchant les oreilles et donna un grand coup de pied dans les tibias de Mostafa. Celui-ci sembla revenir à lui. Regardant à nouveau à travers ses Multiplettes, Harry vit qu'il avait l'air très gêné. Il cria quelque chose aux Vélanes qui avaient cessé de danser, prêtes à se rebeller.
    – A moins que je ne me trompe, il semble que Mostafa s'efforce de renvoyer dans leur coin les mascottes de l'équipe bulgare, commenta la voix de Verpey. Et maintenant, voici quelque chose qu'on n'avait encore jamais vu... Oh, oh, la situation pourrait bien se gâter...
    Ce fut le cas : les batteurs bulgares, Volkov et Vulchanov, atterrirent de chaque côté de Mostafa et commencèrent à se déchaîner contre lui, gesticulant en direction des farfadets qui avaient à présent formé dans le ciel les mots « HI HI HI ». Mais Mostafa ne se laissa pas impressionner par les protestations bulgares. Il pointa le doigt en l'air en leur ordonnant visiblement de reprendre leur vol et, devant leur refus, lança deux brefs coups de sifflet.
    – Deux penaltys en faveur de l'Irlande ! s'écria Verpey, déclenchant des hurlements furieux parmi les supporters bulgares. Volkov et Vulchanov feraient bien de remonter sur leurs balais... Oui... Ça y est, c'est ce qu'ils font... Et c'est Troy qui prend le Souafle...
    Le jeu atteignait maintenant un niveau de férocité qu'on n'avait encore jamais vu. Les batteurs de chaque équipe se montraient sans merci : Volkov et Vulchanov en particulier agitaient violemment leurs battes sans se soucier de savoir si elles frappaient des Cognards ou des joueurs. Dimitrov fonça sur Morane qui était en possession du Souafle, manquant de la faire tomber de son balai.
    – Faute ! hurlèrent les supporters irlandais d'une même voix en se dressant d'un bond dans une grande vague verdoyante.
    – Faute ! répéta en écho la voix magiquement amplifiée de Ludo Verpey. Dimitrov vole délibérément sur Morane en cherchant à provoquer le choc, et nous devrions avoir un autre penalty... Oui, voilà le coup de sifflet !
    Les farfadets s'étaient à nouveau élancés dans les airs et, cette fois, ils formaient une main géante qui faisait un signe obscène en direction des Vélanes. Celles-ci perdirent alors tout contrôle. Elles se précipitèrent sur le terrain et se mirent à jeter sur les farfadets des poignées de flammes. En les observant à travers ses Multiplettes, Harry remarqua qu'elles avaient perdu toute beauté. Leurs visages s'étaient allongés et ressemblaient à présent à des têtes d'oiseaux au bec cruel, tandis que des ailes couvertes d'écailles jaillissaient de leurs épaules.
    – Et ça, mes enfants, s'exclama Mr Weasley dans le tumulte qui remplissait le stade, c'est la preuve qu'il ne faut jamais se fier à l'apparence !

    Des sorciers du ministère envahirent le terrain pour essayer, sans grand succès, de séparer les Vélanes des farfadets. Mais la bataille qui avait lieu sur le sol n'était rien en comparaison de celle qui se déroulait dans les airs. A travers ses Multiplettes, Harry regardait de tous côtés, suivant le Souafle qui changeait de mains à la vitesse d'une balle de fusil...
    – Levski — Dimitrov — Morane — Troy — Mullet — Ivanova — Morane à nouveau —
    Morane... MORANE QUI MARQUE !
    Mais les cris de joie des supporters irlandais s'entendirent à peine parmi les hurlements perçants des Vélanes, les détonations produites par les baguettes magiques des représentants du ministère et les rugissements de fureur des Bulgares. Le jeu reprit aussitôt. Levski s'empara du Souafle, le passa à Dimitrov...
    Quigley, le batteur irlandais, brandit sa batte et frappa de toutes ses forces un Cognard en direction de Krum qui ne se baissa pas assez vite et le reçut en pleine figure.
    Un grondement assourdissant monta de la foule. Le nez de Krum semblait cassé, il avait du sang partout, mais Hassan Mostafa ne donna aucun coup de sifflet. Il avait d'autres soucis et personne ne pouvait lui reprocher de n'avoir pas réagi : l'une des Vélanes venait en effet de lui jeter une poignée de flammes qui avaient mis le feu à son balai.
    Harry espérait que quelqu'un allait s'apercevoir que Krum était blessé. Tout en étant supporter de l'Irlande, il considérait Krum comme le joueur le plus fascinant qu'il ait jamais vu et Ron, de toute évidence, avait la même opinion.
    – Temps mort, voyons ! Il ne peut pas jouer comme ça...
    – Regarde Lynch ! s'écria Harry.
    L'attrapeur irlandais descendait en piqué et Harry était sûr qu'il ne s'agissait pas d'une feinte de Wronski. Cette fois-ci, c'était bien le Vif d'or...
    – Il l'a vu ! s'exclama Harry. Il l'a vu ! Regarde-le !
    Une bonne moitié des spectateurs semblaient avoir compris ce qui se passait. Les supporters irlandais se levèrent comme un raz de marée d'un vert étincelant en poussant des cris d'encouragement à l'adresse de leur attrapeur... Mais Krum le suivait de près. Harry se demanda comment il arrivait encore à voir où il allait. Des gouttes de sang jaillissaient dans son sillage mais il avait rattrapé Lynch, à présent, et tous deux, côte à côte, fonçaient à nouveau vers le sol...
    – Ils vont s'écraser ! hurla Hermione.
    – Non ! rugit Ron.
    – Lynch est fichu ! s'écria Harry.
    Et il avait raison : pour la deuxième fois, Lynch heurta le sol de plein fouet et fut aussitôt piétiné par une horde de Vélanes déchaînées.

    – Le Vif d'or, où est le Vif d'or ? vociféra Charlie.
    – Il l'a eu ! Krum l'a eu ! C'est fini ! s'exclama Harry. Krum, sa robe rouge luisante du sang qui coulait de son nez, remontait lentement dans les airs, le poing serré, une lueur dorée nimbant sa main.
    Le grand panneau afficha en lettres lumineuses : BULGARIE : CENT SOIXANTE, IRLANDE : CENT SOIXANTE-DIX. Dans les gradins, la foule semblait ne pas avoir encore réalisé ce qui venait de se passer. Puis, peu à peu, comme les réacteurs d'un énorme avion s'apprêtant à décoller, le grondement des supporters irlandais augmenta d'intensité et explosa tout à coup en hurlements d'allégresse.
    – L'IRLANDE A GAGNE ! s'écria Verpey qui, comme les Irlandais, semblait avoir été pris de court par la soudaine issue du match. KRUM A ATTRAPÉ LE VIF D'OR, MAIS C'EST
    L'IRLANDE QUI GAGNE ! Seigneur, qui donc pouvait s'attendre à ça ?
    – Pourquoi est-ce qu'il a attrapé le Vif d'or ? cria Ron, tout en sautant sur place et en applaudissant avec les mains au-dessus de la tête. Il a mis fin au match alors que l'Irlande avait cent soixante points d'avance, l'imbécile !
    – Il savait qu'ils ne pouvaient plus remonter, lui répondit Harry, en criant lui aussi pour couvrir le vacarme, mais sans cesser d'applaudir bruyamment. Les poursuiveurs irlandais étaient trop forts... Il voulait que le match finisse à son avantage, voilà tout...
    – Il a été très courageux, non ? dit Hermione en se penchant en avant pour regarder Krum atterrir tandis qu'une nuée de Médicomages se frayait un chemin vers lui, au milieu des Vélanes et des farfadets qui se livraient bataille. Il n'a pas l'air en bon état...
    Harry regarda à nouveau à travers ses Multiplettes. Il était difficile de voir ce qui se passait, à cause des farfadets fous de joie qui volaient en tous sens au-dessus du terrain, mais il parvint quand même à apercevoir Krum entouré de Médicomages. Il avait l'air plus renfrogné que jamais et refusait qu'ils épongent le sang de sa figure. Ses coéquipiers s'étaient rassemblés autour de lui, hochant la tête, l'air abattu. Un peu plus loin, les joueurs irlandais dansaient joyeusement sous la pluie d'or que déversaient leurs mascottes. Des drapeaux s'agitaient d'un bout à l'autre du stade, l'hymne national irlandais retentissait de toutes parts. Les Vélanes avaient retrouvé leur beauté habituelle, mais paraissaient tristes et accablées.
    – Nous nous sommes battus avec grrrrand courrrage, soupira d'un ton mélancolique une voix derrière Harry.
    Il se retourna : c'était le ministre bulgare de la Magie.
    – Mais !... Vous parlez notre langue ! s'exclama Fudge, indigné. Et vous m'avez laissé parler par gestes toute la journée !
    – C'était vrrrraiment trrrrès drrrrôle, répondit le ministre bulgare avec un haussement d'épaules.
    – Et pendant que l'équipe d'Irlande accomplit un tour d'honneur, flanquée de ses mascottes, la Coupe du Monde de Quidditch est apportée dans la tribune officielle ! rugit Verpey.

    Harry fut soudain ébloui par une lumière blanche éclatante : la loge venait de s'illuminer par magie pour que tout le monde, sur les gradins, puisse voir ce qui s'y passait. Deux sorciers essoufflés apportèrent alors une immense coupe d'or qu'ils tendirent à Cornélius Fudge. Celui-ci paraissait toujours furieux d'avoir dû passer la journée à parler inutilement par signes.
    – Et maintenant, applaudissons bien fort les courageux perdants — l'équipe de Bulgarie !
    s'écria Verpey.
    Montant l'escalier qui menait à la loge, les sept joueurs bulgares firent leur entrée. Des applaudissements s'élevèrent de la foule pour saluer les vaincus et Harry vit des milliers de Multiplettes scintiller dans leur direction.
    Un par un, les Bulgares s'avancèrent dans les travées et Verpey donna le nom de chacun d'entre eux tandis qu'ils serraient la main de leur propre ministre, puis celle de Fudge. Krum, le dernier de la file, tenait toujours le Vif d'or dans son poing et paraissait dans un état épouvantable. Deux yeux au beurre noir, particulièrement spectaculaires, étaient apparus sur son visage ensanglanté. Harry remarqua que ses mouvements semblaient moins harmonieux lorsqu'il était au sol. Il avait le dos rond et des pieds légèrement écartés qui l'obligeaient à marcher en canard. Mais, lorsque son nom fut prononcé, le stade tout entier explosa en acclamations assourdissantes.
    Ce fut ensuite le tour de l'équipe irlandaise. Aidan Lynch était soutenu par Morane et Connolly. Sa seconde chute l'avait étourdi et ses yeux au regard étrange semblaient avoir du mal à faire le point. Il eut cependant un large sourire lorsque Troy et Quigley levèrent la coupe à bout de bras et que la foule manifesta son enthousiasme dans une longue ovation qui fit trembler le stade comme un tonnerre. Harry ne sentait plus ses mains à force d'applaudir.
    Enfin, lorsque les joueurs irlandais eurent quitté la loge pour accomplir un autre tour d'honneur sur leurs balais (Aidan Lynch, monté sur celui de Connolly, se cramponnait à sa taille en continuant de sourire d'un air absent), Verpey pointa sa baguette vers sa gorge et murmura :
    – Sourdinam. On parlera de ce match pendant des années, dit-il d'une voix enrouée. Quel coup de théâtre, ce... dommage que ça n'ait pas duré plus longtemps... Ah, oui, c'est vrai... je vous dois... combien ?
    Fred et George venaient d'enjamber le dossier de leurs chaises et se tenaient à présent devant Ludo Verpey avec un grand sourire et la main tendue.

    9
    LA MARQUE DES TÉNÈBRES
    – Ne dites pas à votre mère que vous avez parié de l'argent, implora Mr Weasley en s'adressant à Fred et à George, pendant qu'ils redescendaient l'escalier tous ensemble.
    – Ne t'inquiète pas, papa, répondit Fred d'un ton ravi. On a de grands projets pour utiliser cet argent et on n'a pas du tout envie qu'il soit confisqué.
    Mr Weasley sembla sur le point de demander de quelle nature étaient ces grands projets mais, à la réflexion, il estima préférable de ne rien savoir.
    Ils furent bientôt pris dans le flot de la foule qui sortait du stade pour revenir sur le terrain de camping. Sur le chemin du retour, l'air de la nuit leur apportait l'écho de chansons hurlées à tue-tête et des farfadets filaient au-dessus d'eux, en poussant des cris et en agitant leurs lanternes. Lorsqu'ils arrivèrent enfin devant leurs tentes, personne n'avait la moindre envie de dormir et, compte tenu du vacarme qui régnait autour d'eux, Mr Weasley fut d'accord pour qu'ils boivent une dernière tasse de chocolat avant d'aller se coucher. Bientôt, ils se plongèrent dans une discussion allègre et passionnée sur les meilleurs moments du match. Mr Weasley n'était pas d'accord avec Charlie sur « l'usage excessif des coudes » sanctionné par l'arbitre mais, lorsque Ginny tomba endormie devant la petite table de camping et qu'elle renversa du chocolat partout, il déclara qu'il n'était plus temps de refaire le match et insista pour que tout le monde aille dormir. Hermione et Ginny allèrent se coucher dans la tente voisine et Harry et les autres Weasley, après avoir mis leurs pyjamas, se répartirent dans les lits superposés. Des supporters continuaient de chanter de l'autre côté du camping et l'on entendait retentir de temps à autre la détonation d'une baguette magique.
    – Je suis content de ne pas être de service, marmonna Mr Weasley d'une voix ensommeillée.
    Je n'aimerais pas être obligé d'aller dire aux Irlandais de cesser de faire la fête.
    Harry, qui était couché dans le lit au-dessus de celui de Ron, contemplait la toile de la tente, suivant des yeux la lueur que projetait parfois la lanterne d'un farfadet volant aux alentours.
    En même temps, il repassait dans sa tête les trajectoires les plus spectaculaires de Krum. Il avait hâte de remonter sur son propre Éclair de feu pour essayer la feinte de Wronski... Avec tous ses tableaux et ses diagrammes animés, Olivier Dubois n'avait jamais été capable d'expliquer en quoi consistait exactement cette figure... Harry se voyait déjà vêtu d'une robe de Quidditch avec son nom inscrit dans le dos et il imagina la sensation qu'il éprouverait en entendant les acclamations d'une foule de cent mille personnes lorsque Ludo Verpey annoncerait d'une voix retentissante : « Et voici maintenant... Potter ! »
    Harry ne sut jamais s'il s'était endormi pour de bon — s'imaginer volant sur son balai à la manière de Krum avait peut-être fini par devenir un véritable rêve —, la seule chose certaine, c'était que Mr Weasley avait brusquement poussé de grands cris.
    – Debout ! Ron ! Harry ! Vite ! Debout ! C'est urgent !
    Harry se redressa aussitôt, sa tête heurtant la toile de la tente.
    – Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.

    Il eut la vague impression qu'il se passait quelque chose d'anormal. Les bruits qui provenaient du terrain de camping avaient changé de nature. On n'entendait plus de chansons, mais des hurlements et des pas précipités.
    Il se glissa à bas de son lit et tendit la main vers ses vêtements mais Mr Weasley, qui avait mis son jean par-dessus son pantalon de pyjama, l'arrêta d'un geste :
    – Pas le temps, dit-il. Prends ton blouson et sors ! Vite !
    Harry obéit et se précipita hors de la tente, Ron sur ses talons.
    A la lueur des quelques feux qui continuaient de brûler, il voyait des gens courir vers le bois, fuyant quelque chose qui traversait le pré dans leur direction, quelque chose qui émettait d'étranges éclats de lumière et lançait des détonations semblables à des coups de feu. Des exclamations moqueuses, des explosions de rire, des vociférations d'ivrogne leurs parvenaient. Enfin, une puissante lumière verte illumina la scène.
    Une foule serrée de sorciers, avançant d'un même pas, la baguette magique pointée en l'air, traversait lentement le pré. Harry plissa les yeux pour mieux les voir... Ils semblaient dépourvus de visages... et il comprit alors que leurs têtes étaient recouvertes de cagoules. Loin au-dessus d'eux, flottant dans l'air, quatre silhouettes se débattaient, ballottées en tous sens dans des positions grotesques. On aurait dit que les sorciers masqués étaient des marionnettistes et les deux silhouettes suspendues au-dessus de leurs têtes de simples pantins animés par des fils invisibles qu'actionnaient les baguettes magiques. Deux des silhouettes étaient toutes petites.
    D'autre sorciers se joignaient à la troupe masquée, montrant du doigt avec de grands éclats de rire les quatre corps qui flottaient dans les airs. Des tentes s'effondraient sur le chemin de la foule en marche qui ne cessait de grossir à mesure qu'elle avançait. Une ou deux fois, Harry vit un sorcier cagoule détruire d'un coup de baguette magique une tente qui se trouvait sur son passage. Plusieurs d'entre elles prirent feu et les hurlements augmentèrent d'intensité.
    Les quatre malheureux qui flottaient en l'air furent soudain éclairés par une tente en flammes et Harry reconnut l'un d'eux : c'était Mr Roberts, le directeur du camping. Les trois autres devaient être sa femme et ses enfants. D'un coup de baguette magique, l'un des marcheurs fit basculer Mrs Roberts la tête en bas. Sa chemise de nuit se retourna, laissant voir une culotte d'une taille impressionnante. Elle se débattit furieusement pour essayer de se couvrir pendant que la foule au-dessous criait et sifflait dans un déchaînement d'allégresse.
    – C'est répugnant, murmura Ron en regardant le plus petit des enfants moldus qui s'était mis à tourner comme une toupie à vingt mètres au-dessus du sol, sa tête ballottant de tous côtés.
    C'est vraiment répugnant...
    Hermione et Ginny coururent les rejoindre, enfilant une veste par-dessus leurs chemises de nuit. Mr Weasley se trouvait juste derrière elles. Au même moment, Bill, Charlie et Percy émergèrent de la tente des garçons, entièrement habillés, les manches relevées, brandissant leur baguette magique.

    – On va aider les gens du ministère, cria Mr Weasley dans le tumulte, en relevant ses manches à son tour. Vous, allez vous réfugier dans le bois et restez ensemble. Je viendrai vous chercher quand tout sera terminé.
    Bill, Charlie et Percy couraient déjà à la rencontre des marcheurs. Mr Weasley se précipita à leur suite. Des sorciers du ministère arrivaient de tous côtés tandis que la foule des sorciers se rapprochait, la famille Roberts toujours suspendue au-dessus de leurs têtes.
    – Viens, dit Fred en prenant la main de Ginny qu'il entraîna en direction du bois.
    Harry, Ron, Hermione et George les suivirent. Arrivés à la lisière des arbres, ils se retournèrent pour voir ce qui se passait. La foule des sorciers était plus nombreuse que jamais.
    Les représentants du ministère se frayaient un chemin parmi la cohue, essayant de s'approcher des sorciers cagoulés, mais leurs efforts restaient vains. Ils semblaient avoir peur de lancer un sort qui puisse provoquer la chute brutale de la famille Roberts.
    Les lanternes colorées qui avaient éclairé le chemin du stade étaient à présent éteintes. Des silhouettes sombres trébuchaient parmi les arbres; des enfants pleuraient; des cris angoissés, des voix paniquées retentissaient autour d'eux dans l'air froid de la nuit. Harry se sentait poussé en tous sens par des gens dont il n'arrivait pas à voir le visage. Puis il entendit Ron lancer un cri de douleur.
    – Qu'est-ce qui se passe ? demanda Hermione d'une voix inquiète en s'arrêtant si brusquement que Harry la heurta de plein fouet. Ron, où es-tu ? Oh, c'est idiot... Lumos !
    Elle fit jaillir de sa baguette un rayon lumineux et éclaira le chemin. Ron était étendu de tout son long par terre.
    – J'ai trébuché sur une racine, dit-il avec colère en se relevant.
    – Avec des pieds de cette taille, c'est difficile de faire autrement, dit une voix traînante derrière eux.
    Harry, Ron et Hermione se retournèrent et virent Drago Malefoy, seul, appuyé contre un arbre, l'air parfaitement détendu. Les bras croisés, il avait dû regarder ce qui se passait sur le camping à l'abri des arbres.
    Ron conseilla à Malefoy de faire quelque chose qu'il n'aurait sûrement pas osé répéter devant Mrs Weasley, Harry en était convaincu.
    – Surveille un peu ton langage, Weasley, dit Malefoy, une lueur étincelante dans ses yeux pâles. Vous feriez peut-être mieux de vous dépêcher. J'imagine que vous n'avez pas envie qu'elle se fasse repérer.
    Il fit un signe de tête en direction d'Hermione. Au même moment, une détonation aussi puissante que celle d'une bombe retentit dans le camping et un éclair de lumière verte illumina brièvement les arbres qui les entouraient.
    – Qu'est-ce que tu veux dire ? lança Hermione d'un air de défi.

    – Granger, je te signale qu'ils sont décidés à s'en prendre aux Moldus, répondit Malefoy. Tu as envie de montrer ta culotte en te promenant dans les airs ? Si c'est ça que tu veux, tu n'as qu'à rester où tu es... Ils viennent par ici et je suis sûr que ça nous ferait tous bien rire.
    – Hermione est une sorcière, répliqua Harry avec colère.
    – Pense ce que tu voudras, Potter, dit Malefoy avec un sourire mauvais. Si tu crois qu'ils ne sont pas capables de repérer une Sang-de-Bourbe, restez donc ici, tous les trois.
    – Fais attention à ce que tu dis ! s'exclama Ron.
    Tous savaient que « Sang-de-Bourbe » était une façon très insultante de désigner une sorcière ou un sorcier d'ascendance moldue.
    – Laisse tomber, Ron, dit précipitamment Hermione en le retenant par le bras alors qu'il faisait un pas vers Malefoy.
    Une nouvelle explosion, encore plus forte, retentit de l'autre côté des arbres, provoquant des hurlements autour d'eux.
    Malefoy eut un petit rire.
    – Ils ont vite peur, dit-il d'un ton nonchalant. J'imagine que votre père vous a dit de vous cacher ? Qu'est-ce qu'il fabrique ? Il essaye d'aider les Moldus ?
    – Et tes parents, où sont-ils ? lança Harry, qui commençait à perdre patience. Là-bas, avec une cagoule sur la tête, probablement ?
    Malefoy, toujours souriant, se tourna vers lui.
    – Si c'était vrai, tu penses bien que je ne te le dirais pas, Potter, tu t'en doutes ?
    – Bon, ça suffit, dit Hermione en lançant à Malefoy un regard dégoûté. Allons rejoindre les autres.
    – Tu ferais mieux d'aller te cacher, avec ta grosse tête mal coiffée, lança Malefoy d'un ton méprisant.
    – Venez, répéta Hermione, en entraînant Harry et Ron.
    – Je te parie ce que tu veux que son père est là-bas, avec une cagoule sur la tête ! s'emporta Ron.
    – Espérons qu'il se fera prendre par les gens du ministère, dit Hermione avec fougue. Mais où sont donc passés les autres ?
    Fred, George et Ginny étaient introuvables. Une foule nombreuse avait cependant envahi le chemin, tout le monde lançant des regards inquiets vers le camping, toujours plongé dans le tumulte.

    Un peu plus loin, des vociférations s'élevaient d'un groupe de jeunes. Lorsqu'ils virent Harry, Ron et Hermione, une fille aux épais cheveux bouclés se tourna vers eux.
    – Enfin, c'est incroyable ! s'exclama-t-elle. Qu'est-ce que c'est que cette organisation ? Où est Madame Maxime ? Nous l'avons perdue ! Faites quelque chose, voyons !
    – Pardon ? dit Ron.
    – Il ne comprend rien, celui-là, dit la fille aux cheveux bouclés en tournant le dos à Ron.
    Tandis qu'ils continuaient d'avancer, ils l'entendirent distinctement parler de « Potdelard ».
    – Beauxbâtons, murmura Hermione.
    – Comment ? dit Harry.
    – Ils doivent venir de Beauxbâtons. Tu sais, Beauxbâtons, l'académie de magie... Ce sont des Français... J'ai lu quelque chose là-dessus dans Le Guide des écoles de sorcellerie en Europe.
    – Ah, oui, d'accord..., dit Harry.
    – Fred et George n'ont pas pu aller si loin, dit Ron.
    Il sortit sa baguette magique et l'alluma comme celle d'Hermione, scrutant le chemin. Harry fouilla les poches de son blouson à la recherche de sa propre baguette — mais elle n'y était pas. Il trouva seulement ses Multiplettes.
    – Oh, non ! C'est incroyable !... J'ai perdu ma baguette !
    – Tu plaisantes ?
    Ron et Hermione levèrent leurs baguettes pour éclairer le sol un peu plus loin. Harry regarda tout autour de lui, mais il ne vit pas trace de sa baguette magique.
    – Tu l'as peut-être laissée dans la tente, dit Ron.
    – Ou alors elle est tombée de ta poche pendant que tu courais ? suggéra Hermione d'une voix anxieuse.
    – Oui, dit Harry, peut-être...
    Jamais il ne se séparait de sa baguette, lorsqu'il était dans le monde des sorciers, et en être privé en un moment aussi dramatique lui donnait un sentiment de vulnérabilité.
    Un bruissement les fit sursauter. Ils virent Winky, l'elfe de maison, sortir des broussailles à côté d'eux. Elle avait une étrange façon de marcher, chacun de ses mouvements paraissait difficile, comme si une main invisible la tirait en arrière.
    – Il y a des mauvais sorciers, ici ! couina-t-elle, affolée.

    Elle se pencha en avant et continua d'avancer à pas pesants.
    – Et des gens qui volent très haut dans les airs... très haut ! Winky ne veut pas rester ici !
    Elle disparut alors parmi les arbres, de l'autre côté du chemin, poussant de petits cris d'une voix haletante, tandis qu'elle essayait de combattre la force qui la retenait.
    – Qu'est-ce qu'elle a ? dit Ron en la suivant des yeux d'un regard intrigué. Pourquoi n'arrive-telle pas à courir normalement ?
    – Elle n'a sans doute pas demandé la permission d'aller se cacher, dit Harry.
    Il songeait à Dobby. Chaque fois qu'il essayait de faire quelque chose qui aurait déplu aux Malefoy, il ne pouvait s'empêcher de se donner des coups.
    – Tu sais, les elfes de maison n'ont pas la vie facile ! s'exclama Hermione avec indignation.
    En fait, c'est de l'esclavage, rien d'autre ! Ce Mr Croupton l'a obligée à monter tout en haut du stade alors qu'elle avait le vertige et il l'a ensorcelée au point qu'elle n'arrive même plus à courir quand les tentes sont piétinées ! Pourquoi est-ce que personne ne fait rien contre ça ?
    – Bah, les elfes sont heureux de leur sort, non ? dit Ron. Tu as entendu Winky avant le match... « Les elfes de maison n'ont pas à s'amuser »... C'est ça qui lui plaît, obéir...
    – C'est à cause de gens comme toi, Ron, que des systèmes injustes et révoltants continuent d'exister, s'emporta Hermione, simplement parce qu'ils sont trop paresseux...
    Une nouvelle explosion retentit à la lisière du bois.
    – Si on continuait d'avancer ? suggéra Ron.
    Harry vit qu'il regardait Hermione d'un air inquiet. Peut-être y avait-il du vrai dans ce que Malefoy avait dit. Peut-être Hermione courait-elle un plus grand danger qu'eux-mêmes. Ils repartirent aussitôt, Harry continuant de fouiller ses poches bien qu'il sût que sa baguette n'y était pas.
    Ils suivirent le chemin obscur qui s'enfonçait dans le bois, cherchant des yeux Fred, George et Ginny. Ils passèrent devant un groupe de gobelins qui se disputaient à grands cris un sac d'or gagné sans aucun doute en pariant sur le match. Apparemment, l'agitation qui régnait sur le camping les laissait indifférents. Plus loin sur le chemin, Harry, Ron et Hermione traversèrent soudain une tache de lumière argentée. En regardant à travers les arbres, ils virent trois magnifiques Vélanes, debout dans une clairière, entourées d'une horde de jeunes sorciers qui parlaient tous très fort.
    – Je gagne à peu près cent sacs de Gallions par an, criait l'un d'eux. Je travaille comme tueur de dragons auprès de la Commission d'examen des créatures dangereuses.
    – Non, ce n'est pas vrai ! s'exclama son ami, tu laves la vaisselle au Chaudron Buveur... Moi, je suis chasseur de vampires, j'en ai tué environ quatre-vingt-dix jusqu'à maintenant...

    Un troisième sorcier, le visage couvert de boutons nettement visibles, même dans la faible lueur argentée que répandaient les Vélanes, intervint à son tour :
    – Moi, je vais bientôt devenir le plus jeune ministre de la Magie qu'on ait jamais connu, vous allez voir.
    Harry étouffa un éclat de rire en reconnaissant le sorcier boutonneux : il s'appelait Stan Rocade et était en réalité contrôleur du Magicobus.
    Il se tourna vers Ron pour le lui dire, mais le visage de celui-ci était devenu étrangement flasque et, un instant plus tard, il se mit à hurler :
    – Est-ce que je vous ai dit que j'ai inventé un balai qui peut voler jusqu'à Jupiter ?
    – Non mais vraiment ! répéta Hermione.
    Harry et elle saisirent fermement Ron, chacun par un bras, et l'éloignèrent de force. Lorsque les voix des Vélanes et de leurs admirateurs se furent dissipées dans la nuit, Harry, Ron et Hermione avaient atteint le plein cœur du bois. Ils semblaient seuls à présent; tout était beaucoup plus silencieux.
    Harry regarda autour de lui.
    – Le mieux, c'est d'attendre ici, dit-il. Si quelqu'un vient, on l'entendra à des kilomètres.
    Il avait à peine fini sa phrase que Ludo Verpey surgit de derrière un arbre, juste en face d'eux.
    Même à la faible lueur des deux baguettes magiques, Harry remarqua que Verpey avait considérablement changé. Il semblait avoir perdu sa joyeuse humeur et son teint rosé. Il marchait à présent d'un pas lourd, le visage livide et tendu.
    – Qui est là ? demanda-t-il en clignant des yeux pour essayer de les reconnaître. Qu'est-ce que vous faites ici tout seuls ?
    Ils échangèrent un regard surpris.
    – C'est la panique, là-bas, dit Ron.
    Verpey le regarda fixement.
    – Quoi ?
    – Sur le camping... Il y a des sorciers masqués qui ont pris une famille de Moldus...
    Verpey lança un juron sonore.
    – Les imbéciles ! dit-il, l'air affolé.
    Il y eut un simple « pop » et il disparut en transplanant, sans ajouter un mot.

    – On ne peut pas dire qu'il soit très efficace, Verpey, dit Hermione en fronçant les sourcils.
    – Peut-être, mais il a été un grand batteur, en son temps, fit remarquer Ron.
    Il les emmena à l'écart du chemin, dans une petite clairière, et s'assit dans l'herbe, au pied d'un arbre.
    – Les Frelons de Wimbourne ont gagné le championnat trois fois de suite quand il jouait avec eux.
    Il sortit de sa poche sa petite figurine représentant Krum, la posa par terre et la regarda marcher de long en large. A l'image du vrai Krum, la figurine avait les pieds légèrement écartés, le dos rond et paraissait beaucoup moins impressionnante sur le sol qu'en plein vol sur un balai. Harry tendait l'oreille pour essayer d'entendre ce qui se passait du côté du camping.
    Tout paraissait silencieux. L'émeute était peut-être terminée.
    – J'espère que les autres n'ont pas eu d'ennuis, dit Hermione au bout d'un moment.
    – Je ne m'inquiète pas pour eux, assura Ron.
    – Imagine que ton père prenne Lucius Malefoy sur le fait, dit Harry en s'asseyant à côté de lui pour regarder la figurine de Krum se promener sur les feuilles mortes de sa démarche de canard. Il a toujours dit qu'il aimerait bien le coincer.
    – Drago rigolerait beaucoup moins, c'est sûr, dit Ron.
    – Ces pauvres Moldus, quand même..., s'inquiéta Hermione. Qu'est-ce qui va se passer s'ils n'arrivent pas à les faire redescendre ?
    – Ils y arriveront, la rassura Ron. Ils trouveront bien un moyen.
    – C'est vraiment fou de faire une chose pareille alors que tous les gens du ministère sont là !
    s'exclama Hermione. Ils ne s'imaginent quand même pas qu'ils vont pouvoir s'en tirer comme ça ? Tu crois qu'ils ont trop bu ou simplement que... ?
    Elle s'interrompit soudain et regarda par-dessus son épaule. Harry et Ron se retournèrent également. On aurait dit que quelqu'un avançait vers eux en titubant. Ils attendirent, écoutant les bruits de pas irréguliers qui provenaient de derrière les arbres plongés dans l'obscurité.
    Soudain, les pas s'arrêtèrent.
    – Il y a quelqu'un ? cria Harry.
    Personne ne répondit. Harry se releva et regarda de l'autre côté du tronc d'arbre. Il faisait trop sombre pour voir très loin, mais il sentait la présence de quelqu'un, tapi dans l'ombre, au-delà de son champ de vision.
    – Qui est là ? demanda-t-il.

    Puis, brusquement, sans le moindre avertissement, une voix très différente de celles qu'ils avaient entendues s'élever dans les bois déchira le silence. Cette fois, ce ne fut pas un cri de panique qui retentit, mais quelque chose qui ressemblait à un sortilège :
    – MORSMORDRE !
    Une forme immense, verte et brillante, jaillit alors de l'obscurité, s'envola au-dessus des arbres, et monta vers le ciel.
    – Qu'est-ce que... ? balbutia Ron en se relevant d'un bond, le regard fixé sur la chose qui venait d'apparaître.
    Pendant une fraction de seconde, Harry pensa qu'il s'agissait d'un autre vol de farfadets. Puis il s'aperçut que la forme représentait une gigantesque tête de mort, composée de petites lumières semblables à des étoiles d'émeraude, avec un serpent qui sortait de la bouche, comme une langue. Sous leur regard stupéfait, la tête de mort s'éleva de plus en plus haut, étincelant dans un halo de fumée verdâtre, se découpant sur le ciel noir comme une nouvelle constellation.
    Et soudain, une explosion de cris retentit dans le bois alentour. Harry ne comprit pas pourquoi, mais seule la brusque apparition de la tête de mort pouvait avoir déclenché tous ces hurlements. La forme verte s'était élevée suffisamment haut à présent pour illuminer le bois tout entier, telle une sinistre enseigne au néon. Harry regarda parmi les arbres pour essayer d'apercevoir celui qui avait fait surgir la tête de mort, mais il ne vit personne.
    – Qui est là ? cria-t-il à nouveau.
    – Harry, viens, dépêche-toi !
    Hermione l'avait attrapé par le dos de son blouson et le tirait en arrière.
    – Qu'est-ce qu'il y a ? s'étonna Harry, surpris par la pâleur de son visage et son expression terrifiée.
    – C'est la Marque des Ténèbres, Harry ! gémit Hermione en le tirant vers elle de toutes ses forces. Le signe de Tu-Sais-Qui !
    – Voldemort ? ...
    – Harry, viens !
    Harry se retourna. Ron se hâta de ramasser sa figurine et tous trois s'enfuirent en courant.
    Mais à peine avaient-ils fait quelques pas qu'une vingtaine de sorciers surgirent de nulle part, dans une série de détonations, et les encerclèrent aussitôt. Tournant sur lui-même, Harry s'aperçut en une fraction de seconde que chacun des sorciers pointait sa baguette magique sur eux.
    – BAISSEZ-VOUS ! s'écria-t-il.
    Il attrapa les deux autres par la manche et les projeta à terre.

    – STUPEFIX ! rugirent en même temps les vingt sorciers.
    Il y eut une série d'éclairs aveuglants et Harry sentit ses cheveux s'ébouriffer comme si une puissante bourrasque venait de balayer la clairière. Relevant la tête de quelques millimètres, il vit des traits de lumière rouge feu jaillir des baguettes magiques et voler au-dessus d'eux en se croisant les uns les autres pour aller rebondir sur les troncs d'arbres et se perdre dans l'obscurité des sous-bois.
    – Arrêtez ! hurla une voix que Harry reconnut aussitôt. ARRÊTEZ ! C'est mon fils !
    Le souffle qui agitait les cheveux de Harry s'évanouit. Il releva la tête un peu plus haut. Le sorcier qui lui faisait face avait abaissé sa baguette magique. Harry roula sur lui-même et vit Mr Weasley qui s'avançait vers eux à grands pas, l'air terrifié.
    – Ron... Harry... Hermione... Vous n'avez rien ?
    Sa voix tremblait.
    – Écartez-vous, Arthur, dit une voix sèche et glaciale.
    C'était Mr Croupton. Accompagné d'autres sorciers du ministère, il s'avançait vers eux. Harry se releva pour leur faire face. Le visage de Mr Croupton était crispé par la rage.
    – Lequel d'entre vous a fait ça ? lança-t-il d'un ton sec, son regard aigu allant de l'un à l'autre.
    Lequel d'entre vous a fait apparaître la Marque des Ténèbres ?
    – Ce n'est pas nous ! protesta Harry.
    – On n'a rien fait du tout ! dit Ron qui se frottait le coude et regardait son père d'un air indigné. Pourquoi nous avez-vous attaqués ?
    – Ne mentez pas, jeune homme ! s'écria Mr Croupton.
    Il pointait toujours sa baguette magique sur Ron et les yeux lui sortaient de la tête, lui donnant l'air un peu fou.
    – Vous avez été pris sur les lieux du crime !
    – Barty, murmura une sorcière vêtue d'une longue robe de soirée, ils sont trop jeunes. Voyons, Barty, jamais ils ne seraient capables de...
    – D'où est sortie la Marque ? demanda précipitamment Mr Weasley.
    – De là-bas, répondit Hermione d'un ton tremblant, en montrant l'endroit d'où s'était élevée la voix. Il y avait quelqu'un derrière les arbres... Il a prononcé un mot... Une incantation...
    – Quelqu'un qui se trouvait là-bas ? Vraiment ? dit Mr Croupton en tournant ses yeux exorbités vers Hermione, avec une expression de totale incrédulité. Et il a prononcé une incantation, c'est bien cela ? Vous me semblez très bien informée sur la façon de faire apparaître la Marque, mademoiselle...

    Mais apparemment, en dehors de Mr Croupton, aucun autre sorcier du ministère n'estimait vraisemblable que Harry, Ron ou Hermione ait pu faire surgir la tête de mort. Au contraire, en entendant ce qu'avait dit Hermione, ils avaient levé à nouveau leurs baguettes magiques et les avaient pointées dans la direction indiquée, scrutant les arbres.
    – Nous sommes arrivés trop tard, dit la sorcière en robe de soirée. Ils ont tous transplané.
    – Je ne crois pas, répliqua un sorcier avec une barbe sombre et hirsute.
    C'était Amos Diggory, le père de Cedric.
    – Nos éclairs de stupéfixion sont passés à travers ces arbres... Il y a de bonnes chances pour qu'ils aient touché quelqu'un...
    – Amos, fais attention ! s'exclamèrent quelques-uns de ses collègues d'un ton alarmé.
    Mais Amos Diggory rentra la tête dans les épaules, leva sa baguette magique et traversa la clairière d'un pas décidé. Les mains sur la bouche, Hermione le regarda disparaître parmi les arbres.
    Quelques instants plus tard, ils entendirent Mr Diggory pousser un cri.
    – Oui, on les a eus ! Il y a quelqu'un, ici ! Évanoui ! C'est... Ma parole...
    – Vous avez attrapé quelqu'un ? s'exclama Mr Croupton qui ne semblait pas du tout y croire.
    Qui ? De qui s'agit-il ?
    Ils entendirent des branches craquer, un bruissement de feuilles, puis les pas de Mr Diggory qui ressortait du bois. Il portait dans ses bras une minuscule silhouette inanimée Harry reconnut aussitôt le torchon à vaisselle. C'était Winky.
    Mr Croupton ne fit pas un geste, ne dit pas un mot, lorsque Mr Diggory déposa son elfe à ses pieds. Les autres sorciers du ministère avaient tous les yeux fixés sur Mr Croupton. Pendant quelques instants, celui-ci resta stupéfait, le visage livide, son regard étincelant posé sur Winky. Puis il sembla revenir à la vie.
    – Ce... n'est... pas... possible, dit-il d'une voix hachée. Non...
    Il contourna Mr Diggory et s'avança à grands pas vers l'endroit où il avait découvert Winky.
    – Inutile, Mr Croupton, cria Mr Diggory. Il n'y a personne d'autre, là-bas.
    Mais Mr Croupton semblait décidé à vérifier par lui-même. Ils l'entendaient s'affairer derrière les arbres, chercher dans les buissons en écartant les branches.
    – C'est un peu embarrassant, dit Mr Diggory d'un air sombre, en regardant la silhouette toujours inanimée de Winky. L'elfe de maison de Barty Croupton... Je dois dire que...

    – Allons, l'interrompit Mr Weasley à voix basse, tu ne crois tout de même pas que c'est l'elfe qui a fait ça ? La Marque des Ténèbres est un signe de sorcier. Il faut une baguette magique pour la faire apparaître.
    – Oui, dit Mr Diggory, et elle en avait une.
    – Quoi ? s'exclama Mr Weasley.
    – Regarde.
    Mr Diggory lui montra une baguette magique.
    – Elle l'avait à la main, dit-il. Ce qui viole l'article trois du Code d'utilisation des baguettes magiques. Aucune créature non humaine n'est autorisée à détenir une baguette magique.
    A cet instant, il y eut une autre détonation et Ludo Verpey apparut en transplanant juste à côté de Mr Weasley. Essoufflé et désorienté, il tourna sur place, levant ses yeux ronds vers la tête de mort couleur d'émeraude.
    – La Marque des Ténèbres ! haleta-t-il en manquant de trébucher sur le corps inerte de Winky.
    Qui a fait ça ? demanda-t-il à ses collègues. Vous les avez attrapés ? Barty ! Qu'est-ce qui se passe ?
    Mr Croupton était revenu bredouille. Il avait toujours une pâleur de spectre. Ses mains et sa moustache étaient agitées de tics.
    – Où étiez-vous passé, Barty ? demanda Verpey. Pourquoi n'avez-vous pas assisté au match ?
    Votre elfe vous avait gardé une place, pourtant... Sac à gargouilles !
    Verpey venait seulement de remarquer Winky, allongée à ses pieds.
    – Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
    – J'ai eu beaucoup de choses à faire, Ludo, répondit Mr Croupton, qui parlait de la même façon hachée en remuant à peine les lèvres. Quant à mon elfe, elle a été stupéfixée.
    – Stupéfixée ? Vous voulez dire... par vous tous ? Mais pourquoi ?
    L'expression du visage rond et luisant de Verpey indiqua qu'il venait enfin de comprendre. Il leva les yeux vers la tête de mort, puis regarda Winky et enfin Mr Croupton.
    – Non ! s'exclama-t-il. Winky ? Faire apparaître la Marque des Ténèbres ? Elle en serait incapable ! D'abord, il lui faudrait une baguette magique !
    – Elle en avait une, dit Mr Diggory. Quand je l'ai trouvée, elle avait une baguette à la main, Ludo. Si vous êtes d'accord, Mr Croupton, je pense que nous pourrions écouter ce qu'elle a à dire.
    Mr Croupton n'eut aucune réaction, et Mr Diggory interpréta son silence comme une approbation. Il leva sa baguette, la pointa sur Winky et dit :

    – Enervatum !
    Winky remua faiblement. Elle ouvrit ses grands yeux marron et battit des paupières à plusieurs reprises, l'air hébété. Sous le regard des sorciers silencieux, elle se redressa en position assise, le corps tremblant. Elle vit alors les pieds de Mr Diggory et, lentement, avec une expression craintive, elle leva les yeux vers son visage. Puis, encore plus lentement, elle regarda vers le ciel. Harry vit la tête de mort gigantesque se refléter deux fois dans ses énormes yeux vitreux. Elle étouffa une exclamation, regarda tout autour d'elle la clairière pleine de monde et éclata en sanglots terrifiés.
    – Elfe ! dit Mr Diggory d'un ton grave. Sais-tu qui je suis ? Je fais partie du Département de contrôle et de régulation des créatures magiques !
    Toujours assise par terre, Winky se mit à se balancer d'avant en arrière, la respiration saccadée. En la voyant, Harry ne put s'empêcher de penser à Dobby, que sa propre désobéissance remplissait de terreur.
    – Comme tu le vois, elfe, la Marque des Ténèbres est apparue tout à l'heure, reprit Mr Diggory. Et on t'a trouvée juste en dessous quelques instants plus tard ! Alors ? Explication, s'il te plaît !
    – Ce... ce... ce... n'est pas moi, monsieur ! balbutia Winky. Je ne sais pas le faire, monsieur !
    Mr Diggory brandit une baguette magique devant Winky.
    – Tu avais cette baguette à la main quand on t'a trouvée ! aboya-t-il.
    La lumière verte qui émanait de la tête de mort éclaira alors la baguette magique et Harry la reconnut aussitôt.
    – Hé ! Mais c'est la mienne ! s'exclama-t-il.
    Tous les regards se tournèrent vers lui.
    – Pardon ? dit Mr Diggory, incrédule.
    – C'est ma baguette, assura Harry. Elle était tombée de ma poche !
    – Tombée de ta poche ? répéta Mr Diggory, stupéfait. S'agit-il d'un aveu ? Tu l'as jetée après avoir fait apparaître la Marque ?
    – Amos, souviens-toi à qui tu parles ! intervint Mr Weasley avec fureur. Est-ce que Harry Potter ferait apparaître la Marque des Ténèbres ?
    – Heu... Non, bien sûr, marmonna Mr Diggory. Désolé... Je me suis laissé emporter.
    – De toute façon, ce n'est pas là que je l'ai perdue, dit Harry en montrant du pouce les arbres qui s'étendaient sous la tête de mort. Je me suis aperçu de sa disparition juste après être entré dans le bois.

    – Alors, reprit Mr Diggory, en posant un regard sévère sur Winky, recroquevillée à ses pieds, tu as donc trouvé cette baguette, n'est-ce pas, elfe ? Tu l'as ramassée et tu as pensé que tu allais pouvoir t'amuser avec, c'est bien ça ?
    – Je n'ai pas fait de magie, monsieur ! couina Winky, des larmes coulant de chaque côté de son gros nez écrasé. Je l'ai... je l'ai... je l'ai simplement ramassée, monsieur ! Ce n'est pas moi, la Marque des Ténèbres, monsieur, je ne sais pas le faire !
    – Ce n'est pas elle ! affirma Hermione.
    Elle avait l'air intimidée devant tous ces sorciers du ministère, mais elle était décidée à parler coûte que coûte.
    – Winky a une petite voix aigue or, la voix que nous avons entendue prononcer l'incantation était beaucoup plus grave !
    Elle se tourna vers Harry et Ron pour les appeler à la rescousse.
    – Ce ne pouvait pas être la voix de Winky, vous l'avez entendue comme moi ?
    – C'est vrai, ce n'était pas une voix d'elfe, approuva Harry en hochant la tête.
    – C'était une voix humaine, assura Ron.
    – Nous allons voir cela, grogna Mr Diggory qui ne semblait pas impressionné. Il existe un moyen très simple de savoir quel est le dernier sortilège qu'a lancé une baguette magique, elfe, tu le savais ?
    Winky fut secouée de tremblements et hocha frénétiquement la tête, ses oreilles battant comme des ailes, tandis que Mr Diggory levait sa baguette magique et la mettait bout à bout contre celle de Harry.
    – Prior Incanto ! rugit Amos Diggory.
    Harry entendit Hermione étouffer un cri d'horreur lorsqu'une gigantesque tête de mort à langue de serpent jaillit à la jonction des deux baguettes, pourtant ce n'était qu'une pâle réplique de la tête de mort verdâtre qui flottait au-dessus d'eux. On aurait dit qu'elle était constituée d'une épaisse fumée grise, comme un fantôme de sortilège.
    – Destructum ! s'écria Mr Diggory.
    Et la tête de mort se dissipa aussitôt dans une volute de fumée.
    – Alors ? dit Mr Diggory d'un ton brutal et triomphant en regardant Winky, toujours agitée de tremblements convulsifs.
    – Ce n'est pas moi ! cria-t-elle de sa petite voix aiguë, en roulant des yeux terrifiés. Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas le faire ! Je suis une bonne elfe, je n'ai pas de baguette magique, je ne sais pas le faire !

    – Tu as été prise la main dans le sac, elfe ! gronda Mr Diggory. Avec la baguette fautive à la main !
    – Amos, dit Mr Weasley d'une voix forte. Réfléchis un peu... Il n'y a que très peu de sorciers qui savent jeter un tel maléfice... Où aurait-elle appris à le faire ?
    – Amos insinue peut-être, intervint Mr Croupton en détachant chaque syllabe sur un ton de colère froide, que j'ai coutume d'enseigner à mes serviteurs comment faire apparaître la Marque des Ténèbres ?
    Un silence particulièrement gênant s'installa.
    Amos Diggory parut horrifié.
    – Mr Croupton, voyons, ce n'est pas cela du tout...
    – Vous avez été tout près d'accuser les deux personnes parmi nous qui sont le moins susceptibles de faire apparaître cette Marque ! rugit Mr Croupton. Harry Potter... et moi-même ! J'imagine que vous connaissez l'histoire de ce garçon, Amos ?
    – Bien sûr, tout le monde la connaît, marmonna Mr Diggory, d'un air déconfit.
    – Et je ne doute pas que vous gardez en mémoire les nombreuses preuves que j'ai données, au cours d'une longue carrière, du mépris et de l'aversion que m'inspirent la magie noire et ceux qui la pratiquent ? s'écria Mr Croupton, les yeux à nouveau exorbités.
    – Mr Croupton, je... je n'ai jamais laissé entendre que vous aviez quoi que ce soit à voir avec tout cela ! balbutia Amos Diggory qui rougissait sous sa barbe hirsute.
    – Si vous accusez mon elfe, c'est moi que vous accusez, Diggory ! s'exclama Mr Croupton.
    Où donc aurait-elle pu apprendre à faire une chose pareille ?
    – Elle... elle aurait pu trouver ça n'importe où...
    – Précisément, Amos, répliqua Mr Croupton, elle aurait pu trouver ça n'importe où... Winky ?
    demanda-t-il avec douceur, mais l'elfe se recroquevilla comme si lui aussi avait crié contre elle. Où exactement as-tu trouvé la baguette magique de Harry Potter ?
    Winky tordait l'ourlet de son torchon avec tant de force qu'il s'effilochait entre ses doigts.
    – Je... je l'ai trouvée... là-bas, monsieur, murmura-t-elle. Dans... dans les arbres, monsieur...
    – Tu vois bien, Amos ? dit Mr Weasley. Celui qui a fait surgir la Marque aurait très bien pu disparaître en transplanant et laisser la baguette de Harry sur place. C'était habile pour le coupable d'utiliser une autre baguette magique que la sienne. Et Winky a eu la malchance de trouver cette baguette tout de suite après.
    – Mais dans ce cas, elle devait être à quelques mètres du vrai coupable ! s'exclama Mr Diggory d'un ton impatient. Elfe ! As-tu vu quelqu'un ?

    Winky se mit à trembler plus violemment que jamais. Ses yeux immenses papillonnèrent de Mr Diggory à Ludo Verpey, puis se tournèrent vers Mr Croupton.
    Elle avala avec difficulté, avant de répondre :
    – Je... je n'ai vu personne, monsieur... personne...
    – Amos, dit Mr Croupton d'un ton sec, je sais parfaitement que, conformément à la procédure normale, vous souhaiteriez emmener Winky dans votre département pour lui faire subir un interrogatoire. Mais je vous demande de me laisser le soin de m'en occuper moi-même.
    Mr Diggory n'avait pas l'air enchanté par cette proposition, mais Harry vit clairement que l'importance de Mr Croupton dans la hiérarchie du ministère lui interdisait de la refuser.
    – Vous pouvez être certain qu'elle sera sanctionnée, assura Mr Croupton d'une voix glaciale.
    – Mmmaître..., bredouilla Winky en levant vers Mr Croupton des yeux larmoyants.
    Mmmaître, sss'il vous plaît...
    Mr Croupton la regarda à son tour, le visage durci, comme si chacun de ses traits s'était brusquement accentué. Il n'y avait aucune pitié dans ses yeux.
    – Winky s'est conduite ce soir d'une manière que je n'aurais pas crue possible, déclara-t-il avec lenteur. Je lui avais dit de rester sous la tente. Je lui avais dit de ne pas bouger pendant que je m'occupais de rétablir l'ordre. Et je m'aperçois qu'elle m'a désobéi. Cela signifie qu'elle va recevoir des vêtements.
    – Non ! hurla Winky de sa petite voix suraiguë, en se prosternant aux pieds de Mr Croupton.
    Non, maître ! Pas de vêtements ! Pas de vêtements !
    Harry savait que la seule façon d'accorder la liberté à un elfe de maison consistait à lui offrir des vêtements normaux et il était impossible de ne pas ressentir de la pitié pour Winky en la voyant se cramponner à son torchon et sangloter aux pieds de Mr Croupton.
    – Elle a eu peur ! C'est pour ça qu'elle est partie ! s'écria Hermione avec colère en lançant à Mr Croupton un regard indigné. Votre elfe a le vertige et ces sorciers masqués faisaient léviter leurs victimes ! Vous ne pouvez pas lui reprocher d'avoir voulu s'enfuir !
    Mr Croupton fit un pas en arrière pour se dégager de Winky et la contempla avec mépris, comme s'il s'était agi d'une immondice qui menaçait de salir ses chaussures trop bien cirées.
    – Je n'ai pas besoin d'un elfe de maison qui me désobéit, dit-il avec froideur en tournant son regard vers Hermione. Je n'ai que faire d'une servante qui oublie ses devoirs envers son maître et ne se soucie pas de sa réputation.
    Winky pleurait si fort que ses sanglots résonnaient dans toute la clairière.
    Le silence très désagréable qui suivit fut rompu par Mr Weasley.

    – Si personne n'y voit d'inconvénient, je crois que je vais retourner à ma tente, dit-il à voix basse. Amos, nous n'avons plus rien à apprendre de cette baguette magique... Si tu voulais bien la rendre à Harry...
    Mr Diggory tendit sa baguette à Harry qui la glissa dans sa poche.
    – Venez, tous les trois, dit Mr Weasley, toujours à voix basse.
    Mais Hermione n'avait pas l'air de vouloir bouger. Elle n'arrivait pas à détacher son regard de l'elfe qui continuait à sangloter.
    – Hermione ! dit Mr Weasley d'un ton plus pressant. Elle tourna enfin les talons et suivit Ron et Harry parmi les arbres.
    – Que va-t-il arriver à Winky ? s'inquiéta Hermione dès qu'ils eurent quitté la clairière.
    – Je n'en sais rien, répondit Mr Weasley.
    – La façon dont ils l'ont traitée ! s'emporta Hermione. Mr Diggory qui l'appelait tout le temps
    « elfe »... Et Mr Croupton ! Il sait parfaitement que ce n'est pas elle la coupable mais il veut quand même la renvoyer ! Il s'en fiche qu'elle ait eu peur, qu'elle soit bouleversée... C'est comme si elle n'était pas humaine !
    – Justement, elle ne l'est pas, fit remarquer Ron.
    Hermione se tourna vers lui.
    – Ça ne veut pas dire qu'elle n'a pas de sensibilité, Ron. C'est répugnant de voir comment...
    – Hermione, je suis d'accord avec toi, dit précipitamment Mr Weasley en lui faisant signe de continuer à avancer. Mais ce n'est pas le moment de parler des droits des elfes. Je voudrais que nous retournions dans nos tentes aussi vite que possible. Qu'est-il arrivé aux autres ?
    – On les a perdus dans le noir, répondit Ron. Papa, pourquoi est-ce que tout le monde était tellement crispé à cause de cette tête de mort ?
    – Je vous expliquerai tout ça quand nous serons sous la tente, dit Mr Weasley, l'air tendu.
    Mais lorsqu'ils eurent atteint la lisière du bois, il leur fut impossible d'aller plus loin.
    Une foule nombreuse de sorcières et de sorciers visiblement terrifiés s'était rassemblée là, et plusieurs d'entre eux se précipitèrent aussitôt sur Mr Weasley.
    – Qu'est-ce qui se passe là-bas ? Qui l'a fait apparaître ? Arthur, ce n'est quand même pas...
    lui !
    – Bien sûr que non, ce n'est pas lui, répliqua Mr Weasley d'un ton agacé. Nous ne savons pas qui c'est, il semble que le coupable ait transplané. En tout cas, rassurez-vous, personne n'a été blessé. Et maintenant, excusez-moi, mais j'aimerais bien aller me coucher.

    Suivi de Harry, Ron et Hermione, il se fraya un chemin parmi la foule et retourna sur le terrain de camping. Tout était paisible, à présent. Il n'y avait plus trace des sorciers masqués, mais plusieurs tentes ravagées par les flammes laissaient encore échapper des filets de fumée.
    La tête de Charlie apparut sous l'auvent de la tente des garçons.
    – Papa, qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Fred, George et Ginny sont rentrés, mais les autres...
    – Ils sont avec moi, le rassura Mr Weasley en se penchant pour entrer dans la tente.
    Harry, Ron et Hermione le suivirent à l'intérieur. Bill était assis devant la petite table de camping, tenant un drap autour de son bras qui saignait abondamment. La chemise de Charlie était déchirée et Percy saignait du nez. Fred, George et Ginny semblaient indemnes, mais secoués.
    – Vous l'avez attrapé ? demanda aussitôt Bill. Celui qui a fait apparaître la Marque ?
    – Non, répondit Mr Weasley. On a trouvé l'elfe de Mr Croupton avec la baguette de Harry à la main, mais on n'en sait pas plus sur l'identité du coupable.
    – Quoi ? s'exclamèrent d'une même voix Bill, Charlie et Percy.
    – La baguette de Harry ? dit Fred.
    – L'elfe de Mr Croupton ? s'écria Percy, comme frappé par la foudre.
    Avec l'aide de Harry, Ron et Hermione, Mr Weasley leur expliqua ce qui s'était passé dans le bois. Lorsqu'ils eurent raconté toute l'histoire, Percy se gonfla d'indignation.
    – Mr Croupton a parfaitement raison de se débarrasser d'un elfe comme ça ! dit-il. S'enfuir alors qu'il lui avait donné l'ordre de ne pas bouger... Le mettre dans l'embarras devant les membres du ministère... Imaginez le scandale si elle avait dû être interrogée par le Département de contrôle et de régulation...
    – Elle n'a rien fait du tout ! Elle était simplement au mauvais endroit au mauvais moment !
    l'interrompit sèchement Hermione.
    Percy parut interloqué. Hermione s'était toujours bien entendue avec lui — beaucoup mieux que les autres.
    – Hermione, un sorcier de son niveau ne peut se permettre d'avoir un elfe de maison qui se met à faire n'importe quelle folie avec une baguette magique ! répondit Percy en reprenant son air important.
    – Elle n'a fait aucune folie ! s'écria Hermione. Elle a simplement ramassé la baguette !
    – Est-ce que quelqu'un pourrait enfin nous expliquer ce que signifie cette tête de mort ?
    s'impatienta Ron. Elle n'a fait de mal à personne... Pourquoi tout ce tremblement ?

    – Je t'ai dit que c'est le symbole de Tu-Sais-Qui, Ron, répondit Hermione avant que quiconque ait pu prononcer un mot. J'ai lu ça dans Grandeur et décadence de la magie noire.
    – Et ça fait treize ans qu'on ne l'avait pas vue, dit Mr Weasley à voix basse. Rien d'étonnant à ce que tout le monde ait été pris de panique... C'est comme si on avait vu Vous-Savez-Qui revenir.
    – Je ne comprends pas, dit Ron en fronçant les sourcils. Après tout... ce n'est qu'une forme dans le ciel...
    – Ron, il faut que tu saches que les fidèles de Tu-Sais-Qui faisaient apparaître la Marque des Ténèbres chaque fois qu'ils tuaient quelqu'un, dit Mr Weasley. Tu n'as pas idée de la terreur qu'elle inspirait... Tu es trop jeune. Imagine que tu rentres chez toi et que tu voies la Marque des Ténèbres flotter au-dessus de ta maison en sachant ce que tu va trouver à l'intérieur...
    Mr Weasley fit une grimace.
    – C'était la pire terreur de tout le monde... La pire...
    Il y eut un moment de silence.
    Puis Bill enleva le drap qui lui entourait le bras pour jeter un coup d'œil à sa blessure et dit :
    – En tout cas, celui qui l'a fait apparaître ne nous a pas aidés. Dès qu'ils l'ont vue, les Mangemorts ont été terrorisés. Ils ont tous transplané sans qu'on ait eu le temps d'en démasquer un seul. Mais on a réussi à rattraper la famille Roberts avant qu'elle tombe par terre. On est en train de leur faire subir des sortilèges d'Amnésie.
    – Les Mangemorts ? s'étonna Harry. Qu'est-ce que c'est que ça, les Mangemorts ?
    – C'est le nom que se donnaient les partisans de Tu-Sais-Qui, répondit Bill. Ce soir, on a vu les derniers d'entre eux. Ceux qui ont réussi à ne pas se faire enfermer à Azkaban.
    – On n'a aucune preuve que c'était eux, Bill, dit Mr Weasley. Mais c'est sûrement vrai, ajouta-t-il d'un ton désenchanté.
    – Ça, j'en suis sûr ! dit soudain Ron. On a rencontré Drago Malefoy dans le bois et il a presque avoué que son père était un des cinglés en cagoules ! D'ailleurs, on sait bien que les Malefoy étaient du côté de Vous-Savez-Qui !
    – Mais qu'est-ce que cherchaient les partisans de Voldemort... commença Harry.
    Tout le monde tressaillit. Comme la plupart des sorciers, les Weasley évitaient toujours de prononcer le nom de Voldemort.
    – Désolé, dit précipitamment Harry. Qu'est-ce que cherchaient les partisans de Vous-Savez-Qui en faisant léviter des Moldus ? A quoi ça pouvait bien leur servir ?
    – Leur servir ? dit Mr Weasley avec un rire sans joie. C'est leur façon de se distraire, Harry.
    La moitié des meurtres de Moldus qui ont eu lieu lorsque Tu-Sais-Qui était au pouvoir ont été commis par simple amusement. Ce soir, ils ont dû boire un peu trop et n'ont pas pu résister au plaisir de nous faire savoir qu'ils sont toujours là, en liberté. Pour eux, c'était une agréable petite réunion entre amis, conclut-il avec dégoût.
    – Mais si c'étaient eux, les Mangemorts, pourquoi ont-ils transplané en voyant la Marque des Ténèbres ? s'étonna Ron. Ils auraient dû être contents de la voir, au contraire.
    – Fais un peu fonctionner ta cervelle, Ron, dit Bill. Les Mangemorts ont eu beaucoup de mal à éviter de se retrouver à Azkaban quand Tu-Sais-Qui a perdu le pouvoir. Ils ont raconté toutes sortes de mensonges en prétendant que c'était lui qui les obligeait à tuer et à répandre la souffrance. J'imagine qu'ils auraient encore plus peur que nous de le voir revenir. Ils ont toujours nié leurs liens avec lui lorsqu'il a été privé de ses pouvoirs et qu'ils ont dû retourner à leur vie quotidienne... Donc, ça m'étonnerait qu'il soit très content d'eux, tu comprends ?
    – Mais alors... celui qui a fait apparaître la Marque des Ténèbres, dit lentement Hermione, voulait-il manifester sa sympathie aux Mangemorts ou leur faire peur ?
    – Nous n'en savons pas plus que toi, Hermione, répondit Mr Weasley. Une chose est sûre, en tout cas : seuls les Mangemorts savaient faire apparaître la Marque des Ténèbres. Je serais très étonné que le coupable n'ait pas été lui-même un Mangemort à un moment de sa vie, même s'il ne l'est plus... Écoute-moi, maintenant, il est très tard et si jamais Molly apprend ce qui s'est passé, elle va se faire un sang d'encre. Nous allons dormir quelques heures et nous essayerons d'attraper un Portoloin demain matin de bonne heure pour rentrer à la maison.
    Harry retourna dans son lit, l'esprit en effervescence. Il savait qu'il aurait dû être épuisé : il était près de trois heures du matin. Mais il se sentait parfaitement éveillé — éveillé et inquiet.
    Trois jours plus tôt — on aurait dit qu'il s'était passé plus de temps, mais trois jours seulement s'étaient écoulés —, une douleur à sa cicatrice l'avait réveillé brusquement. Et ce soir, pour la première fois depuis treize ans, la Marque de Lord Voldemort était apparue dans le ciel. Que signifiait tout cela ?
    Il repensa à la lettre qu'il avait écrite à Sirius avant de quitter Privet Drive. L'avait-il déjà reçue ? Quand y répondrait-il ? Harry resta étendu à contempler la toile de la tente mais, à présent, il ne s'imaginait plus en train de faire des prouesses sur un balai volant, et ce fut longtemps après que Charlie eut commencé à ronfler qu'il finit enfin par s'endormir.

    10
    TEMPÊTE AU MINISTÈRE
    Ils n'avaient dormi que quelques heures lorsque Mr Weasley les réveilla. Il eut recours à la magie pour démonter et plier les tentes et ils se hâtèrent de quitter le camping, passant devant Mr Roberts, debout à la porte de sa maisonnette. Mr Roberts avait un étrange regard hébété et il les salua d'un geste de la main en murmurant un vague « Joyeux Noël ».
    – Il va se remettre, assura Mr Weasley à voix basse tandis qu'ils s'avançaient sur la lande.
    Parfois, quand on modifie les souvenirs d'une personne, elle est un peu désorientée pendant quelques temps... Et c'était très difficile de lui faire oublier une chose pareille.
    En approchant de l'endroit où se trouvait le Portoloin, ils entendirent des voix affolées et virent une foule de sorcières et de sorciers rassemblés autour de Basil, le responsable des transports : tous exigeaient de partir le plus vite possible. Mr Weasley eut une rapide conversation avec Basil; ils rejoignirent ensuite la file d'attente et un vieux pneu usé les ramena sur la colline de Têtafouine avant le lever du soleil. Dans la lumière de l'aube, ils traversèrent le village de Loutry Ste Chaspoule en direction du Terrier. Ils étaient trop épuisés pour parler et ne pensaient plus qu'à s'asseoir devant un bon petit déjeuner. Lorsqu'ils eurent franchi la dernière courbe que décrivait le chemin de terre humide avant d'arriver chez eux, ils entendirent un grand cri.
    – Oh, merci, merci, au nom du ciel, merci !
    Mrs Weasley, qui les avait attendus devant la maison, se précipita vers eux, encore chaussée de ses pantoufles, le teint pâle, les traits tirés, la main crispée sur un exemplaire froissé de La Gazette du sorcier.
    – Arthur ! J'étais si inquiète ! Si inquiète !
    Elle sauta au cou de Mr Weasley et La Gazette du sorcier tomba par terre. Jetant un coup d'œil au journal, Harry vit un gros titre : SCÈNES DE TERREUR LORS DE LA COUPE DU
    MONDE DE QUIDDITCH, au-dessus d'une photo en noir et blanc qui montrait la Marque des Ténèbres scintillant au-dessus de la cime des arbres.
    – Vous n'avez rien eu ? murmura Mrs Weasley, affolée, en relâchant son mari puis en les regardant l'un après l'autre, les yeux rougis. Vous êtes tous vivants... Oh, mes enfants...
    A la grande surprise de tout le monde, elle saisit Fred et George par le cou et les étreignit avec tant de force que leurs têtes se cognèrent l'une contre l'autre.
    – Aïe ! Maman, tu nous étrangles...
    – Je vous ai grondés quand vous êtes partis ! dit Mrs Weasley en se mettant à sangloter. Je n'ai pas cessé d'y penser ! Si Vous-Savez-Qui vous avait fait du mal alors que la dernière chose que je vous ai dite, c'est que vous n'aviez pas eu assez de BUSE... Oh, Fred... George...
    – Allons, Molly, tu vois bien que nous sommes en parfaite santé, dit Mr Weasley d'un ton apaisant.

    Il l'arracha aux jumeaux et l'emmena vers la maison.
    – Bill, dit-il à voix basse, ramasse le journal, je voudrais voir ce qu'il raconte...
    Lorsqu'ils se furent tous serrés dans la minuscule cuisine et qu'Hermione eut préparé à Mrs Weasley une tasse de thé très fort dans lequel Mr Weasley insista pour verser un doigt d'Ogden's Old Firewhisky, Bill tendit le journal à son père. Mr Weasley parcourut la première page tandis que Percy lisait par-dessus son épaule.
    – J'en étais sûr, soupira Mr Weasley. Nombreuses bévues du ministère... Les coupables n'ont pas été retrouvés... De graves négligences dans la sécurité... Des mages noirs se déchaînent...
    Une honte pour le pays... Qui a écrit ça ? Ah, bien sûr... Rita Skeeter.
    – Celle-là, elle a une dent contre le ministère de la Magie ! dit Percy avec fureur. La semaine dernière, elle a écrit que nous perdions notre temps à pinailler sur l'épaisseur des fonds de chaudron au lieu de faire la chasse aux vampires ! Comme s'il n'était pas spécifiquement indiqué dans l'article douze du Règlement concernant le traitement des créatures partiellement humaines...
    – Fais-nous plaisir, Perce, dit Bill en bâillant, tais-toi un peu.
    – Elle parle de moi, dit Mr Weasley.
    Ses yeux s'agrandirent derrière ses lunettes lorsqu'il lut la fin de l'article.
    – Où ça ? s'exclama Mrs Weasley en avalant son thé de travers. Si je l'avais vu, j'aurais tout de suite su que tu étais vivant !
    – Elle ne cite pas mon nom, dit Mr Weasley. Écoutez ça : Si les sorcières et sorciers qui s'étaient rassemblés dans l'angoisse à la lisière du bois attendaient quelques paroles rassurantes de la part des représentants du ministère de la Magie, ils en auront été pour leurs frais. Un membre du ministère est en effet arrivé un bon moment après l'apparition de la Marque des Ténèbres, en affirmant que personne n'avait été blessé mais en refusant de donner davantage d'informations. Cette déclaration suffira-t-elle à dissiper les rumeurs selon lesquelles plusieurs corps auraient été découverts dans le bois une heure plus tard ? Il est permis d'en douter. Et alors ? s'exclama Mr Weasley d'un ton exaspéré en tendant le journal à Percy. C'est vrai que personne n'a été blessé, qu'est-ce qu'elle voulait que je dise ? Les rumeurs selon lesquelles plusieurs corps auraient été découverts... Maintenant qu'elle a écrit ça, c'est sûr qu'il va y en avoir, des rumeurs.
    Il poussa un profond soupir.
    – Molly, il faut que j'aille au bureau. Nous risquons d'avoir beaucoup de travail pour arranger tout ça.
    – Je viens avec toi, père, dit Percy d'un air important. Mr Croupton aura besoin de tout le monde. Comme ça, je pourrai lui remettre mon rapport sur les chaudrons en main propre.
    Et il sortit en trombe de la cuisine.

    Mrs Weasley avait l'air désemparé.
    – Arthur, tu es censé être en vacances ! Tu n'as rien à voir avec cette histoire, ils peuvent sûrement s'en occuper sans toi.
    – Je dois y aller, Molly, dit Mr Weasley. Les choses ont empiré à cause de moi. Le temps de me changer et j'y vais...
    – Mrs Weasley, dit soudain Harry, trop impatient pour attendre plus longtemps, Hedwige ne serait pas venue m'apporter une lettre, par hasard ?
    – Hedwige ? dit Mrs Weasley d'un air étonné. Non... Non, il n'y a pas eu de courrier du tout.
    Ron et Hermione observèrent Harry avec curiosité. Celui-ci leur lança un regard appuyé et dit :
    – Ça ne t'ennuie pas que j'aille mettre mes affaires dans ta chambre, Ron ?
    – Pas du tout. D'ailleurs, je crois que je vais monter aussi, répondit aussitôt Ron. Hermione ?
    – Je viens avec vous, dit-elle.
    Et tous trois sortirent de la cuisine en direction de l'escalier.
    – Qu'est-ce qui se passe, Harry ? demanda Ron dès qu'ils eurent refermé derrière eux la porte du grenier.
    – Il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit, répondit Harry. L'autre jour, je me suis réveillé et ma cicatrice a recommencé à me faire mal.
    La réaction de Ron et d'Hermione fut à peu de chose près celle qu'il avait imaginée dans sa chambre de Privet Drive. Hermione eut un haut-le-corps et fit aussitôt quelques suggestions, énumérant de nombreux titres d'ouvrages de référence et citant les noms d'à peu près tout le monde depuis Albus Dumbledore jusqu'à Madame Pomfresh, l'infirmière de Poudlard.
    Ron, quant à lui, semblait abasourdi.
    – Mais... Il n'était pas là, quand même ? Je veux dire, Tu-Sais-Qui... La dernière fois que ta cicatrice t'a fait mal, il était à Poudlard, non ?
    – Je suis sûr qu'il n'était pas à Privet Drive, dit Harry. Mais je rêvais de lui... De lui et de Peter — tu sais, Queudver. Je ne me souviens plus des détails, maintenant, mais ils étaient en train de faire des projets pour... pour tuer quelqu'un.
    Pendant un instant, il avait été sur le point de dire « pour me tuer », mais il ne pouvait se résoudre à aggraver l'expression d'horreur qu'il voyait sur le visage d'Hermione.
    – Ce n'était qu'un rêve, dit Ron d'un ton assuré. Un simple cauchemar.

    – Ouais, mais je finis par me demander..., répondit Harry en se tournant vers la fenêtre pour regarder le ciel qui commençait à s'éclairer. C'est bizarre, non ? Ma cicatrice me fait mal et, trois jours plus tard, les Mangemorts défilent et le signe de Voldemort réapparaît devant tout le monde.
    – Ne — prononce — pas — son — nom ! siffla Ron entre ses dents serrées.
    – Et vous vous souvenez de ce qu'avait dit le professeur Trelawney ? poursuivit Harry sans tenir compte de l'intervention de Ron. A la fin de l'année dernière ?
    Le professeur Trelawney enseignait la divination à Poudlard.
    Le regard terrifié d'Hermione s'effaça aussitôt et elle laissa échapper une exclamation dédaigneuse.
    – Harry, tu ne vas quand même pas accorder la moindre importance à ce que dit cette vieille folle ? Elle n'a jamais raconté que des mensonges.
    – Tu n'étais pas là, répliqua Harry. Tu ne l'as pas entendue. Cette fois, c'était différent. Je t'ai dit qu'elle était entrée en transe... Une vraie transe. Et elle a dit que le Seigneur des Ténèbres surgirait à nouveau... plus puissant et plus terrible que jamais... D'après elle, il allait y parvenir parce que son serviteur s'apprêtait à le rejoindre... Et, la nuit suivante, Queudver s'est enfui.
    Il y eut un silence pendant lequel Ron tripota distraitement un trou dans son couvre-lit à l'image des Canons de Chudley.
    – Pourquoi as-tu demandé si Hedwige était venue, Harry ? dit Hermione. Tu attends une lettre ?
    – J'ai parlé à Sirius de ma cicatrice, expliqua Harry en haussant les épaules. J'attends sa réponse.
    – C'est une très bonne idée ! s'exclama Ron dont le visage s'éclaira soudain. Je suis sûr que Sirius saura ce qu'il faut faire !
    – J'espérais qu'il me répondrait vite.
    – Mais on ignore où il est... Peut-être en Afrique ou ailleurs... Hedwige ne pourrait pas faire un tel voyage en quelques jours, dit Hermione avec raison.
    – Je sais, admit Harry, mais il eut l'impression d'avoir un poids dans l'estomac lorsqu'il regarda par la fenêtre et vit le ciel vide, sans la moindre trace d'Hedwige à l'horizon.
    – Viens, Harry, on va faire une partie de Quidditch dans le verger, proposa Ron. Trois contre trois. Bill, Charlie, Fred et George joueront avec nous... Tu pourras essayer la feinte de Wronski...

    – Ron, dit Hermione d'un ton sous-entendant qu'elle était décidément la seule à se montrer raisonnable, Harry n'a pas du tout envie de jouer au Quidditch maintenant... Il est inquiet, il est fatigué... Nous avons tous besoin d'aller nous coucher...
    – C'est une bonne idée de faire une partie de Quidditch, dit soudain Harry. Je vais chercher mon Éclair de feu.
    Et Hermione quitta la pièce en marmonnant quelque chose du genre : « Ah, les garçons ! »

    Au cours de la semaine qui suivit, ni Mr Weasley, ni Percy ne furent très présents à la maison.
    Tous deux partaient chaque matin avant que le reste de la famille se lève et rentraient chaque soir bien après l'heure du dîner.
    – C'est une véritable tempête, leur expliqua Percy d'un air important la veille de leur retour à Poudlard. J'ai passé la semaine à essayer de calmer les choses. Les gens ne cessent de nous envoyer des Beuglantes et, comme vous le savez, les Beuglantes, quand on ne les ouvre pas tout de suite, elles explosent. Il y a des marques de brûlure sur toute la surface de mon bureau et ma meilleure plume a été réduite en cendres.
    – Pourquoi ils envoient des Beuglantes ? demanda Ginny qui était assise devant la cheminée du salon, en train de rafistoler avec du papier collant son exemplaire de Mille herbes et champignons magiques.
    – Pour se plaindre de la sécurité pendant la Coupe du Monde, répondit Percy. Ils veulent des dédommagements pour leurs tentes saccagées. Mondingus Fletcher a déposé une réclamation pour se faire rembourser une tente de douze pièces, cuisine, salle de bains avec Jacuzzi, mais je le connais, celui-là, je sais parfaitement qu'il couchait sous une cape tendue sur des piquets.
    Mrs Weasley jeta un coup d'œil à l'horloge de grand-mère qui se trouvait dans un coin du salon. Harry aimait particulièrement cette horloge. Elle était complètement inutile si on voulait savoir l'heure, mais elle donnait d'autres informations très précieuses. Elle avait neuf aiguilles d'or dont chacune portait le nom d'un des Weasley. Le cadran ne comportait aucun chiffre mais des indications sur les endroits où pouvaient se trouver les membres de la famille.
    « A la maison », « à l'école », « au travail » étaient bien sûr mentionnés, mais on pouvait également lire « perdu », « à l'hôpital », « en prison » et, à la place où aurait dû normalement figurer le douze de midi, « en danger de mort ».
    Huit des aiguilles étaient pointées sur « à la maison », mais celle de Mr Weasley, qui était la plus longue, indiquait toujours « au travail ».
    – La dernière fois que votre père était obligé d'aller au bureau le week-end, c'était au temps de Vous-Savez-Qui, soupira Mrs Weasley. Ils le font beaucoup trop travailler. Son dîner sera immangeable s'il ne revient pas très vite.
    – Père sait bien qu'il lui faut rattraper l'erreur commise le jour du match, déclara Percy. Pour dire la vérité, il était un peu imprudent de sa part de faire une déclaration publique sans s'être d'abord concerté avec le directeur de son département...

    – Je t'interdis de critiquer ton père à cause de ce qu'a écrit cette horrible petite Rita Skeeter !
    s'emporta Mrs Weasley.
    – Si papa n'avait rien dit, la vieille Rita aurait simplement écrit qu'il était scandaleux qu'aucun membre du ministère n'ait fait de commentaire, intervint Bill qui jouait aux échecs avec Ron.
    Avec Rita Skeeter, tout le monde a toujours tort. Tu te souviens, un jour, elle a interviewé les briseurs de sortilèges de chez Gringotts et elle a dit que j'étais un « benêt aux cheveux longs ».
    – C'est vrai qu'ils sont un peu longs, mon chéri, fit remarquer Mrs Weasley avec douceur. Si tu voulais bien que je...
    – Non, maman !
    La pluie martelait les fenêtres du salon. Hermione était plongée dans Le Livre des sorts et enchantements, niveau 4, dont Mrs Weasley avait acheté plusieurs exemplaires pour Harry, Ron et elle sur le Chemin de Traverse. Charlie était en train de raccommoder une cagoule à l'épreuve du feu. Harry astiquait son Éclair de feu à l'aide du nécessaire à balai qu'Hermione lui avait offert pour son treizième anniversaire et Fred et George, assis dans un coin, à l'autre bout de la pièce, parlaient en chuchotant, une plume à la main, la tête penchée sur un morceau de parchemin.
    – Qu'est-ce que vous fabriquez, tous les deux ? dit sèchement Mrs Weasley, en fixant les jumeaux.
    – On fait nos devoirs, répondit Fred d'un air vague.
    – Ne sois pas ridicule. Vous êtes encore en vacances, répliqua Mrs Weasley.
    – On avait pris un peu de retard, dit George.
    – Vous ne seriez pas en train de refaire des bons de commande, par hasard ? demanda Mrs Weasley d'un ton inquisiteur. Vous n'auriez quand même pas l'intention de recommencer cette histoire de Farces pour sorciers facétieux ?
    – Écoute, maman, répondit Fred en levant vers elle un regard attristé. Si demain, le Poudlard Express déraille et qu'on est tués tous les deux, George et moi, imagine dans quel état tu seras en pensant que, la dernière fois que tu nous as adressé la parole, c'était pour nous accuser injustement ?
    Tout le monde éclata de rire, même Mrs Weasley.
    – Ah, votre père arrive ! dit-elle soudain en regardant à nouveau l'horloge.
    L'aiguille de Mr Weasley avait soudain bondi de « au travail » à « en déplacement »; une seconde plus tard, elle rejoignit les huit autres, pointées sur « à la maison », et ils l'entendirent leur dire bonjour depuis la cuisine.
    – J'arrive, Arthur ! s'écria Mrs Weasley en se précipitant hors de la pièce.

    Quelques instants plus tard, Mr Weasley entra dans le salon confortable et chaleureux, portant son dîner sur un plateau. Il avait l'air complètement épuisé.
    – Cette fois-ci, ça chauffe vraiment, dit-il à son épouse tandis qu'il s'asseyait dans un fauteuil auprès de la cheminée pour grignoter sans enthousiasme le chou-fleur un peu racorni que contenait son assiette. Rita Skeeter a passé la semaine à fureter un peu partout pour voir si le ministère n'avait pas commis d'autres bévues qu'elle pourrait rapporter dans ses articles. Et maintenant, elle a découvert la disparition de cette pauvre Bertha. Ce sera en première page demain dans La Gazette. Pourtant, je n'ai cessé de répéter à Verpey qu'il aurait dû envoyer quelqu'un à sa recherche.
    – Ça fait des semaines que Mr Croupton dit la même chose, s'empressa de rappeler Percy.
    – Croupton a beaucoup de chance que Rita ne sache rien de ce qui s'est passé avec Winky, répliqua Mr Weasley d'un ton irrité. Elle aurait de quoi faire une semaine de gros titres avec l'histoire de son elfe de maison trouvée en possession de la baguette magique qui a fait apparaître la Marque des Ténèbres.
    – Je croyais que nous étions tous d'accord pour dire que, même si elle a eu une conduite irresponsable, ce n'est pas son elfe qui a fait surgir la Marque ? lança Percy d'un ton ardent.
    – Si tu veux mon opinion, Mr Croupton a aussi beaucoup de chance que personne, à La Gazette du sorcier, ne sache à quel point il est cruel avec ses elfes ! intervint Hermione avec colère.
    – Bon, alors, maintenant, écoute-moi bien, Hermione ! répliqua Percy. Un haut fonctionnaire du ministère comme Mr Croupton est en droit d'attendre que ses serviteurs lui obéissent scrupuleusement...
    – Ses serviteurs ? Ses esclaves, tu veux dire, l'interrompit Hermione d'une voix perçante. Il ne la paye pas, Winky, que je sache ?
    – Je crois que vous feriez bien d'aller vérifier vos bagages ! dit Mrs Weasley pour couper court à la discussion. Allez, tout le monde, montez donc dans vos chambres...
    Harry rangea son nécessaire à balai, mit son Éclair de feu sur son épaule et monta l'escalier en compagnie de Ron. Le bruit de la pluie était encore plus intense au dernier étage, ponctué par les gémissements du vent, sans parler des hurlements que poussait de temps à autre la goule qui habitait le grenier. Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre, Coquecigrue se mit à pépier et à voleter en tous sens dans sa cage. La vue des valises et des malles à moitié faites semblait l'avoir plongé dans une véritable frénésie.
    – Donne-lui un peu de Miamhibou, dit Ron en lui lançant un paquet à travers la pièce. Ça va peut-être le calmer.
    Harry glissa quelques biscuits de Miamhibou à travers les barreaux de la cage de Coquecigrue, puis s'occupa de finir ses bagages. A côté de lui, la cage d'Hedwige était toujours vide.

    – Ça fait plus d'une semaine, dit Harry en regardant le perchoir de sa chouette Tu ne crois pas qu'ils auraient capturé Sirius ?
    – Non, bien sûr, on l'aurait su par La Gazette du sorcier, répondit Ron. Les gens du ministère ne perdraient pas une occasion de faire savoir qu'ils ont réussi à attraper quelqu'un, tu penses bien...
    – Tu dois avoir raison...
    – Tiens, voilà tous les trucs que ma mère t'a achetés sur le Chemin de Traverse. Elle est allée te chercher de l'or dans ton coffre, aussi... Et puis elle a lavé toutes tes chaussettes...
    Il déposa une pile de paquets sur le lit de Harry ainsi qu'un sac d'or et un tas de chaussettes.
    Harry commença à déballer les paquets. En dehors du Livre des sorts et enchantements, niveau 4, par Miranda Fauconnette, il découvrit un assortiment de plumes neuves, une douzaine de rouleaux de parchemin et des ingrédients pour son nécessaire à potions — il n'avait presque plus d'épines de poisson-diable ni d'essence de belladone. Il était en train d'entasser des sous-vêtements dans son chaudron lorsque Ron lança soudain une exclamation de dégoût.
    – Qu'est-ce que c'est que ce machin-là ?
    Il tenait entre ses mains une longue robe de velours violet, ornée d'un jabot de dentelle un peu moisie et de manchettes assorties.
    On frappa à la porte et Mrs Weasley entra, les bras chargés de robes de Poudlard fraîchement nettoyées.
    – Et voilà, dit-elle en les séparant en deux piles. Faites attention de bien les ranger pour qu'elles ne se froissent pas.
    – Maman, tu m'as donné la nouvelle robe de Ginny, se plaignit Ron en lui montrant la robe de velours.
    – Bien sûr que non, répondit Mrs Weasley. C'est ta robe de soirée.
    – Quoi ? s'exclama Ron, horrifié.
    – Ta robe de soirée, répéta Mrs Weasley. Cette année, tu dois avoir une tenue de soirée, c'est écrit dans la liste envoyée par l'école... Pour les cérémonies officielles.
    – Tu plaisantes, dit Ron, incrédule. Il n'est pas question que je porte ça !
    – Tout le monde en a, Ron ! répliqua Mrs Weasley avec colère. Elles sont toutes comme ça !
    Ton père en a aussi pour les soirées mondaines !
    – Je préfère me promener tout nu plutôt que de mettre un truc pareil, dit Ron d'un air buté.
    – Ne sois pas idiot, protesta Mrs Weasley. Je te dis que les robes de soirée sont obligatoires cette année ! Regarde ta liste ! J'en ai aussi pris une pour Harry... Montre-lui, Harry... Avec une certaine appréhension, Harry ouvrit le dernier paquet qui se trouvait sur son lit. Mais ce qu'il y découvrit ne fut pas aussi terrible que ce qu'il redoutait. Sa robe de soirée ne comportait aucune dentelle. En fait, elle ressemblait plus ou moins à celle de l'école, sauf qu'elle était vert bouteille au lieu d'être noire.
    – J'ai pensé qu'elle mettrait tes yeux en valeur, dit Mrs Weasley d'un ton affectueux.
    – La sienne, ça va ! dit Ron avec colère en regardant la robe de Harry. Pourquoi est-ce que je n'en ai pas une comme ça ?
    – Parce que... j'ai été obligée d'acheter la tienne d'occasion et qu'il n'y avait pas beaucoup de choix ! répondit Mrs Weasley en rougissant.
    Harry regarda ailleurs. Il aurait volontiers partagé avec les Weasley tout l'or que contenait sa chambre forte à Gringotts, mais il savait qu'ils n'auraient jamais accepté.
    – Je ne porterai jamais ça, insista Ron. Jamais.
    – Très bien, répliqua sèchement Mrs Weasley. Dans ce cas, promène-toi tout nu. Harry, tu n'oublieras pas de prendre une photo de lui. J'ai bien besoin de rire un peu de temps en temps.
    Et elle sortit de la pièce en claquant la porte. Ils entendirent alors un étrange crachotement derrière eux. Coquecigrue, qui avait mangé un trop gros morceau de Miamhibou, s'était coincé le bec et était en train de s'étrangler.
    – Pourquoi est-ce qu'on me donne toujours ce qu'il y a de plus ridicule ? dit Ron avec fureur, en s'avançant à grands pas vers la cage pour aider Coquecigrue à décoincer son bec.

    11
    À BORD DU POUDLARD EXPRESS
    Lorsque Harry se réveilla le lendemain matin, il régnait dans la maison une triste atmosphère de fin de vacances. Une pluie drue continuait de marteler les carreaux tandis qu'il s'habillait d'un Jean et d'un pull. Il fallait attendre d'être à bord du Poudlard Express pour se changer et mettre la robe de sorcier qu'ils devaient porter au collège.
    Fred, George, Ron et lui descendirent prendre leur petit déjeuner. Au moment où ils arrivaient au premier étage, Mrs Weasley apparut au pied de l'escalier, l'air exaspéré.
    – Arthur ! appela-t-elle. Arthur ! Un message urgent du ministère.
    Harry se plaqua contre le mur pour laisser passer Mr Weasley qui surgit de sa chambre à pas précipités, sa robe à l'envers, et disparut dans l'escalier. Lorsqu'ils entrèrent dans la cuisine, ils virent Mrs Weasley fouiller fébrilement les tiroirs du buffet — « J'avais mis une plume quelque part » — et Mr Weasley, penché devant le feu de la cheminée, en train de parler à...
    Harry ferma les yeux et les rouvrit pour être sûr qu'ils ne le trahissaient pas.
    La tête d'Amos Diggory était posée au milieu des flammes, comme un gros œuf barbu. Il parlait très vite, indifférent aux étincelles qui volaient devant lui et au feu qui lui léchait les oreilles.
    – ... Des voisins moldus ont entendu des explosions et des cris, alors ils ont fait venir les...
    comment on les appelle déjà ? Les « Gentes Dames », c'est ça ? Arthur, il faut absolument que tu ailles là-bas...
    – Ah, la voilà, dit Mrs Weasley, le souffle court, en donnant à Mr Weasley un morceau de parchemin, une bouteille d'encre et une plume froissée.
    – C'est vraiment un coup de chance que j'en aie entendu parler, dit la tête de Mr Diggory. Je devais aller au bureau de bonne heure pour envoyer deux ou trois hiboux et je suis tombé sur les gens du Service des usages abusifs de la magie qui partaient sur place. Si jamais Rita Skeeter apprend ça, Arthur...
    – Qu'est-ce qui s'est passé, d'après Fol Œil ? demanda Mr Weasley.
    Il dévissa le couvercle de la bouteille d'encre, remplit sa plume et se prépara à noter. La tête de Mr Diggory roula les yeux.
    – Il dit qu'il a entendu quelqu'un s'introduire dans son jardin et s'approcher de sa maison, mais que ses poubelles l'ont arrêté.
    – Qu'est-ce qu'elles ont fait, les poubelles ? demanda Mr Weasley, en écrivant précipitamment.
    – Elles ont fait un bruit d'enfer et ont jeté des ordures partout. Apparemment, l'une d'elles était encore en train de lancer des déchets à l'arrivée des Gentes Dames...

    Mr Weasley poussa un grognement.
    – Et la personne qui a essayé d'entrer ?
    – Arthur, tu connais Fol Œil, dit la tête de Mr Diggory en roulant à nouveau les yeux. Tu imagines quelqu'un s'introduisant dans son jardin en pleine nuit ? J'ai plutôt l'impression qu'à l'heure qu'il est, il doit y avoir un chat complètement hagard, couvert d'épluchures de pommes de terre, qui erre quelque part sans comprendre ce qui lui est arrivé. Mais si le Service des usages abusifs de la magie met la main sur Fol Œil, avec le dossier qu'il a, son compte est bon. Il faut absolument le tirer de là et réduire l'affaire à un délit mineur, quelque chose qui dépende de ton département. Ça va chercher dans les combien, des poubelles explosives ?
    – On peut régler ça avec un simple avertissement, répondit Mr Weasley en écrivant très vite, le front plissé. Fol Œil n'a pas fait usage de sa baguette magique ? Il n'a attaqué personne ?
    – J'imagine qu'il a dû sauter de son lit et jeter des sorts sur tout ce qu'il pouvait atteindre depuis sa fenêtre, mais ils auront du mal à le prouver. Il n'y a aucun blessé.
    – Très bien, j'y vais, dit Mr Weasley.
    Il fourra son morceau de parchemin dans sa poche et se rua hors de la cuisine.
    La tête de Mr Diggory tourna les yeux vers Mrs Weasley.
    – Excusez-moi pour tout ce dérangement, Molly, dit-il plus calmement. Venir vous importuner si tôt le matin... Mais Arthur est le seul qui puisse sortir Fol Œil de ce mauvais pas et comme Fol Œil doit commencer son nouveau travail aujourd'hui. Quelle idée d'aller faire toute cette histoire la veille...
    – Ce n'est pas grave, Amos, assura Mrs Weasley. Vous ne voulez pas un petit toast avant de partir ?
    – Oh, pourquoi pas, après tout, dit Mr Diggory.
    Mrs Weasley prit un morceau de toast beurré, le saisit avec les pincettes et le mit dans la bouche de Mr Diggory.
    – Merfi, dit celui-ci d'une voix étouffée. Puis, avec une petite détonation, il disparut.
    Harry entendit Mr Weasley dire précipitamment au revoir à Bill, Charlie, Percy et les filles.
    Cinq minutes plus tard, il était de retour dans la cuisine, sa robe à l'endroit, passant un peigne dans ses cheveux.
    – Je ferais bien de me dépêcher. Je vous souhaite une bonne rentrée, les garçons, dit-il à Harry et à ses fils.
    Il mit une cape sur ses épaules et se prépara à transplaner.
    – Molly, tu pourras te débrouiller pour emmener les enfants à King's Cross ?

    – Bien sûr, répondit Mrs Weasley. Va vite t'occuper de Fol Œil, tout ira très bien pour nous.
    Au moment où Mr Weasley disparaissait, Bill et Charlie entrèrent dans la cuisine.
    – Quelqu'un a parlé de Fol Œil ? demanda Bill. Qu'est-ce qu'il a encore fait ?
    – Il dit que quelqu'un a essayé de s'introduire chez lui la nuit dernière, répondit Mrs Weasley.
    – Maugrey Fol Œil ? dit George d'un air songeur en étalant de la marmelade sur un toast. Ce n'est pas ce cinglé...
    – Ton père a beaucoup d'estime pour lui, dit Mrs Weasley d'un ton grave.
    – Oui, d'accord, mais papa collectionne bien les prises de courant, non ? dit Fred à voix basse, tandis que Mrs Weasley sortait de la cuisine. Qui se ressemble...
    – Maugrey a été un grand sorcier en son temps, dit Bill.
    – C'est un vieil ami de Dumbledore, je crois ? dit Charlie.
    – Justement, Dumbledore n'est pas vraiment quelqu'un qu'on pourrait qualifier de normal, déclara Fred. Je sais bien que c'est un génie, mais...
    – Qui est Fol Œil ? demanda Harry.
    – Il est à la retraite, maintenant. Avant, il travaillait pour le ministère, expliqua Charlie. Je l'ai rencontré une fois quand j'ai commencé à travailler avec papa. C'était un Auror — l'un des meilleurs... Un chasseur de mages noirs, ajouta-t-il en remarquant le regard interrogateur de Harry. La moitié des prisonniers d'Azkaban sont là-bas grâce à lui. Mais, bien sûr, il s'est fait des quantités d'ennemis... Surtout les familles des gens qu'il a capturés... Et j'ai entendu dire qu'il était devenu nettement paranoïaque sur ses vieux jours. Il ne fait plus confiance à personne. Il voit des mages noirs partout.
    Bill et Charlie décidèrent de les accompagner à la gare de King's Cross, mais Percy, se répandant en excuses, déclara qu'il devait absolument aller travailler.
    – Je ne peux vraiment pas me permettre de prendre du temps libre en ce moment, leur dit-il.
    Mr Croupton compte de plus en plus sur moi.
    – Tu sais quoi, Percy ? dit George très sérieusement. Un de ces jours, il finira par savoir ton nom.
    Mrs Weasley avait courageusement affronté le téléphone, au bureau de poste du village, et avait commandé trois taxis moldus pour les conduire à Londres.
    – Arthur a essayé d'emprunter des voitures au ministère, murmura Mrs Weasley à l'oreille de Harry, mais il n'y en avait plus.
    Debout devant la porte de la maison, ils attendaient sous la pluie que les trois chauffeurs hissent les valises et les malles dans leurs voitures.

    – Oh, là, là, ils n'ont pas l'air très content..., remarqua Mrs Weasley.
    Harry répugnait à expliquer à Mrs Weasley que les chauffeurs de taxi moldus avaient rarement l'occasion de transporter dans leurs voitures des hiboux surexcités. Or, Coquecigrue faisait un vacarme infernal et l'atmosphère ne se détendit guère lorsque la malle de Fred s'ouvrit d'un coup en provoquant l'explosion de plusieurs pétards mouillés du Dr Flibuste. Le chauffeur poussa un cri horrifié qui se transforma en hurlement de douleur quand Pattenrond, pris de panique, lui grimpa le long de la jambe, toutes griffes dehors.
    Le trajet fut très inconfortable. Ils étaient en effet coincés à l'arrière des taxis avec leurs bagages qui occupaient une bonne partie de l'espace. Pattenrond mit un certain temps à se remettre de la frayeur causée par l'explosion des pétards et, lorsqu'ils arrivèrent à Londres, Harry, Ron et Hermione avaient reçu chacun une bonne quantité de coups de griffes. Aussi furent-ils grandement soulagés de sortir enfin des voitures devant la gare de King's Cross, même si la pluie qui tombait plus fort que jamais les trempa jusqu'aux os pendant qu'ils traversaient la rue chargés de leurs bagages.
    Harry était habitué à emprunter le quai de la voie 9 3/4. Il suffisait d'avancer droit sur la barrière apparemment solide qui séparait les voies 9 et 10. La seule difficulté, c'était de le faire discrètement pour ne pas attirer l'attention des Moldus. Ce jour-là, ils se rassemblèrent par groupes. Harry, Ron et Hermione (qu'on remarquait plus que les autres à cause de Coquecigrue et de Pattenrond) passèrent les premiers. Ils s'appuyèrent d'un air désinvolte contre la barrière en bavardant avec insouciance et glissèrent imperceptiblement au travers...
    pour se retrouver aussitôt sur le quai 9 3/4.
    Le Poudlard Express, avec sa locomotive à vapeur d'un rouge étincelant, était déjà là, projetant des panaches de fumée qui transformaient les élèves et les parents présents sur le quai en silhouettes sombres et fantomatiques. Lorsqu'il entendit les autres hiboux hululer dans les tourbillons de vapeur, Coquecigrue se mit à piailler plus fort que jamais. Harry, Ron et Hermione cherchèrent des places assises et trouvèrent un compartiment libre au milieu du convoi. Ils rangèrent leurs bagages puis redescendirent sur le quai pour dire au revoir à Mrs Weasley ainsi qu'à Bill et à Charlie.
    – On se reverra peut-être plus tôt que tu ne le penses, dit Charlie avec un sourire en serrant Ginny dans ses bras.
    – Pourquoi ? demanda Fred avec curiosité.
    – Tu verras, répondit Charlie. Mais surtout, ne dis pas à Percy que je vous en ai parlé. Après tout, « c'est une information classée confidentielle jusqu'à ce que le ministère décide de la rendre publique ».
    – Moi, j'aimerais bien retourner à Poudlard, cette année, dit Bill, les mains dans les poches, en regardant le train d'un air presque nostalgique.
    – Pourquoi ? demanda Ron d'un ton impatient.
    – Vous allez avoir une année vraiment intéressante, dit Bill, les yeux brillants. Peut-être même que je prendrai un peu de temps libre pour venir voir ça...

    – Voir quoi ? insista Ron.
    Mais à ce moment, un coup de sifflet retentit et Mrs Weasley les poussa vers le train.
    Les trois amis se hâtèrent de monter dans leur wagon, refermèrent la portière et se penchèrent à la fenêtre.
    – Merci de nous avoir invités chez vous, Mrs Weasley, dit Hermione.
    – Oui, merci pour tout, Mrs Weasley, ajouta Harry.
    – C'était un plaisir, mes chéris, répondit Mrs Weasley. Je vous inviterais bien à revenir pour Noël, mais... j'imagine que vous préférerez rester à Poudlard avec... avec tout ça.
    – Maman ! s'exclama Ron d'un ton agacé. Qu'est-ce que vous nous cachez, tous les trois ?
    – Vous le saurez certainement ce soir, dit Mrs Weasley en souriant. Vous allez voir, ce sera passionnant. Et je suis bien contente qu'ils aient modifié les règles...
    – Quelles règles ? demandèrent d'une même voix Harry, Ron, Fred et George.
    – Le professeur Dumbledore vous expliquera tout, j'en suis sûre... Et ne faites pas de bêtises, n'est-ce pas ? N'est-ce pas, Fred ? Et toi, George ?
    Les pistons émirent un sifflement sonore et le train s'ébranla.
    – Dis-nous ce qui doit se passer à Poudlard ! cria Fred à la fenêtre tandis que les silhouettes de Mrs Weasley, de Bill et de Charlie s'éloignaient d'eux. Qu'est-ce qu'ils ont changé comme règles ?
    Mais Mrs Weasley se contenta de sourire en agitant la main et, avant que le train eût franchi le premier virage, Bill et Charlie avaient transplané.
    Harry, Ron et Hermione retournèrent dans leur compartiment. La pluie dense qui s'écrasait contre les vitres ne permettait pas de voir grand-chose du paysage. Ron ouvrit sa malle, sortit sa robe violette et en entoura la cage de Coquecigrue pour étouffer ses hululements.
    – Verpey était prêt à nous dire ce qui allait se passer à Poudlard, grommela-t-il avec mauvaise humeur en s'asseyant à côté de Harry. A la Coupe du Monde, tu te souviens ? Mais ma propre mère refuse de me dire quoi que ce soit. Je me demande ce que...
    – Chut ! murmura soudain Hermione, un doigt sur les lèvres, un autre pointé vers le compartiment voisin.
    Tendant l'oreille, Harry et Ron entendirent une voix traînante et familière qui leur parvenait par la porte ouverte.
    – ... En fait, mon père avait envisagé de m'envoyer faire mes études à Durmstrang plutôt qu'à Poudlard. Le directeur est un de ses amis. Vous savez ce qu'il pense de Dumbledore — ce type adore les Sang-de-Bourbe — et Durmstrang ne laisse pas entrer ce genre de racaille.

    Mais ma mère n'aimait pas l'idée que j'aille faire mes études dans un endroit éloigné. Mon père pense que Durmstrang a une position beaucoup plus sensée en ce qui concerne la magie noire. Là-bas, les élèves l'étudient. Ils n'ont pas ces cours idiots de défense contre les forces du Mal qu'on est obligés de subir à Poudlard...
    Hermione se leva, traversa le compartiment sur la pointe des pieds, et ferma la porte, faisant taire la voix de Malefoy.
    – Alors, comme ça, il pense qu'il aurait été mieux à Durmstrang ? dit-elle avec colère. J'aurais préféré qu'il y aille, ça nous aurait évité de l'avoir sur le dos.
    – Durmstrang, c'est une autre école de sorcellerie ? demanda Harry.
    – Oui, répondit Hermione d'un air dédaigneux. Elle a une horrible réputation. D'après Le Guide des écoles de sorcellerie en Europe, elle accorde beaucoup d'importance à la magie noire.
    – Je crois que j'en ai entendu parler, dit Ron d'un ton vague. Où est-elle ? Dans quel pays ?
    – Personne ne le sait vraiment, répondit Hermione en haussant les sourcils.
    – Et, heu... pourquoi ? s'étonna Harry.
    – Il y a toujours eu une tradition de rivalité entre toutes les écoles de sorcellerie. Durmstrang et Beauxbâtons ne veulent pas révéler l'endroit où elles se trouvent pour que personne ne puisse leur voler leurs secrets, expliqua Hermione.
    – Qu'est-ce que tu racontes ? dit Ron en éclatant de rire. Durmstrang doit avoir à peu près la même taille que Poudlard, comment peut-on cacher un grand château comme ça ?
    – Justement, Poudlard est caché, répondit Hermione d'un air surpris. Tout le monde le sait...
    En tout cas, ceux qui ont lu L'Histoire de Poudlard.
    – Tu es donc la seule à le savoir, répliqua Ron. Alors, explique-nous comment on fait pour cacher un endroit comme Poudlard ?
    – Le château est ensorcelé. Si un Moldu le regarde, il ne verra qu'une vieille ruine moisie avec un écriteau au-dessus de l'entrée qui signale : DEFENSE D'ENTRER, DANGER.
    – Durmstrang apparaît aussi comme un tas de ruines à ceux qui n'en font pas partie ?
    – C'est possible, dit Hermione en haussant les épaules. Ou peut-être qu'ils l'ont entouré d'un sortilège Repousse-Moldu, comme le stade de la Coupe du Monde. Et pour empêcher les autres sorciers de le trouver, ils l'ont sans doute rendu incartable.
    – Pardon ?
    – Grâce à certains sortilèges, un édifice peut devenir impossible à indiquer sur une carte, tu comprends ?

    – Si tu le dis... admit Harry.
    – A mon avis, Durmstrang doit se trouver quelque part dans le Grand Nord, reprit Hermione d'un air songeur. Dans un endroit très froid parce que leurs uniformes comportent des capes de fourrure.
    – Ah, imagine un peu, dit Ron, le regard rêveur, il aurait été si facile de pousser Malefoy du haut d'un glacier en faisant passer ça pour un accident. Dommage que sa mère tienne tellement à lui...
    A mesure que le train poursuivait sa route vers le nord, la pluie tombait de plus en plus dru.
    Le ciel était si noir, la buée si épaisse sur les vitres, qu'on avait dû allumer les lanternes. Le chariot à friandises passa en tintinnabulant dans le couloir et Harry acheta une bonne quantité de Fondants du Chaudron.
    Au cours de l'après-midi, plusieurs de leurs amis vinrent les voir dans leur compartiment, notamment Seamus Finnigan, Dean Thomas et Neville Londubat, un garçon au visage rond, extrêmement étourdi, qui avait été élevé par sa grand-mère, une redoutable sorcière. Seamus portait toujours sa rosette aux couleurs de l'Irlande dont les propriétés magiques semblaient s'être un peu dissipées : elle continuait de couiner : « Troy ! Mullet ! Morane ! » mais beaucoup plus faiblement, comme si elle était épuisée. Au bout d'une demi-heure, Hermione, lassée d'entendre sans cesse parler de Quidditch, se plongea à nouveau dans Le Livre des sorts et enchantements, niveau 4 pour essayer d'apprendre le sortilège d'Attraction.
    Neville écoutait d'un air jaloux la conversation qui faisait revivre le match de la Coupe du Monde.
    – Grand-mère a refusé qu'on y aille, dit-il d'un ton dépité. Elle ne voulait pas acheter de billets. Ça devait pourtant être fantastique.
    – Ça, c'est sûr, dit Ron. Regarde ça, Neville...
    Il fouilla dans sa malle et en sortit la figurine de Viktor Krum.
    – Eh ben, dis donc ! s'exclama Neville avec envie tandis que Ron posait la figurine au creux de sa main potelée.
    – Et on l'a vu d'aussi près en vrai, dit Ron. On était dans la loge officielle...
    – Pour la première et la dernière fois de ta vie, Weasley.
    Drago Malefoy venait d'apparaître dans l'encadrement de la porte. Derrière lui se tenaient Crabbe et Goyle, ses deux énormes amis à l'air patibulaire qui ne le quittaient jamais. Tous deux semblaient avoir grandi d'au moins trente centimètres au cours de l'été. Apparemment, ils avaient entendu la conversation à travers la porte du compartiment que Dean et Seamus avaient laissée entrouverte.
    – Il ne me semble pas qu'on t'ait invité, Malefoy, dit Harry d'une voix glaciale.

    – Weasley... qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Malefoy en montrant la cage de Coquecigrue.
    Une manche de la robe de soirée de Ron pendait de la cage et se balançait au rythme du train, exhibant la manchette de dentelle moisie.
    Ron se précipita pour ranger la robe, mais Malefoy fut plus rapide : il attrapa la manche et la tira d'un coup sec.
    – Non mais, regardez-moi ça ! s'exclama Drago Malefoy d'un ton extasié, en déployant la robe de Ron pour la montrer à Crabbe et Goyle. Weasley, tu n'avais quand même pas l'intention de mettre ça ? C'était sûrement à la pointe de la mode en 1890, mais enfin...
    – Va te faire cuire une bouse de dragon, répliqua Ron dont le teint avait pris la même couleur que la robe.
    Il l'arracha des mains de Malefoy qui éclata d'un grand rire, ponctué par les gloussements stupides de Crabbe et de Goyle.
    – Au fait... Tu as l'intention de t'inscrire, Weasley ? Tu vas essayer d'apporter un peu de gloire à ta famille ? Il y a aussi de l'argent enjeu... Imagine que tu gagnes, tu pourrais enfin t'offrir des vêtements convenables...
    – De quoi tu parles ? répondit sèchement Ron.
    – Est-ce que tu as l'intention de t'inscrire ? répéta Malefoy. J'imagine que toi, tu ne vas pas t'en priver, Potter ? Tu ne rates jamais une occasion de faire le malin...
    – Soit tu nous expliques de quoi tu parles, soit tu t'en vas, Malefoy, dit Hermione avec mauvaise humeur en levant le nez du Livre des sorts et enchantements, niveau 4.
    Un sourire réjoui s'étala sur le visage blafard de Malefoy.
    – Ne me dites pas que vous n'êtes pas au courant ? s'écria-t-il d'un ton ravi. Weasley, tu as un père et un frère qui travaillent au ministère et tu ne sais même pas ? Mon Dieu, mais mon père m'en a parlé il y a une éternité... C'est Cornélius Fudge qui le lui a dit. Évidemment, mon père a toujours affaire aux plus hauts représentants du ministère... Peut-être que ton père à toi n'est pas à un niveau suffisamment élevé pour être au courant de ces choses-là, Weasley... Oui, ça doit être ça, ils n'abordent sûrement pas de sujets importants devant lui...
    Avec un nouveau rire sonore, Malefoy fit signe à Crabbe et à Goyle de le suivre et tous trois disparurent dans le couloir.
    Ron se leva et referma la porte du compartiment avec tant de force que la vitre se brisa.
    – Ron ! dit Hermione sur un ton de reproche.
    Elle sortit sa baguette magique et marmonna :
    – Reparo.

    Aussitôt, les débris de verre reformèrent une vitre intacte qui reprit sa place dans le cadre de la porte.
    – Celui-là, il faut toujours qu'il fasse comme s'il savait tout et les autres rien... grogna Ron.
    Mon père a toujours affaire aux plus hauts représentants du ministère.. . Papa pourrait avoir de l'avancement quand il veut... Simplement, ça lui plaît de rester là où il est.
    – Et il a bien raison, dit tranquillement Hermione. Ne te laisse pas faire par Malefoy.
    – Me laisser faire ? Par lui ? Pour qui tu me prends ? s'exclama Ron en prenant un Fondant du Chaudron qu'il écrasa dans sa main.
    La mauvaise humeur de Ron persista jusqu'à la fin du voyage. Il ne parla guère pendant qu'ils revêtaient leurs robes de sorcier et ses yeux étincelaient encore de fureur lorsque le Poudlard Express ralentit enfin et s'arrêta dans la gare de Pré-au-Lard plongée dans les ténèbres.
    Quand les portières du train s'ouvrirent, un coup de tonnerre retentit au-dessus d'eux.
    Hermione emmitoufla Pattenrond dans sa cape et Ron laissa sa robe de soirée autour de la cage de Coquecigrue. Sur le quai, la tête baissée, les yeux plissés, ils durent affronter une pluie battante. Il tombait un tel déluge qu'ils avaient l'impression de recevoir sur la tête des seaux d'eau glacée.
    – Bonjour, Hagrid ! s'écria Harry en apercevant une silhouette gigantesque à l'autre bout du quai.
    – Ça va, Harry ? lança Hagrid avec un geste de la main. On se voit au dîner si on n'est pas noyés d'ici là !
    Il était de tradition que Hagrid amène lui-même les élèves de première année au château en leur faisant traverser le lac sur des barques.
    – Je n'aimerais pas me retrouver sur le lac par ce temps, dit Hermione, parcourue d'un frisson.
    Ils avançaient lentement au milieu de la foule massée sur le quai obscur. Une centaine de diligences sans chevaux les attendaient devant la gare. Harry, Ron, Hermione et Neville furent soulagés de pouvoir monter dans l'une d'elles. La portière se referma d'un coup sec et la longue procession des diligences s'ébranla brutalement, dans un grincement de roues et des gerbes d'eau, le long du chemin qui menait au château de Poudlard.

    12
    LE TOURNOI DES TROIS SORCIERS
    Avançant avec difficulté, les diligences franchirent le grand portail, flanqué de statues représentant des sangliers ailés, et remontèrent l'allée du château dans une véritable tempête qui les faisait osciller dangereusement. Appuyé contre la vitre, Harry regardait s'approcher Poudlard dont les fenêtres illuminées scintillaient, brouillées par l'épais rideau de pluie. Des éclairs traversèrent le ciel lorsque leur diligence s'arrêta devant les grandes portes de chêne auxquelles on accédait par un large escalier de pierre. Les passagers des premières diligences montaient déjà les marches quatre à quatre pour entrer au plus vite dans le château. Harry, Ron, Hermione et Neville sautèrent de leur diligence et se précipitèrent à leur tour en haut de l'escalier, ne relevant la tête que lorsqu'ils furent parvenus dans l'immense hall d'entrée, éclairé par des torches enflammées, avec son magnifique escalier de marbre.
    – Nom d'un vampire ! s'exclama Ron en secouant ses cheveux qui projetèrent de l'eau tout autour de lui. Si ça continue comme ça, le lac va déborder. Je suis trempé ! ARGH !
    Un gros ballon rouge plein d'eau venait de tomber du plafond et d'exploser sur la tête de Ron.
    Ruisselant, crachotant, Ron tituba et heurta Harry au moment où tombait une deuxième bombe à eau qui manqua de peu Hermione. La bombe explosa aux pieds de Harry, dont les chaussures furent submergées par une vague d'eau glacée qui pénétra jusque dans ses chaussettes. Autour d'eux, des élèves s'enfuyaient en tous sens, se poussant les uns les autres, lançant des cris stridents. Harry leva les yeux et vit Peeves, l'esprit frappeur, qui flottait à cinq ou six mètres au-dessus du sol. Il avait l'apparence d'un petit homme coiffé d'un chapeau à clochettes, une cravate orange autour du cou, son gros visage malveillant tendu par la concentration tandis qu'il visait à nouveau.
    – PEEVES ! hurla une voix furieuse. Peeves, descends IMMÉDIATEMENT !
    Le professeur McGonagall, directrice-adjointe de Poudlard et chef de la maison Gryffondor, venait de sortir en trombe de la Grande Salle. Elle glissa sur le sol humide et saisit Hermione par le cou pour se rattraper.
    – Aïe... Désolée, Miss Granger...
    – Il n'y a pas de mal, professeur ! bredouilla Hermione en se massant la gorge.
    – Peeves, descends TOUT DE SUITE ! aboya le professeur McGonagall.
    Elle redressa son chapeau pointu et lança à l'esprit frappeur un regard noir derrière ses lunettes rectangulaires.
    – Je ne fais rien de mal, caqueta Peeves.
    Il jeta une nouvelle bombe sur un groupe de filles qui se ruèrent en hurlant dans la Grande Salle.
    – Ils sont déjà mouillés, non ? Petits morveux ! Ha ! Ha !

    Et il lança une autre bombe sur des élèves de deuxième année qui venaient d'arriver.
    – Je vais appeler le directeur ! s'écria le professeur McGonagall. Je te préviens, Peeves !
    L'esprit frappeur lui tira la langue, jeta en l'air la dernière de ses bombes à eau et fila dans l'escalier de marbre en glapissant comme un fou.
    – Bon, allons-y, maintenant ! dit sèchement le professeur McGonagall à la foule en désordre des élèves. Tout le monde dans la Grande Salle !
    Harry, Ron et Hermione traversèrent le hall d'entrée, glissant et trébuchant sur le sol mouillé, et franchirent les doubles portes qui donnaient sur la Grande Salle. Ron marmonnait d'un air furieux en relevant ses cheveux trempés qui lui tombaient sur le front.
    La Grande Salle était toujours aussi splendide avec ses décorations en l'honneur du festin de début d'année. Assiettes et gobelets d'or scintillaient à la lumière de centaines de chandelles qui flottaient en l'air au-dessus des convives. Des élèves bavardaient autour des quatre longues tables qui représentaient chacune une des quatre maisons de Poudlard. A l'extrémité de la salle, une cinquième table avait été dressée pour les professeurs, face à leurs élèves. Il faisait beaucoup plus chaud, ici. Harry, Ron et Hermione passèrent devant les tables des Serpentard, des Serdaigle et des Poufsouffle, puis allèrent s'asseoir avec les autres Gryffondor à l'autre bout de la salle, près de Nick Quasi-Sans-Tête, le fantôme de Gryffondor. D'un blanc nacré, à demi transparent, Nick était vêtu de son habituel pourpoint, orné d'une fraise impressionnante qui avait la double fonction de souligner le caractère festif de cette soirée et d'empêcher sa tête de trop vaciller sur son cou presque entièrement tranché.
    – Belle soirée, n'est-ce pas ? lança-t-il, avec un grand sourire.
    – A qui le dites-vous ! répondit Harry en enlevant ses chaussures qu'il vida de leur eau.
    J'espère qu'ils vont se dépêcher de faire la Répartition, je meurs de faim.
    La Répartition des nouveaux élèves dans les quatre maisons de Poudlard avait lieu au début de chaque année mais, par un malheureux concours de circonstances, Harry n'y avait plus assisté depuis sa propre entrée au collège et il était content de pouvoir être là ce soir.
    A cet instant, une voix haletante et surexcitée l'appela au bout de la table :
    – Salut, Harry !
    C'était Colin Crivey, un élève de troisième année aux yeux de qui Harry apparaissait comme un héros.
    – Salut, Colin, dit Harry d'un ton méfiant.
    – Harry, tu sais quoi ? Tu sais quoi, Harry ? Mon frère entre en première année ! Mon frère Dennis !
    – Ah... Très bien, dit Harry.

    – Il est vraiment fou de joie ! assura Colin en sautant quasiment sur sa chaise. J'espère qu'il va être à Gryffondor ! Croise les doigts, hein, Harry ?
    – Heu... Ouais, c'est ça, répondit Harry.
    Il se tourna vers Ron, Hermione et Nick Quasi-Sans-Tête.
    – Les frères et sœurs vont généralement dans la même maison, non ? dit-il.
    Il avait tiré cette conclusion du fait que les Weasley étaient allés tous les sept à Gryffondor.
    – Oh, non, pas nécessairement, répondit Hermione. La jumelle de Parvati Patil est à Serdaigle et pourtant, elles sont parfaitement identiques. On aurait pu penser qu'elles resteraient ensemble, non ?
    Harry regarda la table des professeurs. Il semblait y avoir plus de chaises vides que d'habitude. Hagrid, bien sûr, était encore sur le lac, en train de braver les éléments pour amener au château les élèves de première année. Le professeur McGonagall devait sans doute veiller à ce que le sol du hall d'entrée soit essuyé mais il restait encore une chaise inoccupée et il se demanda qui d'autre pouvait bien être absent.
    – Où est le nouveau professeur de défense contre les forces du Mal ? demanda Hermione qui observait également la table.
    Aucun de leurs professeurs de défense contre les forces du Mal n'était resté en poste plus d'une année. Le préféré de Harry était, de loin, le professeur Lupin, qui avait donné sa démission l'année précédente. Harry regarda attentivement les professeurs assis à la longue table. Aucun doute possible : il n'y avait pas de tête nouvelle.
    – Ils n'ont peut-être pas réussi à en trouver un ! dit Hermione, l'air anxieux.
    Le minuscule professeur Flitwick, qui enseignait les enchantements, était assis sur une épaisse pile de coussins, à côté de Mrs Chourave, professeur de botanique, qui portait un chapeau posé de travers sur ses cheveux gris en désordre. Elle bavardait avec le professeur Sinistra, chargée de l'astronomie. De l'autre côté, on apercevait le visage cireux, au nez busqué, de Rogue, le maître des Potions — la personne que Harry aimait le moins, à Poudlard. Son aversion pour Rogue n'avait d'égale que la haine de celui-ci envers Harry, une haine qui — si c'était possible — s'était encore intensifiée l'année précédente, lorsque Harry avait aidé Sirius Black à s'enfuir sous le gros nez de Rogue. Rogue et Sirius étaient ennemis depuis l'époque où ils avaient été eux-mêmes élèves à Poudlard.
    A côté de Rogue, il y avait une chaise vide, qui devait être celle du professeur McGonagall.
    Au centre de la table, vêtu de sa magnifique robe de sorcier vert foncé brodée d'étoiles et de lunes, était assis le professeur Dumbledore, le directeur du collège, ses longs cheveux et sa barbe argentés scintillant à la lumière des chandelles. Dumbledore avait joint ses longs doigts fins sous son menton et contemplait le plafond à travers ses lunettes en demi-lune, comme perdu dans ses pensées. Harry leva également les yeux vers le plafond enchanté qui reproduisait exactement l'aspect du ciel au-dehors. Jamais Harry ne l'avait vu aussi sombre et orageux. Des nuages noirs et pourpres s'y entremêlaient et, lorsqu'un coup de tonnerre retentit au-dessus du château, un éclair fourchu traversa le plafond magique.

    – Bon, ils se dépêchent, oui, grommela Ron, à côté de Harry. J'ai tellement faim que je pourrais manger un hippogriffe.
    Il avait à peine achevé sa phrase que les portes de la Grande Salle s'ouvrirent et le silence se fit. Le professeur McGonagall entra, à la tête d'une longue file d'élèves de première année qu'elle amena au bout de la salle, près de la table des professeurs. Si Harry, Ron et Hermione étaient mouillés, ce n'était rien comparé au spectacle qu'offraient les malheureux nouveaux.
    On aurait dit qu'ils avaient traversé le lac à la nage plutôt qu'en barque. Lorsqu'ils se mirent en rang face aux autres élèves, tous frissonnaient de froid et d'anxiété. Tous, sauf un : un garçon aux cheveux clairs et ternes, plus petit que les autres, enveloppé dans le manteau en peau de taupe de Hagrid. Le manteau était si grand pour lui qu'il paraissait enroulé dans une tente de fourrure. Son visage, qui dépassait tout juste du col, exprimait une telle excitation qu'elle en paraissait presque douloureuse. Quand il eut rejoint le rang de ses camarades terrorisés, le garçon croisa le regard de Colin Crivey, leva le pouce par deux fois et ses lèvres formèrent silencieusement les mots : « Je suis tombé dans le lac ! », ce qui semblait le plonger dans la plus totale félicité.
    Le professeur McGonagall posa alors sur le sol un tabouret à trois pieds et y plaça un très vieux chapeau de sorcier, sale et rapiécé. Les nouveaux élèves, comme les anciens, l'observèrent attentivement. Pendant un moment, il y eut un grand silence. Puis une déchirure dans l'étoffe élimée du chapeau, tout près du bord, s'ouvrit comme une bouche et le chapeau se mit à chanter :
   
    Voici un peu plus de mille ans,
    Lorsque j'étais jeune et fringant,
    Vivaient quatre illustres sorciers
    Dont les noms nous sont familiers :
    Le hardi Gryffondor habitait dans la plaine,
    Poufsouffle le gentil vivait parmi les chênes,
    Serdaigle le loyal régnait sur les sommets,
    Serpentard le rusé préférait les marais.
    Ils avaient un espoir, un souhait et un rêve,
    Le projet audacieux d'éduquer des élèves,
    Ainsi naquit Poudlard
    Sous leurs quatre étendards.
    Chacun montra très vite
    Sa vertu favorite
    Et en fit le blason
    De sa propre maison.
    Aux yeux de Gryffondor, il fallait à tout âge
    Montrer par-dessus tout la vertu de courage,
    La passion de Serdaigle envers l'intelligence
    Animait son amour des bienfaits de la science,
    Poufsouffle avait le goût du travail acharné,
    Tous ceux de sa maison y étaient destinés,
    Serpentard, assoiffé de pouvoir et d'action,
    Recherchait en chacun le feu de l'ambition.
    Ainsi, tout au long de leur vie,
    Ils choisirent leurs favoris,
    Mais qui pourrait les remplacer
    Quand la mort viendrait les chercher ?
    Gryffondor eut l'idée parfaite
    De me déloger de sa tête,
    Les quatre sorciers aussitôt
    Me firent le don d'un cerveau

    Pour que je puisse sans erreur
    Voir tout au fond de votre cœur
    Et décider avec raison
    Ce que sera votre maison.
    Lorsque le Choixpeau magique eut fini sa chanson, la Grande Salle éclata en applaudissements.
    – Ce n'est pas la même que celle qu'il a chantée pour notre première année, dit Harry en applaudissant avec les autres.
    – Il en chante une différente chaque fois, dit Ron. Ça ne doit pas être très drôle, comme vie, d'être un chapeau. J'imagine qu'il doit passer toute l'année à préparer la prochaine chanson.
    Le professeur McGonagall déroulait à présent un grand rouleau de parchemin.
    – Quand j'appellerai votre nom, vous mettrez le chapeau sur votre tête et vous vous assiérez sur le tabouret, dit-elle aux nouveaux. Lorsque le chapeau annoncera le nom de votre maison, vous irez prendre place à la table correspondante. Je commence : Ackerley, Stewart !
    Un garçon s'avança, tremblant de la tête aux pieds, prit le Choixpeau, le posa sur sa tête et s'assit sur le tabouret.
    – Serdaigle ! cria le Choixpeau.
    Stewart Ackerley ôta le chapeau et se précipita à la table des Serdaigle, où tout le monde l'applaudit. Harry aperçut Cho, l'attrapeuse de l'équipe des Serdaigle, qui accueillait le nouveau avec des cris de joie. Pendant un instant, Harry éprouva l'étrange désir d'aller lui aussi s'asseoir à leur table.
    – Baddock, Malcolm !
    – Serpentard !
    Des acclamations enthousiastes retentirent à la table située de l'autre côté de la salle. Harry vit Malefoy applaudir Baddock qui rejoignait les Serpentard. Harry se demanda si Baddock savait que Serpentard avait produit plus d'adeptes de la magie noire qu'aucune autre maison.
    Fred et George sifflèrent Baddock lorsqu'il s'assit à la table.
    – Branstone, Eleanor !
    – Poufsouffle !
    – Cauldwell, Owen !
    – Poufsouffle !
    – Crivey, Dennis !
    Le minuscule Dennis Crivey s'avança d'un pas titubant, se prenant les pieds dans le manteau de Hagrid, tandis que Hagrid lui-même entrait dans la Grande Salle en se glissant par une porte située derrière la table des professeurs. A peu près deux fois plus grand qu'un homme normal et au moins trois fois plus large, Hagrid, avec sa barbe et ses cheveux noirs et hirsutes, avait l'air un peu inquiétant — mais c'était une apparence trompeuse : Harry, Ron et Hermione savaient qu'au contraire il était d'une nature particulièrement généreuse. Il leur lança un clin d'œil en s'asseyant au bout de la table des professeurs et regarda Dennis Crivey coiffer le Choixpeau magique. La déchirure, près du bord, s'ouvrit largement :
    – Gryffondor ! s'écria le Choixpeau.
    Hagrid applaudit en même temps que les élèves de Gryffondor lorsque Dennis Crivey, le visage rayonnant, ôta le Choixpeau magique, le reposa sur le tabouret et se hâta d'aller s'asseoir à la table où se trouvait déjà son frère.
    – Colin, je suis tombé dedans ! s'exclama-t-il d'une voix perçante en se jetant sur une chaise vide. C'était formidable ! Et il y a quelque chose dans l'eau qui m'a attrapé et m'a remis dans le bateau !
    – Super ! dit Colin du même ton enthousiaste. C'était sans doute le calmar géant !
    – Wouaoh ! s'écria Dennis comme si on ne pouvait rêver mieux que de tomber dans les eaux déchaînées d'un lac insondable et d'en être rejeté par un monstre aquatique.
    – Dennis ! Dennis ! Tu vois ce garçon, là-bas ? Celui avec les cheveux noirs et les lunettes ?
    Tu le vois ? Et tu sais qui c'est, Dennis ?
    Harry détourna les yeux et fixa son regard sur le Choixpeau magique qui choisissait la maison d'Emma Dobbs.
    La Répartition se poursuivit. Garçons et filles, dont le visage exprimait divers degrés d'appréhension, s'approchaient un par un du tabouret à trois pieds, la file diminuant lentement à mesure que le professeur McGonagall avançait dans l'alphabet. Elle en était à présent aux noms qui commençaient par un M.
    – Qu'elle se dépêche, marmonna Ron en se passant une main sur le ventre.
    – Allons, Ron, la Répartition est beaucoup plus importante que de manger, fit remarquer Nick Quasi-Sans-Tête pendant que « Madley, Laura ! » était envoyée à Poufsouffle.
    – Bien sûr, quand on est mort, répliqua Ron.
    – J'espère que les nouveaux Gryffondor de l'année seront à la hauteur, dit Nick Quasi-Sans-Tête en applaudissant « McDonald, Natalie ! » qui venait de rejoindre leur table. Il faut continuer à gagner, n'est-ce pas ?
    Au cours des trois dernières années, c'était Gryffondor qui avait gagné la Coupe des Quatre Maisons.
    – Pritchard, Graham !
    – Serpentard !

    – Quirke, Orla !
    – Serdaigle !
    Enfin avec « Whitby, Kevin ! » (« Poufsouffle ! »), la Répartition se termina. Le professeur McGonagall prit le Choixpeau et le tabouret et les remporta.
    – Il était temps, dit Ron qui saisit son couteau et sa fourchette, et posa sur son assiette d'or un regard avide.
    Le professeur Dumbledore s'était levé. Adressant un sourire chaleureux aux élèves rassemblés, il ouvrit largement les bras dans un geste de bienvenue.
    – Je n'ai que deux mots à vous dire, déclara-t-il, sa voix grave résonnant dans toute la salle : Bon appétit !
    – Bravo ! Bien dit ! s'exclamèrent Harry et Ron d'une même voix, tandis que les plats vides se remplissaient par magie sous leurs yeux.
    Nick Quasi-Sans-Tête regarda d'un air attristé Harry, Ron et Hermione remplir leurs assiettes.
    – Ah, cha commenche déjà à aller mieux, dit Ron, la bouche pleine de purée.
    – Vous avez de la chance que le festin ait pu avoir lieu, dit alors Nick Quasi-Sans-Tête. Il y a eu des ennuis à la cuisine, cet après-midi.
    – Ah, bon ? Qu'est-che qui ch'est paché ? demanda Harry qui mâchait un impressionnant morceau de steak.
    – C'est la faute de Peeves, bien sûr, répondit Nick Quasi-Sans-Tête en remuant sa tête qui oscilla dangereusement.
    Il remonta un peu sa fraise.
    – La discussion habituelle. Il voulait assister au festin. Impossible, bien entendu, vous le connaissez, il est incapable d'avoir des manières civilisées, il ne peut pas voir une assiette pleine sans la jeter par terre. Nous avons tenu un conseil des fantômes : le Moine Gras voulait lui donner une chance, mais le Baron Sanglant s'y est formellement opposé, ce qui est beaucoup plus sage, à mon avis.
    Le Baron Sanglant était le fantôme des Serpentard, un spectre émacié et silencieux couvert de taches de sang argentées. C'était la seule personne, à Poudlard, qui avait de l'autorité sur Peeves.
    – Oui, Peeves paraissait fou de rage, on a vu ça, dit Ron d'un air sombre. Qu'est-ce qu'il a fait, dans la cuisine ?
    – Oh, comme d'habitude, répondit Nick Quasi-Sans-Tête en haussant les épaules. Il a tout mis sens dessus dessous. Il y avait des marmites et des casseroles partout. Le carrelage était inondé de soupe. Il a terrifié les elfes de maison...

    Dans un bruit de métal, Hermione reposa brutalement son gobelet, répandant du jus de citrouille sur la nappe de lin blanc qui fut soudain constellée de taches orange. Mais Hermione n'y prêta aucune attention.
    – Il y a des elfes de maison, ici ? dit-elle en regardant Nick Quasi-Sans-Tête d'un air horrifié.
    Ici, à Poudlard !
    – Bien sûr, répondit le fantôme, surpris de sa réaction. Il y en a même plus que dans n'importe quelle autre résidence de Grande-Bretagne. Je crois qu'ils sont plus d'une centaine.
    – Je n'en ai jamais vu un seul ! dit Hermione.
    – Ils ne quittent presque jamais la cuisine en plein jour, expliqua Nick Quasi-Sans-Tête. Ils sortent la nuit pour nettoyer un peu... s'occuper de mettre des bûches dans le feu, et tout le reste... On n'est pas censé les voir, n'est-ce pas ? Le propre d'un bon elfe de maison, c'est de faire oublier sa présence.
    Hermione le regarda fixement.
    – Mais... on les paye ? demanda-t-elle. On leur donne des vacances ? Et... des congés maladie, des retraites et tout ça ?
    Nick Quasi-Sans-Tête se mit à pouffer de rire si fort que sa fraise glissa et sa tête tomba de côté, retenue par les quelques centimètres de peau et de muscles fantomatiques qui la rattachaient encore à son cou.
    – Des congés maladie et des retraites ? dit-il en remettant sa tête sur ses épaules et sa fraise autour de son cou. Mais les elfes de maison ne veulent pas de congés maladie ni de retraites !
    Hermione baissa les yeux sur son assiette qu'elle avait à peine touchée, puis elle y posa son couteau et sa fourchette et la repoussa.
    – Allons, Her-mignonne, dit Ron qui renversa malencontreusement de la sauce de rosbif sur Harry. Oups ! Excuse-moi, Harry — il avala sa bouchée de viande. Ce n'est pas en mourant de faim que tu leur obtiendras des congés maladie !
    – C'est de l'esclavage, répliqua Hermione, la respiration sifflante. C'est grâce à ça qu'on a eu ce dîner, grâce à des esclaves.
    Et elle refusa d'avaler quoi que ce soit d'autre.
    La pluie continuait de crépiter contre les hautes fenêtres sombres. Un nouveau coup de tonnerre ébranla les vitres et le plafond au ciel d'orage fut traversé d'un éclair qui illumina les assiettes d'or au moment où les restes du plat de viande disparaissaient, immédiatement remplacés par des gâteaux.
    – C'est de la tarte à la mélasse, Hermione, annonça Ron en lui faisant sentir l'appétissant fumet qui s'en dégageait. Et regarde, il y a aussi du pudding aux raisins secs et du gâteau au chocolat !

    Mais Hermione lui lança un regard qui lui rappelait tellement le professeur McGonagall qu'il préféra ne pas insister.
    Lorsque les gâteaux eurent été engloutis et que les assiettes, nettoyées de leurs dernières miettes, eurent retrouvé tout leur éclat, Albus Dumbledore se leva à nouveau. Presque aussitôt, la rumeur des conversations s'évanouit et l'on n'entendit bientôt plus que le gémissement du vent et le martèlement de la pluie.
    – Et voilà ! dit Dumbledore avec un grand sourire, maintenant que nous avons été nourris et abreuvés (« Humph ! » dit Hermione), je dois, une fois de plus, vous demander votre attention afin de vous donner quelques informations. Mr Rusard, le concierge, m'a demandé de vous avertir que la liste des objets interdits dans l'enceinte du château comporte également cette année les Yo-Yos hurleurs, les Frisbees à dents de serpent et les Boomerangs à mouvement perpétuel. La liste complète comprend quatre cent trente-sept articles, si mes souvenirs sont exacts, et peut être consultée dans le bureau de Mr Rusard, pour ceux qui seraient intéressés.
    Les coins de la bouche de Dumbledore tressaillirent.
    – Je voudrais également vous rappeler, poursuivit-il, que, comme toujours, la forêt est interdite à tous les élèves et le village de Pré-au-Lard à celles et ceux qui n'ont pas encore atteint la troisième année d'études. Je suis également au regret de vous annoncer que la Coupe de Quidditch des Quatre Maisons n'aura pas lieu cette année.
    – Quoi ? bredouilla Harry.
    Il se tourna vers Fred et George, ses coéquipiers de l'équipe de Quidditch de Gryffondor. Trop effarés pour pouvoir parler, ils regardaient Dumbledore avec des yeux ronds, leurs lèvres remuant silencieusement.
    – Cela est dû, continua Dumbledore, à un événement particulier qui commencera en octobre et se poursuivra tout au long de l'année scolaire, en exigeant de la part des professeurs beaucoup de temps et d'énergie. Mais je suis persuadé que vous en serez tous enchantés. J'ai en effet le grand plaisir de vous annoncer que cette année, à Poudlard...
    Mais, au même instant, un coup de tonnerre assourdissant retentit et les portes de la Grande Salle s'ouvrirent à la volée.
    Un homme se tenait sur le seuil, appuyé sur un grand bâton et enveloppé d'une cape de voyage noire. Toutes les tètes se tournèrent vers le nouveau venu, soudain illuminé par un éclair qui zébra le plafond magique. L'homme ôta son capuchon, secoua une longue crinière de cheveux gris sombre, puis s'avança en direction de la table des professeurs.
    Un claquement sourd, régulier, résonnait en écho dans la Grande Salle, ponctuant ses pas.
    Lorsqu'il eut atteint l'extrémité de la table des professeurs, il se dirigea vers Dumbledore d'un pas lourd et claudicant. Un autre éclair illumina le plafond et Hermione eut un haut-le-corps.
    L'éclair avait jeté une lumière crue sur le visage de l'étranger. Un visage comme celui-là, Harry n'en avait encore jamais vu. On aurait dit qu'il avait été taillé dans un vieux morceau de bois usé, par quelqu'un qui n'aurait eu qu'une très vague idée de la physionomie humaine et de l'art de la sculpture. Chaque centimètre carré de sa peau paraissait marqué de cicatrices. Sa bouche avait l'air d'une entaille tracée en diagonale et il lui manquait une bonne partie du nez.
    Mais c'étaient surtout ses yeux qui le rendaient effrayant.
    L'un d'eux était petit, sombre, perçant. L'autre était grand, rond comme une pièce de monnaie et d'un bleu vif, électrique. L'œil bleu remuait sans cesse, sans jamais ciller, roulant dans son orbite, d'un côté et d'autre, de haut en bas, totalement indépendant de l'œil normal. Il pouvait également se retourner complètement pour regarder en arrière. On ne voyait plus alors qu'un globe blanc.
    L'étranger arriva devant Dumbledore. Il tendit une main aussi labourée de cicatrices que son visage et Dumbledore la serra, en murmurant des paroles que Harry ne put entendre. Il semblait demander quelque chose à l'homme qui hocha la tête sans sourire et répondit à voix basse. Dumbledore approuva et lui fit signe de s'asseoir sur une chaise vide, du côté droit de la table.
    L'homme s'assit, secoua sa crinière grise pour dégager son visage, tira vers lui une assiette de saucisses, la leva vers ce qui restait de son nez et renifla. Il sortit ensuite de sa poche un petit couteau, en planta la pointe dans une des saucisses et commença à manger. Son œil normal était fixé sur son assiette, mais l'œil bleu ne cessait de s'agiter dans son orbite, embrassant du regard la Grande Salle et les élèves assis autour des tables.
    – Je vous présente notre nouveau professeur de défense contre les forces du Mal, déclara Dumbledore d'une voix claire qui rompit le silence. Le professeur Maugrey.
    D'habitude, les nouveaux professeurs étaient salués par des applaudissements. Cette fois, pourtant, ni les élèves ni les professeurs n'applaudirent, à l'exception de Dumbledore et de Hagrid. Mais il y avait quelque chose de lugubre dans ces quelques battements de mains dont l'écho résonna dans le silence général et ils n'insistèrent pas. Tous les autres semblaient tellement pétrifiés par l'étrange apparence du professeur Maugrey qu'ils se contentaient de le regarder fixement.
    – Maugrey ? murmura Harry à l'oreille de Ron. Maugrey Fol Œil ? Celui que ton père est allé aider ce matin ?
    – Sans doute, répondit Ron d'une voix basse et intimidée.
    – Qu'est-ce qui lui est arrivé ? chuchota Hermione. Qu'est-ce qui est arrivé à son visage ?
    – Sais pas, dit Ron en regardant Maugrey d'un air fasciné.
    Le professeur Maugrey paraissait totalement indifférent à cet accueil peu chaleureux.
    Négligeant le pichet de jus de citrouille posé devant lui, il fouilla à nouveau dans la poche de sa cape, en sortit une flasque et but une longue gorgée de son contenu. Lorsqu'il tendit le bras pour boire, sa cape se souleva du sol de quelques centimètres et Harry aperçut sous la table l'extrémité d'une jambe de bois sculptée, terminée par un pied doté de griffes.
    Dumbledore s'éclaircit à nouveau la gorge.
    – Comme je m'apprêtais à vous le dire, reprit-il, en souriant à la foule des élèves qui contemplaient toujours Maugrey Fol Œil d'un air stupéfait, nous allons avoir l'honneur d'accueillir au cours des prochains mois un événement que nous n'avons plus connu depuis un siècle. J'ai le très grand plaisir de vous annoncer que le Tournoi des Trois Sorciers se déroulera cette année à Poudlard.
    – Vous PLAISANTEZ ! s'exclama Fred Weasley. L'atmosphère de tension qui s'était installée dans la salle depuis l'arrivée de Maugrey se dissipa soudain.
    Presque tout le monde éclata de rire et Dumbledore lui-même pouffa d'un air amusé.
    – Non, je ne plaisante pas, Mr Weasley, dit-il. Mais si vous aimez la plaisanterie, j'en ai entendu une très bonne, cet été. C'est un troll, une harpie et un farfadet qui entrent dans un bar...
    Le professeur McGonagall s'éclaircit bruyamment la gorge.
    – Heu... c'est vrai..., dit Dumbledore. Le moment n'est peut-être pas venu de... Où en étais-je ?
    Ah, oui, le Tournoi des Trois Sorciers... Certains d'entre vous ne savent pas en quoi consiste ce tournoi, je demande donc à ceux qui savent de me pardonner d'avoir à donner quelques explications. Pendant ce temps-là, ils sont autorisés à penser à autre chose. Le Tournoi des Trois Sorciers a eu lieu pour la première fois il y a quelque sept cents ans. Il s'agissait d'une compétition amicale entre les trois plus grandes écoles de sorcellerie d'Europe — Poudlard, Beauxbâtons et Durmstrang. Un champion était sélectionné pour représenter chacune des écoles et les trois champions devaient accomplir trois tâches à caractère magique. Chaque école accueillait le tournoi à tour de rôle tous les cinq ans et tout le monde y voyait un excellent moyen d'établir des relations entre jeunes sorcières et sorciers de différentes nationalités — jusqu'à ce que le nombre de morts devienne si élevé que la décision fut prise d'interrompre le tournoi.
    – Le nombre de morts ? chuchota Hermione, effarée.
    Mais ses appréhensions ne semblaient pas partagées par la majorité des élèves présents.
    Beaucoup d'entre eux se parlaient à voix basse d'un air enthousiaste et Harry lui-même avait hâte d'en savoir plus sur le tournoi, indifférent aux victimes qu'il avait pu faire des centaines d'années auparavant.
    – Au cours des siècles, il y a eu plusieurs tentatives pour rétablir le tournoi, poursuivit Dumbledore, mais aucune n'a rencontré un grand succès. Cette année, pourtant, notre Département de la coopération magique internationale et celui des jeux et sports magiques ont estimé que le moment était venu d'essayer de le faire revivre. Nous avons tous beaucoup travaillé au cours de l'été pour nous assurer que, cette fois, aucun champion ne se trouvera en danger de mort. Les responsables de Beauxbâtons et de Durmstrang arriveront en octobre avec une liste de candidats et la sélection des trois champions aura lieu le jour de Halloween.
    Un juge impartial décidera quels sont les élèves qui sont le plus dignes de concourir pour le Trophée des Trois Sorciers, la gloire de leur école et une récompense personnelle de mille Gallions.
    – Moi, je me lance ! chuchota Fred Weasley, enthousiasmé par la perspective de tant de gloire et de richesses.

    Il n'était pas le seul à s'imaginer champion de Poudlard. A chaque table, Harry voyait des élèves chuchoter avec ferveur à l'oreille de leurs voisins ou regarder Dumbledore d'un air extatique. Mais, dès que Dumbledore reprit la parole, un silence total revint dans la salle.
    – Je sais que vous êtes tous impatients de rapporter à Poudlard le Trophée des Trois Sorciers, dit-il, mais les responsables des trois écoles en compétition, en accord avec le ministère de la Magie, ont jugé qu'il valait mieux, cette année, imposer de nouvelles règles concernant l'âge des candidats. Seuls les élèves majeurs — c'est-à-dire qui ont dix-sept ans ou plus — seront autorisés à soumettre leur nom à la sélection. Il s'agit là — Dumbledore haussa légèrement la voix car plusieurs élèves poussaient des exclamations scandalisées et les jumeaux Weasley paraissaient soudain furieux — il s'agit là, dis-je, d'une mesure que nous estimons nécessaire, compte tenu de la difficulté des tâches imposées qui resteront dangereuses en dépit des précautions prises. Il est en effet hautement improbable que des élèves n'ayant pas encore atteint la sixième ou la septième année d'études puissent les accomplir sans risques. Je m'assurerai personnellement qu'aucun élève d'âge inférieur à la limite imposée ne puisse tricher sur son âge pour essayer de se faire admettre comme champion de Poudlard par notre juge impartial.
    Ses yeux bleu clair étincelèrent en se posant sur Fred et George dont le visage exprimait ouvertement leur sentiment de révolte.
    – Je vous demande donc de ne pas perdre votre temps à essayer de vous porter candidat si vous avez moins de dix-sept ans. Comme je vous l'ai déjà dit, les délégations des écoles de Beauxbâtons et de Durmstrang arriveront en octobre et resteront parmi nous pendant la plus grande partie de l'année scolaire. Je ne doute pas que vous manifesterez la plus grande courtoisie envers nos hôtes étrangers tout au long de leur séjour et que vous apporterez votre entier soutien au champion de Poudlard lorsqu'il — ou elle — aura été désigné. Mais il se fait tard, à présent, et je sais combien il est important que vous soyez frais et dispos pour vos premiers cours, demain matin. Alors, tout le monde au lit ! Et vite !
    Dumbledore se rassit et se tourna vers Maugrey Fol Œil. Tous les élèves se levèrent dans le vacarme des chaises qui glissaient sur le sol et se dirigèrent en masse vers la double porte donnant sur le hall d'entrée.
    – Ils ne peuvent pas nous faire ça ! s'exclama George Weasley qui n'avait pas encore rejoint la foule des élèves et restait là à regarder Dumbledore d'un air furieux. On va avoir dix-sept ans en avril, pourquoi est-ce qu'on ne pourrait pas tenter notre chance ?
    – Ils ne m'empêcheront pas d'être candidat, dit Fred d'un air buté, en lançant également un regard indigné à la table des professeurs. Les champions vont pouvoir faire plein de choses qui sont interdites en temps normal Et en plus il y a mille Gallions à gagner !
    – Ouais, dit Ron d'un air rêveur. Mille Gallions...
    – Allez, venez, dit Hermione. Si vous ne bougez pas d'ici, on va être les derniers.
    Harry, Ron, Hermione, Fred et George se dirigèrent à leur tour vers le hall d'entrée. Les jumeaux se demandaient quels moyens Dumbledore avait pu mettre en œuvre pour empêcher les élèves en dessous de dix-sept ans de soumettre leur candidature.

    – Et qui est ce juge impartial chargé de choisir les noms des champions ? demanda Harry.
    – Sais pas, dit Fred, mais c'est lui qu'il va falloir berner. Quelque gouttes de potion de Vieillissement devraient faire l'affaire, qu'est-ce que tu en penses, George ?
    – Dumbledore sait très bien que vous n'avez pas l'âge, fit remarquer Ron.
    – Oui, mais ce n'est pas lui qui doit désigner le champion, dit Fred d'un air rusé. A mon avis, une fois que ce fameux juge connaîtra les noms des candidats, il choisira le meilleur de chaque école sans se préoccuper de son âge. Dumbledore essaye simplement de nous empêcher d'être candidats.
    – N'oubliez quand même pas qu'il y a des gens qui en sont morts ! dit Hermione d'une voix inquiète, tandis qu'ils franchissaient une porte masquée par une tapisserie et montaient un autre escalier plus étroit.
    – Oui, bien sûr, répondit Fred d'un ton dégagé, mais c'était il y a longtemps. D'ailleurs, si on veut vraiment s'amuser, il faut bien qu'il y ait un peu de risques. Hé, Ron, imagine qu'on trouve un moyen de contourner l'interdiction, est-ce que tu aurais envie d'être candidat ?
    – Qu'est-ce que tu en penses ? demanda Ron à Harry. Ce serait bien d'essayer, non ? Mais je pense qu'ils veulent quelqu'un de plus âgé... Je ne crois pas qu'on sache assez de choses...
    – Moi, c'est sûr que je n'en serais pas capable, dit la voix triste de Neville, derrière Fred et George. Ma grand-mère voudrait sûrement que j'essaye, elle n'arrête pas de me répéter que je devrais faire honneur à la famille. Il faudra simplement que je... Oups...
    Le pied de Neville venait de passer à travers un trou, à mi-hauteur de l'escalier. Il n'était pas rare que les escaliers du château réservent des surprises de ce genre et les plus anciens élèves de Poudlard avaient pris l'habitude d'enjamber cette marche particulière sans même y penser.
    Mais Neville était connu pour sa mémoire défaillante. Harry et Ron le saisirent chacun par un bras et le hissèrent hors du trou tandis qu'une armure, en haut de l'escalier, se mettait à grincer en éclatant d'un rire guttural.
    – Tais-toi, toi, dit Ron en rabattant au passage la visière de l'armure.
    Ils continuèrent de monter jusqu'à la tour de Gryffondor dont l'entrée était cachée par un grand tableau représentant une grosse dame dans une robe de soie rosé.
    – Le mot de passe ? demanda-t-elle en les voyant approcher.
    – Fariboles, répondit George. C'est un préfet qui me l'a donné.
    Le tableau bascula, laissant apparaître un trou dans le mur. Ils s'y engouffrèrent, pénétrant dans la salle commune où les attendaient des fauteuils confortables et un feu qui craquait dans la cheminée. Hermione regarda les flammes d'un air sombre et Harry l'entendit marmonner :
    « De l'esclavage ! » Puis elle leur dit bonsoir et disparut par la porte qui donnait accès au dortoir des filles.

    Harry, Ron et Neville montèrent le dernier escalier en colimaçon qui menait à leur dortoir, situé au sommet de la tour. Cinq lits à baldaquin aux rideaux cramoisis étaient alignés le long des murs, et les bagages de chacun avaient été déposés à leur pied. Dean et Seamus se préparaient déjà à se coucher. Seamus avait épinglé sa rosette d'Irlande à la tête de son lit et Dean avait accroché un poster représentant Viktor Krum au-dessus de sa table de chevet. Sa vieille affiche de l'équipe de football de West Ham était collée juste à côté.
    – Vraiment ridicule ! soupira Ron en hochant la tête à la vue des joueurs de football complètement immobiles.
    Harry, Ron et Neville enfilèrent leurs pyjamas et se mirent au lit. Quelqu'un — un elfe de maison, sans doute — avait glissé des bouillottes entre les draps. S'allonger dans les lits tièdes en écoutant l'orage qui se déchaînait au-dehors procurait une sensation de confort extrême.
    – J'aimerais bien être candidat, dit la voix ensommeillée de Ron dans l'obscurité, si Fred et George trouvent le moyen... Le tournoi... On ne sait jamais, tu ne crois pas ?
    – Peut-être...
    Harry se retourna dans son lit. Des images étourdissantes défilaient dans sa tête... Il avait réussi à faire croire au juge impartial qu'il avait dix-sept ans... Il était devenu le champion de Poudlard... Les bras levés en signe de triomphe, il était acclamé par toute l'école réunie dans le parc... Il venait de remporter le Tournoi des Trois Sorciers... Dans la foule indistincte, le visage de Cho lui apparaissait nettement, le regard brillant d'admiration...
    La tête dans l'oreiller, Harry eut un large sourire. Pour une fois, il était content que Ron ne puisse pas voir ce que lui-même voyait.

    13
    MAUGREY FOL ŒIL
    Le lendemain matin, l'orage s'était éloigné, mais le plafond de la Grande Salle restait sombre.
    D'épais nuages d'un gris d'étain défilaient au-dessus des têtes tandis que Harry, Ron et Hermione, assis à la table du petit déjeuner, étudiaient leur emploi du temps. Un peu plus loin, Fred, George et Lee Jordan discutaient des meilleures méthodes qui pourraient les vieillir et leur permettre d'être admis comme candidats au Tournoi des Trois Sorciers.
    – Pas mal, le programme de ce matin, on va être dehors toute la journée, dit Ron en parcourant son emploi du temps à la colonne du lundi. On a botanique avec les Poufsouffle et ensuite, soins aux créatures magiques... Nom d'un dragon, on est encore avec les Serpentard pour ce cours-là...
    – Double cours de divination, cet après-midi, grogna Harry.
    La divination était la matière qu'il aimait le moins, en dehors des potions. Le professeur Trelawney ne cessait de lui annoncer sa mort prochaine, ce que Harry trouvait à la longue singulièrement agaçant.
    – Tu aurais dû laisser tomber, comme moi, dit vivement Hermione en se beurrant un toast. Ça t'aurait permis de faire quelque chose de plus intelligent à la place, l'arithmancie, par exemple.
    – Tiens, tu as recommencé à manger, on dirait, fit remarquer Ron en voyant Hermione étaler une épaisse couche de confiture sur son toast beurré.
    – J'ai décidé qu'il y avait de meilleurs moyens de prendre la défense des elfes, répliqua Hermione d'un ton hautain.
    – Ouais... et en plus, tu avais faim, dit Ron avec un sourire.
    Il y eut un soudain bruissement d'ailes au-dessus d'eux et une centaine de hiboux chargés de lettres et de paquets s'engouffrèrent dans la salle en passant par les fenêtres ouvertes.
    Instinctivement, Harry leva les yeux, mais il ne vit pas la moindre trace de plumage blanc dans cette masse de hiboux et de chouettes aux plumes grises ou marron. Les hiboux décrivaient des cercles au-dessus des tables, cherchant leurs destinataires. Une grande chouette hulotte fondit sur Neville Londubat et déposa un paquet sur ses genoux — Neville oubliait presque toujours quelque chose quand il faisait ses bagages. De l'autre côté de la salle, le hibou grand duc de Drago Malefoy s'était posé sur son épaule, apportant son habituel colis de friandises et de gâteaux envoyés par sa famille. Essayant d'oublier sa déception, Harry reporta son attention sur son assiette de porridge. Était-il possible que quelque chose soit arrivé à Hedwige et que Sirius n'ait même pas reçu sa lettre ?
    Il était toujours aussi inquiet lorsqu'il suivit le chemin détrempé qui menait à la serre numéro trois. Le cours de botanique parvint cependant à lui changer les idées. Le professeur Chourave montra aux élèves les plantes les plus laides que Harry eût jamais vues. En fait, elles ressemblaient moins à des plantes qu'à de grosses limaces noires et épaisses qui dépassaient verticalement de leurs pots. Elles se tortillaient légèrement et étaient couvertes de grosses pustules brillantes apparemment pleines de liquide.

    – Ce sont des Bubobulbs, annonça vivement le professeur Chourave. Vous allez percer leurs vésicules pour recueillir le pus...
    – Le quoi ? s'écria Seamus Finnigan d'un ton dégoûté.
    – Le pus, Finnigan, le pus, répéta le professeur Chourave. Et c'est une substance extrêmement précieuse, alors n'en perdez pas, surtout. Vous allez donc recueillir ce pus dans des bouteilles.
    Mettez vos gants en peau de dragon, car le pus de Bubobulb peut avoir quelquefois des effets bizarres s'il entre en contact avec la peau sans avoir été dilué.
    Percer les pustules de Bubobulbs était assez répugnant mais procurait également une étrange satisfaction. Chaque fois qu'une des vésicules éclatait, il s'en échappait une grande quantité d'un épais liquide d'une couleur vert jaunâtre, qui dégageait une forte odeur d'essence. Les élèves le faisaient couler dans les bouteilles que le professeur Chourave leur avait données et, à la fin du cours, ils en avaient recueilli plusieurs litres.
    – Voilà qui va faire plaisir à Madame Pomfresh, dit le professeur Chourave en enfonçant un bouchon de liège dans le goulot de la dernière bouteille. Le pus de Bubobulb est un excellent remède contre les formes les plus persistantes d'acné. Avec ça, les élèves de Poudlard devraient cesser de recourir à des méthodes désespérées pour se débarrasser de leurs boutons.
    – Comme cette pauvre Éloïse Midgen, dit à voix basse Hannah Abbot, une élève de Poufsouffle. Elle a essayé d'enlever les siens en leur jetant un sort.
    – Quelle idiote, soupira le professeur Chourave en hochant la tête. Heureusement que Madame Pomfresh a réussi à lui remettre le nez en place.
    Une cloche retentit avec force dans le château, annonçant la fin du cours et les élèves des deux maisons se séparèrent, les Poufsouffle montant l'escalier de pierre pour aller en classe de métamorphose et les Gryffondor prenant la direction de la cabane en bois où habitait Hagrid, à la lisière de la Forêt interdite.
    Hagrid les attendait devant sa cabane, une main sur le collier de Crockdur, son énorme chien noir. A ses pieds, plusieurs caisses en bois étaient posées sur le sol et Crockdur tirait sur son collier en gémissant, apparemment impatient d'en examiner le contenu de plus près. Lorsqu'ils approchèrent, ils entendirent un raclement ponctué de petites explosions.
    – Bonjour ! lança Hagrid en souriant à Harry, Ron et Hermione. On va attendre les Serpentard, ça au moins, ça va leur plaire... des Scroutts à pétard !
    – Vous pouvez répéter ? demanda Ron.
    Hagrid montra les caisses.
    – Beuârk ! s'écria Lavande Brown en faisant un bond en arrière.
    « Beuârk » était le mot qui pouvait le mieux définir les Scroutts à pétard aux yeux de Harry.
    On aurait dit des homards difformes, dépourvus de carapace, d'une pâleur horrible, d'aspect gluant, avec de petites pattes qui dépassaient aux endroits les plus inattendus et sans tête visible. Il y en avait environ une centaine dans chaque caisse. Longs d'une quinzaine de centimètres, ils rampaient les uns sur les autres, se cognant contre les parois, comme s'ils étaient aveugles, et dégageaient une forte odeur de poisson pourri. De temps à autre, des étincelles jaillissaient à l'extrémité de l'une des créatures qui se trouvait alors propulsée de plusieurs centimètres en avant.
    – Ils viennent d'éclore, dit fièrement Hagrid. Vous allez pouvoir les élever vous-mêmes ! J'ai pensé que ça ferait un bon projet !
    – Et pourquoi est-ce qu'on aurait envie de les élever ? dit une voix glaciale.
    Les Serpentard étaient arrivés. C'était Drago Malefoy qui venait de parler. Crabbe et Goyle ponctuèrent son intervention d'un petit rire.
    Hagrid parut pris de court par la question.
    – Qu'est-ce qu'ils font, ces animaux-là ? demanda Malefoy. A quoi servent-ils ?
    Hagrid ouvrit la bouche. Apparemment, il réfléchissait. Il y eut quelques instants de silence, puis il répondit d'un ton brusque :
    – Ça, ce sera pour le prochain cours, Malefoy. Aujourd'hui, il faut les nourrir, c'est tout. On va essayer différentes sortes d'aliments. C'est la première fois que j'en ai, de ceux-là, je ne sais pas très bien ce qui peut leur plaire. J'ai apporté des œufs de fourmi et des foies de grenouille et puis un morceau de couleuvre. Vous n'aurez qu'à essayer de leur donner un peu de chaque.
    – D'abord, du pus, et maintenant, ça, marmonna Seamus.
    Seule la profonde affection qu'ils éprouvaient pour Hagrid décida Harry, Ron et Hermione à prendre chacun une poignée de foies de grenouille visqueux et à les agiter au-dessus des Scroutts à pétard pour essayer de les mettre en appétit. Harry ne pouvait s'empêcher de se demander si tout cela n'était pas parfaitement inutile, étant donné que les Scroutts ne semblaient pas avoir de bouche.
    – Ouïe ! s'écria Dean Thomas, une dizaine de minutes plus tard. Il m'a eu !
    Hagrid se précipita vers lui d'un air inquiet.
    – Il a explosé ! expliqua Dean d'un ton furieux en montrant à Hagrid une brûlure sur sa main.
    – Ah, oui, ça, ce sont des choses qui arrivent, dit Hagrid avec un hochement de tête.
    – Beuârk ! répéta Lavande Brown. Hagrid, qu'est-ce que c'est que cette chose pointue, là ?
    – Il y en a qui ont des dards, répondit Hagrid avec enthousiasme. (Lavande retira vivement sa main de la boîte.) Je pense que ce sont les mâles... Les femelles ont une espèce de ventouse sur le ventre... Ça doit être pour sucer le sang.
    – Je comprends maintenant pourquoi il est si important de les maintenir en vie, dit Malefoy d'un ton sarcastique. Qui n'a jamais rêvé d'avoir des animaux de compagnie qui brûlent, piquent et sucent le sang ?

    – Ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas très beaux qu'ils ne peuvent pas être utiles, répliqua sèchement Hermione. Le sang de dragon a des vertus magiques prodigieuses, mais il n'empêche qu'on n'a pas très envie d'avoir un dragon à la maison.
    Harry et Ron eurent un sourire et échangèrent avec Hagrid un coup d'œil amusé. Le plus cher désir de Hagrid était précisément d'avoir un dragon chez lui. Harry, Ron et Hermione étaient bien placés pour le savoir, car il en avait eu un pendant une brève période, au cours de leur première année d'études à Poudlard, un Norvégien à crête, passablement agressif, du nom de Norbert. D'une manière générale, Hagrid avait une passion pour les créatures monstrueuses —
    plus elles étaient dangereuses, plus il les aimait.
    – Au moins, les Scroutts ne sont pas très grands, dit Ron lorsque, à la fin du cours, ils retournèrent au château pour aller déjeuner.
    – Ils ne le sont pas, aujourd'hui, fit remarquer Hermione d'un ton exaspéré, mais quand Hagrid aura trouvé ce qu'ils aiment manger, ils grandiront et finiront peut-être par mesurer deux mètres de long.
    – Ça n'aura pas d'importance si on découvre qu'ils guérissent le mal de mer ou je ne sais quoi d'autre, répliqua Ron en lui adressant un sourire moqueur.
    – Tu sais très bien que j'ai dit ça uniquement pour faire taire Malefoy, dit Hermione. Mais en fait, je pense qu'il a raison. Il vaudrait mieux se débarrasser de ces créatures avant qu'elles commencent à nous attaquer.
    Ils s'assirent à la table des Gryffondor et remplirent leurs assiettes de côtelettes d'agneau accompagnées de pommes de terre. Hermione se mit alors à manger si vite que Harry et Ron la regardèrent d'un air intrigué.
    – Heu... c'est ta nouvelle façon de lutter pour les droits des elfes ? s'étonna Ron. Tu as l'intention de te rendre malade ?
    – Non, répondit Hermione avec toute la dignité dont elle était encore capable en parlant la bouche pleine de choux de Bruxelles. Je veux simplement aller à la bibliothèque.
    – Quoi ? s'exclama Ron d'un air incrédule. Hermione, c'est le premier jour de classe ! On n'a pas encore eu un seul devoir !
    Hermione haussa les épaules et continua à engloutir le contenu de son assiette comme si elle n'avait rien mangé depuis plusieurs jours. Puis elle se leva d'un bond et dit :
    – On se voit ce soir au dîner !
    Et elle se hâta de quitter la Grande Salle.
    Lorsque la cloche sonna pour annoncer le début des cours de l'après-midi, Harry et Ron prirent la direction de la tour nord où, tout en haut d'un escalier en colimaçon, une échelle d'argent permettait d'accéder à une trappe circulaire aménagée dans le plafond. C'était par là qu'on entrait dans la pièce où habitait le professeur Trelawney et où elle donnait ses cours.

    Lorsqu'ils émergèrent de la trappe, ils sentirent aussitôt l'habituel parfum douceâtre qui émanait du feu, dans la cheminée. Comme toujours, les rideaux étaient tirés devant les fenêtres. La pièce circulaire baignait dans une faible lumière rouge que répandaient de nombreuses lampes enveloppées de châles et d'écharpes. Harry et Ron se faufilèrent parmi les fauteuils et les poufs recouverts de chintz où les élèves étaient assis et allèrent s'installer à une table ronde.
    – Je vous souhaite le bonjour, dit la voix mystérieuse du professeur Trelawney, juste derrière Harry qui sursauta.
    C'était une femme mince, avec des lunettes énormes qui faisaient paraître ses yeux beaucoup trop grands pour son visage. Elle regarda Harry avec l'expression tragique qui était la sienne chaque fois qu'elle le voyait. Son habituelle débauche de perles, de chaînes et de bracelets scintillait à la lueur des flammes.
    – Vous êtes préoccupé, mon pauvre chéri, dit-elle à Harry d'un ton lugubre. Mon troisième œil voit derrière votre visage une âme troublée. Et j'ai le regret de vous dire que vos inquiétudes ne sont pas sans fondement. Je vois des moments difficiles qui vous attendent, hélas... très difficiles... Ce que vous redoutez va se produire, je le crains... Et peut-être plus tôt que vous ne le pensez...
    Sa voix se transforma presque en un murmure. Ron tourna les yeux vers Harry qui paraissait imperturbable. Le professeur Trelawney passa devant eux et alla s'installer dans un grand fauteuil à côté de la cheminée, face à la classe. Lavande Brown et Parvati Patil, qui éprouvaient pour le professeur Trelawney une admiration éperdue, étaient assises tout près d'elle, sur des poufs.
    – Mes chéris, dit le professeur, il est temps pour nous de nous intéresser aux étoiles, au mouvement des planètes et aux mystérieux présages qu'elles révèlent exclusivement à ceux qui sont capables de comprendre la chorégraphie de la danse céleste. On peut connaître la destinée humaine en déchiffrant la façon dont les rayonnements planétaires s'interpénétrent...
    Mais Harry avait la tête ailleurs. Le parfum qui se dégageait du feu le rendait toujours un peu somnolent et émoussait son esprit. En outre, les bavardages du professeur Trelawney sur l'art de prédire l'avenir ne l'avaient jamais vraiment fasciné. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de repenser à ce qu'elle venait de lui dire. « Ce que vous redoutez va se produire, je le crains... »
    Mais Hermione avait raison, pensa Harry avec agacement, le professeur Trelawney n'avait jamais raconté que des mensonges. Il ne redoutait rien du tout en ce moment... si l'on mettait à part ses craintes que Sirius ait été capture... mais qu'en savait donc le professeur Trelawney ?
    Depuis longtemps, Harry en était arrivé à la conclusion qu'elle devait sa réputation de voyante à quelques coups de chance dans ses prédictions et à son comportement soigneusement étudié pour faire froid dans le dos.
    Il fallait mettre à part, bien sûr, le jour où, à la fin de l'année précédente, elle avait prédit le retour de Voldemort... Lorsque Harry lui avait raconté ce qui s'était passé, Dumbledore lui-même avait dit que, cette fois, il s'était agi d'une véritable transe...
    – Harry ! chuchota Ron.

    – Quoi ?
    Harry jeta un coup d'œil autour de lui et vit que toute la classe le regardait. Il se redressa en s'apercevant qu'il s'était presque assoupi, perdu dans ses pensées et engourdi par la chaleur ambiante.
    – J'étais en train de dire, mon pauvre garçon, que vous êtes né, de toute évidence, sous l'influence maléfique de Saturne, déclara le professeur Trelawney, avec une nuance de reproche dans la voix pour lui avoir témoigné si peu d'attention.
    – Né sous... quoi, pardon ? dit Harry.
    – Saturne, mon garçon, la planète Saturne ! répéta-t-elle, manifestement agacée de constater que la nouvelle le laissait toujours aussi indifférent. Je disais que Saturne occupait certainement une position dominante dans le ciel au moment de votre naissance... Vos cheveux noirs... votre taille moyenne... Une perte tragique à un âge si jeune... Je pense ne pas me tromper, mon pauvre chéri, en affirmant que vous êtes né en plein hiver ?
    – Je suis né en juillet, dit Harry.
    Ron se mit à tousser pour dissimuler un éclat de rire. Une demi-heure plus tard, chacun d'eux avait un graphique circulaire sous les yeux et s'efforçait de déterminer la position des planètes au moment de sa naissance. C'était un travail fastidieux qui obligeait à consulter sans cesse des éphémérides et à calculer des angles compliqués.
    – J'ai deux Neptune, dit Harry au bout d'un moment, fronçant les yeux devant son morceau de parchemin. Il doit y avoir une erreur, non ?
    – Aaaaah, dit Ron en imitant le murmure mystérieux du professeur Trelawney, quand deux Neptune apparaissent dans le ciel, c'est le signe qu'un nain à lunettes est en train de naître, mon pauvre garçon...
    Seamus et Dean, qui se trouvaient tout près d'eux, éclatèrent de rire, mais pas assez fort pour couvrir les petits cris surexcités de Lavande Brown.
    – Oh, professeur, regardez ! s'écria-t-elle. Je crois que j'ai une planète bizarre ! Oooh, qu'est-ce que c'est, professeur ?
    – C'est la Lune, ma chérie, répondit le professeur Trelawney en regardant sa carte du ciel.
    – Est-ce que je pourrais voir ta lune, Lavande ? demanda Ron.
    Par malchance, le professeur Trelawney l'entendit et ce fut sans doute la raison pour laquelle elle leur donna à la fin du cours un devoir aussi difficile.
    – Vous me ferez une analyse détaillée de la façon dont les mouvements planétaires vous affecteront le mois prochain, en référence à votre thème personnel, lança-t-elle d'un ton sec qui ressemblait beaucoup plus à celui du professeur McGonagall qu'à son habituelle voix éthérée. Je veux ça pour lundi sans faute !

    – Vieille chouette rabougrie ! grommela Ron avec amertume, tandis qu'ils descendaient dans la Grande Salle pour aller dîner. Ça va nous prendre tout le week-end, ce truc-là...
    – Beaucoup de devoirs ? dit Hermione d'un ton claironnant en les rattrapant dans l'escalier. Le professeur Vector ne nous en a pas donné du tout !
    – Tant mieux, vive le professeur Vector, répondit Ron avec mauvaise humeur.
    Le hall était rempli d'élèves qui faisaient la queue pour entrer dans la Grande Salle. Ils venaient de se mettre au bout de la file lorsqu'une voix sonore retentit derrière eux :
    – Weasley ! Hé, Weasley !
    Harry, Ron et Hermione se retournèrent. Malefoy, Crabbe et Goyle arrivaient derrière eux, l'air ravi.
    – Qu'est-ce qu'il y a ? demanda sèchement Ron.
    – Ton père est dans le journal, Weasley ! dit Malefoy.
    Il brandissait un exemplaire de La Gazette du sorcier en parlant le plus fort possible pour que tout le monde l'entende.
    – Écoute un peu ça !

    NOUVELLES BÉVUES AU MINISTÈRE DE LA MAGIE

    Il semble que les ennuis du ministère de la Magie soient loin d'être terminés, écrit notre envoyée spéciale, Rita Skeeter.
    Récemment montré du doigt pour l'insuffisance de son service d'ordre lors de la Coupe du Monde de Quidditch, et toujours incapable de donner la moindre explication concernant la disparition de l'une de ses sorcières, le ministère se voit à nouveau plongé dans l'embarras à la suite des fantaisies d'Arnold Weasley, du Service des détournements de l'artisanat moldu.

    Malefoy releva la tête.
    – Tu te rends compte, Weasley, croassa-t-il, ils ne connaissent même pas son nom exact, c'est comme si ton père n'avait aucune existence.
    Dans le hall, à présent, tout le monde écoutait. D'un geste théâtral, Malefoy déplia le journal et reprit sa lecture.

    Arnold Weasley, qui fut poursuivi il y a deux ans pour possession d'une voiture volante, s'est trouvé impliqué hier dans un incident qui l'a opposé à des représentants de l'ordre moldu (appelés gendarmes) à propos de poubelles
    particulièrement agressives. Il semblerait que Mr Weasley se soit précipité au secours de Maugrey « Fol Œil », un ex-Auror d'un âge avancé, qui fut mis à la retraite par le ministère lorsqu'il apparut qu'il était devenu incapable de faire la différence entre une poignée de main et une tentative de meurtre. Comme on pouvait s'y attendre, en arrivant devant la maison transformée en camp retranché de Mr Maugrey, Mr Weasley fut bien obligé de constater que l'ancien Auror avait une fois de plus déclenché une fausse alerte. Avant de pouvoir échapper aux gendarmes, Mr Weasley s'est vu contraint de lancer plusieurs sortilèges d'Amnésie afin de modifier la mémoire des témoins. Il a cependant refusé de répondre aux questions de La Gazette du sorcier qui souhaitait lui demander pourquoi il avait cru bon d'impliquer le ministère de la Magie dans cette bouffonnerie peu digne d'un de ses représentants, et dont les conséquences pourraient se révéler fort embarrassantes.

    – Et il y a une photo, Weasley ! dit Malefoy en agitant le journal qu'il tenait bien en vue. Une photo de tes parents devant leur maison — si on peut appeler ça une maison ! Ta mère aurait peut-être intérêt à perdre quelques kilos, tu ne crois pas ?
    Ron tremblait de fureur. Tous les élèves avaient les yeux fixés sur lui.
    – Va te faire voir, Malefoy, dit Harry. Viens, Ron...
    – Ah oui, c'est vrai que tu es allé chez eux, cet été, Potter, lança Malefoy d'un air dédaigneux.
    Alors, dis-moi, est-ce que sa mère ressemble vraiment à un cochonnet ou bien c'est simplement la photo qui fait ça ?
    Harry et Hermione retinrent Ron par le dos de sa robe pour l'empêcher de se ruer sur Malefoy.
    – Et ta mère à toi, Malefoy, répliqua Harry, pourquoi est-ce qu'elle avait l'air d'avoir une bouse de dragon sous le nez, quand je l'ai vue ? Elle est toujours comme ça ou bien c'est simplement parce que tu étais avec elle ?
    Le teint pâle de Malefoy rosit légèrement.
    – Ne t'avise pas d'insulter ma mère, Potter !
    – Dans ce cas, ferme-la, répliqua Harry en s'en allant.
    BANG !
    Plusieurs élèves poussèrent des cris et Harry sentit quelque chose de brûlant lui frôler la joue.
    Il plongea la main dans sa poche pour saisir sa baguette magique mais, avant qu'il ait eu le temps de la toucher, il entendit un second « BANG » et un rugissement qui résonna dans tout le hall d'entrée :
    – PAS DE ÇA, MON BONHOMME !
    Harry fit volte-face. Le professeur Maugrey descendait en claudiquant les marches de l'escalier de marbre. Il avait sorti sa baguette magique et la pointait droit sur une fouine qui tremblait de tout son corps sur le sol recouvert de dalles, à l'endroit exact où s'était trouvé Malefoy quelques instants auparavant.
    Un silence terrifié régna soudain dans le hall. A part Maugrey Fol Œil, personne n'osait faire un geste. Maugrey regarda Harry — de son œil normal, l'autre étant tourné vers l'arrière de sa tête.
    – Tu as été touché ? grogna Maugrey.
    Sa voix était grave et rocailleuse.
    – Non, répondit Harry, il m'a raté.
    – LAISSE-LE ! s'écria Maugrey.
    – Laisse quoi ? demanda Harry, sans comprendre.
    – Pas toi, lui ! gronda Maugrey en montrant du pouce pardessus son épaule Crabbe, qui venait de s'immobiliser au moment où il s'apprêtait à ramasser la fouine.
    Apparemment, l'œil mobile de Maugrey était magique et lui permettait de voir derrière sa tête.
    Maugrey s'avança en boitant vers Crabbe, Goyle et la fouine qui poussa un couinement terrifié et fila vers l'escalier qui menait au sous-sol du château.
    – Non, pas par là ! rugit Maugrey en pointant à nouveau sa baguette magique sur la fouine qui fit un bond de trois mètres, retomba avec un bruit sourd sur le sol, puis s'éleva à nouveau dans les airs. Je n'aime pas les gens qui attaquent par-derrière, grogna-t-il, tandis que la fouine faisait des bonds de plus en plus hauts en lançant des cris de douleur. C'est lâche, c'est minable, c'est répugnant...
    La fouine fut à nouveau projetée en l'air, agitant inutilement sa queue et ses pattes.
    – Ne — refais — jamais — ça ! lança Maugrey, en détachant chaque mot au rythme des bonds et des chutes de la fouine.
    – Professeur Maugrey ! s'exclama une voix d'un ton scandalisé.
    Le professeur McGonagall descendait l'escalier de marbre, les bras chargés de livres.
    – Bonjour, professeur, dit calmement Maugrey, qui continuait de faire bondir l'animal de plus en plus haut.

    – Que... Qu'est-ce que vous faites ? balbutia le professeur McGonagall en suivant des yeux l'animal qui se tortillait dans les airs.
    – J'enseigne, répondit-il.
    – Vous ens... Maugrey, c'est un élève ? s'écria le professeur McGonagall d'une voix suraiguë en laissant tomber ses livres par terre.
    – Ouais, dit Maugrey.
    – Non ! hurla McGonagall qui dévala l'escalier, sa baguette magique en avant.
    Un instant plus tard, il y eut un craquement sonore et Drago Malefoy réapparut, recroquevillé sur le sol, ses cheveux blonds et soignés tombant sur son visage qui était devenu d'un rosé brillant. Il se releva en faisant la grimace.
    – Maugrey, nous n'avons jamais recours à la métamorphose pour infliger des punitions ! dit le professeur McGonagall d'une voix faible. Le professeur Dumbledore vous l'a sûrement précisé ?
    – Il y a peut-être fait allusion, c'est possible, répondit Maugrey en se grattant le menton d'un air indifférent. Mais j'ai pensé qu'un bon traitement de choc...
    – Nous donnons des retenues, Maugrey ! Ou nous parlons avec le responsable de la maison à laquelle appartient l'élève fautif !
    – D'accord, c'est ce que je ferai, dit-il en regardant Malefoy d'un air dégoûté.
    Malefoy, dont les yeux pâles étaient encore humides de douleur et d'humiliation, lança un regard hostile à Maugrey et marmonna quelques paroles inaudibles, parmi lesquelles seuls les mots « mon père » furent prononcés distinctement.
    – Ah ouais ? dit tranquillement Maugrey en avançant d'un pas claudicant, ponctué par le claquement régulier de sa jambe de bois qui résonnait dans tout le hall. Je le connais depuis longtemps, ton père, mon bonhomme... Tu n'as qu'à lui dire que Maugrey surveille son fils de près... Dis-lui ça de ma part... Le responsable de ta maison, c'est Rogue, non ?
    – Oui, répondit Malefoy d'un ton hargneux.
    – Encore un vieil ami, grogna Maugrey. Ça fait longtemps que j'ai envie de bavarder avec le vieux Rogue... Allez, viens un peu par là...
    Il saisit Malefoy par le bras et l'entraîna en direction du sous-sol.
    Le professeur McGonagall les regarda s'éloigner d'un air anxieux, puis elle agita sa baguette magique vers ses livres qui reprirent tout seuls leur place entre ses bras.
    – Ne me parlez surtout pas, dit Ron à voix basse en s'adressant à Harry et à Hermione, lorsqu'ils furent installés à la table des Gryffondor.

    Tout autour d'eux, les élèves commentaient d'un air surexcité ce qui venait de se passer.
    – Et pourquoi est-ce qu'on ne doit pas te parler ? s'étonna Hermione.
    – Parce que je veux graver ça à tout jamais dans ma mémoire, répondit Ron, les yeux fermés, une expression d'extase sur le visage. Drago Malefoy, l'extraordinaire fouine bondissante...
    Ils éclatèrent de rire tandis qu'Hermione remplissait leurs assiettes de ragoût de bœuf.
    – N'empêche qu'il aurait pu lui faire vraiment mal, dit-elle. Heureusement que le professeur McGonagall l'a arrêté à temps...
    – Hermione ! s'exclama Ron avec fureur, en rouvrant soudain les yeux. Tu es en train de gâcher le plus beau moment de ma vie !
    Hermione, toujours aussi impatiente, recommença à manger à toute vitesse.
    – Ne me dis pas que tu retournes à la bibliothèque ce soir ? dit Harry en la regardant dévorer son ragoût.
    – Il le faut, répondit-elle, la bouche pleine. J'ai beaucoup de choses à faire.
    – Mais tu nous as dit que le professeur Vector...
    – Ce n'est pas du travail scolaire, dit-elle.
    Quelques minutes plus tard, elle avait vidé son assiette et quitté la Grande Salle.
    A peine était-elle partie que Fred Weasley vint s'asseoir à sa place.
    – Maugrey ! dit-il. Vous le trouvez bien ?
    – Mieux que bien, dit George en s'asseyant en face de Fred.
    – Super bien, renchérit le meilleur ami des jumeaux, Lee Jordan, en se glissant sur la chaise à côté de George. On l'a eu cet après-midi, ajouta-t-il à l'adresse de Harry et de Ron.
    – Comment c'était ? demanda avidement Harry.
    Fred, George et Lee échangèrent des regards éloquents.
    – On n'a jamais eu un cours comme ça. dit Fred.
    – Ce type-là sait, dit Lee.
    – Qu'est-ce qu'il sait ? demanda Ron en se penchant vers eux.
    – Il sait ce que ça veut dire que de faire les choses, déclara George d'un ton impressionnant.
    – Faire quoi ? demanda Harry.

    – Combattre les forces du Mal, répondit Fred.
    – Il a vraiment vu ce que c'était, dit George.
    – Incroyable, ajouta Lee.
    Ron plongea dans son sac pour y prendre son emploi du temps.
    – On ne l'a que jeudi prochain ! dit-il d'un ton déçu.

    14
    LES SORTILÈGES IMPARDONNABLES
    Les deux jours suivants se passèrent sans incidents notables, à part le fait que Neville fit fondre son sixième chaudron pendant le cours de potions. Le professeur Rogue, dont la hargne semblait avoir atteint de nouveaux sommets au cours de l'été, lui donna une retenue.
    Neville revint de sa punition au bord de la crise de nerfs : il avait dû éviscérer tout un tonneau plein de crapauds cornus.
    – Tu sais pourquoi Rogue est d'une humeur aussi massacrante ? dit Ron à Harry en regardant Hermione apprendre à Neville un sortilège de Récurage pour enlever les morceaux d'intestin de crapaud qui s'étaient glissés sous ses ongles.
    – Oui, répondit Harry. C'est à cause de Maugrey.
    Il était de notoriété publique que Rogue convoitait depuis longtemps le poste de professeur de défense contre les forces du Mal et, pour la quatrième année consécutive, il n'était toujours pas parvenu à l'obtenir. Rogue avait éprouvé la plus vive antipathie pour les anciens professeurs en cette matière et ne s'était pas privé de le montrer mais, étrangement, il s'efforçait de ne pas manifester son animosité envers Maugrey Fol Œil. Chaque fois que Harry les voyait ensemble — pendant les repas ou en les croisant dans un couloir — , il avait la très nette impression que Rogue évitait le regard de Maugrey, celui de son œil magique comme celui de son œil normal.
    – Je crois que Rogue a un peu peur de lui, dit Harry d'un air songeur.
    – Imagine que Maugrey transforme Rogue en crapaud cornu, dit Ron, le regard rêveur, et qu'il le fasse rebondir devant toute la classe...
    Le jeudi, les Gryffondor de quatrième année attendaient leur premier cours avec Maugrey avec tant d'impatience qu'ils arrivèrent en avance, juste après le déjeuner, et se mirent en rang devant la salle de classe avant même que la cloche eût retenti.
    La seule personne absente était Hermione qui arriva juste à temps pour le début du cours.
    – J'étais à...
    – ... la bibliothèque, acheva Harry à sa place. Dépêche-toi, si tu veux qu'on ait de bonnes places.
    Ils se précipitèrent sur les trois tables qui faisaient face au bureau professoral, sortirent leurs exemplaires de Forces obscures : comment s'en protéger et attendirent dans un silence inhabituel. Bientôt, ils entendirent le son caractéristique du pas de Maugrey. Le claquement de sa jambe de bois sur le sol résonna en écho dans le couloir et il entra dans la classe, la physionomie aussi étrange et effrayante qu'à l'ordinaire. Dépassant sous sa robe de sorcier, on apercevait son pied en bois, doté de griffes.
    – Les livres, vous pouvez les ranger, grogna-t-il, en allant s'installer à son bureau. Vous n'en aurez pas besoin.

    Ils remirent aussitôt leurs manuels dans leurs sacs. Ron avait l'air enthousiasmé.
    Maugrey sortit un registre, secoua sa longue crinière de cheveux gris pour dégager son visage tordu et couturé, puis commença à faire l'appel, son œil normal suivant la liste des noms tandis que l'œil magique tournait dans son orbite, se fixant sur chaque élève qui répondait
    «présent ».
    – Bien, dit-il, lorsqu'il eut terminé. J'ai reçu une lettre du professeur Lupin au sujet de cette classe. Il semble que vous ayez acquis de bonnes bases en ce qui concerne la protection contre les créatures maléfiques. Vous avez vu notamment les Épouvantards, les Pitiponks, les Strangulots, les loups-garous et quelques autres, c'est bien cela ?
    Il y eut un murmure d'approbation.
    – Mais vous êtes en retard — très en retard — en matière de défense contre les mauvais sorts, poursuivit Maugrey. Donc, je suis là pour vous remettre au niveau en vous enseignant les sortilèges dont se servent les sorciers entre eux. J'ai un an pour vous montrer comment vous y prendre avec les maléfices qui...
    – Quoi, vous ne serez plus là l'année prochaine ? l'interrompit Ron.
    L'œil magique de Maugrey pivota pour se poser sur Ron. Celui-ci parut d'abord un peu mal à l'aise mais, au bout d'un moment, Maugrey eut un sourire. C'était la première fois que Harry le voyait sourire. Son visage barré de cicatrices parut plus tordu que jamais mais il était rassurant de le voir manifester un signe de bienveillance, même s'il ne s'agissait que d'un simple sourire. Ron sembla profondément soulagé.
    – Tu es le fils d'Arthur Weasley, c'est ça ? dit Maugrey. Ton père m'a tiré d'un très mauvais pas, il y a quelques jours... Oui, je ne vais rester qu'un an, ensuite je retournerai à la quiétude de ma retraite.
    Il éclata d'un rire rocailleux puis joignit ses mains noueuses.
    – Alors, allons-y. Les mauvais sorts. Ils peuvent prendre les formes les plus diverses et leur puissance varie considérablement, selon les cas. Si l'on s'en tient aux recommandations du ministère de la Magie, j'ai pour mission de vous apprendre quelques sortilèges de défense, rien de plus. Je ne suis pas censé vous montrer comment les maléfices interdits se manifestent tant que vous n'aurez pas atteint la sixième année. En attendant, on vous estime trop jeunes pour les connaître en détail. Mais le professeur Dumbledore se fait une plus haute idée de votre caractère et pense que vous êtes capables d'en apprendre davantage. J'ajoute que, plus vite vous saurez ce qui vous attend, mieux ça vaudra. Comment pourriez-vous vous défendre contre quelque chose que vous n'auriez jamais vu ? Si un sorcier s'apprête à vous jeter un sort interdit, il ne va pas vous avertir de ses intentions. Il ne fera pas ça gentiment et poliment. Il faut que vous soyez préparés à réagir. Vous devrez être attentifs, toujours sur vos gardes. Miss Brown, vous n'avez pas besoin de regarder ça pendant que je parle.
    Lavande sursauta et rougit. Elle était en train de montrer à Parvati sous son pupitre l'horoscope qu'elle avait achevé. Apparemment, l'œil magique de Maugrey arrivait à voir à travers le bois aussi bien que derrière sa tête.

    – Alors... Quelqu'un peut-il me dire quels sont les maléfices que les lois de la sorcellerie répriment avec le plus de sévérité ?
    Plusieurs mains se levèrent timidement, y compris celles de Ron et d'Hermione. Maugrey montra Ron du doigt, bien que son œil magique fût toujours fixé sur Lavande.
    – Heu..., dit Ron, d'une voix mal assurée, mon père m'a parlé d'un maléfice... Ça s'appelle le sortilège de l'Imperium, ou quelque chose comme ça...
    – Ah, oui, dit Maugrey d'un air appréciateur, c'est sûr que ton père le connaît, celui-là. A une certaine époque, il a donné beaucoup de fil à retordre aux gens du ministère, l'Imperium.
    Maugrey se leva avec lenteur, ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit un bocal en verre. A l'intérieur, trois grosses araignées s'agitaient en tous sens pour essayer de sortir. Harry sentit Ron se tasser légèrement sur sa chaise, à côté de lui — Ron détestait les araignées.
    Maugrey plongea une main dans le bocal, attrapa une des araignées et la posa au creux de sa main pour que tout le monde puisse la voir.
    Puis il pointa sa baguette magique sur elle et murmura :
    – Impero !
    L'araignée sauta alors de sa main, se laissa descendre le long d'un imperceptible fil de soie et commença à se balancer comme si elle exécutait un numéro de trapèze. Puis elle tendit les pattes et fit un saut périlleux en arrière, rompant le fil et tombant sur le bureau où elle se mit à faire la roue en décrivant des cercles. Maugrey agita sa baguette magique et l'araignée se dressa sur ses pattes de derrière en sautillant comme un danseur de claquettes.
    Tout le monde se mit à rire. Tout le monde, sauf Maugrey.
    – Vous trouvez ça drôle, hein ? grogna-t-il. Ça vous plairait que je vous oblige à faire la même chose ?
    Les rires s'évanouirent presque instantanément.
    – Contrôle total, dit Maugrey à voix basse tandis que l'araignée se recroquevillait et roulait sur elle-même d'un bout à l'autre du bureau. Je pourrais lui ordonner de se jeter par la fenêtre, de se noyer, ou de sauter dans la gorge de l'un ou l'une d'entre vous...
    Ron fut parcouru d'un frisson.
    – Il y a des années, nombre de sorcières et de sorciers se sont retrouvés soumis à un sortilège d'Imperium, dit Maugrey.
    Harry savait qu'il parlait du temps où Voldemort avait été tout-puissant.
    – Les gens du ministère ont eu bien du travail pour déterminer qui avait été forcé d'agir sous la contrainte et qui avait agi de sa propre volonté. L'Imperium peut être combattu, et je vais vous apprendre comment, mais il faut une vraie force de caractère pour s'y opposer et tout le monde n'en est pas capable. Il vaut mieux éviter d'en être victime si c'est possible.
    VIGILANCE CONSTANTE ! aboya-t-il, et tout le monde sursauta.
    Maugrey prit l'araignée sauteuse et la remit dans le bocal.
    – Quelqu'un peut-il me citer un autre sortilège interdit ?
    La main d'Hermione se tendit à nouveau, mais également, à la surprise de Harry, celle de Neville. En général, le seul cours où Neville proposait des réponses aux questions du professeur était celui de botanique, de très loin sa matière préférée. Neville parut surpris de sa propre audace.
    – Oui ? dit Maugrey, son œil magique se tournant vers lui.
    – Il y en a un... Le sortilège Doloris, dit Neville d'une petite voix que l'on entendit quand même distinctement.
    Maugrey regarda fixement Neville, avec ses deux yeux, cette fois.
    – Tu t'appelles Londubat ? dit-il, son œil magique se posant à nouveau sur le registre des noms.
    Neville, mal à l'aise, approuva d'un signe de tête, mais Maugrey ne lui posa aucune autre question. Se tournant vers la classe tout entière, il plongea une nouvelle fois la main dans le bocal et prit une autre araignée qu'il posa sur le bureau où elle resta immobile, apparemment trop terrifiée pour bouger.
    – Le sortilège Doloris, dit Maugrey. Il va falloir l'agrandir un peu pour que vous compreniez mieux le principe.
    Il pointa sa baguette sur l'araignée.
    – Amplification ! marmonna-t-il.
    L'araignée enfla aussitôt. Elle était à présent plus grosse qu'une tarentule. Renonçant à dissimuler sa répulsion, Ron recula sa chaise aussi loin que possible du bureau de Maugrey.
    Celui-ci leva à nouveau sa baguette, la pointa sur l'araignée et murmura :
    – Endoloris !
    Les pattes de l'araignée cédèrent alors sous son corps. Elle roula sur elle-même, agitée d'horribles convulsions, se balançant de tous côtés. Elle n'avait aucune possibilité d'émettre le moindre son mais Harry était sûr que, si elle avait eu une voix, elle aurait poussé des hurlements déchirants. Maugrey tint sa baguette immobile et l'araignée fut parcourue de spasmes et de tremblements de plus en plus violents.
    – Arrêtez ! s'écria Hermione d'une voix perçante.

    Harry se tourna vers elle. Ce n'était pas l'araignée qu'elle regardait, mais Neville, dont les mains étaient crispées sur le bord de sa table, ses jointures livides, ses yeux écarquillés de terreur.
    Maugrey leva sa baguette. Les pattes de l'araignée se détendirent, mais elle continua de se convulser.
    – Reducto, murmura Maugrey.
    L'araignée retrouva instantanément sa taille normale et Maugrey la remit dans le bocal.
    – La douleur, dit-il à voix basse. On n'a besoin d'aucune arme pour faire mal à quelqu'un quand on est capable de jeter le sortilège Doloris... Celui-là aussi a été très utilisé à une certaine époque. Quelqu'un peut-il me citer d'autres sortilèges interdits ?
    Harry regarda autour de lui. A en juger par l'expression qu'il voyait sur les visages de ses camarades, tout le monde se demandait ce qui allait bien pouvoir arriver à la dernière araignée. La main d'Hermione tremblait légèrement lorsqu'elle la leva pour la troisième fois.
    – Oui ? dit Maugrey en la regardant.
    – Avada Kedavra, mumura Hermione.
    Plusieurs élèves, dont Ron, la regardèrent d'un air anxieux.
    – Ah, dit Maugrey en esquissant un nouveau sourire qui tordit sa bouche asymétrique. Oui, le dernier et le pire. Avada Kedavra... Le sortilège de la mort.
    Il glissa la main dans le bocal et, comme si elle devinait le sort qui l'attendait, la troisième araignée se mit à courir frénétiquement au fond du récipient pour essayer de lui échapper.
    Mais Maugrey l'attrapa et la posa à son tour sur le bureau où elle recommença à courir, en proie à une véritable panique.
    Maugrey leva sa baguette et Harry fut parcouru d'un frisson comme s'il éprouvait soudain un mauvais pressentiment.
    – Avada Kedavra ! rugit Maugrey.
    Il y eut un éclair aveuglant de lumière verte et un bruit semblable à une rafale de vent, comme si quelque chose d'invisible et d'énorme avait brusquement pris son vol. Aussitôt, l'araignée roula sur le dos. Elle était apparemment intacte mais il n'y avait aucun doute : elle était morte sur le coup. Dans la classe, plusieurs filles étouffèrent un cri. Ron se rejeta en arrière et faillit tomber avec sa chaise lorsque l'araignée morte glissa vers lui.
    D'un geste de la main, Maugrey balaya le bureau, jetant par terre le cadavre de l'araignée.
    – Pas très agréable, dit-il d'une voix calme. Pas amusant du tout. Et il n'existe aucun moyen de conjurer ce sortilège. Impossible de le neutraliser. On ne connaît qu'une seule personne qui ait jamais réussi à y survivre et cette personne est assise devant moi.

    Harry se sentit rougir lorsque les deux yeux de Maugrey fixèrent les siens. Il devinait les autres regards également tournés vers lui. Harry contempla le tableau noir entièrement vierge, comme s'il lui trouvait soudain un intérêt fascinant, mais sans le voir vraiment...
    C'était donc ainsi que ses parents étaient morts... exactement de la même façon que cette araignée. Toute blessure leur avait-elle également été épargnée ? Avaient-ils simplement vu l'éclair de lumière verte, entendu la mort arriver comme une bourrasque, avant que la vie s'échappe de leurs corps ?
    Harry avait souvent essayé de se représenter la mort de ses parents, depuis le jour où, trois ans plus tôt, il avait appris qu'ils avaient été assassinés, et depuis le soir de l'année précédente où il avait su ce qui s'était passé cette nuit-là : comment Queudver avait révélé à Voldemort où étaient ses parents; comment celui-ci s'était introduit dans leur maison; comment il avait tué d'abord le père de Harry; comment James Potter avait essayé de le retenir en criant à sa femme de prendre Harry et de s'enfuir... Comment Voldemort s'était avancé vers Lily Potter, et lui avait ordonné de s'écarter pour qu'il puisse tuer Harry... Comment elle l'avait supplié de la tuer elle, à la place de son fils, comment elle avait continué jusqu'au bout à le protéger... et comment Voldemort l'avait tuée, elle aussi, avant de tourner sa baguette magique vers Harry...
    Harry connaissait tous ces détails pour avoir entendu la voix de ses parents lorsque, l'année précédente, il avait dû affronter les Détraqueurs, ces créatures aveugles qui avaient le terrible pouvoir de forcer leurs victimes à revivre les plus mauvais souvenirs de leur vie en les plongeant, impuissantes, dans leur propre désespoir...
    Harry entendit à nouveau la voix de Maugrey, mais elle lui paraissait très lointaine. Il fit un effort considérable pour revenir au moment présent et écouter ce qu'il disait.
    – Avada Kedavra est un maléfice qui exige une grande puissance magique. Si vous sortiez tous vos baguettes en cet instant et que vous les pointiez sur moi en prononçant la formule, je ne sais même pas si vous arriveriez à me faire saigner du nez. Mais peu importe, je ne suis pas là pour vous apprendre à jeter ce sort. Alors, me direz-vous, s'il n'existe aucun moyen de s'en protéger, pourquoi nous le montrer ? Parce qu'il faut que vous sachiez. Vous devez mesurer ce que signifie le pire. Et ne pas vous mettre dans une situation où vous auriez à le subir.
    VIGILANCE CONSTANTE ! rugit-il et toute la classe sursauta à nouveau. Sachez maintenant que ces trois sorts — Avada Kedavra, Imperium et Doloris — sont appelés les Sortilèges Impardonnables. Utiliser l'un d'eux contre un autre être humain est passible d'une condamnation à vie à la prison d'Azkaban. Voilà les forces maléfiques que vous devrez affronter, celles que je dois vous apprendre à combattre. Vous aurez besoin pour cela de préparation. Vous aurez besoin d'acquérir les armes nécessaires. Mais surtout, vous devrez faire preuve d'une vigilance constante. Prenez vos plumes et écrivez...
    Ils passèrent le reste du cours à prendre des notes sur chacun des trois Sortilèges Impardonnables et personne ne songea à dire le moindre mot jusqu'à ce que la cloche retentisse. Mais lorsqu'ils eurent quitté la classe, tout le monde se mit à parler en même temps.
    La plupart commentaient ce qui s'était passé d'une voix qui trahissait un mélange d'effroi et d'admiration :
    – Tu as vu cette araignée se tordre de douleur ?
    – Et quand il a tué l'autre ? Comme ça, sans la toucher !

    Ils parlaient du cours comme s'il s'était agi d'une sorte de spectacle, pensa Harry, mais lui n'y avait rien vu d'amusant. Hermione non plus, semblait-il.
    – Dépêchez-vous, dit-elle à Harry et à Ron d'un air tendu.
    – Tu ne vas pas nous refaire le coup de la bibliothèque ? dit Ron.
    – Non, répliqua sèchement Hermione en montrant un couloir latéral. Regardez Neville.
    Seul au milieu du couloir, Neville regardait fixement le mur qui lui faisait face avec la même expression horrifiée que lorsque Maugrey leur avait montré les effets du sortilège Doloris.
    – Neville ? dit Hermione avec douceur.
    Il se tourna vers eux.
    – Ah, c'est vous, dit-il, la voix beaucoup plus aiguë que d'habitude. Intéressant comme cours, non ? Je me demande ce qu'il y a au dîner, ce soir, je... je meurs de faim, pas vous ?
    – Neville, ça va ? s'inquiéta Hermione.
    – Oh, oui, oui, tout va bien, répondit-il précipitamment de cette même voix étrangement aiguë. Très intéressant, ce dîner... je veux dire, ce cours... Qu'est-ce qu'on mange ?
    Ron jeta à Harry un regard surpris.
    – Neville, qu'est-ce que... ?
    Un claquement sec et régulier retentit dans leur dos et ils virent arriver le professeur Maugrey qui s'avançait vers eux de sa démarche claudicante. Tous les quatre se turent en l'observant avec inquiétude mais, lorsqu'il leur parla, ce fut d'une voix beaucoup plus douce qu'à l'ordinaire :
    – Ne t'inquiète pas, fils, dit-il à Neville. Si tu veux, tu peux passer dans mon bureau, d'accord ? Allez, viens, on prendra une tasse de thé...
    Neville parut encore plus apeuré à la perspective de boire une tasse de thé avec Maugrey. Il n'osa ni bouger, ni parler.
    Maugrey tourna vers Harry son œil magique.
    – Ça va, Potter ?
    – Bien sûr, répondit Harry, presque avec défi.
    L'œil bleu de Maugrey tressaillit légèrement en observant Harry.
    – Il faut que tu saches, dit alors Maugrey. C'est peut-être un peu brutal, mais tu dois savoir.
    Ça ne sert à rien de faire semblant... Allez, viens, Londubat. J'ai quelques livres qui pourraient t'intéresser.

    Neville lança à ses amis un regard implorant, mais comme aucun des trois n'ouvrait la bouche, il se résolut à suivre Maugrey qui l'entraînait déjà, une main noueuse posée sur son épaule.
    – De quoi parlait-il ? dit Ron en les regardant disparaître tous deux à l'angle du couloir.
    – Je ne sais pas, répondit Hermione, l'air songeur.
    – En tout cas, ça, c'était un cours, non ? dit Ron à Harry, tandis qu'ils se dirigeaient vers la Grande Salle. Fred et George avaient raison. Il sait de quoi il parle, Maugrey. Quand il a lancé l'Avada Kedavra, vous avez vu un peu comment cette araignée est morte ? Liquidée en un ins...
    Mais Ron s'interrompit soudain en voyant l'expression de Harry et ne prononça plus un mot jusqu'à ce qu'ils soient arrivés dans la Grande Salle.
    – On ferait bien de commencer le devoir pour le professeur Trelawney dès ce soir, dit alors Ron. Ça va nous prendre des heures pour arriver au bout...
    Au cours du dîner, Hermione ne se mêla pas à la conversation. Elle se contenta d'engloutir son repas à une vitesse ahurissante puis se leva pour retourner à la bibliothèque. Harry et Ron prirent la direction de la tour de Gryffondor et Harry, qui n'avait pensé à rien d'autre pendant tout le dîner, ramena lui-même la conversation sur le sujet des Sortilèges Impardonnables.
    – Tu ne crois pas que Maugrey et Dumbledore auraient des ennuis avec le ministère si on apprenait que les trois sortilèges nous ont été montrés en classe ? dit-il alors qu'ils approchaient du portrait de la grosse dame.
    – Si, sans doute, répondit Ron. Mais Dumbledore a toujours fait les choses à sa manière, non ?
    Et Maugrey n'arrête pas d'avoir des ennuis depuis quelques années. Il commence par attaquer et pose des questions ensuite. Souviens-toi du coup des poubelles. Fariboles, ajouta-t-il à l'adresse de la grosse dame.
    Le portrait pivota, dégageant l'ouverture et ils pénétrèrent dans la salle commune, bondée et bruyante.
    – Alors, on va chercher nos affaires pour le devoir de divination ? dit Harry.
    – Il faut bien, grogna Ron.
    Ils montèrent dans le dortoir pour prendre leurs livres et leurs cartes du ciel et y trouvèrent Neville, seul, qui lisait, assis sur son lit. Il paraissait beaucoup moins nerveux qu'à la fin du cours de Maugrey, mais pas encore dans son état normal. Harry et Ron remarquèrent qu'il avait les yeux rouges.
    – Ça va, Neville ? lui demanda Harry.
    – Oui, oui, répondit Neville, ça va très bien. Je lis un livre que le professeur Maugrey m'a prêté...

    Il leur montra le volume : Propriétés des plantes aquatiques magiques du bassin méditerranéen.
    – Apparemment, le professeur Chourave a dit au professeur Maugrey que j'étais vraiment bon en botanique, expliqua Neville avec une nuance de fierté que Harry n'avait encore jamais perçue chez lui. Alors, il a pensé que ce livre pourrait m'intéresser.
    Répéter à Neville ce que le professeur Chourave avait dit de lui était une façon délicate de l'encourager, pensa Harry. Neville ne s'était jamais entendu dire qu'il était bon à quoi que ce soit. C'était le genre de chose que le professeur Lupin aurait faite, lui aussi.
    Harry et Ron prirent leur manuel de divination intitulé Lever le voile du futur et l'emportèrent dans la salle commune où ils s'installèrent à une table libre pour essayer d'établir leur horoscope du mois suivant. Une heure plus tard, ils n'étaient pas beaucoup plus avancés, bien que leur table fût jonchée de morceaux de parchemin remplis d'additions et de symboles.
    Harry avait le cerveau aussi embrumé que s'il avait respiré à pleins poumons les fumées dégagées par la cheminée du professeur Trelawney.
    – Je n'ai pas la moindre idée de ce que tout ça peut bien signifier, dit-il en contemplant une longue colonne de calculs.
    – Tu sais, répondit Ron, les cheveux dressés sur sa tête à force d'y avoir passé la main dans des gestes d'exaspération, je crois qu'il vaut mieux revenir à la bonne vieille méthode de divination sans peine...
    – Tu veux dire... Tout inventer ?
    – Exactement.
    Il balaya d'un geste les morceaux de parchemin griffonnés, trempa sa plume dans l'encre et se mit à écrire.
    – Lundi prochain, dit-il tout en écrivant, il y a de fortes chances que j'attrape une mauvaise toux en raison de la conjonction défavorable de Mars et de Jupiter.
    Il leva les yeux vers Harry.
    – Tu la connais, avec elle, il suffit de raconter tout un tas de malheurs et elle gobe tout.
    – Tu as raison, approuva Harry.
    Il chiffonna son premier jet et en fit une boulette qu'il jeta dans le feu, par-dessus la tête d'un groupe d'élèves de première année qui bavardaient devant la cheminée.
    – Bon, alors... dit-il, lundi, je vais probablement subir... heu... voyons... des brûlures.
    – Ça, ça risque d'être vrai, dit Ron d'un air sombre. Lundi, on va retrouver les Scroutts à pétard. Passons à mardi, maintenant... Je vais... heu...

    – Perdre un objet auquel tu tiens, suggéra Harry qui feuilletait Lever le voile du futur en quête d'idées.
    – Parfait, approuva Ron en écrivant. Ce sera à cause de... heu... Mercure. Tiens, et si tu étais trahi par quelqu'un que tu considérais comme un ami ?
    – Ah oui, très bien..., dit Harry qui écrivit à son tour. Ce sera parce que... parce que Vénus se trouvera dans ma douzième maison.
    – Ah, et mercredi, je crois que je vais me faire casser la figure dans une bagarre.
    – Moi aussi, je voulais faire le coup de la bagarre. On va remplacer par un pari que j'aurai perdu.
    – Oui, parce que tu auras parié que ce serait moi qui sortirais vainqueur de la bagarre...
    Ils passèrent encore une heure à aligner des prédictions (de plus en plus tragiques) pendant que les autres élèves quittaient peu à peu la salle commune pour aller se coucher. Pattenrond s'approcha, sauta en souplesse sur une chaise vide et les observa d'un regard impénétrable, un peu comme aurait pu les regarder Hermione si elle avait su qu'ils bâclaient leurs devoirs.
    Regardant autour de lui en quête d'une calamité à laquelle il n'aurait pas encore pensé, Harry vit Fred et George assis côte à côte à l'autre bout de la salle, une plume à la main, la tête penchée sur le même morceau de parchemin. Il n'était guère courant de les voir à l'écart des autres, en train de travailler en silence. D'habitude, ils préféraient être au cœur des événements et attirer bruyamment l'attention sur eux. En les observant ainsi, entourés de secret, Harry se souvint de leur attitude mystérieuse dans le salon du Terrier, lorsque Mrs Weasley leur avait demandé ce qu'ils fabriquaient à écrire dans leur coin. A ce moment-là, il avait pensé qu'ils préparaient un nouveau bon de commande pour les Sorciers facétieux mais, ce soir, c'était différent : s'il s'était agi de cela, ils auraient invité Lee Jordan à se joindre à eux.
    Harry se demanda s'ils n'étaient pas plutôt occupés à trouver le moyen de se porter candidats au Tournoi des Trois Sorciers.
    Harry vit George hocher la tête et barrer quelque chose d'un trait de plume. Puis il s'adressa à Fred en parlant tout bas mais, dans la salle quasiment déserte, Harry parvint quand même à entendre ce qu'il disait :
    – Non... On aurait l'air de l'accuser. Il faut faire attention...
    George leva alors les yeux et croisa le regard de Harry qui lui adressa un sourire et se hâta de retourner à ses prédictions; il ne voulait pas laisser George penser qu'il l'espionnait. Quelques instants plus tard, les jumeaux roulèrent leur parchemin, dirent bonsoir à Harry et à Ron puis montèrent se coucher.
    Fred et George étaient partis depuis une dizaine de minutes lorsque le portrait de la grosse dame pivota pour laisser entrer Hermione. Elle avait une liasse de parchemins dans une main et dans l'autre une boîte remplie d'objets qu'on entendait remuer au rythme de ses pas.
    Pattenrond se leva et se mit à ronronner en la voyant approcher.
    – Salut ! dit-elle. Ça y est, j'ai fini !

    – Moi aussi ! répondit Ron d'un air triomphant en posant sa plume.
    Hermione s'assit, posa dans un fauteuil vide ce qu'elle avait apporté et lut le parchemin sur lequel Ron avait écrit ses prédictions.
    – Tu ne vas pas passer un mois très agréable, on dirait..., commenta-t-elle d'un ton ironique tandis que Pattenrond se pelotonnait sur ses genoux.
    – Au moins, je suis prévenu, dit Ron en bâillant.
    – Apparemment, tu vas te noyer deux fois, fit remarquer Hermione.
    – Ah bon ? s'étonna Ron.
    Il jeta un coup d'œil à ses prédictions.
    – Tu as raison, il vaudrait mieux enlever une des noyades... A la place, je me ferai piétiner par un hippogriffe déchaîné.
    – Tu ne crois pas qu'on voit tout de suite que tout est inventé ? dit Hermione.
    – Comment oses-tu ? s'exclama Ron, d'un air faussement outré. On a travaillé comme des elfes de maison !
    Hermione haussa les sourcils.
    – Enfin, c'est une façon de parler, ajouta précipitamment Ron.
    Après avoir écrit sa dernière prédiction qui prévoyait sa propre mort par décapitation, Harry posa également sa plume.
    – Qu'est-ce qu'il y a, dans cette boîte ? demanda-t-il.
    – C'est drôle que tu me le demandes, répondit Hermione en jetant à Ron un regard mauvais.
    Elle ouvrit la boîte et leur montra son contenu. A l'intérieur, il y avait une cinquantaine de badges de différentes couleurs qui portaient tous les mêmes lettres : S.A.L.E.
    – Sale ? dit Harry en prenant un des badges pour l'examiner. Qu'est-ce que c'est que ça ?
    – Pas sale, répliqua Hermione, d'un ton agacé. Il faut dire S-A-L-E. Ça signifie Société d'Aide à la Libération des Elfes.
    – Jamais entendu parler, dit Ron.
    – Bien sûr que non, répondit sèchement Hermione. C'est moi qui viens de la créer.
    – Ah bon ? dit Ron, vaguement surpris. Et tu as combien de membres ?
    – Si vous adhérez, ça fera trois.

    – Et tu crois qu'on va se promener avec des badges sur lesquels il est écrit « sale » ? dit Ron.
    – S-A-L-E ! répéta Hermione avec ardeur. Au début, je voulais l'appeler : Arrêtons les Mauvais Traitements Scandaleusement Infligés à nos Amies les Créatures Magiques et Luttons pour un Changement de leur Statut, mais les badges étaient trop petits. J'ai donc fini par choisir ce nom-là et voici notre profession de foi.
    Elle brandit sous leur nez la liasse de parchemins.
    – J'ai fait des recherches poussées à la bibliothèque. L'esclavage des elfes a commencé il y a des siècles, je n'arrive pas à croire que personne n'ait jamais rien fait contre jusqu'à aujourd'hui.
    – Hermione, ouvre un peu tes oreilles, dit Ron d'une voix forte. Ils — aiment — ça. Ils aiment vivre en esclavage !
    – Notre objectif à court terme, répliqua Hermione, d'une voix encore plus forte, en faisant mine de ne pas l'avoir entendu, consiste à obtenir que les elfes bénéficient de salaires et de conditions de travail convenables. Notre objectif à long terme sera la modification de la loi sur l'interdiction des baguettes magiques et la nomination d'un elfe au Département de contrôle et de régulation des créatures magiques, car leur sous-représentation est proprement scandaleuse.
    – Et comment on fait tout ça ? demanda Harry.
    – Nous commençons par recruter de nouveaux membres, répondit Hermione d'un ton joyeux.
    Une contribution de deux Mornilles par adhérent donnera droit à un badge et permettra de financer une campagne de tracts. Ron, tu seras trésorier. J'ai une boîte en fer, là-haut, pour récolter les fonds et toi, Harry, tu seras secrétaire. D'ailleurs, tu devrais peut-être prendre en note tout ce que je dis pour faire le compte rendu de notre première réunion.
    Hermione s'interrompit, le visage rayonnant et Harry resta immobile, partagé entre l'exaspération qu'elle lui inspirait et son amusement devant l'expression de Ron. Il avait l'air tellement abasourdi qu'il n'arrivait plus à ouvrir la bouche. Ce ne fut donc pas lui qui rompit le silence, mais un léger « tap, tap » au carreau. Harry se tourna vers la fenêtre qui se trouvait de l'autre côté de la salle commune, à présent vide, et aperçut à la lueur du clair de lune une chouette blanche perchée sur le rebord.
    – Hedwige ! s'écria-t-il.
    Il bondit de sa chaise et courut ouvrir la fenêtre. Hedwige prit son vol et se posa sur la table, au beau milieu des prédictions de Harry.
    – Il était temps ! s'exclama Harry qui se dépêcha de la rejoindre.
    – Elle rapporte une réponse ! dit Ron d'un air surexcité en montrant le morceau de parchemin chiffonné attaché à une patte de la chouette.
    Harry s'empressa de le détacher et s'assit pour le lire. Hedwige se percha sur ses genoux en hululant doucement.

    – Qu'est-ce qu'il dit ? demanda Hermione d'un ton haletant.
    La lettre était brève et semblait avoir été écrite dans la précipitation. Harry la lut à haute voix : Harry,
    Je m'envole immédiatement vers le nord. Ce que tu me dis sur ta cicatrice n'est que le dernier élément en date d'une série d'étranges rumeurs qui me sont parvenues jusqu'ici Si elle te fait à nouveau mal, va tout de suite voir Dumbledore. On me dit qu'il a sorti Maugrey Fol Œil de sa retraite, ce qui signifie qu'il a su lire les signes, même s'il est le seul.
    Je te contacterai bientôt. Mes amitiés à Ron et à Hermione. Et ouvre l'œil, Harry.
    Sirius

    Harry échangea un regard avec Ron et Hermione.
    – Il s'envole vers le nord ? murmura Hermione. Il revient ici ?
    – Qu'est-ce qu'il a lu, comme signes, Dumbledore ? dit Ron, l'air perplexe. Harry... Qu'est-ce qui te prend ?
    Harry venait de se frapper le front avec le poing, faisant perdre l'équilibre à Hedwige.
    – Je n'aurais jamais dû le lui dire ! s'exclama-t-il avec fureur.
    – De quoi tu parles ? s'étonna Ron.
    – C'est pour ça qu'il a voulu revenir ! dit Harry en tapant du poing sur la table.
    Hedwige sursauta et alla se poser sur le dossier de la chaise de Ron avec un hululement indigné.
    – Il revient parce qu'il croit que j'ai des ennuis ! Alors que tout va bien pour moi ! Et je n'ai rien du tout à te donner, ajouta Harry d'un ton sec à l'adresse d'Hedwige qui faisait claquer son bec avec espoir. Si tu veux manger quelque chose, va à la volière.
    Hedwige lui jeta un regard offensé et s'envola par la fenêtre en lui donnant au passage un coup d'aile sur la tête.
    – Harry, dit Hermione d'un ton qui se voulait apaisant.

    – Je vais me coucher, répliqua sèchement Harry. A demain.
    Dans le dortoir, il mit son pyjama et se coucha dans son lit à baldaquin, mais il ne se sentait pas du tout fatigué.
    Si Sirius revenait et se faisait prendre, ce serait à cause de lui. Pourquoi n'avait-il pu se taire ?
    Quelques instants de douleur avaient suffi à le faire bavarder... Si seulement il avait eu assez de bon sens pour ne rien dire...
    Un peu plus tard, il entendit Ron qui montait à son tour dans le dortoir, mais il ne lui parla pas. Pendant un long moment, il demeura étendu les yeux ouverts à contempler le dais sombre de son lit. Un silence total régnait dans le dortoir et s'il avait été moins préoccupé, Harry se serait aperçu que l'absence des habituels ronflements de Neville signifiait qu'il n'était pas le seul à rester éveillé.

    15
    BEAUXBÂTONS ET DURMSTRANG
    Le lendemain matin de bonne heure, Harry se réveilla avec un plan en tête, comme si son cerveau y avait travaillé toute la nuit pendant son sommeil. Il se leva, s'habilla dans la lueur pâle de l'aube, sortit du dortoir sans réveiller Ron et descendit dans la salle commune entièrement déserte. Là, il prit un morceau de parchemin sur la table où il avait laissé son devoir de divination et écrivit la lettre suivante :

    Cher Sirius,
    Je crois bien que la douleur de ma cicatrice n'était qu'un effet de mon imagination. J'étais à moitié endormi la dernière fois que je t'ai écrit. Il n'y a aucune raison pour que tu reviennes, tout va très bien, ici. Ne t'inquiète pas pour moi, je n'ai plus du tout mal à la tête.
    Harry

    Il sortit ensuite de la salle, traversa le château silencieux (où il ne rencontra que Peeves qui essaya de lui renverser un énorme vase sur la tête, au milieu du couloir du quatrième étage) et arriva enfin à la volière, située au sommet de la tour ouest.
    La volière était une pièce circulaire aux murs de pierre, plutôt froide et traversée de courants d'air, car aucune de ses fenêtres n'avait de carreaux. Le sol était entièrement recouvert de paille, de fientes de hibou et de squelettes de souris ou de campagnol régurgités. Des centaines de hiboux et de chouettes de toutes espèces se tenaient sur des perchoirs qui s'élevaient jusqu'au sommet de la tour. Tous étaient endormis mais, parfois, un œil rond, couleur d'ambre, lançait un regard courroucé à Harry. Il repéra Hedwige, perchée entre une chouette effraie et une chouette hulotte, et se précipita vers elle en glissant un peu sur des fientes d'oiseau.
    Lorsqu'il parvint à la réveiller, Hedwige s'obstina à lui tourner le dos et il fallut un certain temps pour la convaincre de tourner la tête vers lui. De toute évidence, elle lui en voulait toujours de s'être montré si ingrat la veille. Finalement, Harry dut recourir à la ruse en suggérant à haute voix qu'elle était peut-être trop fatiguée et qu'il ferait mieux de demander à Ron de lui prêter Coquecigrue. Ce fut seulement à ce moment-là qu'Hedwige consentit enfin à tendre une patte pour qu'il y attache la lettre à Sirius.
    – Essaye de le trouver, d'accord ? dit Harry.
    Il lui caressa le dos en la portant sur son bras jusqu'à l'une des fenêtres.
    – Sinon, ce sont les Détraqueurs qui le trouveront...

    Hedwige lui mordilla les doigts, sans doute un peu plus fort qu'à l'ordinaire mais elle hulula avec douceur, comme pour le rassurer. Puis elle déploya ses ailes et s'envola dans le soleil levant. Harry la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse à l'horizon, éprouvant à nouveau au creux de l'estomac cette sensation de malaise qui lui était familière. Jamais il ne lui serait venu à l'idée que la réponse de Sirius augmenterait ses craintes au lieu de les apaiser.

    – C'est un mensonge, Harry, dit Hermione d'un ton abrupt, à la table du petit déjeuner.
    Il venait de lui raconter, ainsi qu'à Ron, ce qu'il avait fait le matin même.
    – La douleur de ta cicatrice n'était pas du tout un effet de ton imagination, tu le sais très bien.
    – Et alors ? répondit Harry. Je ne veux pas qu'il retourne à Azkaban à cause de moi.
    – Laisse tomber, dit sèchement Ron à Hermione lorsqu'elle ouvrit la bouche pour répliquer.
    Pour une fois, Hermione obéit et se tut.
    Au cours des deux semaines suivantes, Harry fit de son mieux pour essayer de ne pas trop s'inquiéter au sujet de Sirius. Bien sûr, chaque matin, il ne pouvait éviter de jeter des regards anxieux aux hiboux qui apportaient le courrier. Le soir, avant de s'endormir, il ne pouvait non plus s'empêcher d'imaginer Sirius cerné par les Détraqueurs dans une rue obscure de Londres.
    Mais, entre ces moments-là, il s'efforçait de ne pas penser à son parrain. Il aurait bien voulu se distraire en jouant au Quidditch. A ses yeux, il n'existait pas de meilleur remède contre les soucis qu'une bonne séance d'entraînement dont on sortait épuisé, l'esprit en paix. D'un autre côté, le travail scolaire devenait plus difficile que jamais, surtout les cours de défense contre les forces du Mal.
    A leur grande surprise, le professeur Maugrey leur annonça qu'il allait leur faire subir à tour de rôle le sortilège de l'Imperium, afin de montrer la puissance de ses effets et de voir s'ils parvenaient à y résister.
    – Mais... vous nous avez expliqué que c'était interdit, professeur, dit Hermione d'une voix mal assurée, tandis que Maugrey repoussait les tables d'un coup de baguette magique pour aménager un espace libre au milieu de la classe. Vous avez dit que... l'utiliser contre un autre être humain...
    – Dumbledore veut que vous sachiez quel effet ça fait, répliqua Maugrey, son œil magique se tournant vers Hermione et la fixant d'un regard inquiétant, sans le moindre cillement. Si vous préférez l'apprendre d'une manière plus brutale — le jour où quelqu'un vous le jettera pour de bon et vous imposera totalement sa volonté —, je n'y vois aucun inconvénient. Vous pouvez même sortir immédiatement, je vous dispense de cours.
    Il montra la porte de son doigt noueux. Le teint d'Hermione vira au rosé vif et elle s'empressa de balbutier qu'elle n'avait jamais eu l'intention de partir. Harry et Ron échangèrent un sourire.
    Ils savaient qu'Hermione préférerait avaler du pus de Bubobulb plutôt que de manquer un cours d'une telle importance.

    Maugrey appela les élèves à tour de rôle et leur jeta le sortilège de l'Imperium. Harry observa ses camarades qui, les uns après les autres, se mettaient à faire les choses les plus inattendues sous l'influence du sortilège. Dean Thomas fit trois fois le tour de la classe en sautant et en chantant l'hymne national. Lavande Brown imita un écureuil. Neville enchaîna d'incroyables mouvements de gymnastique qu'il aurait été certainement incapable d'exécuter dans son état normal. Aucun d'entre eux n'eut la force de combattre les effets du sortilège. Ils ne retrouvaient leur liberté de mouvement que lorsque Maugrey annulait le mauvais sort.
    – Potter, grogna Maugrey. A toi, maintenant.
    Lorsque Harry se fut avancé au centre de la classe, Maugrey leva sa baguette magique, la pointa sur lui et prononça la formule :
    – Impero !
    Harry éprouva aussitôt une sensation extraordinaire. Il avait l'impression que tous ses soucis lui sortaient peu à peu de la tête, laissant place à une sorte d'euphorie indéfinissable. Dans un état de parfaite décontraction, il resta debout au milieu de la salle, sentant vaguement les regards des autres fixés sur lui.
    Il entendit alors la voix de Maugrey qui résonnait quelque part au loin dans son cerveau vide.
    Saute sur le bureau... Saute sur le bureau.. .
    Obéissant, Harry fléchit les genoux et se prépara à sauter.
    Saute sur le bureau.. .
    Mais après tout, pourquoi sauter sur le bureau ?
    Une autre voix s'était éveillée au fond de sa tête. Ce serait vraiment stupide, disait-elle.
    Saute sur le bureau.. .
    Non, je ne crois pas que je vais le faire, désolé, dit l'autre voix, d'un ton un peu plus ferme...
    Non, en fait, je n'en ai pas très envie...
    Saute ! MAINTENANT !
    Harry éprouva alors une terrible douleur. Il avait sauté tout en s'efforçant de ne pas sauter : résultat, il était tombé à plat ventre sur le bureau qui s'était renversé sous le choc. Et, à en juger par ce qu'il ressentait aux jambes, il avait dû se fracturer les deux rotules.
    – Voilà, c'est mieux comme ça ! grogna la voix de Maugrey.
    Harry sentit soudain disparaître l'impression de vide dans son cerveau. Il se rappelait très précisément ce qui s'était passé et la douleur de ses genoux redoubla d'intensité.
    – Regardez bien, vous autres... Potter s'est battu ! Il a résisté au sortilège et il a presque réussi à le repousser ! On va encore essayer, Potter, et vous, faites bien attention, regardez attentivement ses yeux, c'est là qu'on voit ce qui se passe. Très bien, Potter, vraiment très bien ! Ils vont avoir du mal à te contrôler, toi !
    – Il a une façon de présenter les choses, marmonna Harry à la fin du cours, en sortant de la classe d'un pas chancelant. On dirait qu'on va tous se faire attaquer d'une minute à l'autre.
    Maugrey avait insisté pour faire subir le sortilège à Harry quatre fois de suite, jusqu'à ce qu'il parvienne à en neutraliser complètement les effets.
    – Ouais, c'est vrai, dit Ron qui marchait à moitié à cloche-pied.
    Il avait eu beaucoup plus de mal que Harry à résister au sortilège mais Maugrey lui avait assuré que ses effets se seraient dissipés à l'heure du déjeuner.
    – En parlant de paranoïa...
    Il jeta des regards inquiets autour de lui pour être certain que Maugrey ne pouvait les entendre et reprit :
    – Pas étonnant qu'ils aient été contents de s'en débarrasser, au ministère. Tu l'as entendu raconter à Seamus ce qu'il a fait à cette sorcière qui avait crié : « Bouh ! » dans son dos le 1er avril ? Mais quand est-ce qu'on va avoir le temps de s'entraîner à combattre l'Imperium avec tous les autres devoirs qu'on a à faire ?
    Les élèves de quatrième année avaient été frappés par l'augmentation sensible de la quantité de travail qu'on leur imposait. Le professeur McGonagall leur en expliqua la raison après que toute la classe eut accueilli d'un grognement particulièrement sonore l'annonce des devoirs de métamorphose qu'elle avait décidé de leur donner.
    – Vous entrez désormais dans une phase très importante de votre apprentissage de la magie !
    leur dit-elle, le regard dangereusement étincelant derrière ses lunettes rectangulaires. Vos Brevets Universels de Sorcellerie Élémentaire approchent...
    – On n'a pas de BUSE à passer avant la cinquième année ! s'indigna Dean Thomas.
    – C'est possible, Thomas, mais croyez-moi, vous avez grand besoin de vous y préparer ! Miss Granger est la seule élève de cette classe qui ait réussi à transformer un hérisson en une pelote d'épingles acceptable. Je vous rappellerai, Thomas, que votre pelote à vous se recroqueville de terreur dès qu'on l'approche avec une épingle !
    Hermione, dont le teint avait de nouveau viré au rosé, s'efforça de ne pas avoir l'air trop satisfaite d'elle-même.
    Harry et Ron eurent du mal à ne pas éclater de rire lorsque le professeur Trelawney leur annonça qu'ils avaient obtenu la note maximum pour leur devoir de divination. Elle lut à haute voix de longs extraits de leurs prédictions en les félicitant d'accepter ainsi sans sourciller les horreurs qui les attendaient, mais ils eurent beaucoup moins envie de rire quand elle leur demanda de faire le même devoir pour le mois d'après. Tous deux commençaient à être à court d'idées en matière de catastrophes.

    Dans le même temps, le professeur Binns, le fantôme qui enseignait l'histoire de la magie, leur faisait faire chaque semaine une dissertation sur la révolte des Gobelins au XVIIIe siècle. Le professeur Rogue, quant à lui, les forçait à rechercher des antidotes, une obligation qu'ils prenaient très au sérieux car il avait laissé entendre qu'il pourrait empoisonner l'un d'eux avant Noël pour en tester l'efficacité. Enfin, le professeur Flitwick leur avait demandé de lire trois livres supplémentaires afin de mieux se préparer au cours sur les sortilèges d'Attraction.
    Même Hagrid leur imposait un surcroît de travail. Les Scroutts à pétard grandissaient à une vitesse étonnante, compte tenu du fait que personne n'avait encore découvert en quoi consistait leur régime alimentaire. Hagrid était enchanté et suggéra, dans le cadre de leur
    « projet », qu'ils viennent le soir à tour de rôle jusqu'à sa cabane pour observer les Scroutts et prendre des notes sur leur extraordinaire comportement.
    – Il n'en est pas question, dit Drago Malefoy d'un ton catégorique lorsque Hagrid eut proposé l'idée avec l'expression du père Noël sortant de sa hotte un jouet inattendu. Je vois suffisamment ces bestioles répugnantes pendant les cours, merci bien.
    Le sourire de Hagrid s'évanouit.
    – Tu vas faire ce qu'on te dit, grogna-t-il, sinon, je pourrais bien suivre l'exemple du professeur Maugrey... Il paraît que tu fais très bien la fouine, Malefoy.
    Les élèves de Gryffondor éclatèrent d'un grand rire. Malefoy rougit de colère mais le souvenir du châtiment de Maugrey restait suffisamment cuisant pour le retenir de répondre. A la fin du cours, Harry, Ron et Hermione revinrent au château d'excellente humeur. Voir Hagrid rabattre le caquet de Malefoy était d'autant plus satisfaisant que ce dernier avait tout fait l'année précédente pour essayer de provoquer le renvoi de Hagrid.
    A leur arrivée dans le hall d'entrée, il y avait un tel monde qu'ils eurent du mal à avancer. Les élèves étaient agglutinés autour d'une grande pancarte installée au pied de l'escalier de marbre.
    Ron, qui était le plus grand des trois, se dressa sur la pointe des pieds pour essayer de lire pardessus les têtes ce qui était écrit sur la pancarte :

    TOURNOI DES TROIS SORCIERS

    Les délégations de Beauxbâtons et de Durmstrang arriveront le vendredi 30 octobre à 18 heures. En conséquence, les cours prendront fin une demi-heure plus tôt que d'habitude.

    – Magnifique ! s'exclama Harry. Le dernier cours qu'on a, vendredi, c'est potions ! Rogue n'aura pas le temps de nous empoisonner !

    Les élèves rapporteront leurs affaires dans les dortoirs et se rassembleront devant le château pour accueillir nos invités avant le banquet de bienvenue.

    – Plus qu'une semaine ! dit Ernie MacMillan, un élève de Poufsouffle, le regard brillant. Je me demande si Cedric est au courant ? Je ferais bien d'aller le lui dire...
    Et il partit en courant.
    – Cedric ? dit Ron d'un air étonné.
    – Diggory, répondit Harry. Il doit être candidat au tournoi.
    – Cet idiot, champion de Poudlard ? s'indigna Ron tandis qu'ils se frayaient un chemin parmi la foule en direction de l'escalier.
    – Ce n'est pas un idiot, protesta Hermione. Tu ne l'aimes pas, simplement parce qu'il a battu Gryffondor au Quidditch. J'ai entendu dire que c'était un très bon élève. Et en plus, il est préfet, ajouta-t-elle comme si ce simple fait mettait fin à toute discussion.
    – Tu l'aimes bien parce qu'il est beau, c'est tout, dit Ron d'un ton cinglant.
    – Je te demande pardon, mais je ne suis pas du genre à aimer quelqu'un parce qu'il est
    « beau » ! s'emporta Hermione.
    Ron fit semblant de tousser, d'une toux étrange qui laissa deviner le nom de « Lockhart », un ancien professeur de Poudlard beaucoup plus soucieux de son apparence physique que de la qualité de ses cours.
    L'apparition de la pancarte dans le hall d'entrée eut un effet spectaculaire. Au cours de la semaine qui suivit, il semblait n'y avoir plus qu'un seul sujet de conversation, quel que fût l'endroit où Harry se trouvait : le Tournoi des Trois Sorciers. Les rumeurs circulaient parmi les élèves à la vitesse d'une épidémie : qui allait se porter candidat au titre de champion de Poudlard, quelles seraient les épreuves imposées aux concurrents, à quoi ressemblaient les élèves de Beauxbâtons et de Durmstrang, étaient-ils très différents d'eux ?
    Harry remarqua également que le château était soumis à un nettoyage exceptionnel. Plusieurs portraits un peu crasseux avaient subi un récurage que ne semblaient guère apprécier leurs sujets. Réfugiés dans un coin de leur cadre, ils marmonnaient des protestations d'un air sombre et faisaient la grimace en effleurant du bout des doigts leurs joues rosé vif. Les armures avaient soudain retrouvé tout leur éclat et remuaient sans grincer. Quant à Argus Rusard, le concierge, il se montrait si féroce envers les élèves qui oubliaient d'essuyer leurs pieds en entrant que deux filles de première année avaient été prises d'une véritable crise de terreur.
    Certains professeurs paraissaient étrangement tendus, eux aussi.

    – Londubat, vous serez bien aimable de ne révéler à aucun des élèves de Durmstrang que vous êtes incapable de réussir un simple sortilège de Transfert ! lança le professeur McGonagall au terme d'un cours particulièrement difficile pendant lequel Neville avait accidentellement transplanté ses propres oreilles sur un cactus.
    Lorsqu'ils descendirent prendre leur petit déjeuner au matin du 30 octobre, ils découvrirent que la Grande Salle avait été décorée au cours de la nuit. D'immenses banderoles de soie étaient accrochées aux murs, chacune représentant l'une des maisons de Poudlard — une rouge avec un lion d'or pour Gryffondor, une bleue avec un aigle de bronze pour Serdaigle, une jaune avec un blaireau noir pour Poufsouffle et une verte avec un serpent argenté pour Serpentard. Derrière la table des professeurs, la plus grande des banderoles portait les armoiries de Poudlard : lion, aigle, blaireau et serpent entourant un grand P.
    Harry, Ron et Hermione aperçurent Fred et George à la table des Gryffondor. Cette fois encore, contrairement à leur habitude, ils étaient assis à l'écart et parlaient à voix basse. Ron s'approcha d'eux, suivi de Harry et d'Hermione.
    – C'est pénible, d'accord, disait George à Fred d'un air grave. Mais s'il ne veut pas nous parler en personne, il faudra bien lui envoyer la lettre. Ou alors on la lui donnera en main propre. Il ne peut quand même pas nous éviter sans arrêt.
    – Qui est-ce qui vous évite ? dit Ron en s'asseyant à côté d'eux.
    – Pas toi, hélas ! répliqua Fred qui paraissait agacé par son interruption.
    – Qu'est-ce qui est pénible ? demanda Ron à George.
    – D'avoir un idiot de frère qui se mêle de tout, répliqua George.
    – Vous avez eu des idées pour le Tournoi des Trois Sorciers ? demanda Harry. Vous avez trouvé un moyen d'être candidats ?
    – J'ai demandé à McGonagall comment les champions devaient être choisis, mais elle n'a rien voulu dire, répondit George d'un ton amer. Elle m'a simplement conseillé de me taire et de continuer à métamorphoser mon raton laveur en silence.
    – Je me demande quelles tâches les champions auront à accomplir, dit Ron d'un air songeur.
    Tu sais, Harry, je suis sûr qu'on arriverait à s'en sortir, on a déjà fait des trucs dangereux...
    – Pas devant une assemblée de juges, répliqua Fred. McGonagall dit qu'on attribue des points aux champions en fonction de la façon dont ils ont réalisé les tâches imposées.
    – Et qui sont les juges ? demanda Harry.
    – Les directeurs des écoles participantes font toujours partie du jury, dit Hermione.
    Tout le monde se tourna vers elle, avec une certaine surprise.
    – Les trois directeurs ont été blessés au cours du tournoi de 1792 lorsqu'un Cocatris que les champions devaient attraper a réussi à s'échapper, expliqua Hermione.

    Voyant leurs regards fixés sur elle, elle ajouta, de son ton agacé, qu'avec tous les livres qu'elle avait lus, il était normal qu'elle en sache plus qu'eux.
    – Tout ça figure dans L'Histoire de Poudlard, dit-elle. Oh, bien sûr, ce n'est pas un livre auquel on peut entièrement se fier. L'Histoire révisée de Poudlard serait un titre beaucoup plus approprié. Ou même « Une histoire très partiale et incomplète de Poudlard, qui laisse dans l'ombre les aspects les moins reluisants de l'école ».
    – De quoi tu parles ? demanda Ron.
    Harry, lui, savait où elle voulait en venir.
    – Les elfes de maison ! répondit Hermione d'une voix forte, confirmant ce que Harry attendait.
    Pas une seule fois dans tout le livre, il n'est indiqué que nous contribuons tous à l'oppression d'une centaine d'esclaves !
    Harry hocha la tête et reporta son attention sur ses œufs brouillés. Le peu d'enthousiasme que Ron et lui avaient manifesté pour son association n'avait en rien ébranlé la détermination d'Hermione à réclamer justice pour les elfes. Certes, ils avaient tous deux payé deux Mornilles pour l'achat d'un badge S.A.L.E. mais c'était simplement pour avoir la paix. Leurs Mornilles n'avaient d'ailleurs servi à rien. Pire, elles avaient eu pour seul effet de rendre Hermione plus virulente que jamais. Depuis, elle ne cessait de harceler Harry et Ron pour qu'ils portent leur badge et s'efforcent de convaincre d'autres élèves de les imiter. Chaque soir, elle faisait également le tour de la salle commune de Gryffondor dans un bruit de ferraille, en agitant sous le nez de ses camarades sa boîte en fer destinée à recueillir des fonds.
    – Est-ce que tu te rends compte que tes draps sont changés, ton feu allumé, tes salles de classe nettoyées et tes repas cuisinés par des créatures magiques qu'on ne paye pas et qu'on traite comme des esclaves ? répétait-elle d'un air féroce.
    Certains, comme Neville, avaient payé simplement pour qu'Hermione cesse de leur lancer des regards furieux. Quelques-uns semblaient vaguement intéressés par ce qu'elle avait à dire mais répugnaient à jouer un rôle plus actif dans la diffusion de ses idées. Quant aux autres, ils ne voyaient là qu'une aimable plaisanterie.
    Ron, exaspéré, leva les yeux vers le plafond qui répandait sur eux sa lumière d'automne et Fred s'intéressa de très près à son lard grillé (les jumeaux avaient tous deux refusé d'acheter un badge S.A.L.E.). George se pencha cependant vers Hermione.
    – Dis-moi, Hermione, est-ce que tu as déjà mis les pieds dans les cuisines de Poudlard ?
    – Bien sûr que non, répliqua-t-elle sèchement. Je ne crois pas que les élèves aient le droit d'y descendre...
    – Eh bien, nous, on y est allés, dit George. Et même très souvent pour y voler des choses à manger. On les a rencontrés, les elfes, et crois-moi, ils sont très heureux. Ils sont même convaincus qu'ils font le plus beau métier du monde...
    – C'est parce qu'ils n'ont pas reçu d'éducation et qu'on leur a fait subir un lavage de cerveau !
    s'emporta Hermione.

    Mais ses paroles furent noyées dans un bruit soudain de battements d'ailes : les hiboux venaient d'entrer dans la Grande Salle pour apporter le courrier. Harry leva aussitôt les yeux et vit Hedwige fondre sur lui. Hermione s'interrompit. Ron et elle regardèrent d'un air anxieux Hedwige se poser sur l'épaule de Harry, replier ses ailes et tendre sa patte d'un geste las.
    Harry prit la lettre de Sirius et donna la couenne de son lard à Hedwige qui la mangea avec reconnaissance. Puis, après s'être assuré que Fred et George étaient absorbés dans leurs considérations sur le Tournoi des Trois Sorciers, il lut la lettre de son parrain dans un murmure tout juste audible par Ron et Hermione.

    Bien essayé, Harry,
    Je suis de retour au pays et bien caché. Je veux que tu me tiennes au courant de tout ce qui se passe à Poudlard. N'utilise plus Hedwige, change toujours de hibou et ne t'inquiète pas pour moi, fais plutôt attention à toi. Et n'oublie pas ce que je t'ai dit au sujet de ta cicatrice.
    Sirius

    – Pourquoi changer de hibou ? demanda Ron à voix basse.
    – Hedwige finirait par attirer l'attention, répondit aussitôt Hermione. Elle est trop visible. Une chouette blanche qui retournerait plusieurs fois à l'endroit où il se cache, ça finirait par éveiller les soupçons... Ce ne sont pas des oiseaux très courants, ici.
    Harry roula la lettre et la glissa dans une poche de sa robe en se demandant s'il était plus ou moins inquiet qu'avant. Le fait que Sirius ait réussi à revenir sans se faire prendre était une bonne chose et il ne pouvait nier qu'il était rassuré de le savoir plus près de lui. Au moins, il n'aurait plus à attendre ses réponses aussi longtemps, lorsqu'il lui écrirait.
    – Merci, Hedwige, dit Harry en la caressant.
    Elle hulula d'un air ensommeillé, trempa brièvement son bec dans le gobelet de jus d'orange que lui tendait Harry, puis s'envola à nouveau, n'ayant manifestement plus d'autre désir que d'aller faire un bon somme dans la volière.
    Ce jour-là, il régnait à Poudlard une agréable atmosphère d'attente. Personne ne prêta grande attention à ce qui se passait pendant les cours : seule l'arrivée, le soir même, des délégations de Beauxbâtons et de Durmstrang occupait les esprits. Même le cours de potions parut plus supportable qu'à l'ordinaire, surtout parce qu'il devait être abrégé d'une demi-heure. Lorsque la cloche sonna, Harry, Ron et Hermione se précipitèrent dans la tour de Gryffondor, déposèrent sacs et livres dans leurs dortoirs, jetèrent leurs capes sur leurs épaules et redescendirent l'escalier quatre à quatre jusqu'au hall d'entrée.
    Les responsables des différentes maisons firent mettre leurs élèves en rangs.

    – Weasley, redressez votre chapeau, dit sèchement à Ron le professeur McGonagall. Miss Patil, ôtez de vos cheveux cet accessoire ridicule.
    Parvati fit la moue et enleva le papillon qui ornait sa natte.
    – Suivez-moi, s'il vous plaît, dit le professeur McGonagall. Les première année, passez devant... Ne poussez pas...
    Ils descendirent les marches qui menaient au-dehors et s'alignèrent devant le château en rangées successives. La soirée était fraîche et lumineuse. Le jour tombait lentement et une lune si pâle qu'elle en semblait transparente brillait déjà au-dessus de la Forêt interdite. Harry, qui se trouvait au quatrième rang entre Ron et Hermione, aperçut, dans la file des première année, la silhouette minuscule de Dennis Crivey qui tremblait littéralement d'impatience.
    – Il est presque six heures, dit Ron en jetant un coup d'oeil à sa montre, puis à l'allée qui menait au portail. Comment tu crois qu'ils vont venir ? En train ?
    – Ça m'étonnerait, dit Hermione.
    – Alors, comment ? Sur des balais ? suggéra Harry en levant les yeux vers le ciel où commençaient à briller des étoiles.
    – Je ne crois pas... Pas de si loin...
    – Avec un Portoloin, peut-être ? dit Ron. Ou bien ils pourraient transplaner. Chez eux, on a peut-être le droit avant dix-sept ans.
    – On ne peut pas transplaner dans l'enceinte de Poudlard, combien de fois faudra-t-il que je te le répète ? répliqua Hermione, agacée.
    Ils scrutèrent le parc qui commençait à s'obscurcir, mais rien ne bougeait. Tout était tranquille, silencieux et presque comme d'habitude. Harry avait un peu froid. Il aurait bien aimé qu'ils se dépêchent... Leurs hôtes préparaient peut-être une arrivée spectaculaire... Il se souvenait de ce que Mr Weasley avait dit au camping, avant la Coupe du Monde de Quidditch : « Toujours pareil, on ne peut pas résister à l'envie d'épater le voisin quand on est tous ensemble... »
    – Ah ! Si je ne m'abuse, la délégation de Beauxbâtons arrive ! lança Dumbledore, qui était au dernier rang avec les autres professeurs.
    – Où ? demandèrent avidement plusieurs élèves en regardant dans toutes les directions.
    – Là-bas ! s'écria un élève de sixième année en montrant la Forêt interdite.
    Quelque chose de très grand, beaucoup plus grand qu'un balai volant — ou même que cent balais volants — approchait du château, dans le ciel d'un bleu sombre. On voyait sa silhouette grandir sans cesse.
    – C'est un dragon ! hurla une élève de première année, prise de panique.

    – Ne dis pas de bêtises... C'est une maison volante ! répliqua Dennis Crivey.
    Dennis était plus proche de la vérité... La gigantesque forme noire qui avançait au-dessus de la cime des arbres fut peu à peu éclairée par les lumières du château et ils distinguèrent alors un immense carrosse bleu pastel tiré par des chevaux géants. Le carrosse avait la taille d'une grande maison et volait vers eux, tiré dans les airs par une douzaine de chevaux ailés, tous des palominos, chacun de la taille d'un éléphant.
    Les élèves des trois premiers rangs reculèrent en voyant le carrosse descendre du ciel à une vitesse terrifiante. Enfin, dans un fracas si impressionnant que Neville fit un bond en arrière et retomba sur les pieds d'un Serpentard de cinquième année, les sabots des chevaux, plus grands que des assiettes, se posèrent sur le sol dans un nuage de poussière. Un instant plus tard, le carrosse atterrit à son tour, rebondissant sur ses roues démesurées tandis que les chevaux couleur d'or agitaient leurs énormes têtes en roulant des yeux flamboyants.
    Harry eut tout juste le temps d'apercevoir des armoiries — deux baguettes d'or croisées qui lançaient chacune trois étoiles — gravées sur la portière du carrosse avant que celle-ci ne s'ouvre.
    Un garçon vêtu d'une robe de sorcier bleu clair sauta à terre, se pencha en avant, tripota maladroitement quelque chose sur le plancher du carrosse puis déplia un marchepied d'or. Il fit respectueusement un pas en arrière et Harry vit briller une chaussure noire à haut talon qui émergea du carrosse — une chaussure qui avait la taille d'une luge d'enfant. La chaussure fut presque immédiatement suivie par la plus immense femme que Harry eût jamais vue. La taille du carrosse et des chevaux s'expliquait mieux, à présent. Quelques élèves étouffèrent une exclamation de surprise.
    Harry ne connaissait qu'une seule personne aussi grande. C'était Hagrid. Tous deux devaient avoir exactement la même taille. Pourtant — peut-être parce qu'il était habitué à la silhouette de Hagrid — cette femme (qui avait maintenant descendu le marchepied et regardait la foule des élèves aux yeux écarquillés) lui semblait d'une taille encore plus considérable, encore plus surnaturelle. Lorsqu'elle pénétra dans la clarté que répandait la lumière du hall d'entrée, tout le monde put voir son beau visage au teint olivâtre, ses grands yeux noirs et humides et son nez en forme de bec d'oiseau. Ses cheveux tirés en arrière étaient noués en un chignon serré qui brillait sur sa nuque. Elle était vêtue de satin noir de la tête aux pieds et de magnifiques opales scintillaient autour de son cou et à ses doigts épais.
    Dumbledore se mit à applaudir et les élèves l'imitèrent avec ardeur. Nombre d'entre eux s'étaient dressés sur la pointe des pieds, ce qui était sans nul doute la meilleure façon de regarder cette femme.
    Celle-ci eut un sourire gracieux et s'avança vers Dumbledore en tendant une main étincelante de bijoux. Bien qu'il fût lui-même très grand, Dumbledore n'eut presque pas besoin de se pencher pour lui faire un baisemain.
    – Ma chère Madame Maxime, dit-il, je vous souhaite la bienvenue à Poudlard.
    – Mon cheur Dambleudore, répondit Madame Maxime d'une voix grave, je suis ravie de constateu que vous aveu l'eur en parfeute santeu.

    – Ma santé est parfaite, en euffeut... heu... en effet, assura Dumbledore.
    – Je vous preusente meus euleuves, dit Madame Maxime en agitant d'un geste désinvolte l'une de ses énormes mains par-dessus son épaule.
    Harry, dont l'attention avait été entièrement occupée jusqu'alors par Madame Maxime, remarqua qu'une douzaine de filles et de garçons — tous âgés de dix-sept ou dix-huit ans —
    étaient sortis du carrosse et se tenaient à présent derrière leur directrice. Ils frissonnaient, ce qui n'avait rien d'étonnant quand on voyait les robes de soie fine qu'ils portaient sans aucune cape pour les protéger. Quelques-uns d'entre eux s'étaient enveloppé la tête d'écharpes ou de châles et d'après ce que Harry pouvait voir de leurs visages (ils se tenaient dans l'ombre immense de Madame Maxime), ils contemplaient le château d'un air anxieux.
    – A queul moment Karkaroff doit-il arriveu ? demanda Madame Maxime.
    – Il ne devrait pas tardeu... heu... tarder, répondit Dumbledore. Souhaitez-vous l'attendre ici ou préférez-vous entrer à l'intérieur pour vous réchauffer quelque peu ?
    – Meu reuchauffeu queulqueu peu, queulle bonne ideu, mon cheur Dambleudore, approuva Madame Maxime. Meus qui va s'occupeu de meus cheveux ?
    – Vos cheveux sont coiffés à la perfection, assura galamment Dumbledore.
    – Dambleudore, queul pleusantin vous feutes ! s'exclama Madame Maxime en pouffant de rire. Je vouleus parleu deus cheveux de mon carrosse...
    – Ah, vos chevaux ! Oui, bien sûr, notre professeur de soins aux créatures magiques sera ravi de veiller à leur bien-être, déclara Dumbledore. Dès qu'il aura réglé les petits problèmes que lui ont posés certains de ses... heu... protégés...
    – Les Scroutts, murmura Ron à l'oreille de Harry avec un grand sourire.
    – S'occupeu deus meus eutalons neuceussite, heu... une grande force musculeure..., avertit Madame Maxime qui semblait douter qu'un professeur de soins aux créatures magiques de Poudlard soit à la hauteur de la tâche. Ils ont une vigueur peu ordineure...
    – Je puis vous assurer que Hagrid saura s'y prendre, dit Dumbledore en souriant.
    – Treus bien, répondit Madame Maxime en s'inclinant légèrement. Vous voudreuz bien preuciseu à ceut Agrid que meus cheveux ne boivent que du whisky pur malt.
    – Nous ferons le nécessaire, assura Dumbledore qui s'inclina à son tour.
    – Veuneuz, vous autres, dit Madame Maxime à ses élèves d'un ton impérieux et ceux de Poudlard s'écartèrent pour leur permettre de gravir les marches du château.
    – À votre avis, ils vont être grands comment, les chevaux de Durmstrang ? demanda Seamus Finnigan en se penchant vers Harry et Ron, derrière le dos de Lavande et de Parvati.

    – S'ils sont plus gros que ceux-là, même Hagrid n'arrivera pas à les tenir, dit Harry. Mais d'abord, il faut qu'il arrive à se débarrasser de ses Scroutts. Je me demande où il en est avec eux.
    – Ils se sont peut-être échappés, dit Ron avec espoir.
    – Ne dis pas ça ! s'exclama Hermione, parcourue d'un frisson. Imagine qu'ils se promènent en liberté dans le parc...
    Ils restèrent là, grelottant dans le froid qui s'installait, et attendirent l'arrivée de la délégation de Durmstrang. La plupart des élèves regardaient le ciel, pleins d'espoir. Pendant quelques instants il régna un grand silence que seuls venaient troubler les bruits de sabots et les hennissements des immenses chevaux de Madame Maxime.
    – Tu entends quelque chose ? demanda soudain Ron.
    Harry écouta. Un bruit étrange, sonore et inquiétant, leur parvenait dans l'obscurité. C'était une sorte de grondement étouffé auquel se mêlait un bruit de succion, comme si on avait passé un gigantesque aspirateur au fond d'une rivière..
    – Le lac ! s'écria Lee Jordan en le montrant du doigt. Regardez le lac !
    De l'endroit où ils se trouvaient, au sommet de la pelouse en pente douce dominant le parc, ils voyaient nettement la surface lisse et noire de l'eau qui, soudain, ne fut plus lisse du tout. De grosses bulles se formèrent et des vagues vinrent lécher les rives boueuses du lac. Enfin, un tourbillon apparut en son centre, comme si on venait d'ôter une bonde géante, au fond de l'eau...
    La forme noire d'un long mât s'éleva lentement au milieu du tourbillon... et Harry distingua le gréement...
    – C'est un bateau ! dit-il à Ron et à Hermione.
    Lentement, majestueusement, un vaisseau émergea alors de l'eau, dans le scintillement argenté du clair de lune. Il avait quelque chose d'étrangement spectral, telle une épave sauvée d'un naufrage, et les faibles lueurs qui brillaient derrière ses hublots, comme enveloppées de brume, ressemblaient à des yeux de fantôme. Enfin, dans un bruit de cascade, le vaisseau apparut entièrement, tanguant sur les eaux tumultueuses du lac, et glissa vers la rive. Quelques instants plus tard, ils entendirent l'ancre tomber dans l'eau et le bruit mat d'une passerelle qu'on abaissait sur le rivage.
    Les passagers débarquaient, défilant à la lueur des hublots. Tous semblaient avoir été bâtis sur le modèle de Crabbe et Goyle, remarqua Harry. Mais lorsqu'ils approchèrent de la lumière qui s'échappait du hall d'entrée, il vit que leurs silhouettes massives étaient dues aux capes de fourrure épaisse et compacte dont ils étaient vêtus. L'homme qui était à leur tête portait une fourrure différente, lisse et argentée, comme ses cheveux.
    – Dumbledore ! s'écria-t-il avec chaleur en s'avançant sur la pelouse. Comment allez-vous, mon cher ami, comment allez-vous ?

    – Le mieux du monde, merci, professeur Karkaroff, répondit Dumbledore.
    Karkaroff avait une voix suave et bien timbrée. Il était grand et mince, comme Dumbledore, mais ses cheveux blancs étaient coupés court et son bouc (qui se terminait par une petite boucle de poils) n'arrivait pas à cacher entièrement un menton plutôt fuyant. Lorsqu'il fut devant Dumbledore, il serra ses deux mains dans les siennes.
    – Ce cher vieux Poudlard, dit-il en regardant le château avec un sourire.
    Il avait des dents jaunâtres et Harry remarqua que, en dépit de son sourire, ses yeux restaient froids et son regard perçant.
    – Quelle joie d'être ici, quelle joie, vraiment... Viktor, venez donc vous réchauffer... Ça ne vous ennuie pas, Dumbledore ? Viktor est légèrement enrhumé...
    Karkaroff fit signe à l'un de ses élèves de le rejoindre. Lorsque le garçon passa devant eux, Harry aperçut un nez arrondi et d'épais sourcils noirs. Il n'eut pas besoin du coup de coude que lui donna Ron pour reconnaître aussitôt ce profil.
    – Harry... C'est Krum ! murmura inutilement Ron à son oreille.

    16
    LA COUPE DE FEU
    – Je n'arrive pas à y croire ! dit Ron, abasourdi, tandis que les élèves de Poudlard remontaient les marches du château derrière la délégation de Durmstrang. Krum, Harry ! C'est Viktor Krum !
    – Pour l'amour du ciel, Ron, c'est un simple joueur de Quidditch, répliqua Hermione.
    – Un simple joueur de Quidditch ? s'exclama Ron en la regardant comme s'il n'en croyait pas ses oreilles. Hermione, c'est l'un des meilleurs attrapeurs du monde ! Je ne me serais jamais douté qu'il faisait encore ses études !
    Alors qu'ils traversaient le hall en direction de la Grande Salle, Harry vit Lee Jordan sauter sur place pour essayer de mieux voir la tête de Krum qui lui tournait le dos. Plusieurs filles de sixième année fouillaient frénétiquement dans leurs poches.
    – Oh, non, ce n'est pas vrai ! Je n'ai pas la moindre plume sur moi !
    – Tu crois qu'il accepterait de signer mon chapeau avec mon rouge à lèvres ?
    – Non, mais vraiment.. . dit Hermione d'un air hautain en passant devant les deux filles qui se disputaient à présent le tube de rouge à lèvres.
    – Moi, je tiens à avoir son autographe, si je peux, dit Ron. Tu n'aurais pas une plume, Harry ?
    – Non, elles sont toutes là-haut, dans mon sac, répondit Harry.
    Ils allèrent s'asseoir à la table des Gryffondor. Ron prit soin de s'installer du côté qui faisait face au hall, car Krum et ses condisciples de Durmstrang étaient toujours regroupés à côté de la porte, ne sachant pas très bien où s'asseoir. Les élèves de Beauxbâtons s'étaient installés à la table des Serdaigle et regardaient la Grande Salle d'un air maussade. Trois filles avaient gardé sur la tête des écharpes et des châles.
    – Il ne fait quand même pas si froid, dit Hermione en leur jetant un regard irrité. Elles n'avaient qu'à emporter des capes.
    – Ici ! Viens t'asseoir ici ! dit Ron d'une voix sifflante. Ici ! Hermione, pousse-toi un peu, fais de la place...
    – Quoi ?
    – Trop tard, dit Ron avec amertume.
    Viktor Krum et ses camarades de Durmstrang s'étaient assis à la table des Serpentard. Harry vit Malefoy, Crabbe et Goyle afficher aussitôt un petit air supérieur. Malefoy se penchait déjà vers Krum pour lui parler.

    – C'est ça, vas-y, Malefoy, essaye de te faire bien voir, dit Ron d'un ton acerbe. Je suis sûr que Krum a tout de suite vu à qui il avait affaire... Il doit être habitué aux flatteries... Où crois-tu qu'ils vont dormir ? On pourrait peut-être lui faire de la place dans notre dortoir, Harry... Moi, je veux bien lui donner mon lit, je dormirai sur un lit de camp.
    Hermione haussa les épaules d'un air dédaigneux.
    – Ils ont l'air beaucoup plus contents que ceux de Beauxbâtons, remarqua Harry.
    Les élèves de Durmstrang avaient ôté leurs grosses fourrures et contemplaient d'un air intéressé le plafond étoilé. Deux d'entre eux, apparemment impressionnés, examinaient les assiettes et les gobelets d'or.
    Rusard, le concierge, était occupé à ajouter des chaises autour de la table des professeurs. Il avait revêtu pour l'occasion son habit râpé à queue de pie. Harry fut étonné de le voir apporter quatre chaises supplémentaires, dont deux de chaque côté de celle de Dumbledore.
    – Il n'y a pourtant que deux personnes en plus, dit Harry. Pourquoi est-ce que Rusard ajoute quatre chaises ? Qui d'autre doit venir ?
    – Hein ? répondit Ron d'une voix distraite.
    Il continuait de regarder Krum avec des yeux avides.
    Lorsque tous les élèves se furent assis à leurs tables respectives, les professeurs firent leur entrée et allèrent s'installer autour de la grande table. Le professeur Dumbledore, le professeur Karkaroff et Madame Maxime fermaient la marche. Lorsque leur directrice apparut, les élèves de Beauxbâtons se levèrent d'un bond, déclenchant quelques éclats de rire dans les rangs de Poudlard. Ils n'en ressentirent apparemment aucune gêne et ne se rassirent que lorsque Madame Maxime eut pris place à la gauche de Dumbledore. Celui-ci resta debout, et le silence se fit dans la Grande Salle.
    – Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, chers fantômes et, surtout, chers invités, bonsoir, dit Dumbledore en adressant aux élèves étrangers un sourire rayonnant. J'ai le très grand plaisir de vous souhaiter la bienvenue à Poudlard. J'espère et je suis même certain que votre séjour ici sera à la fois confortable et agréable.
    L'une des filles de Beauxbâtons, qui avait toujours un cache-nez enroulé autour de la tête, éclata d'un rire ouvertement moqueur.
    – Personne ne t'oblige à rester ! murmura Hermione, exaspérée.
    – Le tournoi sera officiellement ouvert à la fin de ce banquet, annonça Dumbledore. Mais pour l'instant, je vous invite à manger, à boire et à considérer cette maison comme la vôtre !
    Il s'assit et Harry vit Karkaroff se pencher aussitôt vers lui pour engager la conversation.
    Comme d'habitude, les plats disposés devant eux se remplirent de mets divers. Les elfes de la cuisine s'étaient surpassés. Harry n'avait jamais vu une telle variété de plats, dont certains appartenaient de toute évidence à des cuisines d'autres pays.

    – Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Ron en montrant une grande soupière remplie d'un mélange de poissons, à côté d'un ragoût de bœuf et de rognons.
    – Bouillabaisse, dit Hermione.
    – A tes souhaits, dit Ron.
    – C'est français, précisa Hermione. J'en ai mangé un jour en vacances, il y a deux ans. C'est très bon.
    – Je te crois sur parole, répondit Ron en se servant une bonne part de ragoût bien anglais.
    Il semblait y avoir beaucoup plus de monde que d'habitude dans la Grande Salle, même si l'on ne comptait guère qu'une vingtaine d'élèves en plus. Peut-être était-ce en raison de leurs uniformes colorés qui se remarquaient davantage à côté des robes noires de Poudlard. Sous les fourrures qu'ils avaient ôtées, les élèves de Durmstrang portaient des robes d'une intense couleur rouge sang.
    Le banquet avait commencé depuis une vingtaine de minutes lorsque Hagrid se faufila à l'intérieur de la salle en passant par une porte située derrière la table des professeurs. Il se glissa à sa place et salua Harry, Ron et Hermione en agitant une main entourée de bandages.
    – Les Scroutts vont bien, Hagrid ? lança Harry depuis la table des Gryffondor.
    – En pleine forme, répondit Hagrid d'un air ravi.
    – Rien d'étonnant, dit Ron à voix basse. Apparemment, la nourriture qui leur convient le mieux, ce sont les doigts de Hagrid.
    A cet instant, ils entendirent une voix demander :
    – Excusez-moi, vous avez fini avec la bouillabaisse ?
    C'était la fille de Beauxbâtons qui avait ri pendant le discours de bienvenue de Dumbledore.
    Elle s'était enfin décidée à retirer son cache-nez, libérant une cascade de cheveux d'un blond argenté qui lui tombaient presque jusqu'à la taille. Elle avait de grands yeux d'un bleu foncé et des dents très blanches, parfaitement régulières.
    Ron devint écarlate. Il la regarda, ouvrit la bouche et bredouilla :
    – La bouba... la boubaliaisse... La bailloubaisse..
    – Bouillabaisse, rectifia-t-elle.
    – Bouba... boubia..., balbutia Ron.
    – Tu n'as pas l'air très doué pour les langues étrangères... s'impatienta la fille aux cheveux blonds. Alors, vous avez fini, oui ou non, avec cette bouillabaisse ?
    – Oui, dit Ron, le souffle coupé. Oui, c'était..., c'était excellent.

    Elle prit la soupière et l'emporta avec précaution à la table de Serdaigle. Ron continuait de la regarder les yeux exorbités, comme si c'était la première fois de sa vie qu'il voyait une fille.
    Harry éclata de rire et Ron sembla redescendre sur terre.
    – C'est une Vélane, dit-il à Harry d'une voix rauque.
    – Bien sûr que non ! coupa sèchement Hermione. Personne d'autre ne la regarde d'un air idiot !
    Mais elle se trompait. Lorsque la fille aux cheveux blonds traversa la salle, de nombreux garçons tournèrent la tête vers elle et semblèrent eux aussi perdre momentanément l'usage de la parole.
    – Je te dis que ce n'est pas une fille normale ! insista Ron en se penchant de côté pour continuer à la suivre des yeux. On n'en fait pas des comme ça, à Poudlard !
    – On en fait des très bien, à Poudlard, dit Harry d'un air absent.
    Cho Chang était assise un peu plus loin que la fille aux cheveux blonds.
    – Quand vous aurez de nouveau les yeux en face des trous, tous les deux, dit Hermione d'un ton brusque, vous verrez peut-être qui vient d'arriver.
    Elle montrait du doigt la table des professeurs. Les deux chaises restées vides étaient à présent occupées. Ludo Verpey était assis à côté du professeur Karkaroff tandis que Mr Croupton, le patron de Percy, avait pris place à côté de Madame Maxime.
    – Qu'est-ce qu'ils font ici ? s'étonna Harry.
    – Ce sont eux qui ont organisé le Tournoi des Trois Sorciers, non ? dit Hermione. J'imagine qu'ils voulaient être là au moment où il s'ouvre officiellement.
    Lorsque les desserts furent servis, ils remarquèrent divers gâteaux qu'ils ne connaissaient pas.
    Ron examina de près une espèce de crème blanchâtre puis la glissa vers la droite pour qu'elle soit bien visible depuis la table des Serdaigle. Mais la fille qui ressemblait à une Vélane semblait avoir assez mangé et ne vint pas la prendre.
    Dès que les assiettes d'or eurent été vidées et nettoyées, Dumbledore se leva à nouveau. Il régnait à présent dans la Grande Salle une atmosphère d'attente. Harry fut parcouru d'un frisson d'excitation en se demandant ce qui allait se passer. Un peu plus loin à leur table, Fred et George, penchés en avant, observaient Dumbledore avec la plus grande attention.
    – Le moment est venu, dit Dumbledore en souriant largement à tous les visages tournés vers lui. Le Tournoi des Trois Sorciers va commencer. Mais je voudrais donner quelques explications avant qu'on apporte le reliquaire...
    – Le quoi ? murmura Harry.
    Ron haussa les épaules.

    – ... afin de clarifier la procédure que nous suivrons cette année. Pour commencer, permettez-moi de présenter à ceux qui ne les connaissent pas encore Mr Bartemius Croupton, directeur du Département de la coopération magique internationale — il y eut quelques applaudissements polis — et Ludo Verpey, directeur du Département des jeux et sports magiques.
    Cette fois, les applaudissements furent beaucoup plus nourris, sans doute en raison de la réputation de Verpey comme batteur, ou simplement parce qu'il paraissait beaucoup plus sympathique. Il répondit avec un geste chaleureux de la main alors que Bartemius Croupton n'avait ni souri ni adressé le moindre signe au public à l'annonce de son nom. Harry se souvenait de son costume impeccable, le jour de la Coupe du Monde de Quidditch, et il lui trouva l'air bizarre dans sa robe de sorcier. Sa moustache en brosse à dents et sa raie bien nette paraissaient très étranges à côté de la barbe et des longs cheveux blancs de Dumbledore.
    – Mr Verpey et Mr Croupton ont travaillé sans relâche au cours de ces derniers mois pour préparer le Tournoi des Trois Sorciers, poursuivit Dumbledore, et ils feront partie avec Madame Maxime, le professeur Karkaroff et moi-même du jury chargé d'apprécier les efforts des champions.
    Dès que le mot « champions » fut prononcé, l'attention des élèves sembla s'intensifier.
    Il avait dû remarquer leur soudaine immobilité car il eut un sourire lorsqu'il demanda :
    – Le reliquaire, s'il vous plaît, Mr Rusard.
    Argus Rusard, qui s'était tenu à l'écart dans un coin de la salle, s'avança vers Dumbledore en portant un grand coffre de bois incrusté de pierres précieuses. Le coffre paraissait très ancien et son apparition déclencha un murmure enthousiaste parmi les élèves. Dennis Crivey était monté sur sa chaise pour mieux le voir mais il était si minuscule qu'il ne dépassait guère la tête de ses camarades restés assis.
    – Les instructions concernant les tâches que les champions devront accomplir cette année ont été soigneusement établies par Mr Croupton et Mr Verpey, reprit Dumbledore pendant que Rusard déposait délicatement le coffre sur la table, juste devant lui. Et ils ont pris toutes les dispositions nécessaires au bon déroulement de cette compétition. Trois tâches auront donc lieu à divers moments de l'année et mettront à l'épreuve les qualités des champions... Leurs capacités magiques — leur audace — leur pouvoir de déduction — et, bien sûr, leur aptitude à réagir face au danger.
    Ces derniers mots provoquèrent un silence absolu, comme si plus personne n'osait même respirer.
    – Comme vous le savez, trois champions s'affronteront au cours de ce tournoi, poursuivit Dumbledore d'un ton très calme, un pour chacune des écoles participantes. Ils seront notés en fonction de leurs performances dans l'accomplissement de chacune des tâches et le champion qui aura obtenu le plus grand nombre de points sera déclaré vainqueur. Les trois champions seront choisis par un juge impartial... La Coupe de Feu.
    Dumbledore prit sa baguette magique et en tapota le coffre à trois reprises. Dans un grincement, le couvercle s'ouvrit avec lenteur et Dumbledore sortit du reliquaire une grande coupe de bois grossièrement taillé. La coupe en elle-même n'aurait rien eu de remarquable s'il n'en avait jailli une gerbe de flammes bleues qui dansaient comme dans l'âtre d'une cheminée.
    Dumbledore referma le reliquaire et, avec des gestes précautionneux, posa la Coupe dessus pour que chacun puisse la contempler tout à loisir.
    – Quiconque voudra soumettre sa candidature pour être choisi comme champion devra écrire lisiblement son nom et celui de son école sur un morceau de parchemin et le laisser tomber dans cette Coupe de Feu, expliqua Dumbledore. Les aspirants champions disposeront de vingt-quatre heures pour le faire. Demain soir, jour de Halloween, la Coupe donnera les noms des trois personnes qu'elle aura jugées les plus dignes de représenter leur école. Dès ce soir, la Coupe sera placée dans le hall d'entrée et sera libre d'accès à celles et ceux qui souhaiteront se présenter. Pour garantir qu'aucun élève qui n'aurait pas atteint l'âge requis succombe à la tentation, poursuivit Dumbledore, je me chargerai moi-même de tracer une Limite d'Age autour de la Coupe de Feu lorsqu'elle aura été placée dans le hall d'entrée. Il sera impossible à toute personne d'un âge inférieur à dix-sept ans de franchir cette limite. Enfin, pour terminer, je voudrais avertir les candidats qu'on ne saurait participer à ce tournoi à la légère. Une fois qu'un champion a été sélectionné par la Coupe, il — ou elle — a l'obligation de se soumettre aux épreuves du tournoi jusqu'à son terme. Déposer votre nom dans la Coupe constitue un engagement, une sorte de contrat magique. Une fois que quelqu'un a été nommé champion, il n'est plus question de changer d'avis. En conséquence, réfléchissez bien avant de proposer votre nom, il faut que vous ayez de tout votre cœur le désir de participer. Voilà. A présent, je crois que le moment est venu d'aller dormir. Bonne nuit à tous.
    – Une Limite d'Age ! dit Fred, les yeux étincelants, tandis que la foule des élèves se dirigeait vers le hall d'entrée. Il devrait suffire d'une potion de Vieillissement pour arriver à la franchir, non ? Et une fois que ton nom est dans la Coupe, comment savoir si tu as dix-sept ans ou pas ?
    – Je ne crois pas que quelqu'un qui a moins de dix-sept ans puisse avoir la moindre chance de gagner, dit Hermione. Nous n'en savons pas assez, tout simplement...
    – Parle pour toi ! répliqua sèchement George. Harry, tu vas essayer, non ?
    Harry repensa aux paroles de Dumbledore lorsqu'il avait insisté pour que personne au-dessous de dix-sept ans ne soumette sa candidature mais, très vite, il s'imagina à nouveau vainqueur du tournoi... Il se demanda quel serait le degré de fureur de Dumbledore si quelqu'un de moins de dix-sept ans parvenait à franchir la Limite d'Age...
    – Où est-il ? demanda Ron, qui n'écoutait pas un mot de la conversation, trop occupé à scruter la foule pour essayer de voir où se trouvait Krum. Dumbledore ne nous a pas dit où dormaient les élèves de Durmstrang. Vous avez une idée, vous ?
    Il eut presque aussitôt la réponse à sa question. Au moment où ils passaient devant la table des Serpentard, Karkaroff se précipita vers ses élèves.
    – On remonte tout de suite à bord du vaisseau, dit-il. Viktor, comment vous sentez-vous ?
    Vous avez assez mangé ? Vous voulez que je demande à la cuisine de vous préparer du vin chaud ?

    Harry vit Krum hocher la tête en remettant sa fourrure.
    – Prrrofesseurrr, moi, je voudrrrais bien du vin chaud, dit d'un ton plein d'espoir l'un des autres élèves de Durmstrang.
    – Ce n'est pas à vous que je l'ai proposé, Poliakoff, répondit sèchement Karkaroff, en perdant le ton chaleureux et paternel sur lequel il avait parlé à Krum. En plus, vous avez mangé si salement que votre robe est toute tachée. Vous êtes dégoûtant, mon garçon...
    Karkaroff emmena ses élèves vers la sortie et atteignit les portes de la Grande Salle en même temps que Harry, Ron et Hermione. Harry s'arrêta pour le laisser passer.
    – Merci, dit Karkaroff d'un ton distrait en lui jetant un coup d'œil.
    Soudain, il se figea sur place, tourna à nouveau la tête vers Harry et le regarda fixement comme s'il n'arrivait pas à en croire ses yeux. Derrière leur directeur, ses élèves s'immobilisèrent à leur tour. Les yeux de Karkaroff remontèrent lentement et s'arrêtèrent sur la cicatrice de Harry. Les élèves de Durmstrang, eux aussi, l'observaient avec curiosité. Du coin de l'œil, Harry vit que certains d'entre eux avaient déjà compris qui il était. Le garçon à la robe tachée de sauce donna un coup de coude à la fille qui se trouvait à côté de lui et montra ouvertement du doigt le front de Harry.
    – Ouais, c'est Harry Potter, grogna une voix derrière eux.
    Le professeur Karkaroff fit volte-face. Maugrey Fol Œil se tenait devant lui, appuyé de tout son poids sur son bâton, son œil magique fixant sans ciller le directeur de Durmstrang.
    Harry vit Karkaroff pâlir. Une terrible expression de fureur mêlée de crainte apparut sur son visage.
    – Vous ! dit-il en regardant Maugrey comme s'il n'était pas certain que ce soit vraiment lui.
    – Moi, répondit Maugrey d'un air sinistre. Et à moins que vous ayez quelque chose de précis à dire à Potter, Karkaroff, il vaudrait mieux dégager le passage. Vous bloquez la sortie.
    C'était vrai. La moitié des élèves restés dans la Grande Salle attendaient derrière eux, se dressant sur la pointe des pieds pour essayer de voir ce qui les empêchait de passer.
    Sans ajouter un mot, le professeur Karkaroff fit alors signe à ses élèves de le suivre. Maugrey le regarda s'éloigner, fixant son dos de son œil magique, avec une expression d'intense antipathie sur son visage mutilé.

    Le lendemain étant un samedi, la plupart des élèves auraient dû descendre prendre leur petit déjeuner plus tard que d'habitude. Mais Harry, Ron et Hermione ne furent pas les seuls à se lever beaucoup plus tôt. Lorsqu'ils descendirent dans le hall d'entrée, ils virent une vingtaine de personnes, certaines un toast à la main, rassemblées autour de la Coupe de Feu pour l'examiner de plus près. Elle avait été installée au milieu du hall, sur le tabouret qui servait habituellement de socle au Choixpeau magique. Une mince ligne dorée avait été tracée sur le sol, formant un cercle d'environ trois mètres de rayon tout autour de la Coupe.
    – Est-ce que quelqu'un a déjà mis son nom dedans ? demanda Ron avec curiosité à une fille de troisième année.
    – Tous les élèves de Durmstrang, répondit celle-ci. Mais je n'ai encore vu personne de Poudlard s'en approcher.
    – Je parie qu'il y en a qui sont allés déposer leur nom cette nuit, quand les autres dormaient, dit Harry. C'est ce que j'aurais fait si j'avais voulu être candidat... Je n'aurais pas aimé que tout le monde me voie. Imagine que la Coupe te rejette ton nom à la figure ?
    Quelqu'un éclata de rire derrière Harry. Il se retourna et vit Fred, George et Lee Jordan qui descendaient l'escalier en courant, l'air surexcité.
    – Ça y est, murmura Fred d'un ton triomphant. On vient de la prendre.
    – Quoi ? demanda Ron.
    – La potion de Vieillissement, tête de nouille, répondit Fred.
    – Une goutte chacun, dit George en se frottant les mains avec une expression réjouie. On n'a besoin que de quelques mois de plus.
    – Si l'un de nous gagne, on partagera les mille Gallions en trois, dit Lee avec un large sourire.
    – Je ne suis pas du tout sûre que ça marche, les avertit Hermione. Dumbledore y a certainement pensé avant vous.
    Mais Fred, George et Lee ne tinrent aucun compte de son intervention.
    – Prêt ? dit Fred aux deux autres qui frémissaient d'excitation. Allons-y, je passe le premier.
    Fasciné, Harry regarda Fred sortir de sa poche un morceau de parchemin sur lequel était écrit :
    « Fred Weasley — Poudlard. » Fred s'avança jusqu'à la ligne et s'arrêta devant, en se balançant sur la pointe des pieds comme un plongeur qui s'apprête à faire un saut de quinze mètres. Puis, sous les regards tournés vers lui, il prit une profonde inspiration et franchit la ligne.
    Pendant une fraction de seconde, Harry crut qu'il avait réussi — George en était sûrement convaincu car il poussa un cri de triomphe et sauta par-dessus la ligne à la suite de Fred —
    mais un instant plus tard, il y eut une sorte de grésillement et les jumeaux furent rejetés hors du cercle comme s'ils avaient été catapultés par un invisible lanceur de poids. Ils atterrirent douloureusement trois mètres plus loin, sur le sol de pierre froide et, pour ajouter le ridicule au châtiment, deux longues barbes blanches, exactement semblables, poussèrent aussitôt sur leurs visages avec un bruit de pétard.
    Le hall résonna alors de grands éclats de rire. Fred et George eux-mêmes ne purent s'empêcher de participer à l'hilarité générale en voyant leurs barbes respectives.

    – Je vous avais pourtant prévenus, dit une voix grave et amusée.
    Tout le monde se retourna et vit le professeur Dumbledore sortir de la Grande Salle.
    – Je vous conseille d'aller faire un tour chez Madame Pomfresh, dit-il, en regardant les jumeaux d'un œil malicieux. Elle s'occupe déjà de Miss Faucett, de Serdaigle, et de Mr Summers, de Poufsouffle. Eux aussi ont eu l'idée de se vieillir un peu. Mais je dois reconnaître que leurs barbes sont beaucoup moins belles que les vôtres.
    Fred et George se dirigèrent vers l'infirmerie, accompagnés par Lee Jordan qui était secoué d'un véritable fou rire. Harry, Ron et Hermione étaient également hilares en allant prendre leur petit déjeuner.
    Les décorations de la Grande Salle avaient changé. En l'honneur de Halloween, un nuage de chauves-souris volaient sous le plafond magique tandis qu'aux quatre coins de la salle, des centaines de citrouilles évidées lançaient des regards démoniaques. Suivi de Ron et d'Hermione, Harry s'approcha de Dean et Seamus qui essayaient d'établir la liste des élèves de Poudlard susceptibles de se porter candidats.
    – D'après ce qu'on dit, Warrington s'est levé de bonne heure pour aller mettre son nom dans la Coupe, révéla Dean à Harry. Tu sais, ce grand type de Serpentard qui a l'air d'un gros veau.
    Harry, qui avait joué au Quidditch contre Warrington, hocha la tête d'un air dégoûté.
    – Il ne faut surtout pas que le champion de Poudlard soit un Serpentard ! dit-il.
    – Et tous les Poufsouffle parlent de Diggory, ajouta Seamus avec mépris. Mais je ne pensais pas qu'il était prêt à risquer sa belle petite tête dans quelque chose d'aussi dangereux.
    – Écoutez ! dit soudain Hermione.
    Des acclamations retentissaient dans le hall d'entrée. Ils se retournèrent et virent Angelina Johnson entrer dans la Grande Salle avec un sourire un peu gêné. C'était une grande fille noire qui jouait au poste de poursuiveur dans l'équipe de Quidditch de Gryffondor. Angelina vint s'asseoir auprès d'eux.
    – Voilà, c'est fait ! annonça-t-elle. Je viens de mettre mon nom dans la Coupe !
    – Sans rire ? dit Ron, impressionné.
    – Tu as déjà dix-sept ans ? demanda Harry.
    – Évidemment. Tu vois bien qu'elle n'a pas de barbe, dit Ron.
    – C'était mon anniversaire la semaine dernière, précisa Angelina.
    – Je suis contente que quelqu'un de Gryffondor soit candidat, dit Hermione. J'espère vraiment que tu seras choisie, Angelina !
    – Merci, Hermione, répondit Angelina avec un sourire.

    – Oui, il vaut mieux que ce soit toi plutôt que ce bellâtre de Diggory, dit Seamus, s'attirant les regards noirs de plusieurs élèves de Poufsouffle qui passaient devant leur table.
    – Qu'est-ce qu'on va faire, aujourd'hui ? demanda Ron à Harry et à Hermione lorsqu'ils quittèrent la Grande Salle après avoir terminé leur petit déjeuner.
    – On n'est pas encore allés voir Hagrid, dit Harry.
    – Bonne idée, approuva Ron, à condition qu'on ne soit pas obligés de sacrifier quelques doigts aux Scroutts.
    Le visage d'Hermione s'éclaira soudain.
    – Je viens de m'apercevoir que je n'ai pas encore demandé à Hagrid d'adhérer à la S.A.L.E., dit-elle d'un ton enthousiaste. Attendez-moi, je file là-haut chercher des badges.
    – Elle est vraiment pénible ! soupira Ron d'un air exaspéré tandis qu'Hermione montait l'escalier en courant.
    – Hé, Ron, lança soudain Harry, n'oublie pas que c'est ton amie...
    Venant du parc, la délégation de Beauxbâtons entra alors dans le hall. La Vélane était là avec ses camarades. Les élèves de Poudlard, toujours rassemblés autour de la Coupe de Feu, reculèrent pour les laisser passer, le regard avide.
    Madame Maxime apparut à son tour et fit mettre ses élèves en rang. Puis, un par un, chacun d'eux enjamba la Limite d'Age pour aller déposer dans les flammes bleutées un morceau de parchemin portant son nom. Chaque fois, le parchemin devenait écarlate un bref instant et projetait une gerbe d'étincelles.
    – A ton avis, qu'est-ce qui va arriver à ceux qui ne seront pas choisis ? murmura Ron à Harry pendant que la Vélane laissait tomber son morceau de parchemin dans la Coupe de Feu. Tu crois qu'ils vont retourner dans leur école ou rester pour assister au tournoi ?
    – Je ne sais pas, répondit Harry. Ils vont rester, j'imagine... Madame Maxime fait partie du jury, non ?
    Lorsque tous les élèves de Beauxbâtons eurent déposé leur nom dans la Coupe, Madame Maxime les mena à nouveau dans le parc.
    – Où est-ce qu'ils dorment ? s'interrogea Ron en les regardant s'éloigner.
    Un grand bruit de ferraille derrière eux annonça le retour d'Hermione avec sa boîte de badges.
    – Ah, tu arrives bien, dépêche-toi, dit Ron.
    Il dévala les marches de l'escalier de pierre, le regard fixé sur le dos de la Vélane qui se trouvait à présent au milieu de la grande pelouse, à côté de Madame Maxime.

    Lorsqu'ils approchèrent de la cabane de Hagrid, à la lisière de la Forêt interdite, le mystère du logement des Beauxbâtons se trouva résolu. Le gigantesque carrosse bleu pastel était stationné à deux cents mètres de chez Hagrid et les élèves de Beauxbâtons étaient en train de remonter à l'intérieur. Les chevaux volants éléphantesques qui avaient tiré le carrosse broutaient à présent dans un enclos de fortune aménagé à côté.
    Harry frappa à la porte de Hagrid, déclenchant les aboiements tonitruants de Crockdur.
    – Eh bien, il était temps ! dit Hagrid. Je me demandais si vous n'aviez pas oublié où j'habite !
    – On a été très occupés, Hag..., commença Hermione.
    Elle s'interrompit en le regardant d'un air stupéfait.
    Hagrid portait son meilleur (et horrible) costume marron et pelucheux, agrémenté d'une cravate à carreaux jaunes et orange. Mais ce n'était pas le pire : il avait essayé de coiffer ses cheveux hirsutes à l'aide d'une substance visqueuse qui devait être de l'huile de moteur. Ils étaient à présent tirés en arrière et formaient deux grosses masses informes — peut-être avait-il essayé de se faire un catogan comme celui de Bill, mais il s'était sans doute aperçu qu'il avait trop de cheveux pour ça. Le résultat, en tout cas, était désastreux. Pendant un moment, Hermione le regarda avec des yeux ronds puis, préférant ne faire aucun commentaire, elle se contenta de demander :
    – Heu... Où sont les Scroutts ?
    – Dans le potager aux citrouilles, répondit Hagrid d'un ton ravi. Ils ont bien grandi, ils doivent faire pas loin de un mètre, maintenant. Le seul ennui, c'est qu'ils ont commencé à s'entre-tuer.
    – Non, vraiment ? dit Hermione en lançant un regard réprobateur à Ron qui s'apprêtait visiblement à faire une remarque sur la nouvelle coiffure de Hagrid.
    – Oui, soupira Hagrid avec tristesse. Mais ça va mieux, maintenant, je les ai mis dans des boîtes séparées. J'en ai encore une vingtaine.
    – C'est une chance, dit Ron.
    Mais Hagrid ne sembla pas saisir l'ironie du propos.
    Sa cabane ne comportait qu'une seule pièce. Dans un coin, un lit gigantesque était recouvert d'une courtepointe en patchwork. Une table tout aussi immense, entourée de chaises assorties, était installée devant le feu de la cheminée, sous une impressionnante quantité de jambons fumés et d'oiseaux morts qui pendaient du plafond. Harry, Ron et Hermione s'assirent à la table pendant que Hagrid préparait du thé et la conversation s'orienta une fois de plus sur le Tournoi des Trois Sorciers. Hagrid se montra aussi enthousiaste qu'eux.
    – Attendez un peu, dit-il avec un sourire. Attendez un peu et vous allez voir quelque chose que vous n'aurez jamais vu. La première tâche... Ah, mais, je n'ai pas le droit de vous le dire...
    – Allez-y, Hagrid ! l'encouragèrent Harry, Ron et Hermione d'une seule voix.

    Mais il se contenta de hocher la tête en continuant à sourire.
    – Je ne veux pas gâcher la surprise, dit Hagrid. Tout ce que je peux vous garantir, c'est que ce sera spectaculaire. Ils vont avoir du fil à retordre, les champions ! Je ne pensais pas que je vivrais assez vieux pour voir renaître le Tournoi des Trois Sorciers !
    Ils finirent par rester déjeuner avec Hagrid, sans manger beaucoup, cependant. Hagrid avait cuisiné quelque chose qu'il présenta comme un ragoût de bœuf mais, après qu'Hermione eut découvert dans son assiette une grosse serre d'oiseau de proie, ils perdirent quelque peu leur appétit. Harry, Ron et Hermione conjuguèrent leurs efforts pour essayer de lui faire dire en quoi allaient consister les trois tâches du tournoi, mais sans succès. Ils échangèrent ensuite quelques pronostics sur les noms des champions qui sortiraient de la Coupe de Feu et se demandèrent enfin si Fred et George avaient déjà perdu leur barbe.
    Vers le milieu de l'après-midi, une légère pluie s'était mise à tomber. Confortablement installés auprès du feu, ils écoutaient le faible crépitement des gouttes contre les carreaux et regardaient Hagrid qui reprisait ses chaussettes tout en discutant avec Hermione du sort des elfes de maison — il avait catégoriquement refusé d'adhérer à la S.A.L.E. lorsqu'elle lui avait montré les badges.
    – Ce ne serait pas une bonne chose pour eux, Hermione, dit-il avec gravité, en faisant passer un épais fil jaune dans le chas d'une aiguille en os. C'est dans leur nature de servir les humains. C'est ça qu'ils aiment, tu comprends ? Tu les rendrais malheureux si tu leur enlevais leur travail et ce serait insultant pour eux d'essayer de les payer.
    – Mais Harry a réussi à faire libérer Dobby et il était fou de joie ! répondit Hermione.
    Maintenant, il paraît qu'il demande à être payé !
    – Oh oui, bien sûr, il y a toujours des loufoques partout. Je sais bien qu'on en voit, parfois, des elfes qui ont envie de devenir libres mais la grande majorité d'entre eux ne veut surtout pas en entendre parler. Non, rien à faire, Hermione, ne compte pas sur moi.
    Furieuse, elle fourra sa boîte de badges dans la poche de sa cape.
    Vers cinq heures et demie, la nuit commença à tomber et Ron, Harry et Hermione décidèrent qu'il était temps de retourner au château pour le festin de Halloween — et surtout pour entendre annoncer les noms des champions.
    – Je viens avec vous, dit Hagrid en rangeant son matériel de couture. Une petite seconde et j'arrive.
    Il se leva et alla chercher quelque chose dans la commode qui se trouvait près de son lit. Les trois autres n'y prêtèrent pas grande attention jusqu'à ce qu'une odeur épouvantable les fasse à moitié suffoquer.
    – Hagrid, qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Ron en toussant.
    – Quoi ? dit Hagrid en se retournant vers lui, une grande bouteille à la main. Tu n'aimes pas ça ?

    – C'est de l'after-shave ? demanda Hermione qui avait du mal à respirer.
    – Heu... de l'eau de Cologne, marmonna Hagrid, le teint soudain écarlate. J'en ai peut-être mis un peu trop, ajouta-t-il d'un ton abrupt. Je vais l'enlever, attendez-moi...
    Hagrid sortit de la cabane d'un pas pesant et ils le virent se laver vigoureusement dans l'eau d'un tonneau, devant la fenêtre.
    – De l'eau de Cologne ? s'étonna Hermione. Hagrid ?
    – Et tu as vu ses cheveux et son costume ? dit Harry à voix basse.
    – Regardez ! dit soudain Ron, en montrant la fenêtre.
    Hagrid s'était redressé; jamais ils ne l'avaient vu rougir à ce point. Se levant discrètement pour qu'il ne les remarque pas, Harry, Ron et Hermione allèrent regarder à travers la fenêtre et virent Madame Maxime et les élèves de Beauxbâtons qui étaient sortis de leur carrosse pour se rendre au festin de Halloween. Hagrid était trop loin pour qu'ils puissent l'entendre mais il s'adressa à Madame Maxime avec un regard humide et une expression d'extase que Harry ne lui avait connue qu'une seule fois jusqu'à ce jour : à l'époque où il s'occupait de Norbert, le bébé dragon.
    – Il va au château avec elle ! s'indigna Hermione. Je croyais qu'il nous attendait !
    Sans jeter le moindre regard vers sa cabane, Hagrid traversa le parc en compagnie de Madame Maxime. Tous deux avançaient à grandes enjambées et les élèves de Beauxbâtons qui les suivaient devaient presque courir pour ne pas se laisser distancer.
    – Ma parole, il est amoureux d'elle ! dit Ron, incrédule. Imagine, s'ils ont des enfants, ils vont battre un record du monde ! Leur bébé pèsera au moins une tonne.
    Ils se glissèrent hors de la cabane et refermèrent la porte derrière eux. Dehors, la nuit était tombée étrangement vite. Resserrant leurs capes autour de leurs épaules, ils remontèrent la pelouse en direction du château.
    – Regardez, ce sont eux ! murmura Hermione.
    Les élèves de Durmstrang étaient descendus de leur vaisseau et se rendaient également au château. Viktor Krum marchait à côté de Karkaroff. Les autres les suivaient, en ordre dispersé. Ron observait Krum avec le même enthousiasme qu'à l'ordinaire mais Krum ne tourna pas la tête vers lui. Il atteignit les portes du château un peu avant eux et entra dans le hall.
    La Grande Salle, éclairée par des chandelles, était quasiment pleine lorsqu'ils y pénétrèrent.
    La Coupe de Feu avait été déplacée et se trouvait maintenant sur la table des professeurs, devant la chaise vide de Dumbledore. Fred et George — rasés de près — semblaient avoir pris leur déconvenue avec bonne humeur.
    – J'espère que ça va être Angelina, dit Fred tandis que Harry, Ron et Hermione s'asseyaient à la table de Gryffondor.

    – Moi aussi, dit Hermione, le souffle court. On va bientôt savoir, maintenant.
    Le festin de Halloween parut plus long que d'habitude. Peut-être parce qu'il s'agissait de leur deuxième grand repas en deux jours, Harry montra moins d'intérêt que la veille pour les plats raffinés qui s'offraient à lui. Comme tous les autres élèves — à en juger par la façon dont ils tendaient le cou, s'agitaient avec impatience sur leurs chaises, ou se levaient par instants pour voir si Dumbledore avait fini de manger —, Harry n'avait qu'une hâte : que les assiettes se vident et qu'on annonce enfin les noms des champions.
    Au bout d'un long moment, les derniers reliefs du festin disparurent de la vaisselle d'or qui retrouva instantanément son éclat. La rumeur des conversations s'intensifia, puis laissa place à un soudain silence lorsque Dumbledore se leva. À ses côtés, le professeur Karkaroff et Madame Maxime semblaient aussi tendus et impatients que les autres. Ludo Verpey, le visage rayonnant, lançait des clins d'œil complices à divers élèves. Seul Mr Croupton paraissait indifférent. Il avait presque l'air de s'ennuyer.
    – Voilà, dit Dumbledore, la Coupe de Feu ne va pas tarder à prendre sa décision. Je pense qu'il faudra attendre encore une minute. Lorsque le nom des champions sera annoncé, je demanderai aux heureux élus de venir jusqu'ici et d'aller se regrouper dans la pièce voisine —
    il indiqua d'un geste la porte située derrière la table des professeurs — où ils recevront leurs premières instructions.
    Il prit alors sa baguette magique et fit un grand geste de la main. Aussitôt, toutes les chandelles s'éteignirent, sauf celles qui éclairaient l'intérieur des citrouilles évidées, et la Grande Salle fut plongée dans la pénombre. Les flammes bleues, étincelantes, qui jaillissaient de la Coupe, brillaient à présent avec un tel éclat qu'elles faisaient presque mal aux yeux. Tout le monde regardait, dans l'attente... Quelques élèves jetaient des coups d'œil à leur montre...
    – Maintenant, murmura Lee Jordan, assis à proximité de Harry.
    Brusquement, les flammes de la Coupe de Feu devinrent à nouveau rouges, projetant une gerbe d'étincelles. Un instant plus tard, une langue de feu jaillit et un morceau de parchemin noirci voleta dans les airs. L'assemblée retint son souffle.
    Dumbledore attrapa le morceau de parchemin et le tint à bout de bras pour lire à la lumière des flammes, redevenues bleues, le nom qui y était inscrit.
    – Le champion de Durmstrang, annonça-t-il d'une voix forte et claire, sera Viktor Krum.
    – Pas de surprise ! s'écria Ron tandis qu'un tonnerre d'applaudissements et d'acclamations retentissait dans la salle.
    Harry regarda Viktor Krum se lever de la table des Serpentard et se diriger vers Dumbledore de sa démarche gauche. Il longea la table des professeurs et disparut derrière la porte qui donnait accès à la pièce voisine.
    – Bravo, Viktor ! lança Karkaroff d'une voix si tonitruante que chacun put l'entendre distinctement malgré le tumulte des applaudissements. Je savais que vous en étiez capable !

    Le silence revint et tout le monde reporta son attention sur la Coupe dont les flammes rougeoyèrent à nouveau. Un deuxième morceau de parchemin en jaillit, projeté par une langue de feu.
    – Le champion de Beauxbâtons, annonça Dumbledore, sera une championne. Il s'agit de Fleur Delacour !
    – C'est elle, Ron ! s'exclama Harry, alors que la jeune fille qui ressemblait à une Vélane se levait avec grâce, rejetait en arrière son voile de cheveux blond argenté et s'avançait d'une démarche élégante entre les tables des Serdaigle et des Poufsouffle.
    – Oh, regarde, il y en a qui sont déçus, dit Hermione dans le vacarme des acclamations, en montrant d'un signe de tête les autres élèves de Beauxbâtons.
    « Déçus » était un euphémisme, songea Harry. Deux filles avaient fondu en larmes, sanglotant la tête dans leurs bras.
    Lorsque Fleur Delacour eut disparu à son tour dans la pièce voisine, le silence régna à nouveau mais, cette fois, la tension était telle qu'on avait presque l'impression de pouvoir la toucher du doigt. Le prochain champion désigné serait celui de Poudlard...
    Une fois de plus, les flammes de la Coupe rougeoyèrent, des étincelles jaillirent, une langue de feu se dressa dans les airs et Dumbledore attrapa du bout des doigts le troisième morceau de parchemin.
    – Le champion de Poudlard, annonça-t-il, est Cedric Diggory !
    – Oh, non ! s'écria Ron mais personne d'autre que Harry ne l'entendit.
    Les acclamations qui s'élevaient de la table voisine étaient trop assourdissantes. Tous les élèves de Poufsouffle s'étaient levés d'un bond, hurlant et tapant des pieds, tandis que Cedric, avec un grand sourire, se dirigeait vers la porte située derrière la table des professeurs. Les applaudissements en son honneur se prolongèrent si longtemps que Dumbledore dut attendre un bon moment avant de pouvoir reprendre la parole.
    – Excellent ! s'exclama Dumbledore d'un air joyeux, quand le vacarme eut pris fin. Nous avons à présent nos trois champions. Je suis sûr que je peux compter sur chacune et chacun d'entre vous, y compris les élèves de Durmstrang et de Beauxbâtons, pour apporter à nos champions tout le soutien possible. En encourageant vos champions, vous contribuerez à instaurer...
    Mais Dumbledore s'arrêta soudain de parler et tout le monde vit ce qui l'avait interrompu.
    Le feu de la Coupe était redevenu rouge. Des étincelles volaient en tous sens et une longue flamme jaillit soudain, projetant un nouveau morceau de parchemin.
    D'un geste qui semblait presque machinal, Dumbledore tendit la main et attrapa le parchemin entre ses longs doigts. Il le tint à bout de bras et lut le nom qui y était inscrit. Un long silence s'installa, pendant lequel il continua de fixer le parchemin, tous les regards tournés vers lui.
    Enfin, Dumbledore s'éclaircit la gorge et lut à haute voix :

    – Harry Potter.

    17
    LES QUATRE CHAMPIONS
    Harry resta immobile, conscient que toutes les têtes s'étaient à présent tournées vers lui. Il était comme assommé, pétrifié. Il était en train de rêver. Ou bien il avait mal entendu.
    Il n'y eut pas le moindre applaudissement. Une sorte de bourdonnement, comme celui d'un essaim d'abeilles en colère, montait peu à peu dans la Grande Salle. Certains s'étaient levés pour mieux voir Harry figé sur sa chaise.
    A la Grande Table, le professeur McGonagall se dressa d'un bond et se précipita pour murmurer quelque chose à l'oreille du professeur Dumbledore qui fronça légèrement les sourcils.
    Harry se tourna vers Ron et Hermione. Derrière eux, il vit les élèves assis à la longue table de Gryffondor le regarder bouche bée.
    – Je n'ai pas mis mon nom dans la Coupe, dit Harry avec un air de totale incompréhension. Je n'ai rien fait, vous le savez bien.
    Ron et Hermione le regardèrent avec la même expression ahurie.
    A la Grande Table, le professeur Dumbledore adressa un signe de tête approbateur au professeur McGonagall.
    – Harry Potter ! répéta-t-il. Harry ! Venez ici, s'il vous plaît !
    – Vas-y, murmura Hermione en le poussant avec douceur.
    Harry se leva, se prit les pieds dans l'ourlet de sa robe de sorcier et trébucha légèrement. Puis il s'avança entre les tables de Gryffondor et de Poufsouffle. Il eut l'impression de parcourir une distance interminable. La table des professeurs lui paraissait inaccessible et il sentait des centaines de regards posés sur lui, comme des faisceaux de projecteurs. Le bourdonnement augmenta d'intensité. Il lui sembla avoir marché une heure lorsqu'il se retrouva enfin devant Dumbledore, les yeux de tous les professeurs fixés sur lui.
    – Dans la pièce voisine, Harry, dit Dumbledore sans le moindre sourire.
    Harry longea la table. Hagrid était assis tout au bout et, contrairement à son habitude, il ne lui adressa aucun signe, ni geste de la main, ni clin d'œil. Il avait l'air abasourdi et se contenta, comme les autres, de le regarder passer. Harry ouvrit la porte et se retrouva dans une pièce beaucoup plus petite, dont les murs étaient recouverts de portraits représentant des sorcières et des sorciers. Face à lui, un magnifique feu de bois ronflait dans la cheminée.
    Les visages peints sur les tableaux se tournèrent vers lui pour le regarder. Il vit une vieille sorcière desséchée sortir de son cadre et se rendre dans celui d'à côté où elle murmura quelque chose à l'oreille d'un sorcier avec une grosse moustache de morse.

    Viktor Krum, Cedric Diggory et Fleur Delacour s'étaient regroupés autour du feu. Leurs silhouettes qui se détachaient contre les flammes avaient quelque chose d'étrangement impressionnant. Krum, le dos voûté, l'air maussade, était appuyé contre le manteau de la cheminée, légèrement à l'écart des deux autres. Cedric, les mains derrière le dos, contemplait le feu. Fleur Delacour se retourna lorsque Harry entra et rejeta en arrière son long voile de cheveux blond argenté.
    – Bon, alors, qu'est-ce qui se passe, maintenant ? dit-elle. Il faut revenir dans la salle, ou quoi ?
    Apparemment, elle pensait qu'il était venu leur transmettre un message. Harry ne savait comment expliquer ce qui venait de se produire. Il se contenta de rester là, immobile, à regarder les trois champions. Il fut alors frappé de voir qu'ils étaient tous les trois très grands.
    Il y eut derrière eux un bruit de pas précipités et Ludo Verpey entra dans la pièce. Prenant Harry par le bras, il l'entraîna vers la cheminée.
    – Extraordinaire ! murmura-t-il en lui pressant le bras Absolument extraordinaire !
    Messieurs... Mademoiselle, ajouta-t-il à l'adresse des trois autres, permettez-moi de vous présenter — si incroyable que cela puisse paraître — le quatrième champion du Tournoi des Trois Sorciers !
    Viktor Krum se redressa. Son visage renfrogné s'assombrit encore davantage tandis qu'il toisait Harry. Cedric paraissait stupéfait. Il regarda alternativement Verpey et Harry comme s'il avait mal entendu. Fleur Delacour, en revanche, rejeta à nouveau ses cheveux en arrière et sourit.
    – Toujours le mot pour rire, mon cher monsieur Véerpé, dit-elle. C'est ce qu'on appelle l'humour britannique, j'imagine ?
    – Pour rire ? répéta Verpey, déconcerté. Mais non, pas du tout ! Le nom de Harry vient de sortir de la Coupe de Feu !
    Krum fronça légèrement ses épais sourcils. Cedric avait toujours une expression de stupéfaction polie.
    Fleur eut un air choqué.
    – Enfin, voyons, c'est insensé, il y a eu une erreur ! Qu'est-ce que c'est que cette organisation ?
    dit-elle à Verpey d'un ton supérieur. C'est impossible, ce garçon est beaucoup trop jeune.
    – Nous sommes tous très étonnés, répondit Verpey en se caressant le menton et en souriant à Harry. Mais, comme vous le savez, la règle de l'âge minimum n'a été instituée que cette année, par mesure de sécurité. Et comme son nom est sorti de la Coupe... Je pense qu'à ce stade, il n'est plus possible de reculer... C'est dans le règlement, on est obligé de... Harry n'a plus qu'à faire de son mieux pour...
    La porte s'ouvrit à nouveau derrière eux et plusieurs personnes entrèrent dans la pièce : le professeur Dumbledore, suivi de près par Mr Croupton, puis le professeur Karkaroff, Madame Maxime, le professeur McGonagall et enfin le professeur Rogue. Harry eut le temps d'entendre le brouhaha qui résonnait dans la Grande Salle avant que le professeur McGonagall referme la porte.
    – Madame Maxime ! s'exclama aussitôt Fleur en se précipitant vers sa directrice. Ils viennent de nous dire que ce petit garçon allait participer au tournoi ! Vous vous rendez compte ? C'est insensé !
    Malgré son état de choc, Harry sentit monter en lui une bouffée de colère. Un petit garçon !
    Madame Maxime s'était redressée de toute sa taille immense. Le sommet de sa tête frôla le lustre garni de chandelles qui était suspendu au plafond et sa gigantesque poitrine recouverte de satin noir enfla démesurément.
    – Dambleudore, pouveuz-vous me dire ce que signifie ceutte pleusanterie ? demanda-t-elle d'un ton impérieux.
    – J'aimerais également le savoir, Dumbledore, ajouta le professeur Karkaroff.
    Il avait un sourire figé et ses yeux bleus ressemblaient à deux glaçons.
    – Deux champions de Poudlard ? Je ne me souviens pas d'avoir entendu dire que l'école d'accueil avait le droit de faire concourir deux champions — ou bien n'aurais-je pas lu le règlement avec suffisamment d'attention ?
    Il eut un petit rire sarcastique.
    – Tout cela me pareut absolument impossible, dit Madame Maxime, qui avait posé sur l'épaule de Fleur une de ses énormes mains ornées de superbes opales. Potdelard ne peut pas avoir deux champions. Ce sereut beaucoup trop injuste.
    – Nous pensions que votre Limite d'Age suffirait à éloigner les candidats trop jeunes, Dumbledore, dit Karkaroff, avec le même sourire figé, mais le regard plus glacial que jamais.
    Sinon, nous aurions bien entendu sélectionné un plus grand nombre de candidats dans nos propres écoles.
    – Potter est le seul responsable de cette situation, Karkaroff, dit Rogue à voix basse.
    Ses yeux étincelaient de méchanceté.
    – Dumbledore ne doit pas être tenu pour responsable de l'obstination de Potter à violer les règlements. Depuis qu'il est entré dans cette école, il a consacré la plus grande partie de son temps à dépasser les limites... Il vient d'en franchir une de plus...
    – Merci, Severus, dit Dumbledore d'un ton ferme.
    Rogue se tut mais ses yeux continuaient à flamboyer de hargne derrière les cheveux noirs et graisseux qui lui tombaient sur le front.
    A présent, le professeur Dumbledore s'était tourné vers Harry qui soutint son regard en essayant de déchiffrer ce que ses yeux exprimaient derrière ses lunettes en demi-lune.

    – Harry, est-ce que tu as mis ton nom dans la Coupe de Feu ? demanda Dumbledore d'un ton très calme.
    – Non, répondit Harry.
    Il sentait les regards posés sur lui. Rogue laissa échapper une expression d'incrédulité mêlée d'agacement.
    – As-tu demandé à un élève plus âgé de déposer ton nom à ta place dans la Coupe ? interrogea le professeur Dumbledore, sans prêter attention à Rogue.
    – Non ! répondit Harry avec véhémence.
    – Enfin, voyons, c'eust insenseu, Dambleudore, ce garçon ment ! s'écria Madame Maxime.
    Rogue, à présent, hochait la tête, les lèvres pincées.
    – Il n'aurait pas pu franchir la Limite d'Age, dit sèchement le professeur McGonagall, nous sommes tous d'accord là-dessus...
    – Dambleudore a dû commeuttre une eurreur en deussinant ceutte ligne, répliqua Madame Maxime avec un haussement d'épaules.
    – C'est possible, bien sûr, admit poliment Dumbledore.
    – Dumbledore, vous savez parfaitement que vous n'avez commis aucune erreur ! s'indigna le professeur McGonagall. Quelle absurdité, vraiment ! Harry n'aurait pas pu franchir cette ligne lui-même et comme le professeur Dumbledore le croit quand il dit qu'il n'a pas demandé à un élève plus âgé de le faire pour lui, je suis convaincue que cela devrait nous suffire !
    Elle lança un regard furieux au professeur Rogue.
    – Mr Croupton... Mr Verpey, dit Karkaroff d'une voix à nouveau onctueuse, vous êtes nos...
    heu... juges impartiaux. Vous reconnaîtrez sûrement avec nous que cette situation n'est pas du tout conforme au règlement ?
    Verpey épongea avec un mouchoir son visage rond et juvénile et regarda Mr Croupton qui se tenait à l'écart du cercle de lumière que diffusaient les flammes de la cheminée, caché dans l'ombre. Il avait un air un peu inquiétant et paraissait plus âgé dans la demi-obscurité qui donnait à son visage l'apparence d'une tête de mort. Lorsqu'il prit la parole, ce fut du même ton cassant qu'à l'ordinaire :
    – Nous devons respecter les règles, dit-il, et les règles indiquent clairement que les candidats dont les noms sortent de la Coupe de Feu doivent participer au tournoi.
    – Vous pouvez le croire, Barty connaît le règlement par cœur, dit Verpey, le visage rayonnant, en se tournant vers Karkaroff et Madame Maxime comme si le débat était clos.
    – J'insiste pour qu'on soumette à nouveau la candidature de mes autres élèves, dit Karkaroff, qui avait abandonné son ton doucereux.

    Il ne souriait plus du tout et une horrible expression était apparue sur son visage.
    – Vous allez remettre en place la Coupe de Feu et nous continuerons à y déposer des noms jusqu'à ce que chaque école ait deux champions. Ce n'est que justice, Dumbledore.
    – Voyons, Karkaroff, vous savez bien que c'est impossible, dit Verpey. La Coupe vient de s'éteindre, elle ne se rallumera pas avant le début du prochain tournoi...
    – ... auquel Durmstrang ne participera certainement pas ! s'emporta Karkaroff. Après toutes nos réunions, toutes nos négociations, tous nos compromis, je ne m'attendais pas à voir se produire une chose pareille ! Je me demande si je ne ferais pas mieux de partir tout de suite !
    – Des menaces en l'air, Karkaroff, grogna une voix près de la porte. Vous ne pouvez pas retirer votre champion maintenant. Il doit concourir. Tous doivent concourir. Ils sont liés par un contrat magique, comme l'a dit Dumbledore. Pratique, non ?
    Maugrey venait d'entrer dans la pièce. Il s'avança vers la cheminée de sa démarche claudicante, ponctuée par le claquement de sa jambe de bois.
    – Pratique ? s'étonna Karkaroff. Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire, Maugrey.
    Il s'efforçait d'adopter un ton dédaigneux, comme si ce que disait Maugrey ne méritait pas son attention, mais Harry remarqua que ses mains le trahissaient : il avait serré les poings.
    – Vraiment ? reprit Maugrey avec le plus grand calme. C'est pourtant très simple, Karkaroff.
    Quelqu'un a mis le nom de Harry dans cette Coupe en sachant très bien qu'il serait obligé de concourir s'il était choisi.
    – De toute euvidence, c'euteut queulqu'un qui vouleut doubleu leus chances de Potdelard ! dit Madame Maxime.
    – Je suis tout à fait d'accord avec vous, Madame Maxime, dit Karkaroff en s'inclinant devant elle. Je vais porter plainte auprès du ministère de la Magie et auprès de la Confédération internationale des mages et sorciers...
    – S'il y a quelqu'un qui devrait se plaindre, c'est plutôt Potter, rugit Maugrey. Mais... c'est bizarre... il est le seul que je n'entende pas parler...
    – Enfin, c'est insensé ! De quoi se plaindrait-il ? s'écria Fleur Delacour en tapant du pied. Il a la chance de pouvoir concourir ! Pendant des semaines, nous avons tous espéré qu'on nous choisirait ! Pour être l'honneur de notre école ! Et pouvoir en plus gagner mille Gallions... Il y en a qui seraient prêts à mourir pour ça !
    – Quelqu'un espère peut-être que Potter va en mourir, en effet, dit Maugrey, d'une voix qui n'était plus qu'un grondement.
    Un silence tendu suivit ses paroles.
    Ludo Verpey, qui paraissait anxieux, à présent, se mit à sautiller sur place.

    – Maugrey, mon vieux..., dit-il. Qu'est-ce que tu nous racontes ?
    – Nous savons tous que le professeur Maugrey considère qu'il a perdu sa matinée si, à l'heure du déjeuner, il n'a pas découvert au moins six complots pour le tuer, dit Karkaroff d'une voix forte. Et apparemment, il apprend également à ses élèves à redouter les tentatives d'assassinat.
    Je ne suis pas sûr que ce soit une grande qualité pour un professeur de défense contre les forces du Mal, Dumbledore, mais il faut croire que vous avez vos raisons.
    – Alors, d'après vous, c'est moi qui imagine tout ça ? grogna Maugrey. J'ai des visions ? Vous savez bien qu'il fallait un sorcier expérimenté pour mettre le nom de ce garçon dans la Coupe...
    – Queulle preuve pouveuz-vous nous apporteu de ce que vous avanceuz ? demanda Madame Maxime avec un geste dédaigneux d'une de ses immenses mains.
    – La personne qui a fait ça a réussi à tromper la vigilance d'un objet d'une grande force magique ! répondit Maugrey. Il faudrait être capable de jeter un très puissant sortilège de Confusion pour embrouiller la Coupe de Feu au point de lui faire oublier que seules trois écoles peuvent participer au tournoi... Je pense qu'on a dû soumettre la candidature de Potter sous le nom d'une quatrième école, pour faire croire qu'il était le seul dans sa catégorie...
    – Vous semblez avoir beaucoup réfléchi à la question, Maugrey, fit remarquer Karkaroff d'un ton glacial. C'est en effet une hypothèse très ingénieuse. Mais je crois savoir qu'il y a quelque temps, vous vous êtes mis dans la tête que l'un de vos cadeaux d'anniversaire contenait un œuf de Basilic astucieusement déguisé et que vous l'avez réduit en miettes, avant de vous apercevoir qu'il s'agissait d'un réveil de voyage. Vous comprendrez donc que nous ne vous prenions pas entièrement au sérieux...
    – Certains profitent des occasions les plus anodines pour parvenir à leurs fins, répliqua Maugrey d'une voix menaçante. C'est mon travail de penser aux moyens qu'emploient les adeptes de la magie noire, Karkaroff... Vous devriez vous en souvenir...
    – Alastor ! dit Dumbledore d'un ton de reproche.
    Pendant un instant, Harry se demanda à qui il s'adressait puis, pour la première fois, il lui vint à l'esprit que « Maugrey » ne pouvait être un prénom, ni « Fol Œil » un nom de famille. Le professeur Maugrey se tut, posant un regard satisfait sur Karkaroff, dont le visage était devenu écarlate.
    – Comment cette situation a-t-elle été créée, nous n'en savons rien, dit Dumbledore en s'adressant à l'ensemble des personnes présentes. Il me semble cependant que nous n'avons d'autre choix que de l'accepter. Cedric et Harry ont été choisis tous les deux pour concourir dans le tournoi. C'est donc ce qu'ils vont faire...
    – Meus enfin, Dambleudore...
    – Ma chère Madame Maxime, si vous avez une autre solution à nous proposer, je serais enchanté de l'entendre.

    Dumbledore attendit, mais Madame Maxime resta silencieuse, se contentant de lancer des regards noirs. Elle n'était d'ailleurs pas la seule. Rogue avait l'air furieux, Karkaroff était livide. Seul Verpey paraissait plutôt content.
    – Bon, alors, on s'y met ? dit-il avec un grand sourire en se frottant les mains. Il faut qu'on donne leurs instructions aux champions, n'est-ce pas ? Barty, à vous l'honneur.
    Mr Croupton sembla émerger d'une profonde rêverie.
    – Oui, dit-il, les instructions. C'est ça... La première tâche...
    Il s'avança dans la lumière que diffusaient les flammes de la cheminée. Vu de près, Harry pensa qu'il avait l'air malade. Ses yeux étaient soulignés de grands cernes noirs et sa peau ridée avait un teint parcheminé qu'il ne lui avait pas vu le jour de la Coupe du Monde de Quidditch.
    – La première tâche aura pour but de mettre votre audace à l'épreuve, poursuivit-il en s'adressant à Harry, Cedric, Fleur et Krum. Nous ne vous dirons donc pas à l'avance en quoi elle consistera. Le courage face à l'inconnu est une qualité très importante pour un sorcier...
    Très importante... Cette première tâche se déroulera le 24 novembre, devant les autres élèves et devant le jury. Les champions n'ont pas le droit de demander ou d'accepter une quelconque aide de leurs professeurs. Ils affronteront la première épreuve armés seulement de leur baguette magique. Lorsque la première tâche sera terminée, des informations concernant la deuxième tâche leur seront communiquées. Compte tenu du temps et de l'énergie exigés par les diverses épreuves du tournoi, les champions seront dispensés de passer les examens de fin d'année.
    Mr Croupton se tourna vers Dumbledore.
    – Je pense que c'est tout pour le moment, n'est-ce pas, Albus ?
    – Il me semble, répondit Dumbledore qui regardait Mr Croupton d'un air un peu inquiet. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas coucher à Poudlard, cette nuit, Barty ?
    – Non, Dumbledore, merci, je dois retourner au ministère. C'est une période très difficile, très chargée, en ce moment... J'ai laissé le jeune Wistily s'occuper du département pendant mon absence... C'est un jeune homme très enthousiaste... Et même un peu trop pour dire la vérité...
    – Vous prendrez bien un verre avec nous, avant de partir ? proposa Dumbledore.
    – Allons, Barty, faites donc comme moi ! Moi, je reste ! dit Verpey d'un air jovial. Tout se passe à Poudlard, maintenant, c'est beaucoup plus excitant que de retourner au bureau !
    – Je ne crois pas, Ludo, répliqua Croupton.
    Il avait retrouvé le ton d'impatience qu'on lui connaissait.
    – Professeur Karkaroff, Madame Maxime, un dernier verre avant d'aller se coucher ? dit Dumbledore.

    Mais Madame Maxime avait déjà pris Fleur par les épaules et l'emmenait d'un pas vif. Harry les entendit parler à toute allure tandis qu'elles retournaient dans la Grande Salle. Karkaroff fit signe à Krum et tous deux sortirent à leur tour de la pièce, mais sans échanger un mot.
    – Harry, Cedric, je vous suggère d'aller vous coucher, dit Dumbledore en leur adressant un sourire. Je suis sûr que vos camarades de Gryffondor et de Poufsouffle vous attendent pour fêter l'événement et il serait vraiment trop dommage de les priver d'une si belle occasion de faire le plus de désordre et de bruit possible.
    Harry lança un coup d'œil à Cedric qui approuva d'un signe de tête et ils sortirent ensemble de la pièce.
    La Grande Salle était déserte, à présent. La flamme des chandelles faiblissait, éclairant les sourires en dents de scie des citrouilles d'une lueur incertaine, inquiétante.
    – Alors, dit Cedric en esquissant un sourire, on va de nouveau jouer l'un contre l'autre !
    – J'imagine, répondit Harry, incapable d'ajouter un mot.
    Il se sentait plongé dans un total désarroi, comme si quelque chose lui avait ravagé le cerveau.
    – Maintenant, dis-moi... reprit Cedric alors qu'ils atteignaient le hall d'entrée qui n'était plus éclairé que par des torches, en l'absence de la Coupe de Feu. Comment as-tu fait pour mettre ton nom ?
    – Ce n'est pas moi qui l'ai mis, répondit Harry en levant les yeux vers lui. Je n'ai pas mis mon nom dans la Coupe. J'ai dit la vérité.
    – Ah... D'accord, dit simplement Cedric. Bon... alors, à demain...
    Harry se rendit compte qu'il ne le croyait pas.
    Cedric se dirigea vers une porte, située à droite de l'escalier de marbre. Harry resta là à l'écouter descendre les marches de pierre, de l'autre côté de la porte puis, lentement, il monta dans les étages.
    Est-ce que quelqu'un allait le croire, en dehors de Ron et d'Hermione, ou bien seraient-ils tous persuadés que c'était lui qui avait déposé son nom dans la Coupe ? Qui pourrait penser qu'il était assez déraisonnable pour vouloir accomplir devant des centaines de personnes des tâches extrêmement périlleuses, face à des concurrents qui avaient fait trois années d'études de plus que lui ? Il y avait pensé, c'était vrai... Il avait laissé son imagination vagabonder... Mais ce n'était qu'une plaisanterie, un rêve éveillé... Il n'avait jamais sérieusement envisagé de soumettre sa candidature...
    Mais quelqu'un d'autre l'avait envisagé à sa place... Quelqu'un avait voulu qu'il participe au tournoi et s'était arrangé pour que son nom soit choisi. Qui ? Et pourquoi ? Pour lui faire plaisir ? Quelque chose lui disait que ce n'était sûrement pas le cas...
    Pour le ridiculiser, alors ? Si c'était cela, ils ne seraient sans doute pas déçus...

    Mais pour le tuer ? Maugrey n'avait-il manifesté qu'une fois de plus son habituel délire de la persécution ? Après tout, peut-être n'avait-on cherché qu'à lui faire une farce ? Quelqu'un voulait-il vraiment sa mort ?
    Harry connaissait la réponse à cette question. Oui, quelqu'un voulait sa mort, quelqu'un voulait sa mort depuis qu'il avait l'âge de un an... Lord Voldemort. Mais comment Voldemort aurait-il pu s'y prendre pour que le nom de Harry soit déposé dans la Coupe de Feu ?
    Voldemort était censé être très loin d'ici, dans un pays lointain, seul, cache-faible... privé de ses pouvoirs...
    Pourtant, dans le rêve que Harry avait fait, juste avant d'être réveillé par cette douleur aiguë à sa cicatrice, Voldemort n'était pas seul... Il parlait à Queudver... Et tous deux projetaient de le tuer...
    Harry sursauta en se retrouvant devant la grosse dame. Il avait avancé machinalement sans se rendre compte qu'il était déjà arrivé. Il fut également surpris de voir que la grosse dame n'était pas seule dans son cadre. La sorcière desséchée, qui s'était glissée dans le tableau voisin lorsqu'il avait rejoint les champions dans la petite pièce, était à présent assise à côté d'elle, avec un petit air satisfait. Elle avait dû se précipiter de tableau en tableau, tout au long des portraits accrochés dans l'escalier, pour arriver ici avant lui. Toutes deux le regardaient avec beaucoup d'intérêt.
    – Eh bien, eh bien, dit la grosse dame, Violette m'a tout raconté. Alors, qui a été choisi comme champion de l'école ?
    – Fariboles, dit Harry d'un air sombre.
    – Pas du tout, c'est très sérieux ! s'indigna la sorcière.
    – Non, non, Vi, c'est simplement le mot de passe, dit la grosse dame d'un ton apaisant et le portrait pivota pour laisser Harry entrer dans la salle commune.
    Le vacarme qui lui frappa les oreilles lorsque le tableau s'écarta faillit le faire tomber en arrière. Un instant plus tard, une vingtaine de mains l'attrapaient par les épaules et l'entraînaient à l'intérieur de la salle commune où tous les élèves de Gryffondor l'accueillirent avec des cris, des applaudissements et des sifflets enthousiastes.
    – Tu aurais dû nous le dire que tu avais trouvé le moyen de mettre ton nom dans la Coupe !
    s'exclama Fred.
    Il avait l'air à la fois un peu agacé et profondément impressionné.
    – Comment as-tu réussi à faire ça sans te retrouver avec une barbe ? Remarquable ! rugit George.
    – Je n'ai rien fait du tout, répondit Harry. Je ne sais pas ce qui...
    Mais Angelina s'était précipitée sur lui.
    – Même si ce n'est pas moi, au moins, c'est un Gryffondor qui a été choisi, dit-elle.

    – Diggory nous a peut-être battus au Quidditch, mais tu vas pouvoir prendre ta revanche !
    s'écria Katie Bell, qui faisait également partie de l'équipe de Gryffondor.
    – On a de bonnes choses à manger, Harry, viens...
    – Je n'ai pas faim, j'ai assez mangé pendant le festin...
    Mais personne ne voulait l'entendre lorsqu'il disait qu'il n'avait pas faim, ou que ce n'était pas lui qui avait déposé son nom dans la Coupe de Feu; et personne n'avait remarqué qu'il n'était pas du tout d'humeur à faire la fête... Lee Jordan avait déniché quelque part une bannière de Gryffondor et il insista pour en draper Harry comme d'une cape. Harry ne pouvait s'échapper.
    Chaque fois qu'il essayait de se glisser vers l'escalier qui menait aux dortoirs, la foule de ses camarades se resserrait autour de lui, le forçant à boire une nouvelle Bièraubeurre, lui remplissant les mains de chips et de cacahuètes... Tout le monde voulait savoir comment il avait réussi ce tour de force, comment il était parvenu à franchir la Limite d'Age de Dumbledore et à déposer son nom dans la Coupe...
    – Ce n'est pas moi, répétait-il inlassablement. Je ne sais pas ce qui s'est passé.
    Mais il aurait pu tout aussi bien se taire, car personne ne prêtait attention à ce qu'il disait.
    – Je suis fatigué ! s'exclama-t-il enfin au bout d'une demi-heure. Non, vraiment, George, je vais me coucher, maintenant...
    Ce qu'il voulait avant tout, c'était retrouver Ron et Hermione, pour avoir une conversation un peu plus raisonnable, mais aucun des deux n'était présent dans la salle commune. Il répéta avec insistance qu'il avait besoin de dormir et, après avoir failli piétiner les deux frères Crivey qui essayaient de le retenir au pied de l'escalier, il parvint enfin à se dégager de la foule et à monter en courant dans son dortoir.
    A son grand soulagement, il trouva Ron allongé tout habillé sur son lit. Personne d'autre n'était encore remonté dans le dortoir. Ron leva la tête lorsque Harry referma la porte derrière lui.
    – Où étais-tu ? demanda Harry.
    – Ah, tiens, salut, dit Ron.
    Il souriait, mais son sourire paraissait étrange, crispé. Harry s'aperçut soudain qu'il portait encore la bannière de Gryffondor dont Lee Jordan l'avait enveloppé. Il voulut l'enlever, mais les nœuds étaient très serrés. Ron resta allongé sur le lit et le regarda sans bouger tandis qu'il essayait de se dépêtrer de la bannière.
    – Alors, dit-il lorsque Harry eut enfin réussi à s'en débarrasser, félicitations.
    – Comment ça, félicitations ? s'étonna Harry.
    Il y avait décidément quelque chose de bizarre dans le sourire de Ron : on aurait plutôt dit une grimace.

    – Personne n'a réussi à franchir la Limite d'Age, dit-il. Même pas Fred et George. Comment as-tu fait ? Tu t'es servi de la cape d'invisibilité ?
    – La cape ne m'aurait pas permis de passer la ligne, répondit lentement Harry.
    – Ah bon..., dit Ron. Je pensais que tu aurais peut-être pu me le dire si tu avais utilisé la cape... parce qu'elle est suffisamment grande pour nous cacher tous les deux, non ? Mais tu as trouvé un autre moyen, on dirait ?
    – Écoute, dit Harry, je n'ai pas déposé mon nom dans cette Coupe. Quelqu'un a dû le faire à ma place.
    Ron haussa les sourcils.
    – Et pourquoi, d'après toi ?
    – Je ne sais pas, répondit Harry.
    Il pensait qu'il aurait eu l'air trop mélodramatique s'il avait répondu : « pour me tuer ».
    Ron levait si haut les sourcils qu'ils disparaissaient presque sous la frange de ses cheveux.
    – Tu sais, à moi, tu peux dire la vérité, reprit-il. Si tu ne veux pas que les autres le sachent, d'accord, mais je ne vois pas pourquoi tu te donnes la peine de me mentir. Finalement, tu n'as eu aucun ennui, non ? Cette amie de la grosse dame, Violette, nous a déjà tout raconté. Elle nous a dit que Dumbledore avait accepté ta participation. Mille Gallions de prime, hein ? Et en plus, tu n'auras même pas besoin de passer les examens de fin d'année...
    – Je n'ai pas mis mon nom dans cette Coupe ! répéta Harry qui commençait à sentir la colère monter en lui.
    – C'est ça, lança Ron du même ton sceptique que Cedric. Mais ce matin tu as dit que, si tu avais voulu le faire, tu serais descendu la nuit pour que personne ne te voie... Je ne suis quand même pas complètement idiot.
    – Tu sais très bien faire semblant, en tout cas, répliqua sèchement Harry.
    – Ah ouais ? dit Ron.
    Cette fois, il n'y avait plus trace de sourire, même forcé, sur son visage.
    – Tu ferais peut-être bien d'aller te coucher, Harry. J'imagine que tu devras te lever tôt demain pour une séance de photos ou quelque chose dans ce genre-là ?
    Et il tira d'un coup sec les rideaux de son baldaquin. Debout près de la porte, Harry contempla les rideaux de velours rouge sombre. Ils venaient de se refermer sur l'une des rares personnes à qui il pensait pouvoir dire la vérité en étant sûr d'être cru.

    18
    L'EXAMEN DES BAGUETTES
    Lorsque Harry se réveilla le dimanche matin, il mit un certain temps à se rappeler pourquoi il se sentait si malheureux. Le souvenir de ce qui s'était passé la veille remonta alors en lui. Il se redressa et écarta les rideaux de son lit, bien décidé à parler à Ron, à l'obliger à le croire...
    mais le lit de Ron était vide. Il était déjà allé prendre son petit déjeuner.
    Harry s'habilla et descendit dans la salle commune. Au moment où il apparut, ceux qui étaient déjà remontés de la Grande Salle le saluèrent d'une nouvelle salve d'applaudissements. La perspective d'aller s'asseoir à la table des Gryffondor, face à ses camarades qui le traiteraient en héros, n'avait rien de très enthousiasmant. Mais s'il restait ici, il serait harcelé par les frères Crivey qui lui adressaient des signes frénétiques pour qu'il vienne les rejoindre. Il s'avança donc résolument vers le portrait, sortit de la salle commune et se retrouva nez à nez avec Hermione.
    – Salut, dit-elle.
    Elle tenait une pile de toasts qu'elle avait enveloppés dans une serviette de table.
    – Je t'ai apporté ça... Tu veux aller faire un tour ?
    – Bonne idée, répondit Harry avec reconnaissance.
    Ils descendirent l'escalier, traversèrent rapidement le hall d'entrée sans jeter le moindre coup d'œil dans la Grande Salle et sortirent du château en prenant la direction du lac. Le vaisseau de Durmstrang, amarré à la rive, projetait son ombre noire à la surface de l'eau. C'était une matinée fraîche et ils marchèrent d'un pas vif en mâchonnant leurs toasts, tandis que Harry racontait à Hermione tout ce qui s'était passé la veille, depuis le moment où il avait quitté la table des Gryffondor. A son immense soulagement, Hermione crut son histoire sans poser la moindre question.
    – Je savais bien que tu n'avais pas déposé ton nom toi-même, dit-elle, lorsqu'il eut terminé son récit. Il fallait voir ta tête quand Dumbledore a prononcé ton nom ! Mais la question est de savoir qui l'a déposé à ta place. Maugrey a raison, Harry... Je ne crois pas qu'un élève en ait été capable... Aucun d'entre eux n'aurait pu tromper la vigilance de la Coupe de Feu, ni franchir la...
    – Est-ce que tu as vu Ron ? l'interrompit Harry.
    Hermione hésita.
    – Heu... oui... il est descendu prendre son petit déjeuner, répondit-elle.
    – Il croit toujours que c'est moi qui ai mis mon nom dans la Coupe ?
    – Non... je ne pense pas... il ne le croit pas vraiment, dit Hermione d'un air gêné.
    – Qu'est-ce que ça veut dire, pas vraiment ?

    – Enfin, Harry, c'est évident, non ? s'exclama Hermione d'un ton désespéré. Il est jaloux !
    – Jaloux ? répéta Harry, incrédule. Jaloux de quoi ? Il a envie de se ridiculiser à ma place devant toute l'école ?
    – Écoute-moi, reprit Hermione patiemment, c'est toujours à toi qu'on s'intéresse, tu le sais bien. D'accord, ce n'est pas ta faute, ajouta-t-elle précipitamment en voyant Harry ouvrir la bouche d'un air furieux. Je sais que tu n'y es pour rien, mais enfin... Ron doit déjà subir la concurrence de ses frères à la maison et, ici, il reste toujours dans l'ombre parce que c'est toi, son meilleur ami, qui es célèbre et qui attires tous les regards. D'habitude, il le supporte sans rien dire, mais j'imagine que, là, c'était une fois de trop...
    – C'est parfait, répliqua Harry d'un ton amer. Vraiment parfait. Tu peux lui dire de ma part que je suis prêt à échanger ma place avec lui quand il voudra. Dis-lui que j'en serais ravi... Il verra si c'est tellement agréable... les gens qui ouvrent des yeux ronds en regardant mon front partout où je vais...
    – Je ne lui dirai rien du tout. Tu n'as qu'à le lui dire toi-même, c'est la seule façon de régler la question.
    – Je n'ai pas l'intention de lui courir après pour essayer de le faire grandir ! s'exclama Harry d'une voix si forte que plusieurs hiboux perchés dans un arbre proche s'envolèrent dans un mouvement de panique. Peut-être sera-t-il enfin convaincu que ce n'est pas une partie de plaisir le jour où je me serai rompu le cou ou que...
    – Ce n'est pas drôle, dit Hermione à voix basse. Pas drôle du tout.
    Elle avait l'air inquiet.
    – Harry, j'ai pensé à quelque chose... Tu sais ce qu'on devrait faire ? Dès qu'on sera rentrés au château ?
    – Ouais, donner à Ron un bon coup de pied dans le...
    – Écrire à Sirius. Tu dois absolument lui dire ce qui est arrivé. Il t'a demandé de le tenir au courant de tout ce qui se passe à Poudlard... Comme s'il s'attendait à quelque chose dans ce genre-là. J'ai apporté un parchemin et une plume...
    – Laisse tomber, répondit Harry en jetant un regard autour de lui pour vérifier que personne ne pouvait les entendre — mais le parc était désert. Il est revenu ici parce que ma cicatrice me faisait un peu mal. Si jamais je lui dis que quelqu'un m'a inscrit au Tournoi des Trois Sorciers, il va sans doute se précipiter au château...
    – C'est justement ce genre de choses qu'il veut savoir, répliqua Hermione d'un ton grave. De toute façon, il l'apprendra forcément...
    – Comment ?
    – Harry, ce n'est pas une nouvelle qui va rester secrète, reprit Hermione d'un ton très sérieux.
    Ce tournoi est un événement attendu et toi, tu es déjà célèbre. Ça m'étonnerait qu'il n'y ait pas un article sur ta participation dans La Gazette du sorcier... On parle déjà de toi dans la moitié des livres consacrés à Tu-Sais-Qui... Et Sirius préférerait l'apprendre par toi, j'en suis sûre.
    – D'accord, d'accord, je vais lui écrire, dit Harry, en jetant dans le lac son dernier morceau de toast.
    Il flotta un instant à la surface puis un grand tentacule émergea et l'emporta au fond de l'eau.
    Harry et Hermione retournèrent au château.
    – Qu'est-ce que je vais prendre comme hibou ? demanda Harry tandis qu'ils montaient les marches. Il m'a dit de ne plus utiliser Hedwige.
    – Demande à Ron si tu peux lui emprunter...
    – Je ne demanderai rien du tout à Ron, dit sèchement Harry.
    – Alors, prends un hibou de l'école. Tout le monde peut s'en servir.
    Ils montèrent à la volière. Hermione donna à Harry un morceau de parchemin, une plume et une bouteille d'encre puis ils contournèrent les rangées de perchoirs sur lesquels somnolaient chouettes et hiboux, et Harry alla s'asseoir contre un mur pour écrire sa lettre.

    Cher Sirius,
    Tu m'as dit de te tenir au courant de tout ce qui se passait à Poudlard, alors, allons-y : j'ignore si tu le sais mais le Tournoi des Trois Sorciers va à nouveau avoir lieu cette année et samedi soir, j'ai été désigné comme le quatrième champion en compétition. Je ne sais pas qui a mis mon nom dans la Coupe de Feu, en tout cas, ce n'est pas moi. L'autre champion de Poudlard est Cedric Diggory, de Poufsouffle.

    Harry s'interrompit et réfléchit un instant. Il aurait voulu lui parler de l'anxiété que, depuis la veille, il sentait peser comme un poids dans sa poitrine, mais il ne savait pas comment l'exprimer. Finalement, il se contenta de tremper à nouveau sa plume dans l'encre et écrivit : J'espère que tu vas bien, ainsi que Buck.
    Harry.

    – Terminé, dit-il à Hermione.
    Il se releva et épousseta les brins de paille qui s'étaient accrochés à sa robe de sorcier.
    Hedwige vola alors vers lui et se posa sur son épaule, une patte tendue.
    – Je ne peux pas t'envoyer là-bas, lui dit Harry en allant voir les hiboux de l'école. Je dois utiliser un de ceux-là...
    Hedwige lança un hululement sonore et s'envola si brusquement que ses serres lui griffèrent l'épaule. Elle lui tourna ostensiblement le dos pendant tout le temps qu'il mit à attacher sa lettre à la patte d'une grande chouette effraie. Lorsque la chouette se fut envolée, Harry tendit la main pour caresser Hedwige mais elle lança de furieux claquements de bec et alla se percher hors d'atteinte, sur un madrier de la charpente.
    – D'abord Ron, maintenant toi, dit Harry avec colère. Combien de fois faudra-t-il vous répéter que ce n'est pas ma faute ?

    Harry avait peut-être imaginé que les choses s'arrangeraient quand tout le monde se serait fait à l'idée que lui aussi était champion de l'école. Mais la journée du lendemain lui démontra qu'il se trompait lourdement. Lorsque les cours reprirent, il lui fut impossible d'éviter les autres élèves — et, de toute évidence, chacun était persuadé, à Gryffondor comme dans les autres maisons, que c'était bel et bien lui qui s'était porté candidat au tournoi. A l'inverse des Gryffondor, cependant, les élèves des autres maisons ne lui témoignaient aucune admiration.
    Les Poufsouffle, qui étaient d'ordinaire en excellents termes avec les Gryffondor, manifestaient à présent la plus grande froideur à leur égard. Le cours de botanique suffit à en apporter la démonstration. Il ne faisait aucun doute que, aux yeux des Poufsouffle, Harry avait volé la gloire de leur propre champion. Ce sentiment était exacerbé par le fait que les Poufsouffle s'étaient rarement couverts de gloire et que Cedric était l'un des rares qui leur eût apporté un certain prestige en battant un jour l'équipe de Gryffondor au Quidditch. Ernie MacMillan et Justin Finch-Fletchley, avec qui Harry s'entendait très bien d'habitude, refusèrent de lui parler, alors qu'ils rempotaient des Bulbes sauteurs à la même table — ce qui ne les empêcha pas d'éclater d'un rire passablement désagréable lorsque l'un des Bulbes sauteurs s'échappa de la main de Harry et lui bondit à la figure. Ron, lui aussi, refusait de parler à Harry. Hermione, assise entre eux deux, se forçait à faire la conversation et tous deux lui répondaient comme si de rien n'était mais en évitant soigneusement de se regarder. Harry trouva que même le professeur Chourave se montrait distante avec lui — rien d'étonnant à cela, puisqu'elle était la directrice des Poufsouffle.
    En d'autres circonstances, il aurait été impatient de voir Hagrid, mais le cours de soins aux créatures magiques allait l'obliger à croiser aussi les Serpentard — ce serait la première fois qu'il se trouverait en leur présence depuis qu'il était devenu champion.
    Comme il fallait s'y attendre, Malefoy arborait son habituel sourire narquois lorsqu'il arriva devant la cabane de Hagrid.
    – Regardez, c'est le champion, dit-il à Crabbe et à Goyle dès qu'il fut suffisamment près de Harry pour être sûr qu'il l'entende. Vous avez vos carnets d'autographes ? Il vaut mieux lui demander sa signature maintenant, parce que ça m'étonnerait qu'il soit encore là très longtemps... La moitié des champions du Tournoi des Trois Sorciers sont morts pendant les épreuves... Combien de temps croyez-vous que Potter va tenir ? Je suis prêt à parier qu'il ne dépassera pas les dix premières minutes de la première tâche.
    Crabbe et Goyle éclatèrent d'un rire servile, mais Malefoy dut s'arrêter là, car Hagrid venait de sortir de sa cabane par la porte de derrière, tenant dans ses bras une pile de boîtes qui oscillait dangereusement. Chacune d'elles abritait un très grand Scroutt à pétard. Sous le regard horrifié de ses élèves, Hagrid expliqua que les malheureuses créatures ne se dépensaient pas assez et que leur excès d'énergie inemployée les avait conduites à s'entre-tuer. La solution, c'était que chaque élève promène un Scroutt au bout d'une laisse pour lui faire faire un peu d'exercice. Le seul aspect positif de cette proposition fut que Malefoy cessa complètement de s'intéresser à Harry.
    – Emmener promener une de ces choses ? lança-t-il d'un air dégoûté en regardant une des boîtes. Et où est-ce qu'on est censé attacher la laisse ? Autour du dard, du pétard ou de la ventouse ?
    – Au milieu, répondit Hagrid qui fit une démonstration. Heu... vous feriez peut-être bien de mettre vos gants en peau de dragon, c'est plus sûr. Harry, viens m'aider à attacher celui-là...
    L'intention réelle de Hagrid, c'était de parler à Harry sans que les autres l'entendent.
    Il attendit que tous les élèves soient partis promener les Scroutts, puis il se tourna vers lui.
    – Alors... Tu vas participer au tournoi, lui dit-il d'un ton très sérieux. Tu es champion de l'école.
    – L'un des champions, rectifia Harry.
    Sous ses sourcils en broussaille, les petits yeux noirs de Hagrid le regardèrent d'un air anxieux.
    – Tu ne sais pas qui a mis ton nom dans la Coupe ? demanda-t-il.
    Harry eut du mal à cacher le sentiment de gratitude qu'il éprouva en entendant les paroles de Hagrid.
    – Alors, vous me croyez quand je dis que ce n'est pas moi qui l'ai déposé ?
    – Bien sûr que je te crois, grommela Hagrid. Tu as dit que ce n'était pas toi, ça me suffit. Et Dumbledore te croit aussi.
    – J'aimerais bien savoir qui a fait ça, dit Harry d'un ton amer.
    Tous deux contemplèrent la pelouse qui s'étendait devant eux. Les élèves s'y étaient dispersés et paraissaient tous en grande difficulté. Les Scroutts mesuraient à présent près de un mètre de longueur et faisaient preuve d'une force peu commune. Ils n'étaient plus mous ni incolores.
    Une carapace grise, aussi épaisse qu'une armure, s'était formée autour de leur corps, mais ils n'avaient toujours pas d'yeux ni de tête apparents. On aurait dit un croisement entre des crabes et des scorpions géants et leur force exceptionnelle les rendait très difficiles à maîtriser.
    – Ils ont l'air de bien s'amuser, tu ne trouves pas ? dit Hagrid d'un ton joyeux.
    Harry comprit qu'il devait parler des Scroutts car ses camarades, eux, ne semblaient pas s'amuser du tout. De temps en temps, avec une détonation inquiétante, l'un des Scroutts à pétard explosait et faisait un bond de plusieurs mètres en avant, traînant à plat ventre au bout de sa laisse l'élève qui essayait vainement de le retenir.
    – Ah, là, là, soupira brusquement Hagrid en regardant Harry d'un air inquiet. Champion de l'école... Décidément, il t'en arrive, des choses...
    Harry ne répondit rien. Oui, il lui en arrivait, des choses... C'était plus ou moins ce qu'Hermione lui avait dit lorsqu'ils s'étaient promenés autour du lac et, d'après elle, c'était pour cette raison-là que Ron ne lui parlait plus.

    Les quelques jours qui suivirent comptèrent parmi les pires qu'il eût jamais passés à Poudlard.
    Cette période lui rappelait sa deuxième année d'école, au moment où bon nombre de ses condisciples l'avaient soupçonné d'attaquer d'autres élèves. Mais à cette époque, Ron était de son côté. Il aurait eu la force d'affronter l'hostilité des autres si seulement Ron était resté son ami. Il n'était pas question cependant de se réconcilier avec lui tant qu'il refuserait de lui parler. Devant l'antipathie qu'on lui manifestait de toutes parts, il se sentait pourtant bien seul...
    Il comprenait l'attitude des Poufsouffle, même s'il en souffrait. Ils avaient leur propre champion à soutenir. De la part des Serpentard, il ne s'attendait qu'à de basses insultes — ils l'avaient toujours détesté, pour avoir si souvent contribué à leur défaite face à Gryffondor, à l'occasion du championnat de Quidditch et de la Coupe des Quatre Maisons. Mais il avait espéré que les Serdaigle le soutiendraient autant que Cedric et il s'était trompé. La plupart des Serdaigle étaient persuadés qu'il avait cherché à s'attirer encore un peu plus de célébrité en trouvant le moyen de déposer son nom dans la Coupe.
    Il fallait reconnaître que Cedric avait beaucoup plus l'allure d'un champion. Avec son nez droit, ses cheveux bruns et ses yeux gris, les filles le trouvaient exceptionnellement séduisant et il était difficile de dire qui suscitait le plus d'admiration ces temps-ci, Cedric ou Viktor Krum. Un jour, à l'heure du déjeuner, Harry avait vu les mêmes filles de sixième année, qui s'étaient montrées si avides d'obtenir un autographe de Viktor Krum, supplier Cedric de signer leurs sacs.
    Pour l'instant, il n'avait aucune réponse de Sirius, Hedwige refusait de s'approcher de lui, le professeur Trelawney lui prédisait sa mort avec plus de certitude que jamais et il avait tellement raté ses sortilèges d'Attraction pendant le cours du professeur Flitwick que ce dernier lui avait donné des devoirs supplémentaires — seul Neville en avait eu également.
    – Ce n'est pas si difficile, Harry, le rassura Hermione à la sortie du cours de Flitwick.

    Pendant toute la classe, elle avait fait voler divers objets vers elle, comme si elle avait été une sorte d'aimant bizarre qui attirait irrésistiblement les chiffons à essuyer le tableau, les corbeilles à papiers et les Lunascopes.
    – Tu ne t'es pas assez concentré, voilà tout.
    – Je me demande bien pourquoi ! dit Harry d'un air sombre, tandis que Cedric Diggory passait devant eux, entouré d'un groupe de filles minaudantes qui regardèrent Harry comme s'il appartenait à une variété particulièrement répugnante de Scroutts à pétard. Mais ça ne fait rien, je me rattraperai au cours de potions, cet après-midi...
    Lés cours de potions, qui regroupaient les Gryffondor et les Serpentard, avaient toujours constitué une horrible corvée mais, ces jours-ci, c'était devenu une véritable épreuve. Être enfermé dans un cachot pendant une heure avec Rogue et les Serpentard — dont chacun tenait à punir Harry d'avoir été désigné comme champion de l'école — représentait un des plus mauvais moments qu'il puisse imaginer. Le vendredi précédent, il avait déjà eu à subir un cours dans cette atmosphère — Hermione, assise à côté de lui, n'avait cessé de lui répéter à voix basse : « N'y fais pas attention, n'y fais pas attention » — et il n'y avait aucune raison pour que celui d'aujourd'hui soit moins pénible.
    Lorsque Hermione et lui arrivèrent devant la classe de Rogue, après le déjeuner, les Serpentard étaient déjà là, chacun exhibant un gros badge sur sa robe de sorcier. Pendant un instant, Harry eut l'idée absurde qu'il s'agissait peut-être des badges de la S.A.L.E., mais il vit qu'ils portaient tous le même message, en lettres rouges et lumineuses qui brillaient dans la pénombre du sous-sol :

    Vive CEDRIC DIGGORY
    le VRAI champion de Poudlard !

    – Ça te plaît, Potter ? lança Malefoy d'une voix sonore en voyant Harry approcher. Et ce n'est pas tout, regarde !
    Il appuya sur son badge et le message qu'il portait s'effaça, remplacé par un autre qui scintillait en lettres vertes :

    A BAS POTTER

    Hurlant de rire, les Serpentard appuyèrent tous sur leurs badges jusqu'à ce que le slogan A BAS POTTER étincelle tout autour de Harry qui sentit une bouffée de chaleur lui monter à la tête.

    – Oh, mais c'est très drôle, ça, dit Hermione d'un ton sarcastique à Pansy Parkinson et ses amies de Serpentard qui riaient plus fort encore que les autres. Vraiment très spirituel.
    Ron était adossé au mur avec Dean et Seamus. Il ne riait pas mais ne faisait rien non plus pour défendre Harry.
    – Tu en veux un, Granger ? demanda Malefoy en tendant un badge à Hermione. J'en ai plein.
    Mais ne me touche pas la main, je viens de la laver et je ne voudrais pas me salir au contact d'une Sang-de-Bourbe.
    La colère que Harry avait accumulée tous ces derniers jours le submergea soudain comme si un barrage venait de céder dans sa poitrine. Il avait sorti sa baguette magique avant même de se rendre compte de ce qu'il faisait. Les élèves qui l'entouraient reculèrent en désordre vers le fond du couloir.
    – Harry ! s'écria Hermione en essayant de le retenir.
    – Vas-y, Potter, dit tranquillement Malefoy qui avait saisi sa propre baguette. Maugrey n'est pas là pour te protéger, cette fois-ci. Alors, fais-le si tu as quelque chose dans le ventre...
    Pendant une fraction de seconde, ils se regardèrent dans les yeux, puis tous deux attaquèrent exactement au même instant.
    – Furunculus ! s'exclama Harry.
    – Dentesaugmento ! s'écria Malefoy.
    Des traits de lumière jaillirent des deux baguettes, se heurtèrent en plein vol et ricochèrent en déviant de leur trajectoire. Celui lancé par Harry toucha Goyle au visage et celui de Malefoy atteignit Hermione. Goyle poussa un hurlement en plaquant ses mains sur son nez qui se couvrait d'horribles furoncles. Hermione se tenait la bouche en laissant échapper des gémissements terrifiés.
    – Hermione !
    Ron s'était précipité à son secours.
    Harry se retourna et vit Ron écarter la main qu'Hermione serrait sur sa bouche, révélant un spectacle désolant. Les dents d'Hermione — d'une taille déjà supérieure à la moyenne —
    grandissaient à une vitesse alarmante. Elle ressemblait de plus en plus à un castor à mesure que ses incisives s'allongeaient vers son menton. Lorsqu'elle prit conscience de ce qui lui arrivait, elle poussa un cri de panique.
    – Qu'est-ce que c'est que tout ce bruit ? dit alors une voix doucereuse et menaçante.
    Rogue venait d'arriver.
    Les Serpentard se mirent à parler tous en même temps pour donner leur version de l'incident.
    Rogue pointa vers Malefoy un long doigt jaunâtre.

    – Expliquez-moi, dit-il.
    – Potter m'a attaqué, monsieur...
    – Nous nous sommes attaqués en même temps ! s'écria Harry.
    – Et il a atteint Goyle... Regardez...
    Rogue examina Goyle dont le visage ressemblait aux illustrations d'un livre sur les champignons vénéneux.
    – A l'infirmerie, Goyle, dit Rogue d'un ton très calme.
    – Malefoy a frappé Hermione, dit Ron. Regardez !
    Il força Hermione à montrer ses dents à Rogue — elle faisait de son mieux pour les cacher avec ses mains, mais sans grand succès, car elles atteignaient à présent le col de sa robe.
    Pansy Parkinson et les autres filles de Serpentard, secouées d'un fou rire silencieux, montraient Hermione du doigt derrière le dos de Rogue.
    – Je ne vois pas grande différence, dit Rogue en jetant un regard glacial à Hermione.
    Les larmes aux yeux, elle laissa échapper un gémissement puis tourna les talons et courut à toutes jambes dans le couloir, disparaissant au loin.
    Ce fut sans doute une chance que Harry et Ron se mettent à hurler en même temps à l'adresse de Rogue. Une chance que les parois de pierre du couloir répercutent leurs voix dans un vacarme si confus qu'il lui fut impossible de comprendre exactement de quoi ils le traitaient. Il en perçut cependant l'essentiel.
    – Voyons, dit-il de sa voix la plus veloutée. Cinquante points de moins pour Gryffondor et une retenue pour Potter et Weasley. Et maintenant, rentrez en classe ou je vous donne une semaine entière de retenue.
    Harry était tellement furieux que ses oreilles tintaient. L'injustice de Rogue lui donnait envie de lui jeter un sort qui l'aurait réduit en une charpie informe et gluante. Il passa devant lui, s'avança avec Ron jusqu'au fond de la classe et posa violemment son sac sur la table. Ron, lui aussi, tremblait de rage. Pendant un moment, il sembla que tout était redevenu normal entre eux, mais Ron se retourna brusquement et alla s'asseoir à côté de Dean et de Seamus, laissant Harry seul à sa table. De l'autre côté de la salle, Malefoy tourna le dos à Rogue et appuya sur son badge avec un sourire narquois. Les mots A BAS POTTER brillèrent à nouveau. Harry resta immobile, le regard fixé sur Rogue, qui commençait son cours, et imagina toutes les horreurs qu'il aimerait lui faire subir... Si seulement il avait su lancer le sortilège Doloris... Il aurait volontiers envoyé Rogue les quatre fers en l'air, comme cette araignée agitée de convulsions...
    – Les antidotes ! dit Rogue en regardant tout le monde de ses yeux noirs et froids, animés d'une lueur inquiétante. Vous devriez tous avoir établi vos recettes, à présent. Je veux que vous les prépariez avec le plus grand soin. Ensuite, nous choisirons quelqu'un pour en essayer une...

    Le regard de Rogue croisa celui de Harry qui comprit aussitôt à quoi il devait s'attendre.
    C'était lui que Rogue allait empoisonner. Harry s'imagina saisissant son chaudron, se précipitant à l'autre bout de la classe et l'abattant avec force sur la tête visqueuse de Rogue...
    Mais des coups frappés à la porte interrompirent ses pensées.
    C'était Colin Crivey. Il se glissa dans la classe, en adressant un grand sourire à Harry, et s'avança vers le bureau de Rogue.
    – Oui ? dit sèchement celui-ci.
    – Monsieur, s'il vous plaît, je dois emmener Harry Potter en haut.
    Rogue baissa les yeux vers Colin dont le sourire disparut aussitôt.
    – Potter a un cours de potions à suivre, répliqua Rogue avec froideur. Il ira là-haut à la fin de la classe.
    Le teint de Colin devint rosé vif.
    – Monsieur... heu... c'est Mr Verpey qui veut le voir, dit-il, mal à l'aise. Tous les champions doivent y aller, je crois qu'ils veulent prendre des photos...
    Harry aurait volontiers donné tout ce qu'il possédait si cela avait pu empêcher Colin de prononcer ces derniers mots. Il risqua un regard en direction de Ron, mais celui-ci contemplait obstinément le plafond.
    – Très bien, très bien, dit Rogue d'un ton sec. Potter, laissez vos affaires ici, je veux que vous reveniez tout à l'heure pour tester votre antidote.
    – Heu... Monsieur, s'il vous plaît, il faut qu'il prenne ses affaires, couina Colin. Tous les champions...
    – Très bien, coupa Rogue. Potter, prenez votre sac et disparaissez de ma vue !
    Harry mit son sac sur son épaule, se leva et se dirigea vers la porte. En passant devant les pupitres des Serpentard, il vit briller de toutes parts le slogan A BAS POTTER.
    – C'est extraordinaire, hein, Harry ? dit Colin dès que Harry eut refermé derrière lui la porte de la classe. C'est vrai, hein ? C'est formidable que tu sois champion !
    – Ouais, vraiment formidable, répondit Harry d'un ton las tandis qu'ils montaient les marches en direction du hall d'entrée. C'est quoi, ces photos ?
    – C'est pour La Gazette du sorcier, je crois !
    – Parfait, dit Harry d'un air maussade. Exactement ce qu'il me fallait. Un peu de publicité supplémentaire...
    – Bonne chance ! lança Colin lorsqu'ils furent arrivés à destination.

    Harry frappa à la porte et entra.
    Il se retrouva dans une petite salle de classe. La plupart des tables avaient été repoussées au fond de la pièce, laissant un grand espace libre au milieu. Trois des tables étaient disposées bout à bout devant le tableau noir et recouvertes d'une étoffe de velours. Derrière les tables, cinq chaises étaient alignées. Ludo Verpey, assis sur l'une d'elles, parlait à une sorcière que Harry ne connaissait pas et qui était vêtue d'une robe d'un rosé foncé.
    Viktor Krum, aussi renfrogné que d'habitude, se tenait debout dans un coin, sans parler à personne. Cedric et Fleur, en revanche, étaient en grande conversation. Fleur avait l'air beaucoup plus heureuse, à présent. Elle ne cessait de rejeter la tête en arrière, faisant briller sa longue chevelure blonde de ses éclats argentés. Un homme à la bedaine avantageuse tenait à la main un gros appareil photo noir d'où s'échappait un filet de fumée et regardait Fleur du coin de l'œil.
    Lorsque Verpey vit entrer Harry, il se leva d'un bond et se précipita sur lui.
    – Le voilà ! s'exclama-t-il. Le champion numéro quatre ! Entre, Harry, entre... Ne t'inquiète pas, c'est simplement la cérémonie de l'Examen des Baguettes. Les autres membres du jury seront là dans un instant...
    – L'Examen des Baguettes ? répéta Harry, mal à l'aise.
    – Nous devons vérifier que vos baguettes sont en parfait état de fonctionnement. Ce seront vos instruments les plus importants pour accomplir vos tâches, comprends-tu ? dit Verpey.
    L'expert est là-haut, avec Dumbledore. Ensuite, on fera une petite photo. Je te présente Rita Skeeter, ajouta-t-il en faisant un geste vers la sorcière vêtue d'une robe rosé foncé. Elle va écrire un petit article sur le tournoi dans La Gazette du sorcier...
    – Peut-être pas si petit que ça, Ludo, dit Rita Skeeter, les yeux fixés sur Harry.
    Elle avait une coiffure compliquée, composée de boucles étrangement rigides qui offraient un curieux contraste avec son visage à la large mâchoire. Elle portait des lunettes à la monture incrustée de pierres précieuses et ses doigts épais, crispés sur un sac à main en crocodile, se terminaient par des ongles de cinq centimètres, recouverts d'un vernis cramoisi.
    – Est-ce que je pourrais demander quelques petites choses à Harry avant de commencer ? dit-elle à Ludo Verpey, sans cesser de regarder fixement Harry. C'est le plus jeune champion... ça ajouterait un peu de couleur...
    – Mais bien sûr ! s'écria Verpey. Si Harry n'y voit pas d'objections ?
    – Heu..., dit Harry.
    – Merveilleux, coupa Rita Skeeter.
    Un instant plus tard, ses ongles rouges en forme de serres se refermaient avec une force surprenante sur le bras de Harry. Elle l'emmena hors de la pièce et ouvrit une petite porte dans le couloir.

    – On va trouver un endroit tranquille, dit-elle. Voyons ce qu'il y a là-dedans... Ah, merveilleux, on y sera très bien.
    La porte donnait sur un placard à balais. Harry regarda Rita Skeeter d'un air perplexe.
    – Viens, mon garçon, c'est merveilleux, ici, répéta-t-elle.
    Elle s'assit en équilibre instable sur un seau retourné et poussa Harry vers une boîte en carton.
    Puis elle ferma la porte, les plongeant dans l'obscurité.
    – Alors, voyons... dit-elle.
    Elle prit dans son sac en crocodile une poignée de chandelles qu'elle alluma et envoya flotter à mi-hauteur d'un coup de baguette magique, dissipant les ténèbres.
    – Ça ne t'ennuie pas que j'utilise une Plume à Papote ? Comme ça, je pourrai te parler sans avoir besoin de prendre de notes...
    – Une quoi ? demanda Harry.
    Le sourire de Rita Skeeter s'élargit. Harry compta trois dents en or. Elle plongea à nouveau la main dans son sac en crocodile et en sortit une longue plume d'un vert criard, ainsi qu'un rouleau de parchemin qu'elle déroula et posa entre eux, sur une caisse de Nettoie-Tout magique de la Mère Grattesec. Elle mit le bout de la plume verte dans sa bouche, la suçota un moment avec délices puis la planta sur le parchemin où elle resta en équilibre en vacillant légèrement.
    – Essai... Je m'appelle Rita Skeeter, reporter à La Gazette du sorcier.
    Dès que Rita Skeeter eut fini de parler, la plume verte se mit à écrire toute seule, glissant d'un bord à l'autre du parchemin. Harry lut du coin de l'œil : Séduisante blonde de quarante-trois ans, Rita Skeeter, dont la plume acérée a dégonflé bien des réputations surfaites...

    – Merveilleux, dit Rita Skeeter.
    Elle déchira le morceau de parchemin, le froissa et le rangea dans son sac à main. Puis elle se pencha vers Harry.
    – Alors, Harry, qu'est-ce qui t'a décidé à participer au Tournoi des Trois Sorciers ?
    – Heu..., dit Harry, mais son attention était distraite par la plume.
    Bien qu'il n'eût pas prononcé un mot, elle écrivait à toute allure sur le parchemin et il put lire la phrase suivante :

    Une horrible cicatrice, souvenir d'un passé tragique, défigure le visage par ailleurs charmant de Harry Potter dont les yeux...

    – Ne t'occupe pas de la plume, Harry, dit Rita Skeeter d'un ton ferme.
    A contrecœur, Harry leva les yeux vers elle.
    – Alors, pourquoi as-tu décidé de participer au Tournoi des Trois Sorciers ?
    – Je n'ai rien décidé du tout, répondit Harry. Je ne sais pas comment mon nom a été déposé dans la Coupe de Feu. En tout cas, ce n'est pas moi qui l'y ai mis.
    Rita Skeeter haussa un sourcil souligné par un épais trait de maquillage.
    – Allons, Harry, tu n'as aucune raison de craindre des ennuis. Nous savons tous que tu n'aurais jamais dû poser ta candidature. Mais ne t'inquiète pas. Nos lecteurs aiment les esprits rebelles.
    – Je vous dis que ce n'est pas moi qui ai mis mon nom dans la Coupe, répéta Harry. Je ne sais pas qui...
    – Quel est ton sentiment quand tu penses aux tâches qui t'attendent ? demanda Rita Skeeter.
    Excitation ? Appréhension ?
    – Je n'y ai pas vraiment réfléchi... Oui, ça me fait sans doute un peu peur... dit Harry.
    Une impression de malaise s'insinuait en lui à mesure qu'il parlait.
    – Certains champions sont morts dans le passé, dit brusquement Rita Skeeter. Tu y as pensé ?
    – On dit que ce sera beaucoup moins dangereux, cette année, répondit Harry.
    Dans un bruissement, la plume parcourait la surface du parchemin, comme si elle exécutait des figures de patinage artistique.
    – Bien sûr, il t'est déjà arrivé de regarder la mort en face, n'est-ce pas ? reprit Rita Skeeter en l'observant attentivement. En quoi cela t'a-t-il affecté ?
    – Heu..., répéta Harry.
    – Penses-tu que le traumatisme que tu as subi dans le passé a pu te donner l'envie irrésistible de montrer de quoi tu étais capable ? D'être à la hauteur de ta réputation ? Crois-tu que tu as été tenté de participer au Tournoi des Trois Sorciers à cause de...
    – Je n'ai pas été tenté de participer, coupa Harry qui sentait la colère monter en lui.

    – Est-ce que tu te souviens de tes parents ? demanda Rita Skeeter en parlant en même temps que lui.
    – Non, répondit Harry.
    – A ton avis, quelle serait leur réaction s'ils savaient que tu vas concourir dans le Tournoi des Trois Sorciers ? Ils seraient fiers ? Inquiets ? En colère ?
    Harry était franchement agacé, à présent. Comment pouvait-il savoir ce que ses parents auraient pensé s'ils avaient été vivants ? Il sentait que Rita Skeeter le fixait intensément Les sourcils froncés, il évita son regard et jeta un coup d'œil à ce que la plume venait d'écrire : Des larmes remplissent ces yeux d'un vert étonnant lorsque nous en venons à parler de ses parents dont il ne garde presque aucun souvenir.

    – Il n'y a PAS de larmes dans mes yeux ! protesta Harry d'une voix forte.
    Avant que Rita Skeeter ait pu ajouter un mot, la porte du placard à balais s'ouvrit. Harry se retourna, clignant des yeux à la lumière du couloir. Albus Dumbledore se tenait sur le seuil et les regardait tous les deux.
    – Dumbledore ! s'écria Rita Skeeter, d'un air visiblement enchanté.
    Mais Harry remarqua que la plume et le parchemin avaient brusquement disparu de la caisse de Nettoie-Tout magique et que les ongles acérés de Rita venaient de refermer précipitamment le sac en peau de crocodile.
    – Comment allez-vous ? dit-elle en se levant et en tendant à Dumbledore une de ses grandes mains masculines. J'espère que vous avez lu ce que j'ai écrit cet été sur la réunion de la Confédération internationale des mages et sorciers ?
    – Merveilleusement fielleux, répondit Dumbledore, le regard pétillant. J'ai particulièrement apprécié la formule que vous avez employée à mon sujet : « Un vieil ahuri d'un autre âge. »
    Rita Skeeter ne sembla pas gênée le moins du monde.
    – Je voulais simplement attirer l'attention sur le fait que certaines de vos idées sont complètement dépassées, Dumbledore, et que le sorcier de la rue...
    – Je serais ravi de connaître le raisonnement qui se cache derrière l'insulte, l'interrompit Dumbledore en s'inclinant galamment, un large sourire aux lèvres, mais je crains que nous ne devions remettre cette conversation à plus tard. L'Examen des Baguettes est sur le point de commencer et il ne pourra pas se dérouler normalement si l'un de nos champions est caché dans un placard à balais.

    Très content de se débarrasser de Rita Skeeter, Harry se hâta de retourner dans la classe. Les autres champions étaient à présent assis sur des chaises, à côté de la porte, et il prit place à côté de Cedric. Quatre des cinq juges s'étaient installés derrière la table recouverte de velours — le professeur Karkaroff, Madame Maxime, Mr Croupton et Ludo Verpey. Rita Skeeter alla s'asseoir dans un coin. Harry la vit ressortir son matériel, sucer l'extrémité de sa Plume à Papote et la poser à nouveau en équilibre sur le parchemin.
    – Je vous présente Mr Ollivander, dit Dumbledore en s'adressant aux champions.
    Il s'était assis à la table avec les autres juges.
    – Mr Ollivander va vérifier vos baguettes magiques pour s'assurer qu'elles sont en bon état de fonctionnement avant le tournoi.
    Harry regarda autour de lui et vit avec une réaction de surprise un vieux sorcier aux grands yeux pâles qui se tenait debout près de la fenêtre. Harry avait déjà eu l'occasion de rencontrer Mr Ollivander — c'était dans sa boutique qu'il avait acheté sa baguette magique trois ans auparavant, sur le Chemin de Traverse.
    – Mademoiselle Delacour, pourriez-vous venir la première, s'il vous plaît ? demanda Mr Ollivander en s'avançant dans l'espace libre aménagé au milieu de la pièce.
    Fleur Delacour s'approcha de Mr Ollivander et lui tendit sa baguette.
    – Mmmmmm..., murmura-t-il.
    Il fit tourner la baguette magique entre ses longs doigts, comme un bâton de majorette. La baguette projeta des étincelles rosé et or.
    – Oui, dit-il à voix basse, en l'examinant soigneusement. Vingt-trois centimètres trois quarts...
    très rigide... Bois de rose... Avec, à l'intérieur... oh, mais oui...
    – Un cheveu de Vélane, dit Fleur. Il appartenait à ma grand-mère.
    Ainsi donc, Fleur était en partie Vélane, songea Harry qui se promit de le dire à Ron... avant de se rappeler que Ron ne lui adressait plus la parole.
    – Oui, dit Mr Ollivander, oui, je n'ai jamais utilisé moi-même de cheveux de Vélane, bien entendu. Je trouve qu'ils donnent aux baguettes un très mauvais caractère... Mais chacun ses préférences et si celle-ci vous convient...
    Du bout des doigts, Mr Ollivander caressa la baguette sur toute sa longueur, vérifiant qu'elle ne comportait ni bosses, ni éraflures. Puis il murmura :
    – Orchideus ! et un bouquet de fleurs jaillit à son extrémité. Très bien, très bien, elle fonctionne parfaitement, dit Mr Ollivander qui prit le bouquet et le donna à Fleur en même temps que sa baguette. Mr Diggory, à vous, s'il vous plaît.
    Fleur retourna s'asseoir et sourit à Cedric en le croisant.

    – Ah, celle-ci, c'est l'une des miennes, n'est-ce pas ? dit Mr Ollivander d'un ton beaucoup plus enthousiaste lorsque Cedric lui eut tendu sa baguette. Oui, je m'en souviens très bien. Elle contient un seul crin d'une licorne mâle particulièrement magnifique... Un animal qui mesurait plus de quatre mètres de longueur. Il a failli m'éventrer avec sa corne lorsque je lui ai arraché un crin de sa queue. Voyons cette baguette... Trente centimètres et demi... en frêne... d'une très agréable souplesse. Elle est en excellent état... Vous l'entretenez régulièrement ?
    – Je l'ai cirée la nuit dernière, dit Cedric avec un sourire.
    Harry contempla sa propre baguette. Elle était pleine de traces de doigts. Il prit un pan de sa robe et essaya de la nettoyer subrepticement. Des étincelles dorées jaillirent à son extrémité et il finit par renoncer en voyant le regard condescendant que lui jetait Fleur Delacour.
    Mr Ollivander fit sortir de la baguette de Cedric des anneaux de fumée argentée, déclara qu'elle était en excellent état et demanda :
    – Mr Krum, s'il vous plaît.
    Viktor Krum se leva et s'avança vers Mr Ollivander de sa démarche gauche, les épaules voûtées, les pieds en canard. Il tendit sa baguette et resta là, l'air maussade, les mains dans les poches de sa robe de sorcier.
    – Mmmmm..., murmura Mr Ollivander. A moins que je ne me trompe, il s'agit d'une création de Gregorovitch ? Un excellent fabricant de baguettes, bien que son style ne soit jamais vraiment ce que je... enfin...
    Il leva la baguette et l'examina minutieusement en la retournant lentement devant ses yeux.
    – Oui... Bois de charme avec un nerf de cœur de dragon ? lança-t-il à Krum qui approuva d'un signe de tête. Plus épaisse que la moyenne... Très rigide... Vingt-cinq centimètres et demi...
    Avis !
    Avec une détonation semblable à celle d'un pistolet, la baguette en bois de charme projeta une volée de petits oiseaux qui s'envolèrent en pépiant et s'échappèrent par la fenêtre ouverte dans le ciel humide, où brillait un soleil d'automne.
    – Bien, dit Mr Ollivander en rendant sa baguette à Krum. Il ne nous reste donc plus que... Mr Potter.
    Harry se leva et s'avança vers Mr Ollivander à qui il tendit sa baguette.
    – Aaaah, oui, dit Mr Ollivander, ses yeux pâles brillant d'un éclat soudain. Oui, oui, oui, je m'en souviens très bien.
    Harry aussi se souvenait. Il s'en souvenait même comme si c'était hier...
    Quatre ans plus tôt, en été, le jour de son onzième anniversaire, il était entré dans la boutique de Mr Ollivander avec Hagrid pour y acheter une baguette magique. Mr Ollivander avait pris ses mesures puis lui avait donné plusieurs baguettes à essayer. Harry avait eu l'impression de voir passer entre ses mains toutes les baguettes de la boutique jusqu'à ce qu'il trouve enfin celle qui lui convenait. Elle était en bois de houx, mesurait vingt-sept centimètres et demi et contenait une unique plume de phénix. Mr Ollivander avait été très surpris que cette baguette soit si bien adaptée à Harry. « Étrange », avait-il dit, « très étrange », et lorsque Harry lui avait demandé ce qu'il y avait de si étrange, Mr Ollivander lui avait expliqué que la plume de phénix, à l'intérieur de sa baguette, venait du même oiseau que celle qui se trouvait au cœur de la baguette magique de Lord Voldemort.
    Harry n'avait jamais révélé cette particularité à personne. Il aimait beaucoup sa baguette magique et n'y pouvait rien si elle avait un lien avec celle de Voldemort — de même qu'il n'y pouvait rien s'il était parent avec la tante Pétunia. Il espérait cependant que Mr Ollivander n'allait pas en parler devant tout le monde. Il avait la bizarre impression que, s'il le faisait, la Plume à Papote de Rita Skeeter en exploserait de ravissement.
    Mr Ollivander passa plus de temps à examiner la baguette de Harry que celle des autres.
    Finalement, il en fit jaillir une fontaine de vin et la rendit à Harry en déclarant qu'elle était en parfait état.
    – Merci à tous, dit Dumbledore en se levant à la table des juges. Vous pouvez retourner en classe, à présent — ou peut-être vaudrait-il mieux que vous alliez directement dîner puisque les cours sont sur le point de se terminer...
    Soulagé qu'il y ait eu au moins une chose qui se soit bien passée ce jour-là, Harry se prépara à partir, mais l'homme qui avait un appareil photo à la main se leva d'un bond et toussota.
    – Les photos, Dumbledore, les photos ! s'écria précipitamment Verpey. Les juges et les champions ensemble. Qu'est-ce que vous en pensez, Rita ?
    – Heu... Oui d'accord, commençons par les photos de groupe, dit Rita Skeeter, dont le regard s'était à nouveau posé sur Harry. Et ensuite, on prendra peut-être quelques photos individuelles.
    La séance de pose dura longtemps. Madame Maxime projetait son ombre sur tout le monde, quel que fût l'endroit où elle se plaçait et le photographe ne parvenait pas à prendre suffisamment de recul pour l'avoir tout entière dans son cadre. Finalement, elle dut s'asseoir au milieu des autres qui restèrent debout. Karkaroff ne cessait d'entortiller l'extrémité de son bouc autour de son doigt pour former une boucle bien nette. Krum, dont Harry aurait pensé qu'il était habitué à ce genre d'exercice, essayait de se dérober en se cachant à moitié derrière les autres. Le photographe tenait beaucoup à avoir Fleur en premier plan, mais Rita Skeeter ne cessait de pousser Harry en avant pour être sûre qu'il soit bien mis en valeur. Puis elle insista pour qu'on prenne des photos individuelles de chacun des champions. Enfin, au bout d'un long moment, tout le monde put repartir.
    Harry descendit dîner mais ne vit pas Hermione. Il pensa qu'elle devait être restée à l'infirmerie pour faire arranger ses dents. Il mangea seul, au bout de la table, puis retourna dans la tour de Gryffondor, en pensant à tout le travail supplémentaire qu'il avait à faire sur les sortilèges d'Attraction. Dans le dortoir, il tomba sur Ron.
    – Tu as du courrier, dit Ron d'un ton brusque en le voyant entrer.
    Il montra l'oreiller de Harry. La chouette effraie de l'école l'y attendait.

    – Ah, très bien, dit Harry.
    – Et on devra faire nos retenues demain soir, dans la classe de Rogue, ajouta Ron.
    Puis il sortit du dortoir sans un regard vers Harry. Pendant un instant, Harry hésita à le suivre — il ne savait plus très bien s'il avait envie de lui parler ou de lui taper dessus, l'un et l'autre semblait également tentant — mais il voulait avant tout lire la réponse de Sirius. Il s'approcha donc de la chouette, détacha la lettre fixée à sa patte et la déroula.

    Harry,
    Je ne peux pas dire tout ce que je voudrais dans une lettre, ce serait trop risqué au cas où la chouette serait interceptée — il faut absolument que nous nous parlions face à face. Peux-tu te trouver seul devant la cheminée de la tour de Gryffondor à une heure du matin, dans la nuit du 21 au 22 novembre ?
    Je sais mieux que tout le monde que tu es capable de te défendre tout seul et, tant que tu te trouveras à proximité de Dumbledore et de Maugrey, je ne pense pas que quiconque pourra te faire du mal. Mais quelqu'un paraît quand même bien décidé à essayer. Déposer ta candidature à ce tournoi a dû être très risqué, surtout sous le nez de Dumbledore.
    Sois sur tes gardes, Harry. Je veux que tu continues à me tenir au courant de tout ce qui se passe d'inhabituel. Confirme-moi la date du 22 novembre le plus vite possible.
    Sirius

    19
    LE MAGYAR À POINTES
    La perspective de parler face à face avec Sirius aida Harry à mieux supporter les quinze jours qui suivirent. C'était l'unique rayon de lumière dans un horizon qui ne lui avait jamais paru aussi sombre. Le choc de se découvrir champion de l'école malgré lui s'était un peu atténué pour faire place à la crainte de ce qui l'attendait. La date de la première tâche se rapprochait inexorablement. Il avait l'impression qu'elle le guettait dans l'ombre, comme un horrible monstre qui lui barrait le chemin. Il n'avait jamais été dans un tel état d'énervement. C'était bien pire qu'avant n'importe quel match de Quidditch, même le dernier, celui qui les avait opposés à l'équipe de Serpentard et qui devait désigner le vainqueur du championnat. Harry avait du mal à penser à l'avenir, il lui semblait que toute sa vie n'avait eu pour seul but que de le mener à cette première tâche qui en marquerait la fin...
    Il ne voyait pas comment Sirius pourrait l'aider à se sentir plus détendu à l'idée de devoir accomplir devant des centaines de personnes une prouesse de haute magie qui le mettrait en danger de mort, mais la simple vue d'un visage ami serait déjà réconfortante. Harry répondit à Sirius en lui confirmant qu'il se trouverait bien devant la cheminée de la salle commune au moment indiqué. Hermione et lui étudièrent ensuite divers plans destinés à convaincre les derniers traînards qui pourraient encore se trouver dans la salle cette nuit-là de déguerpir.
    Dans le pire des cas, ils envisageaient de faire exploser quelques Bombabouses, mais ils espéraient ne pas en être réduits à cette extrémité — Rusard les aurait écorchés vifs.
    En attendant, la vie quotidienne au château empirait pour Harry. Rita Skeeter avait publié son article sur le Tournoi des Trois Sorciers mais le tournoi n'y occupait qu'une place secondaire : il s'agissait en fait d'une histoire haute en couleur de la vie de Harry. Une photo de lui s'étalait en première page et l'article (qui continuait en pages deux, six et sept) lui était entièrement consacré, les noms des champions de Beauxbâtons et de Durmstrang (mal orthographiés) ne figurant qu'à la dernière ligne. Quant à celui de Cedric, il n'était même pas mentionné.
    L'article avait paru dix jours plus tôt et Harry ne pouvait s'empêcher d'éprouver un cuisant sentiment de honte au creux de l'estomac chaque fois qu'il y repensait. Rita Skeeter lui avait prêté toutes sortes de propos qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais tenus dans sa vie, et encore moins dans ce placard à balais.

    Je pense que ma force me vient de mes parents. Je sais qu'ils seraient très fiers de moi s'ils pouvaient me voir
    maintenant... Oui, parfois, la nuit, il m'arrive encore de pleurer en pensant à eux, je n'ai aucune honte à l'avouer... Je sais que je ne risque rien au cours de ce tournoi, car ils veillent sur moi...

    Mais Rita Skeeter avait fait pire que de transformer ses « heu... » en longues phrases grandiloquentes. Elle avait également interviewé d'autres personnes pour les faire parler de lui.

    Harry a enfin trouvé l'amour à Poudlard, écrivait-elle. Colin Crivey, un de ses très proches amis, nous a confié qu'on voit rarement Harry sans Hermione Granger, une jeune fille d'une beauté éblouissante, d'origine moldue, qui, tout comme Harry, est une des meilleures élèves de l'école.

    A compter du moment où le journal avait paru, Harry avait dû subir sur son passage les commentaires narquois des autres élèves — et surtout des Serpentard.
    – Tu veux un mouchoir, Potter, au cas où tu aurais une petite crise de larmes pendant le cours de métamorphose ?
    – Depuis quand est-ce que tu es devenu un des meilleurs élèves de l'école, Potter ? A moins qu'il s'agisse d'une autre école que tu as fondée avec Neville ?
    – Hé, Harry !
    – Oui, oui, c'est ça, s'exclama Harry en faisant volte-face.
    Cette fois, il en avait assez.
    – Je n'arrête pas de pleurer la mort de ma mère et, d'ailleurs, je m'apprêtais à aller sangloter dans un coin, histoire d'entretenir les bonnes habitudes...
    – Non, c'est simplement que... tu as laissé tomber ta plume.
    C'était Cho. Harry se sentit rougir.
    – Ah, oui, c'est vrai, excuse-moi..., marmonna-t-il en ramassant la plume.
    – Heu... bonne chance pour mardi, dit-elle. J'espère que tout ira bien pour toi.
    Et Harry la regarda s'éloigner avec le sentiment d'être un parfait idiot.
    Hermione aussi recevait sa part de remarques désagréables, mais elle n'en était pas encore à crier à tort et à travers en s'en prenant à des innocents. En fait, Harry admirait la façon dont elle affrontait la situation.
    – D'une beauté éblouissante ? Elle ? s'était écriée Pansy Parkinson la première fois qu'elle s'était trouvée face à Hermione après la publication de l'article. Par rapport à qui ? A un castor ?
    – Ne fais pas attention, avait dit Hermione avec dignité, en passant la tête haute devant les filles de Serpentard, comme si elle n'entendait pas leurs ricanements. Ne fais pas attention, Harry.

    Mais Harry n'avait pas la même faculté d'indifférence. Ron ne lui avait plus dit un mot depuis le jour où il lui avait parlé des retenues de Rogue. Harry avait eu le vague espoir que les choses s'arrangeraient pendant les deux heures qu'ils avaient passées dans le vieux cachot de Rogue à mettre des cerveaux de rat dans de la saumure. Mais c'était le jour où l'article de Rita Skeeter avait paru, et Ron paraissait plus que jamais convaincu que Harry prenait plaisir à toute cette publicité.
    Hermione était furieuse contre eux. Elle allait de l'un à l'autre en essayant de les forcer à se parler à nouveau, mais Harry se montrait intraitable : il n'accepterait d'adresser à nouveau la parole à Ron que le jour où celui-ci reconnaîtrait que ce n'était pas Harry qui avait déposé son nom dans la Coupe de Feu. Il exigeait également que Ron lui présente des excuses pour l'avoir traité de menteur.
    – Ce n'est pas moi qui ai commencé, répétait Harry d'un ton buté. C'est son affaire.
    – Tu sais bien que ça te rend triste, de ne plus lui parler, répliquait Hermione d'un air agacé.
    Et je sais que lui aussi, ça le rend triste...
    – Ça ne me rend pas triste du tout ! tranchait Harry d'une voix ferme.
    C'était un pur et simple mensonge, bien entendu. Harry aimait beaucoup Hermione, mais ce n'était pas comme avec Ron. Quand on avait Hermione comme meilleure amie, on riait beaucoup moins et on passait beaucoup plus de temps à la bibliothèque. Harry ne maîtrisait toujours pas les sortilèges d'Attraction, comme s'il y avait un blocage qui l'empêchait de les réussir, et Hermione l'avait persuadé que l'étude de la théorie l'aiderait à progresser. Ils passaient donc beaucoup de temps, pendant l'heure du déjeuner, à consulter des livres sur la question.
    Viktor Krum, lui aussi, passait un temps considérable à la bibliothèque et Harry se demandait ce qu'il pouvait bien y faire. Étudiait-il ou cherchait-il quelque chose qui puisse l'aider à accomplir la première tâche ? Hermione se plaignait souvent de la présence de Krum — non parce qu'il les importunait mais à cause des filles qui venaient l'observer en se cachant derrière les rayons. Le bruit de leurs gloussements incessants la dérangeait.
    – Il n'est même pas beau ! marmonna-t-elle un jour en lançant un regard furieux vers le profil de Krum. Elles l'aiment simplement parce qu'il est célèbre ! Elles ne le regarderaient même pas s'il n'était pas capable de faire la pente de Gros Ski...
    – La feinte de Wronski, rectifia Harry entre ses dents.
    Il n'aimait pas qu'on écorche les termes de Quidditch mais surtout, il ne put s'empêcher de ressentir un pincement au cœur en imaginant la tête que Ron aurait faite s'il avait entendu Hermione parler des « pentes de Gros Ski ».

    Par un étrange phénomène, plus on redoute un événement, plus le temps qui nous en sépare prend un malin plaisir à passer le plus rapidement possible, alors qu'on donnerait n'importe quoi pour qu'il ralentisse. Les derniers jours avant la date de la première tâche semblaient défiler comme si quelqu'un s'était ingénié à faire tourner les horloges deux fois plus vite. Le sentiment de quasi-panique qu'éprouvait Harry ne le quittait jamais. Il était aussi présent que les sarcasmes de ses condisciples qui ne se lassaient pas de commenter l'article de La Gazette du sorcier.
    Le samedi qui précédait la première tâche, tous les élèves de l'école, à partir de la troisième année, furent autorisés à se rendre dans le village de Pré-au-Lard. Hermione assura Harry que rien ne pourrait lui faire plus grand bien que de quitter un peu le château et Harry se laissa facilement convaincre.
    – Et Ron, alors ? dit-il. Tu ne veux pas y aller avec lui ?
    – Oh, heu... balbutia Hermione, le teint légèrement rosé, j'ai pensé que nous pourrions peut-
    être le retrouver aux Trois Balais...
    – Non, dit Harry d'un ton abrupt.
    – Oh, Harry, tout cela est tellement stupide...
    – Je vais au village, mais je n'irai pas voir Ron et je mettrai ma cape d'invisibilité.
    – Très bien, d'accord, répliqua sèchement Hermione, mais je déteste parler avec toi quand tu portes cette cape, je ne sais jamais si je te regarde ou pas.
    Harry alla donc mettre sa cape d'invisibilité dans le dortoir, puis il descendit rejoindre Hermione et tous deux prirent la direction de Pré-au-Lard.
    Sous sa cape, Harry ressentit une merveilleuse impression de liberté. En observant les autres élèves qui les croisaient dans le village, il vit que la plupart portaient des badges sur lesquels on pouvait lire VIVE CEDRIC DIGGORY mais, cette fois, personne ne lui adressait de commentaires désobligeants et il n'entendait plus parler de ce stupide article.
    – Maintenant, c'est moi que les gens regardent, dit Hermione avec mauvaise humeur, lorsqu'ils sortirent de la confiserie Honeydukes en mangeant de gros chocolats à la crème. Ils croient que je parle toute seule.
    – Ne remue pas tant les lèvres.
    – Allez, enlève un peu ta cape. Personne ne viendra t'embêter ici.
    – Tu crois ? dit Harry. Regarde donc un peu derrière toi.
    Rita Skeeter et son ami photographe venaient de sortir du pub des Trois Balais. Parlant à voix basse, ils croisèrent Hermione sans lui accorder le moindre regard. Harry se plaqua contre la façade du pub pour éviter de prendre un coup de sac en crocodile au passage.
    – Elle s'est installée au village, dit Harry lorsqu'ils se furent éloignés. Je parie qu'elle veut assister à la première tâche.

    En prononçant ces mots, il sentit une vague de panique l'envahir, mais il n'en parla pas.
    Hermione et lui ne s'étaient pas demandé en quoi pouvait bien consister cette première tâche.
    Harry avait le sentiment qu'elle préférait ne pas y penser.
    – Elle est partie, dit Hermione qui scrutait la grand-rue à travers Harry. Si on allait boire une Bièraubeurre ? Il fait un peu froid, tu ne trouves pas ? Tu n'es pas obligé de parler à Ron !
    ajouta-t-elle d'un ton irrité.
    Elle avait très bien interprété son silence.
    Les Trois Balais étaient bondés. La clientèle, composée pour l'essentiel d'élèves de Poudlard venus profiter de leur après-midi libre, comportait également divers personnages qui appartenaient au monde de la magie et que Harry avait rarement eu l'occasion de voir ailleurs.
    Pré-au-Lard étant le seul village de Grande-Bretagne exclusivement habité et fréquenté par des sorciers, c'était sans doute une sorte de havre pour des créatures telles que les harpies qui n'étaient pas aussi habiles que les sorciers dans l'art du déguisement.
    Il était très difficile de se déplacer au milieu d'une foule quand on portait une cape d'invisibilité. Marcher par inadvertance sur les pieds de quelqu'un pouvait susciter des questions gênantes. Aussi Harry prit-il mille précautions pour se faufiler jusqu'à la table libre qu'il avait repérée dans un coin de la salle, pendant qu'Hermione allait chercher des boissons au comptoir. En traversant le pub, Harry aperçut Ron qui était assis avec Fred, George et Lee Jordan. Résistant à l'envie d'aller lui donner un bon coup derrière la tête, il arriva enfin devant la table libre et s'y installa sans remuer la chaise.
    Hermione le rejoignit quelques instants plus tard et lui glissa une Bièraubeurre sous sa cape.
    – J'ai vraiment l'air d'une idiote assise là toute seule, murmura-t-elle. Heureusement que j'ai apporté quelque chose à faire.
    Elle sortit alors un carnet dans lequel elle avait noté la liste des membres de la S.A.L.E. Harry vit son nom et celui de Ron en tête de la très courte colonne. Le jour où Hermione était arrivée dans la salle commune, pendant qu'ils faisaient ensemble leurs prédictions fantaisistes, et les avait nommés d'office secrétaire et trésorier lui paraissait désormais très lointain.
    – Je devrais peut-être demander à des habitants du village s'ils ne veulent pas adhérer à la S.A.L.E., dit Hermione d'un air pensif en jetant un regard autour d'elle.
    – C'est ça, bonne idée, dit Harry.
    Il but une gorgée de Bièraubeurre sous sa cape.
    – Hermione, quand est-ce que tu vas arrêter ces histoires de S.A.L.E. ?
    – Quand les elfes de maison auront obtenu des salaires et des conditions de travail convenables ! répondit-elle entre ses dents. Tu sais, je crois que le moment est venu d'entreprendre des actions plus concrètes. Je me demande comment on fait pour accéder aux cuisines de l'école.
    – Aucune idée, demande à Fred et à George, dit Harry.

    Hermione plongea dans un silence songeur tandis que Harry buvait sa Bièraubeurre en observant les clients du pub. Tous avaient l'air joyeux et détendu. Ernie MacMillan et Hannah Abbot échangeaient des cartes de Chocogrenouille à une table proche. Chacun avait un badge VIVE CEDRIC DIGGORY épinglé à sa cape. Près de la porte, il vit Cho en compagnie de ses amis de Serdaigle. Heureusement elle ne portait pas de badge pour soutenir Cedric, ce qui lui remonta un peu le moral...
    Que n'aurait-il pas donné pour être comme tous les autres, assis avec une bande d'amis, à boire, à rire et sans autre souci que ses devoirs à faire ? Il imagina le plaisir qu'il aurait eu à se trouver dans cette salle si seulement son nom n'était pas sorti de la Coupe de Feu. Pour commencer, il n'aurait pas été obligé de porter sa cape d'invisibilité. Ron serait assis entre Hermione et lui, et tous trois s'amuseraient sans doute à imaginer les dangers mortels qui attendaient les champions le mardi suivant. Il aurait été impatient de savoir quels exploits on leur demanderait d'accomplir... Paisiblement installé au fond des tribunes, il aurait assisté au spectacle en acclamant Cedric, comme tous les autres élèves de Poudlard...
    Il se demanda ce que ressentaient les autres champions. Chaque fois qu'il avait rencontré Cedric, ces derniers temps, il était entouré d'admiratrices et semblait éprouver un mélange d'excitation et d'appréhension. Parfois, dans les couloirs, Harry apercevait Fleur Delacour qui avait exactement le même air tranquille et hautain que d'habitude. Quant à Krum, il se contentait d'aller s'asseoir à la bibliothèque pour étudier des livres.
    Harry pensa à Sirius et le nœud qu'il sentait au creux de l'estomac parut se détendre un peu.
    Dans une douzaine d'heures, il allait lui parler, puisque leur rendez-vous devait avoir lieu la nuit suivante — en admettant que tout se passe bien, ce qui n'avait guère été le cas récemment...
    – Regarde, c'est Hagrid ! dit Hermione.
    Hagrid leur tournait le dos. Son énorme tête aux cheveux hirsutes — il avait fort heureusement renoncé à les coiffer — émergea de la foule. Harry s'étonna d'avoir mis si longtemps à remarquer sa présence, étant donné sa taille immense mais, en se levant avec précaution, il vit qu'il s'était penché pour parler au professeur Maugrey. Comme d'habitude, Hagrid avait son immense chope devant lui, mais Maugrey préférait boire au goulot de sa flasque, ce qui semblait déplaire singulièrement à Madame Rosmerta, la jolie patronne du pub. En ramassant les verres des tables voisines, elle lançait à Maugrey des regards en coin.
    Sans doute voyait-elle là une insulte à son hydromel maison, mais Harry, lui, savait pourquoi il agissait ainsi. Lors du dernier cours de défense contre les forces du Mal, Maugrey leur avait expliqué qu'il préférait toujours préparer lui-même ce qu'il mangeait ou buvait car il était trop facile pour un mage noir d'empoisonner un verre ou une assiette laissés sans surveillance.
    Harry vit Hagrid et Maugrey se lever pour partir. Il agita la main, puis se rappela que Hagrid ne pouvait pas le voir. Maugrey, cependant, s'immobilisa en tournant son œil magique de son côté. Il donna alors une petite tape dans les reins de Hagrid (il n'était pas assez grand pour atteindre son épaule), lui murmura quelque chose à l'oreille et tous deux traversèrent la salle en direction de la table de Harry et d'Hermione.
    – Ça va Hermione ? dit Hagrid d'une voix forte.
    – Bonjour, répondit Hermione en souriant.

    Maugrey contourna la table de son pas claudicant et se pencha. Harry crut qu'il voulait lire le carnet portant les noms des adhérents de la S.A.L.E., mais il l'entendit murmurer :
    – Très belle, cette cape, Potter.
    Harry le regarda avec stupéfaction. D'aussi près, il voyait nettement qu'il lui manquait décidément une bonne partie du nez. Maugrey sourit.
    – Votre œil peut... Je veux dire, vous arrivez à...
    – Ouais, j'arrive à voir à travers les capes d'invisibilité, dit Maugrey à voix basse. Et je peux te dire que c'est parfois très utile.
    Hagrid, lui aussi, souriait largement à Harry. Celui-ci savait qu'il ne pouvait pas le voir mais, de toute évidence, Maugrey lui avait dit qu'il était là.
    Hagrid se pencha à son tour en faisant semblant de lire le carnet de la S.A.L.E. et murmura si bas que seul Harry pouvait l'entendre :
    – Harry, viens à ma cabane ce soir à minuit. Et mets ta cape.
    Puis Hagrid se redressa et dit à voix haute :
    – J'étais content de te voir, Hermione.
    Il lui fit un clin d'œil et s'en alla, suivi par Maugrey.
    – Pourquoi est-ce qu'il veut que j'aille à sa cabane à minuit ? dit Harry, surpris.
    – C'est ce qu'il t'a dit ? s'étonna Hermione. Je me demande ce qu'il prépare, encore. Je ne sais pas si tu dois y aller, Harry...
    Elle jeta un rapide coup d'œil autour d'elle, puis ajouta entre ses dents :
    – Ça risque de te mettre en retard pour Sirius.
    Il était vrai qu'aller voir Hagrid à minuit lui laissait peu de temps pour revenir au château à une heure. Hermione suggéra d'envoyer Hedwige porter un mot à Hagrid pour lui dire qu'il ne pouvait pas y aller — en admettant que la chouette accepte de le faire. Mais Harry jugea préférable d'aller voir Hagrid le plus brièvement possible. Il était très curieux de savoir ce qu'il lui voulait. Jamais il ne lui avait demandé de lui rendre visite si tard.
    A onze heures et demie, ce soir-là, Harry, qui avait fait semblant d'aller se coucher de bonne heure, revêtit la cape d'invisibilité et redescendit l'escalier sans bruit. Il y avait encore pas mal de monde dans la salle commune. Les frères Crivey avaient réussi à s'emparer d'une bonne quantité de badges VIVE CEDRIC DIGGORY et essayaient de les ensorceler pour leur faire dire VIVE HARRY POTTER à la place. Mais, jusqu'à présent, ils n'avaient réussi qu'à les bloquer sur A BAS POTTER. Harry passa sans bruit devant eux et traversa la salle jusqu'au portrait de la grosse dame. Il attendit là pendant environ une minute, en jetant des coups d'œil à sa montre. Enfin, Hermione arriva dans le couloir et fit pivoter le tableau comme ils l'avaient prévu. Il se glissa alors par l'ouverture en lui murmurant : « Merci ! » et descendit au rez-de-chaussée.
    Le parc était plongé dans le noir. Harry marcha en direction des lumières qui brillaient dans la cabane de Hagrid. L'intérieur de l'immense carrosse de Beauxbâtons était également éclairé et, à travers une fenêtre, Harry vit Madame Maxime qui parlait à quelqu'un. Parvenu à la cabane, il frappa à la porte.
    – C'est toi, Harry ? murmura Hagrid qui ouvrit la porte et jeta un coup d'œil au-dehors.
    – Oui.
    Harry se glissa à l'intérieur de la cabane et enleva sa cape.
    – Alors, qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il.
    – J'ai quelque chose à te montrer, répondit Hagrid, l'air surexcité.
    Il portait à la boutonnière une fleur qui ressemblait à un artichaut gigantesque. Apparemment, il avait renoncé à se mettre de l'huile de moteur dans les cheveux, mais il avait quand même essayé de les coiffer — Harry vit des dents de peigne cassées qui s'étaient prises dans sa tignasse.
    – Qu'est-ce que vous voulez me montrer ? dit Harry avec méfiance.
    Il se demandait si les Scroutts avaient pondu des œufs ou si Hagrid avait réussi à acheter un autre chien géant à trois têtes à un quelconque voyageur rencontré dans un pub.
    – Viens avec moi, ne fais pas de bruit et couvre-toi bien avec ta cape, dit Hagrid. On ne va pas emmener Crockdur, il n'aimerait pas ça...
    – Écoutez, Hagrid, je ne peux pas rester longtemps... Il faut absolument que je sois de retour au château à une heure...
    Mais Hagrid ne l'écoutait pas. Il avait ouvert la porte de la cabane et s'enfonçait dans la nuit.
    Harry se hâta de le suivre et s'aperçut, à sa grande surprise, qu'il l'emmenait vers le carrosse de Beauxbâtons.
    – Hagrid, qu'est-ce que...
    – Chut ! dit Hagrid.
    Et il frappa trois fois à la portière du carrosse, ornée des baguettes d'or croisées.
    Madame Maxime lui ouvrit, un châle de soie drapé autour de ses épaules massives. En le voyant, elle eut un sourire.
    – Ah, Agrid... Vous arriveuz juste à l'heure... Queulle ponctualiteu !
    – Madame, qu'il me soit permis de vous souhaiter le bonsoir, dit Hagrid d'un ton ampoulé.

    Il lui adressa un large sourire et lui tendit la main pour l'aider à descendre le marchepied d'or du carrosse.
    Madame Maxime referma la portière derrière elle. Hagrid lui offrit son bras et ils contournèrent tous deux l'enclos où étaient gardés les gigantesques chevaux volants.
    Stupéfait, Harry fut obligé de courir pour arriver à suivre leurs grandes enjambées. Hagrid avait-il voulu lui montrer Madame Maxime ? Il pouvait la voir n'importe quand... Elle passait difficilement inaperçue...
    Mais il semblait que Hagrid réservait à Madame Maxime la même surprise qu'à Harry car, au bout d'un moment, elle demanda d'un ton badin :
    – Meus où donc m'emmeneuz-vous, Agrid ?
    – Ça va vous plaire, j'en suis sûr, répondit Hagrid d'un ton qui avait retrouvé sa rudesse habituelle. Ça vaut le coup d'œil, vous pouvez me croire. Mais attention, hein ? N'allez surtout pas dire que je vous l'ai montré, d'accord ? Normalement, vous ne devriez pas être au courant.
    – Oh, meus bien sûr, Agrid, vous pouveuz compteu sur moi, assura Madame Maxime avec un battement de ses longs cils noirs.
    Et ils continuèrent à marcher. Harry, de plus en plus agacé, les suivait toujours au pas de course, jetant de temps à autre des regards à sa montre. Il s'agissait sans doute d'une des habituelles lubies de Hagrid, qui allait lui faire rater son rendez-vous avec Sirius. S'ils n'arrivaient pas bientôt à destination, il ferait demi-tour et retournerait directement au château en laissant Hagrid poursuivre tranquillement sa promenade au clair de lune avec Madame Maxime...
    Mais lorsqu'ils eurent marché assez loin autour de la Forêt interdite pour que le château et le lac soient hors de vue, Harry entendit soudain quelque chose. C'étaient des voix d'hommes qui criaient... Puis un rugissement assourdissant retentit dans la nuit...
    Hagrid entraîna Madame Maxime derrière un bosquet d'arbres et s'arrêta là. Harry les rattrapa et attendit derrière eux. Pendant un instant, il crut voir des feux de joie autour desquels plusieurs personnes s'affairaient. Mais en regardant mieux, il resta bouche bée.
    Des dragons.
    Quatre énormes dragons à l'air féroce se dressaient sur leurs pattes de derrière à l'intérieur d'un enclos fermé par d'épaisses planches de bois. Le cou tendu, ils rugissaient, mugissaient, soufflant par leur gueule ouverte, hérissée de crocs acérés, des torrents de feu qui jaillissaient vers le ciel noir à quinze mètres au-dessus du sol. L'un d'eux, d'une couleur bleu argenté, les cornes pointues, grognait et claquait des mâchoires en essayant de mordre les sorciers qui l'entouraient. Un autre, aux écailles vertes et lisses, se tortillait en tous sens, piétinant le sol de toute sa puissance. Un troisième, de couleur rouge, la tête couronnée d'une curieuse frange d'épines dorées, crachait des nuages de feu en forme de champignon. Enfin, celui qui se trouvait le plus près d'eux était noir, gigantesque, et sa silhouette ressemblait à celle d'un dinosaure.

    Une trentaine de sorciers, sept ou huit pour chaque dragon, essayaient de les contrôler, tirant sur les chaînes attachées à d'épaisses sangles de cuir qui leur entouraient les pattes et le cou.
    Fasciné, Harry leva la tête et vit, loin au-dessus de lui, les yeux du dragon noir, les pupilles verticales comme celles d'un chat, exorbités par la peur ou la rage, il n'aurait su le dire... La créature produisait un bruit horrible, un hurlement aigu, lugubre...
    – Attention Hagrid, n'approchez pas ! cria un sorcier près de la palissade, tirant de toutes ses forces sur la chaîne qu'il tenait entre ses mains. Ils peuvent cracher du feu jusqu'à une distance de six mètres ! Ce Magyar à pointes peut même aller jusqu'à douze mètres.
    – C'est magnifique ! dit Hagrid d'une voix émue.
    – Il faut les calmer ! s'exclama un autre sorcier. Sortilèges de Stupéfixion ! Je compte jusqu'à trois !
    Harry vit chacun des sorciers qui entouraient les dragons sortir sa baguette magique.
    – Stupéfix ! crièrent-ils à l'unisson.
    Les sortilèges de Stupéfixion jaillirent de leurs baguettes comme des fusées enflammées, explosant en gerbes d'étoiles sur les écailles des quatre dragons.
    Harry vit celui qui était le plus proche d'eux osciller dangereusement sur ses pattes de derrière. Ses mâchoires s'ouvrirent largement et son hurlement s'évanouit dans le silence. Ses narines fumaient toujours mais ne jetaient plus de flammes. Puis, très lentement, l'énorme masse de muscles et d'écaillés du dragon noir s'affaissa et s'effondra sur le sol dans un bruit mat. Harry aurait juré que sa chute avait fait trembler les arbres, derrière lui.
    Les gardiens des dragons abaissèrent leurs baguettes magiques et s'avancèrent vers les créatures inertes dont chacune avait la taille d'une petite colline. Ils se hâtèrent de resserrer les chaînes et de les attacher soigneusement à des piquets en fer qu'ils enfoncèrent profondément dans le sol à l'aide de leurs baguettes magiques.
    – Vous voulez regarder de plus près ? demanda Hagrid à Madame Maxime d'un ton enthousiaste.
    Tous deux s'approchèrent de la palissade et Harry les suivit. Le sorcier qui avait averti Hagrid de rester à distance se retourna et Harry le reconnut aussitôt : c'était Charlie Weasley.
    – Ça va, Hagrid ? demanda-t-il, essoufflé, en s'avançant vers eux. Ça devrait bien se passer, maintenant. On leur a fait prendre une potion de Sommeil pour les amener ici. On pensait que ce serait mieux qu'ils se réveillent dans le noir et dans le calme. Mais, comme vous avez vu, ils n'étaient pas contents, pas contents du tout...
    – Qu'est-ce que vous avez comme espèces ? demanda Hagrid en regardant le plus proche des dragons — celui qui était noir — avec une expression proche de la vénération.
    Les yeux de la créature étaient encore entrouverts et Harry vit un éclat jaune briller sous sa paupière noire et plissée.

    – Ça, c'est un Magyar à pointes. Le plus petit, là-bas, c'est un Vert gallois commun, celui qui a une couleur gris-bleu, c'est un Suédois à museau court et le rouge, c'est un Boutefeu chinois.
    Charlie regarda autour de lui. Madame Maxime longeait la palissade en observant avec intérêt les dragons stupéfixés.
    – Je ne savais pas que vous alliez venir avec elle, Hagrid, dit Charlie, les sourcils froncés. Les champions ne doivent pas savoir ce qui les attend. Elle va sûrement avertir la concurrente de Beauxbâtons, vous ne croyez pas ?
    – J'ai seulement pensé que ça lui ferait plaisir de les voir, répondit Hagrid avec un haussement d'épaules, en contemplant les dragons d'un air extasié.
    – Vraiment très romantique, comme promenade au clair de lune, fit remarquer Charlie en hochant la tête.
    – Quatre dragons... dit Hagrid. Alors, il y en a un pour chaque champion, c'est ça ? Qu'est-ce qu'ils doivent faire ? Les combattre ?
    – Simplement réussir à passer devant eux, je crois, répondit Charlie. Nous serons prêts à intervenir avec des sortilèges d'Extinction si les choses tournent mal. Ce sont toutes des femelles. Ils voulaient des mères en train de couver, je ne sais pas pourquoi... En tout cas, je n'aimerais pas être à la place de celui qui tombera sur le Magyar à pointes. Il est aussi dangereux derrière que devant. Regardez...
    Charlie montra la queue du Magyar et Harry vit qu'elle était hérissée de longues pointes couleur bronze qui se dressaient sur toute sa longueur, séparées de quelques centimètres les unes des autres.
    Cinq des camarades de Charlie s'approchèrent du dragon en vacillant sous le poids d'un tas d'énormes œufs semblables à des pierres grises, qu'ils portaient sur une couverture déployée dont chacun tenait un bout. Ils déposèrent délicatement la couverture à côté du Magyar à pointes, sous les yeux de Hagrid qui laissa échapper un gémissement d'envie.
    – Je les ai fait compter, Hagrid, dit Charlie d'un ton très sérieux. Comment va Harry ? ajouta-t-il.
    – Très bien, répondit Hagrid sans quitter du regard les œufs de dragon.
    – J'espère qu'il ira toujours aussi bien après avoir affronté ça, dit Charlie d'un air sombre, en contemplant les créatures enfermées dans l'enclos. Je n'ai pas osé raconter à ma mère ce qu'il devait accomplir comme première tâche, elle se fait déjà un sang d'encre pour lui.
    Charlie se mit alors à imiter la voix anxieuse de Mrs Weasley :
    – Comment ont-ils pu le laisser participer à ce tournoi ! Il est beaucoup trop jeune ! Je croyais qu'ils ne risquaient rien, je croyais qu'il y avait un âge minimum ! Elle était en larmes après avoir lu l'article sur lui dans La Gazette du sorcier. Il pleure toujours en pensant à ses parents ! Oh, le pauvre garçon, je ne savais pas !

    Harry en avait assez entendu. Voyant que Hagrid était suffisamment occupé par les quatre dragons et par Madame Maxime pour ne pas se soucier de lui, il fit demi-tour sans bruit et reprit le chemin du château.
    Il ne savait pas encore s'il était content ou pas d'avoir vu ce qui l'attendait. C'était peut-être mieux ainsi. Le premier choc était passé. Peut-être que s'il avait découvert les dragons pour la première fois mardi, il serait tombé raide évanoui devant toute l'école... D'ailleurs, c'était peut-
    être ce qui allait se passer... Il ne serait armé que de sa seule baguette magique — en cet instant, elle ne lui semblait rien de plus qu'un petit morceau de bois —, face à un dragon de quinze mètres de haut, avec une peau recouverte d'écailles et de pointes, et une énorme gueule qui crachait des torrents de feu. Il faudrait qu'il passe devant ce monstre sans se faire carboniser, et sous les yeux de toute l'école, en plus. Comment allait-il s'y prendre ?
    Harry hâta le pas en longeant la lisière de la forêt. Il lui restait moins d'un quart d'heure pour retourner près de la cheminée de la salle commune et y retrouver Sirius. Il ne se souvenait pas d'avoir jamais eu autant envie de parler à quelqu'un qu'en cet instant. Soudain, sans avoir rien vu, il heurta quelque chose de solide.
    Sous le choc, Harry tomba en arrière, les lunettes de travers, serrant sa cape autour de lui.
    – Ouille ! Qui est là ? s'exclama une voix.
    Harry vérifia que la cape le recouvrait entièrement et resta étendu, parfaitement immobile, observant la silhouette sombre du sorcier contre lequel il venait de se cogner. Il reconnut le bouc... C'était Karkaroff.
    – Qui est là ? répéta Karkaroff d'un ton soupçonneux en scrutant l'obscurité autour de lui.
    Harry resta immobile et silencieux. Au bout d'une minute environ, Karkaroff sembla croire qu'il avait heurté un animal. Il regardait un peu partout, penché en avant, comme s'il s'attendait à voir un chien. Puis il retourna à l'abri des arbres et avança à pas de loup en direction de l'enclos où étaient parqués les dragons.
    Lentement, prudemment, Harry se releva et poursuivit son chemin aussi vite qu'il le pouvait sans faire trop de bruit, retournant vers le château à travers l'obscurité.
    Il se doutait de ce que Karkaroff manigançait. Il avait dû quitter son vaisseau en cachette pour essayer de découvrir la nature de la première tâche. Il avait peut-être vu Hagrid et Madame Maxime se diriger vers la forêt. Ils n'étaient pas très difficiles à repérer, même de loin... A présent, tout ce que Karkaroff avait à faire, c'était de suivre le bruit des voix. Ainsi, il saurait, tout comme Madame Maxime, ce qui attendait les champions. Apparemment, le seul concurrent qui devrait affronter l'inconnu, mardi prochain, serait Cedric.
    Harry arriva au château, se glissa dans le hall d'entrée et monta l'escalier de marbre. Il était hors d'haleine mais n'osait pas ralentir l'allure... Il lui restait moins de cinq minutes pour arriver devant la cheminée...
    – Fariboles ! haleta-t-il, lorsqu'il fut parvenu devant la grosse dame qui somnolait dans son cadre.

    – Si c'est vous qui le dites, murmura-t-elle d'une voix ensommeillée, sans même ouvrir les yeux.
    Et le tableau bascula pour le laisser entrer. Harry se faufila par l'ouverture et pénétra dans la salle commune qui était déserte. A en juger par l'odeur parfaitement normale qui y régnait, Hermione n'avait pas eu besoin de recourir aux Bombabouses pour s'assurer que Harry et Sirius ne seraient pas dérangés.
    Harry enleva sa cape d'invisibilité et se jeta dans un fauteuil, devant le feu qui brûlait dans la cheminée. La pièce était plongée dans la pénombre. Seules les flammes qui dansaient dans l'âtre projetaient un peu de lumière alentour. Sur une table, les badges VIVE CEDRIC
    DIGGORY que les frères Crivey avaient essayé de transformer brillaient à la lueur du feu. A présent, on pouvait y lire A BAS L'AFFREUX POTTER. Harry tourna à nouveau son regard vers la cheminée et sursauta.
    La tête de Sirius venait d'apparaître au milieu des flammes. Si Harry n'avait pas vu Mr Diggory faire la même chose dans la cuisine des Weasley, il en aurait été paralysé de terreur.
    Au contraire, pour la première fois depuis des jours et des jours, il eut enfin une raison de sourire. Bondissant de son fauteuil, il s'accroupit devant l'âtre et chuchota :
    – Sirius, comment ça va ?
    Sirius Black paraissait différent du souvenir que Harry en avait gardé. Lorsqu'ils s'étaient quittés, son visage était creusé, émacié, encadré d'une masse de cheveux longs, noirs, emmêlés. Mais à présent, ses cheveux étaient propres et coupés court, son visage avait perdu sa maigreur et il paraissait plus jeune. En cet instant, il ressemblait davantage à la photo que Harry avait de lui, celle qui avait été prise le jour du mariage de ses parents.
    – Moi, ça n'a pas d'importance, mais toi, comment vas-tu ? répondit Sirius d'un ton grave.
    – Je vais...
    Pendant un instant, Harry essaya de dire « bien », mais il n'y parvint pas et se mit à parler plus qu'il n'avait parlé depuis des jours. Il raconta tout : que personne ne voulait croire qu'il n'avait pas mis lui-même son nom dans la Coupe, que Rita Skeeter avait menti à son sujet dans La Gazette du sorcier, qu'il ne pouvait faire un pas dans un couloir sans être l'objet de moqueries — et il parla aussi... de Ron, Ron qui ne le croyait pas, Ron qui était jaloux...
    – Et maintenant, Hagrid vient de me montrer ce qui m'attendait pour ma première tâche. Un dragon, Sirius ! C'est comme si j'étais déjà mort, acheva-t-il d'un air désespéré.
    Sirius l'observa, les yeux remplis d'inquiétude, des yeux qui n'avaient pas encore perdu le regard que leur avait donné la prison d'Azkaban — un regard voilé, hanté. Il avait laissé Harry parler jusqu'au bout sans aucune interruption. Mais cette fois, ce fut lui qui prit la parole :
    – Les dragons, on peut les affronter, Harry, mais nous en parlerons dans un instant. Je ne peux pas rester longtemps... Je me suis introduit dans une maison de sorciers pour utiliser la cheminée, mais ils peuvent revenir à tout moment. Il faut que je te prévienne de certaines choses.

    – Lesquelles ? dit Harry en sentant son moral descendre de plusieurs crans.
    Pouvait-il exister d'autres dangers encore pires que de se retrouver face à un dragon ?
    – Karkaroff, répondit Sirius. Harry, il faut que tu le saches, c'était un Mangemort. Tu sais qui sont les Mangemorts ?
    – Oui... il... quoi ?
    – Il s'est fait prendre. Il était à Azkaban avec moi mais ils l'ont relâché. Je parie ce que tu voudras que c'est la raison pour laquelle Dumbledore a voulu qu'il y ait un Auror à Poudlard, cette année — pour l'avoir à l'œil. C'est Maugrey qui a capturé Karkaroff. Lui qui l'a envoyé à Azkaban.
    – Karkaroff a été relâché ? dit Harry lentement.
    Son cerveau avait besoin de faire un effort pour absorber cette nouvelle information alarmante.
    – Pourquoi l'ont-ils relâché ?
    – Il a conclu un marché avec le ministère de la Magie. répondit Sirius d'un ton amer. Il a prétendu avoir compris les erreurs qu'il avait commises et il a dénoncé des complices... Il a fait envoyer beaucoup de monde à Azkaban à sa place... Il n'est pas très aimé, là-bas, je peux te le dire. Et depuis qu'il est sorti de prison, il a enseigné la magie noire à tous les élèves qui sont passés par son école. Alors, fais aussi attention au champion de Durmstrang.
    – D'accord, dit lentement Harry. Mais... est-ce que tu veux dire que c'est Karkaroff qui a mis mon nom dans la Coupe ? Parce que, dans ce cas, c'est vraiment un très bon acteur. Il avait l'air furieux. Il voulait m'empêcher de concourir.
    – Tout le monde sait que c'est un très bon acteur, répondit Sirius. Il a réussi à convaincre le ministère de la Magie de le faire libérer... Autre chose, maintenant : j'ai regardé ce que disait La Gazette du sorcier.. .
    – Tu n'es pas le seul, dit amèrement Harry.
    – ... et en lisant entre les lignes l'article qu'a écrit cette Rita Skeeter le mois dernier, j'ai vu que Maugrey avait été attaqué la veille de son arrivée à Poudlard. Je sais, elle a affirmé que c'était encore une fausse alerte, ajouta précipitamment Sirius en voyant que Harry s'apprêtait à dire quelque chose, mais je ne crois pas que ce soit vrai. Je pense que quelqu'un a voulu l'empêcher d'aller à Poudlard. Quelqu'un qui savait que ses projets seraient beaucoup plus difficiles à mener à bien avec Maugrey dans les parages. Mais personne n'ira enquêter de trop près, Fol Œil a tendance à se croire attaqué un peu trop souvent. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit incapable de reconnaître une véritable attaque quand elle a lieu. Maugrey était le meilleur Auror que le ministère ait jamais eu.
    – Alors, à ton avis, Karkaroff veut essayer de me tuer ? dit lentement Harry. Mais pourquoi ?
    Sirius hésita.

    – J'ai entendu dire des choses très étranges, répondit-il. Ces temps derniers, les Mangemorts paraissent avoir été plus actifs que d'habitude. Ils se sont manifestés pendant la Coupe du Monde de Quidditch, n'est-ce pas ? Quelqu'un a fait apparaître la Marque des Ténèbres... et aussi... As-tu entendu parler de cette sorcière du ministère de la Magie qui a disparu ?
    – Bertha Jorkins ?
    – C'est ça... Elle s'est volatilisée en Albanie et c'est précisément là que se serait caché Voldemort, si l'on en croit les rumeurs... Or, elle savait forcément que le Tournoi des Trois Sorciers aurait bientôt lieu, non ?
    – Oui, mais... il y a peu de chances qu'elle soit tombée par hasard sur Voldemort, fit remarquer Harry.
    – Écoute, je connaissais Bertha Jorkins, dit Sirius d'un air sombre. J'étais élève à Poudlard en même temps qu'elle. Elle avait quelques années de plus que ton père et moi. Et c'était une idiote. Toujours à fouiner partout, mais sans aucune cervelle. La curiosité et la bêtise ne font pas très bon ménage. A mon avis, il ne serait pas du tout difficile de l'attirer dans un piège.
    – Alors... Voldemort aurait pu apprendre que le tournoi devait avoir lieu à Poudlard ?
    s'inquiéta Harry. C'est ce que tu veux dire ? Tu penses que Karkaroff pourrait être là sur ses ordres ?
    – Je ne sais pas, répondit Sirius, avec lenteur. Je n'en sais rien du tout... Karkaroff ne me semble pas être le genre de personnage qui reviendrait vers Voldemort, à moins que Voldemort ne retrouve suffisamment de puissance pour assurer sa protection. Mais la personne qui a déposé ton nom dans la Coupe avait ses raisons et je ne peux pas m'empêcher de penser que le tournoi serait un très bon moyen de préparer un attentat contre toi en faisant croire à un accident.
    – De mon point de vue, je trouve que c'est un très bon plan, dit Harry d'un ton sinistre. Il leur suffit de laisser le dragon faire le travail.
    – Ah oui, les dragons, dit Sirius qui parlait très vite à présent. Il y a un moyen de les neutraliser, Harry. N'essaye pas de le stupéfixer — les dragons sont très forts et possèdent trop de pouvoir magique pour être assommés par un seul sortilège de Stupéfixion. Il faut une demi-douzaine de sorciers qui lancent ce sortilège en même temps pour obtenir un résultat...
    – Je sais, je viens de le voir, dit Harry.
    – Mais tu peux quand même t'en sortir tout seul, dit-il. Tu n'as besoin que d'une seule formule.
    Il suffit de...
    Harry leva alors la main pour l'interrompre. Son cœur s'était mis à battre comme s'il cherchait à sortir de sa poitrine. Il avait entendu des pas descendre l'escalier en colimaçon, derrière lui.
    – Va-t'en, murmura-t-il à Sirius. Vite ! Quelqu'un vient !

    Harry se releva d'un bond, cachant les flammes. Si quelqu'un voyait le visage de Sirius dans l'enceinte de Poudlard, c'était le scandale assuré... le ministère serait impliqué... on interrogerait Harry pour qu'il révèle sa cachette...
    Il entendit une faible détonation dans la cheminée et n'eut pas besoin de se retourner pour savoir que Sirius était reparti. Il regarda l'escalier en colimaçon en se demandant qui donc avait décidé d'aller se promener à une heure du matin, juste au moment où Sirius s'apprêtait à lui dire comment faire pour neutraliser un dragon.
    C'était Ron. Vêtu de son pyjama violet, il se figea sur place en voyant Harry et jeta un coup d'œil autour de la salle.
    – A qui tu parlais ? demanda-t-il.
    – Ça te regarde ? grogna Harry. Qu'est-ce que tu fais là à cette heure-ci ?
    – Je me demandais où tu...
    Ron s'interrompit et haussa les épaules.
    – Ça ne fait rien, je remonte me coucher, dit-il.
    – Tu voulais simplement venir fouiner ? s'écria Harry.
    Il savait que Ron n'avait aucune idée de ce qu'il découvrirait en descendant dans la salle commune, il savait qu'il ne l'avait pas fait exprès, mais tant pis : en cet instant, il détestait cordialement tout ce qui avait trait à Ron, même ses chevilles qui dépassaient de son pyjama trop court.
    – Désolé, répliqua Ron, le visage rougissant de colère. J'aurais dû savoir que tu ne voulais pas être dérangé. Je vais te laisser t'entraîner en paix pour ta prochaine interview.
    Harry saisit sur la table l'un des badges qui portaient les mots A BAS L'AFFREUX POTTER
    et le jeta de toutes ses forces à travers la pièce. Le badge atteignit Ron au front, rebondit et tomba par terre.
    – Voilà quelque chose que tu pourras porter mardi prochain. Peut-être même que tu auras une cicatrice, maintenant, si tu as de la chance... C'est ça que tu veux, non ?
    Il traversa la salle commune en direction de l'escalier, espérant vaguement que Ron l'arrêterait. Il aurait même voulu qu'il lui donne un coup de poing, mais Ron se contenta de rester immobile dans son pyjama trop court et Harry monta les marches quatre à quatre.
    Furieux, il resta longtemps étendu dans son lit sans dormir et n'entendit pas Ron remonter dans le dortoir.

    20
    LA PREMIÈRE TÂCHE
    Harry se leva le dimanche matin et s'habilla si distraitement qu'il lui fallut un certain temps pour s'apercevoir qu'il essayait d'enfiler son chapeau sur son pied au lieu d'une chaussette.
    Lorsqu'il eut enfin réussi à mettre tous ses vêtements à l'endroit prévu, il se hâta d'aller chercher Hermione et la vit assise dans la Grande Salle, à la table des Gryffondor, où elle prenait son petit déjeuner en compagnie de Ginny. Il avait l'estomac trop noué pour avoir envie de manger quoi que ce soit et attendit qu'Hermione ait avalé sa dernière cuillerée de porridge avant de la traîner dans le parc pour une nouvelle promenade. Pendant qu'ils faisaient le tour du lac, il lui raconta l'épisode des dragons et tout ce que Sirius lui avait dit.
    Hermione fut effarée par ses révélations sur Karkaroff mais elle pensait à juste titre que c'étaient les dragons qui constituaient la menace prioritaire.
    – On va commencer par essayer de te garder en vie jusqu'à mardi soir, dit-elle d'un ton où perçait le désespoir. Ensuite, seulement, on s'inquiétera de Karkaroff.
    Ils firent trois fois le tour du lac en s'efforçant de trouver un sortilège qui suffirait à neutraliser un dragon, mais rien ne leur venait à l'esprit et ils finirent par se réfugier à la bibliothèque.
    Harry prit tous les livres qu'il put trouver sur les dragons et ils se mirent à parcourir des centaines de pages.
    – Sortilèges Coupe-Griffes... Traitements contre la gale des écailles... Ça, c'est pour les cinglés dans le genre de Hagrid qui veulent les conserver en bonne santé...
    – Les dragons sont extrêmement difficiles à abattre en raison d'une très ancienne protection magique qui imprègne leur peau épaisse que seuls les sortilèges les plus puissants peuvent arriver à percer... Pourtant Sirius t'a dit qu'il était très facile de s'en débarrasser...
    – Dans ce cas, essayons des livres sur les sortilèges les plus simples, dit Harry en refermant Les Hommes qui aimaient trop les dragons.
    Il revint à la table avec une pile de livres de sortilèges divers et commença à les feuilleter systématiquement. A côté de lui, Hermione chuchotait d'incessants commentaires :
    – Ça, ce sont des sortilèges de Transfert. Mais à quoi ça pourrait bien servir ? A moins de lui transférer de la guimauve à la place des crocs pour le rendre moins dangereux... L'ennui, c'est que, comme il était dit dans l'autre livre, il n'y a pas grand-chose qui puisse percer une peau de dragon... Tu pourrais toujours essayer un sortilège de Métamorphose, mais comment faire pour transformer quelque chose d'aussi gros ? Je ne suis même pas sûre que le professeur McGonagall y parviendrait... A moins qu'on s'applique le sortilège à soi-même ? Pour acquérir des pouvoirs exceptionnels, par exemple ? Mais ce sont des sorts très compliqués à jeter, nous ne les avons encore jamais étudiés en classe. Je les connais simplement parce que j'ai passé des examens blancs pour me préparer aux BUSE...
    – Hermione, dit Harry entre ses dents serrées, est-ce que tu voudrais bien te taire, s'il te plaît ?
    J'essaye de me concentrer.

    Mais lorsque Hermione cessa de parler, Harry sentit son cerveau envahi d'une sorte de bourdonnement sans fin qui ne laissait aucune place à la concentration. Il consulta inutilement l'index des Maléfices de base pour sorciers pressés et contrariés : Arrachage instantané des cheveux... Mais les dragons n'avaient pas de cheveux... Haleine pimentée... Cela ne ferait qu'accroître la puissance de feu du dragon... Langue de corne... Il n'aurait plus manqué que ça, donner au monstre une arme supplémentaire...
    – Oh non, le revoilà, pourquoi est-ce qu'il ne reste pas sur son stupide bateau pour lire ? dit Hermione d'un ton irrité.
    Viktor Krum venait d'entrer dans la bibliothèque de sa démarche traînante. Il leur jeta un regard maussade et alla s'installer à l'autre bout de la salle avec une pile de livres.
    – Viens, Harry, on retourne à la salle commune... Son fan-club ne va pas tarder à débarquer et à nous glousser dans les oreilles...
    En effet, lorsqu'ils sortirent de la bibliothèque, une bande de filles les croisa sur la pointe des pieds. L'une d'elles portait autour de la taille une écharpe aux couleurs de la Bulgarie.

    Harry dormit à peine, cette nuit-là. Lorsqu'il se réveilla, le lundi matin, il envisagea sérieusement, pour la première fois depuis qu'il y était entré, de s'enfuir de Poudlard. Mais en contemplant la Grande Salle, pendant le petit déjeuner, il comprit ce que quitter le château signifierait pour lui et sut qu'il ne pourrait jamais s'y résoudre. C'était le seul endroit où il avait jamais été heureux... Sans doute avait-il également été heureux avec ses parents, mais c'était une période de sa vie dont il ne gardait aucun souvenir.
    D'une certaine manière, avoir la certitude qu'il préférait encore être ici face à un dragon que de se retrouver à Privet Drive avec Dudley avait quelque chose de réconfortant et il se sentit un peu plus calme. Il avala avec difficulté ses œufs au lard (sa gorge était un peu serrée) et vit Cedric Diggory quitter la table de Poufsouffle tandis que lui-même et Hermione se levaient pour partir.
    Cedric ne savait toujours rien des dragons... C'était le seul champion qui ignorait encore ce qui l'attendait, si toutefois Harry ne se trompait pas en pensant que Madame Maxime et Karkaroff avaient également averti Fleur et Krum...
    – Hermione, je te retrouve à la serre, dit Harry qui venait de prendre sa décision en voyant Cedric sortir de la Grande Salle. Vas-y, je te rejoins.
    – Harry, tu vas être en retard, la cloche est sur le point de sonner...
    – Je te rejoins, d'accord ?
    Lorsque Harry fut arrivé au pied de l'escalier de marbre, Cedric en avait déjà monté les marches, entouré d'un groupe d'amis de sixième année. Harry ne voulait pas lui parler devant eux. Ils faisaient en effet partie de ceux qui ne perdaient jamais une occasion de lui citer des passages de l'article de Rita Skeeter. Il suivit Cedric de loin et vit qu'il se dirigeait vers le couloir des Enchantements. Harry eut alors une idée. Il s'arrêta à bonne distance, sortit sa baguette magique et visa soigneusement.
    – Cracbadabum ! murmura-t-il.
    Aussitôt, le sac de Cedric se déchira en deux. Les rouleaux de parchemin, les plumes et les livres qu'il contenait se répandirent sur le sol et des bouteilles d'encre se brisèrent en tombant.
    – Laissez, je m'en occupe, dit Cedric d'un ton exaspéré à ses amis qui se penchaient pour l'aider à ramasser ses affaires. Dites à Flitwick que j'arrive, allez-y...
    C'était exactement ce que Harry avait espéré. Il remit sa baguette dans sa poche, attendit que les amis de Cedric aient disparu dans leur salle de classe et courut le long du couloir.
    – Salut, dit Cedric en ramassant son Manuel de métamorphose avancée qui était à présent taché d'encre. Mon sac vient de se déchirer... Un sac tout neuf...
    – Cedric, dit Harry. La première tâche, c'est d'affronter des dragons.
    – Quoi ? dit Cedric en levant la tête.
    – Des dragons, répéta Harry en parlant très vite au cas où le professeur Flitwick sortirait dans le couloir pour voir où était Cedric. Il y en a quatre, un pour chacun et il faut arriver à passer devant eux sans se faire brûler.
    Cedric le regarda fixement et Harry vit briller dans ses yeux gris un peu de la panique qu'il avait lui-même ressentie depuis la nuit de samedi.
    – Tu es sûr ? dit Cedric à voix basse.
    – Absolument certain, je les ai vus.
    – Mais comment l'as-tu découvert ? Normalement, on ne doit pas savoir...
    – Peu importe, dit précipitamment Harry.
    Il savait que Hagrid aurait des ennuis s'il révélait la vérité.
    – Mais je ne suis pas le seul à savoir, poursuivit-il. Fleur et Krum doivent sûrement être au courant à l'heure qu'il est. Maxime et Karkaroff ont vu les dragons, eux aussi.
    Cedric se releva, les mains pleines de plumes, de parchemins et de livres tachés d'encre, son sac déchiré pendant à son épaule. Il regarda Harry droit dans les yeux d'un air perplexe, presque soupçonneux.
    – Pourquoi tu me dis ça ? demanda-t-il.
    Harry le contempla d'un air incrédule. Il était convaincu que Cedric ne lui aurait pas posé cette question si lui-même avait vu les dragons. Harry n'aurait jamais laissé personne, même son pire ennemi, affronter ces monstres sans s'y être préparé... Sauf peut-être Rogue ou Malefoy...
    – C'est simplement... plus juste, non ? dit-il. Maintenant, on sait tous ce qui nous attend...
    Nous sommes à égalité...
    Cedric continuait de le regarder d'un air un peu méfiant lorsque Harry entendit derrière lui un claquement familier. Il se retourna et vit Maugrey Fol Œil sortir d'une salle de classe.
    – Viens avec moi, Potter, grogna-t-il. Toi, tu t'en vas, Diggory.
    Harry regarda Maugrey avec appréhension. Avait-il surpris leur conversation ?
    – Heu... professeur, j'ai un cours de botanique...
    – Aucune importance, Potter. Viens dans mon bureau...
    Harry le suivit en se demandant ce qui allait lui arriver. Et si Maugrey voulait absolument savoir comment il avait découvert les dragons ? Irait-il voir Dumbledore pour dénoncer Hagrid ou se contenterait-il de transformer Harry en fouine ? Peut-être serait-il plus facile de passer devant un dragon sous forme de fouine, pensa sombrement Harry. Il serait beaucoup plus petit, plus difficile à voir d'une hauteur de quinze mètres...
    Maugrey le fit entrer dans son bureau et referma la porte. Puis il se tourna vers Harry et le regarda, ses deux yeux, le magique et le normal, fixés sur lui.
    – C'était très loyal de ta part, ce que tu viens de faire, Potter, dit Maugrey à voix basse.
    Harry ne sut que répondre Il ne s'était pas du tout attendu à une telle réaction.
    – Assieds-toi, dit Maugrey.
    Harry obéit en jetant un coup d'œil autour de lui.
    Il était déjà venu dans ce bureau en compagnie de deux de ses précédents occupants. Au temps du professeur Lockhart, les murs étaient recouverts de photos de Lockhart lui-même souriant et lançant des clins d'œil à ses visiteurs. Lorsque c'était Lupin qui y habitait, on y trouvait plus volontiers une quelconque créature maléfique dont il s'était procuré un spécimen pour l'étudier en classe. A présent, le bureau était plein d'objets extrêmement étranges que Maugrey avait dû utiliser à l'époque où il était Auror.
    Il y avait sur sa table une sorte de grosse toupie en verre craquelé. Harry reconnut aussitôt un Scrutoscope. Il en possédait un lui-même, mais beaucoup moins grand que celui-là. Dans un coin, sur une petite table, était posé un objet qui ressemblait à une antenne de télévision en or, particulièrement contournée, qui émettait un léger bourdonnement. Un miroir, ou quelque chose de semblable, était accroché au mur, mais il ne reflétait rien. On y voyait se mouvoir des silhouettes sombres dont aucune ne se dessinait nettement.
    – Tu t'intéresses à mes détecteurs de magie noire ? dit Maugrey qui observait Harry avec beaucoup d'attention.

    – Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Harry en montrant l'antenne d'or.
    – Un Capteur de Dissimulation. Il se met à vibrer dès qu'il décèle mensonges ou trahison...
    Ici, bien sûr, il ne sert à rien. Il y a trop d'interférences — c'est plein d'élèves qui inventent des mensonges pour essayer de ne pas faire leurs devoirs. Il n'a pas arrêté de bourdonner depuis que je suis arrivé au château. Et j'ai dû neutraliser mon Scrutoscope parce qu'il sifflait sans cesse. Il est très sensible, il peut capter ce qui se passe à plus d'un kilomètre à la ronde. Bien entendu, il est possible qu'il capte aussi d'autres choses que de simples histoires de collégiens, ajouta-t-il dans un grognement.
    – Et le miroir, il sert à quoi ?
    – Oh, ça, c'est une Glace à l'Ennemi. Tu les vois, là, qui rôdent tout autour ? Je ne risque pas grand-chose tant que je ne vois pas le blanc de leurs yeux. Et à ce moment-là, j'ouvre ma malle.
    Il laissa échapper un petit rire guttural en montrant du doigt la grande malle qui se trouvait sous la fenêtre. Elle comportait sept serrures alignées les unes à côté des autres.
    Harry se demandait ce qu'il y avait dedans lorsque Maugrey lui posa une question qui le ramena brutalement sur terre.
    – Alors... Tu es au courant, pour les dragons ?
    Harry hésita. C'était la question qu'il redoutait. Mais il n'avait pas dit à Cedric que Hagrid avait violé le règlement et il ne le dirait pas davantage à Maugrey.
    – Oh, ça n'a pas d'importance, reprit Maugrey qui s'assit et poussa un grognement en tendant sa jambe de bois. Tricher fait partie des traditions du Tournoi des Trois Sorciers. Personne ne s'en est jamais privé.
    – Je n'ai pas triché, répliqua sèchement Harry. Je l'ai découvert par... par une sorte de hasard.
    Maugrey eut un sourire.
    – Je ne t'accuse pas, mon bonhomme. Je l'ai dit à Dumbledore dès le départ, il peut avoir toute l'élévation morale qu'il voudra, ce n'est pas pour ça que Karkaroff et Madame Maxime chercheront à l'imiter. Ils ont sûrement dit tout ce qu'ils savaient à leurs champions. Ils veulent gagner. Ils veulent battre Dumbledore. Ils aimeraient bien prouver que ce n'est qu'un homme.
    Maugrey eut un rire rocailleux et son œil magique se mit à tourner à une telle vitesse que Harry en avait le vertige.
    – Alors, tu as une idée de la façon dont tu vas t'y prendre pour affronter ton dragon ? demanda Maugrey.
    – Non, avoua Harry.

    – Bon, je ne vais pas te donner le moyen d'y arriver, dit Maugrey d'un ton bourru. Je ne veux pas faire de favoritisme, moi. Je vais simplement te donner des conseils d'ordre général. La première chose, c'est d'exploiter tes propres forces.
    – Je n'en ai pas, dit Harry presque machinalement.
    – Je te demande pardon, grogna Maugrey, si je te dis que tu en as, c'est que tu en as. Réfléchis un peu. En quoi es-tu le meilleur ?
    Harry essaya de se concentrer. En quoi était-il le meilleur ? La réponse n'était pas difficile...
    – En Quidditch, dit-il d'un air sombre. Et je ne vois pas en quoi ça peut m'aider...
    – Exact, dit Maugrey en le regardant fixement, son œil magique presque immobile. Tu sais magnifiquement voler sur un balai, d'après ce qu'on m'a dit.
    – Oui, mais... Je n'ai pas le droit d'avoir un balai, je n'aurai que ma baguette magique...
    – Mon deuxième conseil, l'interrompit Maugrey d'une voix forte, c'est d'utiliser un sortilège très simple qui te permettra d'obtenir ce dont tu as besoin.
    Harry le regarda sans comprendre. De quoi aurait-il besoin ?
    – Allons, mon bonhomme, murmura Maugrey. Essaye de relier les choses entre elles... Ce n'est pas si difficile...
    Et le déclic se fit. C'était sur un balai volant qu'il était le meilleur. Il devait donc choisir la voie des airs pour passer devant le dragon. Pour cela, il aurait besoin de son Éclair de feu. Et pour avoir son Éclair de feu, il lui faudrait...
    – Hermione, murmura Harry lorsqu'il se fut précipité à la serre numéro trois quelques minutes plus tard en s'excusant rapidement auprès du professeur Chourave pour son retard, Hermione... Il faut absolument que tu m'aides.
    – Et qu'est-ce que j'essaye de faire, à ton avis ? chuchota-t-elle.
    Ses yeux ronds lui lancèrent un regard anxieux par-dessus la plante à Pipaillon qu'elle était en train de tailler.
    – Hermione, il faut que demain après-midi, je sois capable d'utiliser convenablement un sortilège d'Attraction.

    Ils se mirent donc au travail. Renonçant à déjeuner, ils allèrent s'enfermer dans une classe libre où Harry essaya de toutes ses forces de faire voler des objets vers lui. Mais il avait toujours de sérieuses difficultés. Les livres et les plumes semblaient perdre courage à mi-chemin et tombaient sur le sol comme des pierres.
    – Concentre-toi, Harry, concentre-toi...

    – Et qu'est-ce que tu crois que je fais ? répliqua Harry avec colère. Je ne sais pas pourquoi, j'ai une très nette tendance à voir un gros dragon répugnant dans ma tête... Bon, je recommence...
    Il voulait sauter le cours de divination pour s'entraîner plus longtemps, mais Hermione refusa tout net de manquer son cours d'arithmancie et il ne servait à rien de continuer sans elle. Il lui fallut donc supporter pendant plus d'une heure le professeur Trelawney qui passa la moitié du cours à expliquer que l'actuelle position de Mars par rapport à Saturne signifiait que les gens nés en juillet se trouvaient en grand danger de mourir brusquement d'une mort violente.
    – Très bien, dit Harry, en perdant son calme. Du moment que ça va vite, c'est tout ce que je demande. Je n'ai pas envie de souffrir.
    Pendant un instant, Ron donna l'impression qu'il allait éclater de rire. Pour la première fois depuis longtemps, il croisa le regard de Harry, mais celui-ci lui gardait encore trop de rancune pour y faire attention. Harry passa le reste du cours à agiter sa baguette magique sous la table pour essayer d'attirer vers lui de petits objets. Il parvint à faire voler une mouche droit dans sa main, mais il n'était pas sûr que le sortilège d'Attraction y soit pour quelque chose — la mouche était peut-être tout simplement stupide.
    Après le cours de divination, il s'obligea à manger quelque chose, puis retourna dans la classe vide avec Hermione, se couvrant de la cape d'invisibilité pour ne pas être vu des professeurs.
    Ils continuèrent à s'entraîner jusqu'après minuit. Ils seraient restés plus longtemps, mais Peeves surgit et fit mine de croire que Harry avait envie qu'on lui lance des objets à la figure.
    Trop heureux de pouvoir se livrer à son passe-temps favori, il se mit à jeter des chaises à travers la pièce, obligeant Harry et Hermione à fuir à toutes jambes avant que le vacarme n'attire Rusard. Ils retournèrent directement dans la salle commune de Gryffondor qui, à leur grand soulagement, était vide.
    A deux heures du matin, Harry, debout près de la cheminée, était entouré d'un amas d'objets — livres, plumes, chaises renversées et le crapaud de Neville, Trevor. Ce ne fut qu'au cours de la dernière heure d'entraînement qu'il parvint enfin à maîtriser le sortilège d'Attraction.
    – C'est mieux, Harry, beaucoup mieux, dit Hermione qui paraissait épuisée mais ravie.
    – Maintenant, on sait ce qu'il reste à faire la prochaine fois que je n'arriverai pas à apprendre un sortilège, dit Harry en lançant à Hermione un dictionnaire de runes pour faire un nouvel essai. Il suffit de me menacer avec un dragon. Bon, allons-y...
    Il leva à nouveau sa baguette.
    – Accio dictionnaire ! dit-il.
    Le lourd volume s'échappa des mains d'Hermione et vola à travers la pièce en direction de Harry qui l'attrapa.
    – Harry, je crois que cette fois, ça y est ! dit Hermione d'un ton réjoui.

    – Espérons que ça marchera demain, soupira Harry. L'Éclair de feu se trouvera beaucoup plus loin que les objets qui sont dans cette pièce. Il sera dans le château et moi je serai à l'autre bout du parc...
    – Ça ne fait rien, dit fermement Hermione. Du moment que tu te concentres vraiment bien, il arrivera. Et maintenant, allons dormir, tu en as bien besoin.

    Cette nuit-là, Harry avait tellement dirigé son attention sur la pratique du sortilège que sa panique s'était un peu dissipée. Mais le lendemain matin, elle se manifesta à nouveau dans toute son ampleur. Il régnait dans le château une atmosphère de tension mêlée d'excitation.
    Les cours devaient cesser à midi pour donner aux élèves tout le temps de se rendre à l'enclos des dragons — mais, bien entendu, ils ignoraient encore ce qu'ils allaient découvrir là-bas.
    Harry avait l'impression qu'une étrange distance le séparait des autres, ceux qui lui souhaitaient bonne chance comme ceux qui lançaient sur son passage : « On va préparer une boîte de mouchoirs pour te pleurer, Potter. » Il se trouvait dans un tel état de nervosité qu'il se demandait s'il n'allait pas perdre la tête et jeter des sorts à tout le monde quand on essayerait de l'emmener face à son dragon.
    Le temps lui paraissait plus bizarre que jamais, il passait par à-coups comme s'il avait cessé de s'écouler régulièrement. Ainsi, Harry eut l'impression d'être transporté instantanément du cours d'histoire de la magie à la Grande Salle où il se retrouva à la table des Gryffondor pour déjeuner... Puis, brusquement (Où avait donc filé la matinée ? Où s'étaient enfuies les dernières heures sans dragon ?), le professeur McGonagall se précipita sur lui alors qu'il était encore à table. Il sentit tous les regards se tourner vers lui.
    – Potter, dit-elle, les champions doivent se rendre dans le parc dès maintenant... Vous devez vous préparer pour votre première tâche.
    – D'accord, dit Harry en se levant.
    Sa fourchette tomba sur son assiette avec un petit bruit métallique.
    – Bonne chance, Harry, lui murmura Hermione. Tu verras, tout se passera très bien.
    – Ouais, répondit Harry d'une voix qui lui sembla très différente de la sienne.
    Il quitta la Grande Salle avec le professeur McGonagall. Elle aussi semblait très différente.
    Elle avait l'air aussi anxieuse qu'Hermione et, lorsqu'ils furent sortis dans la fraîcheur de novembre, elle lui mit une main sur l'épaule.
    – Ne paniquez surtout pas, dit-elle. Gardez la tête froide... Il y a des sorciers qui sont là pour contrôler la situation si les choses ne se passent pas bien... L'essentiel, c'est que vous fassiez de votre mieux, personne n'aura une mauvaise opinion de vous si vous ne réussissez pas... Ça va, Potter, vous êtes bien ?
    – Ça va très bien, répondit machinalement Harry.

    Elle l'emmenait à présent vers l'endroit où étaient rassemblés les dragons, à la lisière de la forêt mais, quand ils s'approchèrent du bosquet d'arbres derrière lequel se trouvait l'enclos, Harry vit qu'une tente avait été dressée, cachant les dragons.
    – Vous devrez entrer là avec les autres champions et attendre votre tour, Potter, dit le professeur McGonagall d'une voix un peu tremblante. Mr Verpey vous attend sous la tente...
    Il va vous expliquer la... la procédure à suivre... Bonne chance.
    – Merci, répondit Harry, d'une voix blanche et lointaine.
    Le professeur McGonagall le laissa devant la tente et Harry entra à l'intérieur.
    Fleur Delacour était assise dans un coin, sur un tabouret de bois. Le front moite, elle avait perdu son air assuré et paraissait plutôt pâle. Viktor Krum semblait plus renfrogné que jamais, ce qui devait être sa façon d'exprimer son appréhension, songea Harry. Cedric, lui, faisait les cent pas. Lorsque Harry entra, il lui adressa un petit sourire. Harry sourit à son tour, mais il en ressentit une certaine raideur dans les muscles de son visage, comme s'ils n'étaient plus habitués à ce mouvement.
    – Ah, mais qui voilà ! Harry ! s'exclama Verpey d'un ton joyeux en se tournant vers lui. Entre, entre, fais comme chez toi !
    Au milieu de tous ces champions au teint livide, Verpey avait l'air d'un personnage de dessin animé haut en couleur. Cette fois encore, il était vêtu de sa vieille robe de l'équipe des Frelons.
    – Ça y est, tout le monde est là. Il est donc temps de vous mettre au courant ! dit Verpey d'un ton enjoué. Lorsque le public se sera installé, je vous demanderai de piocher à tour de rôle dans ce sac.
    Il leur montra un petit sac de soie pourpre qu'il agita devant eux.
    – Vous y prendrez chacun un modèle réduit de la chose que vous devrez affronter tout à l'heure ! Il y en a différentes... heu... variétés, vous verrez. Il faut aussi que je vous dise autre chose... oui... voilà... votre tâche consistera à vous emparer de l'œuf d'or !
    Harry regarda autour de lui. Cedric hocha la tête pour montrer qu'il avait compris et recommença à faire les cent pas. Il avait le teint légèrement verdâtre. Fleur Delacour et Krum n'eurent aucune réaction. Ils craignaient peut-être que le seul fait d'ouvrir la bouche les rende malades. C'était en tout cas ce que Harry lui-même ressentait. Mais eux, au moins, s'étaient portés volontaires pour le tournoi...
    Et soudain, des centaines d'élèves affluèrent au-dehors. On entendait le martèlement de leurs pas devant la tente, leurs conversations surexcitées, leurs rires, leurs plaisanteries... Harry se sentait si loin d'eux qu'il avait l'impression d'appartenir à une autre espèce. Entre l'arrivée du public et le moment où Verpey ouvrit le sac de soie pourpre, il lui sembla qu'il s'était écoulé tout juste une seconde.
    – Les dames d'abord, dit Verpey en présentant le sac à Fleur Delacour.

    Elle y plongea une main tremblante et en retira un minuscule modèle miniature de dragon, parfaitement imité — c'était un Vert gallois. Le chiffre « deux » était accroché autour de son cou. Devant l'expression de Fleur, qui ne manifesta aucune surprise mais plutôt une détermination résignée, Harry sut qu'il avait vu juste : Madame Maxime lui avait dit ce qui l'attendait.
    Il se produisit la même chose avec Krum. Il sortit le Boutefeu chinois aux couleurs écarlates.
    Le chiffre « trois » était accroché autour de son cou. Krum n'eut même pas un battement de cils, il se contenta de regarder le sol.
    A son tour, Cedric glissa la main dans le sac et en sortit le Suédois à museau court, aux couleurs gris-bleu. Il portait le chiffre « un » autour du cou. Sachant ce qui restait, Harry plongea la main dans le sac et prit le Magyar à pointes, qui portait le numéro « quatre ».
    Lorsque Harry le regarda, le dragon miniature étendit ses ailes et lui montra ses crocs minuscules.
    – Eh bien, nous y voilà ! dit Verpey. Vous avez chacun tiré au sort le dragon que vous devrez affronter et le chiffre que chacun porte autour du cou indique l'ordre dans lequel vous allez accomplir cette première tâche. Maintenant, il va falloir que je vous quitte car c'est moi qui fais le commentaire. Mr Diggory, vous êtes le premier. Lorsque vous entendrez un coup de sifflet, vous sortirez de la tente et vous entrerez dans l'enclos où vous attendra le dragon, d'accord ? Harry ? Est-ce que je pourrais te voir un instant ?
    – Heu... oui, dit Harry en se demandant ce qu'il lui voulait.
    Il sortit de la tente avec Verpey qui l'amena un peu à l'écart, parmi les arbres, puis se tourna vers lui avec une expression paternelle.
    – Ça va, Harry, tu te sens bien ? Je peux faire quelque chose pour toi ?
    – Comment ? dit Harry. Je... Non, rien...
    – Tu as un plan ? demanda Verpey en baissant la voix d'un ton de conspirateur. Si tu as besoin de quelques tuyaux, n'hésite pas... Tu es l'outsider..., poursuivit Verpey en baissant la voix encore davantage. Si je peux t'aider...
    – Non, répondit Harry si précipitamment qu'il eut conscience d'avoir été impoli. Non... Je...
    J'ai déjà décidé ce que j'allais faire, merci.
    – Personne n'en saurait rien, Harry, insista Verpey en lui adressant un clin d'œil.
    – Je vous assure que je vais très bien, dit Harry.
    Il se demanda pourquoi il s'obstinait à donner cette réponse à tout le monde et se demanda également s'il s'était jamais senti aussi mal.
    – Je sais déjà ce que je vais faire, répéta-t-il. Je...
    Il fut interrompu par un coup de sifflet.

    – Mon Dieu, il faut que je file ! s'exclama Verpey qui s'éloigna en toute hâte.
    Harry retourna vers la tente et vit Cedric qui en sortait, le teint plus verdâtre que jamais. Harry essaya de lui souhaiter bonne chance en le croisant mais il ne parvint à émettre qu'une sorte de grognement rauque.
    Harry rejoignit Fleur et Krum sous la tente. Quelques secondes plus tard, ils entendirent les acclamations de la foule, ce qui signifiait que Cedric venait de pénétrer dans l'enclos et se trouvait face au dragon, qui n'avait plus rien d'une miniature, à présent...
    C'était pire que tout ce que Harry avait imaginé. Assis là, immobile, il entendait la foule crier... hurler... pousser des exclamations... retenir son souffle au spectacle des efforts de Cedric pour passer sans dommage devant le Suédois à museau court. On aurait dit que les spectateurs ne formaient plus qu'une seule et même entité aux têtes multiples qui réagissaient toutes d'une même voix. Krum continuait de regarder le sol. Fleur, elle aussi, s'était mise à faire les cent pas autour de la tente, sur les traces de Cedric. Et les commentaires de Verpey ne parvenaient qu'à rendre les choses plus terribles encore... D'horribles images se formèrent dans la tête de Harry lorsqu'il entendit : « Oh, là, là ! C'était tout juste, vraiment tout juste...
    On peut dire qu'il prend des risques, celui-là ! Très belle tentative. Dommage qu'elle n'ait rien donné ! »
    Enfin, un quart d'heure plus tard, Harry entendit le rugissement assourdissant de la foule qui ne pouvait signifier qu'une seule chose : Cedric avait réussi à passer devant le dragon et à s'emparer de l'œuf d'or.
    – Bravo ! Vraiment très bien ! hurlait Verpey. Voyons maintenant les notes des juges !
    Mais il n'annonça pas les notes. Harry supposa que les juges devaient les écrire sur des panneaux qu'ils montraient au public.
    – Encore trois autres concurrents, à présent ! s'écria Mr Verpey tandis que retentissait un autre coup de sifflet. Miss Delacour, s'il vous plaît !
    Fleur tremblait de la tête aux pieds. En la voyant sortir de la tente la tête haute, la main crispée sur sa baguette magique, Harry ressentit plus de sympathie pour elle qu'il n'en avait éprouvé jusqu'à présent. Krum et lui restèrent seuls, chacun de son côté, évitant le regard l'un de l'autre.
    Et tout recommença...
    – Oh, voilà qui n'était peut-être pas très prudent ! entendaient-ils Verpey crier d'un ton ravi.
    Oh, là, là... presque ! Attention, maintenant... Mon Dieu, j'ai bien cru que ça y était !
    Dix minutes plus tard, Harry entendit une nouvelle fois la foule exploser en un tonnerre d'applaudissements... Fleur avait dû également réussir. Il y eut un silence pendant qu'on montrait les notes qu'elle avait obtenues... puis de nouveaux applaudissements... et enfin, un troisième coup de sifflet retentit.
    – Voici à présent Mr Krum ! s'exclama Verpey.

    Krum sortit de son pas traînant, laissant Harry seul dans la tente.
    Il avait une plus grande conscience de son corps qu'à l'ordinaire : son cœur battait plus vite, ses doigts étaient parcourus de fourmillements, comme si la peur circulait dans ses veines...
    pourtant, il avait en même temps l'impression d'être ailleurs, hors de lui-même. La toile de la tente, les réactions de la foule lui paraissaient très lointaines...
    – Très audacieux ! s'écria Verpey.
    Harry entendit le Boutefeu chinois émettre un horrible hurlement tandis que la foule retenait son souffle.
    – On peut dire qu'il n'a pas froid aux yeux... et... Mais oui, il a réussi à s'emparer de l'œuf !
    Les applaudissements retentirent avec tant de force dans l'atmosphère glacée de l'hiver qu'ils semblèrent la briser comme du cristal. Krum avait fini. A tout moment, ce serait le tour de Harry.
    Il se leva avec l'impression d'avoir les jambes en guimauve et attendit. Quelques instants plus tard, le coup de sifflet retentit et il sortit de la tente dans un crescendo de panique. Il passa devant le bosquet d'arbres, puis franchit une ouverture dans la palissade qui entourait l'enclos.
    Tout ce qu'il voyait devant lui avait l'air de sortir d'un rêve aux couleurs aveuglantes. Des centaines et des centaines de visages le regardaient dans les tribunes qui avaient été dressées par magie depuis la nuit où il était venu ici pour la première fois. Le Magyar à pointes lui faisait face, à l'autre bout de l'enclos. Le dragon — ou plutôt la dragonne — couvait ses œufs, les ailes à demi refermées, ses yeux jaunes, féroces, fixés sur lui. Tel un monstrueux lézard aux écailles noires, elle agitait sa queue hérissée de pointes qui imprimaient dans le sol dur des marques longues et profondes. La foule s'époumonait dans un grand tumulte. Harry ignorait si ces cris lui étaient favorables ou hostiles, et peu lui importait. Le moment était venu de faire ce qu'il avait à faire... de concentrer pleinement, totalement, son esprit sur ce qui représentait sa seule chance...
    Il leva sa baguette magique.
    – Accio Éclair de feu ! cria-t-il.
    Puis il attendit, espérant, priant, de toutes les fibres de son corps... Et si le sortilège échouait...
    Si l'Éclair de feu ne venait pas... Tout ce qu'il voyait autour de lui semblait déformé par une sorte de barrière transparente, scintillante comme une brume de chaleur, derrière laquelle les centaines de visages qui l'entouraient avaient l'air de flotter étrangement...
    Enfin, il l'entendit, fendant les airs derrière lui. Il se retourna et vit l'Éclair de feu contourner la lisière de la forêt, foncer vers l'enclos et s'arrêter net à mi-hauteur, juste à côté de lui, attendant qu'il l'enfourche. Le tumulte de la foule s'amplifia... Verpey cria quelque chose...
    Mais les oreilles de Harry n'étaient plus en état d'entendre ce qu'il disait... Il ne servait à rien de l'écouter...
    Harry monta sur son balai et s'envola aussitôt. Il se produisit alors un phénomène qui tenait du miracle...

    Lorsqu'il s'éleva dans les airs, lorsqu'il sentit le vent ébouriffer ses cheveux, lorsque les visages de la foule ne furent plus que des têtes d'épingle au-dessous de lui, lorsque la dragonne se trouva réduite à la taille d'un chien, il se rendit compte que ce n'était pas seulement le sol qu'il venait de quitter, mais aussi sa peur... Tout à coup, il retrouvait son élément familier...
    Il s'agissait d'un nouveau match de Quidditch, rien de plus... Un simple match de Quidditch et cette dragonne n'était qu'une équipe adverse particulièrement repoussante...
    Il regarda la couvée d'œufs que le Magyar à pointes protégeait entre ses pattes avant et repéra l'œuf d'or qui étincelait au milieu des autres, semblables à des pierres grises.
    « Très bien, pensa Harry. Une petite tactique de diversion... Allons-y... »
    Et il plongea en piqué. La tête de la dragonne suivit sa trajectoire. Il savait ce qu'elle allait faire et il remonta en chandelle juste à temps : un jet de flammes jaillit à l'endroit où il s'était trouvé une seconde plus tôt... Mais Harry n'était pas inquiet... Ce n'était pas plus difficile que d'éviter un Cognard...
    – Mille méduses ! Voilà qui s'appelle savoir voler ! s'écria Verpey, tandis que la foule poussait un hurlement puis retenait son souffle. Vous avez vu cela, Mr Krum ?
    Harry reprit de l'altitude et vola en cercle. La dragonne le suivait toujours des yeux, sa tête tournant sur son long cou. S'il continuait comme ça, elle ne tarderait pas à avoir le vertige, mais il valait mieux ne pas poursuivre ce manège trop longtemps, sinon elle allait à nouveau cracher du feu.
    Harry fondit en piqué au moment où la dragonne ouvrait sa gueule. Cette fois, cependant, il eut moins de chance. Il parvint à échapper aux flammes mais la queue hérissée fendit l'air comme un fouet et, au moment où il virait sur sa gauche, l'une des longues pointes lui érafla l'épaule, déchirant l'étoffe de sa robe de sorcier.
    Il sentit la douleur, entendit les cris et les grognements qui s'élevaient de la foule, mais la blessure ne paraissait pas très profonde... Il contourna par-derrière le Magyar à pointes et eut alors une idée...
    Apparemment, la dragonne n'avait pas l'intention de s'envoler, elle tenait trop à ses œufs. Elle se tortillait, se contorsionnait, dépliant puis rabattant ses ailes, ses horribles yeux jaunes toujours fixés sur Harry, mais elle avait peur de s'éloigner de sa couvée... Il fallait pourtant qu'il la force à s'en écarter, sinon il n'arriverait jamais à s'approcher de l'œuf d'or... Il devait agir prudemment, progressivement.
    Il se mit à changer sans cesse de direction, en restant à distance pour éviter les jets de flammes mais en s'approchant suffisamment près pour qu'elle se sente menacée et continue de le suivre des yeux. La créature penchait la tête d'un côté, puis de l'autre, montrant ses crocs, ses pupilles verticales fixées sur lui...
    Il prit peu à peu de l'altitude et la tête de la dragonne s'éleva en même temps que lui, son cou tendu continuant d'osciller comme un cobra devant un charmeur de serpent...

    Harry s'éleva encore un peu et elle laissa échapper un rugissement exaspéré. Pour elle, il était un peu comme une mouche, une mouche qu'elle avait hâte d'écraser. Sa queue battit l'air à nouveau, mais Harry était hors d'atteinte... Elle cracha un jet de feu qu'il parvint à éviter... Le monstre ouvrit une gueule béante...
    – Allez, viens, dit Harry entre ses dents, en tournoyant au-dessus de sa tête pour l'attirer.
    Viens, viens m'attraper... Allez, remue-toi...
    Elle se dressa alors sur ses pattes de derrière, déployant enfin ses grandes ailes noires et brillantes, aussi larges que celles d'un petit avion, et Harry plongea. Avant que la dragonne ait compris ce qu'il était en train de faire et où il était passé, il piqua vers le sol de toute la vitesse de son balai, en direction des œufs qu'elle ne protégeait plus de ses pattes aux longues griffes.
    Harry avait lâché le manche de l'Éclair de feu — et il venait de saisir l'œuf d'or...
    Il remonta en chandelle puis, dans une nouvelle accélération fulgurante, s'envola vers les tribunes, l'œuf d'or serré sous son bras indemne. Ce fut alors comme si quelqu'un avait brusquement mis le volume à fond. Pour la première fois depuis qu'il avait pénétré dans l'enclos, il prit conscience du bruit de la foule qui hurlait et applaudissait aussi fort que les supporters irlandais de la Coupe du Monde...
    – Regardez ça ! Non mais regardez ça ! hurlait Verpey. Notre plus jeune champion a été le plus rapide pour s'emparer de son œuf ! Voilà qui va faire monter les paris sur Mr Potter !
    Harry vit les gardiens des dragons se précipiter pour neutraliser le Magyar à pointes. Là-bas, à l'entrée de l'enclos, le professeur McGonagall, le professeur Maugrey et Hagrid se précipitaient vers lui avec de grands gestes de la main et des sourires si larges qu'on les voyait de loin. Il fit demi-tour au-dessus des stands, le vacarme de la foule résonnant à ses oreilles, et atterrit en douceur, le cœur enfin léger... Il avait accompli la première tâche, il avait survécu...
    – C'était remarquable, Potter ! s'écria le professeur McGonagall, ce qui, venant de sa part, constituait un éloge extraordinaire.
    Harry remarqua que la main du professeur McGonagall tremblait lorsqu'elle montra du doigt son épaule blessée.
    – Il faut que vous alliez voir Madame Pomfresh avant que les juges donnent leurs notes...
    Allez-y, elle a déjà soigné Diggory...
    – Tu as réussi, Harry ! dit Hagrid d'une voix rauque. Tu as réussi ! Et contre le Magyar, en plus ! Tu sais que Charlie a dit que c'était le pi...
    – Merci Hagrid, l'interrompit vivement Harry pour lui éviter de commettre une gaffe en révélant qu'il lui avait montré les dragons avant l'épreuve.
    Le professeur Maugrey avait l'air ravi, lui aussi. Son œil magique semblait danser dans son orbite.
    – C'était vite fait bien fait, Potter, grogna-t-il.
    – Allez-y, Potter, la tente des premiers secours est par là..., dit le professeur McGonagall.

    Encore essoufflé, Harry sortit de l'enclos et vit Madame Pomfresh, l'air inquiet, à l'entrée d'une deuxième tente.
    – Des dragons ! s'exclama-t-elle, d'un ton dégoûté en entraînant Harry à l'intérieur.
    La tente avait été divisée en plusieurs espaces à l'aide de paravents de toile. Harry distingua la silhouette de Cedric à travers l'un d'eux, mais il ne semblait pas gravement blessé. Au moins, il était assis, pas couché. Madame Pomfresh examina l'épaule de Harry sans cesser de ronchonner.
    – L'année dernière, les Détraqueurs, cette année des dragons, qu'est-ce qu'ils vont nous amener la prochaine fois ? Tu as beaucoup de chance... La blessure est très superficielle... Il faut la désinfecter avant que je la soigne...
    Elle nettoya la coupure avec une compresse imbibée d'un liquide violet qui fumait et piquait la peau, puis elle lui toucha l'épaule avec sa baguette magique et il sentit que sa blessure guérissait instantanément.
    – Maintenant, reste tranquillement assis pendant une minute... Je t'ai dit de rester assis !
    Ensuite tu pourras aller voir ton score.
    Elle sortit en hâte et rejoignit Cedric, juste à côté. Harry l'entendit demander :
    – Comment te sens-tu, maintenant, Diggory ?
    Harry n'avait aucune intention de rester assis. Il y avait trop d'adrénaline en lui pour supporter l'idée de se tenir immobile. Il décida d'aller voir ce qui se passait au-dehors mais, avant qu'il ait atteint l'entrée de la tente, deux personnes s'étaient précipitées à l'intérieur — c'était Hermione, suivie de près par Ron.
    – Harry, tu as été formidable ! s'écria Hermione d'une voix perçante.
    Terrorisée par l'affrontement avec la dragonne, elle s'était enfoncé les ongles dans la peau et son visage en portait encore les marques.
    – Tu as été extraordinaire ! Tu peux me croire !
    Mais Harry ne l'écoutait pas. Il regardait Ron qui était livide et le fixait comme s'il avait été un fantôme.
    – Harry, dit-il d'un ton grave. Je ne sais pas qui a déposé ton nom dans la Coupe mais c'est quelqu'un qui veut ta peau !
    Tout à coup, ce fut comme si les quelques semaines qui venaient de s'écouler n'avaient jamais existé — comme si Harry revoyait Ron pour la première fois après avoir été désigné comme champion.
    – On dirait que tu as fini par comprendre, lança Harry d'un ton glacial. Il t'aura fallu du temps.

    Hermione, mal à l'aise, se tenait entre eux, son regard passant de l'un à l'autre. Ron ouvrit la bouche d'un air hésitant. Harry savait qu'il s'apprêtait à lui faire des excuses mais il se rendit soudain compte qu'il n'avait plus envie de les entendre.
    – Bon, ça va, dit-il, avant que Ron ait pu prononcer un mot. N'en parlons plus.
    – Non, répondit Ron, j'aurais dû...
    – N'en parlons plus, je te dis...
    Ron eut un sourire gêné, Harry lui rendit son sourire et Hermione fondit en larmes.
    – Il n'y a aucune raison de pleurer ! s'exclama Harry, déconcerté.
    – Vous êtes tellement bêtes ! s'écria Hermione en tapant du pied, des larmes coulant sur sa robe.
    Puis, avant que Ron et Harry aient pu faire un geste, elle les serra contre elle et s'enfuit à toutes jambes en continuant de pleurer à grand bruit.
    – Complètement cinglée, dit Ron en hochant la tête. Viens, Harry, ils vont donner tes notes...
    Jamais Harry n'aurait pu croire, une heure auparavant, qu'il se sentirait aussi euphorique en cet instant. Il prit l'œuf d'or et son Éclair de feu, puis il sortit de la tente, en compagnie de Ron qui lui raconta précipitamment ce qui s'était passé pour les autres.
    – Tu as été le meilleur, ça ne fait aucun doute. Cedric a fait un truc bizarre. Il a métamorphosé une pierre qui se trouvait par terre... Il l'a transformée en chien... Il voulait que le dragon s'intéresse au chien plutôt qu'à lui. Comme métamorphose, c'était sacrement réussi et ça a failli très bien marcher. Il est arrivé à prendre l'œuf, mais il s'est quand même fait brûler. Le dragon a brusquement changé d'avis et il a décidé qu'il préférait s'occuper de lui plutôt que du labrador. Mais Cedric s'en est quand même sorti. Après, il y a eu la fille de Beauxbâtons, Fleur... Elle a utilisé une sorte d'enchantement pour faire tomber le dragon en transe. Ça aussi, ça a plus ou moins marché. Le dragon s'est assoupi mais il s'est mis à ronfler et il a craché un long jet de flammes qui a mis le feu à sa robe. Heureusement, elle a pu l'éteindre en faisant couler de l'eau de sa baguette magique. Et Krum, c'est incroyable, il n'a même pas pensé à se servir de son balai volant ! Mais c'est lui qui a été le meilleur, après toi. Il lui a jeté un sort en plein dans l'œil. L'ennui, c'est que le dragon avait tellement mal qu'il s'est mis à donner des coups de patte dans tous les sens en cassant la moitié de ses vrais œufs. Les juges lui ont enlevé des points à cause de ça. Selon le règlement, les œufs devaient rester intacts.
    En arrivant devant l'enclos des dragons, Ron reprit son souffle. Le Magyar à pointes avait été emmené ailleurs et Harry aperçut à l'autre bout du terrain les cinq juges assis dans de hauts fauteuils drapés d'étoffe d'or.
    – Chaque juge met une note sur dix, dit Ron.
    Harry plissa les yeux et vit le premier juge — Madame Maxime — lever sa baguette magique d'où s'échappa un long ruban d'argent qui s'entortilla pour former un grand huit.

    – Pas mal, dit Ron, au milieu des applaudissements de la foule. Elle a dû enlever des points à cause de ta blessure à l'épaule...
    Ce fut ensuite au tour de Mr Croupton de se prononcer. Il lança en l'air le chiffre neuf.
    – Ça se présente bien ! s'exclama Ron en donnant une grande claque dans le dos de Harry.
    Dumbledore, lui aussi, donna la note neuf. Les applaudissements de la foule redoublèrent d'intensité.
    – Ludo Verpey — dix.
    – Dix ? dit Harry d'un ton incrédule. Mais... j'ai été blessé... A quoi joue-t-il ?
    – Harry, ne te plains pas ! dit Ron d'une voix enthousiaste.
    Ce fut ensuite Karkaroff qui leva sa baguette. Il réfléchit un moment, puis fit à son tour jaillir un chiffre — quatre.
    – Quoi ? s'indigna Ron, furieux. Quatre ? Cette espèce de crapule pleine de poux ! Il a donné dix à Krum !
    Mais Harry n'en avait que faire. Même si Karkaroff lui avait mis un zéro, il n'y aurait accordé aucune importance. A ses yeux, l'indignation de Ron et son ardeur à le défendre valaient au moins cent points. Il garda cela pour lui, bien sûr, mais il se sentit soudain le cœur léger en quittant l'enclos. Et ce n'était pas seulement grâce à Ron... Car il se rendait compte que les Gryffondor n'étaient pas les seuls à l'acclamer dans les tribunes. Lorsqu'ils avaient vu l'adversaire qu'il devait affronter, la grande majorité des élèves de l'école l'avaient soutenu, autant qu'ils avaient soutenu Cedric... Désormais, les Serpentard pourraient dire ce qu'ils voudraient, il resterait indifférent à leurs moqueries.
    – Tu es premier ex æquo avec Krum, Harry ! annonça Charlie Weasley qui courait à leur rencontre. Il faut que je me dépêche, je dois absolument envoyer un hibou à maman, je lui ai promis de lui raconter ce qui se passerait. Mais c'est vraiment incroyable ! Ah, au fait, on m'a chargé de te dire que Verpey voulait te voir là-bas, dans la tente.
    Ron lui proposa de l'attendre dehors et Harry retourna dans la tente qui lui paraissait à présent chaleureuse et accueillante. Il compara ce qu'il avait ressenti au moment où il esquivait les jets de flammes et les coups de queue du Magyar à pointes à l'angoisse qu'il avait éprouvée avant d'affronter le monstre... Il n'y avait aucun doute possible, l'attente avait été infiniment plus pénible que l'action elle-même.
    Fleur, Cedric et Krum entrèrent ensemble.
    Tout un côté du visage de Cedric était couvert d'une épaisse pâte de couleur orange qui devait sans doute guérir les brûlures. Il eut un sourire en voyant Harry.
    – Bravo, dit-il.
    – Et bravo à toi, répondit Harry en souriant à son tour.

    – Bravo à vous tous ! s'exclama Ludo Verpey qui venait de surgir dans la tente d'un pas bondissant.
    Il avait la mine aussi réjouie que si c'était lui qui avait réussi à arracher un œuf d'or à un dragon.
    – Et maintenant, quelques petites précisions très rapidement, dit-il. Vous allez avoir largement le temps de souffler avant la deuxième tâche qui aura lieu le 24 février à neuf heures et demie du matin — mais, entre-temps, on va vous donner de quoi réfléchir un peu ! Si vous regardez bien les œufs d'or qui sont en votre possession, vous constaterez qu'on peut les ouvrir... Vous voyez les charnières, là ? Alors écoutez bien : ces œufs contiennent une énigme que vous devrez élucider pour savoir en quoi consistera la deuxième tâche et comment vous y préparer.
    Tout est clair ? Vous êtes sûrs ? Très bien, vous pouvez partir !
    Harry rejoignit Ron qui l'attendait devant la tente et tous deux reprirent la direction du château. Harry voulait avoir davantage de détails sur la façon dont les champions s'y étaient pris pour s'emparer des œufs. Mais lorsqu'ils contournèrent le bosquet qui masquait l'enclos, une sorcière surgit de derrière un arbre et se précipita vers eux.
    C'était Rita Skeeter. Ce jour-là, elle était vêtue d'une robe d'un vert criard, parfaitement assorti à la Plume à Papote qu'elle tenait à la main.
    – Félicitations, Harry ! lança-t-elle en lui adressant un grand sourire. Je voulais te demander si tu pouvais simplement me dire un mot ? Qu'as-tu ressenti en affrontant le dragon ? Et que ressens-tu maintenant, après avoir vu tes notes ? Tu trouves qu'elles sont justes ?
    – Oh oui, je serai ravi de vous dire un mot, répliqua Harry d'un ton féroce. Au revoir !
    Et il reprit le chemin du château en compagnie de Ron.

    21
    LE FRONT DE LIBÉRATION DES ELFES DE MAISON
    Ce soir-là, Harry, Ron et Hermione montèrent à la volière pour envoyer Coquecigrue porter une lettre à Sirius. Harry voulait lui écrire tout de suite qu'il avait réussi à affronter le dragon sans dommage. Sur le chemin, Harry raconta à Ron tout ce que Sirius lui avait révélé sur Karkaroff. Ron parut choqué en apprenant que Karkaroff avait été un Mangemort mais, lorsqu'ils furent arrivés dans la volière, il déclara qu'au fond ils auraient dû s'en douter depuis le début.
    – C'est logique, non ? dit-il. Tu te souviens de ce que Malefoy a dit dans le train ? Que son père était ami avec Karkaroff ? Maintenant, on sait comment ils se sont connus. Et ils étaient sûrement ensemble avec une cagoule sur la tête, à la Coupe du Monde... En tout cas, si c'est Karkaroff qui a déposé ton nom dans la Coupe, il doit se sentir vraiment bête, maintenant ! Ça n'a pas marché. Tu n'as eu qu'une simple égratignure ! Attends, je m'en occupe.
    Coquecigrue était tellement excité à l'idée d'avoir du courrier à porter qu'il voletait autour de la tête de Harry en hululant sans cesse. Ron l'attrapa en plein vol et le maintint immobile pendant que Harry lui attachait la lettre à la patte.
    – Les autres tâches ne seront sûrement pas aussi dangereuses, c'est impossible, reprit Ron en emmenant Coquecigrue devant la fenêtre. Tu sais quoi ? Je croîs que tu pourrais très bien remporter ce tournoi, Harry, et je parle sérieusement.
    Harry savait que Ron disait cela uniquement pour rattraper sa conduite des dernières semaines, mais il fut très touché quand même. Hermione, en revanche, appuyée contre le mur de la volière, croisa les bras et regarda Ron en fronçant les sourcils.
    – Il se passera encore beaucoup de choses avant que Harry ait fini ce tournoi, dit-elle d'un ton grave. Si c'était ça, la première tâche, je préfère ne pas penser à ce qui viendra après.
    – Toi, au moins, tu sais t'y prendre pour remonter le moral des autres ! dit Ron. Un de ces jours, tu devrais faire équipe avec le professeur Trelawney.
    Il lança Coquecigrue au-dehors et le petit hibou tomba de plusieurs mètres avant d'arriver à reprendre son vol : la lettre attachée à sa patte était plus longue, donc plus lourde qu'à l'ordinaire. Harry n'avait pas résiste au plaisir de donner à Sirius un compte rendu détaillé de la façon dont il avait réussi à contourner, éviter, teinter, la dragonne.
    Ils regardèrent Coquecigrue disparaître dans l'obscurité, puis Ron reprit la parole :.
    – On ferait peut-être bien de descendre faire la fête en ton honneur, Harry. Fred et George ont dû rapporter des tas de choses de la cuisine, à l'heure qu'il est.
    Lorsqu'ils pénétrèrent dans la salle commune de Gryffondor, il y eut à nouveau une explosion de cris, d'applaudissements, d'acclamations. Les moindres recoins débordaient de gâteaux et de cruches remplies de jus de citrouille ou de Bièraubeurre. Lee Jordan avait allumé quelques pétards mouillés du Dr Flibuste, explosion garantie sans chaleur, qui remplissaient la salle d'étincelles et d'étoiles. Dean Thomas, qu'on savait doué pour le dessin, avait déployé d'impressionnantes banderoles qui représentaient pour la plupart Harry tournoyant sur son Éclair de feu au-dessus de la tête du Magyar à pointes. Deux autres dessins montraient Cedric, la tête en feu.
    Harry se servit à manger et s'assit avec Ron et Hermione. Il avait presque oublie ce que signifiait avoir faim et n'arrivait pas à croire à son bonheur. Ron était de nouveau son ami. il avait accompli la première tâche et il avait trois mois libres avant d'affronter la deuxième.
    – Oh, là, là, mais c'est lourd, ce truc-là, dit Lee Jordan en soupesant l'œuf d'or que Harry avait posé sur la table. Ouvre-le, Harry' ! Allez, vas-y, qu'on voie un peu ce qu'il y a là-dedans !
    – Il doit en découvrir la signification tout seul, dit précipitamment Hermione C'est dans le règlement du tournoi...
    – Je devais aussi découvrir tout seul le moyen de prendre un œuf au dragon, lui murmura Harry et Hermione eut un sourire un peu coupable.
    – Ouais, vas-y, Harry, ouvre-le ! lancèrent plusieurs voix.
    Lee lui donna l'œuf Harry glissa un ongle dans la rainure qui l'entourait et parvint à l'ouvrir.
    Il était creux et totalement vide, mais dès que Harry l'eut ouvert, un horrible bruit, comme une plainte aiguë et assourdissante, s'éleva dans la salle. La seule chose comparable que Harry eût jamais entendue, c'était l'orchestre de scies musicales qui avait joué le jour de l'anniversaire de mort de Nick Quasi-Sans-Tête.
    – Ferme-le ! s'écria Fred, les mains plaquées sur ses oreilles.
    – Qu'est-ce que c'est que ça ? dit Seamus Finnigan en regardant l'œuf que Harry avait refermé d'un coup sec. On aurait dit le spectre de la mort... C'est peut-être lui que tu devras affronter la prochaine fois, Harry !
    – On aurait dit qu'on torturait quelqu'un ! murmura Neville qui était devenu livide et avait renversé des saucisses par terre. Ils vont te faire subir le sortilège Doloris et tu devras y résister ! Ce sera ça, ta deuxième tâche !
    – Ne raconte pas de bêtises, Neville, c'est illégal, dit George. Ils n'utiliseraient jamais un sortilège Doloris contre les champions. Moi, ça m'a un peu rappelé la façon de chanter de Percy... Tu devras peut-être l'attaquer pendant qu'il prend sa douche, Harry.
    – Tu veux une tarte à la confiture, Hermione ? demanda Fred. Hermione jeta un regard soupçonneux à l'assiette qu'il lui tendait. Fred eut un sourire.
    – Tu peux y aller, dit-il. Je ne leur ai rien fait. Ce sont les crèmes caramel dont il faut se méfier...
    Neville, qui venait justement de manger une cuillerée de crème caramel, la recracha en s'étouffant à moitié. Fred éclata de rire.
    – Une simple petite farce, Neville...

    Hermione prit une tarte à la confiture.
    – C'est à la cuisine que tu es allé chercher tout ça ? demanda-t-elle.
    – Ouais, répondit Fred avec un grand sourire.
    D'une petite voix aiguë, il se mit alors à imiter un elfe de maison :
    – « Dites-nous ce qui vous ferait plaisir, monsieur, nous irons vous chercher ce que vous voudrez ! » Ils se mettent en quatre... Ils seraient capables de me faire rôtir un bœuf entier si je leur disais que j'ai vraiment faim.
    – Comment on fait pour aller là-bas ? demanda Hermione d'un air dégagé.
    – Oh, c'est facile. Il y a une porte cachée derrière un tableau qui représente une coupe de fruits. Il suffit de chatouiller la poire, elle se met à rigoler et...
    Fred s'interrompit, l'air soupçonneux.
    – Pourquoi tu veux savoir ça ?
    – Oh, pour rien, répondit précipitamment Hermione.
    – Tu as l'intention d'encourager les elfes de maison à faire grève ? demanda George. Tu vas leur distribuer des tracts et les inciter à la rébellion ?
    Il y eut quelques rires étouffés, mais Hermione resta silencieuse.
    – Ne va pas leur mettre des idées en tête en leur disant qu'il leur faut des vêtements et des salaires ! l'avertit Fred. Tu les empêcherais de travailler !
    A cet instant, Neville provoqua une petite diversion en se transformant soudain en un gros canari.
    – Oh, désolé, Neville ! s'écria Fred parmi les éclats de rire. J'avais oublié de te dire que les crèmes caramel sont ensorcelées...
    Quelques instants plus tard, Neville perdit ses plumes jaunes et retrouva son aspect normal. Il se mit même à rire avec les autres.
    – Crèmes Canari ! annonça Fred à ses camarades de Gryffondor. C'est George et moi qui les avons inventées. Sept Mornilles pièce, une affaire !
    Il était près de une heure du matin lorsque Harry, Ron, Neville, Seamus et Dean montèrent se coucher. Avant de fermer les rideaux de son baldaquin, Harry posa son Magyar à pointes miniature sur sa table de chevet où le minuscule dragon bâilla, se roula en boule et ferma les yeux. En fait, songea Harry en tirant ses rideaux, Hagrid avait raison... Ils étaient finalement très sympathiques, ces dragons...

    Le début du mois de décembre apporta du vent et de la neige fondue. En hiver, Poudlard était plein de courants d'air mais, lorsque Harry passait devant le vaisseau de Durmstrang qui tanguait sous les rafales, ses voiles gonflées contre le ciel noir, il était content de se dire que de bons feux de cheminée et des murs bien épais l'attendaient au château. Le carrosse de Beauxbâtons devait être plutôt glacial, lui aussi. Il remarqua que Hagrid fournissait aux chevaux de Madame Maxime de bonnes quantités de whisky pur malt, leur boisson préférée.
    Les vapeurs d'alcool qui s'échappaient de l'abreuvoir installé dans un coin de leur enclos auraient suffi à faire tourner la tête à toute une classe de soins aux créatures magiques. Ce qui ne les aurait guère aidés, car ils avaient besoin de toutes leurs facultés pour s'occuper des horribles Scroutts. Et justement, le prochain cours était imminent.
    – Je ne sais pas s'ils hibernent ou pas, dit Hagrid à ses élèves qui tremblaient de froid dans le potager aux citrouilles. On va les installer confortablement dans leurs boîtes et on verra s'ils ont envie de faire un petit somme...
    Il ne restait plus que dix Scroutts. Apparemment, les promenades sur la pelouse n'avaient en rien émoussé leur désir de s'entre-tuer. Chacun d'eux mesurait maintenant près d'un mètre quatre-vingts. Leurs épaisses carapaces grises, leurs pattes puissantes et mobiles, leurs extrémités explosives, leurs dards et leurs ventouses faisaient d'eux les plus répugnantes créatures que Harry ait jamais vues. Toute la classe contempla d'un air découragé les énormes boîtes que Hagrid avait apportées et dans lesquelles il avait disposé des oreillers et d'épaisses couvertures.
    – Voilà, vous n'avez qu'à les faire entrer là-dedans et mettre un couvercle par-dessus. On verra ce qui se passera.
    Mais il apparut que les Scroutts n'hibernaient pas et n'appréciaient guère d'être enfermés dans des boîtes garnies d'oreillers.
    – Allons, pas de panique ! Pas de panique ! s'écria bientôt Hagrid, tandis que les Scroutts ravageaient le potager aux citrouilles jonché de débris de boîtes calcinées et encore fumantes.
    La plupart des élèves — Malefoy, Crabbe et Goyle en tête — étaient allés se réfugier dans la cabane de Hagrid en passant par la porte de derrière et s'étaient barricadés à l'intérieur. En revanche, Harry, Ron, Hermione et quelques autres étaient restés avec Hagrid pour l'aider. En conjuguant leurs efforts, ils avaient réussi à récupérer et attacher neuf des dix Scroutts, au prix de nombreuses brûlures et écorchures. Il n'en restait plus qu'un seul en liberté.
    – Ne lui faites pas peur ! cria Hagrid en voyant Ron et Harry lancer sur la créature des jets d'étincelles à l'aide de leurs baguettes magiques.
    Le Scroutt s'avançait vers eux d'un air menaçant, son dard frémissant formant un arc sur son dos.
    – Essayez seulement de lui passer une corde autour du dard pour qu'il ne puisse pas blesser les autres !
    – Oui, ce serait dommage ! s'exclama Ron avec colère.

    Harry et lui avaient reculé contre le mur de la cabane, tenant toujours le Scroutt à distance à l'aide d'un jet continu d'étincelles.
    – Tiens, tiens, tiens... On a l'air de bien s'amuser, ici.
    Rita Skeeter était appuyée contre la clôture du jardin de Hagrid et regardait le désastre. Elle était vêtue d'une épaisse cape rose foncé avec un col de fourrure violette et portait son sac en peau de crocodile sur l'épaule.
    Hagrid se jeta sur le Scroutt qui avait coincé Ron et Harry contre le mur et l'immobilisa de tout son poids. Dans un bruit d'explosion, un jet de feu jaillit à son extrémité, carbonisant les citrouilles qui se trouvaient derrière lui.
    – Qui êtes-vous ? demanda Hagrid à Rita Skeeter en serrant une corde autour du dard du Scroutt.
    – Rita Skeeter, reporter à La Gazette du sorcier, répondit Rita avec un grand sourire qui fit étinceler ses dents en or.
    – Je croyais que Dumbledore vous avait interdit de revenir à l'école, dit Hagrid en fronçant légèrement les sourcils.
    Il se releva et traîna le Scroutt légèrement écrasé en direction de ses congénères.
    Rita fit semblant de ne pas avoir entendu ce qu'il avait dit.
    – Comment s'appellent ces fascinantes créatures ? demanda-t-elle avec un sourire de plus en plus large.
    – Des Scroutts à pétard, grommela Hagrid.
    – Vraiment ? dit Rita, très intéressée. Je n'en avais jamais entendu parler... D'où viennent-ils ?
    Harry vit Hagrid rougir sous sa grosse barbe hirsute et ressentit un pincement au cœur. La question se posait, en effet : Hagrid avait-il bien pu se procurer les Scroutts ?
    Hermione, qui semblait avoir pensé la même chose, s'empressa d'intervenir.
    – Ce sont des créatures extrêmement intéressantes ! dit-elle. N'est-ce pas, Harry ?
    – Quoi ? Oh, oui... aïe... intéressantes, répondit Harry tandis qu'Hermione lui marchait sur le pied.
    – Tiens, tu es là, Harry ! dit Rita Skeeter en se tournant vers lui. Alors, tu aimes bien les cours de soins aux créatures magiques ? C'est une de tes matières préférées ?
    – Oui, répondit fermement Harry. Hagrid lui adressa un grand sourire.
    – Merveilleux, dit Rita. Absolument merveilleux. Ça fait longtemps que vous enseignez ?
    demanda-t-elle à Hagrid.

    Harry remarqua qu'elle regardait successivement Dean (qui avait une grosse coupure à la joue), Lavande (dont la robe était roussie en plusieurs endroits), Seamus (qui essayait de soigner ses doigts brûlés), puis les fenêtres de la cabane, derrière lesquelles on apercevait les autres élèves, le nez collé contre les carreaux pour voir si tout danger était écarté.
    – C'est ma deuxième année seulement, répondit Hagrid.
    – Merveilleux... Est-ce que par hasard vous accepteriez de m'accorder une interview ? Pour nous faire bénéficier de votre expérience en matière de créatures magiques ? Comme vous le savez sûrement, La Gazette publie une rubrique zoologique chaque mercredi. Nous aimerions bien parler de ces... heu... Scouts à têtard...
    – Scroutts à pétard, rectifia Hagrid. Heu... Oui, pourquoi pas ?
    Harry trouvait l'idée très mauvaise mais il était impossible d'adresser le moindre signe à Hagrid sans que la journaliste s'en aperçoive. Il se contenta donc de rester immobile et silencieux tandis que Hagrid et Rita Skeeter fixaient un rendez-vous aux Trois Balais un peu plus tard dans la semaine pour réaliser une longue interview. A cet instant, la cloche sonna dans le château pour signaler la fin du cours.
    – Eh bien, au revoir, Harry ! lança Rita Skeeter d'un ton joyeux. Et à vendredi soir, Hagrid !
    – Elle va déformer tout ce qu'il dira, murmura Harry.
    – Du moment qu'il n'a pas importé ces Scroutts illégalement... dit Hermione d'un ton inquiet.
    Ils échangèrent un regard : c'était exactement le genre de chose que Hagrid aurait pu faire.
    – Hagrid a souvent eu des tas d'ennuis et Dumbledore ne l'a jamais renvoyé pour autant, fit remarquer Ron en guise de consolation. Le pire qui puisse arriver, c'est que Hagrid soit obligé de se débarrasser des Scroutts. Attends, qu'est-ce que j'ai dit ? Le pire ? Non, je voulais dire le mieux.
    Harry et Hermione éclatèrent de rire et allèrent déjeuner en se sentant un peu rassurés.
    Cet après-midi-là, Harry fut très content d'aller au cours de divination. Ils devaient toujours établir des cartes du ciel et faire des prédictions mais, maintenant qu'il s'était réconcilié avec Ron, il pouvait recommencer à en rire. Le professeur Trelawney, qui avait été si contente d'eux lorsqu'ils s'étaient prédit des morts atroces, s'irrita de les voir ricaner pendant qu'elle expliquait les différentes façons dont Pluton s'y prenait pour perturber la vie quotidienne.
    – J'ai tendance à penser, dit-elle, dans son habituel murmure mystique qui ne parvenait pas à dissimuler son agacement, que certains d'entre nous — elle lança un regard appuyé à Harry — se montreraient un peu moins frivoles s'ils avaient vu ce que j'ai vu hier soir en consultant ma boule de cristal. J'étais assise ici même, absorbée par mes travaux de couture, lorsque la nécessité absolue de regarder la Sphère m'a littéralement submergée. Je me suis levée, je me suis installée et j'ai scruté les profondeurs cristallines... Et savez-vous qui a croisé mon regard au fond de la boule ?
    – Une vieille chauve-souris avec d'énormes lunettes ? murmura Ron entre ses dents.

    Harry eut du mal à garder un visage impassible.
    – La mort, mes enfants...
    Horrifiées, Parvati et Lavande plaquèrent leurs mains contre leur bouche.
    – Oui, poursuivit le professeur Trelawney en hochant la tête d'un air théâtral, elle vient, elle s'approche de plus en plus près, elle tourne au-dessus de nous comme un vautour, elle vole de plus en plus bas... toujours plus bas au-dessus du château...
    Elle fixa Harry qui bâilla longuement et ostensiblement.
    – Elle aurait été un peu plus impressionnante si elle ne nous avait pas déjà fait le coup au moins quatre-vingts fois, dit Harry, lorsqu'ils eurent retrouvé un air plus respirable à la sortie de la classe. Si je devais tomber mort chaque fois qu'elle me l'annonce, je serais un cas médical absolument miraculeux.
    – Une sorte de super-concentré de fantôme, dit Ron en pouffant de rire, tandis qu'ils croisaient le Baron Sanglant, dont les grands yeux se posèrent sur eux d'un air sinistre. Enfin, au moins, on n'a pas eu de devoirs à faire. J'espère que le professeur Vector en a donné plein à Hermione. J'adore ne rien faire pendant qu'elle travaille...
    Mais Hermione ne se montra pas pendant le dîner et elle n'était pas dans la bibliothèque lorsqu'ils allèrent l'y chercher. Seul Viktor Krum s'y trouvait. Ron l'observa derrière un rayon de livres, interrogeant Harry à voix basse pour savoir si, à son avis, c'était le moment d'aller lui demander un autographe. Mais il s'aperçut bientôt qu'une demi-douzaine de filles, cachées derrière le rayon d'à côté, se posaient la même question, ce qui suffit à refroidir son enthousiasme.
    – Je me demande où elle est passée, dit Ron, alors qu'il retournait avec Harry dans la tour de Gryffondor.
    – Je ne sais pas... Fariboles.
    Le portrait de la grosse dame avait à peine commencé à pivoter qu'ils entendirent derrière eux un pas précipité qui annonçait l'arrivée d'Hermione.
    – Harry ! s'écria-t-elle, le souffle court, en s'arrêtant à côté de lui dans un long dérapage.
    La grosse dame haussa les sourcils et la regarda d'un air étonné.
    – Harry, il faut absolument que tu viennes, il s'est passé une chose incroyable... S'il te plaît, viens...
    Elle l'attrapa par le bras et essaya de l'entraîner avec elle dans le couloir.
    – Qu'est-ce qu'il y a ?
    – Je te montrerai quand on sera là-bas. Viens vite...

    Harry échangea avec Ron un regard intrigué.
    – Bon, d'accord, dit-il, en suivant Hermione dans le couloir.
    Ron se dépêcha de les rattraper.
    – Surtout, ne faites pas attention à moi ! protesta la grosse dame d'un ton irrité. Ne perdez pas de temps à vous excuser de m'avoir dérangée inutilement ! Je serai ravie de vous tenir la porte grande ouverte jusqu'à votre retour !
    – C'est ça, merci, lui cria Ron par-dessus son épaule.
    – Hermione, où est-ce qu'on va ? demanda Harry.
    Hermione leur avait fait descendre six étages et dévalait à présent les marches de l'escalier de marbre en direction du hall d'entrée.
    – Tu vas voir, attends une minute ! répondit-elle d'un ton surexcité.
    Elle tourna à gauche au bas de l'escalier et se précipita vers la porte derrière laquelle Cedric avait disparu, le soir où la Coupe de Feu avait donné les noms des champions. Harry n'était encore jamais allé dans cette partie du château. Ron et lui suivirent Hermione qui descendit une volée de marches mais, au lieu de se retrouver dans un sinistre passage souterrain comme celui qui menait au cachot de Rogue, ils découvrirent un large couloir aux murs de pierre, brillamment éclairé par des torches et décoré de tableaux aux couleurs éclatantes qui représentaient surtout des victuailles.
    – Attends un peu, Hermione, dit lentement Harry lorsqu'ils furent arrivés au milieu du couloir.
    – Quoi ?
    Elle se retourna vers lui avec impatience.
    – Je sais où tu nous emmènes, dit Harry.
    Il donna un petit coup de coude à Ron et montra du doigt le tableau qui se trouvait derrière Hermione. Il représentait une immense coupe en argent débordante de fruits.
    – Hermione, dit Ron, qui venait de comprendre à son tour. Tu vas encore nous embarquer dans ton sale truc !
    – Non, non, pas du tout, répondit précipitamment Hermione. Et ce n'est pas sale, Ron...
    – Tu as changé le nom ? demanda-t-il en fronçant les sourcils. Comment ça s'appelle, maintenant ? le Front de Libération des Elfes de Maison ? Je te préviens, il n'est pas question que j'entre dans cette cuisine pour leur dire d'arrêter de travailler, pas question...
    – Je ne te demande rien ! s'emporta Hermione. Je suis descendue tout à l'heure pour parler avec eux et j'ai vu... Viens, Harry, je veux te montrer !

    Elle lui saisit à nouveau le bras, le traîna devant le tableau représentant la coupe de fruits géante, tendit le doigt et chatouilla une énorme poire verte. La poire se mit à se trémousser et à glousser puis se transforma soudain en une grande poignée de porte de couleur verte.
    Hermione actionna la poignée, ouvrit la porte et poussa Harry en avant d'un geste décidé.
    Harry eut alors la vision d'une immense salle, très haute de plafond, aussi vaste que la Grande Salle qui se trouvait au-dessus, avec des quantités de casseroles, de marmites, de poêles en cuivre entassées le long des murs et une impressionnante cheminée en brique à l'autre bout.
    Presque aussitôt, une petite créature se précipita vers lui en s'écriant d'une voix suraiguë :
    – Harry Potter ! Monsieur ! Harry Potter !
    Il eut le souffle coupé lorsque le petit elfe le heurta de plein fouet au creux de l'estomac et le serra si fort que ses côtes lui semblèrent sur le point de se briser.
    – D... Dobby ? balbutia Harry.
    – Oui, c'est Dobby, monsieur ! couina la petite voix au niveau de son nombril. Dobby a espéré, espéré qu'il reverrait Harry Potter, monsieur, et Harry Potter vient le voir, oh, monsieur !
    Dobby le relâcha et recula de quelques pas en lui adressant un grand sourire, ses énormes yeux verts, de la taille d'une balle de tennis, débordant de larmes de joie. Il n'avait presque pas changé depuis la dernière fois que Harry l'avait vu : le nez en forme de crayon, les oreilles semblables à celles d'une chauve-souris, les doigts et les orteils très longs, tout était pareil, sauf les vêtements qui étaient complètement différents.
    Lorsque Dobby travaillait pour les Malefoy, il portait toujours la même taie d'oreiller crasseuse. Mais maintenant, il était habillé d'un étrange assortiment de vêtements, pire encore que tout ce qu'avaient pu trouver les sorciers de la Coupe du Monde pour s'efforcer de ressembler à des Moldus. En guise de chapeau, il s'était coiffé d'un cache-théière sur lequel il avait épinglé toutes sortes de badges aux couleurs brillantes. Il portait également une cravate ornée de fers à cheval sur sa poitrine nue, un short qui devait être une culotte de football pour enfant et des chaussettes dépareillées. L'une d'elles était noire et Harry la reconnut aussitôt : c'était celle qu'il avait enlevée de son propre pied en s'arrangeant pour que Mr Malefoy la donne à Dobby par inadvertance. Malgré lui, il avait ainsi offert la liberté à son elfe. L'autre chaussette était à rayures roses et orange.
    – Dobby, qu'est-ce que tu fais là ? dit Harry, stupéfait.
    – Dobby est venu travailler à Poudlard, monsieur ! couina l'elfe d'un air tout excité. Le professeur Dumbledore a donné du travail à Dobby et à Winky, monsieur !
    – Winky ? Elle est là aussi ? s'étonna Harry.
    – Oui, monsieur, oui ! s'exclama Dobby.
    Il prit Harry par la main et l'entraîna dans la cuisine, entre quatre longues tables qui étaient disposées exactement de la même façon que les tables des quatre maisons, dans la Grande Salle située à l'étage au-dessus. Pour l'instant, elles étaient vides, le dîner étant terminé, mais Harry supposa qu'une heure auparavant elles avaient dû être couvertes de plats que les elfes envoyaient à travers le plafond, sur les tables des élèves.
    Il y avait dans la cuisine une bonne centaine d'elfes qui souriaient, s'inclinaient, faisaient la révérence sur son passage. Tous portaient le même uniforme : un torchon à vaisselle frappé aux armes de Poudlard et drapé comme une toge.
    Dobby s'arrêta devant la cheminée et tendit le doigt.
    – Winky, monsieur ! dit-il.
    Elle était assise sur un tabouret, à côté du feu. A la différence de Dobby, elle n'avait pas cherché à se procurer des vêtements originaux. Elle portait une petite jupe et un corsage, avec un chapeau bleu assorti, dans lequel elle avait découpé des trous pour laisser passer ses grandes oreilles. Alors que l'étrange ensemble de Dobby était d'une propreté impeccable, Winky, de toute évidence, ne prenait aucun soin de sa tenue. Il y avait des taches de soupe partout sur son corsage et une brûlure avait fait un trou dans sa jupe.
    – Bonjour, Winky, dit Harry.
    Les lèvres de Winky se mirent à trembler, puis elle fondit en larmes qui ruisselèrent de ses grands yeux marron et inondèrent ses vêtements, comme le jour de la Coupe du Monde de Quidditch.
    – La pauvre, dit Hermione.
    Accompagnée de Ron, elle avait suivi Harry et Dobby au fond de la cuisine.
    – Winky, ne pleure pas, ne pleure pas...
    Mais Winky pleurait plus fort que jamais. Dobby, lui, regardait Harry, le visage rayonnant.
    – Est-ce que Harry Potter voudrait une tasse de thé ? demanda-t-il de sa petite voix aiguë, en criant presque pour couvrir les sanglots de Winky.
    – Heu... Oui, d'accord, répondit Harry.
    Aussitôt, une demi-douzaine d'elfes de maison arrivèrent à petits pas derrière lui, portant un grand plateau d'argent sur lequel étaient disposés une théière et trois tasses, ainsi qu'un pot de lait et une grande assiette de biscuits.
    – Le service est impeccable ! remarqua Ron, impressionné.
    Hermione le regarda en fronçant les sourcils, mais les elfes avaient l'air ravi. Ils s'inclinèrent et repartirent.
    – Ça fait combien de temps que tu es là, Dobby ? demanda Harry tandis que Dobby servait le thé.

    – Une semaine seulement, Harry Potter, monsieur ! répondit Dobby d'un ton joyeux. Dobby est venu voir le professeur Dumbledore, monsieur. Vous savez, il est très difficile pour un elfe de maison qui a été renvoyé de trouver un nouveau travail, monsieur, vraiment très difficile...
    En entendant ces paroles, Winky se mit à gémir de plus belle. Son gros nez en forme de tomate écrasée coulait abondamment, mais elle ne faisait aucun effort pour arrêter ce flot.
    – Dobby a parcouru tout le pays pendant deux années entières, monsieur, pour essayer de trouver du travail ! couina Dobby. Mais Dobby n'a rien trouvé, monsieur, parce que, maintenant, Dobby veut être payé !
    Dans toute la cuisine, les elfes de maison, qui regardaient et écoutaient avec beaucoup d'intérêt, détournèrent aussitôt les yeux, comme si Dobby venait de dire quelque chose de grossier et de terriblement gênant.
    – Tu as bien raison, Dobby ! approuva Hermione.
    – Oh, merci, Miss ! dit Dobby avec un sourire qui découvrit toutes ses dents. Mais les sorciers ne veulent pas d'un elfe de maison qui demande à être payé, Miss. Ils ont dit : « Un elfe de maison n'a pas à recevoir d'argent », et ils ont tous claqué la porte au nez de Dobby ! Dobby aime travailler, mais il veut porter des vêtements et il veut être payé, Harry Potter... Dobby aime la liberté !
    Les autres elfes commençaient à s'éloigner de lui le plus possible, comme s'il était atteint d'une maladie contagieuse. Winky, en revanche, resta près d'eux, mais ses pleurs redoublèrent d'intensité.
    – Alors, Harry Potter, Dobby est allé voir Winky et il a découvert qu'elle aussi avait été libérée, monsieur ! dit Dobby d'un air ravi.
    A cet instant, Winky se jeta à plat ventre, tapant de ses petits poings le sol recouvert de dalles et hurlant littéralement de désespoir. Hermione s'agenouilla auprès d'elle pour essayer de la consoler mais rien de ce qu'elle put lui dire n'eut le moindre effet.
    Dobby poursuivait son récit, sa petite voix perçante couvrant les lamentations de Winky.
    – Alors, Dobby a eu une idée, monsieur ! Pourquoi est-ce que Dobby et Winky ne chercheraient pas du travail ensemble ? s'est dit Dobby. Où y a-t-il suffisamment de travail pour deux elfes de maison ? a dit Winky. Alors, Dobby a réfléchi et il a trouvé, monsieur !
    Poudlard ! Et donc, Dobby et Winky sont allés voir le professeur Dumbledore, monsieur, et le professeur Dumbledore les a engagés !
    Le visage de Dobby resplendissait et des larmes de joie apparurent à nouveau dans ses yeux.
    – Le professeur Dumbledore a dit qu'il allait payer Dobby, monsieur, si Dobby voulait être payé ! Dobby est un elfe libre et il gagne un Gallion par semaine avec un jour de congé par mois !
    – Ce n'est pas beaucoup ! s'indigna Hermione toujours occupée à essayer de calmer Winky qui continuait de hurler en martelant le sol de ses poings.

    – Le professeur Dumbledore a proposé à Dobby dix Gallions par semaine et les week-ends libres, reprit Dobby, soudain parcouru d'un léger frisson, comme si la perspective de tant de richesses et de loisirs avait quelque chose d'effrayant. Mais Dobby a réussi à faire baisser son salaire, Miss... Dobby aime la liberté, Miss, mais il ne veut pas qu'on lui donne trop, il préfère travailler.
    – Et toi, Winky, combien te paye le professeur Dumbledore ? demanda Hermione avec douceur.
    Si elle avait pensé que parler de son salaire serait une façon de consoler Winky, elle fut très vite détrompée. Certes, Winky cessa aussitôt de pleurer mais, lorsqu'elle se redressa, le visage ruisselant, elle regarda Hermione d'un air furieux.
    – Winky est un elfe déchu, mais Winky n'est pas tombée assez bas pour se faire payer !
    couina-t-elle. Winky a terriblement honte d'avoir été libérée !
    – Honte ? dit Hermione sans comprendre. Enfin, Winky ! C'est Mr Croupton qui devrait avoir honte, pas toi ! Tu n'as rien fait de mal, il a été odieux avec toi...
    Winky plaqua ses mains sur les trous de son chapeau en s'aplatissant les oreilles pour ne plus rien entendre et poussa un hurlement suraigu.
    – N'insultez pas mon maître, Miss ! N'insultez pas Mr Croupton ! Mr Croupton est un bon sorcier, Miss ! Mr Croupton a eu raison de renvoyer la méchante Winky !
    – Winky a du mal à s'adapter, Harry Potter, dit Dobby en confidence. Winky oublie qu'elle n'est plus attachée à Mr Croupton. Elle a le droit de dire ce qu'elle pense, désormais, mais elle n'ose pas.
    – Les elfes de maison n'ont donc pas le droit de dire ce qu'ils pensent de leurs maîtres ?
    s'étonna Harry.
    – Oh non, monsieur, oh non, répondit Dobby d'un air soudain grave. Cela fait partie de l'esclavage des elfes, monsieur. Nous devons garder leurs secrets et nous taire, nous devons soutenir l'honneur de la famille et ne jamais dire de mal d'eux. Mais le professeur Dumbledore a dit à Dobby qu'il n'était pas obligé de respecter cette règle. Le professeur Dumbledore a dit que nous sommes libres de... de...
    Dobby parut brusquement mal à l'aise et fit signe à Harry de s'approcher. Harry se pencha vers lui.
    – Il a dit que nous sommes libres de le traiter de vieux loufoque complètement cinglé si ça nous fait plaisir, monsieur !
    Dobby eut une sorte de rire épouvanté.
    – Mais Dobby ne veut surtout pas faire ça, Harry Potter, reprit-il d'une voix normale.
    Il hocha la tête et ses oreilles remuèrent comme des éventails.

    – Dobby aime beaucoup le professeur Dumbledore, monsieur, et il est fier de garder ses secrets.
    – Mais tu peux dire ce que tu veux des Malefoy, maintenant ? dit Harry avec un sourire.
    Une lueur d'inquiétude passa dans les yeux immenses de Dobby.
    – Oh, Dobby... Dobby pourrait, dit-il d'un ton mal assuré. Il bomba son torse étroit, et reprit :
    – Dobby pourrait dire à Harry Potter que ses anciens maîtres sont... sont de très mauvais sorciers qui pratiquent la magie noire !
    Dobby resta un instant immobile, tremblant de tous ses membres, horrifié par sa propre audace, puis il se précipita vers la table la plus proche et se tapa violemment la tête contre le bord en criant :
    – Méchant Dobby ! Méchant Dobby !
    Harry attrapa l'elfe par sa cravate et l'écarta de la table.
    – Merci, Harry Potter, merci, dit Dobby, hors d'haleine, en se frottant la tête.
    – C'est une question d'entraînement, assura Harry.
    – D'entraînement ! couina Winky d'un air furieux. Tu devrais avoir honte, Dobby, de parler comme ça de tes maîtres !
    – Ce ne sont plus mes maîtres, Winky ! dit Dobby d'un ton de défi. Dobby se fiche de ce qu'ils pensent !
    – Tu es un très mauvais elfe, Dobby ! gémit Winky, des larmes coulant à nouveau sur son visage. Mon pauvre Mr Croupton, comment fait-il sans Winky ? Il a besoin de moi, il a besoin de mon aide ! J'ai servi les Croupton toute ma vie, ma mère les a servis avant moi, et ma grand-mère les a servis avant elle... Oh, que diraient-elles, si elles savaient que Winky a été libérée ? Oh, quelle honte, quelle honte ! Elle enfouit son visage dans sa jupe et se remit à hurler.
    – Winky, dit Hermione d'un ton ferme. Je suis certaine que Mr Croupton se débrouille parfaitement bien sans toi. On l'a vu, tu sais...
    – Vous avez vu mon maître ? dit Winky d'un ton haletant en relevant la tête et en fixant Hermione de ses grands yeux exorbités. Vous l'avez vu ici, à Poudlard ?
    – Oui, répondit Hermione. Mr Verpey et lui font partie des juges du Tournoi des Trois Sorciers.
    – Mr Verpey est venu aussi ? couina Winky.
    A la grande surprise de Harry, Ron et Hermione, elle parut à nouveau en colère.

    – Mr Verpey est un mauvais sorcier ! Un très mauvais sorcier ! Mon maître ne l'aime pas, oh non, il ne l'aime pas du tout !
    – Verpey ? Un mauvais sorcier ? s'étonna Harry.
    – Oh oui, répondit Winky, en hochant furieusement la tête. Mon maître a dit des choses à Winky ! Mais Winky ne répétera pas... Winky... Winky garde les secrets de son maître...
    Elle fondit à nouveau en larmes et enfouit la tête dans sa jupe.
    – Pauvre maître, pauvre maître, plus de Winky pour l'aider !
    Ils ne parvinrent plus à arracher à Winky la moindre parole sensée et la laissèrent pleurer tout son saoul. Dobby continua de bavarder joyeusement pendant qu'ils buvaient leur thé, parlant de ses projets et de ses revenus.
    – Bientôt, Dobby va s'acheter un pull en laine, Harry Potter ! dit-il joyeusement en montrant sa poitrine nue.
    – Tiens, justement, dit Ron, qui semblait avoir pris l'elfe en affection, si tu veux, je te donnerai celui que va me tricoter ma mère pour Noël. Elle m'en envoie un chaque année. Ça ne te dérange pas, le violet ?
    Dobby était enchanté.
    – Il faudra peut-être le rétrécir un peu pour qu'il soit à ta taille, mais il ira très bien avec ton cache-théière.
    Lorsqu'ils s'apprêtèrent à partir, de nombreux elfes se précipitèrent vers eux pour leur offrir des choses à emporter. Hermione refusa, visiblement navrée de les voir s'incliner et multiplier les révérences, mais Harry et Ron remplirent leurs poches de gâteaux à la crème et de tartes.
    – Merci beaucoup ! lança Harry aux elfes qui s'étaient tous rassemblés autour de la porte pour leur souhaiter bonne nuit. A bientôt, Dobby !
    – Harry Potter... Est-ce que Dobby pourra venir vous voir un jour prochain ? se risqua à demander Dobby.
    – Bien sûr que tu peux, répondit Harry. L'elfe eut un sourire rayonnant.
    – Vous savez quoi ? dit Ron, alors qu'ils remontaient les marches menant dans le hall d'entrée.
    Pendant toutes ces années, j'ai été très impressionné par la façon dont Fred et George arrivaient à rapporter des tas de trucs de la cuisine mais, finalement, ce n'est pas vraiment difficile. Ils sont prêts à donner tout ce qu'ils ont !
    – Je pense que c'est la meilleure chose qui soit arrivée à ces elfes, dit Hermione. Je veux dire que Dobby soit venu travailler ici. Les autres vont voir à quel point il est heureux d'être libre et, petit à petit, ils finiront par comprendre que c'est ça qu'il leur faut !
    – Espérons qu'ils n'iront pas voir Winky de trop près, dit Harry.

    – Oh, elle va sûrement retrouver le moral, assura Hermione d'un ton qui ne paraissait pas très convaincu. Une fois que le choc sera passé et qu'elle se sera habituée à Poudlard, elle verra qu'elle est beaucoup mieux sans ce Croupton.
    – Elle a l'air de beaucoup l'aimer, dit Ron la bouche pleine (il venait de mordre dans un gâteau à la crème).
    – En tout cas, elle n'a pas une très bonne opinion de Verpey, fit remarquer Harry. Je me demande ce que Croupton a dit de lui.
    – Sans doute qu'il n'est pas très bon comme directeur de département, répondit Hermione. Et si on regarde les choses en face... il n'a pas vraiment tort, non ?
    – J'aimerais quand même mieux travailler pour lui que pour le vieux Croupton, déclara Ron.
    Au moins, Verpey a le sens de l'humour.
    – Ne dis pas ça devant Percy, dit Hermione avec un sourire.
    – Oh, de toute façon, Percy ne travaillerait jamais pour quelqu'un qui a le sens de l'humour, répondit Ron, qui s'attaquait à présent à un éclair au chocolat. Si les plaisanteries pouvaient danser toutes nues avec le cache-théière de Dobby sur la tête, il ne les verrait même pas.

    22
    LA TÂCHE INATTENDUE
    – Potter ! Weasley ! Pourriez-vous s'il vous plaît faire un peu attention à ce qui se passe ?
    La voix irritée du professeur McGonagall claqua comme un fouet pendant le cours de métamorphose du jeudi. Harry et Ron sursautèrent.
    C'était la fin de la classe. Le programme du jour était terminé. Les dindes qu'ils avaient transformées en cochons d'Inde avaient été enfermées dans une grande cage posée sur le bureau du professeur McGonagall (le cochon d'Inde de Neville avait encore des plumes, c'était plutôt un cochon-dinde, comme l'avait fait remarquer le professeur). Ils venaient de recopier dans leurs cahiers de textes les devoirs indiqués au tableau noir (Décrivez en donnant des exemples les diverses façons d'adapter les sortilèges de métamorphose aux transferts inter-espèces) et la cloche n'allait pas tarder à sonner. Harry et Ron, qui s'étaient livrés au fond de la classe à un combat de baguettes farceuses fournies par Fred et George, relevèrent la tête en s'entendant interpeller par le professeur McGonagall. Ron avait à présent un perroquet en fer-blanc à la main et Harry un haddock en caoutchouc.
    – Si Potter et Weasley veulent bien être assez aimables pour cesser de se comporter comme des enfants de cinq ans, dit McGonagall avec un regard furieux, tandis que la tête du haddock tombait par terre, tranchée par le bec du perroquet, je pourrai peut-être vous annoncer une nouvelle importante. Le bal de Noël approche. Il s'agit d'une tradition du Tournoi des Trois Sorciers, qui donne l'occasion de mieux connaître nos invités étrangers. Le bal est ouvert à tous les élèves à partir de la quatrième année mais vous avez le droit d'y inviter des élèves plus jeunes, si vous le souhaitez...
    Lavande Brown laissa échapper un gloussement suraigu et Parvati Patil lui donna un coup de coude dans les côtes, en ayant elle-même le plus grand mal à ne pas l'imiter. Toutes deux se retournèrent vers Harry. Le professeur McGonagall ne leur prêta aucune attention, ce qui lui parut très injuste, lui-même et Ron ayant été rappelés à l'ordre un instant plus tôt.
    – Les tenues de soirée seront obligatoires, poursuivit le professeur McGonagall. Le bal aura lieu dans la Grande Salle, le jour de Noël, il commencera à huit heures du soir et se terminera à minuit.
    Le professeur McGonagall lança à toute la classe un regard appuyé.
    – Bien entendu, le bal de Noël a toujours quelque chose d'un peu... échevelé, reprit-elle d'un ton désapprobateur.
    Lavande se mit à glousser plus fort que jamais, la main plaquée contre sa bouche pour essayer de faire un peu moins de bruit. Cette fois, Harry comprit ce qu'il y avait de drôle : quand on voyait le professeur McGonagall, avec ses cheveux impeccablement tirés en un chignon serré, il était difficile d'imaginer qu'elle ait jamais été échevelée, dans tous les sens du terme.
    – Cela ne signifie PAS, poursuivit le professeur McGonagall, que nous tolérerons de la part des élèves de Poudlard une conduite plus relâchée qu'à l'ordinaire. Je serais extrêmement mécontente si jamais je voyais un ou une élève de Gryffondor se comporter d'une manière qui puisse porter atteinte à la réputation de l'école.
    La cloche retentit et l'habituel brouhaha s'éleva dans la classe tandis que les élèves rangeaient leurs affaires dans leurs sacs et commençaient à partir.
    – Potter, je voudrais vous voir, s'il vous plaît, lança le professeur McGonagall d'une voix suffisamment forte pour couvrir le bruit ambiant.
    Imaginant que cette demande n'était pas sans rapport avec le haddock en caoutchouc décapité, Harry s'avança vers l'estrade d'un air sombre.
    Le professeur attendit que les autres élèves soient partis avant de déclarer :
    – Potter, les champions et leurs partenaires...
    – Quels partenaires ? s'étonna Harry.
    Le professeur McGonagall le regarda d'un air méfiant, comme si elle le soupçonnait d'essayer d'être drôle.
    – Vos partenaires pour le bal, Potter, dit-elle d'un ton glacial. Vos cavalières.
    Harry eut l'impression que quelque chose se contractait du côté de son estomac.
    – Des cavalières ? Il se sentit rougir.
    – Je ne sais pas danser, dit-il précipitamment.
    – Oh mais, il faudra bien, répliqua le professeur McGonagall d'un ton agacé. C'est justement ce que je voulais vous dire. Il est de tradition que les champions et leurs partenaires ouvrent le bal.
    Harry se vit soudain coiffé d'un haut-de-forme et vêtu d'une queue-de-pie, accompagné d'une fille habillée d'une de ces robes à fanfreluches que la tante Pétunia portait toujours lorsqu'elle accompagnait l'oncle Vernon à un cocktail.
    – Je ne sais pas danser, répéta-t-il.
    – C'est une tradition, dit le professeur McGonagall d'un ton ferme. Vous êtes un champion de Poudlard et vous allez faire ce que l'on attend de vous en tant que représentant de l'école.
    Alors, débrouillez-vous pour avoir une partenaire, Potter.
    – Mais... Je ne...
    – Vous m'avez entendue, Potter ? coupa le professeur McGonagall d'un ton qui ne souffrait aucune réplique.

    Une semaine plus tôt, Harry aurait pensé que trouver une cavalière pour un bal n'était rien comparé à l'obligation d'affronter un Magyar à pointes. Mais maintenant qu'il en avait fini avec ce dernier et qu'il lui fallait inviter une des filles de Poudlard à l'accompagner au bal de Noël, il se demandait si un nouveau combat avec un dragon ne serait pas préférable.
    Harry n'avait jamais vu autant d'élèves manifester le désir de rester à Poudlard pour Noël. Lui ne quittait jamais le château, pour ne pas être contraint de passer ses vacances dans la maison de Privet Drive mais, jusqu'alors, il avait été un des rares à ne pas vouloir retourner dans sa famille. Cette fois-ci, pourtant, tous les élèves à partir de la quatrième année souhaitaient rester. Ils n'avaient plus que le bal en tête — les filles surtout, et Harry fut stupéfait de voir à quel point elles semblaient soudain nombreuses. Il n'y avait jamais fait attention jusqu'alors mais, à présent, il en voyait partout. Des filles qui gloussaient et murmuraient dans les couloirs, des filles qui se mettaient à hurler de rire quand des garçons passaient devant elles, des filles surexcitées qui comparaient des listes de vêtements pour décider de ce qu'elles allaient mettre le soir de Noël...
    – Pourquoi faut-il toujours qu'elles se promènent en troupeaux ? dit Harry à Ron en voyant passer devant eux une douzaine de filles qui pouffaient de rire. Comment on fait pour en prendre une à part et lui demander si elle veut venir au bal ?
    – Essaye avec un lasso, suggéra Ron. Tu sais déjà à qui tu vas demander ?
    Harry ne répondit pas. Il savait parfaitement à qui il aimerait demander, mais encore fallait-il en avoir le courage... Cho avait un an de plus que lui. Elle était très belle. C'était une excellente joueuse de Quidditch et tout le monde l'aimait beaucoup.
    Ron semblait deviner ce qui se passait dans la tête de Harry.
    – Ça ne devrait pas être très difficile pour toi. Tu fais partie des champions et tu viens de te battre contre un dragon. Elles vont faire la queue pour t'accompagner.
    Par égard pour leur récente réconciliation, Ron s'était efforcé de réduire au minimum l'amertume qu'on sentait encore percer dans sa voix. En fait, au grand étonnement de Harry, la suite prouva qu'il avait raison.
    Une fille aux cheveux bouclés, élève de troisième année à Poufsouffle et à qui Harry n'avait jamais parlé de sa vie, lui demanda dès le lendemain d'aller au bal avec elle. Harry fut tellement interloqué qu'il répondit « non » avant même d'avoir pris le temps de réfléchir. La fille s'éloigna, vexée, et Harry dut subir les plaisanteries de Dean, de Seamus et de Ron pendant tout le cours d'histoire de la magie. Le lendemain, deux autres filles vinrent se proposer pour l'accompagner au bal. L'une était en deuxième année; l'autre, une élève de cinquième année, avait (à sa grande horreur) une carrure suffisante pour l'assommer en cas de refus.
    – Elle était très jolie, il faut le reconnaître, dit Ron, lorsque son fou rire se fut atténué.
    – Elle avait trente centimètres de plus que moi, répondit Harry, encore sous le coup de l'émotion. Imagine de quoi j'aurais eu l'air si j'avais essayé de danser avec elle.

    Les paroles d'Hermione au sujet de Krum lui revenaient sans cesse en mémoire. « Elles l'aiment simplement parce qu'il est célèbre ! » Harry doutait fort que les filles qui lui avaient demandé de l'accompagner auraient eu la même idée s'il n'avait pas été l'un des champions.
    Ressentirait-il la même gêne si c'était Cho qui le lui demandait ?
    Dans l'ensemble, Harry devait admettre que, en dépit de la perspective peu réjouissante d'avoir à ouvrir le bal, sa vie s'était considérablement améliorée depuis qu'il avait accompli la première tâche. Il s'attirait beaucoup moins de réflexions désagréables lorsqu'il marchait dans les couloirs et, à son avis, Cedric n'y était pas étranger. Il n'aurait pas été étonné que Diggory ait dit à ses camarades de Poufsouffle de le laisser tranquille, pour le remercier de l'avoir prévenu au sujet du dragon. Les badges VIVE CEDRIC DIGGORY semblaient également moins nombreux. Bien entendu, Drago Malefoy continuait de lui citer des passages de l'article de Rita Skeeter chaque fois qu'il en avait l'occasion, mais ils provoquaient de moins en moins de rires — et comme pour renforcer ce sentiment de bien-être, aucun article sur Hagrid n'avait paru dans La Gazette du sorcier.
    Lors du dernier cours de soins aux créatures magiques du trimestre, Harry, Ron et Hermione demandèrent à Hagrid comment s'était passée l'interview avec Rita Skeeter.
    – Pour dire la vérité, elle n'avait pas l'air très intéressée par les créatures magiques, répondit Hagrid.
    A leur grand soulagement, Hagrid avait renoncé à tout contact direct avec les Scroutts. Ils passèrent le dernier cours derrière sa cabane, assis autour de tables à tréteaux sur lesquelles ils préparèrent de nouvelles sortes de nourritures susceptibles d'allécher les redoutables créatures.
    – Elle voulait simplement que je lui parle de toi, Harry, poursuivit Hagrid à voix basse. Je lui ai dit qu'on était amis depuis le jour où j'étais allé te chercher chez les Dursley. Elle m'a posé des questions du genre : « Vous n'avez jamais eu à lui faire de réflexion en quatre ans ?» ou
    « Il n'a jamais essayé de chahuter pendant vos cours ? » Je lui ai répondu que non mais elle n'avait pas l'air contente du tout comme si elle voulait absolument me faire dire que tu étais un horrible cancre.
    – Bien sûr, c'est ce qu'elle veut, dit Harry en jetant des morceaux de foie de dragon dans un grand saladier de métal. Elle ne peut pas écrire indéfiniment que je suis un pauvre petit héros à la vie bien tragique, ça finirait par devenir ennuyeux.
    – Elle veut prendre les choses sous un nouvel angle, Hagrid, dit Ron avec pertinence, tout en épluchant des œufs durs de salamandre. Cette fois-ci, vous auriez dû dire que Harry était un dangereux délinquant complètement fou.
    – Mais ce n'est pas vrai ! répondit Hagrid, sincèrement choqué.
    – Elle aurait dû interviewer Rogue, dit Harry d'un air maussade. Il lui aurait raconté tout ce qu'elle voulait entendre. Depuis qu'il est entré dans cette école, Potter a consacré la plus grande partie de son temps à dépasser les limites...
    Ron et Hermione éclatèrent de rire.

    – Il a dit ça ? s'étonna Hagrid. Tu as peut-être fait quelques entorses au règlement, Harry, mais tu es quelqu'un de bien.
    – Merci, Hagrid, dit Harry avec un sourire.
    – Vous allez venir au bal, le jour de Noël, Hagrid ? demanda Ron.
    – J'irai peut-être y faire un tour, oui, marmonna Hagrid. Ce sera sûrement une belle fête. C'est toi qui ouvriras le bal, Harry ? Avec qui iras-tu ?
    – Je ne sais pas encore, répondit Harry qui se sentit à nouveau rougir. Hagrid n'insista pas.
    Au fil des jours, la dernière semaine du trimestre devenait de plus en plus agitée. Des rumeurs sur le bal de Noël couraient de tous les côtés, mais Harry n'en croyait pas la moitié — on disait par exemple que Dumbledore avait acheté huit cents tonneaux d'hydromel à Madame Rosmerta. Il semblait vrai, en revanche, qu'il avait engagé les Bizarr' Sisters. Qui étaient exactement les Bizarr' Sisters, Harry n'en savait rien, n'ayant jamais eu accès à la station de radio des sorciers mais, si l'on en jugeait par l'enthousiasme déchaîné de ceux qui avaient grandi à l'écoute de la RITM (RADIO INDÉPENDANTE À TRANSMISSION MAGIQUE), c'était un groupe très connu.
    Voyant que tout le monde avait l'esprit ailleurs, certains enseignants, comme le petit professeur Flitwick, renonçaient à faire normalement leurs cours. Le mercredi, Flitwick autorisa les élèves à jouer à ce qu'ils voulaient et passa la plus grande partie de l'heure à parler avec Harry du remarquable sortilège d'Attraction dont il avait fait usage pour accomplir la première tâche du tournoi. D'autres professeurs ne faisaient pas preuve de la même indulgence. Ainsi, rien ne pouvait empêcher le professeur Binns de lire d'une voix monocorde ses notes sur les révoltes de gobelins. Même sa propre mort n'avait pas empêché Binns d'enseigner, il ne fallait donc pas s'attendre à ce qu'un événement aussi insignifiant que Noël le détourne de ses habitudes. Il était extraordinaire de voir comment, racontées par lui, les émeutes sanglantes et féroces des gobelins paraissaient aussi ennuyeuses que le rapport de Percy sur l'épaisseur des fonds de chaudron. Les professeurs McGonagall et Maugrey les firent également travailler jusqu'à la toute dernière minute de leurs cours. Quant à Rogue, bien sûr, il était tout aussi impensable d'imaginer qu'il les laisserait jouer pendant sa classe que de lui demander d'adopter Harry. Avec un regard mauvais, il leur annonça qu'il passerait le dernier cours du trimestre à tester leurs antidotes.
    – C'est vraiment un affreux bonhomme, dit Ron d'un ton amer, lorsqu'ils furent remontés dans la salle commune de Gryffondor. Nous coller un examen le dernier jour. Nous gâcher ce qui reste du trimestre avec toutes ces révisions.
    – Ça n'a pas l'air de trop te fatiguer, fit remarquer Hermione, en levant les yeux de son cahier de potions.
    Ron était occupé à construire un château de cartes avec son jeu de bataille explosive — un passe-temps beaucoup plus intéressant que les châteaux de cartes de Moldus, car son échafaudage pouvait exploser à tout moment.
    – C'est Noël, Hermione, dit Harry d'un ton nonchalant.

    Confortablement installé dans un fauteuil auprès du feu, il relisait pour la dixième fois En vol avec les Canons.
    Hermione lui lança également un regard sévère.
    – J'aurais pensé que tu ferais quelque chose de plus constructif, Harry, même si tu ne veux pas réviser tes antidotes !
    – Quoi, par exemple ? demanda Harry en regardant Joey Jenkins de l'équipe des Canons envoyer un Cognard sur le poursuiveur des Chauves-Souris de Fichucastel.
    – L'œuf ! murmura Hermione entre ses dents.
    – Écoute, Hermione, j'ai jusqu'au 24 février pour y penser.
    Il avait rangé l'œuf d'or dans sa valise et ne l'avait plus ouvert depuis la fête qui avait suivi sa première tâche. Après tout, il lui restait encore deux mois et demi avant d'être vraiment obligé de percer le mystère de ces hurlements.
    – Mais il te faudra peut-être des semaines pour découvrir ce que ça veut dire ! fit remarquer Hermione. Tu vas avoir l'air d'un parfait idiot si tout le monde sait en quoi consiste la prochaine tâche sauf toi !
    – Laisse-le tranquille, Hermione, il a bien mérité de se reposer un peu, dit Ron.
    Il posa les deux dernières cartes sur le château qui explosa en lui brûlant les sourcils.
    – Bravo, Ron, tu es très bien comme ça... Ça ira à merveille avec ta tenue de soirée !
    C'étaient Fred et George. Ils s'assirent avec eux à la table tandis que Ron se tâtait les sourcils pour essayer d'évaluer les dégâts.
    – Ron, on peut t'emprunter Coquecigrue ? demanda George.
    – Non, il est en train de porter une lettre, répondit Ron. Pourquoi ?
    – Parce que George veut l'inviter au bal, dit Fred d'un ton narquois.
    – Parce qu'on veut envoyer une lettre, espèce de sombre idiot, dit George.
    – A qui vous écrivez comme ça, tous les deux ? demanda Ron.
    – Ne mets pas ton nez dans nos affaires, sinon je te le brûle aussi, répliqua Fred en brandissant sa baguette magique d'un air menaçant. Alors... Vous avez des filles pour vous accompagner au bal ?
    – Pas encore, dit Ron.
    – Tu ferais bien de te dépêcher, vieux, sinon il ne restera plus que les moches, dit Fred.

    – Et vous, vous serez avec qui ?
    – Angelina, dit aussitôt Fred, sans la moindre gêne.
    – Quoi ? s'exclama Ron. Tu lui as déjà demandé ?
    – Tiens, tu fais bien de me le rappeler, répondit Fred. Il se retourna et s'écria :
    – Oh, Angelina !
    Angelina, qui bavardait près de la cheminée avec Alicia Spinnet, leva les yeux vers lui.
    – Quoi ? demanda-t-elle.
    – Tu veux venir avec moi au bal ?
    Angelina observa Fred comme si elle le jaugeait du regard.
    – D'accord, dit-elle, puis elle reprit sa conversation avec Alicia, un petit sourire aux lèvres.
    – Et voilà, dit Fred. Ce n'est pas plus difficile que ça. Il se leva en bâillant et ajouta :
    – On ferait peut-être bien de prendre un hibou de l'école, George. Viens...
    Et tous deux sortirent de la salle commune. Ron cessa de tâter ses sourcils et regarda Harry par-dessus les débris fumants de son château en ruine.
    – Il a raison. On devrait peut-être s'en occuper aussi... de trouver une fille pour le bal. Sinon, on va finir avec une paire de trolls.
    Hermione laissa échapper une exclamation indignée.
    – Une paire de quoi ? Comment tu as dit ?
    – Je préférerais encore me retrouver tout seul que d'y aller avec... disons avec Éloïse Midgen, répondit-il en haussant les épaules.
    – Son acné s'est beaucoup arrangée ces temps derniers. Et elle est très sympathique !
    – Elle n'a pas le nez au milieu de la figure, dit Ron.
    – Ah oui, je comprends, répliqua Hermione avec irritation. Donc, en résumé, tu prendras la plus belle fille que tu trouveras même si c'est la pire des chipies ?
    – Heu... Oui, c'est à peu près ça, admit Ron.
    – Je vais me coucher, lança Hermione d'un ton sec.
    Et sans ajouter un mot, elle monta l'escalier qui menait aux dortoirs des filles.

    Les responsables de Poudlard, toujours désireux d'impressionner leurs hôtes de Beauxbâtons et de Durmstrang, paraissaient décidés à profiter de Noël pour présenter le château sous son meilleur jour. Lorsque les décorations furent installées, Harry resta bouche bée : il n'en avait jamais vu d'aussi splendides. Des stalactites de glace éternelle avaient été fixées aux rampes de l'escalier de marbre, les traditionnels douze sapins de Noël de la Grande Salle étaient ornés de tout ce qu'on pouvait imaginer de plus spectaculaire, des branches de houx à baies lumineuses ou des hiboux d'or qui poussaient de vrais hululements, et les armures avaient été ensorcelées pour chanter des cantiques de Noël chaque fois que quelqu'un passait devant elles.
    Entendre chanter « Il est né le divin enfant » par un heaume vide qui ne connaissait que la moitié des paroles constituait un moment inoubliable. A plusieurs reprises, Rusard dut faire sortir Peeves de l'intérieur d'une armure où il s'était caché pour remplacer les paroles manquantes par des couplets de sa propre invention qui offraient un échantillon assez éloquent de sa grossièreté.
    Harry n'avait toujours pas demandé à Cho de l'accompagner au bal. Ron non plus n'avait pas de cavalière et tous deux commençaient à s'inquiéter sérieusement, même si, comme le lui avait fait remarquer Harry, Ron aurait l'air beaucoup moins stupide que lui s'il ne trouvait personne. Harry était censé ouvrir le bal avec les autres champions.
    – Il y a toujours Mimi Geignarde, dit-il d'un air lugubre, en parlant du fantôme qui hantait les toilettes des filles du deuxième étage.
    – Harry, il faut simplement serrer les dents et y aller, dit Ron le vendredi matin, comme s'ils s'apprêtaient à se lancer à l'assaut d'une forteresse inexpugnable. Quand nous reviendrons dans la salle commune, ce soir, nous devrons avoir tous les deux des partenaires. D'accord ?
    – Heu... d'accord, dit Harry.
    Mais chaque fois qu'il aperçut Cho ce jour-là — pendant la récréation, à l'heure du déjeuner et dans un couloir en allant au cours d'histoire de la magie — elle était entourée d'amies. Elle n'allait donc jamais nulle part toute seule ? Peut-être devrait-il se mettre en embuscade sur le chemin des toilettes ? Mais non, même là, elle semblait entourée d'une escorte de quatre ou cinq filles. Pourtant, s'il ne se décidait pas bientôt, quelqu'un d'autre allait inévitablement l'inviter à sa place.
    Il eut du mal à se concentrer pendant le cours de Rogue consacré aux antidotes et oublia d'ajouter à sa préparation l'ingrédient essentiel — un bézoard — ce qui lui valut la plus mauvaise note de la classe. Mais peu lui importait : il était trop occupé à rassembler le courage nécessaire pour entreprendre ce qu'il avait décidé de faire. Lorsque la cloche sonna, il prit son sac et se précipita vers la porte.
    – Je vous retrouve au dîner, dit-il à Ron et à Hermione avant de monter l'escalier quatre à quatre.
    Il lui faudrait simplement demander à Cho s'il pouvait lui dire un mot en particulier, voilà tout... Il se hâta le long des couloirs bondés d'élèves, la cherchant partout, et finit par la trouver plus tôt qu'il ne le pensait, à la sortie de son cours de défense contre les forces du Mal.

    – Heu... Cho ? Est-ce que je pourrais te dire un mot ?
    En voyant glousser les filles qui l'entouraient, Harry pensa avec fureur que les gloussements devraient être interdits par la loi et punis de fortes amendes. Heureusement, Cho, elle, ne gloussait pas.
    – D'accord, dit-elle en le suivant un peu plus loin, là où ses amies ne pouvaient les entendre.
    Harry se tourna vers elle et sentit une étrange contraction dans son estomac, comme s'il avait raté une marche en descendant l'escalier.
    – Heu..., dit-il.
    Il n'arrivait pas à poser la question. C'était impossible. Pourtant, il le fallait. Cho restait immobile devant lui en le regardant d'un air perplexe.
    Les mots s'échappèrent de ses lèvres avant qu'il ait eu le temps de les articuler clairement.
    – Teuvniaubalecmoi ?
    – Pardon ? dit Cho.
    – Tu... Tu veux venir au bal avec moi ? répéta-t-il plus intelligiblement.
    Pourquoi fallait-il qu'il rougisse en cet instant ? Pourquoi ?
    – Oh ! dit Cho, qui rougit à son tour. Oh, Harry, je suis vraiment désolée — et elle semblait sincère. J'ai déjà accepté d'y aller avec quelqu'un d'autre.
    – Ah bon, dit Harry.
    C'était étrange. Un instant auparavant, il avait senti ses entrailles se tortiller comme des serpents, et soudain, il avait l'impression de ne plus avoir d'entrailles du tout.
    – Ça ne fait rien, dit-il.
    – Je suis vraiment désolée, répéta Cho.
    – Ce n'est pas grave, assura Harry.
    Ils restèrent là à se regarder un moment.
    – Bon, ben..., dit enfin Cho.
    – Oui, dit Harry.
    – Alors, au revoir, dit Cho, les joues toujours très rouges. Et elle s'éloigna.
    Avant d'avoir pu faire l'effort de s'en empêcher, Harry lança :

    – Tu y vas avec qui ?
    – Oh, heu... avec Cedric, répondit Cho. Cedric Diggory.
    – Ah, d'accord, dit Harry.
    Ses entrailles avaient fait leur retour. Mais il lui sembla qu'elles s'étaient remplies de plomb pendant leur absence.
    Oubliant complètement d'aller dîner, il retourna à pas lents dans la tour de Gryffondor, la voix de Cho résonnant dans sa tête à chaque marche qu'il montait. « Cedric — Cedric Diggory. » Il avait commencé à trouver Cedric sympathique — il aurait même été prêt à oublier le fait qu'un jour il l'avait battu au Quidditch, prêt aussi à lui pardonner d'être si séduisant, aimé de tous et le champion préféré d'à peu près tout le monde. Mais à présent, Cedric lui apparaissait comme un bellâtre sans intérêt qui n'avait même pas assez de cervelle pour remplir un coquetier.
    – Guirlande, dit-il d'un air sombre à la grosse dame — le mot de passe avait changé la veille.
    – Mais bien sûr, mon cher ! répondit-elle d'une voix cristalline en rajustant la guirlande argentée qu'elle portait dans les cheveux.
    Et le portrait pivota pour le laisser entrer.
    En pénétrant dans la salle commune, Harry jeta un regard autour de lui. A sa grande surprise, il vit Ron assis dans un coin, le visage défait. Ginny se trouvait à côté de lui et lui parlait en essayant apparemment de le consoler.
    – Qu'est-ce qui se passe, Ron ? s'inquiéta Harry lorsqu'il les eut rejoints.
    Ron leva les yeux vers lui, une expression d'horreur sur le visage.
    – Pourquoi est-ce que j'ai fait une chose pareille ? dit-il, effaré. Je ne sais pas ce qui m'a pris !
    – Quoi ? dit Harry.
    – Il... heu... il vient de demander à Fleur Delacour d'aller au bal avec lui, expliqua Ginny.
    Elle eut l'air de réprimer un sourire, mais continua de tapoter le bras de Ron avec douceur.
    – Tu as quoi ? dit Harry.
    – Je ne sais pas ce qui m'a pris ! répéta Ron, le souffle court. Qu'est-ce que j'avais dans la tête ? Il y avait des gens — tout autour d'elle — j'ai dû devenir fou — devant tout le monde !
    Je venais de la croiser dans le hall d'entrée — elle parlait avec Diggory — et j'ai senti quelque chose qui me poussait... Alors, je lui ai demandé...
    Ron poussa un gémissement et enfouit son visage dans ses mains. Il continua à parler, mais on avait peine à comprendre ce qu'il disait.

    – Elle m'a regardé comme si j'étais un ver de vase. Elle n'a même pas répondu. Alors, tout d'un coup, je ne sais pas ce qui s'est passé, je me suis réveillé et j'ai pris la fuite.
    – Elle est en partie Vélane, dit Harry. Tu avais raison. Sa grand-mère en était une. Ce n'est pas ta faute, j'imagine que tu es passé à côté d'elle pendant qu'elle faisait agir son charme magique pour plaire à Diggory et tu as dû prendre une décharge. Mais, de toute façon, elle perdait son temps avec lui. Il va au bal avec Cho Chang.
    Ron releva la tête.
    – C'est elle qui me l'a dit, précisa Harry d'un ton éteint. Je viens de lui demander de m'accompagner...
    Ginny cessa soudain de sourire.
    – C'est fou, dit Ron. On est les seuls à n'avoir personne — à part Neville. Devine à qui il a demandé ? A Hermione !
    – Quoi ? dit Harry, soudain distrait de ses sombres pensées par l'étrange nouvelle.
    – Oui, c'est drôle, non ? s'esclaffa Ron dont le visage commençait à reprendre des couleurs. Il m'a raconté ça après le cours de potions ! Il a dit qu'elle avait toujours été gentille avec lui, qu'elle l'aidait dans son travail et tout ça — mais elle lui a répondu qu'elle était déjà prise. Ha, ha ! Tu parles ! Elle ne voulait pas y aller avec Neville... D'ailleurs, qui voudrait ?
    – Arrête de rire ! dit Ginny, agacée.
    A cet instant, le portrait de la grosse dame pivota et Hermione entra dans la salle commune.
    – Pourquoi est-ce que vous n'êtes pas venus dîner ? demanda-t-elle en s'avançant vers eux.
    – Parce que — oh, arrêtez de rire, tous les deux — parce qu'ils viennent de se faire envoyer promener par les deux filles à qui ils ont demandé de les accompagner au bal ! dit Ginny.
    Harry et Ron cessèrent aussitôt de rire.
    – Merci beaucoup, Ginny, dit Ron avec aigreur.
    – Alors, toutes les belles filles sont prises ? dit Hermione d'un air hautain. Éloïse Midgen commence à être très jolie, non ? Enfin, je suis sûre que vous finirez par trouver quelqu'un, quelque part, qui acceptera de vous accompagner.
    Mais Ron regardait à présent Hermione comme s'il la voyait soudain sous un tout autre angle.
    – Hermione, dit-il, Neville a raison, après tout : tu es une fille...
    – Quel sens de l'observation ! lança Hermione d'un ton acide.
    – Alors, tu n'as qu'à venir avec un de nous deux !

    – Non, impossible, répondit sèchement Hermione.
    – Allez, arrête, dit Ron d'un air agacé. On a besoin de cavalières, on va avoir l'air vraiment idiot si on n'en a pas, tous les autres en ont...
    – Je ne peux pas venir avec vous, dit Hermione, qui rougissait à présent. J'y vais déjà avec quelqu'un d'autre.
    – Tu parles ! s'exclama Ron. Tu as dit ça simplement pour te débarrasser de Neville.
    – Ah, tu crois ça ? répliqua Hermione, avec un regard qui jetait des éclairs inquiétants. Ce n'est pas parce que tu as mis trois ans à t'en apercevoir que d'autres n'ont pas vu tout de suite que je suis une fille !
    Ron la regarda, puis il sourit à nouveau.
    – D'accord, d'accord, on sait que tu es une fille, dit-il. Ça te va ? Alors, tu es d'accord pour venir avec nous, maintenant ?
    – Je t'ai déjà dit que c'est impossible ! répondit Hermione avec colère. Je vais au bal avec quelqu'un d'autre !
    Et elle se précipita dans l'escalier qui menait aux dortoirs des filles.
    – Elle ment, assura Ron en la regardant partir.
    – Non, dit Ginny.
    – Alors, avec qui elle y va ?
    – Je ne te le dirai pas, ça la regarde.
    – Très bien, dit Ron, désemparé. Tout ça devient franchement idiot. Ginny, tu n'as qu'à y aller avec Harry et moi, je...
    – Je ne peux pas, répondit Ginny en devenant écarlate. J'y vais avec... avec Neville. Il me l'a demandé quand Hermione lui a dit non et j'ai pensé... Tu comprends, sinon, je n'aurais pas pu y aller du tout, je ne suis pas en quatrième année.
    Elle semblait totalement déconfite.
    – Je crois que je vais aller dîner, dit-elle en s'éloignant vers le portrait, la tête basse.
    Ron regarda Harry avec des yeux ronds.
    – Qu'est-ce qui leur prend ?
    Mais Harry venait de voir Parvati et Lavande entrer dans la salle. Le moment était venu de prendre des mesures énergiques.

    – Attends-moi ici, dit-il à Ron.
    Il se leva, s'avança d'un pas décidé vers Parvati et lui demanda :
    – Parvati, est-ce que tu veux aller au bal avec moi ?
    Parvati fut saisie d'une crise de gloussements et Harry dut attendre patiemment qu'elle ait terminé, croisant les doigts dans les poches de sa robe de sorcier.
    – Oui, c'est d'accord, répondit-elle enfin, le teint cramoisi.
    – Merci, dit Harry, soulagé. Lavande, est-ce que tu veux bien y aller avec Ron ?
    – Elle y va avec Seamus, répondit Parvati.
    Et toutes deux se remirent à glousser de plus belle. Harry soupira.
    – Tu n'as pas une idée pour Ron ? demanda-t-il en baissant la voix pour que Ron ne puisse pas l'entendre.
    – Pourquoi pas Hermione Granger ? suggéra Parvati.
    – Elle y va avec quelqu'un d'autre. Parvati sembla surprise.
    – Oooooh... Qui ça ? dit-elle avec curiosité.
    Harry haussa les épaules.
    – Aucune idée, avoua-t-il. Alors, pour Ron ?
    – Eh bien... dit lentement Parvati. Je pense que ma sœur pourrait... Padma, tu la connais... Elle est à Serdaigle. Je lui demanderai si tu veux.
    – Oui, ce serait parfait, dit Harry. Tu me donneras sa réponse, d'accord ?
    Et il retourna auprès de Ron en se disant que ce bal ne valait sûrement pas la peine de se donner tout ce mal. Il espérait qu'au moins Padma Patil avait le nez au milieu de la figure.

    23
    LE BAL DE NOËL
    Malgré la quantité de devoirs que les élèves de quatrième année avaient à faire pendant les vacances, Harry n'était pas du tout d'humeur à travailler lorsque le trimestre s'acheva et il passa la semaine qui précédait Noël à s'amuser le plus possible avec les autres. Il y avait presque autant de monde qu'en temps normal dans la tour de Gryffondor, mais elle semblait avoir un peu rétréci, en raison du tapage qui y régnait sans cesse. Fred et George avaient eu beaucoup de succès avec leurs crèmes Canari : pendant les deux premiers jours de vacances, il était fréquent de voir des plumes jaunes pousser soudain sur le dos de quelqu'un. Mais les élèves de Gryffondor prirent bientôt l'habitude d'examiner avec beaucoup de précautions tout ce qu'on leur offrait à manger, de peur qu'une crème Canari y soit dissimulée. George confia à Harry que Fred et lui travaillaient maintenant à une nouvelle idée et Harry se promit de ne plus jamais accepter d'eux la moindre chips. Il n'avait toujours pas oublié Dudley et les Pralines Longue Langue.
    A présent, la neige tombait dru sur le château et dans le parc. Le carrosse bleu pâle des Beauxbâtons avait l'air d'une grosse citrouille givrée, à côté de la cabane de Hagrid qui ressemblait à un pain d'épice recouvert de sucre glacé. Les hublots et les mâts du vaisseau de Durmstrang étaient eux aussi recouverts de givre. A la cuisine, les elfes de maison se surpassaient, envoyant sur les tables de succulents et réconfortants ragoûts ainsi que des gâteaux plus savoureux que jamais et seule Fleur Delacour arrivait à trouver des raisons de se plaindre.
    – Enfin, c'est insensé, c'est beaucoup trop lourd, tout ce qu'on mange à Potdelard, dit-elle un jour avec mauvaise humeur, tandis qu'ils quittaient la Grande Salle (Ron se cacha derrière Harry pour qu'elle ne le voie pas). Je ne vais plus pouvoir rentrer dans mes robes !
    – Oh, mais voilà une véritable petite tragédie, dit sèchement Hermione. Elle se prend vraiment pour quelqu'un, celle-là !
    – Hermione, avec qui tu vas au bal ? demanda Ron.
    Il ne cessait de lui poser la question, espérant obtenir une réponse en la prenant au dépourvu.
    Mais Hermione se contenta de froncer les sourcils et répondit :
    – Je ne te le dirai pas, tu te moquerais de moi.
    – Tu plaisantes, Weasley ? dit Malefoy, qui était sorti derrière eux. Tu ne vas quand même pas me dire que quelqu'un a demandé à ça de l'accompagner au bal ? Une Sang-de-Bourbe aux dents de lapin ?
    Harry et Ron firent brusquement volte-face, mais Hermione agita la main en regardant pardessus l'épaule de Malefoy et lança :
    – Bonjour, professeur Maugrey !

    Malefoy devint livide. Il fit un bond en arrière, jetant des regards frénétiques autour de lui pour voir où était Maugrey, mais celui-ci se trouvait toujours à la table des professeurs, où il terminait son assiette de ragoût.
    – Tu m'as l'air d'une petite fouine très nerveuse, Malefoy ! dit Hermione d'un ton cinglant.
    Tous trois éclatèrent d'un rire sonore en montant l'escalier de marbre.
    – Hermione, dit soudain Ron.
    Il lui lança un regard en coin, les sourcils froncés.
    – Tes dents...
    – Qu'est-ce qu'elles ont, mes dents ?
    – Elles sont... différentes... Je viens de m'en apercevoir...
    – Évidemment qu'elles sont différentes, qu'est-ce que tu crois ? Que j'allais garder ces crochets de serpent qui m'ont poussé à cause de Malefoy ?
    – Non, je veux dire qu'elles sont différentes de ce qu'elles étaient avant qu'il te jette le sortilège... Elles sont droites et... d'une taille normale.
    Hermione eut soudain un sourire malicieux et Harry le remarqua à son tour : c'était un sourire très différent de celui qu'il connaissait.
    – Quand je suis allée voir Madame Pomfresh pour me les faire rétrécir elle m'a mis un miroir devant le nez et je devais lui dire stop quand elles auraient retrouvé leur longueur habituelle, expliqua-t-elle. Mais je l'ai laissée aller un peu plus loin...
    Son sourire s'élargit.
    – Mes parents ne vont pas être très contents. Depuis des années, j'essaye de les convaincre que je peux les réduire avec un traitement magique mais ils ont toujours voulu que je continue à porter mon appareil. Ils sont dentistes, alors ils pensent que la magie et les dents, ça ne va pas très bien ensem... Oh, regardez ! Coquecigrue est revenu !
    Le minuscule hibou de Ron hululait comme un fou au sommet de la rampe ornée de stalactites, un rouleau de parchemin attaché à sa patte. Les élèves qui passaient devant lui le montraient du doigt en éclatant de rire et un groupe de filles de troisième année s'arrêta devant lui.
    – Oh, regarde, ce petit hibou ! Il est trop mignon ! dit l'une d'elles.
    – Espèce de petit imbécile emplumé ! siffla Ron entre ses dents.
    Il monta l'escalier quatre à quatre et attrapa Coquecigrue.

    – Tu dois apporter les lettres directement à leur destinataire ! On ne te demande pas de te promener partout en faisant le malin !
    Coquecigrue lança un hululement joyeux, sa tête dépassant du poing de Ron. Les filles de troisième année eurent l'air choqué.
    – Fichez le camp ! leur lança sèchement Ron.
    Il brandit le poing dans lequel il tenait Coquecigrue qui hulula plus joyeusement que jamais.
    – Tiens, prends ta lettre, Harry, ajouta Ron à mi-voix pendant que les filles s'éloignaient en hâte, l'air scandalisé.
    Il détacha de la patte de Coquecigrue la réponse de Sirius et Harry la glissa dans sa poche.
    Puis ils se hâtèrent de retourner à la tour de Gryffondor pour la lire.
    Dans la salle commune, tout le monde était beaucoup trop occupé à s'amuser le plus bruyamment possible pour s'intéresser à ce que faisaient les autres. Harry, Ron et Hermione allèrent s'asseoir à l'écart, près d'une fenêtre dont les carreaux se couvraient peu à peu de neige, et Harry lut la lettre à haute voix :

    Cher Harry,
    Félicitations pour avoir réussi à prendre un œuf au Magyar à pointes. Celui qui a mis ton nom dans la Coupe ne doit pas être très content à l'heure qu'il est ! Je m'apprêtais à te conseiller un sortilège de Conjonctivite, car le point faible des dragons, c'est leurs yeux...

    – C'est ce que Krum a fait ! murmura Hermione.

    Mais la façon dont tu t'y es pris est bien meilleure et m'a impressionné.
    Ne te repose pas sur tes lauriers, cependant. Tu n'as accompli qu'une seule des trois tâches. Celui qui t'a fait entrer dans ce tournoi aura beaucoup d'autres occasions de te nuire, si telle est son intention. Ouvre l'œil — en particulier lorsque la personne dont nous avons parlé se trouve dans les parages — et fais tout ton possible pour éviter les ennuis.
    Continue à m'écrire, je veux toujours que tu me tiennes au courant de tout ce qui se passe d'inhabituel.

    Sirius

    – Il parle comme Maugrey, dit Harry à voix basse en glissant la lettre dans sa poche.
    « Vigilance constante ! » Comme si j'allais me promener les yeux fermés en me cognant contre les murs...
    – Mais il a raison, Harry, fit observer Hermione, tu as encore deux tâches à accomplir. Tu devrais t'occuper de cet œuf et essayer de découvrir ce qu'il signifie...
    – Hermione, il a tout son temps pour ça ! dit Ron. Tu veux faire une partie d'échecs, Harry ?
    – Ouais, d'accord.
    Voyant l'expression d'Hermione, Harry ajouta :
    – De toute façon, comment veux-tu que je me concentre avec tout le bruit qu'il y a ici ? Je n'arriverais même pas à entendre les cris de l'œuf dans ce vacarme.
    – Tu dois avoir raison, soupira Hermione.
    Elle s'assit et regarda leur partie d'échecs que Ron remporta grâce à deux pions téméraires et un fou qui ne reculait devant aucune violence.

    Le jour de Noël, Harry se réveilla en sursaut en se demandant ce qui l'avait si brusquement tiré du sommeil, il ouvrit les paupières et vit deux grands yeux ronds et verts qui le fixaient de tout près dans l'obscurité.
    – Dobby ! s'écria Harry en reculant si violemment qu'il faillit tomber du lit. Ne me fais pas ça !
    – Dobby est désolé, monsieur ! couina l'elfe d'un air anxieux.
    Il avait fait un bond en arrière, ses longs doigts plaqués sur sa bouche.
    – Dobby voulait seulement souhaiter un « Joyeux Noël » à Harry Potter et lui apporter un cadeau, monsieur ! Harry Potter a dit que Dobby pouvait venir le voir un jour, monsieur !
    – Ce n'est pas grave, répondit Harry, dont la respiration était encore un peu saccadée, tandis que son cœur retrouvait peu à peu un rythme normal. Mais, à l'avenir, donne-moi plutôt un petit coup de coude, d'accord ? Ne te penche pas sur moi comme ça...
    Harry ouvrit les rideaux de son baldaquin, prit ses lunettes sur la table de nuit et les mit sur son nez. Son cri avait réveillé Ron, Seamus, Dean et Neville. Tous les quatre, les yeux ensommeillés, les cheveux en bataille, regardaient ce qui se passait par l'entrebâillement de leurs rideaux.

    – Quelqu'un t'a attaqué, Harry ? demanda Seamus d'une voix pâteuse.
    – Non, c'est Dobby, marmonna Harry. Vous pouvez vous rendormir.
    – Non... Les cadeaux ! dit Seamus en montrant les paquets entassés au pied de son lit.
    Puisqu'ils étaient réveillés, Ron, Dean et Neville décidèrent d'en profiter pour regarder eux aussi leurs cadeaux. Harry se tourna vers Dobby qui était resté debout à côté de son lit, apparemment inquiet à l'idée de l'avoir mis de mauvaise humeur. Une boule de Noël était attachée sur le cache-théière dont il était toujours coiffé.
    – Est-ce que Dobby peut donner son cadeau à Harry Potter ? couina-t-il timidement.
    – Bien sûr, répondit Harry. Heu... j'ai aussi quelque chose pour toi.
    C'était un mensonge. Il n'avait rien acheté pour Dobby, mais il se hâta d'ouvrir sa grosse valise et en retira une paire de chaussettes qui avaient une drôle de forme. C'étaient les plus vieilles et les plus laides qu'il possédait, elles étaient couleur moutarde et avaient appartenu à l'oncle Vernon. La raison pour laquelle elles avaient une drôle de forme, c'était qu'il y avait rangé son Scrutoscope un an auparavant et ne l'en avait plus sorti depuis. Il ôta le Scrutoscope et donna les chaussettes à Dobby.
    – Désolé, j'ai oublié de faire un paquet-cadeau..., dit-il. Mais Dobby semblait absolument ravi.
    – Les chaussettes sont les vêtements préférés de Dobby, monsieur ! dit-il en enlevant ses chaussettes dépareillées pour mettre celles de l'oncle Vernon. J'en ai sept, maintenant, monsieur... Mais... monsieur..., dit-il, les yeux écarquillés après avoir tiré les chaussettes sur toute leur longueur, ce qui les faisait arriver jusqu'à son short, ils ont fait une erreur dans le magasin, Harry Potter, ils vous ont donné les deux mêmes !
    – Harry, enfin, comment as-tu pu ne pas t'en apercevoir ! s'exclama Ron, assis sur son lit au milieu de tous les papiers qui avaient enveloppé ses cadeaux. Tiens, Dobby, prends aussi ces deux-là, tu pourras les mélanger avec les autres. Et voilà ton pull.
    Il jeta à Dobby une paire de chaussettes violettes qu'il venait de trouver dans un paquet et le pull-over que Mrs Weasley avait tricoté pour lui.
    Dobby paraissait au comble de la félicité.
    – Oh, monsieur, c'est très gentil ! s'exclama-t-il de sa petite voix aiguë, les yeux à nouveau remplis de larmes, en s'inclinant bien bas devant Ron. Dobby savait que monsieur doit être un grand sorcier, car il est le plus grand ami de Harry Potter, mais Dobby ignorait que c'était un esprit aussi généreux, aussi noble, aussi magnanime...
    – Ce ne sont que des chaussettes, dit Ron, dont les oreilles avaient rosi, mais qui semblait quand même flatté. Oh, là, là, Harry !
    Il venait d'ouvrir le cadeau que Harry lui avait fait, un chapeau de l'équipe des Canons de Chudley.

    – Super !
    Il le mit sur sa tête, la couleur du chapeau jurant horriblement avec celle de ses cheveux.
    Dobby tendit alors à Harry un petit paquet qui contenait... des chaussettes.
    – Dobby les a faites lui-même, monsieur ! dit l'elfe d'un ton satisfait. Il a acheté la laine grâce à son salaire !
    L'une des chaussettes était rouge vif avec des motifs en forme de balais volants ; l'autre était verte et ornée de Vifs d'or.
    – Elles sont... Elles sont vraiment... Merci, Dobby, dit Harry qui les mit aussitôt.
    A nouveau, les yeux de Dobby se remplirent de larmes de bonheur.
    – Dobby doit s'en aller, maintenant, on prépare déjà le réveillon dans les cuisines ! dit l'elfe avant de sortir en hâte du dortoir en adressant de grands signes de la main à tout le monde.
    Les autres cadeaux de Harry étaient beaucoup plus satisfaisants que les chaussettes dépareillées de Dobby — à l'exception, bien sûr, de celui des Dursley qui lui avaient envoyé un unique mouchoir en papier, un record de mesquinerie : eux aussi devaient se souvenir de la Praline Longue Langue ! Hermione lui avait offert un livre intitulé Les Équipes de Quidditch de Grande-Bretagne et d'Irlande, Ron un grand sac de Bombabouses, Sirius un couteau de poche avec des lames spéciales qui permettaient d'ouvrir n'importe quelle serrure et de défaire n'importe quel nœud, et Hagrid une grande boîte remplie des bonbons préférés de Harry —
    Dragées surprises de Bertie Crochue, Chocogrenouilles, Bulles baveuses et Fizwizbiz. Il y avait également l'habituel paquet de Mrs Weasley dans lequel il trouva un pull tricoté main (vert avec une image de dragon, ce qui laissait penser que Charlie lui avait raconté en détail l'épisode du Magyar à pointes) et une grande quantité de petits pâtés.
    Harry et Ron retrouvèrent Hermione dans la salle commune et ils descendirent ensemble prendre leur petit déjeuner. Ils passèrent la plus grande partie de la matinée dans la tour de Gryffondor où chacun s'émerveillait de ses cadeaux puis ils retournèrent dans la Grande Salle pour un somptueux déjeuner où furent servis une centaine de dindes et des puddings de Noël, dans les détonations incessantes des pétards surprises.
    L'après-midi, ils sortirent dans le parc. La neige était intacte, à part les profonds sillons qu'avaient tracés les pas des élèves de Beauxbâtons et de Durmstrang sur le chemin du château. Hermione préféra assister à la bataille de boules de neige entre Harry et les Weasley plutôt que d'y participer et elle remonta à cinq heures se préparer pour le bal.
    – Tu as besoin de trois heures pour ça ? dit Ron en la regardant d'un air incrédule.
    Cet instant d'inattention lui valut de prendre sur la tête une grosse boule de neige lancée par George.
    – Tu y vas avec qui ? lui cria Ron alors qu'elle s'éloignait, mais elle se contenta de lui adresser un signe de la main et disparut à l'intérieur du château.

    Il n'y eut pas de thé de Noël cette année-là car le bal comportait également un réveillon et à sept heures, lorsque le manque de lumière ne permit plus de viser convenablement, ils mirent fin à la bataille de boules de neige et retournèrent dans la salle commune. La grosse dame était assise dans son cadre en compagnie de son amie Violette. Elles étaient entourées de boîtes vides de chocolats à la liqueur et paraissaient un peu éméchées.
    – Grille-langue, c'est bien ça ! gloussa la grosse dame lorsqu'ils prononcèrent le mot de passe et elle pivota pour les laisser passer.
    Harry, Ron, Seamus, Dean et Neville montèrent dans le dortoir pour mettre leurs tenues de soirée. Ils avaient l'air mal à l'aise et emprunté mais Ron sembla effaré en se contemplant dans le grand miroir. Quel que fût l'angle sous lequel on la regardait, sa tenue ressemblait plus à une robe de femme qu'à toute autre chose. Dans un effort désespéré pour la rendre plus virile, il en détacha les dentelles à l'aide d'un sortilège de Découpe. Le résultat fut déjà plus satisfaisant. Au moins, les fanfreluches avaient disparu, mais il n'avait pas été très précis dans son découpage et des fils continuaient de pendre tristement du col et des manches.
    – Je ne comprends toujours pas comment vous avez fait pour avoir les plus jolies filles de l'école, marmonna Dean tandis qu'ils descendaient l'escalier.
    – Question de magnétisme animal, répondit Ron d'un air sombre en tirant les fils de ses manches.
    Les élèves vêtus d'étoffes de diverses couleurs, au lieu des habituelles robes uniformément noires, donnaient à la salle commune un aspect étrange. Parvati attendait Harry au bas des marches. Elle était vraiment très jolie dans sa robe rose vif, coiffée d'une longue natte noire entrelacée de fils d'or, des bracelets également en or étincelant à ses poignets. Harry fut soulagé de voir qu'elle ne gloussait pas.
    – Tu... heu... ça te va bien, tout ça..., dit-il maladroitement.
    – Merci, répondit Parvati. Padma va te retrouver dans le hall d'entrée, ajouta-t-elle en se tournant vers Ron.
    – Très bien, dit-il.
    Il jeta un regard autour de lui.
    – Où est Hermione ?
    Parvati haussa les épaules.
    – On descend, Harry ? dit-elle.
    – D'accord, répondit Harry qui aurait préféré rester dans la salle commune.
    Fred lui adressa un clin d'œil lorsqu'il passa devant lui pour sortir dans le couloir.
    Le hall d'entrée était bondé. Les élèves piétinaient en attendant que les portes de la Grande Salle s'ouvrent à huit heures précises. Ceux qui venaient de maisons différentes et qui s'étaient donné rendez-vous là se faufilaient parmi la foule, essayant de trouver leur partenaire. Parvati alla chercher sa sœur Padma et l'amena auprès de Harry et de Ron.
    – Salut, dit Padma qui était aussi jolie que Parvati dans sa robe turquoise.
    Elle n'eut cependant pas l'air très enthousiaste d'avoir Ron pour cavalier. Elle le regarda des pieds à la tête et ses yeux sombres s'attardèrent sur le col et les manches élimés de sa robe.
    – Salut, dit Ron en regardant ailleurs. Oh, non...
    Il se baissa légèrement pour se cacher derrière Harry. Fleur Delacour venait d'apparaître, resplendissante dans une robe de satin argenté, accompagnée par Roger Davies, le capitaine de l'équipe de Quidditch de Serdaigle. Lorsqu'ils se furent éloignés, Ron se redressa et jeta un coup d'œil dans la foule.
    – Mais est Hermione ? répéta-t-il.
    Un groupe d'élèves de Serpentard montèrent du sous-sol où se trouvait leur salle commune.
    Malefoy était à leur tête. Il était vêtu d'une robe de soirée en velours noir à col dur qui, aux yeux de Harry, lui donnait l'air d'un vicaire. Pansy Parkinson, dans une robe rose pâle surchargée de dentelles, lui tenait étroitement le bras. Crabbe et Goyle étaient tous deux vêtus de vert. On aurait dit deux rochers recouverts de mousse et Harry remarqua avec satisfaction que ni l'un ni l'autre n'avait réussi à se trouver une partenaire.
    Les grandes portes de chêne de l'entrée s'ouvrirent et tout le monde se retourna pour voir arriver les élèves de Durmstrang menés par le professeur Karkaroff. Krum était en tête du groupe, accompagné d'une ravissante jeune fille que Harry ne connaissait pas et qui était habillée d'une élégante robe bleue. A travers la porte ouverte, Harry vit qu'une partie de la pelouse avait été transformée en une espèce de grotte qu'éclairaient des guirlandes lumineuses formées par des centaines de fées vivantes, assises dans des massifs de roses ou voletant au-dessus de statues qui représentaient le père Noël et ses rennes.
    La voix du professeur McGonagall s'éleva alors dans le hall.
    – Les champions, par ici, s'il vous plaît.
    Parvati, le visage rayonnant, rajusta ses bracelets. Harry et elle dirent : « A tout à l'heure » à Ron et à Padma puis s'avancèrent parmi la foule qui s'écarta pour les laisser passer. Le professeur McGonagall, qui portait une robe écossaise à dominante rouge et avait accroché une affreuse couronne de chardons, symbole de l'Ecosse, autour de son chapeau, leur demanda d'attendre à côté de la porte pendant que les autres élèves entraient dans la Grande Salle. Ils devaient y pénétrer à leur tour, les uns derrière les autres, lorsque leurs camarades seraient installés à leurs tables. Fleur Delacour et Roger Davies attendirent tout près de l'entrée. Davies paraissait si émerveillé d'avoir été choisi comme cavalier par Fleur qu'il ne cessait de la contempler d'un air admiratif. Cedric et Cho étaient également tout près de Harry qui détourna les yeux pour ne pas avoir à leur parler. Son regard se posa alors sur la fille qui accompagnait Krum et il resta bouche bée.
    C'était Hermione.

    Mais elle ne ressemblait plus du tout à Hermione. Elle avait complètement changé de coiffure.
    Ses cheveux d'habitude touffus et emmêlés étaient lisses, soyeux et élégamment relevés sur la nuque. Elle portait une robe vaporeuse d'un bleu pervenche et son maintien était différent —
    peut-être était-ce dû à l'absence de la vingtaine de livres qu'elle portait d'ordinaire sur son dos.
    Elle souriait — avec une certaine nervosité, il est vrai — et cette fois, on voyait nettement que ses dents avaient bel et bien rétréci. Harry se demandait comment il avait pu ne pas le remarquer avant.
    – Salut, Harry ! dit-elle. Salut, Parvati !
    Parvati fixait Hermione avec un air d'incrédulité qui n'était guère flatteur. Elle n'était d'ailleurs pas la seule. Lorsque les portes de la Grande Salle s'ouvrirent, les filles du fan-club qui épiait Krum dans la bibliothèque passèrent devant eux en jetant à Hermione des regards dégoûtés.
    Pansy Parkinson, toujours au bras de Malefoy, ouvrit la bouche de stupeur lorsqu'elle la reconnut et Malefoy lui-même sembla incapable de trouver une insulte à lui lancer. Ron, en revanche, passa devant Hermione sans la voir.
    Lorsque tout le monde fut installé dans la Grande Salle, le professeur McGonagall demanda aux champions de se mettre en rang par couples et de la suivre. Tout le monde applaudit leur entrée et ils se dirigèrent vers une grande table ronde au bout de la salle, à laquelle les juges étaient déjà assis.
    Les murs de la Grande Salle avaient été recouverts d'un givre argenté étincelant, et des centaines de guirlandes de gui et de lierre s'entrecroisaient sous le plafond parsemé d'étoiles.
    Les tables des différentes maisons avaient disparu, remplacées par une centaine de tables plus petites, éclairées par des lanternes, autour desquelles pouvaient s'asseoir une douzaine de convives.
    Harry se concentra pour ne pas trébucher. Parvati avait l'air de bien s'amuser. Elle adressait à tout le monde des sourires rayonnants et menait Harry avec une telle poigne qu'il avait l'impression d'être un chien savant à qui on faisait faire un numéro. En approchant de la table ronde, il aperçut Ron et Padma. Ron regardait passer Hermione en plissant les yeux et Padma semblait boudeuse.
    Dumbledore adressa aux champions un sourire joyeux mais Karkaroff eut une expression très proche de celle de Ron lorsqu'il vit arriver Krum et Hermione. Ludo Verpey, qui portait ce soir-là une robe violette parsemée de grandes étoiles orangées, applaudissait avec le même enthousiasme que les élèves. Madame Maxime, qui avait abandonné son habituel uniforme de satin noir au profit d'une longue robe de soie couleur lavande, se contenta d'applaudir poliment. Harry s'aperçut alors que Mr Croupton n'était pas là. La cinquième place était occupée par Percy Weasley.
    Lorsque les champions et leurs partenaires furent arrivés devant la table, Percy recula la chaise vide qui se trouvait à côté de lui en regardant Harry. Celui-ci comprit et alla s'asseoir à côté de lui. Percy avait l'air plus arrogant que jamais, vêtu d'une robe bleu marine toute neuve.
    – J'ai été promu, dit-il avant que Harry ait eu le temps de poser la moindre question.
    Il n'aurait pas eu un ton différent s'il lui avait annoncé qu'il venait d'être élu chef suprême de l'univers.

    – Je suis maintenant l'assistant personnel de Mr Croupton et il m'a chargé de le représenter.
    – Pourquoi n'est-il pas venu lui-même ? demanda Harry.
    Il n'avait pas l'intention de subir pendant tout le dîner une conférence sur l'épaisseur des fonds de chaudron.
    – Je suis navré d'avoir à le dire mais, depuis la Coupe du Monde, Mr Croupton ne se sent pas bien, pas bien du tout. Ce qui n'a rien de surprenant — le surmenage. Il n'est plus si jeune —
    bien que toujours brillant, cela va sans dire. Son esprit n'a rien perdu de sa profondeur, mais la Coupe du Monde a été un fiasco pour l'ensemble du ministère et, en plus, Mr Croupton a subi un choc personnel considérable en raison du comportement intolérable de son elfe de maison, Whisky, ou je ne sais plus comment elle s'appelle. Bien entendu, il l'a aussitôt renvoyée, mais... il a besoin qu'on s'occupe de lui et je crois que la vie quotidienne est devenue beaucoup plus difficile pour lui depuis le départ de son elfe. En plus, il a fallu organiser le tournoi et affronter les conséquences de la Coupe du Monde — cette épouvantable Rita Skeeter qui n'arrête pas de nous tourner autour. Vraiment, le pauvre homme avait bien le droit de passer un Noël tranquille. Je suis content qu'il sache que quelqu'un en qui il puisse avoir toute confiance est là pour le remplacer.
    Harry avait très envie de demander si Mr Croupton avait cessé d'appeler Percy « Wistily », mais il résista à la tentation.
    Les assiettes d'or étaient encore vides, mais un menu était posé devant chacune d'elles. Harry prit le sien d'un geste hésitant et jeta un coup d'œil dans la salle — il n'y avait pas de serveurs.
    Dumbledore, lui, examina attentivement le menu puis, s'adressant à son assiette, dit à haute voix :
    – Côtes de porc !
    Des côtes de porc apparurent aussitôt. Suivant son exemple, les autres convives passèrent également commande à leurs assiettes. Harry se tourna vers Hermione pour voir ce qu'elle pensait de cette manière nouvelle et plus compliquée d'être servi — les elfes de maison devaient avoir beaucoup de travail supplémentaire ! Mais pour une fois, Hermione semblait ne pas se soucier de la S.A.L.E. Elle était absorbée dans une grande conversation avec Krum et restait indifférente au contenu de son assiette.
    Harry se rendit compte qu'il n'avait jamais entendu Krum parler auparavant mais, en cet instant, il paraissait intarissable et même enthousiaste.
    – Nous aussi, nous avons un château, mais pas aussi grrrand ni aussi conforrrtable, disait-il à Hermione. Nous avons seulement quatrrre étages et on n'allume les feux dans les cheminées que pourrr la prrratique de la magie. Mais nous avons un parrrc plus grrrand que celui-ci. En hiverrr, il ne fait pas jourrr longtemps et nous ne pouvons pas beaucoup en prrrofiter. Mais en été, nous volons toute la jourrrnée au-dessus des lacs et des montagnes...
    – Allons, allons, Viktor ! intervint Karkaroff avec un rire qui ne changea rien à la froideur de son regard, n'en dites pas plus, sinon votre charmante amie n'aura aucun mal à nous trouver !
    Dumbledore sourit, les yeux pétillants.

    – Igor, pourquoi tout ce secret... On aurait presque l'impression que vous ne voulez pas recevoir de visiteurs.
    – Vous savez, Dumbledore, répondit Karkaroff en découvrant toute l'étendue de ses dents jaunâtres, nous tenons tous à protéger notre domaine. N'avons-nous pas le désir de garder jalousement les lieux du savoir qui nous ont été confiés ? N'avons-nous pas raison de tirer fierté d'être les seuls à connaître les secrets de nos écoles, et raison aussi de vouloir les préserver ?
    – Oh, je n'aurais jamais la prétention d'affirmer que je connais tous les secrets de Poudlard, Igor, répliqua Dumbledore d'un ton amical. Pas plus tard que ce matin, par exemple, je me suis trompé de chemin en allant aux toilettes et je me suis retrouvé dans une pièce aux proportions admirables que je n'avais encore jamais vue. Or, savez-vous ce qu'il y avait dans cette pièce ? Une magnifique collection de pots de chambre ! Et, quand j'y suis retourné pour l'examiner de plus près, je me suis aperçu que la pièce avait disparu. Mais j'essayerai quand même de la retrouver. Il est possible qu'on ne puisse y accéder qu'à cinq heures et demie du matin. Ou alors, peut-être qu'elle n'apparaît que lorsque la lune est à son premier quartier —
    ou encore lorsque celui qui la cherche a la vessie particulièrement pleine.
    Percy fronça les sourcils et Harry étouffa un rire dans son assiette de goulasch. Il aurait juré que Dumbledore lui avait lancé un très discret clin d'œil.
    Pendant ce temps. Fleur Delacour était occupée à faire part à Roger Davies des critiques que lui inspiraient les décorations de Poudlard pour Noël.
    – Enfin, regardez-moi ça, c'est insensé, disait-elle d'un ton dédaigneux en jetant un coup d'œil aux murs étincelants de la Grande Salle. Au palais de Beauxbâtons, à Noël, il y a des sculptures de glace tout autour de la grande salle à manger. Bien entendu, elles ne fondent pas, cela va de soi... Ce sont... comment dirais-je ? d'immenses statues de diamant qui étincellent de tous leurs feux. Et la cuisine ! Ce qu'on nous sert là-bas est un véritable enchantement. Sans compter les chœurs de nymphes qui nous donnent la sérénade pendant le réveillon. Nous n'avons pas ces hoRRIbles armures dans les couloirs et si jamais un esprit frappeur avait l'audace de pénétrer à Beauxbâtons, il serait expulsé comme... comme ça !
    Du plat de la main, elle donna une tape sur la table d'un geste impatient.
    Roger Davies la regardait parler, l'air si ébahi qu'il n'arrivait même plus à trouver sa bouche pour y mettre ce qu'il y avait au bout de sa fourchette. Harry pensa qu'il était certainement trop occupé à contempler Fleur pour comprendre un mot de ce qu'elle disait.
    – On ne saurait mieux dire, répondit précipitamment Davies en tapant à son tour sur la table dans une parfaite imitation du geste de Fleur. Comme ça. Exactement.
    Harry jeta un coup d'œil dans la Grande Salle. Hagrid était assis à une autre des tables réservées aux professeurs. Il avait remis son horrible costume marron et Harry remarqua qu'il faisait un petit signe de la main en direction de leur table. Il se retourna et vit Madame Maxime répondre à son geste, ses bijoux d'opale scintillant à la lumière des chandelles.
    A présent, Hermione était en train d'apprendre à Krum à prononcer convenablement son nom.
    Il ne cessait de l'appeler « Herrrmion ».

    – Her-mio-ne, dit-elle en articulant lentement et distinctement.
    – Herrr-mion-neû.
    – Pas mal, dit-elle avec un sourire, en échangeant un regard avec Harry.
    Lorsque tout le monde eut fini de dîner, Dumbledore se leva et demanda aux élèves d'en faire autant. Puis, répondant à un geste de sa main, les tables allèrent d'elles-mêmes s'aligner le long des murs, dégageant un vaste espace au milieu de la salle. Dumbledore fit alors apparaître contre le mur de droite une estrade sur laquelle étaient disposés une batterie, plusieurs guitares, un luth, un violoncelle et quelques cornemuses.
    Les Bizarr' Sisters se précipitèrent sur la scène, accueillies par une salve d'applaudissements frénétiques. Elles avaient toutes des cheveux très longs et étaient vêtues de robes noires qui avaient été savamment déchirées en divers endroits. Elles prirent leurs instruments et Harry, si occupé à les observer qu'il en avait presque oublié le bal, s'aperçut soudain que les lanternes s'étaient éteintes et que les autres champions, accompagnés de leurs partenaires, s'étaient levés.
    – Viens ! murmura Parvati. Il faut danser, maintenant !
    Lorsqu'il se leva à son tour, Harry se prit les pieds dans sa robe. Les Bizarr' Sisters commencèrent à jouer un air lent et mélancolique et il s'avança vers la piste de danse brillamment éclairée, évitant soigneusement de croiser les regards des autres élèves (il voyait Seamus et Dean ricaner en lui faisant de grands signes). Soudain, Parvati lui prit les mains, en glissa une autour de sa taille et serra l'autre fermement entre ses doigts.
    Ce n'était pas aussi terrible qu'il l'avait redouté, songea Harry, en tournoyant lentement sur place (Parvati guidait ses pas). Il continuait de regarder au-dessus des têtes pour essayer de ne voir personne mais, bientôt, d'autres élèves vinrent les rejoindre sur la piste de danse et les champions cessèrent d'être le centre de l'attention générale. Neville et Ginny dansaient un peu plus loin — il vit Ginny faire la grimace, chaque fois que Neville lui marchait sur les pieds —
    et Dumbledore valsait avec Madame Maxime. Il était si petit à côté d'elle que la pointe de son chapeau lui atteignait à peine le menton. Elle se mouvait cependant avec grâce pour une femme aussi corpulente. Maugrey Fol Œil dansait très maladroitement un pas de polka avec le professeur Sinistra qui se préoccupait surtout d'éviter de se faire écraser le pied par sa jambe de bois.
    – Très belles chaussettes, Potter, grogna Maugrey en passant devant lui, son œil magique fixant le bas de sa robe.
    – Oui, c'est Dobby, l'elfe de maison, qui me les a tricotées, répondit Harry avec un sourire.
    – Il me donne la chair de poule ! murmura Parvati tandis que Maugrey s'éloignait en claudiquant. Ça ne devrait pas être permis, un œil comme ça !
    Harry entendit avec soulagement la cornemuse lancer une dernière note avec un savant trémolo. Les Bizarr' Sisters s'arrêtèrent de jouer sous les applaudissements et Harry lâcha aussitôt Parvati.

    – On va s'asseoir, d'accord ?
    – Oh... mais... j'aime beaucoup cet air-là ! dit Parvati.
    Les Bizarr' Sisters jouaient à présent l'introduction d'un nouveau morceau sur un rythme beaucoup plus rapide.
    – Moi, je ne l'aime pas du tout, mentit Harry.
    Et il l'entraîna vers la table à laquelle Ron et Padma étaient assis, passant devant Fred et Angelina qui dansaient avec une telle frénésie que tout le monde s'écartait d'eux pour éviter les coups.
    – Comment ça va ? demanda Harry à Ron en s'asseyant et en débouchant une bouteille de Bièraubeurre.
    Ron ne répondit pas. L'œil noir, il observait Hermione et Krum qui dansaient un peu plus loin.
    Padma était assise à côté de lui, bras et jambes croisés, battant la mesure avec son pied. De temps à autre, elle lui jetait un regard mécontent auquel il ne prêtait pas la moindre attention.
    Parvati s'assit de l'autre côté de Harry A son tour, elle croisa bras et jambes et, quelques minutes plus tard, un élève de Beauxbâtons l'invita à danser.
    – Ça ne te dérange pas, Harry ? demanda-t-elle.
    – Quoi ? dit Harry, qui regardait à présent Cho et Cedric.
    – Aucune importance, répliqua sèchement Parvati en s'éloignant avec le garçon de Beauxbâtons.
    Elle ne réapparut pas à la fin du morceau.
    Ce fut Hermione qui vint s'asseoir sur la chaise vide de Parvati. La danse lui avait donné le teint un peu rose.
    – Salut, dit Harry.
    Ron resta silencieux.
    – Il fait chaud, vous ne trouvez pas ? fit remarquer Hermione en s'éventant d'une main. Viktor est allé chercher quelque chose à boire.
    Ron lui lança un regard féroce.
    – Viktor ? dit-il. Tu ne l'appelles pas encore Vicky ?
    Hermione eut l'air surpris.
    – Qu'est-ce qui t'arrive ?
    – Si tu ne le sais pas, ne compte pas sur moi pour te le dire, répliqua Ron d'un ton cinglant.

    Hermione le regarda sans comprendre puis se tourna vers Harry qui haussa les épaules.
    – Ron, qu'est-ce que... ?
    – Il est à Durmstrang ! lança Ron. C'est un adversaire de Harry ! Un adversaire de Poudlard !
    Tu... tu es...
    Ron s'interrompit, cherchant des mots suffisamment forts pour qualifier le crime d'Hermione.
    – Tu es en train de fraterniser avec l'ennemi, voilà ce que tu fais !
    Hermione resta bouche bée.
    – Ce que tu peux être bête ! dit-elle après un moment de stupeur. L'ennemi ! Non mais vraiment ! Qui est-ce qui était tout excité quand il est arrivé ici ? Qui est-ce qui voulait un autographe ? Qui est-ce qui a une figurine de lui dans son dortoir ?
    Ron préféra ne pas répondre.
    – J'imagine qu'il t'a demandé de l'accompagner au bal quand vous étiez tous les deux à la bibliothèque ?
    – Exactement, dit Hermione, les joues de plus en plus roses. Et alors ?
    – Comment ça s'est passé ? Tu as essayé de lui vendre un badge sale, c'est ça ?
    – Pas du tout ! Si tu veux vraiment le savoir, il... il a dit qu'il venait tous les jours à la bibliothèque pour essayer de me parler, mais qu'il n'avait jamais osé !
    Hermione avait dit cela très vite et son teint devint d'un rose aussi vif que la robe de Parvati.
    – Oui, bien sûr, c'est ce qu'il t'a raconté, dit Ron d'un ton mauvais.
    – Qu'est-ce que tu veux dire ?
    – Évident, non ? C'est un élève de Karkaroff, d'accord ? Il sait très bien qui sont tes amis et il essaye tout simplement de se rapprocher de Harry. Il veut obtenir des informations, ou trouver l'occasion de lui jeter un mauvais sort...
    Hermione n'aurait pas eu une expression différente si Ron l'avait giflée.
    – Je te signale, dit-elle d'une voix tremblante, qu'il ne m'a pas demandé la moindre chose au sujet de Harry pas la moindre...
    Ron changea d'angle d'attaque à la vitesse de la lumière.
    – Alors, il espère tout simplement que tu vas l'aider à résoudre l'énigme de l'œuf ! J'imagine que vous avez parlé de choses et d'autres pendant ces charmantes petites séances à la bibliothèque...

    – Il ne me viendrait jamais à l'idée de l'aider en quoi que ce soit ! s'insurgea Hermione.
    Jamais ! Comment peux-tu dire une chose pareille ! Je veux que ce soit Harry qui gagne le tournoi et il le sait très bien, n'est-ce pas, Harry ?
    – Tu as une drôle de façon de le montrer, répliqua Ron d'un ton sarcastique.
    – Ce tournoi a pour but de rencontrer des sorciers d'autres pays et de nouer des liens d'amitié avec eux ! s'exclama Hermione d'une voix perçante.
    – Non, ce n'est pas ça du tout ! s'écria Ron. Il s'agit de gagner, rien d'autre !
    Des regards commençaient à se tourner vers eux.
    – Ron, dit Harry à voix basse, ça m'est égal qu'Hermione soit venue au bal avec Krum.
    Mais Ron ne prêta pas davantage attention à Harry.
    – Tu ferais bien de rejoindre Vicky, il va se demander où tu es passée, dit-il à Hermione.
    – Arrête de l'appeler Vicky !
    Hermione se leva d'un bond et se précipita vers la piste de danse en se perdant dans la foule.
    Ron la regarda s'éloigner avec un mélange de colère et de satisfaction.
    – Est-ce que tu as l'intention de m'inviter à danser ? lui demanda Padma.
    – Non, répondit Ron qui cherchait Hermione des yeux, le regard toujours furieux.
    – Très bien, dit sèchement Padma.
    Elle se leva et alla rejoindre Parvati et le garçon de Beauxbâtons qui fit apparaître un de ses amis avec une telle soudaineté que Harry le soupçonna d'avoir utilisé un sortilège d'Attraction.
    – Où est parrrtie Herrr-mion-neû ? demanda une voix.
    Krum venait d'arriver devant leur table, une Bièraubeurre dans chaque main.
    – Aucune idée, dit Ron d'un air buté en levant les yeux vers lui. Tu l'as perdue ?
    Krum se renfrogna à nouveau.
    – Si vous la voyez, vous pouvez lui dirrre que j'ai les bièrrres ? marmonna-t-il avant de s'éloigner de sa démarche gauche.
    – Alors, on dirait que tu es devenu ami avec Viktor Krum, Ron ?
    Percy s'était précipité vers leur table en se frottant les mains d'un air très supérieur.
    – Très bien ! C'est ça le but : la coopération magique internationale !

    Au grand agacement de Harry, Percy s'assit sur la chaise que Padma venait de quitter. La table des champions était vide à présent. Le professeur Dumbledore dansait avec le professeur Chourave, Ludo Verpey avec le professeur McGonagall et Madame Maxime et Hagrid tournoyaient dans une valse effrénée, traçant un large chemin parmi la foule des autres danseurs qui s'écartaient prudemment sur leur passage. Karkaroff, lui, n'était pas là. A la fin du morceau suivant, tout le monde applaudit à nouveau et Harry vit Ludo Verpey faire un baisemain au professeur McGonagall puis s'éloigner de la piste de danse. Il fut alors accosté par Fred et George.
    – Qu'est-ce qui leur prend, à ces deux-là, d'importuner un haut responsable du ministère ? dit Percy entre ses dents. Ils n'ont vraiment aucun respect...
    Mais Ludo Verpey se débarrassa rapidement des jumeaux. Apercevant Harry. il lui adressa un signe de la main et s'approcha de leur table.
    – J'espère que mes frères ne vous ont pas ennuyé, Mr Verpey ? s'empressa de demander Percy.
    – Quoi ? Oh non, pas du tout, pas du tout ! répondit Verpey. Ils voulaient simplement me parler de ces baguettes farceuses qu'ils fabriquent. Ils se demandaient si je pourrais leur donner des conseils sur la façon de les commercialiser. Je leur ai promis de les mettre en relation avec une ou deux personnes que je connais chez Zonko, le magasin de farces et attrapes...
    Percy sembla très mécontent et Harry était prêt à parier qu'il s'empresserait de tout raconter à Mrs Weasley dès qu'il serait rentré à la maison. Apparemment, les projets de Fred et de George devenaient de plus en plus ambitieux.
    Verpey ouvrit la bouche pour demander quelque chose à Harry mais Percy prit la parole avant lui :
    – Que pensez-vous de la façon dont se déroule le tournoi, Mr Verpey ? Notre département est très satisfait. Le petit ennui que nous avons eu avec la Coupe de Feu — il lança un coup d'œil à Harry — était certes un peu fâcheux mais, depuis, les choses semblent s'être fort bien arrangées, vous ne croyez pas ?
    – Oh, mais oui, bien sûr, répondit Verpey d'un ton joyeux. Nous nous sommes beaucoup amusés. Comment va ce cher vieux Barty ? Dommage qu'il n'ait pas pu venir.
    – Oh, je suis certain que Mr Croupton sera très vite remis, assura Percy d'un air important, mais, en attendant, il peut compter sur moi pour remettre les choses en ordre. Bien entendu, ma tâche ne se limite pas à assister à des soirées dansantes — il eut un léger rire. Croyez-moi, il m'a fallu résoudre de nombreux problèmes qui se sont accumulés pendant son absence.
    Vous avez sans doute appris qu'Ali Bashir a tenté d'introduire en fraude dans le pays une cargaison de tapis volants ? Nous avons dû également essayer de convaincre les Transylvaniens de signer les accords internationaux d'interdiction du duel. Je dois rencontrer leur responsable de la coopération magique au début de la nouvelle année...
    – Viens, on va faire un tour, murmura Ron à l'oreille de Harry. J'en ai assez de Percy...

    Harry et Ron s'excusèrent en disant qu'ils allaient chercher quelque chose à boire puis ils contournèrent la piste de danse et sortirent dans le hall. La grande porte à double battant était restée ouverte et les fées lumineuses qui voletaient dans le jardin de roses scintillèrent autour d'eux tandis qu'ils descendaient les marches menant au parc. Ils se retrouvèrent entourés de massifs et de buissons parmi lesquels serpentaient des chemins bordés de fleurs et de grandes statues de pierre. Harry entendit l'eau d'une fontaine ruisseler quelque part. Par endroits, des couples étaient assis sur des bancs sculptés. Ron et Harry suivirent un des chemins qui s'enfonçaient parmi les roses mais à peine avaient-ils parcouru quelques dizaines de mètres qu'ils entendirent une voix familière et particulièrement désagréable :
    – ... Je ne vois aucune raison de faire tant d'histoires, Igor.
    – Severus, tu ne peux pas faire comme s'il ne se passait rien !
    La voix de Karkaroff semblait anxieuse, étouffée, comme s'il ne voulait pas être entendu.
    – Depuis plusieurs mois, on la voit de plus en plus nettement, poursuivit-il. Je commence à être très inquiet, je dois l'avouer...
    – Alors, prends la fuite, répliqua sèchement la voix de Rogue. Va-t'en, je trouverai une explication pour justifier ton absence. Moi, en tout cas, je reste à Poudlard.
    Rogue et Karkaroff apparurent au détour du chemin. Rogue paraissait de très mauvaise humeur. Il avait sorti sa baguette magique et lançait de petits sortilèges pour écarter les buissons de roses. Des cris aigus s'élevaient des bosquets et des silhouettes sombres en émergeaient.
    – Dix points de moins pour Poufsouffle, Faucett ! grogna Rogue en voyant une fille s'enfuir à toutes jambes. Et également dix points de moins pour Serdaigle, Stebbins ! ajouta-t-il à l'adresse du garçon qui courait derrière la fille. Qu'est-ce que vous faites là, tous les deux ?
    Cette fois, c'était à Harry et à Ron qu'il parlait. Il venait de les apercevoir un peu plus loin sur le chemin. Harry remarqua le léger trouble de Karkaroff lorsqu'il les vit apparaître. D'un geste nerveux, il enroula à nouveau l'extrémité de son bouc autour de son doigt.
    – On se promène, répliqua Ron d'un ton sec. Ce n'est pas interdit, que je sache ?
    – Eh bien, continuez à vous promener ! lança Rogue en les croisant d'un pas vif, sa longue cape noire flottant derrière lui.
    Karkaroff se hâta de le suivre pendant que Harry et Ron poursuivaient leur chemin.
    – Qu'est-ce qui inquiète tant Karkaroff ? murmura Ron.
    – Et depuis quand est-ce que Rogue et lui se tutoient ? dit lentement Harry.
    Ils étaient arrivés devant une grande statue de renne au-dessus de laquelle ils voyaient scintiller les jets d'eau d'une fontaine. Deux immenses silhouettes se dessinaient un peu plus loin, assises sur un banc de pierre, contemplant la fontaine au clair de lune. Harry entendit alors la voix de Hagrid :

    – Dès que je vous ai vue, j'ai compris, disait-il d'une étrange voix rauque.
    Harry et Ron s'immobilisèrent. Ce n'était pas le meilleur moment pour se montrer... Harry regarda derrière lui et vit Fleur Delacour et Roger Davies à demi cachés derrière un buisson de roses. Il donna une tape sur l'épaule de Ron et fit un signe de tête dans leur direction pour lui faire comprendre qu'ils pouvaient repartir discrètement par là (Fleur et Davies paraissaient très occupés) mais Ron, les yeux écarquillés d'horreur à la vue de Fleur, hocha vigoureusement la tête et entraîna Harry un peu plus loin à l'ombre du grand renne de pierre.
    – Qu'eust-ce que vous aveuz compris, Agrid ? susurra Madame Maxime, d'une voix qui semblait ronronner.
    Harry ne voulait surtout pas entendre la suite. Il savait que Hagrid n'aimerait pas du tout être surpris dans une telle situation (vraiment pas du tout). Si cela avait été possible, il se serait bouché les oreilles et aurait chanté très fort pour être sûr de ne rien entendre, mais il était inutile d'y songer. Il essaya plutôt de s'intéresser à un scarabée qui rampait sur la croupe du renne, mais l'insecte n'était pas suffisamment passionnant pour l'empêcher d'entendre ce que disait Hagrid.
    – J'ai simplement compris... que vous étiez comme moi... C'était votre mère ou votre père ?
    – Je... Je ne seusis pas treus bien ce que vous vouleuz dire, Agrid...
    – Moi, c'était ma mère, dit Hagrid en baissant la voix. Elle était l'une des dernières de Grande-Bretagne. Bien sûr, je ne me souviens pas très bien d'elle... Elle est partie, vous comprenez ?
    Quand j'avais environ trois ans. Elle n'était pas vraiment du genre maternel. Il faut dire que ce n'est pas dans leur nature. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue... Elle est peut-être morte...
    Madame Maxime ne répondit rien. Harry détacha malgré lui son regard du scarabée et regarda par-dessus la ramure du renne, écoutant... Il n'avait encore jamais entendu Hagrid parler de son enfance.
    – Mon père en a eu le cœur brisé quand elle est partie. Il était tout petit, mon père. A six ans, j'arrivais à le soulever et à l'asseoir sur le buffet de la cuisine quand il m'énervait. Ça le faisait rire...
    La voix grave de Hagrid se brisa. Madame Maxime écoutait, immobile, contemplant les jets d'eau argentée de la fontaine.
    – C'est papa qui m'a élevé... Mais il est mort juste après mon entrée à l'école. Alors, j'ai dû me débrouiller tout seul. Dumbledore m'a bien aidé. Il a été très gentil avec moi...
    Hagrid sortit de sa poche un grand mouchoir à pois et se moucha bruyamment.
    – Enfin, bon... assez parlé de moi... Et vous ? C'était de quel côté ?
    Mais Madame Maxime s'était soudain levée.
    – Il feut un peu froid, dit-elle.

    Quelle que fût la température, cependant, elle n'aurait pu être aussi froide que sa voix.
    – Je crois que je vais rentrer, maintenant.
    – Hein ? dit Hagrid, pris au dépourvu. Non, ne partez pas ! Je... je n'en avais encore jamais rencontré d'autre jusqu'à maintenant !
    – D'autre quoi, euxactement ? interrogea Madame Maxime d'un ton glacial.
    Harry aurait voulu dire à Hagrid de ne surtout pas répondre. Il resta là, dans l'ombre, les dents serrées, espérant contre tout espoir qu'il ne répondrait rien — mais c'était inutile.
    – D'autre demi-géant, bien sûr, dit Hagrid.
    – Comment oseuz-vous ! s'écria Madame Maxime.
    Sa voix explosa comme une corne de brume dans l'atmosphère paisible de la nuit. Derrière lui, Harry entendit Fleur et Roger se redresser dans leur buisson de roses.
    – Je n'eu jameus euteu autant insulteu de ma vie ! Une demi-geuante ? Moi ? Sacheuz, monsieur, que j'eu simplement une forte ossature !
    Et elle s'en alla d'un pas furieux. Des essaims de fées multicolores s'envolèrent sur son passage tandis qu'elle écartait les buissons à grands gestes rageurs. Hagrid, toujours assis sur son banc, la regarda partir mais il faisait trop sombre pour distinguer l'expression de son visage. Il resta ainsi un long moment, puis il se leva et s'éloigna à grands pas, non en direction du château, mais vers sa cabane plongée dans l'obscurité.
    – Viens, chuchota Harry à l'oreille de Ron. Allons-y... Mais Ron ne bougea pas.
    – Qu'est-ce qui se passe ? demanda Harry en le regardant d'un air surpris.
    Ron se tourna vers lui. Il avait le visage grave.
    – Tu étais au courant ? murmura-t-il. Que Hagrid était un demi-géant ?
    – Non, répondit Harry en haussant les épaules. Et alors ?
    En voyant le regard que lui lança Ron, il comprit qu'il venait de révéler une fois de plus son ignorance du monde de la magie. Élevé par les Dursley, beaucoup de choses que les sorciers savaient dès l'enfance lui étaient longtemps restées inconnues mais, depuis qu'il avançait dans ses études, ces soudaines révélations devenaient de moins en moins nombreuses. En cet instant, cependant, il comprit que la plupart des autres sorciers n'auraient certainement pas dit : « Et alors ? » en découvrant qu'un de leurs amis avait une géante pour mère.
    – Viens, on va rentrer, je t'expliquerai, dit Ron.
    Fleur et Roger Davies avaient disparu, sans doute dans un bosquet moins exposé aux regards.
    Harry et Ron retournèrent dans la Grande Salle. Parvati et Padma étaient à présent assises à une table éloignée, en compagnie d'un groupe de garçons de Beauxbâtons, et Hermione dansait à nouveau avec Krum. Harry et Ron choisirent une table à l'écart de la piste de danse et s'y installèrent.
    – Alors ? dit Harry. C'est quoi, le problème des géants ?
    – Eh bien, ils sont... ils sont... Ron chercha ses mots.
    – Ils ne sont pas très agréables, dit-il maladroitement.
    – Qu'est-ce que ça peut faire ? dit Harry. Hagrid, lui, n'a rien de désagréable.
    – Je sais, mais... Ça ne m'étonne pas qu'il n'en parle jamais, reprit Ron en hochant la tête. J'ai toujours pensé qu'il avait dû subir un sortilège d'Empiffrement quand il était enfant ou quelque chose dans ce genre-là et qu'il préférait garder ça pour lui...
    – Mais qu'est-ce que ça peut bien faire que sa mère ait été une géante ? dit Harry.
    – Pour ceux qui le connaissent, ça n'a pas d'importance, parce qu'ils savent qu'il n'est pas dangereux, dit Ron avec lenteur. Mais il faut que tu le saches, Harry, ils sont épouvantables, les géants. Comme l'a dit Hagrid, c'est dans leur nature, c'est comme les trolls... Ils aiment tuer, tout le monde sait ça. Enfin, maintenant, il n'y en a plus en Grande-Bretagne.
    – Qu'est-ce qui leur est arrivé ?
    – Ils étaient en voie de disparition et, en plus, il y en a beaucoup qui ont été tués par des Aurors. Mais on dit qu'il en reste encore dans certains pays... Ils se cachent surtout dans les montagnes...
    – Je ne sais pas qui Madame Maxime pense pouvoir tromper, dit Harry en la voyant assise seule à la table des juges, l'air maussade. Si Hagrid est un demi-géant, elle aussi. Une forte ossature... Les seuls qui ont une ossature plus forte que la sienne, ce sont les dinosaures.
    Harry et Ron passèrent le reste de la soirée à parler des géants dans leur coin. Ni l'un ni l'autre n'avait envie de danser. Harry essayait de ne pas regarder Cho et Cedric : les voir ensemble lui inspirait une furieuse envie de donner des coups de pied dans quelque chose, ou à quelqu'un.
    A minuit, les Bizarr' Sisters cessèrent de jouer. Elles furent saluées par une nouvelle salve d'applaudissements enthousiastes, puis les danseurs commencèrent à quitter la salle. Nombre d'entre eux auraient souhaité que le bal se prolonge, mais Harry était ravi d'aller se coucher.
    Pour lui, la soirée n'avait rien eu de très amusant.
    Dans le hall d'entrée, Harry et Ron virent Hermione dire au revoir à Krum avant qu'il ne retourne à bord du vaisseau de Durmstrang. Elle lança à Ron un regard glacial et monta l'escalier de marbre en passant devant lui sans dire un mot. Harry et Ron la suivirent mais, après avoir monté quelques marches, Harry entendit quelqu'un l'appeler :
    – Hé ! Harry !
    C'était Cedric Diggory. Cho l'attendait un peu plus loin, dans le hall d'entrée.

    – Oui ? dit Harry froidement.
    Cedric le rejoignit dans l'escalier mais, apparemment, il voulait lui parler seul à seul. Ron haussa les épaules avec mauvaise humeur et continua de monter les marches.
    – Écoute...
    Cedric baissa la voix tandis que Ron disparaissait en haut de l'escalier.
    – J'ai une dette envers toi pour m'avoir parlé du dragon. Alors, je voulais te dire, au sujet de l'œuf d'or... Est-ce que le tien se met à hurler quand tu l'ouvres ?
    – Oui, dit Harry.
    – Tu n'as qu'à prendre un bain, d'accord ?
    – Quoi ?
    – Prends un bain... heu... avec l'œuf et... réfléchis. L'eau chaude t'aidera... Fais-moi confiance.
    Harry le regarda.
    – Un conseil, poursuivit Cedric. Va dans la salle de bains des préfets. La quatrième porte à droite après la statue de Boris le Hagard, au cinquième étage. Le mot de passe, c'est
    « Fraîcheur des Pins ». Bon, je te quitte, il faut que j'aille dire bonne nuit...
    Il sourit à nouveau et redescendit les marches pour aller retrouver Cho.
    Harry retourna seul à la tour de Gryffondor. Le conseil que lui avait donné Cedric lui semblait très étrange. Comment se pouvait-il qu'un bain l'aide à comprendre ce que signifiaient les hurlements de cet œuf ? Cedric s'était-il moqué de lui ? Essayait-il de rendre Harry ridicule pour paraître encore plus brillant aux yeux de Cho ?
    La grosse dame et son amie Violette dormaient dans le tableau. Harry dut crier :
    « Guirlande ! » à plusieurs reprises pour les réveiller et lorsqu'elles consentirent enfin à ouvrir un œil, elles se montrèrent de très mauvaise humeur. Harry se glissa dans la salle commune et retrouva Ron et Hermione qui se disputaient violemment, debout face à face, à trois mètres l'un de l'autre, le visage écarlate.
    – Si ça ne te plaît pas, tu sais ce qu'il faudra faire, à l'avenir ! criait Hermione.
    Ses cheveux étaient défaits et les traits de son visage déformés par la fureur.
    – Ah ouais ? répliqua Ron en criant aussi fort qu'elle. Et qu'est-ce qu'il faudra faire ?
    – La prochaine fois qu'il y aura un bal, tu n'auras qu'à me demander d'y aller avec toi avant que quelqu'un d'autre le fasse à ta place et non pas au dernier moment parce que tu n'auras trouvé personne d'autre.

    Ron ouvrit silencieusement la bouche, comme un poisson hors de l'eau, tandis qu'Hermione tournait les talons et montait quatre à quatre l'escalier qui menait au dortoir des filles. Ron se tourna vers Harry.
    – Alors, ça..., bredouilla-t-il, l'air stupéfait, ça prouve que... elle n'a rien compris du tout...
    Harry ne fit aucun commentaire. Il était trop content de s'être réconcilié avec Ron pour oser dire ce qu'il pensait — mais, à son avis, Hermione avait beaucoup mieux compris que Ron.

    24
    LE SCOOP DE RITA SKEETER
    Le lendemain de Noël, tout le monde se leva très tard. La salle commune de Gryffondor était beaucoup plus calme que ces derniers jours. Les conversations traînaient paresseusement, ponctuées de bâillements. Hermione avait à nouveau les cheveux en broussaille et elle avoua à Harry qu'elle avait dû utiliser de généreuses quantités de potion capillaire Lissenplis pour arriver à les coiffer.
    – Mais c'est trop de travail, je ne ferais certainement pas ça tous les jours, ajouta-t-elle d'un air dégagé en caressant Pattenrond qui ronronnait sur ses genoux.
    Ron et Hermione semblaient s'être mis tacitement d'accord pour ne pas reparler de leur dispute. Leurs relations étaient redevenues très amicales, quoique teintées d'un étrange formalisme. Ron et Harry racontèrent sans tarder à Hermione la conversation qu'ils avaient surprise entre Madame Maxime et Hagrid mais elle fut beaucoup moins choquée que Ron en apprenant que Hagrid était un demi-géant.
    – Je m'en doutais, dit-elle avec un haussement d'épaules. Je savais qu'il ne pouvait être un pur géant parce qu'ils mesurent tous dans les six mètres. Mais franchement, je ne comprends pas toutes ces histoires qu'on raconte au sujet des géants. Ils ne peuvent quand même pas être tous épouvantables... C'est le même genre de préjugé qu'on a envers les loups-garous... C'est de l'intolérance, voilà tout.
    Appare